‹ La comtesse de Chalis, ou, Les mœurs du jourChapitre 8 sur 22 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

Nous étions à vingt pas de chez moi. J'entraînai le baron, je le fis monter dans ma chambre, et lorsque nous fûmes là, tous deux seuls et bien enfermés, je lui dis :

— Je vous en supplie, dites-moi tout.

Le baron ne me cacha rien de ce qu'il savait, et dans tout ce qu'il me raconta, aucun détail ne pouvait être mis en doute, caries renseignements qu'il tenait du comte de Chalis avaient été depuis confirmés et complétés par Gretchen.

Il paraît qu'après mon départ — ma fuite, devrais-je dire — une nouvelle brouille survint entre le prince Titiane et la comtesse. Celle-ci, reprise par ses remords, par la honte de Texistence qu'elle avait menée, voulait m'écrire, cou-

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rir après moi. La malheureuse femme, ainsi qu'elle me Pavait dit elle-même, voyait sa sauvegarde dans nos relations. Ces relations étaient coupables, mais elles étaient au moins... avouableSy et c'était pour cette mortifiante raison qu'elle m'avait toléré si longtemps près d'elle, malgré la sujétion que mes éternelles censures lui imposaient. Elle parlait aussi d'aller retrouver le comte. Mais elle ne put se décider à rien. Le prince, malheureusement, trouva le moyen de la revoir pendant qu'elle se débattait avec ses irrésolutions. Et personne ne se trouvant là pour l'arracher à sa dégradation morale, au bout d'une semaine de luttes, d'angoisses, la comtesse retomba tout entière au pouvoir du prince Titiane.

Alors, pendant trois mois, Texistence de cette femme, que j'avais connue à Aixsi soucieuse de sa considération, ne fut qu'une lamentable suite de désordres. On joua chez elle; on y perdit des sommes énormes. Un mineur s'y ruina et fut réduit à se faire soldat, n'ayant littéralement plus

de quoi vivre. Ce qu'il y eut de plus ravoltant^ c'est que pendant le cours de ces trois mois le prince mena madame de Ghalis plus de dix, fois chez Florence ! . . .

Les choses cependant commencèrent à s'ébruiter. D'abord quelques personnes seulement en parlèrent, et à voix basse. La nouvelle circulait, avec force variantes, dans un petit cercle d'intimes. Ceux-là même qui la racontaient affirmaient hautement ne pas y croire. c< C'était trop fort! et cette pauvre comtesse était bien à plaindre de se voir diffamée avec tant de noirceur ! » On eut pourtant l'idéô d'interroger Florence. Mais celle-ci était habile et se tint ferme. Elle reçut la nouvelle en éclatant de rire, affirma ironiquement que c< rien n'était plus vrai, que cela la flattait, allait la poser. Elle! une pauvre fille, la fille d'un menuisi^! recevoiri dans rintimité, une femme du monde, une grande dame ! » L'attitude de la « fine moucha, » dérouta les curieux. Bref, on n'en parla plu&> ou, si Ton en parla, ce fut comme d'une chose

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a pas tropsurpr^oante. x> On disait : a Que wulez-vous ! il y a aujourd'hui tant de points de contact entre les deum camps I Us se trouvent partout en présence. Bahl quand cela serait arrivé une fois, qu'est-ce que cda &it? » Ainsi, on s'y, était habitué^ à cette idée. Mais la tache restait sur la comtesse. Elle. Tignorait et continuait à vivre comme j'ai dît , quand, un beau jour^ le comte de Ghalis arrÎTa soudain à Pai*is.

Il arriva la nuit, dans le plus çrand secret, et s'en alla loger dans un petit hôtel de l'île Saint- Louis. C'était une lettre qui l'avait fait venir. De qui était cette lettre? De Gretchen? la chose est fort probable. La femme de chambre n'ignorait rien de ce qui se passait chez sa maîtresse. Elle en était arrivée à mépriser celle-ci le plus haineusement du monde; mais les enfants, qu'elle adorait^ la retenaient à la maison. Si elle ne m'avait rien confié de ce qu'elle savait, alors que je la

voyais triste, inquiète et ne cessais de Tinterroger, c'était sans doute qu'elle craignait d'exposer ma vie, le prince m'ayant déjà blessé en duel. Il est probable qu'elle hésita longtemps avant de se décider à dénoncer sa maîtresse, et que ce fut Texcès même de l'opprobre de cette dernière qui l'y détermina. Le baron de Montessart crut pouvoir m'afjQrmer que le comte eut, dès son arrivée à Paris, un entretien secret avec Gretchen. Il se tint rigoureusement caché pendant le jour, sortit le soir, employa des agents habiles, dépensa de très-grosses sommes. Huit jours plus tard il n'ignorait aucun détail de la plus inconcevable des

dépravations. Le baron de Montessart le vit un soir arriver chez lui. Il était très-tard. Le comte était effroyablement changé. « On aurait cru qu'il avait cent ans ! » me dit mon condisciple. Le comte commença par réclamer le secret pour ce qu'il allait dire. Il ajouta que, s'il avait choisi le baron, de préférence à tout autre, pour lui demander un service, c'était uniquement parce que de toutes les personnes qui composaient ses

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relations, il lui avait paru rbomme le plus sympathique et le plus sûr. Puis il lui raconta tout ce qu'il savait.

Le baron ne pouvait en croire ses oreilles.

— Vous venez me prier de vous servir de témoin, n'est-ce pas? demanda^tril à M. de Chalis.

— Non pas! fit l'autre avec tristesse. Un duel, c'est un éclat. Je ne veux pas d'éclat.

— Alors, je ne vois pas...

— Voici, reprit le comte : en apprenant la vérité je me suis dit d'abord : devant une si abjecte dégradation, que faire?... Se laisser abattre?... Jamais! Fermer les yeux?... Oh! non! jamais! Se venger?... Oui. Mais, à une faute d*une telle espèce, il ne faut pas de châtiment banal ou vulgaire. Et alors donc, pas de duel, pas de pi'ocès. Le châtiment que m'a suggéré ma conscience pura lieu cette nuit, dans une heure. Je ne puis vous le révéler. Vous devez supposer

cependant que, quoique mes précautions soient bien prises, je vais courir un danger quelconque. En effet. Et c'est pourquoi je suis venu vous trouver. Si demain, par hasard, vous appreniez que je suis tué, donnez-moi votre parole de galant homme que vous remettrez cette lettre au procureur impérial. Soyez sans crainte. Elle sauvegarde l'avenir de mes enfants, mais ne fait courir aucun risque à leur mère. Je raconte ce qui est. Je demande que madame de Chalis ne soit pas la tutrice de mes enfants. Voilà tout. Tenez, prenez la lettre. Lisez-la.

Le baron lut la lettre ; puis il promit de faire ce qu'on lui demandait. Il ne se permit aucune observation, comprenant que ce serait bien inutile. Ee comte partit alors. Il était, dit-il, en retard.

Cependant, après le départ du comte, le baron se sentit inquiet. Personne, dans sa position.

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n'aurait eu assez de flegme pour attendre les nouvelles jusqu'au lendemain. Sans bien se rendre compte de ce qu'il allait (aire, mais voulant cependant, s'il était possible, empêcher qaelque grand malheur, il sortit, monta en voiture et se fit conduire à Thôtel de Ghalis, avenue de la Reine -Hortense. Là... personne. Il remonta dans sa voiture et se rendit rue Saint-Flor^tin, chez le prince Titiane... Perscmne encore. Alors il alla chez Florence.

U était deux heures de la noit quand il y arriva.

Tout était en l'air chez a la pieuvre. x> Des gens péroraient sous la porte. Un fiacre stationnait au fond de la cour, sous la marquiie. l^ baron, montant Tescalier, se croisa avec un cadavre que transportaient des hommes de police.

Il s'approcha et reconnut, sous la teinte qui l'empourprait, le visage du prince Titiane.

On lui dit :

— Il a été frappé d'un coup de sang.

Et puis :

— On va le porter chez !i:i.

Et le corps fut mis dans le fiacre.

Le baron avait le frisson de savoir ce qu'il savait et d'avoir vu cette face sanguinolente. II continua de monter cependant. Pas une âme dans le vestibule. La porte des appartements était ouverte. Il entra. Cela lui fit, dit-il, un singulier effet de voir cette salle à manger dont les lustres et les torchères allumés ne brûlaient pour personne; et de voir aussi, sur la table, les débris d'un souper, avec tout l'attirail des coupes à vin de Champagne.

Il se hâta de traverser les appartements. Tout était partout en désordre. Mais il n'y rencontra personne. Vers le fond cependant, derrière la porte de la chambre à coucher, il entendit des cris, des gémissements : c'était Florence qui se tordait dans les spasmes d'une attaque de nerfs.

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Elle sauta sur ses pieds en reconnaissant le baron. Puis elle se laissa tomher dans ses bras, en recommençant à mer et à sanglot^^ répandant des ruisseaux de larmes.

Voici ce qui s'était passé :

Il avait suffi au comte de Chalis de débourser une forte somme d'argent pour devenir le maître absolu de l'hôtel de la courtisane. Il y arriva à une heure et s'y introduisit par Tescalier de service. Il commença par renvoyer les trois domestiques — ces domestiques étaient des femmes — et il leur défendit de quitter leur chambre, quoi qu'elles entendissent.

Elles partirent.

Le souper venait de finir. Le comte ne s'arrêta ni dans la salle à manger, ni dans le salon. Il alla tout droit au lx)udoir . La porte de ce boudoir était fermée ; mais elle était à ieux battants. Il tira

doucement les barres : la porte s'ouvrit toute

grande.

* Il est permis de se figurer ce que dut éprouver cet honnôte homme, ce père, quand il surprit la mère de ses enfants entre ce misérable et cette fille!... L'indignation sans doute, chez M. de Ghalis, vint tout recouvrir : le dégoût comme la douleur.

Il ne regarda même pas 'les femmes, qtii s'étaient dressées en sursaut et se tenaient là, devant lui, toutes pantelantes. Seulement, il leur fit un signe, et, obéissant, elles sortirent. Alors le comte marcha droit à l'homme. L'homme était encore j)lus effondré que les femmes.

Le comte, sans lui dire un mot, lui jeta les deux mains au cou. La victime se débattit peu. Quand elle fut couchée à ses pieds, inanimée, le comte sortit du boudoir. «^

Il trouva les deux femmes blotties dans la chambre à coucher. Il mit sur la commode une

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liasse de billets de banque ; — il y mi arait pour cen/ mille francs. — Puis, regardant Florence :

— Vous voilà payée, lui dit-ih

Et alors il saisit sa femme sous le bras, la fit lever, l'entraîna — toujours sans dire un mot, — la fit monter dans sa voiture. Et, à Thâtel de Chalis encore, il ne lui dit rien. Mais il la conduisit dans sa chambre et Tenferma à double tour.

Quand le jour fut venu, le comte rentra dans cette chambre. Sa femme n*avait pas dormi. En le voyant, elle se leva du fauteuil où elle était assise.

— Madame, lui dit le comte, vous avez commis de (elles actions que je ne puis me décider à voir en vous une coupable. Vous n'êtes pas une femme coupable; vous êtes une femme... MALADE... Vous entrerez dans une maison de santé, et vous y passerez le reste de vos jours.

Ce qui fut dit fut (ait. La comtesse voulut ré-

sisler, mais elle n'avait à choisir qu'entre cette eiftrémité et Thorrible scandale d'un jugement en police correctionnelle. Elle se résigna. Le même îour, elle entra chez le docteur Blanche. Le monde la croit folle.

Elle l'est.

A la suite de ce récit, je demeurai pendant huit jours dans une impossibilité absolue de penser à rien. J'étais si malheureux de ce que je savais que, si l'on pouvait mourir de douleur, j'en serais mort. Ce fut mon père qui, une fois de plus, me rappela à moi-même. Triste, la conscience accablée, je végétais misérablement, n'ayant pour toute consolation que cette idée : . •

« Rien de plus cruel maintenant ne peut m'arriver! »

C'était une erreur.

Je reçus, il y a un mois, la lettre suivante du

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comte de Cbalis, et je la transcris mot pour mot:

ce Lorsque je vous priai d*épier ma femmé^ je connaissais les relations qui avaient existé entre elle et vous. Je ne vous révélai lés causes de notre séparation que pour vous édifier sur son caractère. Je ne vous demandai de Tespionner que jx)ur infliger à votre conscience le déchirement qui lui était dû. Les motifs que j'avais alors de cacher à tous les yeux les désordres de ma femme n'existent plus. Mes deux en&nts sont morts. Moi... la phthisie ne pardonne pas... je ne serai plus dans quinze jours. Je vous ai jadis épargné parce que — en dépit de votre adultère — je voyais en vous un honnête homme. Vous allez me prouver que je ne me suis pas trompé. Vous publierez, sans rien d^uiser ni rien retrancher, tout ce que vous connaissez de Texislence de la comtesse de Chalis. Ce sera votre expiation. Et si, par cet exemple que j*ai fait,, quelqu'une de ces femmes qui ne sont ni épou-

ses, ni mères, ni femmes... peut réfléchir et s'arrêlcr à temps dans sa folie, vous et moi nous aurons du moins accompli quelque chose d'utile : moi^ en vous condamnant à vous faire le justicier de votre maîtresse; vous, en aidant à ma justice par votre propre châtiment. »

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