‹ La comtesse de Chalis, ou, Les mœurs du jourChapitre 22 sur 22 · LE STORE · texte numérisé non relu

LE STORE

On venait de meubler mon appartement; j'étais toute fière de mes jolies tentures, de mes fraîches draperies; et pendant les huit premiers jours, pas une des personnes qui me rendirent visite n'échappa à mon enthousiasme de propriétaire. H fallait admirer jusqu'au dernier fauteuil ; je voulais que chacun partageât ma joie de me trouver si commodément logée. Un de mes amis, Edmond de Beaulieu, venait de parcourir toutes les pièces^ et il me répétait pour la trentième fois la phrase que j'avais tant de plaisir à entendre : C'est charmant^ tout est du meilleur goût ; lorsqu'il s'arrêta subitement devant la fenêtre de mon boudoir, et y resta pensif, les yeux attachés sur le store. Et bien ! lui dis-je, est-ce que vous n'aimez pas ce palmier? Est-ce que ces oiseaux n'ont pas de belles couleurs? — Pardonnez-moi, Bladame, rien ne saurait être mieux; mais je ne vois jamais un store sans me rappeler une aventure de jeunesse, une aventure que bien des fois vous m'avez demandée et que j'ai promis de vous raconter : l'histoire de mon vieux Trilby. — Comment ! votre chien, si laid, si pelé? Il n'y a pas de plus vilaine bête au monde. — Ohl Madame^ me répondit-il tristement, vous avez trop bon cœur pour ne pas concevoir combien il doit m'étre précieux, quand

L8 STORI*

VOUS saurez de qui je le tiens. Depuis kmglamps Je désire vous confier mes souvenirs} ils sont dodo» roux^ mais ils me sont ohers. Ils me reportent vert une époque de ma vie que je regrette sans oesse* A se tut.

J'éprouvais une vive curiosité de connaître les* pieinièros années d'Edmond. Depuis mon enfimce* fea avais entendu parler. Nos fiimilles étaient liées. Mon mari le distinguait aussi parmi les jeunes gens de son Age^ et c'était de tous ses camarades d'étude celui qui lui restait le plus attaché. Riche et élégant au dernief da^ gré^ nous étions surpris de voir autour de lui un vleus chien galeux, qui avait le privilège de se ooueher sur ses tapiS; sur ses divans^ et môme celui de saUr impunément nos robes blanches. Lorsque son maître venait k it oanpagne, Triiby le suivait; il ne s'en- séparait point. Plus d'une femme s'en plaignit ; moi qui ai un fiiible potirlèi animaux, joie supportais; mais je désirais extrêmement I)ercer le mystère de cette liaison caninci et souvent Je tourmentais Edmond à ce sujet. Nous avions tous renuu^ que un changement notable dans son caractère depuis le momcntoii il étaitentré en jouissance de cet étemel compagtion. Jugez donc combien je i\is heureuse lorsqu'il nrollrit lui-mâmo de me mettre dans sa confidence* J(^ formai ma porte avec importance et je me plaçai dans ma {/nnac/tf, tout émotionnée d'avance de ce que j'allais

entendre.

Kchnoiid passa la main dans ses cheveux et se f^ <Hi( illii pendant quelques secondes; puis il niSf regarda^ i^i jo vous assure que ce regard me fit mal. D était em» proint d'une mélancolie si profonde, 0 avait une «xffiSBsion si déchirante que jefùtprète àfriMrtFWtatdlfVli^ voir pourquoi. •- Voua vous rappetoa mJmméBj^itMiÈÊ

SOO l.E FBUIT DEFENDU.

pas? vous vous souvenez que lorsqu'il vivait, j'étais un pau\Te étudiant, ayant à peine le nécessaire, et obligé de mettre la plus stricte économie dans mes dépenses pour atteindre le bout de Tannée? — Oh! oui, et je n'ai pas oublié aussi combien vous étiez raisonnable. Vous vous contentiez de votre modique pension, vous travailliez sans cesse, et bien des fois vous refusâtes des parties avec mon frère, qui ne travaillait pas, lui! Et pourtant alors, Edmond, vous étiez gai, vous aviez de belles couleurs, vous étiez vraiment fort joli garçon; tandis que maintenant...

— Tandis que maintenant ma santé est perdue,me8 joues sont creuses, mes lèvres ont oublié le sourire; c'est que j'ai souffert et que je suis devenu riche, voilà tout le secret de ma position... Il y a douze ans donc; douze ans! il est effrayant de songer à cela. Je logeais dans la rue de l'Odéon; j'avais au quatrième un appartement composé de deux pièces donnant sur la cour et faisant l'angle du bâtiment. C'était pendant les-vacances ; je n'avais absolument rien à faire, et comme je ne savais où aller, je restais à Paris dans ma solitude, ni'amusant d'un papillon ou de la moindre bagatelle. Une de mes grandes distractions était de m'occuper de mes voisins. De ma fenêtre je dominais les étages inférieurs, et je promenais ma lorgnette depuis le salon du premier où demeurait une vieille marquise, jusqu'à la mansarde de la femme de chambre. A côté de moi, dans le retour de la maison, j'avais eu longtemps un employé du théâtre; il était parti, et Je désirais qu'il fût remplacé. Cela ne tarda pas. Un jour que j'étais en manière d'Asmodée à examiner le cocher de la marquise qui lavait sa voiture dans la cour^ j'entendis une petite charrette de commissionnaire s*arrêter à la porte de mon escaUer. Je me balançais douce-

LB STOKI.. Mi

ment^ ayant les pieds posés sur le ba1çoo,;aa*€kMe à moitié renversée^et sur mes genoux un grosDiyei/^, dont je n'avais pas encore lu une ligne^ quoique j'eusse t4Miriié plusieurs pages. Au bruit des roues sur le pavé, je je^ mon livre parterre; je me plaçai sur Tappui demacroiséâ; je cherchai à deviner par la nature de leurs meubles le caractère et la profession des nouveaux arrivants. On dé-. balla d'abord une armoire de noyer, une table d'aciyoa et deux tabourets de crin assez usés ; puis un die-, valet^ une couchette de bois peint, un lit de sang^, de mauvais rideaux de toile imprimés en bleu et représentant^ je crois^ l'histoire de Joseph; ensuite quelques petites caisses^ une espèce de bergère, de grossiers os^ tensiies de cuisine : c'était là tout»

— Mon Dieu I pensai-je, voilà un ménage tneii mal monté ! Je suis un seigneur en comparaison^ ILpar^qua c'est un amateur des arts, peut-être même un ifftiste. Obt oh ! qu'est-ce que j'aperçois? une fenmie qui préside au déchargement ! Impossible de voir son visage I Quel chapeau ! on en ferait deux. C'est égal, à sa tournure, eUe doit être jeune. Un joli pied! La robe est bien usée. Décidément, c'est un artiste qui meurt de faim.

Pendant que je devisais ainsi avec moi-même, on montait les etfetsde ma voisine; elle donnait ses ordres à voix basse. Un jeune chien griffon, à poil blanc, courait devant elle et témoignait par ses aboiements combien il était content de jouir de sa liberté. J'entendis ouvrir les portes : on déposa les meubles, le chevalet. La jeune dame paya les commissionnaires, les renvoya et se mit à ranger dans son modeste royaume. Elle quitta alors son chapeau, et je vis une ravissante figure 4^ vingt ans. Le malheur avait placé sa marque-iiMffiMiilw'CllMA front si pur et si uni. Ses yeux étaient fM^^^MlMlif

on ne regardait pas sans éprouver une sorte de regret ses traits^ parfaitement réguliers^ couverts d'une pftieur effrayante. Et pourtant elle était belle ! belle ! à n'en pouvoir donner une idée. Elle me vit^ une légère nuance rose colora ses joues ; elle ferma ses rideaux^ qu'elle venait de poser. Nous étions bien près Tun de Tautre : je ne quittai point mon poste ^ et de temps en temps la tète ébouriffée du chien relevait la mousseline et fixait sur moi ses prunelles brillantes^ en grognant tout bas. Je lui jetai un morceau de pain^ il le dévora. Hélas ! me dis-je^ sa maîtresse en a peut-être plus besoin que lui !

Au bout d'une heure ou deux^ on referma la porte^ Trilby aboya et la jolie enfant traversa la cour. Je me remis à mon Digeste et^ pour accompagner cette douce oc- <;upation^ je sifflai à tue-tète tous les airs de mon répertoire. L'heure de mon dîner arriva^ je descendis gaiement mes cent trente marches^ et j'allais mettre ma clef chez le portier^ lorsqu'un fiacre se rangea devant moi. Le cocher ouvrit ; la jeune fille^ le chien s'élancèrent de la voiture^ puis elle soutint un homme qui paraissait avoir toutes les peines du monde à marcher. Cet homme était à peu près de mon âge; mais quel squelette ! Il avait dû avoir une belle taille^ un noble visage; il n'étmt plus que l'ombre de lui-môme ! Si vous eussiez vu^ Madame, avec quel soin elle passa son bras dans le sien ; si vous eussiez vu le sourire dont il la remercia ! j'en fus pénétré. Ils montèrent et moi j'allai dîner. Je rencontrai quelques amis^ nous nous promenâmes; j'oubliai mes voisins.

Le lendemain^ il faisait un temps superbe^ une de ces journées d'automne où l'on trouve l'air de Paris si lourd, où l'on soupire après les champs. Je me mis à penser où

M •? omit Ml

\» poorfftU iiU^r mf^fi ^ J» pmOê pMr te boifdt thulogn^f h m'y promamiii (teputo i||Mrii|Mi fuitlllll iofâque 166 jApp0mi»nto 4'im isbira iMfrtorat mofi iNM^ tian, et bi<[f iitôt Trilby fmm prèff du mo{ domiM im tfaK» Cat incidant ma rAman«i à m'oraipur du M» wnMHêfH \a» aparcuft biantôt, to JauM ferom» toqJOBii iiifiteppét d'un grand abAla, aiiaMa (Km» non iONMiM «teptMf don compagnon soutenu fmt «Un, phm foMiMi pliiliNidA' véreux encore que b» vailte; fid nuRNi fimit piit OiNMft ils ^t furent éloignA», Ja la» Miifin dan jfiM MMlf toig^ tempo que je pu»* lin m'ifit^Nmmftfiit miilipéiMlr -«0 e6t trop jeune pour que aa ioit MHI imA» «^Mt pÊ^ être tson frère.,, ou ion ammtr Catto paiwite mi M iMk J» ne me rendU pa» aompta da aatto impumioii»

Le matin suivant, ma portN^t mndiiiM GnM^ MlHI daiib ma chambra at m'apportd mm d^lranv» 9mimà qu'elle plaç^ait nus» oufli (Md dan» lu MfetMWf qiMto mettait mon modaate aottrart,Ja ma aoffwto im |mid débir dii l'interroger; troia foia una quadtion arm aur nm lèviib, tioié fuiâ une eapèea da boute ma fera» la bam <:liu ; enfin je n'y tina plua,

— Kit liien ( mudante Canu« ¥oua voilb da l'aimaffa da plu:) ; cet) j«uneti gêna d'ici h oMé n'ont paa da domanti' quti, jb cihkl — Hélaal non« laa pauvmi anflmta I fia* |i(;nilunt je ne faia rien pour m% i la damoisalte ca abaifi <iu uu'Mii^e, à ce qu'il parait; quantbaon Aèva# ilaaljt nmluili' quii je ne lui douua paa longtampi à fl^Wr

Cr mot de tvére me fit unbiani Ktanaulte^aantaHandii <ie& nouvelle demandea.b» bonnafemma ma maonlaloil if ((u laie bavait ai mèma e» qu'aUa dafbiait» Ha itetant M i!b-|iauvi'e6, diiiait-alla, orpbalina aana daitet ai fkiffik maiiint que cela faiaait |[diMrbvaift liide, itinbi j'apprta te nom da ma foMnt,

qu'elle était seule^ afin qu'on n'en sût rien; c'était un ange. J'avais l'air de ne pas écouter ces détails^ je mettais ma cravate devant mon miroir. Aussitôt que je fus seul, je repassai tout cela dans ma mémoire, et j'arrêtai que je ferais la connaissance de cet ange. Par quel moyen? je n'en savais rien ; mais doute-t-on de quelque chose à vingt ans? La journée fut étouffante ; le soir je m'établis à mon observatoire ; les fenêtres près des miennes étaient hermétiquement fermées; lorsqu' arriva la nuit, elles s'ouvrirent. Clotilde s'y plaça ou plutôt y soutint son frère, en Tencourageant par de douces paroles ; je ne les entendais pas, tant elles étaient prononcées à voix basse, je les devinais. Nous étions si rapprochés que je craignis de les gêner ; je me plaçai de manière à ne pas être vu, et je voyais tout. Dans ce moment l'appartement du premier brillait de mille feux; d'élégants stores baissés laissaient pénétrer l'air et empêchaient les regards curieux; il en était ainsi également dans la journée. La conversation des jeunes gens s'anima : ils causaient presque tout haut. — Tu trouves cette lumière douce, mon Léon, tu voudrais avoir un store semblable. Il mo semble que je puis t'en peindre un. C'est, je crois, sur de la mousseline ? je m'en informerai. Ceux-ci me serviront de modèle ; je veux qu'il soit plus joli qu'aucun d'eux, celui que je te destine. Il y avait un enjouement enfantin dans son organe, dans sa manière. Léon répondit après un instant :

— Oui, si tu crois pouvoir m'en faire un comme cela, j'en serai heureux. Pardon, pauvre amie, tu te donneras de la peine... c'est une fantaisie de malade, cela coûtera peut-être bien cher.

— Non, non, interrompit-elle vivement ; n'y songe point; nous pouvons faire cette dépense.

il ftOllf. tfi

11» M^ repHrant k CAUier bu» ; poli lu MMMor mM- »ant «entir. Ils runtrèrent. le yif Ckrttkte ecNidoift Léon darift m chambré^ lui «oubuitor It bofifoir ; omoito tlto farma la porta, at alor» tout ea qiia M ^yriofMWk oit frait da gaiaté diaparut. Ella revint prendre Talr et 9^ ^urda autour d'alla comme peur ebereber on eoitpdÛl ifidiacrat. J'étaia ratranabé dkprrière mon ridera ; elle ne lu'aparçut point, Aprèii un inetant da réflexion^ elle fli'epliroelia da la eommoda, an tira un petit coffre, Vim^ 1 1 Hortlt l'un après Tautra pluitouri petite bijoux; elle la« Dxainiuait, las |»a»ait comme pour en connaître le Uf lour, eu etiolsissait un, la remettait deni le boltCi et finit par 1rs Ater tous. Da grosaai larmee tombaient lor tm imim, La jaunaabian asaif devant elle loiviit leimoii* venit'ots, ramuait la queue et MêêH enlenilre ipMl- ([iw^ ^i^uiissainantsplaintifii. Elle ne e'apereevaitde rien? ou voyait qua son imagination la reportait dant le penéi ri qu'elle y puisiilt das ragrcti amer»t Faiamtun |Mqoet il» srrii joyauxi elle les plaça sur la chemimie. Apiîetoot relui vïUi Mi jeta h genoux; sa priera fut longue et fervenie, quoiqu'elle riuterroinpU souvent pour aller écouF iov à lu rrliuuihre du malade ; uua vive anxiété se peignait riur roti vinage. Bientôt ses sanglota devinrent impoaaiblee h «'jtouiiei' ; elle se laissa tomber iuries talona en s'écrient: Mon Dieu, ayez pitié da moll li y avait dans cet simplee liurotes une douleur si profonde que je ne doutai point ((liMIe ne (ht la plus malhaurause dea créaturea. Mon ni'Mv ne H(*rra h l'aspect d'un déieffpoir semblable dene un Mvr si fuihle* Clotilde craignit sans doute d'avoir parié trop haut, ear elle se releva vivement eteiauyaiei plenre. liien ne remua autour d'aile» Faiiant alora un efliortielle ehereha sa broderie et travaille aanelevorlitêle JnefiA

deux heures du RMtin.

A son réveil, Léon la trouva déjà occupée à dessiner le store. Je ne saurais vous dire combien ces jeunes gens m'intéressaient. Dans ma vie monotone, c'était un événement. Je suivais les progrès de son ouvrage; elle avançait avec rapidité, mais aussi la santé de Léon dépérissait à vue d'œil. Lorsqu'ils étaient à leur fenêtre, ce qui leur arrivait souvent le soir, j'essayais de les saluer., (le leur adresser la parole. Quelques mots froidement 4)olis m'étaient répondus, et ils se retiraient. Voyant qu'ils étaient décidés h ne pas profiter du voisinage, je ne fis plus de tentatives. Trilby seul m'honorait d'un accueil favorable. Il assistait à mon déjeuner, et en connaissait parfaitement l'heure. J'aimais ce chien, à cause de son intelh'gence et de sa gentillesse; et puis quelquefois, lorsqu'il était chez mol, sa maîtresse venait l'appeler sur le carré; cela me procurait l'occasion de l'apercevoir.

Enfin, la grande entreprise fut terminée. La jeune fille y avait travaillé le jour et elle employait la nuit à un ouvrage plus lucratif. Je voyais sa lampe presqpie jusqu'au matin ; à peine prenait-elle quelques heures de repos : aussi était-elle horriblement changée. On inaugura le store dans la chambre du malade. Ce fut une fête pour eux et presque pour moi.

Plusieurs semaines se passèrent. La rentrée des vacances approchait. J'en étais bien aise ; je sentais la nécessité de m'arracher à cette vie d'habitude : je ne sortais plus que pour diner. Le reste de mon temps, caché derrière mon rideau, j'examinais Clotilde; je Taimais de toute mon âme, et je le savais à peine ; je sentais seulement que hors de là il n'y avait plus de plaisir, et J*y retournais. Une nuit, je ne dormais pas; il me sembla entendre des cris : je me redressai promptement, j'écoutai, et je distinguai très-véritablement qu'on appelait au se-

LB STOIB. Il)

cours. Je sautai à bas de mon Ut, mettant mt vdbe de chambre^ j'ouvris ma porte^ et je m'approdiai de céBe de ma voisine; fy collai mon oreille : je nemeMMii» pais pas. Effrayé^ je réfléchis un instant; enQn je soitiMit Une exclamation de joie me répondit, Qotilde aecooioty m'ouvrit^ et s'écria en retournant vers soti fière t Ohl Monsieur^ c'est le ciel qui vous envoie t

J'allais balbutier des excuses Je n'en ens pas le tempe; elle m'interrompit. — Voyex/disttt-elle, mon Léon, À se meurt^ je n'omis le quitter pour appeler à mon aide»' Au nom du ciel^ Monsieur, un lAédecin, un tifédeellit '

— Soyez tranquille. Mademoiselle, dans quelques minutes j'en amènerai un. *

Je descendis les cinq étages comme un foU, an risqoe de me tuer; je frappai chez le porUer, jcr pénétMu dna la chambre conjugale, je fis haÛller madame Guia et je l'envoyai près de la malheureuse fille. Puis volant eomme un trait chez le docteur Nasse, Tami, le sauveur de mon oncle^ ije fis un carillon efiroyable; je le tirai de son lit et je l'entraînai avant qu'il eût le loisir de se reconnaître.

Je ne le laissai reposer qu'auprès de la couchette de Léon. Il le regarda attentivement. Le jeune homme était toujours sans connaissance. Après un long examen sileiici(^ux^ pendant lequel on entendait battre le cœor de Clotildc^ il écrivit une ordonnance. 11 fit quelque qoaft* tions^ elle répondit clairement; on voyait que cette mft* ladic n'avait pas un symptôme qu'elle ne connût pas, on accès qu'elle n'eût observé* Quand nou9 eortlmet^ elle nous fit promettre de revenir. ' ' '

— Quelles sont ces personnes? me ditle doetaor-Mi se retournant avant de descendre Pétealiefu' >' ^ ^^ t»- li^

— Le frère et la s(Bur,bien pannes el^AMtàiÊmÊkÈk

— Le frère n*a pas longtemps à vivre, il est poitrinaire au dernier dcgré^ et de plus tellement usé par ses souffrances qu'il n'aura pas la force de les supporter davantage.

Cet arrêt me glaça le sang. Il était facile de reconnaître que Clotilde ne s'y attendait pas, elle consertait l'espérance de le sauver et il me paraissait impossible de la lui arracher. Dans la soirée j'aUai chez elle lui offrir mes services pour la nuit; elle me regarda un instant, et, me tendant la main, elle me répondit : J'accepte.

Que ce mot me rendit heureux, et avec quelle franche candeur il était prononcé ! Je m'établis près de Léon. Je lui prodiguai les soins les plus tendres. Clotilde, assise à son chevet, ne me laissait faire que ce qu'il lui était impossible d'entreprendre seule. Ses yeux ne quittaient pas son frère. Je lui parlais; à peine me répondait-elle . Souvent elle m'interrompait pour me demander si je voyais du mieux, si jene croyais pas qu*il souffrît moins.

Le soir du deuxième jour, la connaissance revint au malade ; il appela sa sœur ; je me retirai vers la fenêtres. Ils causèrent bas quelques minutes. Quand je me rapprochai, la jeune fille prononça mon nom, fit l'éloge de ce qu'elle nommait ma bonté, et pour la première fois me donna le titre d'ami. J'en fus plus fier que d'une couronne. — Merci, Monsieur, me dit Léon ; les malheureux comme moi sont si accoutumés à l'isolement qu'ils sentent mieux le prix d'une action généreuse. Maintenant, allez prendre du repos ; c'est assez abuser de vos moments. — Je m'y refusai. Clotilde était bien plus fatiguée que moi. J'offris, au contraire, de la remplacer pendant qu'elle dormirait quelques heures. Après un long débat, la proposition fut acceptée, à condition

que je me retirerais ensuite et que nous vmlMoiisiloiir de rôle. Léon s'était assoupi pendant ces pourparlers ; sa sœur en augura bien. Elle allait me quitter on ped plus tranquille, lorsque je l'arrêtai par sa robe. MMbmoiselle^ lui dis-je, et je ne sais quel démon jtnlnspîrait ; mademoiselle, m'aimere^vous un peu ? — ^ MÔàsieur Edmond, près du lit de mon frère, je vous promets amitié, reconnaissance éternelle» — Que cela? bon Dieu ! — Et que voulez-vous de plust Elle s'échappa. Je ne songeai point que rien ne l'avait préparée à une semblable déclaration. Je l'aimais tant que je crojA qu'elle devait le savoir aussi bien que moi, et je rc»tai anéanti en m'apercevant qu'elle ne m'avait pas deviné. Mes heures de veille furent longues et douloureuses. Mon cœur était brisé et de la perte de mes eq[>éranoe8, et de la misère que je venais de voir. Ces pauvres enfants n'avaient plus que quelques meubles chétifs ; ils disparaissaient chaque jour, et la maladie fut longue. Depuis ce moment, je passai presque toutes les nuits chez mes voisins. Clotilde, bonne et affectueuse, m'imposait silence par un regard, dès que je prononçais le mot d'amour. En rentrant chez moi, je jurais de ne plus la revoir, et sitôt que j'étais libre, je courais près d'elle. J'avais presque abandonné mes cours, je ne faiàais à mon oncle qu'une visite d'un quart d'heure par semaine, et quant à mes camarades, craignant leurs railleries. Je les fuyais tous. Un matin, j'avais pris une grande râK>iution : il ne s'agissait de rien moins que d'offrir ma main à Clotilde, sans savoir qui elle était, sans avdr à partager avec elle autre chose qu'une mansarde et 1,200 fr. de rente. 11 fallait pour cela deux chosaf.: d'abord son consentement^ en«iiteod«ùdeiiiOB.OBidf ; celui-ci me paraissait moins ndcessaire^fétari» véÉ^ta à

aïO LE FRUIT DE ENDU.

m'en passer, presque sûr d'avance que je ne Tobtiendrais pas. Le docteur Nasse fut choisi pour ambassadeur ; je le guettai, et dès qu'il sortit de chez son malade^ je le fis entrer chez moi. — Bon Dieu ! mon cher Edmond, j'ai l'âme navrée : le pauvre jeune homme ne vivra pas deux jours ; il a exigé la vérité, je la lui ai dite, et il va y préparer sa sœur. Mais que fera-t-elle ? car ils n'ont plus rien î Quel ange que cette petite Clotilde î — Mon cher docteur, vous êtes mon ami, n'est-ce pas ? Vous ne me refuserez point un grand service î — Je suis tout ^vos ordres. — Eh bien ! vous venez de le dire : Clotilde est un ange ; je l'aime, je veux l'épouser ; il faut que vous en demandiez la permission à mon oncle ; vous qui la connaissez, vous lui raconterez ses vertus, sa beauté, sa misère : il ne vous refusera pas.

Le docteur fit un bond sur sa chaise. — Vous êtes fou, Edmond, épouser une fille qui mourra de faim demain peut-être. — C'est justement pour cela. — Et croire que votre onclcy consentira; croire que je le lui demanderai ! — Si vous ne le faites pas, je le ferai moi-même ; et s'il me refuse, je me marierai malgré lui. — Et avec quoi vivrez- vous ? — Je travaillerai. — Et vous n'êtes pas nnajeur ! — Je le deviendrai. — Mais encore une fois, vous êtes fou ! — Mais encore une fois, docteur, je l'aime, je l'adore ; je ne puis vivre sans elle. Sa position affreuse me déchire, je veux l'en retirer ; je veux qu'elle soit ma femme ; je le veux à tout prix. Je sacrifierai tout pour cela : fortune, famille, avenir, tout pour elle I — Vous aime-t-elle, Edmond ? — Cette seule question renversa mon échafaudage de projets. Je ne sus d'abord rien répondre ; enfin je repris d'une voix tremblante : — Elle m'aimera. Le docteur haussa les épaules, et se promena de long en large dans la chambre. — Quelle ex-

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travagance ! Vous ne sayez pas »,(dte TiOns m/l^ vaM voulez risquer de vous perdre avae élfel Et a die itowpti», ce qui est possible, la jeunesse, est si. impté^opaitolG^^ ici que vous établirez votre? iddû ; id jQÙ 1N^ m^i peine de quoi végétjer seul! Voyons^ él»>aiesraK)i;.voi|i ce que la raison me dicte. Lassons de c6té volrfe.flpt > amour^ et allons au pluspressé. .LéoB vajuouript^'la jeune fille restera sans ressources ; ii faoft lui ^ trouver* D'abord je ne veux pasd'honoraires^ et je me^shiuie 4e payer mes ordonnances. Ensuite}1ntére$secoi ¥Qtre onel» en lui confiant cette avejiiture^ sans qu'il soUque96oo«ileiib vous^ bien entendu. J'en obtiendrai quelques secooiv,; nous tâcherons de placer cette en&ut dd.;iâiuiière à ce » qu'elle gagne son pain^ et vous ne la revemex plnn» iOhi vous ne la ^everrez plus;.c'esfc lefNnxquejajoietsàartte action. Vers quel abîme veuA marcheHe? enseipblft l U misère ! Vous ne savez pas ce que c'est que de voir, «me femme adorée manquer de tout 1 D'ailleurs^ vous n'êtes pas un égoïste^ et puisqu'elle ne vous aime-point, vous la laisserez libre.

Des cris perçants interrompirent M. Nas^. Qotilde se précipita dans l'appartement en nous appelant tous les deux. Quel spectacle ! Léon^ les traijls décompos^^ le visage déjà couvert des ombres de la mort; Clotilde cherchant à le ranimer par ses caresses, à le réchauffer par ses baisers^ et mêlant à ses san{[lots des prières wtrecoupées. Le docteur tenait le poulsdu malade, éconH tait sa faible respiration; il laissa retomber 9a ipain après un silence, secoua la tête et me fit signe d'emmener ma jeune amie, dont la vie semblait 8(]ispeQ4ue à une parole. Elle me repoussa. — Est-ce flqitAopi^w» demanda-t-elle lentement, je veux l6..savpilL^>i3fliilfk#pondit pas. — Docteur, au nom .de llMpiii^Li|||li^ ~

31à LE FRUIT DÉFENDU.

lini ? Son air était solennel^ elle ne pleurait plus^ elle attendait. — Votre silence m'apprend tout. C'est bien^ laissez-moi. Point de consolation^ reprit-elle^ en nous voyant approcher d'elle^ je n'en ai pas besoin. Je demande seulement à rester seule ici^ jusqu'à ce qu'on me l'enlève. Il est à moi, personne n'a le droit de m'arracher d'auprès de lui; allez donc. Son air était effrayant. Je n'avais pas l'idée d'une telle douleur. Elle se jeta à genoux près de la tête de son frère et resta de la sorte quelques minutes. Quand elle releva les yeux et nous retrouva à la même place, elle nous montra la porte d'un geste si impératif, que nous obéiipes malgré nous. Arrivés sur l'escalier nous nous regardâmes. — Je suis bien accoutumé à ces scènes, dit H. Nasse; mais rien ne m'a ému comme cette enfant. Je vais chez votre oncle^ il faut que le malheureux soit enterré décemment. Promettez-moi, Edmond, de ne rien faire sans me consulter^ d'attendre qu'elle vous appelle pour la revoir. Je le promis, j'étais hors d'état de savoir ce que je faisais.

Dans son délire, Clotilde avait prononcé quelques mots qui, pour la première fois, firent naître le soupçon dans mon cœur. L'idée me vint que Léon n'étût pas son frère. Il y avait de quoi me rendre fou. Je ne puis exprimer ce que je souffris pendant la nuit que je passai tout entière à ma fenêtre. Je ne vis aucune lumière chez Clotilde; l'inquiétude l'emporta sur la jalousie^ sur ma promesse. Je frappai à la porte. Elle ne répondit qu'au troisième coup, et quand je me fus nommé. — Vous aurez demain de mes nouvelles, laissez-moi. Je ne pus rien obtenir de plus. Le jour parut; le docteur revint. Il avait obtenu de l'argent de mon oncle; il avait commandé le service. Clotilde ouvrit à sa voix; mais elle refusa de me voir. Il lui fit part de ses dispositions; elle

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approuva tout^ assista aux préliminaires ftmèbrei sana vei^r une larme. Ce ne fut que lorsqu'on emporta le cercueil qu'elle se trouva mal. Je suivis seul le modeste convoi. Le charitable docteur resta près d'elle. En rentrant^ Pâme navrée^ je trouvai Trilby dans ma èhambre. A côté de lui était le store qu'elle avait peint/ et sur ma table une lettre à mon adresse. Je tremblais de tous mes membres en la décachetant: je l'ai tant loe que je puis vous la dire ; chaque mot s'est gravé dans ma mémoire : — a Nous ne nous reverrons plos^ Edmond ; en perdant Léon^ j'ai tout perdu en ce monde, et je ne veux pas y vivre davantage ; mais je ne puis vous quitter sans vous remercier de votre attachement» sans vous assurer que je vous aime aussi, et sans vous en donner la seule preuve qui soit en mon pouvoir, ione entière franchise.

a Je ne suis pas la sœur de Léon* Puisse * cet aveu ne pas m'enlever votre estime I Nous sommes nés tous deux à Rennes; jai perdu ma mère de bonne heure; mon père s'est remarié ; il a eu d'autres en&nts; ma beUemère m'a éloignée de la maison paternelle- dès l'flge de six ans ; on m'a mise au couvent où je n'ai pas vu une seule personne de ma famille, excepté une tante, vieille religieuse. La pauvre femme ne vivait qu'en Dieu; elle ne comprenait pas les choses de la terre. Les jours que j'étais chez clle^ pourvu que j'allasse aux offices, on ne me demandait rien de plus. Léon, qui faisait son droit, demeurait avec elle. Nous nous rencontrions sans cesse; j'avais seize ans alors. Ma bonne tante connaissait les parents de Léon^ il était fils de l'ancien notaire du vil* lage dont mon père était seigneur. Le jeune homme lui fut recommandé; elle lui donna une ehambre dans sa petite maison, et veilla à la fois sur sa cobdotte

et sur cette santé si faible qui vient de me Tenlever. Nous nous aimâmes^ cela était tout simple; nous voulûmes nous marier: là commencèrent les obstacles: j'en parlai à ma tante qni repoussa cette idée comme un

crime. La fille du marquis de une héritière^ épouser

un homme sans nom et sans fortune^ c'était impossible. Elle renvoya Léon^ me renferma à mon couvent et écrivit à mon père nos extravagantes prétentions. Il lui répondit en approuvant sa conduite et en m'adressant les reproches les plus amers. Je ne devais jamais compter sur son pardon si je revoyais mon amant; en même temps, il enjoignit à celui-ci de ne plus chercher à arriver jusqu'à moi, sous peine de toute sa colère. C'était bien mal connaître l'amour que de croire qu'il céderait à des menaces. Léon trouva moyen de me faire parvenir une lettre dans laquelle il me proposait de le suivre. Je refusai pourtant, je sentais que c'était une faute.

Un mois se passa, au bout duquel j'appris indirectement que Léon, désespéré de mon courage, était tombé malade, et qu'on craignait pour ses jours. Alors je ne calculai plus rien : je m'échappai, je volai près de lui. Il voulut s'éloigner sur-le-champ : on pouvait nous découvrir. Nous nous cachâmes trois mois dans un pauvre village, vivant du produit de quelques diamants qui venaient de ma mère, et que j'avais fait vendre. Ensuite nous vînmes à Paris. Mais Léon ne se remettait pas^ et nos ressources diminuaient; je me mis à travailler. Nous attendions ma majorité pour nous unir. Hélas I la mort est venue plus tôt qu'elle. Le reste, vous le savez. Maintenant, Edmond, je vous lègue tout ce qui me reste : mon chien et ce store que j'avais fait pour Im. Ayez soin du pauvre Trilby : gardez- le en mémoire de Clotilde.

LE STORB* lis

Pour moi^ je me retire aux HospHidières ; je Tais demander à Pieu le salut de Léon et le pardon de mes &utes. Je ne yeurrai plus que des malheureux ; puissé-je les consoler et lés secourir! Adieu^ mon ami^ ne m'oubfiez pas; soyez heureux! trouvez avec une compagne di|pe de vous le bonheur que vous méritez si bien. Je prierai chaque jour pour vousqui m'avez aimée dans ma misère. Ma douleur est éternelle Je ne vous en parie point : c'est un secret entre le tombeau et moi. x» »

Que vous raconterai-je après cela! Tous comprenez ce que je souffris. Je fis de vains efforts pour arriver jusqu'à Clotilde^ pour l'engager à quitter son dottre. Elle demeura inébranlable. Mon oncle mourut, j'héritai de sa fortune. Il me' fallut arracher de mon cœur cette image qui le torturait ; je me jetai dans tous les excès; je risquai vingt fois ma vie, et après mille extravagances je suis devenu ce que vous me voyez. Madame, un vieux jeune homme, dégoûté de tout, n'ayant plus d'illusions, n'aimant rien^ pour ainsi dire, et marchant sans but. Yoilà ce que m'a fait une passion profonde. Trouvezvous maintenant que j'aie tort de soigner mon vieux chien? m'en voulez-vous encore de ma tristesse? —Non sûrement, cher Edmond, lui dis-je en lui serrant la main ; venez me voir souvent, amenez Trilby, nous parlerons de sa maîtresse. Qu'est-elle devenue? — Vous rappelez- vous cette sœur de Charité si belle, qui a soigné votre frère et qui est maintenant Supérieure à Pouf — Oh ! oui, je n'ai rien vu de plus admirable. — Eh bien ! Madame, c'est là Clotilde I....

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