Y II
Monologue de Képomucène, d’après les meilleurs modèles.
Voyons, me dis-je, établissons ce qu’il convient de faire au moyen d’un monologue exécuté à la manière des grands auteurs. Kien n’avance plus les choses que se parler à soi-même dans un langage approprié à cette opération de l’esprit. De quoi s’agit-il, Képomucène? D’arracher Lucien à un danger imminent. Si mes souvenirs mythologiques me servent bien, le malheureux ressemble à ces navigateurs qu’attirait la voix des sirènes et que ces dames faisaient périr d’inanition quand elles ne les submergeaient pas. Pour peu qu’il écoute encore la ritournelle qu'il a dans le cœur, c’est un garçon perdu. Comment le tirer de là? Comment le soustraire à cette musique? Autrefois, un tampon de cire suffisait; aujourd’hui le procédé a vieilli, il n’est plus dans nos mœurs.
Cherchons donc autre chose, repris-je en poursuivant mon examen, cherchons autre chose. Il y a des trai- , tés sur les maladies de lame ; si je les consultais ! Dali ! les livres! les livres! j’en sais plus qu’eux. Ils disent tout, excepté ce qu'il faut. Mon livre, c’est Lucien : voilà où il serait à propos de lire. Essayons. De quelle manière vit ce jeune homme? En dedans, replié sur lui-même, se suffisant trop, ne se répandant point assez, dévoré par uu feu intérieur qui gronde en attendant qu’il éclate. Eh bien ! c’est là un régime malsain; la
solitude convient peu aux âmes blessées. Au fond, c’est ma faute; j’aurais dû y songer plus tôt, l’entreprendre, le dégrossir, le dresser, le façonner et le produire ; je le détachais ainsi de cette idée dominante dont il est obsédé. Oui, Népomucène, les torts sont de votre côté, et si vous ne les rachetez pas par une expiation écla-' tante, vous risquez fort de déchoir dans l’estime de vos contemporains. A l’œuvre donc, et que votre génie vous soit en aide.
Bon ! J’y suis! Y suis-je? Oui, j’y suis. O inspiration, je te rends grâces! Voici. La source du mal est une admiration qui procède par efflorescence ; il suffît d’y opposer, comme remède, une admiration répercutée. C’est le système des semblables dans toute sa beauté et toute sa grandeur. Je m’explique. Ce jeune homme a des flots d’enthousiasme au service des célébrités, d’upe surtout ; il se dessèche à ce métier : rendons-le célèbre à son tour, afin que cet enthousiasme retourne à sa source, et calme ses ardeurs. C’est infaillible. On n’a jamais vu les auteurs s’admirer sincèrement les uns les autres; ils gardent ce sentiment pour eux-mêmes, et se .donnent naturellement la préférence. Leur jette qui voudra la première pierre, je ne me sens pas la force de les en blâmer. D’ailleurs ils sont plus généreux envers les morts, et cela pour deux motifs également judicieux : le premier, c’est qu’ils n’ont pas à redouter le voisinage de leur plume; le second, c’est que l’admiration s’épanche alors sur une tombe, et que ceux qui y reposent ne sont plus en situation d'en profiter.
Donc, plus d’hésitation, plus de doute ; ce qu’il iaijt
à Lucien, l’instrument de sa guérison, le nœud de sa cure, c’est un succès personnel. À ce compte, il est en bonnes mains. 11 faudrait jouer de malheur si, après avoir distribué la gloire à tort et à travers, je ne parvenais pas à en fixer quelques rayons sur la tête d’un ami. Dieu me garde d’un semblable échec ! Il ressemblerait beaucoup à une abdication. Mais que dis-je? Un échec à moi? Moi et un-échec? Voilà deux mots incompatibles. Non, Lucien, je ne vous y exposerai pas. C’est bien le moins que la main qui a fait tant d’illustres vous réserve une place dans le Panthéon de sa composition. Vous y arriverez, soyez-en certain, et cela avec des fanfares plus bruyantes que celles dont retentira un jour la vallée de Josaphat. Je veux que rien n’y manque et que les cuivres soient au grand complet. Vous aurez six bancs de chevaliers soudoyés pour l’acclamation et vingt couronnes de la Régie tombant du cintre. Vous aurez six rappels décernés coup sur coup et quatre évanouissements dans la salle, confiés à des personnes très-bien vêtues. Voilà ce que je vous réserve, Lucien ; dès le premier effort , vous verrez ce que pèse mon bras.
Est-ce là tout? et n’y a-t-il rien à faire? Réfléchissons. Àh ! un point me revient. Mon jeune homme est trop isolé, ai-je dit. Eh bien ! ménageons-lui quelques belles connaissances, entourons-lc de personnes sûres, vigilantes, qui le forment aux belles manières et lui enseignent à se préserver des écueils dont la route est semée. Mais j’y pense. J’ai sous la main le chevalier Rigobert; mettons-le à ses trousses. Voilà un homme à souhait pour initier les gens à l’art de se conduire et
de se tenir ferme sur leurs étriers. Puis, si ce satellite ne suffit pas, nous en trouverons d’autres et des plus plus célestes que l’on puisse voir; par exemple, la chanoinesse Eulalie de Saint-Epinac, qui n’a pas sa pareille pour guérir les peines du cœur.
Voilà mon programme : Lucien est sauvé.
Comment Népomucène est mal payé de ses bienfaits.
Je suivis de point en point le plan que je venais de me tracer et dans l’ordre prévu d’avance. Premier point, un succès pour Lucien. Mais de même qu’à tout civet il faut un lièvre, il faut un ouvrage pour tout succès. Quoique j’eusse bien perfectionné la manière d’en obtenir, je n’étais pas affranchi de cette condition : ma puissance n’allait pas jusque-là. Je pressai donc Lucien pour qu’il se mit en état de paraître devant le public sous une forme ou une autre : le reste me regardait. Le théâtre ou le livre, peu importait; j’avais en mains des moyens variés qui me laissaient une grande marge pour le genre. Je n’excluais rien ; la tragédie s’excluait d’elle-même.
Lucien était un garçon laborieux ; il m’apporta des rames de papier chargé d’écriture. Je les feuilletai ; c’était de l’imitation et pas de premier choix : à son âge ce sentiment domine dans les travaux de l’esprit : le tour originaî, quand il doit venir, ne se déclare qu’après ce premier tribut payé à l’originalité d’autrui. Je
LA COMTESSE DE MAULÉON. 4i
ne fus donc point étonné de trouver, dans cette masse d’essais, de simples variations sur des thèmes connus.
Il y avait un roman, il y avait un drame, conçus et exécutés d’après de vastes proportions ; mon jeune homme n’y ménageait ni le vélin, ni l’encre ; il y avait en outre des ouvrages d’un cadre moins étendu et des ébauches où il s'était délassé la main et dont il faisait peu de cas. Ce fut pourtant à ceci que je m’arrêtai ; il y régnait un certain souflle d’inspiration, du mouvement, de la chaleur et surtout une empreinte personnelle. ‘
Dans ce lot humble et presque dédaigné je fis un choix, et ce choix tomba sur une esquisse informe encore, un projet de comédie à trois personnages dont les situations seules étaient indiquées; peu de chose, mais une donnée neuve sur laquelle je comptais. Avec quelques jours de travail, on pouvait tirer de là un petit acte décent, convenable, spirituel et de nature à affronter impunément les feux de la rampe. Lorsque j'en fis la proposition à Lucien, son amour-propre d’auteur en fut profondément blessé. De ses œuvres complètes, je détachais, quoi? Celle qui lui paraissait le moins digne de cet honneur, une bluette, une pensée jetée au hasard, et j’écartais, je condamnais du même coup des romans et des drames dans lesquels il avait déployé toute sa puissance et répandu la sève d’une laborieuse paternité. Il me fallut verser bien du baume sur cette blessure.
— Lucien, lui dis-je, c’est dans votre intérêt. Croyez-cn un homme qui connaît le théâtre comme The^pis, qui passe pour l’avoir inventé. Avec vos
douze tableaux, nous ferions un plongeon ; avec votre acte unique, modeste, sans fracas, nous allons forcer la vogue et voler à la postérité. C’est un connaisseur qui vous parle ; fiez-vous à lui.
11 céda; il se résigna, et c’était la preuve d’un bon naturel ; il n’avait pas un de ces orgueils intraitables, qui se refusent à de sages conseils. Dès le jour même, il se mit à la besogne, et, deux semaines après, j’avais à ma disposition un manuscrit entouré d’une faveur rose, qui n’attendait plus qu’un directeur accessible et des comédiens bien disposés. C’était mon affaire.
Elle ne marcha qu’au moyen d’efforts vigoureux. Dès la première ouverture, j’essuyai des objections qui, pour tout autre que moi, eussent signifié un refus. Un nom nouveau, qui s’en soucie? On peut s’y résigner, le subir, mais non sans résistance. Aussi me vis-je contraint d’aller de scène en scène et de descendre de degré en degré ici : on me demandait des coupures, là on m’imposait une collaboration. Vingt, fois je lus sur le point d’abandonner des négociations pénibles et de répondre par une guerre ouverte à des procédés auxquels je n'étais point accoutumé. La crainte d’affliger, de décourager Lucien, m’empêcha d’adopter ce parti : j’aimai mieux prendre conseil de son intérêt que de ma dignité. Enfin, grâce à de nouvelles instances, .je parvins à forcer des portes qui no s’étaient point ouvertes du premier abord. Notre comédie fut reçue à l’un des théâtres des boulevards; mais à une condition toutefois, c’est qu’elle s’enrichirait de couplets, exécutés par l’un des auteurs ordinaires du lieu. H fallait en finir ; j’en passai par ce qu’on voulut.
Le pas le plus .difficile était franchi ; nous allions être représentés ; le reste allait de soi ; c’était seulement du plus au moins. 11 s’agissait d’organiser un sucés et j’y suis passé maître; il s’agissait de s’emparer de cette pierre brute et d’en faire un diamant, de conduire le public bon gré mal gré vers un petit acte sans prétention, œuvre d’un auteur inconnu.
Aux yeux du vulgaire, un succès est une œuvre soudaine, et s’il y suppose des préparations, c’est dans la limite des faits ostensibles : bouquets et applaudissements à gages, billets distribués avec discernement. Eh bien ! c’est là le moindre côté des choses, ce que j’abandonne aux novices dans l’art d’enflammer les spectateurs. Mon rôle, à moi, est plus relevé, plus délicat; il se compose de nuances et'de soins tout autres. Une occasion se présentait ; on allait me voir à l’œuvre. L’objet ne répondait pas à l’effort; n’importe, j’avais mon excuse; c’était pour Lucien.
Ma première démarche fut pour la comédienne qui devait jouer notre principal rôle. Tout dépendait d’elle : qu’elle y mît de la mauvaise grâce, de la négligence ou de l’humeur, c’en était fait ; nous tombions dans le fleuve de l’oubli où s’en vont tant de choses, depuis le vaudeville le plus humble jusqu’au plus formidable opéra. Coûte que coûte, il fallait l’entraîner dans notre parti, la pousser aux excès : excès de toilette et excès de zèle ; l’aveugler - sur le mérite de l’ouvrage et le lui faire inaugurer par une robe d’un nouveau goût. Une robe pour un acte? C’était une prodigalité inouïe, et, en désespoir de cause, je me vis contraint de transiger sur le nombre des volants. Mais le
point capital était emporté. Dès qu’une comédienne s’est mise en dépense à l’occasion d’une pièce, elle y ■est enchaînée: c’est une complicité, Une solidarité, une adoption. Une robe? Quoi de plus souverain ! Ne faut-il pas rentrer dans ses frais, et la montrer trente fois de suite?
Sûr des acteurs, il me restait à désarmer et à séduire la critique, ltien de plus aisé; le feuilleton est bon prince, sa férule frappe souvent à côté. Et d'abord, j ’eus la précaution d’agir sur lui par des bruits de foyer qui venaient on ne sait d’où et dont personne n’essayait de se défendre.
De vingt côtés on parlait d’un ouvrage nouveau destiné à opérer une révolution dans l’art. L’auteur était un jeune homme , disait-on, inconnu encore, qui arrivait des contrées du midi avec un portefeuille encombré de productions originales. Il consentait à en détacher une page, une seule, la plus timide et la plus discrète, une simple fleur choisie dans un volumineux bouquet. A l’appui, on citait le titre de la pièce et l’heureux théâtre qui en aurait les primeurs; mais le nom du provincial de génie demeurait enveloppé des limbes de l’incognito et voué au plus impénétrable mystère. L’esprit humain est accessible aux bibles; celle-ci eut un grand succès et trouva des échos obligeants.
Je ne m’en tins pas là; aux séductions publiques je voulus ajouter les séductions personnelles. J’allai voir les principaux dispensateurs de l’éloge et du blâme, ceux qui, à leur gré, portent les ouvrages au firmament ou les précipitent dans les catacombes. Pour les aborder.
je n’avais qu’un moyen, qu’une note; mais elle leur causait à tous un égal enchantement :
— L’auteur est de votre école, disais-je au premier.
— L’auteur s’est inspiré de vos procédés, disais— je au second.
Ou bien, par une variante dont j’aurais pu me dispenser et que je livrais en surcroît, j’ajoutais :
— L’auteur tient surtout à vous, comme à l’organe le plus écouté de l’opinion : celle des autres ne lui importe guère.
Notez que je disais cela à tous, sans aucune espèce d’exception; il ne faut faire en ce monde ni des mécontents, ni des jaloux.
C’est sur un terrain ainsi préparé que l’épreuve devait avoir lieu : des comédiens montés au plus haut diapason, un public favorablement prévenu, des critiques séduits ou enchaînés. J’avais réservé, pour le jour même de la représentation, trois ou quatre anecdotes pleines de détails touchants et où le jeune auteur brillait d’un vernis romanesque. Lancées avecart, elles eurent un grand effet; on les répéta à l’envi dans les loges et dans les balcons. D’ailleurs, rien ne manquait aux préparatifs; toutes les précautions étaient prises, les plus raffinées comme les plus vulgaires, les rôles distribués, les instructions données de bouche en bouche. C’est là-dessus que la toile se leva.
Le résultat fut tel que je l’avais prévu : le sort ne trahit jamais des dispositions bien prises. Lucien obtint un beau, un grand succès; par une pudeur d'enfant, il n’y assistait pas, et ce fut moi qui lui en portai la nouvelle. 11 la reçut avec des airs dégagés; mais un trem-
blement nerveux démentait ces dehors stoïques. Ce fut bien pis encore lorsque, trois jours après, les feuilletons de théâtre commencèrent leur concert accoutumé. Du plus grand jusqu’au plus petit, il y eut unanimité et, pour ainsi dire, assaut de louanges. Les plus discrets faisaient de Lucien une étoile qui se levait dans le firmament de l’art; d’autres, poussant l’image plus loin, allaient jusqu’à y voir un soleil nouveau. Il en est qui, à propos de sa comédie, trouvèrent le moyen de parler de Kant et de Hegel, tandis que*lcs érudits et les diserts se contentaient de rappeler le sage Ménandre et les succès qu’il obtint sur le théâtre grec. Mais là, où tous étaient d’accord et marchaient avec un remarquable ensemble, c’est dans le récit des anecdotes sorties de mon imagination et que j’avais su répandre avec mon tact habituel. En fait d’amorces, le feuilleton de théâtre n’est pas regardant; il se prend à toutes. Cette fois, pas un n’y avait manqué. Mes petits contes bleus étaient reproduits àl’envi, et chacun d’eux y avaitépuisé les couleurs de sa palette.
Je m’attendais à trouver Lucien dans le ravissement ; jamais on n'avait fait plus bel accueil à un début ni répandu plus de fleurs à ce sujet. J étais radieux d’avoir pu mettre un si éclatant triomphe aux pieds d’un protégé, et je comptais sur une explosion de reconnaissance. Quelle fut ma surprise lorsque je le vis entrer chez moi la tête basse, l’œil éteint, le front rembruni, comme s’il eût porté le deuil d’une illusion.
— Lucien, lui dis-je, d’où vient cet air morne, et que vous est-il arrivé ?
— Ce qui m’est arrivé, répondit-il d’un ton sépul—
cral : vous le savez bien. Me voici la fable de Paris. Oh ! les journaux ! les journaux !
— Eh bien ! quoi ? Ne vous traitent-ils pas assez chaudement ? Peste ! vous seriez difficile t Toutes les musiques du feuilleton, et Dieu sait si la grosse caisse a donné 1
— C’est cela, la grosse caisse ) Vous l’avez dit, mon cousin; la grosse caisse, comme en foire, et c’est moi qui suis sur les tréteaux.
— Enfant, vous êtes bien du Lot ! On vous soigne trop alors ! On fait trop de Irais pour vous ! On brûle trop de poudre ! On tire trop de pétards 1 Et c’est là cq qui vous afflige, cœur primitif ?
— A bon droit, mon cousin. Il y a un point où la louange ressemble à de l’ironie; ces gens-là y sont arrivés : ils me bernent.
— Oh ! que vous êtes du Lot ! Mais que vous faudrait-il, à ce compte? De la gloire à huis-clos, sans colophane et avec des sourdines! Voilà un singulier goût.
— Singulier ou non, c’est le mien, répliqua le jeune homme un peu piqué.
— Vraiment I repris-je en me piquant à mon tour. Àh ! c’est ainsi que vous le prenez ? Eh bien ! Lucien, écoutez-moi. Dans quel dessein êtes- vous venu à Paris? Est-ce pour y réussir, oui ou non ?
— Pour réussir, mon cousin; mais pas à tout prix.
— Ce n’est pas répondre. Quand on veut réussir, on y met le prix qu’il faut. Sachez alors une chose. Monsieur; c’est qu’il n’y a pas vingt moyens de réussir ici; il n’y en a que deux, oui, deux, aux yeux des hommes du métier et des hommes de l’art. Le premier consiste
à être assassiné d’éloges, le second à être abreuvé d’outrages. Porté aux nues ou abîmé, c’est à choisir ; hors de là on n’arrive pas, on se traîne. Or, où en êtes-vous? En pleine apothéose, à l’état de demi-dieu, Vous voilà bien à plaindre. Pourtant, ne vous gênez pas, mon cher; aimez-Vous mieux qu’on suive la marche opposée ? Le miel ne vous va pas , on vous abreuvera d'absinthe. J’attends vos ordres, parlez.
— Vous raillez, mon cousin.
— Non, Lucien, je ne raille pas ; mais je m’effraie de vos vertus. Ne soyez pas tant du Lot, et tout ira bien.
J’eus beau le prendre sur tous les tons, recourir au sentiment, user de la raison et du sarcasme, je ne parvins pas à ramener mon jeune homme et à le délivrer de ses lubies. Il sortit en proie à une mauvaise humeur mal déguisée. Quand je me trouvai seul, j'éclatai :
— Impayable, m’écriai— je, impayable ! Et amusant 1 Et nouveau ! Et inouï ! Mettez-vous donc en frais, voilà comme on vous indemnise. Elle est curieuse, la monnaie. Etmoi qui espérais le guérir î Guérir un homme qui ne prend pas la louange au sérieux ! Que dis— je, un homme ! il n’y a rien d’humain dans ce garçonlà ; il est fait au rebours de la nature ; c’est un Scythe, un Troglodyte, un sac à scrupules, un nid à préjugés. Décidément, il faut que je lui détache le chevalier Ri— gobert.
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Où l’on fait connaissance avec un personnage nouveau. — L’art de soigner sa propre renommée.
Avez-vous connu le chevalier Rigobert ? Que vous l’ayez connu ou non, il n’est pas sans intérêt d'ajouter quelques traits à sa figure. Parlons-en donc et sachons ce qu’il est. Je suis son ami, peut-être l’êtes-vous. Nous avons qualité pour en dire tout le mal du monde.
Pourquoi se nommait-il Rigobert? Je l’ignore; cette infirmité date sans doute de son berceau ; mais ce que je sais pertinemment, c’est le motif spécieux dont il se prévalut pour s’intituler chevalier. Ne fouillez pas les nobiliaires ; la recherche serait sans objet. Les Rigobert ne remontent point aux croisades; ils ne sont point chevaliers au même titre que Rayard. A vrai dire, il n’y a eu, dans le cours des âges, qu’un chevalier Rigobert, et voici l’origine de sa dignité :
R fut un temps où, pour donner à la fête du chef de l'État, tout l’éclat dont elle est susceptible, le gouvernement faisait la commande de quelques vaudevilles de circonstance avec des refrains comme ceux-ci :
Célébrons notre souverain ;
Son nom est gravé sur l'airain !
Ou bien :
Chantons, chantons notre bon roi ;
Il a nos cœurs et notre foi.
Ou enfin :
Vive, vive notre monarque!
Qu’il soit respecté de la Parque.
Et vingt autres de la même force et du même goût. Les ordonnateurs de ces réjouissances n’étaient ni fort experts, ni très— rigoureux ; ils prenaient livraison des objets sans y trop regarder, et se bornaient à comprendre les couplets dans les frais généraux de l’anniversaire au même titre que les feux d’artifice et les lampions officiels. Tant pour le suif, tant pour la poésie : c’était un compte en peu d’articles et des plus faciles à régler.
Rigobert entra dans les lettres par cette porte favorisée. 11 débarquait alors du coche avec plus de santé que de crédit, plus d’espérances que de capitaux, jeune mais pétri de ruse, grêle mais insinuant. S’il était dépourvu, il avait tout ce qui aide à se pourvoir, les articulations souples, l’odorat exerce, l’oeil du lynx , les jambes du cerf, le tact délicat, l’oreille fine ; autant d’organes parfaits mis au service d’un esprit ingénieux. Aussi Rigobert ne les laissa-t-il pas longtemps sans emploi : d’un premier flair, il alla vers le vaudeville de circonstance, et le força à l’aide de son jarret. Admis à composer en quatrième un de ces produits de l’esprit humain, il s’en fit un titre à la reconnaissance du gouvernement, et ne lui accorda point de trêve qu’on ne l’eut décoré de la croix de la Légion d’honneur. Pour obtenir cet insigne, il n’invoquait qu’un motif, un seul : mais ce motif était péremptoire. Ses trois collabora—
teurs l’avaient. Que vous semble du syllogisme ? Étaitil possible <f y résister ? Le gouvernement ne l’essaya pas ; il conquit son repos en s’exécutant et expédia une étoile des braves à la destination de Rigobert. Celui-ci prêta le serment, reçut l’accolade avec les formes inhérentes à l’institution, et, depuis lors, par une inversion légitime et naturelle, il devint le chevalier Rigobert , premier de ce nom et privé du droit de le transmettre.
Dès le début, notre chevalier fit ainsi pressentir ce qu’il serait, ne dédaignant rien, sachant tirer beaucoup de peu, et exprimant jusqu’au moindre suc des objets. Tout ce qui peut s’obtenir à force de tact, il l’obtint : tout'ce que procure la persévérance , il l’eut. Quelle vie remplie que la sienne, et comme tout y était calculé pour l’effet ! Jamais en deçà ni au delà des choses, il connaissait la mesure exacte de ce qui profite et do ce qui convient, ne négligeait pas une démarche utile et savait la faire à propos, se montrait touché d’un service et ne s’affectait pas d’un refus, possédait enfin l’art difficile d’être pressant jusqu’à la limite de l’importunité. Que d’intelligence dépensée de la sorte 1 que de ménagements ! que d’attentions t 11 y eut des moments où Rigobert poussa la politesse jusqu’au génie, et, s’il a conquis la gloire , on peut dire que c’est à coups de chapeau.
Le grand souci du chevalier était qu’on ne le négligeât : par suite il y tenait la main et d’une façon trèsserrée. Ses titres ne se défendaient pas seuls contre l’oubli ; ils étaient ou d’une essence âubtile qui s’évaporait à l’air ou d’une matière trop fragile pour supporter de brusques mouvements. Aussi ne s’en remet-
tait-il à personne du soin de les rappeler au souvenir , de leur donner du relief, de les faire-valoir, de leur ménager un retour de fortune. Là, où il ne pouvait agir par lui-même, il confiait cette tâche à des amis sûrs, ou domptait les indifférents par des préparations savantes.
A aucun prix, il n’eût rien livré au hasard. Au fond de ses poches , comme approvisionnement habituel , reposaient de petites notes où son nom se glissait sous un prétexte quelconque, et à l’aide du tour le plus ingénu, et sa félicité était grande lorsqu’il avait pu en faire arriver quelqu’uhe aux honneurs delà publicité.
La publicité ! voilà l’idole de Rigobert , l’aliment, la flamme de sa vie ; il ne vécut que du bruit qu’il menait et employa toute sa puissance à en mener le plus possible. Il avait fait une étude approfondie de la manière dont les noms se créent et se détruisent, eX des procédés à l’aide desquels on les élève et on les maintient. Mille traits de lui courent le monde, et dans le nombre de prodigieux. Là où il avait ses coudées franches et des habitudes de familiarité , plus d’une fois on le vit accourir, et à peine entré :
— Eh quoi ! rien, rien, rien sur moi, rien sur mes livres ? s’écriait-il. Depuis trois semaines , rien ! Pas une ligne d’impression, pas même F aumône d’un petit mot. Yivons-nous au Mogol ?
D’autres fois, il prenait à part l'homme influent de la rédaction , et d’un ton mélancolique et attendri :
— Que vous ai-je fait , mon ami ? lui disait-il.
— A moi ? rien, chevalier, rien que je sache.
— Mais si , mais si, je vous ai fait quelque chose , poursuivait-il. Voyons, dites-moi ce que c’est. Je me
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mets à vos pieds. Je vous offre d’avance toutes réparations que vous exigerez. Parlez.
— Des réparations, chevalier, à quoi bon, puisqu’il n’y a point de grief ?
— Encore? Vous êtes donc implacable. Mais si vous n’avez pas de grief , pourquoi m’attaquez-vous avec tant d’acharnement ?
— Moi ! vous attaquer ? voici deux ans que je n'ai pas dit un mot de vous ?
— r C’est cela, et tous les jours vous parlez de X..., qui est mon concurrent. Puis, vous dites que vous ne m’en voulez pas, hypocrite !
En d’autres circonstances, ce n’était plus aux rédacteurs principaux que s’adressait la chevalier Rigobert, mais aux écrivains d’aventure :
— .Mes petits, leur disait-il, quand vous aurez sous la plume une nomenclature de noms importants, n’omettez pas de m’y fourrer. Qu’est-ce que ça vous coûte ? Quelques gouttes d’encre. Moi, ça me flatte , j'aime la grande compagnie. D’ailleurs, c’est ma place, mes petits ; quelque part qu’on me mette, je n’y gâte rien. Allez de confiance.
Voilà par quels moyens Rigobert tenait la renommée en haleine et l’obligeait à s’occuper de lui. Encore n’était-ce là qu’une portion de ses ressources, et savait-il se ménager ailleurs des points d’appui. Se formait-il , par exemple , dans quelque officine des lettres , un groupe d’amis, enrôlés sous la bannière de l’admiration mutuelle ? il accourait des premiers, offrait son bras et prodiguait l’encens , afin qu’on lui en rendît quelque dose. Apercevait-il un de ces hommes qui dominent
par la position et disposent à leur gré de la louange ou du blâme ? A l’instant, il se glissait parmi les familiers, briguait l’honneur d’assister au petit lever, et ne manquait pas de faire nombre au cortège. Sur aucun point, en aucun détail, on ne l’eût trouvé en défaut : lui, s’oublier? il y courait trop de risques.
C’est ainsi que Rigobert parvint â se faire une de ces réputations, élevées sous cloche, qui vivent d'artifice et ne s’épanouissent jamais. Il n’y épargna ni le terreau, ni l’engrais, ni les paillassons, ni les châssis; jamais culture nefutplus perfectionnée. Il fallait préserver cette malheureuse plante des atteintes de l’atmosphère, d’un air trop vif ou d’un soleil trop ardent, lui mesurer l’eau, la délivrer des insectes jaloux, en suivre et eu régler la température. Tout autre y eût renoncé ; le résultat n’était pas à la hauteur de l’effort, et le produit ne couvrait pas la dépense; mais le chevalier ne faisait pas de tels calculs ou peut-être se rattrapait-il sur autre chose.
Maintenant, vous connaissez Rigobert. Je viens de vous le décrire sans voile et dans l’état où se trouvait notre premier père avant qu’il eût goûté, au fruit interdit. Au fond, Lucien n’avait qu’â gagner à son contact. Le chevalier savait mieux que personne ce qu’est la coupe de la notoriété et à quel prix on y plonge les lèvres ; c’était d’un bon exemple pour mon enfant du Lot qui la repoussait avec dédain et en trouvait le breuvage amer. D’ailleurs, Rigobert était répandu, il avait ses entrées partout, fréquentait le monde et les théâtres, et pouvait servir avantageusement de chaperon. Quoi que j’en eusse, il m’était impossible d’être toujours avec. Lucien : j’avais des affaires, j’avais des devoirs : mes
So
journées étaient souvent prises. Force était donc de me faire suppléer près de mon élève; et quel meilleur suppléant pouvais-je choisir?
Un événement imprévu. — Récit de Rigobert pour faire suite à celui de Théramène.
J’avais été l’un des instruments de la lortune du chevalier Rigobert, et il n’était pas dans une situation où l’ingratitude lui fût permise. Dès que je lui eus expliqué le service quo j’attendais de lui, il s’exécuta avec beaucoup de bonne grâce et un empressement plein de goût. Je lui dis ce qu’était Lucien, d’où il venait, quel intérêt je prenais à sa réussite ; je ne lui cachai rien des travors du jeune homme et des préjugés dont il était imbu. Lorsque j’en vins à la scène où il m’avait si mal payé de mes soins, Rigobert se refusa à y croire; il n’admettait pas qu’un être organisé pût être insensible à l’éloge, à moins d’uir commencement de dépravation. Cette circonstance l’inquiéta même au point de lui inspirer des doutes sur l’état d’un cerveau où se manifestaient de pareils écarts ; il me fallut le rassurer.
— Que voulez-vous? lui dis-je. C’est un ours de nos montagnes !
— A la bonne heure, répliqua-t-il. Si ce n’est que cela, je m’en charge; j’en ai muselé de plus terribles que lui.
Dès ce jour, Lucien fut livré au chevalier; je les »
abouchai dans un dîner où coulèrent des vins choisis, et la connaissance fut bientôt faite. Rigobert n’avait exercé dans sa vie qu’une industrie sérieuse, celle de séduire et de s’insinuer : c’était pour lui une seconde nature. Il plut à Lucien, et Lucien lui plut; au bout de quelques jours ils étaient inséparables. Il me sembla même que le chevalier y mettait beaucoup du sien; au début ce n’était qu’une politesse exquise, ensuite ce fut un goût très-vif. Sous un prétexte ou l’autre, il attirait Mérinval chez lui, et l’y gardait pendant de longues heures. Que faisaient-ils ensemble? Je le sus par la suite, et reconnus mon Rigobert. Sur la lecture de quelques essais, il avait découvert dans notre jeune homme une certaine veine de talent, et trouvait commode et avantageux de la faire dériver à son profit. Au début il y mit de la discrétion, et ne lui confia que des retouohes; plus tard il l’employa pour des travaux étendus, des chapitres de romans, des scènes de comédie. A cela double profit; il s’y reposait la main et s’y rajeunissait le style. Je fermai les yeux sur cette petite exploitation, consommée à huis-clos. D’ailleurs, aurais-je été fondé à m’en plaindre? J’avais imposé une corvée au chevalier : il se payait de ses mains.
Les choses durèrent ainsi pendant quelques semaines sans qu’il survînt aucun accident nouveau. Depuis que j’avais livré Lucien à Rigobert, je le voyais moins souvent; celui-ci le tenait en chartre privée et semblait ne plus vouloir le céder à personne. De son côté, Lucien prenait goût à la vie nouvelle où le chevalier l’initiait. Rs allaient ensemble au théâtre, dans les foyers, dans les réunions d’artistes, et, au contact de ce monde.
à ce spectacle bruyant et original, le jeune homme pouvait à peine suffire aux sensations qui venaient l’assaillir. Qui n’eut cru, à le voir au milieu d’un tel tourbillon, que sa pensée était désormais distraite îles rêves de son adolescence? Hélas ! je fus bientôt détrompé. Un soir, à une heure déjà avancée, je vis pénétrer chez moi un homme à l’état d’ouragan, cheveux hérissés, vêtements en désordre, cravate en désarroi. C’était le chevalier Rigobert; jamais je ne l’avais envisagé sous un pareil aspect, et il n’y gagnait pas. A peine entré, il se précipita dans un grand fauteuil où il eut à peine la force de fournir à ses poumons l’air et le calme dont ils avaient besoin, et à essuyer son front et ses joues inondés de sueur.
— Je vous avais bien dit qu’il était fou ! s’écria-t-il lorsqu’il put exhaler quelques paroles.
— Fou! qui donc est fou? répondis— je. Serait-ce vous, par hasard? Vous en avez singulièrement la mine, chevalier ! Forcer ainsi les portes des gens, à ces heures !
— Parbleu, il le fallait bien, reprit Rigobert avec une vivacité qui ne lui était point ordinaire, puisqu’il est fou !
— Encore ! Mais qui donc? m’écriai -je.
— Et qui voulez-vous que ce soit? répli* pia-t-il sur le même ton. Votre Lucien. J’en ai toujours eu le soupçon; ce soir, j’en ai eu la preuve.
J’en avais assez entendu; le nom qu’il venait de prononcer m’imprima une telle secousse, qu’à l’instant même je me trouvai debout et la main sur le bouton de la porte.
— Lucien, dites-vous? Estr-ce bien Lucien? Il lui est donc arrivé quelque chose? Et vous ne vous expliquez pas sur-le-champ? et vous vous asseyez? et vous restez là immobile? Mais venez donc. Monsieur, venez donc : allons vers lui !
Malgré la véhémence de mon geste et de mes paroles, le chevalier ne s’ébranlait pas; il semblait scellé sur son fauteuil.
— Ouf! répliqua-t-il. Aller vers lui, c’est facile à dire; domicz-moi d’autres jambes, alors. D’ailleurs, où aller?
— Où il est. Voyons, chevalier, debout; toute minute compte dans ce cas.
Il fit un effort pour se lever et n’y put parvenir. L’impatience me gagnait; j’allais user de violence.
— Rigobert, m’écriai-je, vous m’exaspérez.
— Est-ce ma faute, Népomucéne? répliqua-t-il. Vous venez de me dire : Allons où il est; eh! bien ! moi, je vous demande à mon tour : Où est-il?
— Vous ne le savez donc pas, chevalier?
— Eh ! si je le savais, serais-je ici?
Sa figure avait, à l’appui de ces mots, une telle expression de détresse et de chagrin, que j’en fus à la fois touché et adouci.
— Mais parlez donc alors, parlez, Rigobert, lui disje d’un ton affectueux.
— J’y ferai mon possible, Népomucènc; mais excusez-moi si le souffle ne me sert pas comme je le voudrais. Je suis anéanti; j’ai la voix dans les talons.
— A votre aise, lui dis-je, et abrégez, chevalier.
— Voici le fait, reprit-il. Nous étions à la Comédie-
Française; on y donnait Molière et un drame nouveau. De bons acteurs, de bonnes pièces, un spectacle à souhait pour Lucien. Vous pouvez vous en remettre à moi sur ce point; je n’en choisis pas d’autres.
— De grâce, point de détails.
— C’est juste, au plus pressé; vous avez raison. Nous étions donc à la Comédie-Française, moi, fort attentif et mon jeune compagnon aussi, tant que dura le drame. 11 ne quittait pas la scène des yeux et semblait prendre un goût infini à l’action qui se déroulait devant lui.
— Mon Dieu I que d’inutilités 1 m’écriai-je. Mais marchez donc, Rigobert !
— Je marche, poursuivit-il. Ainsi, tant que dura le drame, rien : le jeune homme me parut sain d’esprit autant que de corps. Point de mauvais signes; rien qui trahît le moindre désordre. C’est seulement au milieu de la comédie que le mal se déclara.
— Quel mal, chevalier? Vous parlez par énigmes.
— Ah! quel mal? le sais-je, moi? Le fait est que, dès que cela le prit, il n’y eut plus moyen de tenir à côté de lui. 11 s’agitait sur son banc comme une anguille; au lieu de porter son attention vers la scène, il tenait l’œil fixé sur les loges, me labourait les flancs de coups de coude et me poursuivait de piétinements obstinés. Je l’interrogeai; il ne me répondit pas. Je lui pressai doucement la main ; il ne bougea pas plus que s’il eût été frappé d’insensibilité. Faut-il maintenant tout vous dire, Népomucène?
— Sans doute, Rigobert, et rapidement. Dieu t que vous me faites souffrir !
— C’est que c’est bien cruel pour ceux qui, comme nous, aiment ce jeune homme !
— Mais finissez-en donc, malheureux f
— Eh bien! voici. Après avoir continué ce manège pendant quelques minutes, votre Lucien eut la déplorable idée de se tourner vers son voisin de gauche, avec lequel il échangea quelques gestes et quelques mots. Je ne puis dire ce que c’était, mais ils eurent l’effet du salpêtre. Tout à coup je le vis s’élancer de banc en banc, sur les têtes, sur les épaules des spectateurs, au milieu des imprécations et des sévices de ceux dont il foulait les membres. Ce fut une esclandre universelle. — C’est un fou, disait-on d’un côté. — C’est un malfaiteur, disait-on de l’autre. — La police ! la police! s’écriait-on de toutes parts. Cet appel ne fut pas vain; quelques secondes après, je vis paraître aux issues les représentants de cette institution, et, autant que je pus l’apercevoir, il s’engagea sur ce point une lutte des plus vives. J’essayai d’intervenir ; mais , quand j’arrivai, tout avait disparu, force armée et criminel. C’est ainsi ,• Népomucène , que votre jeune homme s’est échappé de mes mains.
— Et c’est là tout? Et vous ne savez pas où on l’a emmené?
— Ah ! mon Dieu ! à Charenton peut-être ; on le disait dans les groupes, et, à vrai dire, c’est le seul < logement qui lui convienne désormais.
J’avais pris mon chapeau et me préparais à sortir, -lorsqu'un nouveau personnage força les portes de la chambre.
C’était Lucien en personne; son œil était radieux,
LA COMTESSE DE MAüLÉON. 6i
sa lèvre frémissante , sa physionomie trahissait les ivresses de son cœur.
— Je l’ai vue, mon cousin, je l’ai vue! s’écria-t-il. Tout s’expliquait; mon pétulant jeune homme venait de tomber dans le piège mythologique que je redoutais pour lui : il s’était heurté aux écueils de la sirène.
Un commencement d’incendie. — Où Népomucène se coiffe du casque de pompier.
Lorsque Rigobert vit entrer un homme dont il croyait le cerveau endommagé, son premier mouvement fut dicté par une visible prudence. Il quitta le fauteuil où il reposait ses membres endoloris, gagna l’un des coins de l’appartement, et s’y tint sur la défensive. Dans sa pensée, Lucien n’avait plus qu’une fonction à remplir ici-bas, c’était de soumettre à un traitement, et d’exposer à des douches quotidiennes un timbre notoirement fêlé. z
Ce que j’avais tant redouté venait de s’accomplir; mes précautions avaient été vaines. Il y a des destinées écrites dans les cieux; rien n’en change le cours; celle de Lucien était du nombre. Coup sur coup, il avait reçu deux de ces commotions qui jettent une âme hors des voies, et en ébranlent les ressorts. Dans le Quercy, c’était un livre; à Paris, c’était l’auteur. Dans l’un et l’autre cas, on pouvait reconnaître la main de la fata-
lité. Nous étions emportés vers l’irrésistible. Mais comment ? mais par quels moyens ? J’en ignorais encore le détail. Que s’était-il passé au théâtre? Rigobertn’y avait rien compris; Lucien seul en possédait le secret. Depuis qu’il était entré, je l’observais. 11 ne s’était point assis, il allait et venait dans la chambre par un élan machinal, et comme pour mettre l’activité de son corps en rapport avec l’activité de sa pensée. Par intervalles, il lui échappait quelques mots confus, quelques propos entrecoupés, et c’est tout au plus s’il s’apercevait de notre présence. Rigobert en tirait de nouvelles preuves à l’appui de ses opinions, et s’efforçait de multiplier les obstacles entre lui et ce possédé.
Cependant, j’avais un intérêt très-réel à savoir ce qui s’était passé ; et comme Lucien n’y arrivait pas de luimême, je le mis sur la voie :
— Ah ! vous l’avez vue, lui dis-je ; eh bien?
Cet appel suffit; j’avais touché la corde sensible. Lucien s’arrêta, et, se tournant vers moi :
— Une merveille, mon cousin, une merveille ! s’écria-t-il à plusieurs reprises. Bien au-dessus de mon rêve, au-dessus de ce qu’on peut imaginer. La majesté, la grandeur, la grâce, la simplicité même 1
— Et vous l’avez reconnue au premier abord? ajour tai-je pour le conduire où je voulais l’amener.
— Je l’aurais reconnue entre mille, répondit-il avec une exaltation qui allait croissant ; entre cent mille, entre un million. Est-ce qu’il y a deux créatures comme elle dans l’univers? Oh ! oui, je l’ai reconnue. N’a-t-elle pas l’aigrette de flamme sur le front ?
— Et l’on voudrait que cet homme ne fût pas fou !
se dit Rigobert en redoublant de précautions, et augmentant, le plus qu’il le pouvait, la garantie des distances.
— Mon cousin, reprit Lucien, vous allez me demander comment je l’ai reconnue? Mon Dieu, sans effort, tout naturellement. Figurez-vous qu’à peine arrivé au théâtre, j’ai éprouvé un tressaillement au cœur : elle n’y était pourtant pas encore ; mais je sentais qu’elle n’était pas loin. Vingt lois déjà, depuis que je suis ici, j’ai eu des avertissements pareils. Vous appellerez cela comme vous voudrez, des visions, des folies; je ne m’en défendrai pas. Ce qui est certain, c’est qu’à l’instant même je fixai les yeux sur une loge, et je me dis : c’est là qu’elle viendra. Et elle n’y a pas manqué ; une heure après, elle entrait dans la loge que je m’étais désignée.
Rigobert ne se croyait plus en sûreté ; il cherchait, par une manœuvre savante, à se rapprocher de la porte-: je déjouai cette combinaison en y adossant mon fauteuil.
— Vraiment? dis-je à Lucien.
— Vous pouvez m’en croire ; pour les cœuVs touchés, il y a un sentiment de plus : ils devinent. Sans cela, aurais-je tourné la tète de son côté quand elle entra dans la salle ? Quel moment ! 11 suffirait pour remplir ma vie. J 'avais bien eu moi cette image, siège de toutes les perfections, ce regard où éclate la puissance, ces airs, ce port de déesse, ce diadème de cheveux blonds dont aucune autre tète ne supporterait le poids ; mais il manquait à cette apparition de mes rêves les grâces du geste et le prestige du mouvement. Enfin, je l’avais
devant moi, complète, animée, vivante ; je n’en pouvais détacher mes yeux, et il m’eût semblé doux de mourir au fort de cette extase. Le croiriez-vous? Il ne rrie vint pas d’abord dans la pensée de m’informer de son nom; vrai, je n’v songeai point : mon cœur l’avait nommée, cela me suffisait, j’étais persuadé qu’il ne me trompait pas.
— Et si vous étiez le jouet d’une méprise? lui dis-je en adoptant cet espoir.
— Impossible ; rien de plus sûr que mes pressentiments. D’ailleurs, j’ai pu me convaincre qu’ils étaient fondés. Quand elle se leva pour sortir, il se fit en moi un brusque réveil; je me sentis inondé d’angoisse. 11 me sembla quelle m’échappait, et qu’après la lumière la plus vive, j’allais retomber dans la plus profonde nuit. Le désespoir me gagna; au prix de ma vie, j’aurais voulu ressaisir les heures envolées. Cependant ce départ occasionnait quelque bruit, et les yeux des spectateurs s’étaient portés vers la loge. On en causait dans mon voisinage; j’écoutai — La comtesse de Mauléon, dit une voix. C’était le nom ({ue j’attendais; il agit sur moi comme un aiguillon. Par un impétueux élan, et sans savoir où je posais le pied, je me précipitai hors de la salle; je voulais la voir de près, lui parler, la suivre, m’attacher à ses pas. Ma marche était brusque et soulevait des réclamations : je les bravai; on essaya de m’arrêter, je me dégageai de vive force. Une fois libre, je courus vers les issues du théâtre en jetant de tous côtés des regards éperdus. Hélas! j’arrivai trop tard : elle était loin; sa voiture disparaissait dans les profondeurs de la rue. Je me sentis défaillir; un voile descen-
dait sur mes yeux, et mon cœur battait comme s’il eût voulu briser son enveloppe.
En prononçant ces mots, la voix de Lucien avait faibli, il paraissait à bout de ses forces; la chaleur du récit et les émotions qu’il réveillait l’avaient vaincu. 11 s’assit et inclina son front dans ses mains.
— S’il n’est pas fou, il est bien malade, se dit le chevalier Rigohert.
Je donnai quelques soins à cet écervelé; la crise était légère, elle céda promptement; mais le vrai mal se trouvait ailleurs, mal enraciné et d’une cure bien plus difficile.
— Lucien, lui dis-je, vous le voyez, votre, santé s'altère déjà, votre esprit aussi ; vous perdez l’une et l’autre à ce manège. Vous êtes sur la route d’une grande passion ; croyez-en une voix amie, arrêtez-vous à temps. Les grandes passions n’alimentent pas la vie, elles la consument.
J’aurais pu parler longtemps et multiplier les images, Lucien n’écoutait pas; il préférait nourrir sa pensée d’objets plus appropriés à ses goûts. Je revins à la charge :
— Mon ami, repris-je, où peut vous conduire un pareil penchant? Rebuté, c’est un échec et une douleur pour vous ; accueilli, c’est cent fois pire encore. Lfsez l’histoire ; il y a profit à se meubler l’esprit de ses leçons.
— Soit, répondit-il machinalement.
— Eh bien ! l’histoire vous dira où conduisent les amours avec des femmes illustres. Prenez Sapho, par exemple; c’est une lyre qui peut s’avouer. Comment a-
66 LA COMTESSE DE MAüLÉOy.
t-elle tourné? L’univers le sait et vous aussi. Maintenant parlez, mon jeune ami . Vous plaira-t-il de rencontrer une chance semblable, de pousser une créature sensible au désespoir, et cela à un tel degré, qu’elle en vint à se précipiter dans les flots d’une hauteur de deux cents mètres et son instrument à la main ? Auriez-vous du goût pour de telles aventures ? Permettez-moi d’en douter 1 et de mieux augurer de vos sentiments.
— Je vous en remercie, mon cousin, répondit-il en souriant.
Je le déridais, je maîtrisais son attention; il en va toujours ainsi quand on se place sur le terrain de l’antiquité.
— A un autre exemple, Lucien, et dans un genre opposé. Laure et Pétrarque ! Voilà des noms à recettes ; voilà des amours à succès et qui ont tenu longtemps l’affiche. Eh bien ! je ne vous souhaite pas de ces honneurs : il y a beaucoup à en rabattre. D’abord, je me méfie des compositeurs de sonnets ; on se déjette à cet exercice. Ensuite, voyons ; il y a des signes qui ne trompent point. Pétrarque fut, dit-on, un mortel parfaitement heureux, soit ; mais alors pourquoi frottaitil si obstinément les cordes de sa guitare? On a beau dire, ce n’est point l’attitude d’un être favorisé ? De la guitare à perpétuité I Connue si les femmes se contentaient de cela 1 Ainsi, Lucien, même dans cet exemple de choix, vous ne trouvez pas un grand encouragement à poursuivre t
— En effet, dit-il, comme enchaîné de plus en plus par mes raisonnements.
Je continuai:
— Troisième exemple, dis-je. Héloïse ne vous
effarouchez pas, Lucien, je ne pousserai pas les choses trop loin. J’ai dit : Héloïse; le mot suffit, il a son éloquence. Je glisse donc. Mais ce qui s’est vu peut se voir ; c’est à vous de juger si vous voulez en courir le risque. Non? Eh bien! alors,' j’en reviens à mon refrain point d»’ amours avec des femmes illustres ; ils portent malheur. Que s’y attache-t-il dans le cours des siècles ? A Des misères de toutes sortes, exils, proscriptions, plongeons dans la mer, excès (je guitare et le reste.
Je m’arrêtai sur ces mots, croyant ma cause gagnée. Mes allusions, empruntées aux âges historiques, avaient ramené la sérénité sur le front de Lucien; il riait et me semblait désarmé. Rigobert le crut comme moi ; il sortit du camp où il s’était retranché et se relâcha de ses moyens de défense. Hélas ! ce retour dura peu, cette sécurité ne fut qu’un éclair. Lucien retomba de nouveau dans sa rêverie ; il n’en sortit que pour me pren- ,dre les mains, et, exerçant sur elles une pression convulsive :
— Mon cousin, mon excellent cousin, accordcz-moi une grâce, une seule ! me dit-il.
— Vingt plutôt, mon garçon, lui répondis-je avec douceur; parlez.
— Votre promesse que vous ne me la refuserez pas, cette grâce ! dit-il en insistant, et l’œil en feu.
— A quoi bon ! répliquai-je, inquiet de son état. Vous ai-je jamais rien refusé ? Dites, de quoi s'agit-il ?
— De me présenter chez la comtesse de Mauléon !
Décidément, le mal était incurable : tout l’attestait,
1 accent, le geste, le regard. Rigobert en fut épouvanté ; , il gagna la porte en me glissant rapidement quelques mots :
Je me sauve, dit— il. Fouillez-le, pour vous assurer qu’il n’a pas de couteau ; c’est un homme qu'on ne peut plus laisser libre.
Rigobert avait-il raison ? ou n’était-ce là qu’une ardeur passagère du cerveau ? Le temps pouvait seul en décider. Pour calmer Lucien, je lui promis tout ce qu’il voulut, en me réservant d’ajourner le plus possible 1 effet de cette promesse. Dautres ressources me restaient encore, et si tout m’échappait, si la fortune me trahissait irrévocablement, je pouvais, par une résolution suprême, confier mon jeune homme à la chanoinesse Eulalic de Saint-Ëpinac : elle aimait les cas désespérés.
Une petite espièglerie du chevalier Rigobert. — Moyen d'arriver à la gloire par la courte échelle.
Avant de raconter ce qui s’ensuivit, j’ai quelques mots à dire d’un incident qui a tous les caractères d’une étude morale, et peut jeter quelque lumière sur les habitudes de l’art contemporain.
Quelque temps après cette scène, si fatale à mes illusions, un bruit étrange se répandit dans les cercles et dans les cafés que fréquentent les gens de lettres. On y parlait à l’envi et à grands renforts d’éloges d'une production charmante que le chevalier Rigobert venait de
publier dans un journal fort répandu. Rien de plus frais, disait-on, de plus jeune, de plus parfumé, de plus savoureux. C’était court, mais plein, d’un style naïf et franc, ayant de la couleur sans tomber dans l’enluminure, et du relief sans offusquer l’œil par de trop brusques saillies. En un mot, un petit chef-d’œuvre comme on n’en fait plus, et qui devait se frayer un chemin de lui-même, sans fanfares ni tambourin.
Chez Rigobert le cas était nouveau; aussi n’en eutil que plus de retentissement. Aucun de ses ouvrages n’avait marché jusqu’alors sans être conduit à grandes guides et sans qu’il y eût épuisé le souffle de son influence et do ses importunités. La-dessus mille hypothèses, mille propos. D’où venait cette nouvelle veine à un auteur déjà mûr? Comme les peintres d autrefois, avait-il rencontré une seconde manière? Ou bien, dans le silence de son cabinet, loin de l’œil de l’autorité, avait-il accompli un de ces attentats mystérieux que les entrailles de la terre dérobent si souvent aux vengeances de la justice humaine, avait-il dans le but de se rajeunir, égorgé un jeune et innocent auteur, et bu son sang généreux à satiété, à grandes rasades, dans le crâne même de la victime? Voilà les versions qui s’échangeaient. Les amis de Rigobert penchaient pour la première, un rajeunissement spontané, une sève imprévue et nouvelle; ses adversaires inclinaient vers la seconde, et répandaient partout le bruit qu’il avait sai-" gné à blanc la veine d'un provincial. Seulement l’accusation restait sans preuve, et quand on demandait un nom à l’appui, personne n’en pouvait fournir.
Je ne sais comment il se fit que cette affaire échap-
pât d’abord à ma connaissance. Mais dès que j’en sus les détails, il me vint un soupçon vague sur la cause et l’origine du succès deRigobert. Un jour, dans une rencontre sur les boulevards, je le mis sur ce chapitre, et il me parut plus disposé à éluder qu’à engager l’entretien : ce fut pour moi un motif d’insister.
— Vous dèvriez me procurer cette œuvre dont on parle tant, lui dis-je. Vous savez ce que deviennent les publications des journaux : on ne sait comment les rattraper quand on ne les saisit pas au vol. Voyons, met— tez-y un peu de bonne grâce.
— Je le voudrais bien, reprit-il, mais où trouver cela?
— Un effort, Rigobert, un petit effort pour moi. J’y tiens ; il faut que je mette ce modèle sous les yeux de Lucien.
— Gardez-vous-en bien ! s’écria-t-il dans un élan involontaire.
11 venait de se trahir; c’était plus qu’il ne m’en fallait. J’aurais pu me donner le plaisir d’une exécution dans toutes les formes, signaler au public ce pillage intellectuel, exécuté à huis-clos et avec des circonstances qui ne l’atténuaient pas. L’intérêt de Lucien me retint ; il était inutile de lui mettre sur les bras, au début de sa carrière, un ennemi acharné qui lui infligerait plus tard de sourdes et implacables revanches. Savais-je d’ailleurs si mon jeune homme m’approuverait, si ce scandale, soulevé autour de son nom, ne lui serait pas désobligeant, et s’il ne se résignerait pas plutôt à une spoliation silencieuse ? Ces motifs me déterminèrent à éviter tout éclat et à me contenter d’une réparation très-
LA COMTESSE DE MAtJLÉOV. 71
ample, très-formelle, mais discrète. Voici comment je m’y pris :
Il fallait d’abord s’assurer d’une manière pbsitive que Lucien fût l’auteur de cette œuvre coüronnéq de succès. Je lui en parlai, il ne l’avait pas lue; je lui en mis un fragment sous les yeux, il le reconnut. C 'était bien son ouvrage; seulement il en faisait bon marché, et n’y attachait pas le même prix que le public. Il avait écrit cela chez Rigobert, à la hâte, au courant de la plume, et, dans sa candeur, il n’était pas éloigné de croire que ce ne fût plutôt la propriété du chevalier que la sienne, en raison des circonstances de l’enfantement. Je l’invitai à s’abstenir de toute opinion là-dessus et à ne pas imaginer un droit particulier contre lui-même ; puis, j’ajoutai que je me chargeais de la conduite de l’affaire, et qu’il n’avait plus à s’en mêler.
Huit jours après, je réunis chez moi un aréopage composé de quelques personnes appartenant aux lettres, et qui joignaient au poids du nom toutes les garanties désirables de loyauté et d’impartialité. Devant ce tribunal officieux, j’attirai, par une combinaison savante, le malheureux Rigobert qui se débattit comme un animal pris au piège. J’exposai le grief dont j’avais à me plaindre, et il nia d’abord. J’apportai des preuves ; il les contesta. Puis, quand la vérité devint manifeste, et qu’il ne put se soustraire plus longtemps à un aveu, il appela à son aide et pour sa justification, un des arguments les plus naïfs qu’ait jamais fournis la dialectique littéraire ?
— Quel tort lui fais-je? s’écria-t-il. Il n’a pas de nom.
U n’a pas de nom I Tel fut le plaidoyer de Rigobert. Cependant, comme on le menaçait d'un éclat public et même d’une dénonciation judiciaire, il baissa le ton et se résigna à offrir quelques réparations matérielles. Il fut convenu que le travail de Lucien prendrait le caractère d’une collaboration, et que Rigobert lui restituerait la moitié du prix qu’il en avait tiré. Comme dernière justice, l’ouvrage dut porter désormais les deux noms : celui du novice et celui du vétéran.
Le procès fut donc étouffé , et il n’en resta que ces mots dignes d 'être recueillis :
— Quel tort lui faisais-je? Il n’a pas de nom .
Ce petit incident une fois vidé, j’en revins à ma giande affaire et repris la conduite de mes opérations.