‹ La comtesse de MauléonChapitre 6 sur 8 · XL V · texte numérisé non relu

XL V

Ce qui prouve que le désespoir n’est pas la vertu des mortels. — Un cerveau à la dérive.

J’eus toutes les peines du monde à tirer Lucien de l’anéantissement dans lequel il était plongé. Longtemps mes efforts furent vains; ce n’était plus dans mes bras qu’un corps inerte, dont la vie semblait se retirer et que venait d’atteindre un coup mortel. Lorsque enfin il sortit de cette léthargie, il jeta autour de lui un regard empreint de stupeur, comme un homme qui n’a encore ni la conscience de ce qu’il est, ni le souvenir des lieux où il se trouve. Ce regard était si fixe et si égaré, que je conçus des inquiétudes pour sa raison. Comme moyen d’épreuve, j’imaginai de lui montrer le billet de la comtesse, qui était resté sur la table; c’en fut assez

pour déterminer une violente secousse. 11 se jeta sur cette lettre en insensé, la froissa avec fureur; puis, prenant son front à deux mains, comme s’il eût voulu y refouler une pensée douloureuse :

— Ah ! mon Dieu ! s’écria-t-il.

Mon but se trouvait atteint : il fut bientôt dépassé. Au moment où j’allais entamer le chapitre des consolations, il m’échappa par un brusque mouvement, s’élança vers la porte, et disparut sans que j’eusse ni le temps ni la présence d’esprit de m’y opposer. Tout cela en un clin d’œil et avec la rapidité de la pensée. J’ouvris ma croisée et l’aperçus au loin, fuyant à toutes jambes et sans chapeau . Avec la même promptitude, je me précipitai au dehors et me mis sur ses traces.

J’eus beau faire, beau courir dans tous les sens, de huit jours je ne le rejoignis. Mon premier soin fut de frapper à la porte de son logement; personne ne l’y avait vu; de là je me rendis dans les endroits qu’il fréquentait, son café habituel, son restaurant préféré, son cabinet de lecture. Il n’avait paru nulle part, et on y était surpris d’une si longue absence. Loin de me rebuter, ces échecs ne firent qu’accroître mon ardeur; je multipliai mes recherches et ne cessai d’être en quête de renseignements. La chanoinesse ne s’y épargnait pas non plus; elle avait mis sa police sur pied. Nous demandions l’un et l’autre Lucien à tous les échos d’a-lentour. Hélas 1 les échos ne nous renvoyaient que des sons lugubres et des pressentiments de deuil. Plus cette situation durait, plus nous étions fondés à croire à une catastrophe.

Enfin, un matin, de guerre lasse et ne sachant où

aller à nouveau, je retournai pour la dixième fois aux portes de l’hôtel Mauléon. Je savais bien que si Lucien était encore vivant, ce serait là qu’on le retrouverait. Cette fois mon inspiration fut heureuse. Je débouchais par l’une des rues qui longent les jardins, lorsque je fus croisé, presque à le toucher, par un homme vêtu d’une blouse et qui portait un chapeau rabattu sur les yeqx. Il faut croire qu’il existe entre les êtres certaines affinités inappréciables aux sens, mais qui n’en sont pour cela ni moins actives, ni moins sûres. Je n’avais pas même vu le visage de ce passant ; son chapeau et sa blouse devaient me faire prendre le change, et pourtant un secret instinct me dit que c’était Lucien. C’était lui, en effet. En quelques enjambées je fus à ses côtés et le reconnus :

— Enfin, lui dis-je, vous voici !

D parut moins heureux que contrarié de la rencontre et essaya de me fuir.

— Oh! non! m’écriai-je, vous ne m’échapperez plus; j’ai assez souffert ainsi. Voyons, Lucien, mon ami, dites, d’où sortez-vous donc?

Il résista encore, mais vainement. Je m’étais promis de ne plus l’abandonner à lui-même. A force de douceur, de patience et de prières, je parvins à le réduire et à obtenir l’explication de sa longue absence et du singulier accoutrement sous lequel je le retrouvais. Voici ce qu’il me dit : Sorti de chez moi, furieux, hors de lui, il avait dirigé, sa course insensée vers l'hôtel de la comtesse, et là il avait appris quelle venait à peine de partir. Alors un désir impérieux s’était emparé de lui, le désir de la rejoindre. 11 lui semblait qu’il n’y

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avait en tout ceci qu’un malentendu et qu’un mot parti du cœiir suffirait pour la ramener. Que faire? Aller à sa poursuite. Comment? La poste était là. 11 avait de l’argent sur lui; le reste n’était plus qu’une question de trempe, et il n’en manquait pas. Volontiers il serait mort à cheval et sur ses traces. 11 partit donc ; mais, au cinquième relai, ses forces avaient trahi sa volonté. En vain avait-il essayé de se remettre en selle, la fatigue l’avait vaincu, il était tombé exténué, perclus,* en proie à la lièvre et les vêtements en lambeaux. Adieu son voyage, il avait fallu y renoncer, garder le lit pendant deux jours, s’équiper dans un village et revenir à Paris.

Tel est le récit que j’arrachai à Lucien, détail par détail, circonstance par circonstance. 11 me dit tout cela d’un air contraint et farouche, comme s’il eût cédé à une violence et à des obsessions. C’était décidément un cerveau malade et qui avait beaucoup de peine à se remettre du choc qu’il avait reçu. Sur ses traits décomposés, je pouvais suivre et reconnaître les ravages du feu intérieur ; il n’était plus que l’ombre de luimême. Plus de soins de sa personne, un abandon et un désordre qui étaient pénibles à voir. Je le pris sous mon bras et le ramenai à son logis, bon gré mal gré. Désormais, voilà où j’en étais réduit,: pour guérir Lucien, pour le remettre en possession de ses facultés, il fallait un traitement moral, une surveillance de toutes les heures et de tous les instants; il fallait s’emparer de son esprit sans le froisser, caresser ses illusions pour les mieux détruire.

Je m’adressai d^ord à sa raison, et entrepris de lui prouver par l’expérience et par l’histoire, qu’il n’y avait pas dans son aventure de quoi troubler la cervelle et

pousser un homme à broyer du noir. Je lui dis que de pareils accidents arrivaient aux plus sages comme aux * plus fous, aux plus beaux comme aux plus disgraciés des hommes, aux illustres comme aux obscurs, aux savants et aux ignorants, que les philosophes de l’antiquité n’en avaient point été exempts, que les rois mêmes y étaient assujettis, et que s’il était curieux d’en avoir des exemples, je lui débiterais les plus formidables litanies qu’il eût jamais entendues, avec des noms de saintes consacrées dans la mémoire des générations. J’ajoutai que ce malheur était la loi commune des êtres organisés, et que de plus difficiles que lui en avaient bravement pris leur parti ; que le cas contraire constituait l’exception, et qu’il est toujours humiliant d’en être. Enfin je conclus en disant qu’on pouvait contester les femmes, les nier, les regarder comme non avenues, mais, qu’à les accepter, il fallait le faire sans réserve, sans arrière-pensée, dans la plénitude de l’institution, laquelle se résume en ce peu de mots : tromper ou être trompées : l’un et l’autre, ou l’un sans l’autre, peu ou beaucoup, et du plus au moins.

Je dois avouer, à ma honte, que. cette démonstration n’eut pas sur mon malade tout l’effet que je devais en attendre. J’avais beau me prodiguer, mettre en avant les plus grandes autorités, céder la parole aux anciens ou accorder un tour de faveur aux modernes, Lucien ne paraissait pas disposé à entrer dans ce genre d’adoucissements à ses douleurs. 11 écoutait à peine et se renfermait dans un silence opiniâtre. Dès qu’il avait un moment de liberté, il en profitait pour aller faire devant l’hôtel Mauléon des stations interminables, et tenir pen-.

dant de longues heures son œil attaché sur la fenêtre où paraissait autrefois la comtesse aux heures où il était attendu. Il espérait toujours que cette fenêtre s’ouvrirait et qu’il y reverrait l’image souriante dont sa pensée ne pouvait se détacher. Souvent la nuit le surprit dans la contemplation, et il en revenait avec un visage plus serein et un esprit plus tranquille.

Là où ma philosophie avait échoué, j’espérai que la gaieté de la chanoinesse serait plus heureuse. Je livrai Lucien à ses saillies, et elle ne les lui ménagea point. Elle fut intarissable et d’une verve à étourdir. Ce costume complet qu’elle avait promis à madame de Mauléon , elle en tailla chaque jour un morceau devant Lucien, et cela avec une liberté de coupe et une aisance d’exécution qui n’appartenaient qu’à elle. Mais elle trouva à qui parler. Lucien avait passé condamnation sur mes paranymphes, il se révolta contre ses diatribes. Quand elle se remettait sur ce chapitre, et elle n’en manquait pas une occasion, il en éprouvait une contrariété évidente, contestait, s’irritait, frappait du pied la terre comme un enfant. De son côté, Eulalie, à cheval sur ses haines, n’en voulait pas démordre et il en résultait des scènes où j’étais obligé d’intervenir. Ce qui mettait surtout la chanoinesse hors des gonds, c’était de voir Lucien rester attaché à ses idées fixes comme un naufragé à un dernier débris.

— Il en tient encore, me disait-elle, c’en est indécent! Y comprenez-vous quelque chose, mon cher ? Moi, ça me passe. Comme s’il manquait d’autres femmes 1 Des femmes? il y en a des cent et des mille, et qui la valent, . jour de Dieu, bien 1

Où Népomucène confond les eaux du Lot avec celles du Léthê. — L’air des montagnes.

Les jours, les semaines s’écoulaient, et l’état de Mérinval n’éprouvait pas de modification sensible. Toujours le même affaissement moral et le même affaiblissement physique ; on ne voyait reparaître ni la vigueur du corps, ni celle de l’esprit. Comment en aurait-il pu être différemment? Le fer était encore dans la plaie et tout chargé des poisons du souvenir. *

Le symptôme le plus désespérant était le caractère même de la douleur de Lucien, douleur intérieure, concentrée, ne s’exhalant pas, ne trouvant d’issue ni dans la menace, ni dans la plainte, ne sachant ni maudire ni se venger. Plus j’étudiais cette douleur, plus j’en concevais d’alarme. J’aurais préféré le bruit, l’éclat, les pleurs surtout; mais Lucien souffrait sans pleurer; il gardait, au fort de ses crises, l'œil morne et sec, en homme qui se plaît dans son deuil et ne veut pas être consolé. En vain essayai- je d’amener quelque diversion favorable, il ne se prêtait à aucune, et déjouait, par sa force d’inertie, les petits pièges que je lui tendais. Que de fois je le mis sur le chapitre de ses peines, afin de les adoucir en les faisant déborder I Jamais il ne m’y suivit ; il aimait mieux les dévorer en silence et rester replié sur son chagrin. D’autres fois, je i m’efforçais de le rappeler au sentiment de sa carrière.

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en lui montrant les palmes des lettres comme une vengeance digne de lui. 11 ne répondait pas davantage à cet appel, et avait l’air de se regarder comme mort au monde et retranché du nombre de ceux qui ont le droit d’y tigurer.

En se prolongeant, cet état de souffrance avait des dangers sérieux, et je sentais chaque jour s’aggraver ma responsabilité. Il était temps de la mettre à couvert. Jusqu’alors j’avais caché à madame Mérinval les événements auxquels son üls était mêlé et l’impression qu’il en avait reçue. Je ne voulais ni alarmer sa tendresse, ni troubler son repos. Ces ménagements allaient cesser ; le silence ne m'était plus permis. Je lui écrivis donc, et, sans entrer dans le détail des laits, j’insistai sur l’urgence'qu’il y avait d’arracher Lucien le plus tôt possible au théâtre de ses douloureux souvenirs. 11 n’y a que le Lot, disais-je, qui puisse guérir des maux pareils; seul il a des vertus assez souveraines. Insistez, ajoutai-je, et donnez toute sa force â votre accent maternel ; ce retour est nécessaire, la vie de votre fds y est peut-être attachée ; invoquez les motifs qui vous sembleront les meilleurs, d'intérêt, de sentiment, ce que vous voudrez ; mais faites en sorte qu'il parte, et que votre voix ne soit point méconnue.

Vous devinez sans peine l’effet que produisit cette dépêche, tombant en plein Quercy, sans que rien n’y eût préparé les populations. Tout le hameau accourut chez la malheureuse veuve, au premier bruit qui s'y répandit; et, comme les événements gagnent toujours quelque chose à passer de bouche en bouche, des amis prirent le crêpe à l’intention de Lucien ; on le crut mort

•J64 la comtesse de mauléon.

ou à peu près. Cependant madame Mérinval écrivit; elle écrivit comme écrit une mère, dans un langage doux et ferme, où respirait une tendresse éplorée. J’étais présent quand Lucien reçut la lettre, et, pour la première fois depuis le fatal événement, je vis son oeil s’animer et son visage prendre de l’expression. À diverses reprises il revint à ces lignes tracées par une main bien chère, et enfin il me les montra. C’était un grand pas de fait ; il existait désormais un thème d’entretien entre nous. J’allai droit au but et lui parlai d’un départ immédiat ; il n’en repoussa pas l'idée ; seulement il manquait de force pour l’exécuter. Puis, et c’était le grand obstacle, il se rattachait à son ancien amour par un culte superstitieux des lieux où cet amour était né : chaque jour, en les revoyant, il lui semblait que tout n’était pas fini avec eux, et qu’il avait encore quelque chose à en attendre.

Je devinai ce combat et compris qu’il rendrait ma tâche plus difficile. Évidemment, Lucien ne partirait pas de son plein gré : la prudence conseillait même de ne pas le laisser partir seul, de peur qu’il ne tournât le dos à sa destination et ne revînt à l’improviste. Que faire alors ? Un autre eût hésité ; moins abreuvé aux sources antiques, peut-être eussé-je hésité également. Mais j’avais mon modèle et quel modèle ! Minerve doublée de Mentor, rien que cela. J’allais être le Mentor de Lucien, l’inviter à monter sur un rocher escarpé, et le pousser de là vers une pleine eau, fallût-il y mettre un peu de violence. Mythologie à part, c’était mon rôle ; il n’y avait qu’à s’y résigner. Rien n’était possible si je ne me mettais du voyage. Il fallait se dévouer ; prendre

cet enfant sous ma garde, partir avec lui et le ramener à sa mère, qui sans cela ne l’eût jamais revu. Quitter Paris pour le Quercv 1 La corvée ne laissait pas que d’être rude, et cependant je n’hésitai pas. Pour arracher Lucien à la destruction, j’eusse fait bien d’autres sacrifices.

Une fois décidé, j’agis sur-le-champ et avec vigueur; entre le plan et l’exécution, il n’y eut que vingt-quatre . heures d’intervalle. Tous les préparatifs du départ furent faits sans Lucien et à son insu. La chanoinesse arrangea ses malles, pendant qu’il contemplait, comme d’habitude, les façades muettes de l’hôtel Mauléon, et les fit porter chez moi, quand elles furent en état. La distraction de Mérinval était si grande, qu’en rentrant, il ne s’aperçut de rien. De mon côté, je menai rondement les choses. Dans la soirée, tout était achevé, les bagages portés, les places arrêtées ; une heure ;\ peine nous séparait du moment du départ. J’avais fait mes calculs de manière à n’arriver dans la cour des diligences qu’au moment même où la voiture devait s’ébranler : je ne voulais pas laisser à mon malade le temps d’hésiter ni de se reconnaître. Nous prîmes chez moi un repas léger, et montâmes en fiacre sitôt qu’il fut fini. Eulalie était avec nous ; elle n’avait voulu quitter Lucien qu’au dernier moment ; elle eût fait le voyage du Quercy, pour peu que je l’eusse encouragée. Son cœur était gros, son visage triste ; cette séparation l’affectait visiblement; quant à Lucien, il se laissait conduire avec une docilité mêlée d’indifférence ; on l’eût dit complètement étranger à ce qui se passait. Seulement, lorsqu’il se vit en face de la voiture qui devait

nous emmener, il se retourna vers moi comme un homme qui attend des explications. Cetait le moment décisif et le cas de recourir aux procédés mythologiques. D’un bras vigoureux je le lançai dans le coupé et y entrai après lui pour lui fermer la retraite. Depuis le plongeon de Télémaque, jamais manœuvre de sauvetage moral ne fut exécutée avec plus de vigueur ni de succès. Pour la couronner, la voiture s’ébranla, et j’eus à peine le temps d’adresser un geste d’adieu à la pauvre chanoinesse, dont les pieds semblaient fixés au pavé de la cour, et qui suivait nos mouvements avec des yeux baignés de larmes.

Quand nous fûmes en plein itinéraire et qu’il n’y eut plus à s’en dédire, j’essayai de ramener Lucien, qui n’avait pas ouvert la bouche depuis le départ, et se tenait accroupi dans un coin de la voiture comme un enfant boudeur. Je lui parlai de sa mère et du plaisir quelle aurait à nous revoir; je lui dépeignis la fâcheuse situation où elle se trouvait, privée de nouvelles, inquiète pour son fils, eu proie aux tourments de l’attente. N’y aurait-il pas eu de la cruauté à tromper son espoir, à se refuser au vœu qu’elle avait exprimé avec une si tendre confiance ? Qui sait si ce n’était pas là un pressentiment, et si la digne femme ne demandait pas à son fils une dernière entrevue ? Elle était si âgée et avait porté si longtemps le poids du jour ! Elle avait dû, pour élever et pousser son enfant, endurer des privations si grandes 1

A mesure que je parlais ainsi, je voyais s’opérer chez Lucien un changement sensible ; le sentiment me réussissait mieux que l’érudition. Les souvenirs que je ràp-

pelais étaient de ceux qui sommeillaient chez lui, et, avec un peu d’aide, ils y reprenaient naturellement leur empire. On eût dit aussi que les impressions douloureuses décroissaient en raison des distances et s'affaiblissaient par l’éloignement. Quand nous arrivâmes aux limites du Quercy, déjà un mieux évident s’était manifesté ; les airs de Lucien n’étaient plus farouches, son œil n’exprimait plus l'égarement. Un seul symptôme persistait encore, et peut-être le plus fâcheux de tous, c’était une langueur générale et une fièvre lente qui s’acharnait sur lui avec unp désespérante ténacité.

Pour achever la cure, j'attendais les émotions de l’arrivée, les bénéfices dé l’air natal et les vertus souveraines des eaux du Lot. Un instant, je pus croire que l’effet en serait décisif. Le retour de Lucien fut un événement pour le pays; on accourut de deux lieues à la ronde pour le voir ; sa pauvre mère l’embrassa mille fois au moins dans le courant du jour. Le vieux curé, le maire, tous les notables vinrent lui serrer la main, comme s’il eût occupé une situation parlementaire et eût des bureaux de tabac à donner . On se prodigua pour lui. Il en paraissait radieux et comme retrempé d’orgueil : à le voir supporter bravement les ovations de la journée, on n’aurait pu croire ni à une destruction latente, ni à un mal secret.

De tous les personnages du pays, il n’en était qu’un dont Lucien n’eût pas encore eu la visite, c’était le médecin du canton,' en qui la veuve Mérinval avait une confiance entière. Il ne put venir qu’à quelques jours de là, lorsque Lucien avait déjà perdu les airs de fête du premier moment. Il examina le jeune homme avec

soin, s’y reprit à plusieurs fois, affecta de la gaieté, et rassura la pauvre mère, dont la vie semblait être en suspens tant que dura cette visite. Évidemment, il ne livrait pas sa pensée. Au moment où il allait remonter à cheval, nous nous trouvâmes seuls :

— Eh bien? lui dis-je.

— Il s’éteint, me répondit-il ; s’il ne survient pas de crise, c’est un homme mort.

De quelle manière finissent les grandes passions. — Sources , cours et embouchures.

Les craintes du docteur ne tardèrent pas à être justifiées. Pendant quelque temps encore, Lucien put jouir des beaux sites gravés dans sa mémoire, et parcourir les montagnes où il avait grandi au milieu de spectacles familiers. J’en prenais ma part comme lui et avec une joie bien moins mélangée. Chaque jour nous montions à cheval et poussions nos promenades aussi loin que ses forces le permettaient, tantôt dans les vallons couverts d’ombre, tantôt sur les rampes des forêts de châtaigniers. Pour la première fois depuis le coup quil’avait frappé, le jeune homme prenait quelque intérêt à un acte de sa vie ; il s’efforçait même de m’y associer, en me signalant les magnificences du paysage, et me guidant vers ceux qui avaient le plus d’étendue et le plus d’éclat.

Avec les manières, le langage avait changé aussi ; on eût dit que le cerveau de Lucien, dégagé de ses

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nuages, recouvrait une sérénité plus grande. Petit à petit l’humeur farouche, les brusqueries, les airs sombres avaient disparu ; la taciturnité devenait moins opiniâtre. Il parlaitpeu, mais ce qu’il disait était empreint d’une bonté et d’une grâce parfaites, et il le relevait encore par un accent qui allait au cœur. 11 n’était pas jusqu’au sourire qui n’eût reparu sur ses lèvres, un sourire triste et doux, celui qui sied aux âmes blessées. Effet merveilleux de l'air natal ! métamorphose inespérée ! C’était comme une expiation et une réparation des jours ingrats que je venais de franchir ; et, aux égards, aux prévenances dont il me comblait, je voyais qu’il y attachait ce caractère. Entre sa mère et moi il ne distinguait plus j’étais payé de tous les rebuts que j’avais soufferts, de tous les sacrifices que j’avais faits. Il m’aimait; c’était le seul prix que j'eusse mis à mes soins, etje l’avais enfin obtenu.

Ce qui me touchait plus encore, c’est qu’à de pareils symptômes, il était impossible de méconnaître le commencement d’une convalescence morale. La tête, un instant ébranlée, se remettait ; le cœur se reprenait à chercher des affections douces et sûres, pour remplir le vide qu’y laissaient d’orageuses amours. Avec les ménagements qu’exige une blessure récente, j’aidai de mon mieux à ce qu’elle se fermât promptement. J’éveillai sa dignité trop longtemps endormie, son horreur du parjure et de la trahison, tout ce qui, dans un cœur bien placé, amortit l’effet d’un outrage, et, aux yeux du monde, le fait rejaillir sur son auteur. Naguère, Lucien n’eût pas supporté un tel langage ; maintenant, il l’écoutait sans colère et avec un certain abandon. Un

assentiment intérieur semblait y répondre, et, à quelques mots qui lui échappèrent, j’en pus juger ainsi. Il commençait à mépriser, rien de plus évident à mes yeux, et, du mépris au détachement, il n'y a pas loin.

Malheureusement le corps ne se rétablissait pas avec la même promptitude que lame ; il paraissait perdre, au contraire, tout le terrain que celle-ci gagnait, et s’affaiblir à mesure qu’elle prenait de la force. Le docteur n’avait dit que trop vrai ; notre enfant s’en allait. Cette crise avait altéré chez lui les sources essentielles de la vie et occasionné un de ces désordres que l’art est impuissant à réparer. Tout était dit pour Lucien, aucun secours humain n’avait désormais d’efficacité; c’était une lampe qui jetait ses dernières lueurs et s’éteignait faute d’aliment, il nous fallait assister, les bras croisés, à cette désorganisation lente. Quand j’y songeais, des accès de fureur s’emparaient de moi.

- — Oh ! m’écriai -je, maudites soient les femmes qui jouent avec le cœur ! Oui, maudites soient-elles I II y a des peines pour le meurtre à main armée, il y en a pour la préméditation, il y en a pour les circonstances qui aggravent l’attentat. Eh bien ! n’est-ce pas là un meurtre si jamais il en fût? Et quelles armes perfides ! Et quelle préméditation ! et quelle aggravation 1 Voyez-vous cet enfant qui arrive de sa province, avec sou bagage d’illusions, gai, heureux, n’ayant pas une pensée qui ne soit pure, pas un sentiment qui ne soit sincère: il marche avec cette conüance que donne la candeur ; il sourit aux oiseaux, aux fleurs, au feuillage, à tout ce qu’il rencontre sur son chemin; tout lui est fête, plaisir, bonheur, découvèrte. Voici un des acteurs; maintenant,

voyons l’autre. C’est une femme; elle est embusquée, elle tend ses pièges et prépare ses instruments de destruction. Déjà bien des victimes sont tombées sous ses coups; il lui en faut d’autres, de jeunes surtout, d’innocentes, de naïves. L’enfant arrive, il chante toujours, il est sans défiance comme sans peur : que risque-t-il ? C’est alors qu’elle paraît, qu’elle le saisit, qu’elle l’enlace. Le voilà sa proie, il ne s’échappera plus de ses mains. Non -seulement elle le tuera comme elle a tué les autres, mais elle le tuera lentement, avec des tortures dignes de l’enfer; elle fera pénétrer l’acier dans son cœur avec une volupté farouche, s’y reprendra à plusieurs fois, de manière à accomplir dix meurtres dans un, et prolonger le spectacle de cette agonie. Telle est la scène, tels sont les personnages. Et il n’y aurait pas là un assasinat ? Et celui-ci resterait impuni, tandis qu’on frapperait les autres? Niais où est la justice alors, et dans quelles balances pèse-t-elle les actes humains ?

Pendant que j’exhalais ainsi mes plaintes, les choses ne s’embellissaient pas. L’état de Lucien empirait chaque jour ; à vue d’œij, il perdait de ses forces. L’exercice du cheval devint trop pénible pour lui; il dut y renoncer, et se contenter de quelques promenades aux environs et dans un espace très-limité. Encore, quand la course était un peu longue, se voyait-il forcé de prendre mon bras.

L’un des buts ordinaires de nos excursions et celui que Mérinval préférait à tout autre était une grotte naturelle ouverte dans le rocher et à mi-hauteur d’une cascade qui descend par échelons, avec un bruit doux et régulier. Ces eaux proviennent d’une petite rivière

connue dans le pays sous le nom de rivière Bleue, à cause de sa transparence et de sa limpidité, et qui, réunie au Céou, à quatre lieues de là, va se jeter dans la Dordogne, non loin de Domme et près du village de Castelnaud. Il serait difficile d’imaginer un site plus sauvage, plus discret et mieux pourvu de ces petites coquetteries dont la nature se montre prodigue là où rien n’entrave ni ne modifie son travail. Je ne sais point d’art si industrieux qu’on le silppose, qui eût pu disposer ces rochers avec une hardiesse plus grande, couvrir leurs surfaces de tons plus heureux, combiner avec une élégance plus originale les réseaux de végétation dont la pierre était enveloppée ; donner au jeu de la lumière et des eaux, plus de mouvement, plus de vie, des teintes plus douces et des murmures plus harmonieux. Le seul défaut de cette solitude était dans l’excès même de ses beautés : dominée par des escarpements, elle se trouvait comme retranchée du monde et ne semblait ouverte qu’à de rares initiés.

C’est là sans doute ce qui en plaisait à Lucien et le motif pour lequel il m’y ramenait sans cesse. Je n’avais pas, pour m’en éprendre, les mêmes motifs que lui, et cependant, en m’ingéniant, je m’y créai des distractions utiles. Les escarpements delà rivière Bleue étaient tapissés de plantes et de fleurs charmantes, quoiqu’elles ne fussent pas de première distinction : des fontinales, des asters, des saxifrages, des liserons et des bruyères de mille sortes; je cueillis de tout cela un peu au hasard, un peu pèle mêle, et m’en composai un herbier. Puis, dans un ordre de recherches plus substantiel, j’envoyais dans les profondeurs de la rivière Bleue une

ligne de pêche qui me ramenait, de temps à autre, des truites exquises, lesquelles figuraient, avec avantage, à notre repas du soir. Mon temps s’écoulait ainsi sans trop d’ennui et au milieu d’occupations variées.

Plus d’une fois, quand je revenais de ma pêche et de ma botanique, et rejoignais Lucien dans la grotte où il s’obstinait à demeurer , il m’avait semblé reconnaître dans son attitude et sur son visage, les signes d’un peu d’embarras et de confusion. Il se dérobait alors à ma vue et se retirait dans la partie obscure de l’excavation. Je ne savais que penser de ce manège, ni à quoi l’attribuer, lorsqu’un jour j’en eus l’explication inattendue. Paraissant à l’improviste, je le surpris un livre^à la main, le teint animé et récitant avec feu la page qu’il avait sous les yeux. Vous dire quelle fut sa contenance à mon aspect est impossible ; un enfant pris en faute s’en fût tiré avec plus de sang-froid. Mais ce ne fut qu’un éclair : presque aussitôt je le vis se redresser avec solennité. <

— Tant mieux, dit-il, il est temps d’en finir , c’est un poids trop lourd; il m’accable. Mon cousin, ajoutat-il en se tournant vers moi, vous saurez tout.

Je n’imaginais pas où allait aboutir cet exorde, et me contentais d’encourager Lucien du regard, lorsqu’il ajouta ;

— Vous me croyiez guéri ? eh bien ! il n’en est rien.

Si je viens ici chaque jour, c’est pour y puiser du poison nouveau. 11 est temps de tout dire et de déchirer les voiles. Voici le premier chapitre de ma funeste histoire, reprit-il en me montrant le livre qu’il tenait ; et en voici le dernier, poursuivit-il en se frappant le sein;

le roman de la comtesse, qui en est le début, et ses lettres qui en sont le dénoûment ; l’un me brûle la main, les autres me brûlent la poitrine. Toute ma vie est concentrée ici dans ce qu elle a de fatal. J’y suis entouré d’ennemis, et pourtant j’y viens.

En disant ces mots, il parcourait la grotte avec une vivacité que depuis longtemps je ne lui avais pas vue; à l’éclat de ses yeux, à la mobilité de ses traits, à la pétulance de son geste , on sentait l’influence d’une révolution intérieure, d’une de ces secousses qui tuent ou qui sauvent ; j’y assistai en silence ; que faire de plus?

— Ce livre, ajouta-t-il, c’est ici que je l’ai lu pour la première fois ; c’est ici que je le cachai aux regards. Je m’asseyais là, sur ce banc que forme le rocher et que la nature a garni de mousse; et je passais des heures entières à me nourrir de ce venin. J’étais aveùgle alors, je ne voyais pas ce qu’il a là-dedans de faux, de perlide * et d’outré, et avec quel art on y farde les plaies du vice. Que de chemin j’ai fait depuis lors, et par quels rudes sentiers.

Un soupir douloureux n’interrompit qu’un instant eette confession générale et il reprit :

— Et ses lettres, mon cousin, les lettres que voici 1 N’y touchez pas, c’est du feu. Tout à l’heure, je les relisais. Eh bien! j’étais tenté d’y croire, tant c’est l’accent de la passion. Non, voyez-vous, il faut que je m’affranchisse de tout cela ; il faut que je l’éloigne de ma main et de mon cœur; c’est comme un tison ardent, il me consume quand j’en approche. Plus d’hésitation, je n’ai que trop tardé. Ce sera la vie ou la mort, peu im-

porte, ce sera du moins la délivrance. Vous allez voir, mon cousin, vous allez voir.

Il avait, en ce moment, l’air recueilli et le maintien austère d’un prêtre païen chargé d’accomplir un holocauste. Son regard était assuré, sa main ne tremblait pas. Il tira de ses poches la correspondance de la comtesse; l’assembla avec soin, n'en détacha qu’une seule lettre, la dernière, celle qui lui donnait un congé brutal, puis réunit et lia le tout aux deux volumes imprimés ; c’était, comme il le disait lui-même, le commencement et la fin. Quand le paquet fut achevé, il marcha d’un pas résolu vers le point où finissait la cascade, et où l’action des eaux avait creusé un entonnoir dont on ne connaissait pas le fond : c’était le théâtre du sacrifice, et, en le voyant de près, il se sentit ébranlé.

— A moi, mes haines! s’écria-t-il pour se raffermir; si je mollis aujourd’hui, c’est pour toujours. Jamais je ne retrouverai cette heure, si elle m’échappe. À mes côtés, mon cousin, et soyez mon témoin. Et vous, gages d’un amour détesté, disparaissez dans ce gouffre, et que vos lambeaux, souillés de vase, s’en aillent vers l’Océan, servir de pâture aux monstres marins. C’est un tombeau digne de vous. r

Ces paroles n’étaient pas achevées, que le paquet s’ouvrait un passage au sein de l’eau, et descendait lentement au fond de l’abîme.

— Mon Dieu! s’écria Lucien, il me semble que ma vie s’en va.

Il s’appuya sur moi, et des larmes abondantes jaillirent de ses yeux ; c’étaient les premières qu’il eût versées depuis la déconfiture de ses amours.

Où l’on commence à croire que l’homme peut être heureux sans tambour ni trompette.

Délivré du poids de ses souvenirs, Lucien marcha plus légèrement dans la vie et put rassembler toutes ses forces pour lutter contre le mal qui le consumait. Le combat fut long, opiniâtre, souvent incertain, mêlé de bons et de mauvais jours; il y eut, dans son état, des améliorations trompeuses suivies de redoutables rechutes. Sa digne mère et moi, nous , passâmes à son chevet plus d’une nuit où l’on pouvait craindre qu’il ne vît pas la lumière du lendemain. Enfin nos soins l’emportèrent . et la jeunesse fut la plus forte; il entra en convalescence, et telle avait été la violence de ces crises répétées, que cette convalescence dure encore et durera autant que lui.

Même avant d’être bien guéri, Lucien se sentait l’esprit en repos et le cœur libre. 11 ne songeait au passé que comme à un mauvais rêve qui se dissipe au réveil, ou à ces brouillards du matin qui s’évaporent dès que le soleil les pénètre. Un souci lui restait pourtant, c’était de se choisir une carrière et de réparer le temps perdu. Il va sans dire qu’il n’aspirait plus à remplir l’Europe de son nom, et repoussait le laurier que j’avais désiré pour lui. 11 avait vu la gloire de près, et savait comment elle se prépare; c’en était assez pour lui en ôter le goût. Encore moins était-il tenté de revenir faire figure à Paris; il avait le préjugé de croire qu’on peut

vivre fort honorablement ailleurs, et y remplir ses fonctions avec un égal avantage. Tout bien pesé, il finit par prendre une résolution qui était la preuve d’un petit esprit : il se décida à rester dans son village, pour y faire le bien parmi les gens qu’il connaissait et dont il était connu, chez lui, autour de lui, sans s’occuper ni des nègres, ni des enfauts-trouvés, se trouvant assez chargé de besogne avec les blancs et les enfants légitimes.

Les sages résolutions portent bonheur. Lucien n’eut pas plus tôt adopté ce parti, qu’il rai survint un héritage. C’était d’un oncle du côté maternel, dont les domaines étaient tous situés dans le Lot. Rien de plus heureux : de l’humeur dont il était, Mérinval ne les eût point acceptés ailleurs. U voulait donner à l’univers un exemple rare : c’était de vivre et mourir sur place, et, qui plus est, d’y bien vivre et d’y bien mourir. La fortune ne lui souriait qu’à la condition de ne pas déranger ce plan. Bientôt un autre bonheur lui échut; on sait qu’ils n’arrivent jamais seuls. Dans les environs se trouvait une riche héritière, jeune, charmante, faite à ravir, pleine d’esprit et de vertus. Elle était pourtant du Quercy, et, chose étrange, elle consentait à se marier avec 'quelqu’un du Quercy. Elle n’avait nullement songé à commander un époux à Paris en même temps que ses robes et ses chapeaux. Lucien était vraiment prédestiné. Le mariage eut lieu et il se trouva à la tête de quinze mille livres de rente, ce qui, dans un pays où l’on mange plus dé châtaignes que de pain, équivaut aux trésors accumulés du grand— mogol.

Ce fut là un moment délicat pour mon jeune ami et

une sorte de pierre de touche. Avec quinze mille livres de rente, on a le Lot dans sa main, on peut tout exiger de lui : honneurs politiques, fonctions cantonnales, fonctions municipales; on peut s’imposer de toutes les façons et ceindre toutes les écharpes connues. J’attendais Lucien à cette épreuve décisive ; il l’a subie victorieusement. Il n’est rien ! Voyez-vous l’ambitieux 1 Je me trompe pourtant. Il a accepté une mission, et il la remplit à la satisfaction générale du maire de son hameau; il corrige les actes publics de ce fonctionnaire aussi honorable qu’illetfre. Mais j’ajoute sur-le-champ que Lucien p’a pas demandé la croix d’honneur pour cela.

Voilà où en est aujourd’hui le favori de madame de Mauléon. Est-ce assez descendre? Il faut avoir bien peu de cœur pour être heureux à si petit bruit. Que voulez-vous? Lucien a eu son temps de haute fortune, et il se tient pour satisfait de ce lot. Il a été broyé comme verre, brisé, éconduit, et peu s’en faut enterré. Voilà des joies suffisantes. Maintenant, la comtesse a-telle porté la peine de cette cruauté flagrante et de cette abominable trahison ? Je voudrais pouvoir répondre par l’affirmative, afin de donner à mon récit un caractère de profonde moralité. Mais il n’en est rien ! Le destin ne l’a point punie, la foudre ne l’a point atteinte, et elle continue à mêler aux poursuites de la gloire l’exercice de ses jeux innocents. Attendez pourtant; j’oubliais quelque chose, un rien : oui, la comtesse a eu un malheur dans sa vie ; elle avait abandonné Lucien pour un chanteur; le chanteur l’a abandonnée pour une courtisane; c’est du talion par ricochet. De dépit, elle s’est reprise plus que jamais aux Trinachons.

Ainsi, Lucien est heureux, marié, riche, considéré: il prend les choses au rebours de tout le monde, et c’est ce qui compose une grande partie de son bonheur; il faii le plus de bien et le moins de mal qu’il peut, aime tendrement sa femme, élève lui-même ses entants, ne parait dans aucun comice, et se garde bien d’user de l'agriculture perfectionnée; ses moyens ne le lui permettent pas.

Le malheur lui a appris trois choses dont il ne se départ jamais : rester où il est, agir comme il le sent, et aimer qui l’aime. Il prétend que c'est le résumé de la sagesse du Quercy : peut-être y aurait-il profit à en essayer ailleurs. Quel que soit mon goût pour l’antiquité, je suis même forcé de convenir qu’elle n’otfre rien de mieux.

Lucien a eu encore une autre vertu, toujours de celles qui passent de mode : il est resté fidèle à ses amitiés. Lorsque je vais le voir dans ses terres du Lot, ce sont des fêtes comme on n’en donnerait pas à un souverain, des chasses dans la forêt, des bombances à tuer un homme sur le coup. Rien n’est assez beau ni assez bon alors; ce sont les meilleurs vins, les meilleurs fruits, le meilleur gibier, la meilleure marée. On n’a pas d’idée de cette hospitalité ; c’est du royal. Et puis il faut voir les cœurs s’ouvrir, les lèvres sourire, du haut en bas du château, dans les salons et aux offices, depuis les maîtres jusqu’aux serviteurs. Mérinval est allé plus loin : il m’a fait bâtir un pavillon charmant qui porte mon nom et dont je dispose seul; il veut que j’aille finir là, près de lui, loin de Paris, entre quelques livres choisis et quelques verres de bons vins. En de certains jours.

quand la misanthropie me gagne, je suis bien près de prendre ma volée pour cette destination.

Eulalie de Saint-Épinac est également la bienvenue sur les domaines de Mérinval. Au fond, il l’a appréciée pour ce qu’elle est : une bonne fille, un peu rude, un peu vive en propos, fort acharnée dans ses haines, mais fidèle dans ses affections. Elle a sa chambre au château, et y a déjà transféré deux de ses portraits, la moitié du capital dont elle dispose. Du reste, la chanoinesse est bien revenue de ses prétentions sur Lucien; l’âge est arrivé, et, avec l’âge, un retour vers les régions platoniques. La seule passion qu’elle ait conservée, c’est pour ses violettes, et celle-là est digne de respect; c’est une passion alimentaire. Du Quercy, quand elle y est, elle les a mieux sous la main; le Lot et la Garonne se traitent en voisins, avant de s’unir par des liens plus étroits ; notre muse y trouve une chance de plus, en dehors de ses chances ordinaires. Je dois ajouter un trait à l’honneur d’Eulalie : elle a un penchant prononcé à se mêler du bien public. Dès qu’elle est chez Mérinval, elle se met à l’œuvre et consacre ses journées à l’éducation de la brillante jeunesse du lieu; déjà elle a obtenu quelque succès en ce genre. Peut-être un jour en serai-je aussi; peut-être, de concert avec mademoiselle de Saint-Épinac, me verra-t-on élever artificiellement des actes de vertu, et couver des prix Monthyon à l’aide de procédés perfectionnés. On a vu des choses plus étranges.

Que vous dire encore? Nous voici au bout, et l’art me paraît satisfait. Vous savez ce que sont devenus tous nos gens, c’est de rigueur ; ils paraissent heureux, c’est

LA COMTESSE DE MAÜLÉON; 28i

une source de satisfactions pour vos âmes; on aime ce qui finit bien. Mais, étourdi que je suis! j’allais oublier un personnage, et le plus essentiel. La veuve Mérinval est toujours de ce monde, et que Dieu l’y laisse longtemps ! Chaque année elle m’envoie un certificat de vie ; hier encore j’en ai reçu un des plus authentiques, une bourriche d’un parfum enivrant; si le cœur vous en dit nous l’expédierons en commun et viderons du chambertin à sa santé.

Tel fut le récit de Népomucène, et sa conclusion surtout eut un grand succès. On prit jour et heure pour ajouter, le verre en main, un dénoûment à cette histoire, et nous étions au moment de nous séparer, lorsqu’un bruit voisin attira notre attention ; un profane forçait les consignes et montrait sa tête à travers la porte entrebâillée.

C’était le chevalier Rigobert qui venait voir s’il ne pourrait pas glisser, dans le journal du lendemain, une petite note à son avantage et de sa composition.

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