LE PANIER DE CERISES
J^étais sorti pour me promener ; je laiMsif flotter lee rênes sur le cou de mon cbe?al, et je m'abandomuds à la rêverie que minspiraient les sites dont j'étab environné* Je reportais mes regards vers ma patrie^ je songeais à ma mère, dont les vœux sans doute m'avaient suivi au milieu des périls; je songeais k elle, que J'avais quittée pour cette guerre lointaine, et mes yeux se remplissaient de larmes. Rien n'était plus sauvage que les lieux où je me trouvais, rien ne parlait davantage k la mélancolie. De hautes montagnes, un ravin coupé par des rochers, un torrent invisible, dont le bruit se faisait entendre, c'était un paysage pour Salvator;il y eût placé (les l)rigands, et sans doute plus d'un crime y avait été e^immis.
Dans un détour de la route, j'aperçus une croix, et auprès d'elle deux gracieuses figures d'enfant. Ils étaient assis, un panier de cerises entre eux deux, et ils semblaient s(! quereller doucement. Je m'arrêtai.
ym toujours aimé Tenfance, j'ai toujours envié cet f^e ; je considérais ces visages calmes et innocents avec le même sentiment qu'inspire le portrait d'une personne qu'on a beaucoup aimée et qui n'est plus* Us pai^ laient de leurs fruits.
— Je veux les belles, disait le plus grand, c'est moi qui les ai cueillies, elles sont à moi.
— Oui, mais tu m'as promis de partager, c'est pour cela que j'ai apporté la corbeille jusqu'ici.
Ils m'entendirent, et ma présence les mit d'accord. Ils accoururent vers moi ; les boutons de mon uniforme qui brillaient au soleil attirèrent leurs regards ; ils les admiraient avec curiosité, et, par un mouvement spontané, ils m'offrirent leurs cerises. Je tirai une pièce de monnaie de ma poche ; j'allais la leur présenter lorsqu'en levant les yeux je distinguai une inscription sur la croix :
« Passants, priez pour l'âme d'une pauvre fille, victime a de l'amour et de la jalousie. »
Je supposai qu'il y avait une légende sur ce vallon solitaire, et je m'adressai aux jeunes garçons pour la connaître.
— Je te donnerai cet argent, dis-je à l'un d'eux, si tu veux me raconter l'histoire de ce meurtre. La sais-tu?
— Oh ! oui. Monsieur, je la sais, et je vous la dirai tout de suite. »
En effet, il me récita, ce qu'il comprenait à peine luimêmC;, une aventure d'amour. La voilà, sinon telle que je l'entendis de sa bouche, du moins telle que je pus la saisir au milieu des digressions dont il l'a défigurée; elle n'est point longue, elle ne paraîtra pas intéressante peut-être, cependant elle me toucha vivement.
Il y avait quelques années qu'une fille du village voisin, belle comme la madone, disait le naïf historien, fut aimée par un jeune homme des montagnes, nommé Antonio; elle ne tarda pas à l'aimer aussi, il la demanda en mariage. Les deux familles s'y opposèrent, et bientôt il ne resta plus d'espoir aux .amants. Leur passion s'en accrut, de fréquents rendez-vous eurent lieu. Il en ar*
• LE FAHHm DE GEftfili. 91
rhra ce qui devait en arriver* PaquUa fut antaaiiiée^ et un fib qu'elle mit secrètement au monde devint un Ken de plus entre eux.
Un riche laboureur des environs la vit k une Uto, toi touché de sa mélancolique beauté^ et voulut en finie sa femme. Malgré ses prières et ses larmes, elle reçut Fordre de raccepter. Tout s'arrangea pour leur untmi, et on ne causa plus que de cela dans le pays. Antomo rapprit ; jaloux jusqu'à la fureur, il résolut de nmipro ce mariage : pour cela, il s'avisa d'un moyen qui ne peut être imaginé que par un Espagnol*
Paquita et ses parents revenaient avec le futur époux de parcourir leurs propriétés* 11 lui donnait le bras, die écoutait sans y répofulre des paroles d'amour qu'une autre voix lui eût rendues si douces* Ses yeux baissés vers la terre, son visage morne et décoloré la firisaient ressembler moins à une fiancée qu'à une victime*
Tout à coup, à l'endroit même où j'étais, Antoirio parut devant eux. H s'approcha de son rival ; la malheureuse trembla.
— Vous voulez épouser cette fille, s'écria4-il, elle y a consenti. Kh bien ! sachez donc qu'elle s'est parjura; elle m'appartient. Je l'ai rendue mère; à présent prenezla^ je V0U5 la cède^ elle est déshonorée* 9
En entendant ces motS;, la pauvre infortunée se laissa tomber aux genoux de son père, dont les regards prononçaient déjà une malédiction. Ses frères se précipitèrent sur celui qui venait de révéler leur honte* Il tira iK>n poignard, une mêlée générale s'ensuivit, le sang eoula ; pourtant le (x»upable, quoique blessé, trouva le moyen de s'échapper: depuis lors, on ne le revit jamais* Dans le tumulte de cette querelle, Paquita reçut un coup dont elle mourut sur-le-champ* Quileluiporta?fut-cePor-
32 LE FRCIT DÉFENDU.
gueil paternel, Tamour offensé ou la jalousie ? on ne put le savoir. Elle fut enterrée sur le bord du chemin, et oubliée bien vite peut-être. Pauvre fleur coupée sur sa racine !
— Et que devinrent ses parents? demandai-je au petit garçon.
— Sa mère succomba au chagrin, son père fut tué à Farmée.
— Et son fils ?
— Son fils? le voilà.
Et il me montrait l'enfant assis sur la tombe de celle qui lui avait donné la vie.
C'était un contraste poignant.
Peu curieux d'entendre une histoire qu'il connaissait, il s'était hâté de reprendre le panier, et il profitait de l'absence de son compagnon pour choisir les fruits qui lui plaisaient. Je donnai la récompense que j'avais promise, et je m'éloignai. Lorsque j'eus fait quelques pas, je m'arrêtai de nouveau. Les deux têtes brunes de mes jeunes amis étaient si rapprochées l'une de l'autre, que je ne pouvais les distinguer. Ils s'occupaient à cacher dans leurs vêtements l'argent que je leur avais remis, afin de dérober à leurs parents ce qu'ils regardaient comme un trésor. Ils avaient déjà oublié Paquita et sa triste histoire.
Heureuse insouciance ! il n'en fut pas ainsi de moi. J'y pensai jusqu'à mon retour dans nos cantonnements. Ensuite le tumulte de la guerre la chassa de ma mémoire. Maintenant que me voilà vieux, je me la suis rappelée, je l'ai écrite : c'était un retour vers le passé. Il y a siloin de là à aujourd'hui ! Entre ce souvenir et moi, il y en a tant d'autres ! Au moins celui-là ne me présente aucuns regrets, et il est bien rare qu'il en soit ainsi quand il n'y a plus d'espérance dans l'avenir !
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ctincelaient d'un feu sombre; elle tressaillait au moindre bruit, ensuite elle ne remuait pas plus que la statue de pierre qu'elle semblait invoquer.
Je m'assis auprès d'elle ; sans m'en rendre compte je m'y intéressai. On voyait qu'il y avait dans cette âme un profond désespoir. Elle ne m'aperçut pas. Après avoir terminé les préparatifs, le bedeau se retira; nous restâmes seuls, et le plus grand silence régna dans le temple. Ma jeune compagne se laissa tomber sur ses talons, croisa ses mains sur sa poitrine, comme si elle eût voulu en comprimer les cris. Peu à peu sa respiration devint plus gênée; elle sanglota sans qu'une larme sortît de ses paupières, un nom voltigea sur ses lèvres : je m'approchai pour la soutenir, elle allait se trouver mal. Dès que je l'eus touchée, elle tourna brusquement la tête vers moi. Probablement ma physionomie exprimait de la compassion ; au lieu de me repousser, elle s'approcha en s'écriant :
— Cachez-moi. »
De plus en plus intéressé, j'essayai de lui parler; je lui offris des soins, je lui adressai des questions, elle était calme en apparence, et ne me répondit pas. Une demiheure se passa de la sorte. Enfin, onze heures sonnèrent, les portes s'ouvrirent, la foule se précipita dans la nef. Les voitures se pressèrent devant le perron, la hallebarde du suisse annonça le curé, en même temps le cortège nuptial se plaça dans le chœur.
La jeune fille était jolie et modeste. Quelque chose de naïf et de joyeux Tembellissait encore. Son mari, au contraire, maljjré tous ses efforts, paraissait visiblement inquiet. Ses regards cherchaient à pénétrer derrière les piliers, il examinait chacun des assistants. Cette préoccupation me frappa : la malheureuse, qui était près de
moi^ pouvait en être l'objet. Je Faraîs j^idvié idè YOe un instant pour m'ôécuper des arrivants; je châ^htd à la retrouver^ elle n'était plus dans la chapelle. Apipuyée contre la colonne^ elle dévorait du regard cet iKomnie qui Tabandonnait sans doute ; je la suivis. La messe commença. .
De temps en temps llnfortunée se tordait 1^ bras, et murmurait tout bas.
— Pitié^ mon Dieu ! i .
Tout à coup^ pendant Tévangile^ elle me prit lé bras.
— N'est-ce pas, répéta-t-elle fort vite, n'est-^e pas que ce n'est pas vrai ? Oh ! réveilIez-moi» je rêve, c'est un horrible cauchemar! réveillez-moi, ou je n'y résisterai pas : je n'ai plus de force. »
J'ouvrais la bouche pour la consoler, la soutenir par des paroles de religion, lorsque les mariés s'approchèrent de l'autel.
— Oh ! taisez-vous, taisez-vous, il va refuser, j'en suis sûre. »
Toute son âme passa dans ses yeux ; elle écouta la demande du prêtre, elle écouta la réponse du jeune homme, comme un criminel sa sentence; il hésita, parcourut encore l'enceinte, puis il prononça fermement :
c< Je le jure. »
Oh! si vous eussiez vu la pauvre victime! Un tremblement général la saisit. Elle serait tombée si je ne l'eusse soutenue, et elle jeta un cri ! un cri qui retentit encore à mon oreille ! 11 lit retourner vers elle tous les fidèles. Lui, il fit un pas de notre côté; un homme âgé, son père sans doute, le retint; il mordit sa lèvre de tiianièreà en faire sortir du sang. Chacun s'empressait 'autour de la malade ; comme cela est d'usage, il y avait beaucoup
de curieux et peu de gens vraiment utiles. Nous la transportâmes dans la sacristie ; les secours de Tart lui furent prodigués^ on appela un médecin. Elle ne reprit pas connaissance.
Rien n'indiquait ni son nom ni son adresse ; on ne savait où la conduire^ lorsque la noce arriva pour signer au registre. Â ce moment^ elle se releva. Sa taille légère et gracieuse se dessina tout entière^ ses cheveux détachés voltigeaient autour de son visage, elle courut vers les époux. Chacun frémit : quand elle les vit entrer, sa main se porta en avant, elle la posa sur la poitrine de Tofficier, aussi pâle qu'elle, et presque aussi agité. Ses yeux, fixes jusque-là, prirent une expression d'amour, de bonheur, de dévouement impossible à dépeindre; elle le retint comme cloué à l'endroit où il était debout.
«Alfred! dit-elle, pardon ! c'est la dernière fois! »
Puis ses traits perdirent leur mobilité, et elle tomba de toute sa hauteur sur le pavé.
Je laisse à penser quelle fut l'agitation des deux familles. La jeune mariée pleurait, les conversations à voix basse se faisaiententendre ; on la consolait, et personne ne quittait du regard la pauvre femme, que quelques gens charitables soignaient. Lui, incapable de voir ni d'entendre, s'était jeté dans les bras d'un ami. Cette scène était déchirante. La convenance m'obligea à me retirer; mais je restai à la porte de l'église. Les parents de la fiancée en sortirent les premiers avec elle, ensuite Alfred et son père ; et enfin, un instant après, sa maîtresse , qu'on porta dans un des plus beaux hôtels de la rue de Provence,
Je voulus connaître la suite de cette aventure. Le nouveau ménage, après quelques semaines de froideur, se