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La comtesse de Mauléon

Du temps où les journaux régnaient et où les révolutions se faisaient à leur profit, il me souvient d’avoir passé de joyeux moments dans les bureaux qu’occupait l’un de ces arbitres de l’opinion. Un sentiment de réserve m’empêche de citer les noms et les lieux ; tout ce que j’en puis dire, c’est que la scène se passait dans le sanctuaire où les grandes plumes de l’établissement se dérobaient aux regards des profanes et aux importunités du public. Un employé, pourvu de consignes trèssévères, avait ordre de n’y laisser pénétrer que les rédacteurs à chevrons, éprouvés, accrédités, et d’en écarter avec soin l’essaim des parasites et des éphémères qu’attirait l’espoir souvent déçu de fournir un contingent au numéro du lendemain.

Cependant, il y avait là un homme qui dérogeait à la

loi commune et y faisait évidemment exception. Ses façons démarcher, ses gestes, ses airs de tête imposaient aux garçons de bureau, et aucun d’eux n’eût osé lui demander 6es qualités ni ses titres. Les uns le prenaient pour une célébrité ; les autres pour un capitaliste ; tous s’inclinaient jusqu’à terre devant lui. 11 franchissait ainsi les cordons les mieux gardés et déjouait les interdictions les plus rigoureuses. Prévoyait-il une résistance? il la désarmait avant qu elle n’éclatât. Comment? c’était son secret. Au besoin, il avait une prise de tabac pour le caissier, un mot flatteur pour le commis aux abonnements et des sourires de prince auxquels les subalternes ne résistaient pas. Grâce à ces moyens ingénieux et variés, il entrait partout avec l’autorité et l’aisance d’un maître : bon gré, mal gré, il devenait de la maison.

Quel était donc ce personnage favorisé? 11 serait difficile de le dire avec une précision suffisante. Un certain nuage a toujours plané sur ses origines, et il a disparu un beau matin sans indiquer sa destination. Ce qui reste de lui, c’est d’abord un nom : Népomueène. Et encore était-ce là son vrai nom, ou bien un nom de fantaisie, une allusion politique ou littéraire, un piège tendu à la postérité? Autant de mystères; Dieu me garde de les pénétrer. D’ailleurs si le nom échappe, le chapeau est là. Car Népomueène a eu son chapeau comme Napoléon , un chapeau à caractère, irritant à voir et des plus agressifs que le bras humain ait jamais foulés. L’homme, on peut ne l’avoir pas connu'; nais le chapeau c’est impossible ; il vit dans tous les souvenirs avec son cône aplati et ses ailes en cornet ; il y restera comme un

abus de la forme et l’une des plus grandes impertinences de l'art. Aussi, dans ses heures d’orgueil, iNépomucènc l’appelait-il son monument.

* Voilà l’homme; il n’était d’aucun journal, et avait un pied dans tous; il se gardait bien d’écrire, et donnait le ton parmi les écrivains. Point de grand succès sans lui; il ne l’eût point souffert. Dans les cafés, dans les divans, il expliquait, au prix de quelques petits verres, comment les auteurs les plus illustres lui étaient redevables de leur situation et par quels procédés familiers il avait conduit jusqu’aux nues de détestables ouvrages. Citait-on un grand nom en sa présence? — C’est moi qui l’ai fait, disait-il; une œuvre célèbre? — C’est moi qui l’ai lancée. Ainsi du reste; il prenait la gloire à l’entreprise et en disposait à coup sûr ; au besoin il l’eût garantie. En revanche, il ne croyait ni aux réputations spontanées, ni aux talents qui se produisent et arrivent d’eux-mêmes. Là-dessus son âme était fermée à l’illusion, et, quand on le pressait, il débitait, à propos des renommées contemporaines, une chronique secrète, assaisonnée de mille détails et de nature à dérider un collège de bonzes indiens.

On sait ce que peut dans ce monde la confiance en soi, unie à un peu de verve et à beaucoup d’aplomb. A ces conditions, il est rare qu’on ne soit pas ce que l’on veut être. Népomucène l’éprouva. Au début il était seul à s’admirer et à s’applaudir ; plus tard il eut deux coryphées, puis quatre, puis vingt, enfin une cour véritable : son chapeau devint un centre d’opinion. Il ne pouvait paraître dans un foyer de théâtre sans qu’il se formât autour de lui un groupe de familiers et de con-

fidents. Ses bons mots étaient recueillis et répétés à la ronde; onlui en prêtait comme on en prête auxbeaux-esprits. Ce fut ainsi qu’il s’éleva, s’aidant lui-même, aidé par les autres. Rien ne se fit désormais, dans le monde des lettres et des arts, qu’il n’eût son avis à donner et son mot à dire. — Qu’en pense Népomucène? se demandait-on. Et quand il avait parlé, les gens qui aiment les jugements tout faits s’emparaient de l’oracle et le propageaient au sein des populations.

Telle fut l’origine de cette souveraineté, chère aux uns, redoutable aux autres, manifeste à tous : elle n’eut d’autre raison d’être que la volonté de celui qui l’exerçait.

Un jour que nous nous trouvions en petit comité, et dans l’asile le plus mystérieux de la rédaction, Népomucène se livra à nous et déchira les voiles. Il sortait d’un déjeuner copieux , où les grands vins avaient été prodigués, et inclinait visiblement à l’attendrissement et à l’abandon. C’était le cas de développer ses théories : il n'y manqua pas. Elles se résumaient à dire que le public est ce qu’on le fait, et qu’il existe des recettes pour l’attirer où l’on veut qu'il aille. Trouver ces recettes, voilà l’essentiel. Peu importe l’œuvre, peu importe l’auteur , pourvu que la curiosité soit éveillée à point, l’attention maintenue au degré voulu, et l’enthousiasme chauffé à blanc. Ainsi conduit, un succès doit parcourir trente lieues à l’heure, surtout s’il s’y mêle un peu de scandale et de toilettes à effet.

— Jamais ça n’a manqué, ajoutait Népomucène, entraîné par ses souvenirs, jamais quand j’y ai mis la main. C’est infaillible, voyez-vous! et presque méca-

LA COMTESSE DE MAÜLÉON. b

nique. J’ai fait delà vogue un instrument de précision : cent, deux cents, mille coups de piston à la minute, au gré des clients. Voilà la gloire, faites-vous servir. Quand on s'y prend bien, tout nom va aux astres et même par delà.

— Quoi! tous? demanda une voix timide.

— Tous! tous! ! ! répéta l’orateur; puis, avec une nuance différente dans l’intonation et comme si, tout à coup, il se fût heurté à un démenti intérieur, tous! dit-il. Attendez pourtant.

Un nuage passa sur son front, et il se fit dans sa physionomie une révolution soudaine; lorsqu’il reprit la parole, l’accent était triste, la voix émue :

— Non, non, pas tous, dit-il, je me trompais, ou plutôt tous, excepté le petit Lucien. C’est mon seul échec, une oindre dans ma vie! Seul, lui seul ! Et Dieu sait si j’y tenais, pourtant !

— Quel Lucien? dit l’un de nous.

— Lequel ? belle demande ! répliqua brusquement Népomucène. Mon Lucien à moi ! Est-ce qu’il y a deux Lucien? Ah ! Messieurs, ajouta-t-il avec une vivacité mêlée d’amertume, vous cherchez des romans, vous cherchez des drames? Des drames, des romans, en voilà un pris sur le vif, plus sombre que nature, où le cœur s’en va par lambeaux et s’épuise goutte à goutte le long des chemins.

A l’appui de ces mots, il exhala deux énormes soupirs et laissa tomber sa tête dans ses mains le plus mélancoliquement du monde.

— Eh bien ! contez-nous ça, s’écria-t-on à l’envi et de toutes parts.

Népomucène résista d’abord : il tournait au lugubre et semblait moins désireux de s’épancher que de se repaître de sa douleur. Cependant comme il s’agissait de garder la parole, ses scrupules ne tinrent pas longtemps. Pour les mieux dissiper, on fit venir des cigares et de la bière, et il commença.

Récit de Népomucène. — Ce qu’était Lucien.

Vous le voulez, dit-il, je cède, et pourtant je m’étais bien promis de ne point toucher à une blessure qui saigne encore et ne guérira jamais complètement. Ce que c’est que de nous! Moi, un vieux routier, sentimental comme une pierre à fusil, qui ai assisté, l’œil sec, aux mélodrames les plus humides, qui ai affronté, sans émotion , les chevelures hérissées et les hoquets funéraires de l’art contemporain , je sens , au début de cette his-> toire, mes paupières se mouiller et mon âme s’inonder de tristesse. C’est que je n’y figure pas à titre de témoin seulement, c’est que j’y suis mêlé, c’est que j’y ai engagé une portion de mon existence, et la meilleure. Vous allez apprendre comment.

Rien de plus simple que la manière dont la chose s’emmancha; on dirait un conte de Berquin. Dans les montagnes du Quercy, entre Gourdon et Salviac et près des ruines d’une abbaye jadis célèbre, vivait une digne femme du nom de Mérinval, veuve d’un officier mort au service du pays, et n’ayant plus sur terre qu’un souci.

celui d’élever son fils dans l’honneur du monde et dans la crainte de Dieu. C’est la mère de Lucien : son seul tort (est-ce un tort?) fut de viser trop haut pour lui, et de le croire appelé à faire ici-bas une grande ligure. Aussi n’épargna-t-elle rien pour lui donner une éducation en harmonie avec les destins entrevus. Ses ressources étaient modestes : le revenu de quelques champs, joints à une petite pension de l’État; mais elle les multipliait par l’économie et aussi, hélas ! par les privations. En âge d apprendre, Lucien fut envoyé à Cahors comme pensionnaire du collège et bourré de grec et de latin, suivant les méthodes ordinaires de ce genre d’établissements. Madame Mérinval ne s’en tint pas là; elle combla son fils de tous les maîtres d’agrément dont la province est susceptible, danse, escrime, violon, afin qu’il excellât dans les arts et devînt un sujet accompli. Et à quel prix, bon Dieu ! Et au moyen de quels sacrifices! À douze ans, Lucien maniait l'archet avec un certain aplomb ; mais sa mère avait vécu neuf mois de l’année de châtaignes et de lait.

Tant de soins et de dévouement ne tombèrent point sur une terre ingrate ; l’enfant grandit au milieu des succès. Quand venaient les vacances, il rapportait plus de lauriers qu’il n’en fallait pour défrayer toutes les sauces de la maison. Quelle joie pour les siens ! Quel orgueil pour sa mère ! Ses horoscopes étaient justifiés. Elle eût gratté la terre de ses mains plutôt que de laisser avorter, faute de quelques écus, une vocation si brillante. Lucien était bachelier; il fallait, coûte que coûte, en faire un avocat. Madame Mérinval n’hésita pas. En se réduisant encore et à l’aide d’un petit em-

prunl, elle parvint à le maintenir, pendant trois années, sur les bancs de la Faculté de Toulouse. Les inscriptions, les examens, la thèse, le diplôme, que de saignées coup sur coup 1 Mais du moins le jeune homme ne quitta la ville des capitouls qu’investi du droit de porter la robe et d’arracher un scélérat au gibet. Il en avait pour son argent.

Un si beau résultat aurait dû satisfaire l’orgueil maternel. Madame Mérinval avait sous la main un licencié qui pouvait ébranler de sa voix les voûtes de trente prétoires, et frotter ses manches aux barres de tout le ressort. Que si Gourdon lui semblait indigne de son rabat, il avait Figeac, que baigne la Selle, il avait Cahors, où mûrit un raisin généreux. Ces théâtres lui paraissaient-ils trop étroits? Agen était là, à portée, avec une cour et dçs pruneaux célèbres dans le monde civilisé. Rien n’empêchait le jeune stagiaire d’y produire son costume et ses arguments. Eh bien! non, sa mère ne l’entendait point ainsi ; ces belles perspectives ne lui suffisaient pas; elle avait d’autres ambitions pour son fils. Figeac, Cahors, Agen, bicoques que tout cela! C’est Paris qu’elle avait en vue, Paris et son bruit, la ville aux noms éclatants et aux grandes situations. Là seulement, Lucien serait dans sa sphère ; ailleurs il végéterait. Tels étaient les rêves de la pauvre veuve; que Dieu l’absolve, le réveil a été dur.

La fatalité voulut qu’au plus fort de sa préoccupation, on vînt à s’occuper de moi dans ces contrées, où rarement un bruit extérieur pénètre. Quelques natifs du Quercy, venus à Paris pour leurs affaires ou pour leurs plaisirs, avaient pu voir de leurs yeux sur quel pied de

• familiarité je vis avec ce qu’il renferme de distingué, d’illustre et de puissant. l)c retour dans leurs solitudes, ils ne manquèrent pas de raconter la chose en y ajoutant les broderies et embellissements que le sujet comportait. Il n’en fallait pas davantage pour me créer dans le département une situation extraordinaire et m’v porter sur les pics les plus élevés de l’opinion. De Martel à Castelnau, de Bretenoux à Puy-l’Évêque , il ne fut plus question que de moi : mon nom volait de clocher en clocher, multiplié par mille échos et relevé par le prestige des distances. Il s’y joignait quelques-uns de ces propos significatifs qui ne tombent point en vain dans l’oreille d’un provincial et le poussent vers l’exaltation :

— Népomucène est bien posé... Népomucène a le bras long. . . Népomucène fait la pluie et le beau temps. . . Il est compère et compagnon avec les ministres... 11 a son couvert mis chez le roi.

Et ainsi du reste; c’était à qui enchérirait. Jugez de l’effet que ces révélations devaient produire sur des êtres vivant de pain de sarrasin et de coquilles de noix ! Il y eut un moment où leur enthousiasme tint du délire. Si j’eusse alors paru aux limites d’un arrondissement, les populations seraient accourues à Ilots pressés, en me saluant comme un souverain et en me comblant de tous les honneurs imaginables. On eût dételé mes chevaux, prodigué à l'envi les arcs de verdure et les jeunes filles vêtues de blanc ; on m’eût apporté sur des plats d’argent les clefs de toutes les cités. Il est vrai que ce n’eût pas été à titre gratuit; nos gens ne sont pas si naïfs. Dieu sait de quelles demandes j’eusse été assailli et que

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de bureaux de tabac il m’eût fallu au moins promettre !

Toujours est-il qu’à force de se répandre, le bruit de mon nom arriva jusqu’au hameau isolé qu’habitait madame Mérinval. Elle tressaillit à l’entendre , comme si elle eût enfin trouvé ce quelle cherchait : son instinct de mère la guidait. Deux heures après, elle avait découvert, à l’aide des plus ingénieuses combinaisons, que nos familles s’étaient alliées à une époque indéterminée de leur histoire, et qu’en forçant les choses nous étions un peu parents. Pauvre sainte femme! je ne lui en veux pas : dans le Quercy, nous sommes tous cousins; c’est un effet des eaux du Lot. Or, la parenté une fois admise, il ne s’agissait plus que d’en tirer parti. La chose allait de soi. Dès que j étais en bonne posture à Paris, il s’ensuivait, par voie de conséquence, que je devais faire la fortune de tous mes alliés, les produire, les pourvoir, leur poser des couronnes sur le front, leur ouvçir l’accès des grandeurs. A ce prix seulement, on me pardonnait mon élévation. En proie à son idée fixe, madame Mérinval ne résista pas à ce calcul ; il lui sembla doux de mettre à ma charge l’avenir de son héritier.

— Envoyons Lucien au cousin Aépomucène, se ditelle un beau jour; il a du crédit, il le poussera.

O génie des veuves, voilà de tes coups ! Et la menace n’était^pas vaine ; l’effet la suivit bientôt. Peu de temps après, le départ du jeune avocat était arrêté. En femme prévoyante, madame Mérinval compléta, marqua et numérota son trousseau : elle y ménagea une grande place aux toiles solides qui jse filent dans les veillées et semblent défier la destruction ; elle y ajouta

quelques-unes de ces fortes chaussures qui serviraient d’armes au besoin et dont les semelles étaient des constellations de clous. Tout à la durée, rien à l'élégance : c’est la loi somptuaire de nos pays ; la veuve n’y dérogea point. Ces préparatifs achevés, elle m’adressa une longue lettre, où elle s’appliqua surtout à me rendre sensibles les affinités de notre généalogie. D’Hozier n’y aurait pas mis plus do patience, ni plus de soin. Remontant à quatre générations, elle établit de la manière la plus péremptoire que nos familles avaient plus d’une fois mêlé leur sang, et que, si je n’étais pas son oncle, je devais être au moins son cousin. D’où elle concluait que cette circonstance nous créait des obligations réciproques; que la sienne était de m’envoyer son fils, et la mienne de le bien recevoir ; qu’entre parents on se devait cela, et que, d’ailleurs, Lucien était un sujet capable, sachant du latin, ayant pris ses grades et qui me ferait certainement honneur.

Que vous semble du stratagème? 11 n’y a que les veuves pour en imaginer de pareils. On a vu des tuiles tomber sur la tête des gens ; mais un homme ! qui s’y attendrait ! Et du Quercy encore! J’allais prendre la plume et répondre à la cousine sur un ton un peu sec, lorsque je m’aperçus que sa lettre avait un post-scriptum. C’est toujours là que se cachent les bottes secrètes. O damnation ! l’enfant était en route; plus moyen de le contremander. Les Messageries me l’amenaient, pourvu de provisions de bouche, et, d’un moment à l’autre, je pouvais le voir entrer dans ma chambre, s’asseoir sur mes fauteuils et réclamer une place à mon foyer. Cette pensée me donna de l’humeur. On abusait de moi, on

disposait sans aucune espèce de gêne de mon hospitalité : je résolus de déjouer cette combinaison par un accueil sévère, et de me composer le maintien d’un homme qui ne prend pas des sujets en sevrage, même francs de port.

En effet, lorsque le lendemain mon voyageur accourut, tout poudreux encore, pour me présenter ses devoirs et réclamer mes premiers conseils, il ne trouva qu’un visage peu disposé à l’attendrissement. J’étais transformé en bloc de glace. Froissé et confus, il ne songeait plus qu’à se retirer ; c’en était fait, nos relations allaient se rompre; une circonstance singulière les renoua. Le jeune homme portait sous son bras un panier d’où s’exhalaient des parfums dont je ne pouvais méconnaître ni la nature, ni l’origine; ma chambre en était inondée. C’était un envoi de truffes que madame Mérinval avait cru devoir joindre à l’envoi de son fds. Oh ! les veuves ! les veuves ! rien n’échappe à leur sagacité; elles ont le secret de toutes nos faiblesses. Fautil le dire? L’accessoire sauva le principal. A. mesure que ces odeurs me pénétraient mieux, il se faisait en moi un retour vers de plus généreux sentiments. Le souffle du pays natal passait dans ces émanations savoureuses, et, sous cette influence, je m’adoucis à vue d’œil. Mes manières changèrent à l’instant; je redevins moi-même. Le prenant par la main, je l'installai près de mon feu, dans un bon fauteuil, et lui prodiguai les soins d’un hôte qui se ressouvient de ses devoirs, s’amende et s’excuse. L’entretien s’engagea, et d insignifiant qu’il était, devint peu à peu plus intime, plus direct, plus cordial. Je lui parlai de nos montagnes et des

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souvenirs qui s’y rattachaient, de sa mère et des projets qu’elle avait conçus. I)e son côté, il se mit à l'aise et montra de l’abandon. Comme un enfant que le cou- •

tact du monde n’a pas encore dégrossi, il ne me cacha rien, ni de ses ambitions, ni de ses espérances, et dès ce premier jour je pus tirer à son sujet un horoscope bien différent de celui de madame Mérinval et qui s’est, hélas ! mieux vérifié.

— De la conscience et des mœurs ! m’écriai-je dès qu’il m’eut quitté. Voilà un bagage bien dangereux !

Ce garçon-là n’arrivera jamais.

Où Néporaucène enseigne à Lucien l'art de bien diner à dix— sept sous.

Le sort en était jeté ; j'avais un élève. Les truffes de la veuve étaient de premier choix, et le goût acheva ce que l’odorat avait commencé. D’ailleurs, à la mieux définir, cette tâche présentait un côté qui me souriait.

Un élève, c’est le sceau d’une position en relief. Quel grand homme n’a les siens, ne serait-ce qu’à titre de familiers charges de célébrer ses louanges et de brûler chaque jour en son honneur quelques grains d’un encens perfectionné? Dans les sciences, il y a toujours un élève près d’un nom illustre; dans l’enseignement aussi ; il y en a pour toute chose, même pour le Chinois. Pourquoi n’aurais-je pas eu le mien ?

Voilà comment je pris mon parti d’un événement

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qui, d’abord, m’avait causé un peu d’humeur. Ce que je perdais du côté de l’indépendance, je le retrouvais amplement du côté de la vanité. J’avais désormais l’espoir de me survivre ; je fondais une dynastie. Comme instrument, le hasard me servait à souhait. Lucien était un joli brun, svelte, bien taillé, les traits réguliers, les yeux vifs et fiers, la bouche admirablement meublée. 11 régnait sur sa physionomie un air de candeur, bien rare à cet âge, rare surtout dans le monde où il allait être lancé. Tout cela avait son prix. Puis, c’était un esprit sûr et patient, aimant l’étude, ayant acquis beaucoup et désirant acquérir encore. Autre avantage. Enfin, il faut le dire, je m’étais fort exagéré les charges qu’il allait faire peser sur moi. Sa mère avait pourvu à tout; elle avait eu le soin de coudre dans un de ses gilets assez de pièces d’or pour suffire amplement aux besoins de la première année. On eût dit vraiment qu’elle battait monnaie. Et encore la digne femme y joignait-elle l’admirable attention de m’envoyer, de temps à autre, quelques bourriches de truffes, comme si le plaisir que je trouvais dans leur commerce dût tourner au profit de son rejeton.

Vous devinez ce qui en résulta; chaque jour je sentis s’accroître l’intérêt que je portais à Lucien. Nous vivons ici dans un tel tourbillon, que peu d'affections y résistent; elles se brisent et se forment presqu’en même temps. Celle-ci eut un caractère durable et presque dominateur. Ce jeune homme eût été de mon sang que je ne l’eusse pas plus tendrement aimé. 11 me créa un but dans la vie, celui de le voir grandir, se former, s’élever à ma voix et sous ma main. Je m’y attachai

comme l’artiste s’attache à son œuvre, avec un enthousiasme mêlé d’orgueil. Je souffrais de ses peines, j’étais heureux de ses joies; l’adoption me parlait avec autant de puissance que la nature. A mes yeux il personnifiait l’enfant de nos monts, rude mais sensible, ardent mais réfléchi. C’était du métal de la trempe la plus pure, quoique difficile à façonner.

Aussi, avec quels ménagements je le traitai ? Et quand plus tard il m’échappa, quand il abandonna les sentiers faciles que je lui ouvrais, pour s’engager dans des voies douloureuses, je n'eus pas la force de le blâmer; à peine m’en resta-t-il assez pour le plaindre. Mais je m’égare, j’empiète sur les événements; l’émotion me gagne et je brouille les faits. Revenons-v.

Avant tout, il s’agissait d’installer mon provincial : ce fut mon premier soin. Dans un pays âpre aux novices, ma vieille expérience n’était pas de trop : elle présida aux moindres détails de son établissement. Les ressources de Lucien étaient modestes, et il s’était promis de ne jamais les dépasser. Il fallut donc regarder à tout et de très-près : au logement, au service, aux faux frais, à une foule de charges. On ne connaît le prix de l’argent, que lorsqu’on est obligé de le traiter avec cette rigueur ; c’est bien alors le dieu de la fable qui s’échappe sous mille formes et qu’on ne peut ressaisir. Passezmoi l’allégorie; c’est une fleur jetée en passant sur de mélancoliques additions. Toujours est-il qu’après bien des efforts, en prenant un peu sur ceci, un peu sur cela, nous parvînmes à obtenir une balance exacte. Par exemple, les excès de tout genre demeuraient interdits;

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mais Lucien, avec son cœur virginal, passa facilement condamnation sur ce chapitre.

Il est cependant un point où j’intervins dans un sens opposé et pour conseiller une dépense. D’un premier coup d’œil, j’avais pu voir que la garde-robe de mon élève présentait des formes et des coupes trop manifestement empruntées au département du Lot; que le linge était écru et le tissu des vêtements plus voisin de la bure que du drap. Je crois même que les souliers avaient des courroies en guise de cordons : partout l’art était à la hauteur de la matière. De pareils équipements n’auraient pu circuler dans Paris sans exposer leur propriétaire à des appréciations désobligeantes ; je voulus épargner ce déboire à mon protégé.

— Lucien, lui dis-je, vous ne pouvez pas porter ce trousseau; c’est trop agreste, trop corsé pour nos latitudes. Ces boutons sentent l’églogue; ces coutures ont un air pastoral ;on est trop blasé ici pour rendre justice à ces créations delà nature. Croyez-moi, renoncez-y; cédez au mauvais goût régnant; venez dans un magasin de confection verser votre offrande sur les autels de la camelotte. Au lieu d’habits solides, vous aurez des habits transparents; au lieu de chaussures à l’épreuve, vous aurez des bottes sujettes aux inondations. Ce sera tout profit. Et puis, mon ami, si vous y tenez, il y a moyen d'arranger les choses. Vous avez là un coffre héréditaire, aussi sûr que massif : entassez-y votre dépouille rustique; puis, quand elle y sera scellée, entou— rez-la de respects, vouez-lui un culte silencieux. Et plus tard, bien tard peuL-être, le jour où vous reprendrez le chemin du Qucrcy, vous imiterez ce roi qui

abandonna la pourpre pour la tunique du berger ; vous ferez votre rentrée là-bas dans le même appareil qu’au départ. Ce sera d’un grand effet et un phénomène inouï de conservation.

Cette perspective d’un retour triomphal mit mon jeune homme en belle humeur; il rit et s’exécuta surle-champ.

— Vous avez raison , me répondit-il, il faut être vêtu comme tout le monde.

— C’est cela, repris-je, le mot est juste autant que profond. Aller comme tout le monde ! L’essentiel est de figurer , de paraître, de représenter. Voilà Paris ! Inclinons-nous , Lucien, et volons vers les temples de la confection.

Une heure après, la métamorphose était complète : c’est au point que j’avais moi-même quelque peine à m’y accoutumer. Ce n’était plus mon enfant des montagnes que j’avais sous le bras, mais un jeune gentilhomme habitué à fouler l’asphalte des boulevards. Il ne semblait pas emprunté sous ses vêtements et les portait avec une aisance et une grâce naturelles.

J’avais accompli la partie la plus aisée de ma tâche: dépenser de l’argent, on y arrive toujours. Le difficile était de rétablir l’équilibre entre les divers services, et de rattraper sur la bouche ce que nous avions mis de trop à l’habillement. Il y avait bien un biais : c’était que Lucien , pendant quelque temps au moins , partageât mon couvert. J’insistai beaucoup pour qu’il y consentît ; il m’opposa une résistance invincible. Jamais je n’ai connu d’être plus discret, ni plus délicat ; c’était presque à s’en fâcher. L’idée de passer pour un parasite

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lui causait des frissons ; il serait mort d'inanition plutôt. Quand j’eus compris cela , je changeai de tactique. Il ne voulait pas venir à moi, j’allai à lui. Le moyen était rude pourtant 1 , et, pour s’y résoudre , il fallait que le cœur triomphât des révoltes de l’estomac. Il ne s’agissait de rien moins que de descendre au plus bas dans l’échelle des aliments et de se confier aux produits suspects des fourneaux économiques. Jeune, on s’y fait ; comme un autre, j’y avais passé. La table ne compte pas alors ; mais avec lage on devient sensuel, et c’était pour moi , je l’avoue, un véritable sacrifice. Pourtant je m’y résignai.

Tout compte fait, et en y mettant même une certaine grandeur, Lucien ne pouvait excéder dix-sept sous pour son principal repas. C’était la stricte limite; au delà il y aurait eu imprévoyance. A ce prix, il ne fallait songer ni aux mets choisis ni aux grands vins ; mais il se trouvait encore des affiches pour promettre trois plats au choix , carafon et dessert. Les murs de Paris sont tapissés de ces problèmes aussi insalubres que captieux. J’aimai mieux les éluder que les résoudre.

— Laissez-moi vous guider, dis-je à mon élève ; je suis votre ancien ici , votre chef de file, je connais les bons coins. Il s’agit du salut de nos viscères ; je prends la conduite de l’opération. Suivant que nous irons ici ou là, l’attentat sur nos personnes sera plus ou moins accompagné de circonstances aggravantes. Vous m’entendez, Lucien, je ne veux pas succomber sans défense.

Je me réservai donc le soin de choisir le restaurant au rabais où nous devions faire chaque jour notre orgie à raison de quatre-vingt-cinq centimes par tête. Celui

que j’honorai de mes préférences avait deux locaux , deux cartes et deux cuisines ; d’un côté les fourneaux à prix réduits, de l’autre les fourneaux à prix élevés. Les aloyaux ne s’ÿ confondaient pas, et les sauces étaient distinctes. Une conférence avec le chef de l’établissement, un mot au garçon, suffirent pour fixer les bases d’un service particulier. Nous entrions dans le local économique, et on ne nous y servait point d’autres plats que ceux des clients ordinaires du lieu; mais ces plats étaient composés d’éléments choisis , et sortaient de la cuisine privilégiée.

— Tant de choses pour dix-sept sous î me disait parfois mon élève. De si bon vin ! des biftecks si parfaits 1

— Mais oui, répondais-je, il ne s’agit que de savoir s’y prendre. Ces Parisiens sont si malins!

Voilà par quelle supercherie innocente je pus soustraire deux victimes à un empoisonnement prémédité.

Où Lucien manifeste un penchant désordonné pour les célébrités.

Au moyen de ces premiers soins, j’avais fixé la situation matérielle de mon protégé, il ne me restait plus qu’à le soumettre à une analyse morale.

Dès ce temps, il me fut aisé de voir que, sous des dehors froids, Lucien cachait une âme ardente, obstinée, capable de grandes passions. C’était un feu intérieur qui se trahissait par des jets inattendus. D’ailleurs,

tout se bornait à des élans vagues et sans objet, comme ceux d’un cœur qui s’ignore et cherche sa voie. Élevé sous les yeux de sa mire, Lucien n’avait de précoce et devifquel’imagination; maiscetteféele transportait déjà dans le mondedes rêves et l’v tenait captivé par de perpétuels enchantements.

Au nombre des signes qui trahissaient cette disposition de son esprit, il n’en était pas de plus saillant qu’un enthousiasme naïf pour les noms que la renommée ceignait de son auréole. Mon jeune ami les comprenait tous dans un culte commun, sans trop distinguer encore où étaient les faux dieux et les dieux véritables. Naturellement il inclinait pour ceux qui faisaient le plus de bruit. Quand nous nous promenions ensemble dans un jardin public ou sur les boulevards, l’une de ses préoccupations les plus constantes étaient d’y rencontrer quelque célébrité. Et si je lui en désignais une, il y attachait son regard avec une curiosité opiniâtre et presque incivile, comme s’il se fût attendu à lui voir déployer ses ailes et s’ouvrir un chemin lumineux dans les plaines de l’azur.

Mon Dieu, ce sont des illusions et des faiblesses que nous avons tous eues, mais pas avec cette force et à ce degré. 11 y avait là quelque chose de plus qu’une effervescence juvénile. Je n’y pouvais suffire, tant il mettait de chaleur dans ses questions et se montrait curieux de détails. Puis son refrain était qu’il voulait voir les princes de l’art, les connaître, frayer avec eux.

— Mon cousin, me dit-il un jour avec une vivacité singulière, vous m’y conduirez, n’est-ce pas ?

— Lucien, lui répondis-je, prenez garde, vous for—

mez là un vœu désordonné. Vous voulez donc boire à la coupe du désenchantement. Ces grands hommes , comment vous les figurez-vous ? Parés de mille prestiges, doués d’avantages surnaturels ! Vous vous les dépeignez, la lyre en main et la couronne sur le front, enveloppés d’une draperie antique ! ou bien la tête inclinée par la méditation, et gravant avec le stylet sur une page d’airain , des maximes salutaires et immortelles ! Voilà les enfants de vos rêves. Eh ! malheureux , conservez-les donc ainsi ; n’appliquez pas à ces nobles images le masque des réalités. Vous avez des demidieux, pourquoi y chercher des hommes? Les hommes, Lucien, il y a toujours du limon en eux, célèbres ou obscurs. Vu de près, le génie même se dépouille de ses rayons. On cherche l’éclair dans les yeux, que trouvet-on ? une paire de lunettes ; ou bien une mèche postiche au lieu d’une flamme sur le front, sans compter les yeux divergents, les nez camards et les épaules accentuées, qui échoient aux illustres aussi bien qu'au commun des mortels. Ainsi, mon jeune ami, maîtrisez votre curiosité, elle ne peut vous conduire qu’au désappointement. Que l’antiquité avait donc raison quand elle campait ses héros sur des nuages ! Ils ne sont bien que là !.. .

C’est ainsi, c'est par de tels conseils que je cherchais à calmer l’exaltation de mon élève. Sans me flatter, je puis dire que la sagesse parlait par ma voix. Eh bien! j’avoue à ma honte que je n’obtins pas le succès que j’étais en droit d’attendre. Son caractère obstiné l’emporta; il se raidit contre mes sermons et continua à céder à sa pente. De mon côté, je me piquais et me

refusais à l’entretien quand il le portait sur son terrain favori. De là des pièges mutuels et de petites embûches. Un soir que nous parcourions les arcades de la rue de Rivoli, une femme passa rapidement devant nous; ce ne Ait qu’une apparition; descendue d’un équipage, elle entra dans l’un des hôtels qui s’ouvrent sur les galeries. Cependant Lucien me pressa vivement le bras et laissa échapper un cri.

# — La comtesse de Mauléon! dit-il.

R venait de prononcer un nom célèbre à plus. d’un titre; je ne vis qu’un accident de sa maladie habituelle et me gardai d’insister ; seulement une réflexion me vint.

— Où l’avez-vous connue? lui dis-je.

Ma question lui causa, à ce qu’il me semble, un peu d’embarras, car il ne répondit que par un faux-fuyant.

— Ai -je dit que je la connaissais?

— Sans doute, insistai-je, on ne nomme pas les gens ainsi sans les connaître.

— Bah I c’est d’instinct, dit-il.

Il me fut impossible d’obtenir d’autres explications. Comme la sensitive au contact de la main, il s’était replié sur lui-même,. et, dans le eûurs de la soirée, il demeura rêveur et silencieux.

Sur d’autres points encore, je le trouvai rebelle. La grande affaire entre nous, c’était de lui donner une destination; presque tous nos entretiens roulaient làdessus. Il y apportait ses illusions d’enfant, moi, mon expérience consommée. Écrire dans les journaux, voilà le point de départ d’un programme qu’il avait arrêté dans son département et dont il ne consentait pas à dé-

mordre. Il s’était imaginé, à voir les proportions de ces feuilles de papier, qu’on s’y trouve constamment à court de matières et il accourait des rivages du Lot pour leur offrir un concours assidu et généreux. Afin de s’y rendre plus apte, il avait eu soin d'avance de s’y exercer et de se former la main; ses tiroirs étaient pleins d’articles politiques et d’articles de genre, à l’aide desquels il avait charmé ses loisirs de province. A Paris même, il ne manquait pas de se tenir en haleine, et d’écrire à son lever quelques pages sur la question du jour. Puis il comparait ce fruit de sa plume à ce qui se publiait sur le même sujet, et s’y trouvait de tout point supérieur. Éprouvait- il un doute là dessus? c’est moi qu’il prenait pour juge. Le soir, à table, il me communiquait ses inspirations du matin, et je l’écoutais avec le sang-froid d’un homme qui a fréquenté les comités de lecture de l’Odéon.

C’était donc le premier et le dernier mot de Lucien; il voulait écrire dans les journaux. J’avais beau lui dire que l’accès n’en est pas facile et que l’emploi est fort recherché; qu’au heu de manquer de matériaux, ces établissements en ont à revendre, que leurs avenues sont encombrées de jeunes candidats et d’aspirants émérites, et que, pour s’y frayer un passage, il faut de la patience et un effort soutenu. Rien de tout cela ne

le rebutait; il s’était promis qu’il enrichirait les jour-

naux de sa prose, et il maintenait cette prétention. Ne pouvant la vaincre, il fallut s’y prêter. Je me mis en campagne, et frappai aux portes des arbitres de l’opinion, aux grands d’abord, puis aux moyens, enfin aux petits. Comme je l’avais prévu, les places étaient

prises et les occupants ne paraissaient pas d’humeur à vouloir les céder. Ils tenaient l’os entre les dents et grondaient dès qu’on tournait autour d’eux. J’eus beau user de subterfuges, multiplier mes combinaisons : tout vint échouer devant leur vigilance. Ce jour là je fus vaincu ; je sentis que ma puissance avait des limites.

Bon gré, mal gré, il fallut se rabattre sur des poursuites moins trompeuses. La politique nous échappait; c’était le cas de chercher un abri dans les lettres. Lucien ne réglerait pas les destinées de l’Europe, il n’y soufflerait pas la guerre ou la paix, il ne ferait ni de la diplomatie, ni de la stratégie; mais, dans le domaine paisible de l’art, d'autres conquêtes l’attendaient. Là, ses débuts devenaient plus faciles, ses chances plus belles. C’était mon vrai domaine, mon terrain favori; j’y occupais le haut bout et n’avais besoin d’aucun appui étranger. Pour inonder mon protégé de succès et de gloire, que m’en coûtait-il? D'ouvrir la main, voilà tout. Mais avant de mettre mon influence à ses pieds, je voulus l’en rendre digne.

— Lucien, lui dis-je, le sort en est jefcé, c’est l’art qui vous réclame, c’est à l’art que désormais vous appartenez. Abordez son temple sans crainte, ma sollicitude vous y suivra. Surtout pas d’hésitation, point de scrupule d’enfant, point de fausse honte. Ils y sont déplacés. Posez vous-même le laurier sur votre front et composez des hymnes en votre propre honneur. C’est reçu dans les meilleures sociétés de l’art. Quant au genre que vous allez adopter, écoutez là-dessus la voix d’un homme qui connaît les finesses du métier et peut vous épargner plus d’un faux pas. Je vais vous faire

quelques leçons de littérature, qui ne seront ni celles de M. de Laharpe, ni celles de M. Noël. Un peu d'attention I

Où Népomucène endosse la robe de professeur, et se livre à des exercices sur l'esthétique.

* Notez, Lucien, repris-je après une pause, que je ne viens pas vous jeter dans l’excès, que je ne vous impose point de tragédie, même avec des chœurs renouvelés de l’antiquité. Non, il s’est assez répandu d’hémistiches sur ce globe; soyons-en sobres désormais et n’y ajoutons rien, ni réminiscences grecques, ni accompagnements de violon. Ce que j’ai à vous dire est simple, sensé et peut se résumer en quelques mots. Si vous le pouvez, soyez vous-même; si vous ne le pouvez pas, suivez les grands auteurs, voilà les deux points de, mon prêche. Ayez du génie ou tâchez d’avoir du talent : l’un, Dieu seul le donne; l’autre s’acquiert.

» Dans vos provinces, mon ami, vous allez volontiers vers le clinquant elle chrysocalque. C’est le propre des peuples primitifs. L 'Indien se charge le nez et les lèvres d’anneaux, le nègre raffole des verroteries; chacun suit son penchant ici-bas. En fait de littérature, vous aimez donc celle qui brille à l’œil et multiplie les facettes. Il ne vous déplaît pas non plus qu’elle soit de haute saveur, un peu crue et fortement épicée; encore

un trait de commun avec le nègre et l’Indien. Prenez- y garde, Lucien, le chatoiement altère la vue et les épices émoussent le goût. Aucun régime n’est plus perfide, ni plus fatal .

> Naguère on l’a bien vu ! une littérature s’y essaya. L’ordinaire ancien ne lui allait plus ; elle fit comme les janissaires du sultan, elle renversa ses marmites, et se mit en révolution. À l’origine, ce fut récréatif; la jeunesse y donnait, et la jeunesse prête de la grâce aux folies. Nuit et jour elle battait l’estrade en brisant les vitres et jetant des pétards dans les jambes des vétérans. Ce n’étaient que feux, d’artifices, illuminations en verres de couleurs, fête et gala perpétuels. Et quand venaient des remontrances, on y répondait par des projectiles inoflènsifs et des propos de carnaval. Quel beau règne et qu’il fut court! On y allait à coups pressés et comme font les gens qui ne sont pas certains de vivre. Plus de règles, plus d’obstacles. Le bon sens offusquait, on en fit litière; la langue gênait, on la mit en lambeaux. Quand j’y songe, je m’étonne qu’il nous reste encore quelques débris de tout cela.

» De telles effervescences durent peu, Lucien; voyez ce qu’il en demeure. Ces écervelés d’autrefois ont vieilli; ils ont des rides au front, des crânes dépouillés, des ventres proéminents. Adieu cette fleur de l’âge qui était leur parure et leur excuse ! adieu cette verve qui couvrait et animait leurs écarts ! tout s’est envolé sur les ailes du temps. De ces tapageurs de l'art, il s’est formé deux catégories; les uns sont devenus des hommes, les autres sont restés de vieux enfants. Les premiers ont pris un domicile légal et reviennent à nos

grandes traditions; les seconds perchent encore et poursuivent leurs exercices ordinaires. Suivez les sages, Lucien, et défiez-vous des insensés. 11 se débite à leur sujet des choses terribles. On assure qu’ils enlèvent des adultes pour leur disloquer le style et leur briser le jugement. N’allez pas de ce côté, vous dis-je, il y a péril et il n’y a plus profit; la veine est épuisée.

» Parlons des neutres, maintenant; aussi bien ils ont fait quelque bruit. C’est un genre commode et qui n’engage pas. Un lambeau par-ci, un lambeau par-là; prendre à celui-ci le langage noble, à celui-là le mot trivial, voilà un vêtement neuf, si ce n’est qu’il est d’emprunt. Quand on l’endosse, on ne doit rien à personne, c’est vrai, mais on doit à tout le monde. L’idée même se rattache à des personnages connus; elle a une filiation naturelle, une origine, un précédent, comme on dit; elle rcmon te aux Arlequins. N’importe, Lucien, c’est une porte ouverte devant vous, franchissez-en le seuil, si vous aimez la solitude. C’est peu nombreux, mais choisi; on n’y va pas aux nues, mais on n’y tombe pas de haut. Les neutres, vous le savez, n’ont pas l’allure rapide; en revanche, ils ont le pas sûr. S’ils ne multiplient pas, ils durent longtemps. C’est honnête, rangé, ça n’a point de vices; vous vous plairiez avec eux, mon cher, ils sont de votre tempérament : consciencieux. Essayez -en; ils ont des chances pour qu’on les canonise.

t Préférez- vous autre chose, Lucien? alors donnez en plein dans la Régence. Vous y trouverez une compagnie charmante : les roués, les raffinés, les précieux, tout ce qu’il y a au monde de plus talon rouge et de

plus bouche en cœur. Êtes- vous curieux de petits secrets de toilette ? Vous découvrirez les mouches et les paniers, les vertugadins, la poudre à la maréchale, et que sais-je encore? Il y a tant d’affiquets et de parfums dans ce monde-là t Par exemple, ici, mon cher, il faut se réduire sur la mise en scène et le personnel. Avec les autres genres, vous aviez la nature entière à votre disposition, la lune, le soleil, les éléments, vingt comédiens principaux, des choristes à profusion, huit décors badigeonnés à neuf et soixante tuniques en véritable pourpre de Tyr. Point de fantaisie qui vous fut interdite, profils de camées, figurantes d’après l'antique, fresques d’Herculanum, vases étrusques, faisceaux d’armes, peaux de léopard, casques à cimier, tout le bric-à-brac des âges historiques à dater de Nabuchodonosor. Avec la Régence, rien de cet appareil, rien. Deux personnages et deux paravents, voilà vos ressources : tirez-vous-en comme vous pourrez. Après tout, la recette est connue. En avant les petits mots, les petites phrases, les petites intrigues, les petits dénoûments; puis le reste au hasard et à la responsabilité des comédiens. Us brûlent les planches et l’objet s’enlève.

» Ainsi Lucien, vous avez du choix; et remarquez bien que je ne vous interdis pas de réussir par d’autres procédés. Le champ est libre, l’espace est à vous ; allez hardiment. Soyez grave si le cœur vous en dit; la gravité est bien portée aujourd’hui. Soyez érudit, profond, châtié, fleuri, éloquent, je n’y mets point d’obstacle; on se sauve encore par ces moyens-là. Mais, je vous le déclare avec solennité, il est un point sur lequel

je me montrerai moins accommodant. Vous ne ferez point de vers, Lucien. Point de vers, entendez-vous? C’est une infirmité que je ne vous pardonnerais pas. Je comprends toutes les faiblesses; je les absous même, excepté celle-là. Ne cherchez pas à me fléchir, c’est irrévocable. Point de vers; autrement nous rompons. Estce trop exiger de vous, mon ami? Un sacrifice, un seul.

» Faites des collections de papyrus, promenez la loupe sur des palimpsestes, professez une langue qui n’existe pas, je me tairai, je fermerai les yeux. Mettez ma patience à une épreuve plus rude encore, assumez sur votre tête les plus lourdes qualifications, chimiste, naturaliste, économiste, physicien, théoricien, statisticien, géographe, polygraphe, historiographe; je m’affligerai de vous voir chargé de ce poids, sans qu’il s’échappe pour cela un seul reproche de mes lèvres : vous serez assez puni d’avoir mérité de pareils noms. Mais, quant aux vers, je ne passerai pas condamnation ainsi, je serai inexorable, Monsieur, oui, inexorable; je répète le mot à dessein. La versification est la mère de tous les vices.

» Maintenant, Lucien, vous voyez comment se partage l’empire de l’art; ici les excessifs, là les quintessenciés, et, entre deux, ceux qui ont un pied dans l’un et l’autre genre. 11 y a sans doute une foule de nuances dans tout cela; il y a des exceptions et des cachets particuliers; mais, pour reposer l’espi’it, il vaut mieux s’en tenir aux principaux groupes. Voyons, mon garçon, tâtez-vous bien. De quel côté inclinez-vous? D’où vous arrive le souffle de l’inspiration? Qui saluerez-

vous comme vos maîtres, et à quelle école appartiendrez-vous? »

— A quelle école? demanda le jeune homme, comme s’il fût revenu d’un assoupissement.

— Oui, à quelle école? consultez-vous et répondez de confiance.

— Moi I cela va sans dire, répliqua-t-il avec feu : à l’école de la comtesse de Mauléon !

C’était la seconde fois que ce nom sortait de ses lèvres, et je me promis d’éclaircir pour quel motif il y arrivait si souvent et d’une manière si irrésistible.

Comment Népomucène arrache son secret à Lucien. — Confession d’un adolescent.

À la première occasion, j’abordai ce sujet délicat. C’était un soir, chez moi, devant un bon feu et en face d’un thé où j’avais prodigué toutes les séductions imaginables. Nous étions seuls pourtant : point d’importuns, point d'indiscrets. Jamais Lucien n’avait été de si belle humeur; il goûtait à tout et s’inondait à l’anglaise. Nous causions de lui, de ce qu'il avait fait la veille et de ce qu’il ferait le lendemain, de ses démarches, de ses essais, de ses travaux. Ses plans étaient vastes et embrassaient des genres bien divers; à son âge, il en est toujours ainsi; on s’emparerait volontiers de la nature entière. 11 avait sur le chantier des drames, des comédies, des romans, des vaudevilles, des contes,

des nouvelles dont il m’exposait les plans avec un intérêt visible et un accent paternel. De mçn côté, je l’écoutais comme un homme qui prend goût à ces détails; j’entrais dans ses données, j’y indiquais des modifications, et remplissais le rôle d’un collaborateur officieux.

Je ne sais comment il se fit qu’au milieu de cet entretien, le nom de la comtesse fut encore prononcé ; autant que je puis m’en souvenir, j’y mis du mien et y aidai un peu. L’effet fut le même sur Lucien ; une rougeur soudaine se fixa sur ses joues, et son maintien trahit un embarras évident. Cette fois j’allai droit au but :

—7 Mon ami, lui dis-je, qu’avez-vous? Vous vous troublez quand on prononce ce nom ; qu’est-ce que cela veut dire? Auriez-vous connu cette femme? Àvouez-le franchement. Où pourriez-vous l’avoir vue?

— Mon cousin , mon cousin , répondit le jeune homme avec une anxiété croissante, n’insistez pas làdessus, je vous en supplie.

— Vous manquez donc de confiance, Lucien, repris-je avec un accent sévère et pénétré. De votre part, je n’aurais pas dû m’y attendre. Ai-je rien fait pour mériter un procédé pareil ?

— Non, mon cousin, non assurément.

— Eh bien! soyez juste alors, mon ami. Rendez moi une part de ce que je vous accorde. Traitez-moi comme votre père, Lucien, puisque je vous traite comme mon fils. Voyons, un peu d’abandon, ajoutaije en le frappant doucement sur la joue. Que signifient ces airs en-dessous ? Des cachoteries avec moi, fi donc !

— Mais, mon cousin, que puis-je vous dire? des fantaisies d’enfant ! des bulles de savon !

— Allez, toujours, Lucien, j’aime ces détails. Qui n’en a pas dans sa vie ? Un de ces soirs, je me confesserai à mon tour, et vous en entendrez de belles. Allez, allez.

Il était ébranlé; un dernier , mot le décida. Pendant que je lui versais une quatrième tasse de thé, il me regarda fixement et me dit :

— Vous ne vous moquerez pas de moi au moins?

— Me moquer! Lucien, répondis-je, quel soupçcfn? Soyez tranquille ; je ne joue pas avec le cœur.

Il commença alors sa confidence :

* Mon cousin, dit-il, ce n’était vraiment pas la peine de me presser ainsi. Yrai, il n’y a en tout ceci qu’une escapade d’écolier. Vous allez bien le voir.

» J’avais seize ans quand je sortis du collège de Cahors pour rentrer dans la maison de ma mère, et pendant quatre mois environ, entre mes humanités et mes études de droit, il se fit un vide complet dans mes occupations. C’était trop pour un esprit inquiet comme le mien, et auquel le travail seul pouvait imposer un frein salutaire. D’un régime sévère, où l’obéissance dominait, je passai subitement à une indépendance absolue; au lieu de journées bien remplies j’eus des journées oisives et dont je disposais à mon gré. Ce contraste me surprit et me troubla : il me semblait que le terrain allait manquer sous mes pieds, et j’étendais la main au hasard comme pour chercher un point d’appui.

» Cette crise eut des effets divers. Dans la première

semaine, j’étais enivré de liberté; je gravissais la montagne dès le matin et n’en descendais que le soir, comme si j’eusse voulu ressaisir en un jour ce qui m’avait manqué pendant six ans d’air , d’azur , de chants, de verdure et de soleil. Puis cette liberté me pesa à raison de l’excès même. Mon corps y trouvait de l’emploi; mon esprit y manquait d’aliment. Petit à petit, j’en vins à regretter ma chaîne, et je l’eusse reprise bien volontiers. Le cœur humain est ainsi fait; il va vers les choses qui le quittent.

» A tout prix, il me fallait un but, un objet sur lequel je pusse me fixer : le désœuvrement répandait sur ma vie une ombre funèbre. Notre maison touchait au presbytère du hameau, et souvent le vieux curé venait s’asseoir chez ma mère. Il devina mes ennuis et m’offrit le seul remède qui fût en son pouvoir : c’était d’aller étudier chez lui, de disposer de ses livres. Ma bibliothèque, ajoutait-il, ne renferme pas des ouvrages bien divertissants, mais ils sont de ceux qui apprennent à jouir saintement des bienfaits de Dieu en ce monde, et à mériter ses récompenses dans l’autre. Pieux ou profanes que m'importait! C’était une lecture, une étude, une occupation; je ne voyais rien au delà : aussi accueillis-je cette ouverture comme une faveur du ciel. Dès le lendemain, j’étais chez le curé, feuilletant ses bouquins, et me plongeant avec délices dans les abîmes de la théologie. Je ne comprenais pas toujours; mais j’avais un livre sous les yeux, et me contentais de ce bonheur.

» Les choses durèrent ainsi jusqu’à ce que j’eusse fait une découverte singulière, et à laquelle j’étais bien

éloigné de m’attendre. Un jour que le curé officiait, je me mis à iureter dans ses rayons pour voir si je n’y découvrirais pas quelque volume plus amusant que les œuvres de saint Anselme et la Somme de saint Thomas d’Aquin. Jugez de ma surprise, lorsque, dans un retour de la boiserie, et soigneusement empaquetés, je découvris deux tomes reliés avec luxe et ayant toute la physionomie d’intrus. C’était un roman. N’allez pas mal présumer des choses, mon cousin! Notre digne pasteur n’usait pas de tels livres; son âge excluait jusqu’à l’ombre de cette pensée. L’explication est simple. Dans l’exercice de son ministère, il avait fait cette conquête sur le démon, et c’est par oubli qu’il ne l’avait pas encore livrée' aux flammes. Sa mémoire s’affaiblissait.

» Quand je mis la main sur l’ouvrage, il me sembla que je touchais du feu ; quand je lus le nom de l’auteur, je tressaillis comme si je venais d’éprouver une secousse électrique. Faut-il vous dire ce qui s’ensuivit? De crainte d’être surpris et afin de mieux jouir de mon trésor, j’emportai ce livre fatal, si l’on veut, mais immortel à coup sûr. Je le cachai avec un soin avare, heureux de le sentir sous ma main, goûtant d’avance le plaisir qui s’attache au fruit défendu. Hélas! nous sommes tous des enfants d’Ève , rebelles au bien , prompts au péché. Quand je me vis seul, tout à fait seul, quand j’eus fait le guet de l’œil et de l’oreille, j'ouvris le roman et le lus page à page, ligne par ligne, lentement, doucement, comme on boit une liqueur exquise dont on veut recueillir tout le parfum. Et quand je l’eus achevé, je le recommençai. Et vingt fois je repris

cette lecture jusqu’à ce que chaque mot restât gravé dans ma mémoire avec l’empreinte du fer brûlant. Désormais ma solitude était peuplée, mon temps rempli, mon cerveau meublé. J’avais des extases où figuraient mes héros familiers. Je les voyais me sourire dans mes rêves, se glisser à travers le feuillage, me devancer sur les monts. Ils me formaient un cortège qui suffisait pour me distraire, et dont, pour rien au monde, je n’eusse voulu me séparer.

» Une fois montée à ce ton, mon imagination ne s’arrêta plus. Des héroïnes de romans, elle eu vint naturellement à l’auteur qui leur avait donné la forme et la vie. Mon cousin, si les bancs de la Faculté de Toulouse pouvaient parler, ils diraient combien cette préoccupation constante de mon esprit a fait de tort aux Pandectes de Justinien. Même aux cours les plus écoutés, je n’avais d’attention que pour l'attrait peu juridique qui se cachait dans les profondeurs de mon chapeau. J’ai ainsi dévoré et rangé par ordre, dans les cases de mon cerveau, vingt volumes de fantômes, qui m’apparaissent dans mes jours sombres et font le charme de mon existence déshéritée. Vous me demandiez si je connais la comtesse de Mauléon, et où je l’ai vue. Mon Dieut je ne l’ai vue nulle part, et pourtant je la connais. De toutes les créations animées par le souffle de son génie, j’ai composé une essence, et cette essence, c’est elle; elle a la grâce de celle-ci, le port de celle-là; les yeux de l’une, les cheveux de l’autre. Çà et là j’ai recueilli les perfections qu’elle a décrites pour les lui attribuer, les charmes éclos sous sa plume pour les lui offrir en apanage. Voilà comment je la connais,

yoilà pourquoi son nom me revient à la bouche à tout propos, voilà pourquoi je vous la signale quand elle se trouve sur notre chemin. Vous avez maintenant le mot de cette énigme; n’avais-je pas raison de dire que c’est une lubie d’écolier? »

— Dites de poëte, Lucien, Nous vous guérirons de cela; c’est un mal de province.

— Me guérir, mon cousin, oh ! non I Pourquoi se guérir d’un bonheur ?

Je ne voulus pas pousser l’explication plus loin, mais je venais de faire une découverte qui m’alarma. La tête de mon élève était susceptible d’une fermentation plus grande que je ne l’aurais cru. Il y avait là des périls réels et de plus d’une sorte. Je connaissais la divinité en l’honneur de laquelle il brûlait depuis trois ans un encens solitaire et inaperçu ; je savais comment elle traiterait cet adorateur, si jamais il pénétrait jusqu’à ses autels et sur quel pied elle recevrait ses hommages. Ces perspectives me causaient du souci. Désenchanter Lucien, était-ce possible? Quand il parlait d’elle, son œil lançait des flammes, sa voix s’animait jusqu’à l’exaltation. Mieux valait en détourner sa pensée, le distraire, le pousser ailleurs, lui ménager à son insu des diversions imprévues et puissantes. C’est ce que je fis avec un art dont vous allez être juges et que vous êtes dignes d’apprécier.

LA COMTESSE I) E MAULEON

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