‹ La comtesse de Chalis, ou, Les mœurs du jourChapitre 21 sur 22 · PREMIÈRE LETTRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LETTRE

« Tu m'en veux, Alphonse, n'est-il pas vraiî tu m'en veux de mon long silence, et pourtant tu ne sais pas jusqu'à quel point je suis coupable envers toi. Tu m'as envoyé le bonheur, et je ne t'ai pas même remercié. Pardonne^ ami ; depuis six mois je nVi pensé qu'à cUe^ je n'ai parlé que d'elle, je n'ai écrit qu'à elle. Mais elle ! je te la dois^ toute ma vie ne pourrait acquitter cette dette. Tu ne sais rien de ma position. Tu vas croire que je suis fou, et il y a des moments où je le crois aussi. Écoute-moi donc : je tâcherai de mettre un peu d'ordre dans mon récit. Toi, dont le cœur est si tendre, tu devineras ce que je ne dirai point; tu comprendras que mon âme est trop pleine de joie pour l'exprimer tout entière.

c(Nous nous sommes séparés bien jeunes, à peine coQr naissions-nous le monde alors ; déjà tu te montrais ce que tu es devenu depuis, un homme noble et généreux. Déjà mon malheureux caractère s'était développé. Tu m'as plaint bien souvent ; félicite-moi, j'ai trouvé mon ange, il m'a conduit au ciel !

a J'ai encore présent à Tiroagination le jour de ton départ, tes dernières paroles sont gravées dans ma mémoire en traits ineffaçables.

c< — Ernest, me dis-tu, notre existence va commencer, nous quittons les écoles pour entrer dans la carrière ; si tu ne sais pas mettre un frein à tes impétueuses passions, si tu n'as pas le courage de souffrir pour monter à ta place, tu resteras dans les rangs secondaires et tu souffriras mille fois plus encore.

« C'était une prédiction ! Nous avions vingt ans, nous en avons trente ; depuis ce moment, je n'ai pas connu deux jours de calme. Tu sais que je suis riche, orphelin, libre de mon temps et de mes démarches. Je croyais le monde si beau que je le cherchais comme un refuge contre les chagrins. Ils m'y accablèrent tous. Je m'attachai passionnément à une jeune fille ; nous devions nous marier : un riche étranger me l'enleva. Quelque temps après, une veuve, plus belle peut-être, reçut mon hommage. Je m'imaginais qu'enfin rien ne s'opposerait à mon bonheur. Elle m'aimait, ou du moins elle le croyait, et moi aussi. Nous ne nous quittionspas. Un jour, nous galopions ensemble. Ivre d'amour, je ne m'occupais que d'elle. Mon cheval rencontra une pierre ; Je fus jeté à vingt pas de là, avec une cuisse cassée. Mon amazone partit le lendemain ; elle ne voulait pas d'un mari estropié. Je faillis perdre la tète de désespoir. Dès lors je pris les femmes en haine, ou, pour parler plus juste, je les jugeai d'après mes deux infidèles ; je les adorais sans les estimer. C'étaient de charmants joyaux, que je brisais quand j'en étais las. Je ne leur demandais qu'une seule chose, la beauté. Pourvu qu'une femme fût belle, je ne songeais ni à son esprit ni à son caractère ; pourvu que tout Paris connût mon triomphe, qu'il me-

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fût envié par mes rivaus^ je oe m'occupais pas de ce qui pouvait en résulter. Je n'avouais jamais rien, mais je voulais qu'on devinât. Tout cela n'était que jouttsance d'amour-propre ; aussi en fus-je bientôt fatigué. Je ne me donnais plus la peine de foire des Irai»; j'étais à h mode^ cela me suffisait ; et je crois que mon impertinence et ma fatuité me valurent plus de conquêtes que que si j'avais possédé un mérite réel.

a Au commencement de l'hiver dernier ma «cour se maria ; elle épousa le frère de ta cousine, cher Alphonse, et ce fut cette cousine qui m'apporta la seule lettre de toi que j'eusse reçue depuis bien longtemps. La manièie dont nous fîmes connaissance est bizarre. C'était à un grand bal chez ma tante : je m'y ennuyais à périr ; j'avais fait trois fois le tour des salons sans parvenir à me distraire^ et j'allais rentrer chez moi, lorsque ma tadte me pria de faire danser une femme qu'elle me désigna et qui n'avait pas encore quitté sa chaise, dette femme, c'était madame de Nerval^ c'était ta cousine : je me mis à la regarder. Cet examen ne lui fut pas fovon^le. Un visage horriblement marqué de petite vérole, des yeux fort petits, mais lançant des flammes ; une beUe taille, de la distinction, un joli pied : puis une toilette simple, la poitrine et les épaules très-couvertes ; rien d'éclatant; enfm^ ce choix d'ajustement qui prouve qu'on sait ce qui convient. Cette femme est bien Icdde, me dis-je ; pourtant elle a de la physionomie, et je suis sûr qu'elle a de l'esprit. Elle est mise de manière à ce qu'on ne la remarque pas ; c'est ce qu'elle a de mieux à faire. J'hésitais pourtant à l'engager ; il me semblait que j'allais compromettre mon goût; une nouvelle demande de ma tante me décida. '■ • -il:»

c( Madame de Nerval me remercia avec le pfa» «giàÉie

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sourire, qui me laissa voir d^admirables dents ; elle m'adressa la parole^ et je restai sous le charme. Tu connaii cet organe enchanteur. Elle me raconta tout ce dont tu l'avais chargée pour ton ami d'enfance, me donni mille détails sur ta fortune, ta position, ton ainiabh compagne, et je ne sais comment cela se fit, quand h contredanse fut finie, je me plaçai auprès d'elle ; j'] restai tant que dura le bal, et je ne m'ennuyai plus. Or me plaisanta sur ma longue conversation ; il n'était pas dans mes habitudes de m'occuper ainsi d'une femme laide; aussi attribua-t-on à mon désœuvrement la faveui que j'avais daigné accorder à madame de Nerval Personne n'imagina que je pusse songer à elle ; moi-môme je ne le croyais pas possible alors.

«J'avais obtenu la permission d'aller le lendemain chercher ta lettre ; je m'empressai d'en profiter. Ta cousine me reçut dans un charmant appartement ; notre conversation de la veille servit de thème à celle du jour, nous parlâmes moins de toi et davantage de nous ; la noce de ma sœur nous fournit des occasions fréquentes de nous réunir.J Presque chaque soir nous nous rencontrions ; mais bientôt ces rencontres dans le monde me parurent insuffisantes : j'essayai une nouvelle visite ; elle me reçut bien : je m'y oubliai trois heures. Cette femme est si aimable quand elle n'est plus intimidée par la conscience de sa laideur ! Après un mois de connaissance, nous étions presque des amis. J'avais raconté ma vie k cette chère Blanche : elle connaissait mes erreurs, mes déceptions ; de son côté, elle m'avait accordé quelques moments de confiance.

« Un soir, je ne l'oublierai jamais! nous avions été ensemble aux Bouffes, je la ramenai chez elle ; ma sœur et son mari nous quittèrent, nous restâmes seuls.

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On avait donné la Gazza. J'étais sous le chamie de^ oelte ravissante musique et de la voix de madame Halibmu Blanche me parlait, je répondais par monosyllabes. — Mon Dieu ! me dit-elle, vous aimez donc bien la musique ? Voulez-vous en entendre ? 7- J'acceptai.. — Softgez que vous allez être initié dans mon secret .te pbis intime. Mon mari, ma famille et deux ou trois amia FoqI seuls connu. Depuis mon arrivée dans ce Paris^ oh tout fait événement, j'ai prié mon frère de cacher avec soin mon cher trésor. Une femme comme moi doit èsiteit, autant que possible, d'attirer l'attention. Obscurité^ o'ast ma devise. — Comment, m'écriai-je^ vous chantez ? — * Un peu, répondit-elle en souriant avec malice ; voulezvous m'écouter ? Ouvrant son piano, elle préluda quelques minutes, puis elle conunença la cavatine que nous avions entendue au théâtre, et jamais elle ne futdumtée avec cette perfection.

(( Je n'avais pas l'idée d'un talent semblable di femme du monde ; il y avait tant d'âme dans cette magnifique voix que je ne fus plus maître de moi. Je sentis que je Tadorais et je lui en fis l'aveu. Avec quel étonnement elle reçut cette déclaration ! Elle me regarda longtemps sans me répondre. Elle pâlit et rougit alternativement, enfm elle laissa tomber sa main dans la mienne ; ce mouvement me révéla mon bonheur.

(( Depuis ce jour, ma vie devint un enchantement. Je découvrais en elle toutes les vertus, tous les charmes. Son cœur s'ouvrit devant moi : elle me fit connaître cette existence si pure et si troublée. J'appris les circonstances de son fatal mariage, l'indigne conduite de M. de Nerval à laquelle elle trouva des excuses ; leur séparation fiur* cée ; puis ces déchirements, quand la fanâstemabidief ■ dont elle portait des traces si cruelle3, se . déclanu. .~

J^étais belle avant^ disait-elle avec une admirable candeur^ et j'ai eu bien de la peine à me consoler de ne Têtre plus. J'en serais devenue méchante si j'avais été moins malheureuse !

« Blanche dissimulait ses talents avec le même soin qu'une autre eût mis à les laisser deviner. Je sus peu à peu qu'elle était aussi grand peintre que musicienne^ qu'elle faisait des vers et écrivait avec une admirable perfection. Comme la grenade cache ses beaux grains de pourpre sous une écorce commune, elle cachait aussi les trésors de son âme et ceux de son esprit.

« L'hiver revint, et avec hii les fêtes et les réunions. Oh ! que j'étais heureux lorsque j'arrivais au bal, lorsque mes regards parcouraient le cercle pour y chercher mon amie ! Je l'apercevais assise tristement à Téeart, attendant ma venue, et ne comptant que de ce moment le plaisir de la soirée. C'était une jouissance inconnue à mon cœur, c'était l'orgueilleuse fierté d'un être qui possède en secret un bijou unique, qui en jouit seul, et qui sait que lorsqu'il l'exposera à l'admiration il sera envié de tous. J'étais jaloux à un point extrême, je tremblais quand un homme se dirigeait vers elle, je craignais qu'il ne lui parlât : ce privilège n'appartenait qu'à moi, moi seul je devais la distraire et l'amuser : j'étais avare de ma maîtresse. Comprends-tu ce bonheur? Alphonse. Tel il existe depuis un an. Personne ne soupçonne notre liaison. Qui imaginerait que je m'occupe d'une femme laide, que j'ai une affection mystérieuse, moi? Oh! ma réputation est trop bien établie. A l'abri de mon papillonnage d'autrefois, je jouis de mon bonheur présent. Nous passons des journées délicieuses, toutes les portes fermées. Je crois que si l'on devinait Blanche, je me tuerais. L'idée qu'elle ne serait plus à

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moi seul fait bouillir mon saog. Je* la vet^UdèiUi comme profanée 9i elle étaiVconfiud ^ tousî^Gomme cette femme m'a changé I Adieuy monaijoi; elle est 11^ elle lit ma lettre par-dessus mon :épaol6; jeie quitte; j'aime encore mieux parler à elle que parler d'elle. Excuse-moi^ et reçois encore l'assurance de ma vieille atfection . Jamais je ne te rendrai tout ceque je te doia.

EjunEST DE Change. »

DEUXIÈME LBTTEE.

(( Cher Alphonse^ coures à Beauvoir, Mes préparer tout pour mon arrivée; je quitte Paris; je serai piîs de vous avant trois jours. Oh I mon anû, si vous saviez ce que je souffre^ combien il me faut de raison pour m^arracher à cette ville dangereuse^ où j'ai connu lé bonheur que je paie si cher aujourd'hui ! Vous avez reçu une let^ de lui; cette lettre^ je l'ai lue ; il Ta écrite près de moi ; elle était pleine de sa joie^ de son amour. Eh bien! joie, amour^ tout a fui; je suis seule, et je retourne cacher mes larmes dans ces lieux que je n'aurais jamais dû quitter.

Il vous a dit comment nous nous sommes com il vous a dépeint mon étonnement, mon délire < couvrant qu'on pouvait m'aimer, moi, pauvre c: B,

déshéritée de ma beauté. Mais ce qu'il ne vo a raconté, parce qu'il n'y a que moi seule q le c'est ce délire môme, quand je l'ai vu k m pii que toutes les femmes adorent. Cet Er u IH duisant, dont les goûts volages Ont éto Alphonse, il était près de moi comme i

i9i LE FRUIT DBVBNDI}.

il épiait mes regards^ il attendait mon sourire pour soarire aussi ;el songez que je suis laide 1 Mon cœur se remplit d'un inexprimable amour, d'un orgueil aussi grand peut-(Mre:(;et orgueil m'a perdue. Notre liaisonjnconnue h tout le monde^avait^ par ce mystère m^me, un charme inconcevable pour M. de Change. Insensée ! je ne voyais pas que cette nouveauté seule Taltachaith moil Jo savais que juscfu'alors il avait placé son amour-propre dans sa maltrosse^et j(^ rougissais de l'idée qu'il no dissimulait ainsi qu<^ pour ne pas avoir honte de moi ! Où vousconduit une passion profonde ! Vous m'avez connue longtemps ; aucun des détails de ma vie ne vous est caché. « Sr^parée de mon mari par l'ordre de mes parents, j'ai voulu que ma conduite fût irréprochable; j'ai évité jusqu'à l'ombre de la calomnie ; eh bien ! pour lui plaire, je me suis compromise malgré lui. Comprenez-vous cet égarement, mon cousin? non, car vous no savez pas combien je l'aime, vous ne savez pas que ma réputation llétrie (>st pour moi le moindre des regrets. C'est lui que je regrette, lui seuil et si on me le rendait, je ne croirais pas ravoir payé trop ciier.Un soir, il venait de mequitter, j'avais chanté, j'avais lu des vers, il semblait en extase. Les pieds sur mon garde-reu, je révais. Un mot d'Ernest s'était gravé dansmon imagination et l'avait bouleversée. Ahl si l'on vous connaissait! m'avait-il dit. Si Ton me connaissait! il désirait donc qu'on me connût? Au fait, je ne pouvais me dissimuler que ma voix et montaient étaient remarquabh'.s; si je chantais dans un salon, il en serait Picr. Et pourquoi ne le ferais-je pas? — Jo me lovai, jo courus au piano, ma tête s'exalta ; je crus être devant deux cents personnes, devant lui; je commençai l'admirable scène d'Oihello; mon organe était si sonore, mou . (expression si touchante, que je m'arrêtai surprise et en-

DKUX tRTTlII. IH

chantéo. h décidai quo Jn valnorala mi f4pu|iiiD0i| qut jfi cititntarniii m publiCi

«Co projoi nrrAiA|ll ftillaU lo lui oaohur; Jo vouliia Jouir cla MU HtirpriMi. J'invitai dono tout 00 quo Jo oonnaliaiia k un KHiiui nonrnrt ; lo» artiitoi loa plua oélèbroadovaloiil AtriMMitniHiurt. Jet lU d'avanooi on sooroti uno répétltbm wwr, l'iiorcHniNignatdur, ot au momontoti l'on a'y attoa- (luit ip ntninK. Jn la priai do commonoer. Jo n'oiala paan- ^m\vr Krnnitt ; il m'a dit dopuU qu'il m'avait prlio pour rniln rn \m voyant approohar du piano. Mon oonir battait mI v Ko (|un Jn r.raiRnia do mo trouvor mal ; J'avala al pour dn no pim ri^dMit* I 11 a'aglMalt do la vIo ou do la morti U n'ii^inMiilt (lo ini pUIro. J'obllni un auooèfttoUi un auooèi (IN^HluMinlumiMs d*iiutaNt plua quo pononno no aoup-

vniHutii ninn ialc^nt,

« V(HiM onnnuiHiiox Parlii voua aavoi oo quo o'oal quo

i'ong(Miotnoni ; nn no parla plua quo do mol| on ao dliptiiii i(« pinlKlr dn nio reoavoiri l'honnour d*élro rtou (iH^innl. J(« Tuvouoi AlphonaOïJo fiiaonlvréo. Quand tout lo nuMido fiit pnril, npràn mon aonoort, Ernoit mt^ punit ni ^lorloux, cpio Jo no doutai paa qu'il no mo lAt gri^ (lo mon o(MintKo. -^ Vou» avrx àtA iubllmOi me ditil : jo n'ai jiiiniilfi rinn ontondu d'auMl oomplétomonl par-

fiiil ; jo niil^llor do voun.

u Oh! ((HninoJ'n mo apnilapayAo do mon aaoriflool CoiiiitH^ J'(^talH nu-doMu» do toutoa loi oràaturai I Mon innoiir n'on miHtnontn. Nou» autroa fommo»i noua motloin (lo l'iiiudur piirlout. C'oit uno poniéo InoaiaantOi ( VkI In iiut (lo toutou no»aolloni| vollk pouigttol noua MMiiiiK^A i4oui( H ou mondo quand noui n'avona plua d'a-

iiiour.

u On ptirlii do moi dana tout Parla. ERioat«aprèi moli\\m 'junm do Irlompho» dovlnt triato ol livowi lo lo

2yi LE FUUIT DEFENDU.

questionnai sans pouvoir obtenir de réponse. — Il n'avait rien ! rien ! Ce mot est désespérant pour ceux qui aiment réellement. Il dit : J'ai un chagrin aflFreux et vous ne rapprendrez pas. C'est une masse de plomb qui tombe sur le cœur. Dans mon aveuglement, j'imaginai'que je n'étais point encore assez célèbre. Je venais de finir un tableau; je renvoyai au Salon, on voulut bien le recevoir. On voulut bien, dans le public, lui accorder quelque mérite; la foule s'y porta, il devint à la mode. Ernest m'en témoigna sa satisfaction, il parut au comble de la joie. IJ publia, pour ainsi dire, son affection pour moî, je le secondai dans ses imprudences; chacun sut qu'il était mon amant. Il en sembla flatté, son ancien caractère reparut. Et moi! moi! Oh! j'étais folle. Vous n'êtes pas femme, Alphonse, vous ne comprendrez pas cela. Lui qui ne prisait que la beauté, il m'avait proclamée comme l'objet de son choix à la face de tous, il ne rougissait plus de moi, il fallait donc qu'il m'aimât. J'ouvris mamaison, je reçus beaucoup, je m'attachai à montrer ce que vous appelez obligeamment mon excessive amabilité, je compris que je réussissais.

a M. de Change ne se plaignit pas des importuns; au contraire, il me remercia des frais que je faisais. Il m'écoutait avec une satisfaction marquée , et j'étais ivre, vous dis-je. Je travaillais depuis longtemps en secret à un roman de mœurs. J'écrivais avec mon cœur; j'avais donc toujours des idées : le cœur est inépuisable. Je peignais un sentiment passionné; celui que j'épfiouvais conduisait ma plume : je fus vraie. J'envoyai ce livre à l'impression, et mon nom demeura un secret entre mon éditeur et moi. J'étais en veine de bonheur; l'ouvrage eut un succès de vogue; la première édition s'enleva en quinze jours. J'avais peint

DEUX LflTKIS^

quelques caractères; on crat reeonnfltfre

on voulut lire soi-même* '.. -

c( Ernest s'engoua beaucoup de oé Toman et da «on auteur anonyme. Lés conjectures les ptoa «xtnvs*gantes furent formées ; j'eus le courage de me imé^ même vis-à-vis de lui. Hélas! pourquoi ne Kai-je'iNlk eu toujours ce funeste courage I il me tromperait, enh core^ au moins. H. de Change était devemi durait près de moi ; ma conversation ne lui suffisait plus, 'il^semblait moins tendre. Ge- changement mè fit ftoidst cœur; il me découragea presque; je résolus de tenter un dernier eifort, La deuiiième édition de mon Urée allait paraître ; j'y plaçai mon nom. Ce fitt une nunenr dans Paris.

a Ce jour-là^ c'était avant-hier, Ernest ne vint .pas^Njl m'écrivit deux mots d'excuses; j'en fus tdessée. Le. soir, aux Bouffes, il me parla à peine ; chacun me cotopUmentait ; il demeura froid : ce silence m'épottvanUrjii me reconduisit, et dès que nous fuîmes seuls^ je m'ap* prochai de lui. 11 me tixa très-attentivement: — Quelle toilette. Madame ! me dit-il avec ironie; vbusn'avei pas voulu qu'un seul de vos mérites fût caché* -r- Ernest, interroiiipis-je, d'où vient cette duretét pourqud ce langage? ne m'aimez-vous plus? Il socùnt dédaigneusement. — Moi, Madame ! je hais les femmes auteursyje hais les femmes artistes, je hais les femmes qui se donnent en spectacle ; comment voulez-vous que je vous aime ? Je me laissai tomber sur mon fstuteuil.

c( — Oui, continua-t-il, vous avez brisé la Chaîne la plds douce qui fut jamais; vous avez détruit mes illusJowf; vous vous êtes donnée à tous, je ne veux phis de vous. Je vous ai adorée quand, modeste et cratiUivey^vQ^ie^ cachiez aux yeux indifEéients pour vens;]

Vous avez voulu des hommages publics^ comme vos belles rivales; comme elles^ vous m^avez lassé vite. Je rougis de vous l'avouer, car je suis sûr que vous en souffrirez beaucoup pendant... trois jours; la gloire vous consolera de ma perte ; deux puissances ne peuvent régner ensemble. C'est assez d'une, je me retire. En vérité. Blanche, vous avez tort de mettre du bleu, cela ne vous sied pas du tout. Vrai, c'est un conseil d'ami. Je Tinterrompis par un sanglot si déchirant, si profondément arraché du cœur, quil tressaillit. — Des larmes ! Est-ce que les Muses pleurent? Ces chastes Sœurs ne connaissent pas ces faiblesses. Allons! allons! du courage. Eh, mon Dieu ! vous retrouverez vingt amants avec votre célébrité. Adieu, sans rancune, n'est-ce pas? que voulez-vous? l'amour est aussi capricieux que la beauté !

a II sortit sans me jeter un regard.

«Alphonse, je reconnus l'homme que'vous m'aviez dépeint, avec sa légèreté cruelle. Je n'avais pas eu la force de dire un mot; j'étais sans idées, sans courage. Je compris cependant bien vite que mon sot orgueil l'avait rendu à sa nature, d'où il était sorti un instant pour moi. Je compris surtout que son amour-propre, au lieu d'être flatté, était écrasé de ma supériorité, qu'il voulait que son hommage fût une célébrité pour sa maîtresse, sans que sa maltresse eût droit à cette célébrité que par cette beauté qui passe si vite.

a Comment n'avais-je pas deviné cela? Oh 1 je l'aimais trop pour calculer. Je me suis perdue par ma faute, perdue de toute manière. Maintenant, désespérée, seule, sans consolation, je retourne vers vous. Ayez pitié demoi ; ne m'abandonnez pas. Oh ! je vais reprendre ma vie cachée, je vais redevenir la simple Blanche d'autrefois. Pourquoi ai-je été la célèbre madame de Nerval ! Lui ! il m'ou-

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bliera bien vite I Mon cousin, je tftcherti de ne plus Taimer ; je ne le reverrai pas. Priez pour moi ; Dieu me punit déjà^ puisque je ne le reverrài pas 1 Savez-vous que c'est plus que la mort? A bientôt I je serai à Beauvoir presque aussitôt que ma lettre. Je ne vouants pas que je vous aime ; je crois que je n'aime plus rieo. le pleure^ je prie et je regrette.

Atbènaïs de Nerval. »

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