‹ La comtesse de Chalis, ou, Les mœurs du jourChapitre 7 sur 22 · OD LES MŒURS DU JOUR. SM · texte numérisé non relu

OD LES MŒURS DU JOUR. SM

gnaient donc Florence pendant que le caissier comptait les liasses de billets qu'on allait lui remettre. L'un de ces employés, gentil gargon sur lequel en des temps moins prospères fa ce belle pieuvre » avait laissé tomber quelques regards de commisération, s'avança même pour lui serrer la main et la féliciter d'avoir fait la conquête du prince Titiane.

— Âh I mon Dieu 1 vous êtes dans Terreur ! répondit Florence en affectant des airs de reine. D'abord il y a longtemps que la conquête est faite; ensuite la somme que je viens recevoir est le produit d'une affaire : c'est mon collier de perles que j'ai vendu.

— Bon! reprit l'employé*,. Le prince est trop galant pour exiger la livraison de cette parure.

— Mais pas du tout ! je la lui ai livrée hier.

— A qui donc veut-il la donner?

— Ah !.. . voilà !

— Serait-ce un mystère?

— Peut-être.

m LA COMTESSE DE CHALIS

Le payeur interrompit cette conversation en appelant Florence pour lui remettre le montant du mandat souscrit à son profit. La pieuvre continua ses airs en palpant le monceau de billets de banque. Elle affectait de ne pas les compter. Plus de trente personnes la regardaient, pendant qu'elle empilait ses cinq cents billets dans un petit sac de voyage. Elle mit deux minutes à cette opération, puis salua, s'en alla, monta dans sa voiture et se fit conduire chez son agent de change. Là, nouvelle scène de comédie. Elle était bien embarrassée de cet argent, ne savait qu'en faire. Lui donnait-on le conseil d'acheter des rentes? C'était peut-être un mauvais placement, car on lui avait dit « qu'on aurait la guerre. » Elle se décida pour des actions du ehemin du Nord, « ayant beaucoup de confiance en M. de Rothschild. » Une heure plus tard la nouvelle courait tout Paris.

Ce qu'on voulait savoir, ce qui mettait en fermentation toutes les têtes, c'était la destination du collier. Le prince Titiane l'avait-il acheté pour

ou LBS MŒUAS DU JOUR. 375

en faire une spéculation? La chose n'était pas admissible : le prince n^avait jamais songé qu'à faire parler de lui. Voulait-il le rendre à Florence? c'était moins admissible encore ; si telle était son intention, pourquoi le lui prendre? Il n'avait dû faire l'acquisition de cette parure que pour la déposer aux pieds d'une femme. Mais quelle était cette heureuse femme? Voila ce qu'on se demandait à l'Opéra. L'un mettait en avant les noms de quelques courtisanes bien connues, et cela égayait les autres. Il n'était pas, en effet, besoin de cinq cent mille francs pour toucher le cœur dé la plus vénale. Alors on se regardait en hochant la tête. On citait le mot attribué à la reine Marie- Antoinette. On disait : « Il y a là-dessous quelque femme du monde. Titiane ne dira rien peutêtre ; mais il est vaniteux, il laissera deviner les choses ; et nous reconnaîtrons la belle à son collier. »

Les propos des jeunes gens continuaient sur ce ton, quand la comtesse de Chalis, enveloppée du menton aux pieds dans un burnous en cachemire

de rinde à palmes d'or, traversa le couloir du premier étage, et se présenta devant sa loge. Chacun salua et s'effaça pour lui faire place. Mais moi, terrifié d'abord de ce qu*on venait de m'apprendre, en la voyant je n'eus plus qu'une préoccupation : celle de savoir si elle avait au cou son collier. Au moment donc où elle mettait le pied dans le petit salon qui précédait sa loge, je m'avançai rapidement, comme pour l'aider à se débarrasser de son burYious. Elle parut étonnée de cett^ prévenance, et plus surprise encore de ce que je fis quand, ayant soulevé le burnous et vu reluire sous son chignoQ l'agrafe de diamants qui soutenait le collier de perles, je lâchai le burnous, et, pressant le ressort de cette agrafe, tirai prestement à moi le collier. Personne n'avait rien vu de tout cela, car nous étions tous deux dans le petit salon, assez obscur, et la porte de la loge avait été refermée ; mais elle se tourna vers moi avec dépit, en me disant :

— Êtes'vous maladroit, ce soir !

— Non, je ne suis pas maladroit, lui répon*

ou LIS MOEURS DU 1QUR« m

dis-je avec l'accent de la plus profonde tristesse. Je vous sauve du mépris public ; voilà tout, Chacun ici sait que ce misérable prince a payé cette parure. On ne parle que de cela. On guette toutes les femmes afin d'apprendre quelle est celle assez avilie pour avojr acompte un cadeau pareil. Si je ne m'étais trouvé ici, vous étiez perdue I

La comtesse se mordait las lèvres. Elle- repoussa le collier que je lui présentais. Pendant que je le déposais dans une poche du burnous, elle se jeta sur le divan du petit salon avec co^ 1ère. J'étais resté debout. Je m'appuyai contre la porte.

— Eh bien, fit-elle tout à coup, pourquoi ne continuez- vous pas vos insolences? Voi|s voyez bien que je vous écoute.

Je ne pensais qu'à la servir. Je lui dis comment j'étais parvenu à découvrir la vérité.

— Titiane me le payera 1 s'écria-t-elle. C'est lui qui m'a monté la tète. Je tie pouvais songer à acheter ce collier, j'ai déjà douze cent mille francs de dettes 1

TTS LA COMTESSE DE GHALIS

— Comment ! repris-je avec emportement, vous possédez près d'un million de revenus, et vous trouvez moyen de vous endetter !

Elle fit :

— Eh bien?...

Puis elle me regarda avec mépris, comme si j'avais dit une énormité.

Gela m'irrita. Me voir trompé pour ce Titiane, d'ailleurs, me disposait déjà fort mal.

— Rassurez-vous, lui dis-je. N'ayez aucune inquiétude pour vos dettes. Le prince est généreux...

— Âësez! fit-elle en se levant. Vous prenez trop de privautés!

Et, passant devant moi, elle s'en alla s'asseoir sur le devant de sa loge. Je la vis s'incliner plusieurs fois de suite pour répondre aux saints qu'on lui adressait de toutes parts. J'avais encore tant de choses à lui dire que je ne pouvais me décider à la quitter. Je m'assis sur un tabouret, derrière elle ; mais elle alors, tournant la tête par-dessus l'épaule, et avec uiic

ou LES MŒURS DU JOUR. fil

expression de regard glaciale, me ^U ces simples mots :

— Vous me gênez.

Je m'en allai.

Je me sentais jugé et condamné. Hais combien je m'attendais peu à la férocité qui devait présider à mon exécution! Ce fat la chose la plus futile qui amena la catastrophe. Le lendemain, à déjeuner, la comtesse décida que le temps était froid — elle n'en savait rien, il ne Tétait pas — et qu'il ne fallait pas faire sortir les enfants. Elle sortit elle-même peu après, dans sa voiture. Le soleil s'étant montré dan? l'après-midi, les enfants me prièrent de les n-ener faire un tour de promenade. N'y voyant pas d'inconvénients, je les conduisis au parc Monceaux. Ils jouèrent pendant deux heures et ne prirent pas de mal.

Quand nous rentrâmes, madame de Chalis était dans son salon avec quatre personnes, quatre hommes. Les enfants allèrent Tembri^sser, J'étais monté chez moi. Un valet de pied vint me dire que la comtesse désirait me parjfir. Jo redescendis. Dès que je fus au seuil du salon je devinai, à l'expression de son regard, qu'elle allait me porter un coup terrible. Elle avait étendu la main, en m'apercevant, comme pour me donner à entendre qu'il était inutile que j'entrasse. Je demeurai donc sur le seuil. Alors, devant ces hommes silencieux qui paraissaient souffrir de ma situation, devant ces enfants frappés ^e surprise, elle me dit « qu'elle m'avait prié de ne pas faire sortir les enfants, qu'elle était leur mère, que c'était à elle, à elle seule, de déterminer l'emploi de leur temps, que je n'aurais pas dû l'oublier, et qu'il ne fallait plus que cela fût... » Tout cela était débité sur ce ton impertinemment tranquille, doux et poli, qui est la forme particulière delà grossièreté des gens du monde. Les enfants, consternés, s'empressèrent de dire que

ou LES MŒURS DU lOUR. m

c'étaient eux qui m'avaient tourmenté pour les faire sortir, et qu'il ne foUait pas me gronder. Elle leur imposa silence et recomtnença les mêmes phrases, me regardant toujours du ftiéme air faux. Je trouvai la force d'objecter que « les enfants s* ennuyant à la maison et que le temps s'étant adouci, je n'avais pas cru qu'il pût y avoir d'inconvénients à leur faire prendre un peu d'exercice; qu'au surplus il n'en n'était ré* suite aucun mal pour eux. i> Ce ftat à voix basse, en tremblant, et toujours debout sur le seuil que j'articulai ces paroles. Elle me répondit, avec la môme tranquillité a qu^l y avait beaucoup de mal à ce que les instructions qu'elle avait données ne fussent pas exécutées, et que, dorénavant, elle désirait que cela n'arrivât plus, parce qu'elle n'aimait pas se voir obligée de faire des observations pénibles pour elle. »

Pénibles pour elle!... J'allais ouvrir les lèvres; innis alors, levant les yeux vers la porte placée derrière moi, clic sembla me dire : « Vous pott^

vez VOUS retirer. » C'est ce que je fis, écrasé par l'humiliation quej'avais subie devant ces hommes. Mais quand je me trouvai chez moi, la douleur que je ressentais se fit jour par des cris et des larmes. Je me jetai sur mon lit; je sanglotais comme une mère qui aurait été outragée par son enfant. Elle que j'avais si éperdument aimée! que je chérissais tant encore, me traiter ainsi! Et à quelle occasion ! Au moment où je venais de lui rendre un si grand service ! Je me roulais sur mon lit, déchirant mes draps, épuisant en puériles violences tout ce qu'il y avait en moi de honte et de désespoir. Un domestique vint m'an* noncer que le dîner était servi. Je le chargeai de mes excuses pour sa maîtresse : c< J'avais la fièvre et ne pouvais me mettre à table. » Elle dut être ravie de ce prétexte, car il annonçait une rupture. Les enfants montèrent après le dîner. Les pauvres petits êtres comprenaient que je devais souffrir, et par leur faute. Ils venaient essayer de me consoler. J'étais alors plus calme et repassais dans mon esprit les événements qui avaient

ou LES NŒDRS DU lODR. M

crée ma situation déplorable. Je Tattribuais en grande partie au prince Titiane. Il ne m'était plus possible de douter qu'il fût redevenu Tamant de la comtesse. Je me rappdlai mille détails annonçant une secrète intelligence entre lui et elle. Tout cela m'enflammait. Les en&nts m'ayant embrassé avec ces jolies petites démonstrations affectueuses qui sont le propre de leur âge, s'étaient retirés pour aller dormir. Je continuai à m'exciter, et enfin, pour la première fois, j'envisageai froidement l'idée d'une séparation éternelle. Mais m'en aller piteusement, sans soulager moncœur^celanemeparaissait pas possible. J'étais encore bien naïf! il me fallait a une explication. » Pensant que madame de Cbalis me la refuserait si je la sollicitais, je résolus de la lui imposer. Je voulais qu'elle eût lieu le soir même: Je me décidai à attendre que ses hôtef fussent partis. Les fenêtres de mon petit appartement donnaient sur la cour, dans un corps de logis formant retour sur celui où se trouvait le salon. Je voyais

donc les fenêtres de ce salon toutes éclairées.

is.

Vers minuit, après avoir entendu plusieurs fois de suite le bruit de la porte cochère retombant derrière les personnes qui sortaient, je descendis. Quand je fus arrivé au premier étag^, en me penchant par-dessus la rampe, je vis les deux valets de pied sommeillant à demi sur la banquette du vestibule situé au rez-de-chaussée. L'antichambre qui précédait les appartements du premier étage était vide. Cependant, en ouvrant la porte du boudoir, je fus très-étonné de rencontrer dans cette pièce la femme de chambre de la comtesse. Elle avait la main appuyée sur Tune des porties du salon, paraissait écouter ce qui se passait de l'autre côté de cette porte, et son vis£^e comme ses gestes exprimaient une inquiétude extraordinaire. Cette fille, Allemande d'origine^ et qui portait le nom de Gretchen^ avait su se faire respecter de tous à l'hôtel par une conduite exemplaire. Elle était instruite, très-discrète, et portait à ses maîtres un véritable attachement. Chaque soir, d'habitude, elle se tenait dans la lingerie, située de l'autre côté de l'antichambre.

ou iE% unsuiis DIT sovn.

en attendant le moment de mettre an Ht M mat* iTc»m» Comment donc ponrait'il se faire qoe je la rencontrasse dans le boudoir, etqtaeae passaitil, qu'elle paraissait si inquiète? Elle fit un petit cri en m'apercevant, puis se sauva sur la pointe des pieds, sans me dire utt mot. Gela se fit en si peu de temps que je n'eus pas le loisir de Tinterrogcr. D'aulres choses, au surplus, maîtrisaient mon attention. En approchant de la porte du salon, il me semblait entendre un bruit de pas, de gémissements â.U)u(fés. Aussitôt je tournai le bout^in de c^îtte porte.

Quel s[>(^:tacl<î s'offrit à me» yeux !

L'j comUîSMî <?tiil sfîule avec le prince Titiane, et le prifiaî Tili-ine... la battait.

Il l;j battait en charretier. Il ne voulait pas MiuUtïumi rhumitier, il voulait lui faire du mal. Kllr; lîtait surpris^;, r(;volt(5C, effray(5c. Elle n'osait cn'<!r, (l(î [K:ur du scandale. Oue sY;tait-il passe <;ntre eux? h Tignore; je sup[iose ce|yendanl que raffaire du colHer était la cause de cette

affreuse scène. Lorsque j'entrai dans le salon, madame de Chalis était renversée sur un canapé, les lèvres en sang, les cheveux défaits ; le haut de son corsage était déchiré. Le prince vacillait comme un homme ivre.

Je m'élançai entre eux. La comtesse se dressa toute droite en me reconnaissant, et fit un geste de fureur. D'un revers j'avais envoyé le prince à dix pas. Pour elle, je la saisis entre mes bras. J'étais éperdu de colère, de douleur, de honte, de pitié; mais elle se dégagea de mes bras, et soudain, me montrant la porte, elle s'écria :

— Sortez !

Je demeurais stupide de surprise.

— Comment! lui dis-je, quand ce misérable vous frappe ! . . .

Elle me dit le mot de Molière :

— c< Si je veux qu'il me frappe, moi! »

Oh! alors, ce que j'éprouvai, ce fut du dégoût. Je ne trouvais rien à répondre. M'avoir vu préférer ce diminutif d'homme, ce monstre ijui s'é-

ou LES MŒURS DU JOUR. Î85

tait alors fondu, évanoui, que je cherchais en vain derrière et sous les meubles, c'était assez! Mais dans un tel moment, entendre cela ! . . . tout en moi protestait, se révoltait.

— Sortez ! mais sortez donc ! s'écriait-elle»

Elle y mettait de la pudeur.

Le lendemain, dès le matin, comme j'étais occupé à renfermer le peu d'effets que je possédais dans une malle, les enfants entrèrent dans ma chambre, me demandant si nous n'allions pas bientôt travailler.

— Hélas! leur répondis-je, mespauves enfants, nous ne travaillerons plus jamais ensemble. Je quitte la maison. Vous me voyez pour la dernière fois.

k ces mots ils fondirent en larmes.

— Pourquoi donc vous en allez-vous? me

dit le plus jeune. Est-ce que vous n'étiez pas content de nous?

Je les pris tous deux dans mes bras, et, en .pleurant comme eux, je les serrai contre mon cœur.

— Si! j'ai toujours été content de vous, et je vous aime comme si vous étiez mes propres fils. Vous êtes les deux meilleures, les plus gentilles créatures qui existent.

Alors l'aîné, se pendant à mon cou :

— Pourquoi donc partez-vous, si vous nous aimez? Il ne faut pas partir. Mon frère et moi, nous ne le voulons pas. Vous ne partirez pas.

L'adorable tyran m'étreignait de ses petits bras avec une force terrible.

— Qu'allons-nous devenir sans vous? médit le plus jeune.

— Vous avez votre mère...

Le silence qui suivit ses paroles eut quelque chose de saisissant.

Je repris :

•^ Vous avez aussi votre père, votre père, qui,

on LES NŒURS PU iOUft.

bientôt, pourra revenir et ne vous quittai f^^asy jamais, jamais.

— Ça ne fait rien, dirent«ik ensemble ; nous ne voulons pas que vous parties.

Je les avais remis à tmreet jeoontiniiaisàfaire ma malle, lorsque je m'aperçtia que Tatué avait disparu.

— Où donc est votre frère? demandai-je an plus jeune.

Le pauvre petit m'aidait en pleurant. Il m'ap* portait mes brosses, mes pantoufles.

— Il est allé prévenir maman que vous vouliez partir. Elle saura bien vous en empêcher.

Hélas!...

Presque aussitôt Gretchen entra. Elle tenait Talné par la main. Elle aussi m'adressa la cruelle question :

— Quoi! monsieur, vous partes!... Ah! quel malheur que vous partiez f

Elle savait bien, elle, pourquoi je quittais la maison. Elle ajouta :

— Que dira madame?

— Son enfant ne Ta donc pas vue?

— Non. Elle a défendu qu'on la réveillât.

— Croyez-le bien : elle se consolera, Gretchen.

— Tout cela, reprit-elle à demi-voix, c'est la faute de ce maudit prince.

Je la regardai. Elle avait le visage enflammé de colère. Je pris mes deux élèves par la main et les conduisis dans leur chambre.

— Je vous prometSy leur dis-je, de vous embrasser avant départir; mais il faut que vous me laissiez seul avec Gretchen.

Gretchen, comme on va le voir, avait deviné bien des choses,

— Que savez-vous mon enfant? lui dis-je.

— Hélas! monsieur, je ne sais rien! si ce n'est que madame est ensorcelée par M. Titiane.

— Que peut-elle donc trouver en lui ?

— Que sais-je!... Commeil lui faut de nouvelles distractions chaque jour, et des distraction''^ plus... comment vous dire?... plus... nouvelles, le prince arrive, il se met l'imagination à

ou LES MŒURS DU JOUR. 289

la torture, et... Ah! reprit-elle avec douleur, vous n'avez pas su vous y prendre avec madame t ni M. le comte non plus.

— Croyez-vous donc qu'elle revoie le prince, après l'ignoble scène d'hier soir ?

— Sans doute.

— Pourquoi^

Gretchen reprit avec honte :

— Ce n'est pas la première fois.

Je ne pus retenir un geste d'horreur.

— Ainsi, lui dis-je, selon vous, c'était donc comme cela qu'il fallait s'y prendre?

— Que voulez-vous! fit-elle, M. le comte et vous, vous n'étiez jamais occupés que de choses sérieuses. Cela ne la distrayait guère. Tandis que lui... d'abord, je crois qu'elle a peur de lui, et puis ensuite...

— Achevez donc !

— Eh bien, le prince la fait rire.

Je sentais le frisson me courir dans le dos. Je me remis à entasser mon linge dans ma malle avec l'activité «l'un homme qui pense ne

pouvoir se dérober jamais assez tôt à un spectacle qui lui répugne.

— Que deviendront ces pauvres enfants? dit* soudain Gretchen.

Je levai les deux mains au ciel.

Elle reprit :

— Si vous préveniez M. le comte de votre départ, sans lui en confier le motif?

— Tout le monde peut faire cela« Moi je ne le puis pas. Voyez-vous bien, Gretchen, il ne faut pas se faire d'illusions à cet égard : j'ai commis une mauvaise action en prenant la femme d'un autre. Ma [Hinition, c'est que du mal ne peut résulter aucun bien.

— Comme vous dites cela, monsieur! fit Gretchen.

— Je le dis avec larmes, je le dis comme un homme qui passera sa vie à déplorer sa fiiute irréparable. J'étais jeune, et le monde ex^çait sut moi toutes ses séductions. Qui ne rêve, à vingt ans, d'avoir une femme mariée pour maîtresse? C'est si flatteur ! . a et si commode ! ... La

imte àmte i laquelle on ne iO0ge pif^e^eit qu'il Cuit expier la poMemon d'ooe telle femme jgêr tûuîe «orie de booleiiiei mafU0tiffeft# U Cuit meotir^ il £uit trahir^ il fimt^^# foler# Abl tant pi«^ c'est le mot! je ne h marebande paa! Et quand on a Tâme propre et qu'on a fiute^^ on en arrife oà voua me foyez^ nuipaufrt cnfimt ; an méprif de ioi'^méme.

L'Allemande me «errait leamaina,

— \om Tainu^ encore cependant!

— Ceêi le comble du châtiment I ^* ¥a yom allez partir I

— Qua ferîez'vou* â ma pbce?

— A votre place^ j'eolèveraia lea deux gar$oo« 4^ je ks^ conduiraia à M. le comte^

— Mm^ maltieureu«e enÊmt^ ce ierait tout lui dire,

— Afâ! »i \it Tosaia^ moi!

.# — Ne le I2aiu^(tôftf Gretchea^ mVemayei même ItHs.. ht \'om em|iécberaia de le ûiire^

— Alor«, que meâ»ttiieille2^¥ou»?

Sîlcace«

292 LA COMTESSE DE GUâLIS

— Ne me direz-vous rien, monsieur? Je ne suis qu'une pauvre fille qui a la crainte de Dieu devant les yeux et qui voudrait servir ces deux enfants sans faire de peine à ses maîtres.

— Et moi, je suis un homme qui n'a même pas le droit d'aimer ces enfants. Un homme qui ne peut pas servir ces enfants ! car leur mère doit m'être sacrée, et je ne le pourrais sans flétrir leur mère.

Je n'eus pas le courage de tenir ma promesse. Je craignais de faiblir si je revoyais mes élèves. Leur chagrin, encore plus que leurs caresses, me faisait peur. J'avais le cœur brisé en songeant à la destinée qui les attendait. Je partis sur la pointe des pieds, après avoir prié Gretchen de m'envoyer ma malle au Grand Hôtel ^ où je complais demeurer au moins deux jours. J'avais forme le puéril dessein de me venger de la cora-

ou LES MŒURS DU JOUR. 293

tesse en lui rendant un dernier service. Convaincu que le prince Titiane voulait se procurer l'infâme plaisir de la perdre, je m'étais décidé à l'appeler en duel pour le tuer — s'il se pouvait. Effroyable désarroi où les passions nous précipitent! Le croira-t-on? J'avais toujours condamné le duel comme un usage stupide et barbare, et voilà que je m'empressais d'y recourir à la première occasion qui se présentait. Autre folie! j'avais gardé quelques préjugés de mon éducation universitaire. Sans croire à la justice des choses humaines, — elle n'existe, hélas! nulle part! — j'étais persuadé qu'à défaut de la Providence, une certaine logique les gouvernait. Il ne se pouvait pas, dans ma pensée, que le prince ne fût pas châtié du mal qu'il avait fait. De là à la conviction que je le tuerais il n'y avait qu'un pas à faire. Aussi, bien loin de ressentir une crainte, même instinctive, à l'idée de la rencontre que je préméditais, toutes mes préoccupations se portaient sur ses suites probables : arrestation, procès, nécessité d'avouer la cause du duel. Pour

rien au monde je ne voulais confesser cette cause. Gela rendait ma situation très-délicate à Pégard des témoins dontje ne pouvais me passer. Comme je me demandais quels seraient ces témoins, je rencontrai sur la place du Nouvel-Opéra deux jeunes gens que j'avais connus autrefois à mon cercle. C'étaient deux bons enfants de cette espèce que M. Veuillot baptisa du nom de boulevardiers.

— Je vous cherchais, leur dis-je, pour vous demander un service. Il est un homme à qui je ne saurais rien reprocher, mais dont la vue pro* duit sur moi l'effet d'un cauchemar. C'est le prince Titiane. Je le déteste sans savoir pourquoi. Son aîr, ses façons de parler, de regarder les gens, me paraissent autant d'insultes. C'est absurde sans doute, mais je n y puis rien. Et je me sens très-malheureux de le rencontrer presque chaque jour. Il faut donc que cela finisse : qu'il consente à quitter Paris tout de suite et à n'y jamais revenir. Voulez- vous le lui demander? Si, comme je le suppose, il trouve

ou LES MŒURS DU JOUR. 295

ma prîère par trop insolite, proposez-lui de se couper la gorge avec moi. Ce me s^ra toujcmrs une satisfaction, et vous m'aurez fait un très grand plaisir.

Mes deuxboulevardiers n'étaient pas Parisiens pour rien. Ils comprirent tout de suite que sous la fable ridicule que je leur débitais devait se ca* cher c< quelque gros mystère. » Mais avec une discrétion dont je leur saurai toujours gré, ils ne firent pas les étonnés, ne sourirent même pas, et se mirent de suite en campagne. Un» heure plm tard ils vinrent me retrouver au Grand Hôtel el me rendirent compte dn résultat de leur mission. Le prince s'était montré à la hauteur des événements. Il avait parfaitement compris ce Flaire 19. Il m'attendait chez lui, dans son jardin^ Jd n'avais ^'à venir, et... j'y vins...

Mais il paraît que j'avais fait quelque faux calcul dans mon appréciation de la logique qui gouverne les choses humaines, car au moment où, le fer en main, je me disais : c< Je vais le tuer l je le tue ! » le maudit prince tit un écart, puis, se gMsi^

sant comme une vipère sous mon bras tendu, me traversa le haut du corps de part en part.

LXXYIII

Je ne me rappelle presque rien de ce qui se passa pendant la semaine qui suivit mon duel. Mes témoins m'avaient fait transporter au Grand Hôtel. Ils venaient me voir^chaque jour. Une vieille femme me gardait. Le médecin qui me soignait ne manifestait que peu d'inquiétude. Il ne cessait de me répéter que ma blessure, quoique grave, ne lui paraissait pas offrir de danger, qu'aucun organe essentiel à la vie n'était attaqué, mais que j'avais besoin de grands ménagements et qu'il fallait surtout ne pas parler. Le dixième jour je pouvais déjà rester assis sur mon lit. Ma garde, ce jour-là, m'ayant demandé la permission de s'absenter pendant quelques heures, j'étais demeuré seul et je méditais douloureusement sur ma mésaventure, quand ma porte s'ouvrit.

ou LES MŒURS DU JOUR. 207

et Gretchen parut sur le seuil. Voyant qu'il n'y avait personne auprès de moi, elle se retourna, et une femme vêtue de noir et voilée se montra derrière elle. L'ette femme s'avança, puis tout à coup elle fît un signe, et Gretchen se retira dans le corridor en fermant la porte. Alors, d'un geste brusque, la femme souleva son voile, puis en pleurant elle se précipita sur moi. Je reconnus madame de Ghalis.

Elle ne me laissa même pas le temps d'articuler une syllabe. Elle m'avait jeté les bras au cou et elle m'étreignait doucement :

— Ne dites rien! murmurait-elle d'une voix tendre. Ce que vous pourriez dire de plus cruel ne serait rien auprès de ce que je me reproche depuis une heure. Ce n'est que ce matin que j'ai appris cet horrible duel. Vos témoins avaient fait en sorte que les journaux n'en parlassent pas. Mais Titiane n'a pu retenir sa langue. Ah ! quel coup ! quelle douleur ! quels remords ! Du sang pour moi ! voire vie exposée à cause de moi ! Et moi, je m'étais montrée atroce envers vous. Par-

donnez-moi, je vous en supplie! Jô me fais horreur à moi-même !

A deux genoux, par terre, elle sanglotait, la face cachée dans mes draps. Et moi j'avais la main plongée dans ses cheveux. Je ne trouvais rien à répondre.

Elle se releva tout à coup, et regardar.é tout autour d'elle.

— Êtes-vous bien ici, au moins? Ne vous manque-t-il rien? Qui vous soigne?... Hélas! pauvre garçon, vous ne possédez rien!...

— Si ! lui dis-je. Il me reste deux mille francs de la vente de mon mobilier. ..

— Mais cette blessure, où en est-elle?

— Elle se cicatrise. J'espère pouvoir sortir dans un mois.

Elle avait enlevé ses gants. Elle me mit la main sur la bouche.

— Ne parlez pas. On nous a dit en bas qu'il vous était défendu de parler.

Et comme j'écartais sa main, elle se rejeta sur moi avec un doux emportement :

ou LES MŒURS DU JOUR. 2Ui

— Mais tais-toi donc! s'écriait-elle. Jet'aimef . . . je n'ai jamais aime que toi I... Je sais toat ce que tu peux dire . . . c'est inutile ! . . . Tais-toi l

Je parvins cependant à lai faire comprendre que mon état n'était pas assez grave pour m'empêcher de prononcer quelques mots à demi-voix. Elle s'était assise tout contre mon lit, me tenant la main et me regardant avec tendresse.

— A quoi bon me tromper encore? lui demandai-je. Pourquoi me dire que vous m'aimez? Ce n'est que de la pitié que je vous inspire. Le prince...

Elle m'interrompît avec violence,

— Est-ce qu'il existe, ce Titiane! Est-ce que c'est un homme, cela! C'est un pastiche d'homme î un bouffon qu'on peut recevoir pour s'en amuser...

Je lui dis, avec amertume :

— Un bouffon ! vous l'avez aimé !

— Aimé? jamais! fit-elle.

Je repris :

— Un bouffon qui vous a frappée I

— Pour cela, c'est ma faute! Je lui avais jeté son collier à la figure.

— Mais pourquoi le receviez-vous ?

— ^'Il me montrait tant d'attachement ! ... Ah ! il est bien puni en ce moment! Tout à l'heure il pleurait, se traînait à mes pieds. Il parlait de se tuer! Qu'il se tuel... Votre sang versé !.. . je l'ai chassé !

— Yous lui avez déjà pardonné une fois.

— Il ne vous avait pas blessé.

— Et vous avez fait plus que de lui pardonner, vous...

Elle me mit de nouveau la main sur la bouche.

— Ne me parlez donc pas de lui, dit-elle en pleurant.

Puis, essuyant ses yeux avec un geste de colère:

— Ôuand je vous dis que je Texècre!

fout cela me troublait ; je lui dis :

— Ainsi, vous ne le verrez plus?

— Jamais!... J'en ai assez d'ailleurs de cette existence abrutissante! Si vous saviez que de reproches je me fais ! comme je me méprise et

ou LES MŒURS DU JOUR. 301

me déleste ! Comme ils sont vides, ces plaisirs l Quel néant! toujours la même chose!... Ahl quand je pense que j'avais tout ce qu'il fallait pour être heureuse! Quels bons conseils vous me donniez! £t j'en ai si peu profitéi Ingrate que * j'étais ! je vous en voulais de ces conseils 1

Que répondre? Tout cela était si cruellement senti, si imprévu! Cependant j'avais pris une résolution, et il me fallait l'accomplir.

— Je vous pardonne tout, lui dis-je. A votre tour, pardonnez-moi ce qu'il y eut souvent d'amer dans mes reproches. Je n'eus jamais d'autre souci que celui de votre bonheur. Hélas ! nous ne pouvions être heureux ensemble ! Il y a entre nous une pensée qui souille toutes choses. Votre mari est un remords pour moi. Il doit en être un pour vous-même. Voilà que je me mets encore à prêcher, direz- vous? Pardonnez-moi. J'ai vu la mort de près. Ce doit être affreux de mourir avec une conscience bourrelée ! Ce que nous avons fait, tous les hommes le font, il est vrai, et que de femmes ! . . . trop de femmes ! . . . Cela ne saurait

502 LA COMTESSE DE GHâLIS

être une excuse. Croyez-le bien, je vous donne en ce moment la plus grande preuve d'affection que je puisse vous donner, car je vous aime encore, je vous aime comme au premier jour, et, devant

' la douleur que vous me montrez, c'est une chose cruelle que de parler de séparation. Votre intérêt m'y force. Tout nous sépare : votre mari, nos consciences. Nous ne pouvons supprimer ce qui a été. Tâchons de le racheter. Qu'une chose élevée demeure entre nous ! . . . Il est beau de se vaincre... Que ne l'avons-nous fait plus tôt!... Je m'évanouis. L'effort que j'avais fait pour parler venait de rouvrir ma blessure. Ma poitrine était inondée de sang quand je rouvris les yeux. La comtesse et Gretchen essayaient d'arrêter ce sang avec leurs mouchoirs. Je leur montrai de quelle manière il fallait s'y prendre pour tamponner la plaie et la bander. Quand ce fut fait, pendant que Gretchen me bassinait les tempes avec du vinaigre, madame de Chalis regardait ses mains avec épouvante. Ses belles mains étaient littéralement teintes de sang jusqu'aux poignets.

on LES MŒURS DU lOUR. 805

Lo mddecin survint inopinément pendant qu'elle les lavait. C'était Theuro do «a visite. Je fis un cri en lo voyant. Mais madame de Ghalis, quoiqu'il fût connu d'olloi ne détourna môme pas le visage. Le docteur, stupéfait d'abord, prit les choses en homme du monde. Il salua vaguoment, comme si c'était la promièro fois qu'il se «.rouvAt en présence de la comtesse, puis s'avança vers moi et me donna ses soins. Quand il sortit, madame do Chalis s'entretint un moment avec loi dans lo corridor. Elle rentra, dit quelques mots en allemand ù Gretchon, puis elle m'embrassa longuomcnt et partit enfin.

Gretchon demeura près de moi jusqu'au soir, cl je la revis tous hîs jours.

— Matlame la comtesse no vient pas, me disail-clh', [)arce que le médecin pense que sa vue vous ferait du mal.

ilV«

— Que fait-elle?

— Elle pleure.

— Qui voit-elle?

— Personne.

— Le prince?...

— Il est venu deux fois ; on ne Ta pas reçu.

La persistance de mon adversaire m'inquiétait. Chaque jour j'adressais à Gretchen les mêmes ijuestions. Elle me faisait invariablement les mêmes réponses.

Cependant j'étais en pleine voie de guérison. Le vingtième jour je pus me promener à travers ma chambre. Madame^de Chalis revint ce jour-là. Je la trouvai pâlie, affreusement triste. Elle me serrait les mains, les baisait avec une ferveur enfantine, soupirait.

— Il ne faut plus venir, lui dis-je. Vous pourriez être rencontrée. Cet hôtel est un lieu public jue plus de mille personnes traversent chaque jour. Pourquoi vous compromettre? et surtout m moment où nous allons être séparés?

ou LES MŒURS DU JOUR. 305

— Laissez-moi jouir en paix d'un reste de bonheur, me répondit-elle.

Peu après elle reprit:

— Vous avez Tintention de retourner auprès de votre père, n'est-ce pas?

— Oui.

— Et moi, que me conseillez- vous de faire?

— Je vous cx)nseille de rejoindre votre mari avec vos enfants. Si, désormais, le comte et vous, vous ne pouvez plus être que des étrangers l'un pour l'autre, rien au monde ne vous empêche de vous soumettre aux convenances, en résidant toujours sous le môme toit. Ce qui prime toutes choses à mes yeux, ce qui doit tout primer aux vôtres, c'est l'intérôt de vos enfants. Votre sauvegarde est en eux. Si vous n'êtes pas convaincue de cette vérité, quoique jour, ce misérable prince que vous délestez niain tenant, vous lui pardonrcz peut-être encore. Il vous perdra. Cet homme veut vous perdrel il est votre mauvais génie!

— Oh! me perdre!.., fit-elle avec un air de défi, cela serait possible si j'étais une petite bour-

geoise!... Mais, dans ma position... on nous pardonne tout, à nous autres...

Elle s'était levée, disant cela, avait mis son chapeau, et se disposait à partir.

— Quand irez-vous retrouver le comte? lui dis-je.

— Quand vous serez tout à fait guéri.

Nous étions tous deux sur le seuil. Elles*était retournée pour me tendre la main. Tout à coup elle me regarda...

Et alors, refermant violemment la porte, elle se jeta contre mon cœur, avec un désespoir farouche :

— Tu ne comprends donc pas? je ne peux pas te quitter! me dit-elle. Ma seule sauvegarde... c'est toi I

Je revis chaque jour la comtesse pendant une semaine, et chaque jour — plus étroitement

réengagé que jamais — je Tînterrogeai, je la suppliai de parler ; elle ne me dit rien. Elle semblait avoir dans Pâme quelque chose d'horri- . ble que ma présence seule pouvait atténuer. Elle passait la plus grande partie de son temps an* près de moi. Elle ne savait comment me quitter. L'idée de se retrouver chez elle lui faisait peur. Je lui proposai de reprendre mes fonctions auprès de ses enfants. Elle me répondit que « rien ne pressait, qu'elle verrait plus tard. » Je lui demandai quelles étaient ses intentions au a sujet de son mari. » Elle se contenta de hausser les épaules. Nous vivions tous deux dans un état d'irrésolution et de combat intérieur dont il me serait impossible de rendre compte. J'ignorais de la • manière la plus absolue, aussi bien -ce qu'elle voulait faire de moi qiie d'elle-même. Un jour son départ était décidé : Gretchen m'annonçait qu'on faisait les malles à l'hôtel et que le courrier avait reçu l'ordre de se tenir prêt ; alors je me fortifiais de nouveau dans ma résolution et je faisais, de mon côté, mes derniers préparatifs.

Le lendemain tout était changé : la comtesse avait fait rentrer ses fourgons sous la remise, et Gretchen soupirait avec tristesse. Quand je pressais par trop madame de Chalis de me dire « ce qu'il y avait, » elle se mettait parfois à pâlir, parfois aussi elle me regardait avec un mauvais sourire. Si je parlais du prince, elle s'irritait. Mais elle ne confessait rien, et Gretchen, à qui elle avait fait la leçon sans doute, était aussi muette qu'elle-même.

Cet état d'indécision, qui nous faisait ressembler tous deux à de malheureux naufragés que rOcéan ballotte au caprice de ses vagues sur une barque sans gouvernail, ne pouvait cependant durer toujours. Je remarquai que, plus j'approchais de la guérison, plus madame de Chalis reprenait possession d'elle-même. On aurait ditque sa soumission et sa tendresse étaient en raison directe de la gravité de mon état. En même temps Gretchen, qui continuait à venir s'informer de mes nouvelles, devenait de plus en plus triste, et il aurait fallu que je fusse aveugle pour ne pas

ou LES MŒURS BU JOUR. 30d

remarquer les regards de mépris que Tbonnéte servante attachait à la dérobée sur sa maîtresse. Évidemment il se passait quelque chose, et quelque chose de très-grave.

Voici coniment je découvris ce qui se passait :

La première fois que le médecin me permit de sortir, ne sachant où aller, «après avoir été faire une visite à mes témoins, j*eus l'idée •de re-

voir encore une fois «le beau monde, y> et je dis au cocher qui me conduisait de me mener au bois de Boulogne. Quoique le mois de novembre tirât à sa fm, le temps était doux et clair, et de nombreuses voitures circulaient dans l'allée du Lac. Fatigué de rouler au pas au milieu de toutes ces voitures, je mis pied à terre à cette place où s'élève, sur une butte artificielle, un abri pour les cavaliers, espèce de pavillon ouvert de toutes parts. De là, m'étant assis sur le gazon, je voyais passer devant moi la cohue bariolée des véhicules. Je prenais, je Tavoue, une sorte de plaisir mécani-

910 LA COMTESSB DE GHALIS

que à regarder ce défilé, quand une calèche décou* verte et fort correctement tenue arriva à mes pieds, avec ses deux laquais poudrés, ses chevaux impatients et sa caisse évasée peinte en bleu de mer. Une femme se tenait à demi renversée au fond de cette calèche, et quoiqu'il n'y eût rien que de bienséant dans sa contenance et dans son costume, on sentait cependant à je ne sais quoi d'insaisissable, que cette femme n'était point a une honnête femme. » Tous les passants la regardaient et personne ne la saluait.

— Ah ! voici la belle Florence ! dit une voix auprès de moi.

Il suffît de ce nom pour éveiller ma curiosité. Les détails que le prince Titiane m'avait donnés sur la rencontre de madame de Ghalis et de Flo^ rence étaient encore présents à ma mémoire. Malgré la répulsion que m'inspirait le souv^ir d'une telle rencontre, je voulus voir si l'enthousiasme de la comtesse pour la courtisane était justifié. Il me faut convenir ici qu'il serait difficile de rencontrer une femme plus étrangement

ou LES MŒURS DU iOUR. SU

— j'allais dire plus mystérieusement — belle que cette Florence. Une taille admirable, un maintien élégant qui rappelait celui de Rachel, une peau mate qu'éclairaient deux yeux iioirs -* de ces yeux éclatants qui, selon l'expression pittoresque des Espagnols, a vous font tout le tour de la tête », — des dents superbes, des cheveux de jais, et une ténébreuse barmonie répandue sur ces traiti^ fiers , un air de passion inassouvie, quelque chose d'inquiet, d'anxieux qui se manifestait dans h regard et exprimait des aspirations impatientes : telle m'apparut, dans un fauve rayon du soleil d'automne, cette femme surnommée « la plus belle des pieuvres ! »

J'étais encore sous Timpression presque pénible de cette apparition, quand les files de voitures s'arrêtèrent tout à coup, et un certain émoi se manifesta parmi les gardes du bois de Boulogne. On distinguait au loin le piqueur et les postillons à la livrée de TEmpereur. Presque aussitôt Florence fit un mouvement, et son regard se détournant alla se fixer sur une femme, seule

comme elle dans une calèche découverte, qui, celle-là, stationnait dans la seconde file. Ce fut avec un certain saisissement de cœur que je reconnus en cette femme madame do Chalis.

Les deux calèches, qui étaient dirigées en sens inverses, se trouvaient alors roue à roue, de sorte que la courtisane et la grande dame étaient assises à environ deux mètres de distance et se faisaient face. 11 était impossible à quicon({ue les aurait vues dans cette position de s'empêcher de les comparer Tune à Tautre. Même élégance de maintien, même distinction de visage. Seulement l'une, blonde, avec sa chair rosée et ses yeux bleus, beauté passive, affectait une placidité féminine ; tandis que l'autre, avec sa figure énergique et les éclairs de son noir regard, ne cherchait même pas à dissimuler ce qu'elle était, une beauté de tempêtes.

Ce qu'il y eut de significatif, ce fut l'expression de leur physionomie pendant qu'elles étaient là, face à face, sous les yeux du monde, si près l'une de l'autre ! et séparées cependant par le

ou LES MŒURS DU JOUR. 315

plus profond des abîmes : celui des conventions. La comtesse voulait rester impassible. Mais la pâleur lui montait aux joues pendant qu'elle te* ' nait obstinément les yeux baissés. Quant à Florence, son regard s'était posé droit sur la comtesse, et on eût dit qu'il né pouvait s'en détacher. Cela ne dura pas une minute. Mais quels orages furent alors soulevés dans le sein de ces femmes qui ne pouvaient pas se connaître et ne se con« naissaient que trop cependant!... Les chevaux des deux équipages, prenant leur élan en même temps, leur firent faire à toutes deux un mouvement involontaire d'arrière en avant, qui ressemblait à une inclinaison de tête. En même temps les yeux de la comtesse se levèrent. Ceux de Florence n'avaient pas bougé.

Ce premier fait dont je fus témoin — les} cirs constances étant ce qu'elles étaient — ne me pa-

rut trahir rien que de naturel. La courtisane, en effetf ne pouvait pas ne point avoir conservé a une certaine curiosité » au sujet de la comtesse. De même, la comtesse ayant fait à Floraice rhonneur que j'ai raconté, devait se sentir ^nbarrassée de la revoir ainsi en public. Telles étaient les réflexions qui me venaient à l'esprit en rentrant chez moi , et que tout antre, à ma place, n'eût pas manqué de ûdre. Cependant quelque chose qui ressemblait à une inquiétude me restait dans la conscience. Le surlendemain, second fait ! ce jour-là j'avais accepté nne invita^ tion à dîner chez l'un de mes témoins* Il demeurait dans le quartier des Ghamps*Élysées, rue des Vignes. J'étais alors complètement remis de ma

blessure. Après le diner on causa de tout œ qui peut intéresser à Paris des hommes jeunes et de plaisir. Nous étions en tout huit personnes, et je connaissais, au moins de vue, tous les convives. Le nom de Florence fut nécessairement prononcé dans la conversation. Comment aurait^il pu ne pas l'être? Tous ces jeunes gens la ccmnais.

saient, avaient au moins passé chez elle. Us m'apprirent que la vente du moUlier de la belle pieuvre avait eu lieu, qu'elle avait quitté son hôtel de r avenue Matignon ; mais qu'elle ne se rappelait même plus avoir formé a le dessein saugrenu de se marier » rt de se retirer au bord du lac de Cdme. Les hommes, mtoe les plus graves,, ne se gênent guère aujourd'hui quand ils sont entre eux. Ce* que ceux-ei, dont la gravité était bien légère, se permirent de libertés de langage en parlant des mœurs de Florence ne m'ins[Mra qu'une profonde tristesse. Toute ma vie j'ai eu une sorte de culte pour les femmes, et quand — même la dernière des femmes — tombe, de vice en vice, jusqu'aux plus dépravants excès , mon cœur se serre, et je ne vois pas qu'il y ait là de quoi rire...

 minuit nous partîmes tous.

Je me rappelle parfaitement que le temps était froid et beau ce soir-là. Je refusai la place qu'on voulait bien m'offrir dans une voiture. Je

revins donc à pied par l'avenue des Champs- Elysées. Quand je fus arrivé à Tangle de la rue de Berry, j'hésitai sur mon chemin ; puis, machinalement, j'entrai dans cette rue. A quoi je pensais, je l'ignore. Sans doute à la comtesse. Le fait est que j'allais comme, une personne qui rêve, car au moment où je me trouvais devant la porte d'un hôtel situé vers le milieu fie la rue, j'entendis tout à coup une voix emportée qui me criait :

— Gare !

Et j'avais à peine eu le temps de faire un pas dei^traite, qu'un coupé, arrivant du boulevard Haussmann, franchissait lestement le seuil de la porte, et que les deux battants de cette porte retombaient bruyamment derrière lui.

Pour moi, j'étais resté en place, stapé£sdt, hagard !

Ce qui causait ma stupéfaction, c'est que j'a\^is cru reconnaître le coupé du prince Titiane ! C\^l quej^avais cru reconnaître dans ce coupé.

ou LES MŒURS DU JOUR. 317

si vite qu'il eût passé devant mes yeux, le prince Titiane et la comtesse de Chalis.

Quand je dis : « j'avais cru, » je me sers de l'expression rigoureusement exacte, car au bout d'une seconde la chose me paraissait tellement invraisemblable, que je n'y croyais plus. J'avais mal distingué la femme : elle tournait la tête du côté opposé au mien, et c'était seulement à je ne sais quoi dans la disposition de ses cheveux, qu'il m'avait semblé trouver une certaine ressemblance entre elle et la comtesse. Quant à l'homme, il était de petite taille, j'en étais certain ! il n'avait pas de barbe, je l'aurais juré!... Mais si j'avais bien vu, si madame de Chalis, après tout ce qu'elle avait dit et fait, et montré de remords, de douleur, de passion à la suite de mon duel, avait pu tomber assez bas devant elle-même pour revoir mon adversaire... qu'allaient-ils faire tous deux dans cette maison inconnue? à 'cette heure^... et que signifiaient les regards de mépris de Gretchen !

3ia LÀ COMTESSE DE GHALIS

Le prince ne demeurait pas rue de Berry ; il logeait rue Saint-Florentin. Cela, je le savais^ j'avais versé mon sang pour le savoir.

Qui alors?...

Je traversai la rue, je regardai : un grand mur blanc, percé d'une porte, laquelle était ri goureusement close. Pas de fenêtre, pas de lumières. L'hôtel, situé au fond de la cour, était très-bas de façade; car c'est à peine si j'apercevais le sommet de ses cheminées au-dessus de la crête du mur.

Mais étaient-ce bien eux? N'étais-je pas en ce moment dans la piteuse situation du chasseur qui se fatigiie à suivre une fausse piste?... J'allais reprendre mon chemin, quand une voiture s'arrêta devant la porte. Un homme descendit de cette voiture, sonna, entra, puis s'en alla, apès avoir échangé quelques mots avec le concierge. Évidemment on lui avait dit « que les maîtres étaient sortis, » ou bien... c< qu'ils ne recevaient pas... » La voiture partit, emportant Thomme... Et ce maudit coupé qui ne bougeait pas de la cour !

ou LES MŒURS DU JOUR. 310

que j'avais aperçu par la porte entr'ottverte!... Quel secret se cachait donc là?..» Autre Toiture au bout d'un quart d'heure. Encore un homme qui descend, sonne, parlemente, et. repaM d'un air mécontent.

Je r^échis alors que je n'avais qu'un seul moyen de me dâivrer d'incertitude : c'était d'attendre dans la rue que le coupé sortît, dùssé-je attendre toute la nuit 1 Je Terrais bien alors si je m'étais trompé, si la comtesse. •• Gela me faisait tant de mal de penser que je me refusais à penser. Je n'étais pas seulement jaloux — je ne sais même pas si j'étaisi jaloux — je me sentais pardessus tout... inquiet I J'étais dans la position d'un homme — même brave — qui entend dans la nuit quelque bruit effrayant dont il lui est absolument impossible de se rendre compte. Plus il écoute^ plus il doute. Et puis la jalousie s'éveillait, et peu à peu elledominait l'inquiétude. Ce Titiane ! cet avorton ! cet être grimaçant, parfumé, aux joues couleur de cendre ! épuisé à

vingt-deux ans ! ce corrompU| toujours décolleté comme une femme ! . . . l'horreur qu'il m'inspirait!... la haine que j'éprouvais pour lui!... Vingt-deux ans 1 me disais-je ; plus pourri qu'un cadavre ! et soixante millions de fortune!

Trois heures sonnèrent à je ne sais quelle horloge des environs. Il y avait déjà trois heures que j'étais là. La rue était toute noire. Il gelait. Je boutonnai mon paletot. Je me croisai les bras sur la poitrine. Je m'adossai au mur de la maison qui faisait face à l'hôtel. J'étais las de marcher. J'attendis.

De temps à autre je me disais :

— Si je m'étais trompé !

L'idée ne me vint pas de sonner à cette porte, d'interroger le portier, pour faire cesser mon incertitude. En de pareils moments on ne songe jamais à rien.

Enfin, quatre heures!... Les deux battants de la p^rte s'ouvrirent en dedans, sans aucun bruit,

ou LES MŒURS DU JOVti. 381

comme si l'immonde mystère qui allait sortiravait eu peur... ou honte. J'avançai. A gauche de la cour, sous la marquiêe^ le coupé stationnait* Une femme encapuchonnée se coula dedans, puis un homme. La portière se referma. Le coupé roula, passa.

Oh ! cette fois, c'était bien eux ! car, me reconnaissant, ils se jetèrent en arrière, d'un même mouvement de terreur. Je voulus m'élancer aux brides. . . Hélas ! ce n'était pas à moi de les punir.

Alors je vis un homme, à moitié endormi, qui poussait pesamment de Tépaule un des battants de la porte cochère. Je m'approchai. Je lui mis un louis dans la main. Il avait fait un mouvement de crainte en m'apercevant. Maintenant, il me regardait d'un air hébété. Je lui dis :

— Quel est le nom de la personne qui demeure ici?

Il me répondit en bâillant :

— Madame Florence.

Cinq heures plus tard j'avais payé ma note au Grand Hôtel, et, sans même que l'idée me vînt de voir personne, sans même écrire an mot è âme qui vive, je prenais place dans V express de Nantes.

J'arrivai dans ma ville natale le même soir, vers les six heures.

Mon père me reçut affectueusement. Il me tint longtemps embrassé, pleurant sur mon épaule. Il ne me parla pas de la comtesse. Il ne me demanda même pas si j'avais tenu mon serzïtent. Je revenais : pour lui c'était tout I Et comme ces soldats qu'on accueille avec d'autant plus de joie dans leurs familles qu'ils reparaissent à la suite d'une plus longue guerre, je me voyais, —7 indigne! — d'autant plus choyé et fêté qu'on avait, désespéré de me revoir.

ou L£S MŒURS DU JOUR. S23

Pendant deux mois je ne dis rien, je ne fis rien^ rien que d'errer de côté et d'atttfse, <!^erchant partout des distractions que je ne rencontrais nulle part. Je sortais le matin. Je m'en allais me perdre dans la foule qui s'agitait aux traraut du port. Mon instinct me disait qu'il ne pouvait être de spectacle plus salubre pour une ime ma* lade que celui des hommes occupés. Je voulais me guérir, oublier. Dans le but d'épurer mon imar gination salie, je recherchais avidement le contact des choses viriles. Ces hommes de la mer qui luttent chaque jour, ils m'attiraient. Le soir, je rentrais harassé. Je ne dormais pas. C'était la nuit surtout que m'assiégeaient les fantômes de ma vie passée, et que, pour les chasser, je m'é* puisais en vains efforts.

Ce qui surtout causait mon accablement^ c'é* tait l'idée qu'il avait suffi d'une femme pour anéantir les nobles résolutions de ma jeunesse. c< N'avoir jamais pu la quitter! M'être traîné, deux ans, dans cette fange de tromperie qui se romme arlnltère ! Avoir toiU toléré, tout nvnlc,

tout, jusqu'à la présence de ce Titiane, qui devait battre cette femme et la faire descendre au niveau des prostifuées ! » Je me sentais froissé dans tous mes sentiments, dans toutes ines pudeurs, dans ma passion, dans les convictions qui, jusqu'lilors, avaient été la loi de ma vie. Je ne cherchais même pas à m'abuser : j'avais joué le rôle le plus sot en essayant de relever l'âme d'une telle femme...

Et comme j'avais réussi ! . . .

Si l'on veut réfléchir à la situation de concience dans laquelle me plaçaient les confidences du comte de Chalis, confidences que j'avais trahies! et si l'on veut, déplus, se souvenir de la promesse que je lui avais faite, promesse que je ne pouvais tenir ! et si l'on ajoute à cela ce qui s'était passé depuis son départ, on comprendra que le seul sentiment que je pusse avoir pour moi-même, comme pour toutes choses, fût celui de la répulsion.

ou LES MŒURS DU JOUR. 9Ï5

J'en étais arrivé à ce point d'irascibilité, que je ne pouvais même plus entendre prononcer le nom de Paris ; que le moindre ressouvenir du monde, l'image du luxe la plus atténuée, l'allusion la plus légère à l'existence que j'avais menée, me causaient de violents accès de colère. Je vivais d'une vie de fatigues et d'ascétiques rêveries. J'affectais de ne prendre aucun soin de ma personne. Il y avait du moins quelque chose de mâle dans ma rusticité forcée.

Mon père voyait cela. Il ne me disait rien. Peut-être songeait-il qu'il est des maladies qu'on ne guérit qu'en exagérant leur principe. Un soir, pourtant, comme je venais de faire une longue course, il me pria de me hâter de changer de toilette, parce qu'il avait, ajouta-t-il, invité à dîner quelques amis. Une demi-heure plus tard, entrant dans le salon, et Dieu merci ! j'étais alors

convenablement vêtu, j'éprouvai la plus singulière surprise. . . Deux dames étaient assises auprès de mon père. Et la plus jeune n'était autre que cette modeste jeune fille qui, deux années auparavant, m'avait été offerte comme épouse : — Marie. Elle se leva pour répondre à mon salut. Elle avait toujours cet air virginal qui autrefois mV vait tant charmé. Mais elle était extrêmement triste. . . Moi qui pensais qu'elle devait être mariée depuis longtemps, en l'abordant, non sans un serrement de cœur, je balbutiai :

— Madame...

Mais mon père, souriant avec bonhomie :

— Pourquoi l'appelles-tu madame? me dit-il. Elle n'est encore que demoiselle.

Je réfléchis alors que j'avais à me bien tenir.

J'étais placé auprès d'elle à table. Quoique j'eusse formé la résolution de ne plus m'occuper

ou LES MŒURS DU JOUR. 327

jamais d'aucune femme, je ne pouvais cependant me soustraire complètement au charme qui ^ise dégageait de sa personne. J'écoutais sa voix pure, mélodieusement timbrée. Son costume me parut d'une simplicité de quakeresse. Je remarquai qu'elle avait, comme par le passé, les mains légèrement colorées de la jeunesse et de la santé. Pas un bijou. Ses bruns cheveux, pimr tout ornement, sur sa tête pensive. Un corsage sévère<et des lèvres immaculées.

La fréquentation de cette sage fille contribua, autant au moins que mes efforts, à me faire retrouver un peu d'assiette. Néanmoins j'étais toujours dévoré d'inquiétudes. La seule idée de ce qui devait se passer « là-bas d depuis mon départ me donnait le vertige. C'est ainsi qu'un mois s'écoula. Chaque soir nous nous retrouviofiS ensemble. On se séparait à dix heures. Moi, j'étais

528 LA G0MTESS:E DE GUALIS

toujours anxieux, amer. Marie était toujours tristej Mon père seul était heureux.

Il me prit un soir dans sa chambre. J'avais été presque résigné ce soir-là. Il me dit de m'asseoir, et s'asseyant en face de moi :

— Eh bien ! . . . fit-il .

Moi, je dis :

— Qu'y a-t-il ?

— Je vois que tu reprends goût à la vie. Marie a fait ce prodige.

Je détournai la tête, mais mon père se mit à rire.

Il dit :

— L'épouseras-tu maintenant ?

Sur ces mots, je sentis la rougeur me monter au front :

— Quoi ! mon père, vous supposez que je vais offrir les cendres d'un cœur à cette angélique

ou LES MŒURS DU JOUR. 529

jeune fille? Il faut que vous ayez bien peu de souci de son bonheur I

— Tu pousses trop loin le scrupule, répondit mon père. Bien des hommes ont plus ou moins passé par tes aventures. Cela n'empêche pas certains d'entre eux de faire d'excellents maris.

— Il n'en est pas un de ceux-là qui soit digne de Marie.

Mon père se leva. Il fit quelques tours dans la

chambre 5 puis, fronçant les sourcils, et revenant s'asseoir en face de moi :

— N'en parlons donc plus, me dit-il. Peut-être bien y a-t-il quelque raison dans l'exagération de ta délicatesse. Mais je ne pense pas que tu aies l'intention de mener plus longtemps la vie que tu mènes. Cette existence... elle est coupable! car elle est pleine d'absurde amertume, et, de plus, elle est désœuvrée !

Je balbutiai :

— Que voulez-vous que je devienne?...

— Ce n'est pas une réponse, cela 1 fit mon père avec sécheresse. C'est à toi, à toi seul, de savoir

de quelle façon tu dois, remplir le premier de tes devoirs : celui de servir ton pays.

— Hélas ! mon père,.. Dieu m'est témoin que je voudrais me vouer aune si belle tâche. Mais..,, notre malheureux pays. . . comment a^Jourd!hui le servir?

— Je ne te comprends pas, répondit mon père.

— Je veux dire que, malgré le. profond découragement où m!ont jeté ce que vou^ appelez « mes aventures, » je m'estimerais heureux de consacrer mon existence au triomphe de quelque grande cause. Mais je suis sans courage devant des causes sans issue. Pendant que vous étiez ici, vous confinant dans les grandioses souvenirs de votre jeunesse, moi, je me débattais dans le bourbier de la société moderne. Cette société est perdue.

— Par la morbleu ! fit le marin; en se levant, si tout autre que toi s'avisait de me débiter ces impertinentes sornettes, je le ferais passer par. ma fenêtre !

ou LES MŒURS DU JOUR. 3SI

— Veuillez me pardonner, mon:pàre;«.

Mais, pour la première fois.de sa vie pôUt-âtrOt il se laissait dominer par la colère.

— Parle, fit-il. Et que ce soit une fois pour toutes! Et dis-moi tout.

Alors, je dis :

— Jamais la dépravation morale a-t-elleétési grande? Ayez de la fortune, on ne vous demandera pas d*où elle provient. c< Enrichissez-vous I nous dit-on — honnêtement si vous pouvez — mais surtout enrichissez-vous ! C'est la grande affaire. » Jamais les caractères ont-ils été plus abaissés ? Depuis trente ans, que de casaques trois fois retournées ! Les riches, comment viventils?... Ah ! moi aussi j'ai aimé le luxe, la grande vie ! C'est que je n'en soupçonnais pas les. turpitudes. Le pire effet du luxe, c'est qu'il amortit toute passion. Il n'est plus aujourd'hui de passion, nulle part! Les hommes ne connaissent que l'amour vénal. Aussi le plus aimant, dans l'opinion de tous, c'est celui qui paye le plus. L'indifférence dans les relations qui, par leur nature

même, s'y prêtent le moins, est une chose déplorable. Supposez-vous que cette indifférenca n'ait pas de contre-coup? Ah! quelle erreur! mon père ! Quant à moi, je le sens jusqu'au plus profond des entrailles : il ne peut aimer sa patrie le peuple qui n'a plus le culte des femmes.

Mon père, en entendant cela, leva les yeux, et un frémissement courut sur ses lèvres.

— Va toujours, me dit-il ; je répondrai quand tu auras fini.

— Je vous parlais des femmes, continuai-je ; savez-vous où elles en sont ?

Ici, je m'arrêtai. L'horrible souvenir m'étreignait le cœur. Je repris cependant :

— Je ne vous dirai rien des vices de quelquesunes... leur ignorance me suffira. Cette ignorance est telle qu'on en fait un sujet de risée dans toute l'Europe. Gomment maintenant pourraientelles, ne s'occupant que de toilettes et de fadaises, exercer la moindre influence sur l'esprit des hommes V Elles n'en exercent aucune, croyez-le. Que faut-il, au surplus, aux nations vieilles?

ou LES MŒURS DU JOUR. 335

Des fétiches, des amuseurs. Nous avons tout cela. Nous nous en contentons.

— Va toujours ! répéta mon père.

— Je m^en vais donc alors vous dire quelques mots de politique. Un état de marasme engourdit la presse. Les carrières sont partout barrées à l'indépendance. On veut avoir des serviteurs et l'on rebute ses amis. Les amis ne sont pas de ces complaisants qui, plutôt que de vous attrister par des vérités peu flatteuses, vous pousseraient du souffle vers l'abîme. Les* vrais amis sont âpres. Us ont la flatterie en haine et la platitude en mépris. Ils croient vous honorer en vous disant : « Vous avez tort ! » Que fait-on de ceux-là? On fait des ennemis.

Mon père marchait à grands pas, ayant peine à se contenir. Mais moi, j'étais en train de soulager mon âme. Il me semblait revivre. Je repris :

— Indifférence ! tel est le symptôme effrayant d'une horrible crise. Chacun est gai, serein; chacun dit : Jouissons I mais chacun enfouit son

or dans les caves de la Banque de Frmiee; Et

tout le monde se regarde^ attendant*,, un je ne sais quoi. C'est que , nonnseulemenl nous-n'a-^ TOUS plus la pureté j mais nous ayons encore moins la virilité dans les mœurs. La virilité ne consiste pas seulement à affronter la mortcSur un champ de guerre. Tous les peuples ont faitoda ! même les plus pourris! La; virilité, c'est chaque jour, toute la vie, faire deux parts-de. son temps: la première pour sa. famille, la seconde pour la société. Ce n'est 'pas amusant peut-être; mais c'est à cette seule condition qu'on devient et de* meure un peuple. Un peuple n'a pas ,1e droit d'abandonner ses destinées. S'il les abdique, il est coupable, il lèse sa postérité. U faut que^^cojBt^ stamment, il se gouverne, s'administra, veille lui-même à s^ intérêts comme à son honneur, et qu'on ne puisse pas, par exemple, l'entraîner malgré lui en des expéditions lointaines, ni dépenser^ de son trésor un sou dont il n'approuve pas la destination. Mais, pour atteindre ce résultat, quelle montagne à soulever! Deux monta-

ou LES MŒURS DU JOUR. 335

gnes, mon père: se rénover soifinâme et i^lamer la liberté ; et puis, tout faire marcher ohsemble. Les gens qui pensent, conquérir une liberté durable sans épurer nos mœurs sont des fous. Les gens qui révent de corriger nos moeurs sans nous rendre la liberté sont des aveugles. Quels sont les peuples qui ont des mœurs? les. peuples libres ! Et quels sont les peuples sans mœurs? ce sont les peuples asservis! Tout est donc à remanier dans le vieil édifice social. On ne fait pas servir les débris d'un fiaà:^ à la construction d'une locomotive. On ne s'avise pas non plus de construire une locomotive sans fabriquer des rails pour la faire rouler. Par quelle chose commencer? direz-vous. Moi, je dis : par la liberté. C'est la liberté seule qui peut régénérer les mœurs d'un peuple !

— Eh ! morbleu ! dis-le donc ! interrompit mon père. Mais cette liberté, les peuples la conquièrent. Depuis quatre-vingts ans on la leur dispute. Qu'importe! il leur en reste des lambeaux entre les mains. Va ! crois-le bien 1 nous

355 LA COMTESSE DE GUâLIS

pouvons la considérer comme acquise. Ce n'est plus maintenant une question d'années, c'est une question de jours, d'heures. Doute de toutes choses, mon fils, mais ne doute jamais de ton pays!

En ce moment il avait cent coudées de haut, le capitaine. Je me jetai sur ses deux mains.

— Ah ! mon père, lui dis-je, comme vous confirmez ce mot d'un homme d'esprit : « Il n'y a plus déjeunes que les vieux ! »

— Eh non ! fit-il, ton homme d'esprit a dit une bêtise ! Tout ce qui vit est jeune ; il n'y a de vieux que les morts. Va donc ! Tu as pour loi la science, c'est-à-dire l'expérience. Travaille à refaire nos mœurs. Ta voix serait-elle seule d'abord à se faire entendre, d'autres, plus tard, se feront l'écho de ta voix. Tu parlais de montagnes tout à Theure. Le mont Genis en est unebien grosse. On ne l'a pas moins percé cependarit. Et pour avoir pu le percer, il a fallu qu'un homme donnât le premier coup de pioche. Sois cet homme, on s'en souviendra.

ou LES MŒURS DU JOUR. 337

Mais moi, enthousiasmé d'abord par tant de chaleur, en entendant cela, je me dérobai.

— Hélas ! mon père, lui dîs-je, j'aurais pu l'être il y a trois ans ; aujourd'hui, ce n'est pas possible. De quel front votre fils viendrait-il parler de vertu ?

— Tu es toujours trop scrupuleux. C'est que tu es trop orgueilleux, répondit mon père. Henri IV était-il un homme ? U se mourait de peur, au feu, les premières fois. Saint Augustin eut-il le droit de flétrir les mauvaises mœurs? Quelles avaient été ses mœurs tout d'abord ? Ce n'est point un fait d'hypocrite, ce n'est même point une chose inutile quand on veut refréner les passions d'autrui, que d'avoir connu leurs faiblesses. On parle alors de ce qu'on sait. Et comme le soldat qui raconte « une affaire, » on prend sur son public une autorité singulière quand on peut lui dire :

« J'y étais. »

338 IK COHTESSE DE GUALIS

Il suffit de eette discussion pour me rendre à moi-même. J'avais enfin un but ! et surtout une occupation! Je ne parlerai pas des cours que je fis à Nantes. Jeme flatte, san» immodestie, qu'ils furent à la hauteur de Tâme de mes chers Bretons. Je dirai seulement ici pour quelle raison je ne voulus admettre à ce cours que des femmes. J!ai la conviction profonde qu'elles nous (ont tout ce que nous sommes. Lorsque nous aurons de vraies femmes, nous aurons de vjnais citoyen^»

Mais quelle joie! quel bonheur! d'âtre e»fia parvenu à effacer de mon esprit le aouv^nir-de lA^ comtesse I Je pu& vivre deux moi& sans plu» aoQ* ger à elle que comme en songe, en rêve, aux. malepconires de la journée. Et chaque fois, ce souvenir... je le surmontai.

ou LES MŒURS I>U iùVtU 339

C'était, hélas ! trop lot chanter victoire. Un jour, en sortant de chez moi, je rencontrai quelqu'un qui me cherchait. Ce quelqu'un n'était autre que mon ancien condisciple, le baron de Montessart. Passant par Nantes, pour aller s'embarquer à Saint-Nazaire^ — il: se rendait en Amérique -~ il avait voulu me. revoir afin de causer avec moi du temps passé. Jâ ne pou« vais me déterminer à lui parler de madame de Chalis. Mais je lui demandai des nouvelles des enfants.

— Héla»! fit le/baron. Pauvres petits :I... ne le saviez- vous pas? ils n'ont plus de mère.

Moi, je poussai un cri terrible.

— Comment 1 morte, grand Dieu !

— Je ne dis pas, répliqua-t-il , qu'elle soit morte. Mais pour elle, comme pour... les autres, cela n'en vaudrait peut-être que mieux !

910 i;a comtesse de ghalis

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