XXXI
Où les choses s’embrouillent d’une furieuse manière. — line proposition délicate.
A la suite de cette petite scène, je restai près de quinze jours sans voir Lucien : évidemment il me boudait. J’allai frapper trois fois à sa porte : trois fois on me dit qu’il venait de sortir. Il est vrai qu’il se tenait moins que jamais chez lui et qu’il était toujours en campagne. L’Auvergnat, aux gages de la chanoinesse, assurait qu'il passait une partie de ses journées à l'hôtel Mauléon, et qu’à moins d*y avoir son bonnet de nuit, il n’était pas possible d’y vivre sur un pied de familiarité plus complète. D’autres rapports analogues m’arrivaient de divers points : ceux-ci l’avaient vu au bois dans la voiture de la comtesse, ceux-là au théâtre, dans sa loge, un jour de grande représentation. Ainsi l’intimité se confirmait. Et pourtant il circulait des versions opposées, venant de gens au courant des choses, et qui contribuaient à entretenir un peu d'incertitude dans mon esprit. Voici dans quels termes et de quelle part.
On disait, avec une certaine affectation, que Lucien n’était là qu’en guise de chandelier, et pour masquer des feux bien autrement sérieux que les siens; on disait qu’il en était pour ses assiduités, et que la comtesse se servait de lui en le jouant. On ajoutait qu’avec
un caractère moins naïf et une candeur moins entière, il se serait déjà aperçu de ce manège qui se poursuivait à ses dépens et presque sous ses yeux. Tels étaient les propos, et la position de ceux qui les tenaient n’en faisait qu’accroître la gravité. C’étaient des habitués de l’hôtel, des personnages importants, des hommes répandus dans le monde. Leur persistance à propager ces bruits indiquait suffisamment qu’il s’y attachait un certain intérêt, et peut-être, en bien cherchant, en rapprochant les faits, en s’aidant des circonstances, aurait-on découvert au fond de tout cela une main prudente et avisée, celle de madame de Mauléon. J’ajoute que rien ne m’en a donné la preuve et que j’en suis resté sur mes conjectures.
Mais que faire dès lors? à qui se fier? laquelle des deux versions admettre? Lucien était-il heureux? étaitil joué? Voilà le problème. D’un côté, rien de plus naturel que de croire à un caprice de la comtesse ; mon jeune homme était fait pour l’inspirer et par bien des détails il tenait du héros de roman. Cette adoration, née dans la solitude et nourrie d’hommages silencieux, ce culte en plein air et le grave accident qui en avait été la suite, tout témoignait pour lui, lui ouvrait les voies, lui servait de titres, même avant qu’il se fût déclaré. Quels gages pouvait-on exiger de plus, quelles preuves? Gages, preuves, il avait tout fourni d’avance et sans espoir de retour. Puis, où est le cœur, même le plus blasé, qui résiste aux élans d’une véritable passion ! et les plus blasés ne sont-ils pas ceux qui prennent le plus de goût aux premiers épanouissements de l'âme? Ainsi, vingt motifs existaient pour que les choit.
ses eussent marché toutes seules et rapidement.
Et cependant, rien n’était moins démontré que le succès de Lucien. Ne pouvait-il pas avoir commis quelqu’une de ces maladresses que les femmes ne pardonnent pas? Ne pouvait-il pas avoir rencontré quelque rivalité puissante? La comtesse avait à ses pieds des hommes doués des plus nobles et des plus brillantes facultés de l’esprit ! Les délaisserait-elle pour un enfant pbscur, sans nom, arrivé à peine de sa province? Se résignerait-elle à déchoir jusque-là? Le pourraitelle, entourée comme elle l’était et assiégée de conseils hostiles à cet amour de fantaisie? Le doute était permis, et les bruits qui couraient y ajoutaient un crédit nouveau. Si bien qu’après avoir pesé les choses avec un soin minutieux, j'en revenais à l’alternative que je m’étais posée dès le début, et me trouvais dans l’impossibilité de conclure. Est-il heureux? est-il joué? Peut-être était-il l’un et l’autre.
J’en étais là de mes incertitudes, lorsqu’un matin Lucien vint de lui-même chez moi. 11 y avait un temps infini qu’il ne m’avait fait cet honneur, et il était facile de deviner qu’un motif pressant l’entraînait seul à cette démarche. J’eus néanmoins à le voir un plaisir réel. L'histoire de l’enfant prodigue est toujours vraie, toujours vivante; elle est un peu l’histoire du cœur humain. On aime les ingrats, on les regrette, quoi qu’ils fassent, et, au premier retour, on oublie tout pour tuer le veau gras. A défaut de veau, j'offris à Lucien de partager les biftecks qu’on venait de me servir. Avec quelques huîtres et un sauterne réservé pour les grands jours, nous avions la base d’un déjeuner de .famille. Le
jeune homme s’excusa; il ne semblait pas avoir le cœur aux festins : comme je n’avais aucun motif d’inlliger cet affront à mon frugal ordinaire, je m’assis et attaquai ce que j’avais sous la main.
— Vous êtes rare comme les beaux jours 1 lur dis-je. Auriez-vous besoin de moi, Lucien ?
t— Oui, mon cousin, me répondit-il. Mais achevez; rien ne presse.
Jamais je ne l’avais vu si solennel. Le visage était tranquille, quoique pâle; on y Usait un sentiment de résolution très-vif et très-arrêté. Plus je l’examinais, plus je voyais qu’il s’agissait d’un acte sérieux, conçu et accompli avec un certain apprêt.
— Eh bien! lui 'dis-je, de quoi s’agit-il?
— 11 s’agit d’une affaire d’honneur, me réponditil avec un calme qui n’avait rien d’affecté.
— Vraiment, Lucien! m’écriai-je. Une affaire d’honneur! Vous en êtes déjà là.
— Oui, mon cousin, me dit-il avec le même sangfroid.
De toutes les conjectures possibles, celle-ci était la plus éloignée de mon esprit; aussi accueillis-je l’ouverture de Lucien avec une surprise mêlée de crainte. D’un coup d’œil je mesurai les dangers qu'il allait courir, et ma tendresse s’en alarma.
— C’est donc un motif grave? lui dis-je.
— Très-grave, mon cousin; vous en parlerais-je sans cela?
— Mais encore, Lucien.
— Assez, mon cousin, nous en causerons plus tard.
Pour le moment il n’y a qu’un mot d’utile. M’assisterez-vous, oui ou non?
— Si je vous assisterai, Lucien! m’écriai-je avec douleur. Voilà un doute qui me navre. Cruel enfant! Pour qui me prenez-vous? Parce que vous vous détachez, croyez-vous que je me détache? Moi ! vous laisser engager sans que je sois présent! Mais j’irai sur mes genoux, si mes pieds s’y refusaient. Voyons : un peu de confiance et tirons au clair tout ceci. Avec qui en avez-vous, Lucien?
— Avec le peintre Maxime, mon cousin.
— Maxime, dis-je, un ami de la comtesse de Mauléon?
— Maxime tout court, mon cousin; supprimez les qualités.
— Il se pique, donc il est joué; pensais-je en moimême. Soit, repris-je en m’adressant à lui : et qu’avezvous eu avec Maxime?
— Moi ! rien, mon cousin; c'est lui qui le prend mal. Des airs de pacha ! un ton hautain !
— Le peintre se fâche, me dis-je; alors Lucien est heureux, c’est évident. Ah ! le défi est venu de Maxime? ajoutai-je à haute voix.
— Mon Dieu! mon cousin, répliqua le jeune homme avec un peu d’humeur, de lui ou de moi, de moi ou de lui, qu’importe? De tous les deux, si vous le voulez. Sait-on jamais, dans les querelles, qui commence et qui finit? A quoi bon d’ailleurs? Dès qu’on se bat, tout est dit ; il n’est nul besoin de tant de protocoles !
— Décidément, je m’y perds, me dis-je. Tantôt c’est lui qui boude, tantôt c’est le peintre. Est-il heureux ?
est-il joué ? C’est plus problématique que jamais.
Quoi qu’en pût croire mon jeune homme, il était impossible de se rendre sur le terrain sans avoir quelques détails sur l’affaire et sans connaître la manière dont elle s’était engagée. Je revins à la charge par trois fois, toujours inutilement.
— Trêve là-dessus, me dit-il, ou je prends deux militaires pour seconds.
— Mon Dieu! Lucien, un mot seulement!
— Pas une syllabe, mon cousin, pas une syllabe, et allons au fait. Je puis compter sur vous, n’est-ce pas?
— En doutez-vous, Lucien?
— Eh bien ! voilà nos arrangements pris. Ce soir nous fixerons l’heure et l’endroit. D’ici là, ayez un ami, tout le reste me regarde. À ce soir.
Il me quitta sur ces mots sans que sa fermeté se fût un instant démentie. Resté seul, je me mis à réfléchir sur ce qui venait de se passer. Décidément, il était impossible de rétablir un peu de confiance entre ce jeune homme et moi. Même pour un cas sérieux et malgré les efforts les plus vifs, je n’avais pu obtenir de lui autre chose que des défaites. Il me traînait à un rendezvous d’honneur, où sa vie était en jeu, où ma responsabilité était engagée, sans me fournir l'ombre, les apparences d’une explication. C’était abuser : tout autre à ma place l’eût abandonné à son destin. Ma tendresse fut la plus forte, et d’ailleurs je ne lui imputais que la moindre partie de ces torts. Derrière ceci, c’est encore la comtesse que je voyais; elle poussait cet enfant vers tous les excès, vers toutes les violences. Mais com-
ment? mais à quelle occasion? Je me serais battu la tête contre les murs, tant j’en étais intrigué et déconcerté. Et puis, j’en revenais à mon éternel refrain : Où en était-il avec elle?
Comment le chevalier Rigobert envisage l'institution du duel. — Une nouvelle manière de plumer les canards.
Ilne me restait qu’un petit nombre d’heures pour tenir la parole que j’avais donnée à Lucien. L’affaire dont il m’avait chargé n’était pas de celles que l’on pût remettre; il fallait y pourvoir sur-le-champ et sans désemparer. Un second témoin! A qui m’adresserais-je? Les noms ne manquaient pas ; il m’en vint dix il l ’esprit, mais tous hors du cercle des relations de Lucien ; c’eût été alors des explications à fournir, et je voulais agir comme lui, en être sobre. Cette réserve limita nécessairement mon choix. Enfin je songeai au chevalier lligobert; c’était ce qu’il y avait de mieux à faire. Le chevalier connaissait Lucien; ils avaient battu ensemble le pavé de Paris; les préliminaires étaient donc supprimés en le prenant pour témoin. 11 ne restait plus qu’û obtenir son acquiescement, et dans ce but je me rendis à l’instant chez lui.
Ma chance fut heureuse, je l’y trouvai. Il était dans son cabinet de travail et assis devant une table chargée de livres. A le voir au milieu de ces instruments d’érudition, on l’eût pris pour un bénédictin, et son air pensif n’eût pas démenti cette hypothèse. L’aspect de la table
y aidait aussi : elle était parsemée de petits fragments de papier, couverts d’une écriture très-menue, et, quand j’entrai, Rigobert achevait de verser ses pensées sur l’un de ces feuillets. Je ne mis pas en doute que ce ne fût la substance des nombreux volumes qu’il venaitde dépouiller, et pour entrer en matière, je lui débitai là-dessus un petit compliment.
— Que voulez-vous? mon cher, me répondit-il; il faut bien s’entretenir la main; autrement on se rouille. J’ai là du varié, et pour dix journaux au moins.
— Comment 1 pour dix journaux ? lui dis-je. Ces petits carrés de papier ?
— Plus c’est petit, Népomucène, plus ça a de chances dépasser. Ils sont si regardants aujourd'hui ! Aies croire, on peut tout résumer en quelques mots. Aussi comme ils biffent, comme ils biffent ! Adieu les épithètes, on n’en souffre plus; il faut se contenter des substantiis, et encore choisir les plus courts. C’est un métier perdu, Népomucène; on ne peut plus parler carrément de soi.
Je commençais à comprendre; le chevalier ne dérogeait pas ; son travail d’érudition consistait à soigner sa gloire; dans le silence du cabinet, il lui préparait des aliments.
— Des notes, reprit-il en me montrant ces manuscrits épars, toujours des notes ! sur dix il en passe bien une, et c’est tout profit 1 Si vous saviez quel art j’y mets et combien j’en varie les formes! de l’anecdote, du drame, enfin une poétiqucdans toute l’acception du mot. C’est au point qu’on cherche là dedans où se cache le fin de la chose, le Rigobert, et c’est tout au plus si on le trouve.
Je n’étais pas venu près du chevalier pour qu’il m’enseignât les mystères de son industrie ; un autre motif m’amenait, plus grave que celui-là. Je m’ouvris donc à lui et, dès les premiers mots, il s’empara de ma démarche avec une chaleur et un entraînement que j’avais de la peine à m’expliquer. La proposition lui sourit si bien, qu’il ne put tenir en place; il se leva, repoussa son fauteuil et parcourut son cabinet en long et en large, comme s’il eût fait une découverte inattendue.
— Bien imaginé, dit-il, bien imaginé 1
— Comment cela? répondis-je, et qui vous fait parler ainsi? Bien imaginé. Vous croyez donc qu’on imagine ces choses-là ! Ce jeune homme est engagé dans une fâcheuse affaire, un duel, tout ce qu’il y a de plus sérieux.
— Un duel sérieux, Népomucène? Aujourd’hui ! Par les platitudes qui courent ! Vous me prenez donc pour un lycéen.
— Chevalier, ne plaisantons pas 1
— Un exercice matinal, voilà tout : une course avant déjeuner, pas autre chose.
— De tels propos ! quand la vie d’un homme est en jeu!
— Est-ce qu'on se tueencorc? Où avez-vous vu qu’on se tuât? Personne ne se tue. Quand on se bat, c’est par mesure de santé.
— Assez, chevalier, je vois que nous ne nous comprenons pas. Songez donc qu’il s’agit d’un jeune homme et que c’est son premier acte essentiel ; songez qu’il a un caractère altier et un cœur impétueux; qu’il apporte en toute chose cette ardeur de vingt ans contre laquelle
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votre ironie viendra échouer. Songez à tout cela, Rigobert, et ne vous étonnez pas que je sois moins rassuré que vous.
— Peste ! quel feu, et comme c’est bien joué, mon ami ! aussi bien joué que bien imaginé I La mise en scène y gagne, et nous aurons un succès d’attendrissement.
— Àh çà! chevalier, en avez-vous fini? Votre raillerie est trop longue, et elle commence à être d’assez mauvais goût.
— Mais je ne raille pas, JNépomucène, j’admire de bonne foi. Comment ne voyez-vous pas ce qu’il y a d’heureux là-dedans, de bien inventé, de bien conduit, d’avantageux pour votre jeune homme ? Mais du coup, mon ami, vous lui créez la plus belle situation qu’il soit possible de voir ; en un jour vous faites faire à sa réputation le pas de dix années ; vous le mettez dans une posture qu’envieraient de vieux routiers comme moi. Vous figurez-vous le beau bruit qui va se faire dans les journaux et dans le public, le lendemain de l’événement! 11 me semble que j’y assiste. — Savez-vous pas la nouvelle? — Non. — Le petit Lucien s’est battu. — Vraiment ? — Oui, il s’est battu. — C’est un brave à quatre poils. — Il a failli recevoir quatre balles et six coups d’épée. — Noble enfant! — Jeune preux! — Ame de bronze! — Et ainsi du reste et à l’infini et d’échos en échos. Dès ce moment, mon cher, votre jeune homme est sur un tout autre pied; il a son brevet d’intrépide, et la marmaille des lettres s’incline jusqu’à terre devant lui; encore un duel, et il aura des flatteurs.
J’eus beau faire; je ne parvins pas à détourner le chevalier de son point de vue ; il ne voulut pas croire
que ce duel eût d’autre but que de donner un relief public à Lucien et une occasion de se manifester avec avantage. D’ailleurs, loin de refuser son concours, il ne tarissait pas en remerciements de ce que j’avais songé à lui. 11 m’était acquis, ajoutait-il, et portait à mon jeune homme un intérêt des plus vifs. Je n’avais pas à en demander davantage : le but de ma visite était atteint, et j’allais me retirer, quand il m’arrêta par un geste et me lit asseoir près de lui.
— Un instant, dit-il, si nous mettions tout en ordre dès à présent? 11 y a un document public à rédiger; si nous le préparions ? Demain, me direz-vous, demain! Mon cher, demain nous appartiendrons à nos émotions et nous n’aurons plus la tête aux délicatesses du style. Puis, qui sait s’il n’y aura pas un déjeuner au bout? . et alors adieu la présence d’esprit. Il est donc sage de composer notre note officielle, dès aujourd’hui. Voyons, Népomucène, mettez-vous là et aidez-moi. Du simple, tout ce qu’il y. a de plus simple.
C’était une proposition au moins étrange que celle de raconter un duel avant qu’il fût consommé; j’en fis l’observation au chevalier :
— Bah ! dit-il, est-ce que ce s choses-là ne se passent pas toujours de la même manière? C’est du protocole ; qui en a lu un en a lu vingt. Tenez, voici :
* Une rencontre a eu lieu ce matin, au bois de Vin- » cennes, entre le peintre Maxime et Lucien Mérinval.
» Après deux balles échangées, les témoins ont déclaré » que l’honneur était satisfait. »
— Eh bien ! que vous en semble ? reprit le chevalier ; n’est-ce pas ce que vous avez vu hier et ce que
vous verrez demain ? On compterait les variantes.
— En effet !
— Mais c’est là, après tout, la moindre affaire. Arrivons au point délicat. Népomucène, ajouta-t-il, en me regardant fixement et comme s’il eût voulu m’arracher ma pensée, de quelle manière désirez-vous figurer dans l’événement ? Expliquez-vous avec sincérité.
Sa voix avait pris une certaine solennité en m’adressant cette question.
— Qu’est-ce à dire, chevalier, et comment l’entendez-vous ?
— l)e la franchise, mon ami, c’est tout ce que j’attends de votre part. Ma plume vous est acquise ; j’irai aussi loin que bon vous semblera. Profitez de l’occasion : elle est bonne, je m’y connais. Tout se glisse dans les journaux au moyen d’un bulletin de duel. Voulez-vous que je yous pose eu brave on en esprit conciliant? Voulez-vous que je profite de la circonstance pour énumérer vos titres ? Parlez,
— Moi, chevalier ? Yous me rendrez le service de ne me nommer en aucune façon. Voilà ce que j’exige.
— Touchante discrétion 1 Eh bien 1 Népomucène, vous me donnez là un exemple que je veux suivre. Je pourrais abuser de cette affaire, c’est mon droit; je n’en userai même pas. Voici les seuls mots que j’ajouterai à cette note, afin de la compléter.
« Au nombre des témoins figurait le chevalier Ri- » gobert, décoré de plusieurs ordres, et dont le nom » jouit d’une célébrité européenne. »
— J’espère, reprit-il en achevant de tracer ces lignes,
que j’y mets de la modération. Je veux avoir au moins ce trait dans ma vie.
Tous nos accords étaient faits; le chevalier avait promis de me rejoindre chez moi à une heure désignée de la soirée ; c’était celle que Lucien m’avait fixée luimême et où nous devions arrêter nos dernières dispositions. ,
Où Népomucène se croise les bras et s’abandonne à des impressions mélancoliques. — Une visite inopportune.
Après que je me fus assuré de l’assistance du chevalier, je regagnai mon logement et me décidai à ne plus le quitter jusqu’à ce que cette affaire eût été bien liée. 11 se pouvait que Lucien passât chez moi ou y envoyât quelque exprès, et cela au moment où je m’y serais le moins attendu. Je ne voulus pas accroître par des allées et venues infructueuses, les embarras qui accompagnent ces sortes de négociations. Ordinairement, je ne dînais pas au logis : ce jour-là, je dérogeai à mes habitudes. Chez le traiteur le plus voisin, je commandai un petit repas, et fis mettre la nappe dans ma chambre, au coin de mon feu. En même temps, je donnai des ordres pour qu’on ne laissât entrer que Lucien et Rigobert, et qu’on refusât indistinctement toute autre personne qui se présenterait.
Ces précautions prises, j’eus quelques heures pour me reconnaître et me recueillir. J’en éprouvais le be-
soin. Il m’était impossible d’envisager l’affaire du même point de vue que le chevalier; elle pouvait acquérir de la gravité. Non pas que je me grossisse les risques qui attendaient Lucien; je savais ce que sont les duels, et qu’on y est très-médiocrement animé du désir de s’entre-détruire. C’est une petite rancune qu’on assouvit, une vanité qu’on satisfait, ou une émotion que l’on cherche ; voilà tout. Ni les motifs, ni les sentiments ne sont à la hauteur de l’acte; on n’y va ni pour tuer, ni pour être tué; de part et d’autre, on n’est point altéré de sang humain. Je n’ignorais rien de tout cela, et c’étaient autant de motifs de me rassurer. Eh bien ! je n’y parvenais point. L’issue inoffensive d’un duel était la règle, oui; mais cette règle comptait de terribles exceptions. J’en avais la mémoire pleine. Combien de ces affaires, engagées, avec une légèreté coupable,s’étaient terminées par des événements douloureux ! Combien, commencées en parties de plaisir, avaient dégénéré en catastrophes ! Le fer et le plomb sont des instruments brutaux qui, de loin en loin, rappellent leur puissance à ceux qui s’en jouent. Voilà de quelles appréhensions j’étais assailli. Je redoutais un malheur imprévu. Plus j’observais Lucien, plus il me semblait marqué du sceau de la fatalité ; plus je voyais en lui un de ces hommes que le hasard brise avant le temps ! Tout dans sa vie prenait un caractère particulier, et qui ne ressemblait à rien de ce que je remarquais autour de moi. C’était un cachet à part et une empreinte qui lui était propre. Or, n’y avait-il pas lieu de craindre qu’il ne portât sur le terrain cette singulière destination, et que, là où d’autres ne trouvaient qu’un passe-
202 La. comtesse de matjléon.
temps. il trouvât, lui, l’arrêt suprême, d’où on ne relève plus ? Et, dans ce cas, quelle douleur pour moi et quelle responsabilité!
La veille encore, j’avais reçu de madame Mérinval quelques lignes charmantes et le tribut accoutumé. Le fils avait pu m’oublier, la mère ne m’oubliait pas. Elle en était encore aux premières illusions, et croyait que le jeune homme grandissait sous mes yeux et à l’ombre de mon influence ; elle ne s’imaginait pas qu’il eût pu changer de tutelle, encore moins qu’il fût allé demander un asile à l’ennemi. La digne femme présumait que rien n’était changé, parce qu’elle ne changeait pas. Jamais son présent n’avait témoigné plus de soins, ni exhalé plus de parfums. C’était d’un choix irréprochable, la fleur du Périgord. J’avais examiné une à une les pièces de l’envoi ; pas un défaut, pas une tare ; toutes étaient charnues, noires, veinées, savoureuses, en un mot, parfaites de tout point. La veuve s’était surpassée. Du lieu où j’étais, je pouvais recueillir les preuves sensibles de cette supériorité. La bourriche était encore chez moi, et elle remplissait la maison d’arômes suaves et pénétrants.
Et c’était dans ce même moment, presque à la même heure, que la vie du jeune hommfe allait être mise en question. Douloureuse coïncidence ! Voilà comment je répondais à cette attention qui ne s’était jamais démentie, à ces témoignages réguliers et toujours plus exquis, à cette sollicitude maternelle, si manifeste par ses dons ! Le lendemain, peut-être, au lieu d’une lettre de remerciement, ce serait une lettre de condoléance que j’aurais à écrire et à envoyer. Et cependant, elle avait dû comp-
ter sur moi, cette malheureuse mère ! Elle avait dû supposer que je la remplacerais près de son fils, que je veillerais sur lui, que je l’empêcherais de dépenser ses plus belles années en de folles poursuites, que je l’arrêterais à temps sur la pente du mal, enfin que je ne lui laisserais pas jouer son existence en insensé, dans la plus inégale des parties, sur un premier coup de dés, au hasard, en aveugle, avec toutes les chances contraires et pas une seule en sa faveur. Voilà sur quel oreiller d’illusions dormait la pauvre veuve : et quel réveil nous iuL préparions I Je lui tissais de mes mains un vêtement de deuil, à elle qui me faisait tant de fête !
Ilélas ! si je souffrais pour elle, je souffrais pour moi ; la douleur m’arrivait ainsi de tous les points et m’assiégeait sous toutes les formes. Dans les jours heureux et quand Lucien me négligeait pour ses amours, je pouvais l’oublier, me passer de lui, éloigner son souvenir comme un fardeau importun. Mon cœur trouvait dans ses façons d’agir la force nécessaire à des représailles; il s’aguerrissait dans le soin de ma dignité. Mais sitôt que les choses s’embrouillaient, sitôt qu’il y avait un nuage au ciel et une ombre dans la vie de mon enfant, adieu mon orgueil, adieu ma réserve, adieu mon indifférence t Je comprenais alors par combien de points nos existences se touchaient, et qu’aucune puissance humaine ne pourrait me détacher de lui. Ses chagrins devenaient les miens, ses passions aussi; j’adoptais ses inimitiés, et ne laissais à personne le soin de partager ses périls. Je me portais à son secours sans rancune pour le passé, sans condition pour l’avenir ; j’étais à lui naturellement ; il me suffisait de céder à
mes instincts. Et encore n’avais-je eu jusque-là qu’une idée imparfaite de ce sentiment. Pour m’en révéler l'étendue, il fallait une crise; elle était arrivée. Je savais combien Lucien m’était cher depuis que j’étais menacé de le perdre.
Voilà sous quelle pénible impression je passai les longues heures qui me séparaient de mon rendez-vous. J’arrivai ainsi jusqu’au soir, et comptais déjà sur le cadran les minutes qui restaient à courir. Il était près de huit heures ; c’était à neuf que Lucien devait venir, Rigobert également. J’y comptais : qui n’est pas ponctuel, en pareil cas ? Dès lors il nous restait amplement le temps nécessaire pour tout combiner et tout arrêter d’une manière définitive. Déjà, dans ma pensée, je m’étudiais à fixer quelques points, lorsqu'un vigoureux coup de sonnette vint distraire mon esprit de cette occupation. J’écoutai : un débat était engagé à ma porte; ma femme de service maintenait l’honneur de ses consignes, et défendait l’accès de ma chambre contre une personne qui s’obstinait à y pénétrer.
— Quand je vous dis. Madame, que Monsieur n’y est pas, s’écriait ma gouvernante.
— Il n’y est pas pour d’autres, la bonne, je le veux bien, mais, pour Eulalie de Saint-Épinac, il y est toujours. Lâchez-lui ce nom : vous verrez l’effet.
O fatalité ! c’était l’inévitable chanoinesse. Si elle entrait chez moi, rien n’était possible ; elle allait troubler nos plans et nous condamner au silence. J’étais dans les transes ; il ne me restait plus d’espoir que dans la résistance de mon gardien. Cet espoir ne fut pas de longue durée.
— Madame, dit-elle, il est inutile d’insister, Monsieur est sorti.
— Sorti ? le mot est charmant ! Et vous le débitez avec un naturel ! Dites donc, la bonne, quand on veut passer pour sorti, on ferme au moins ses volets. Voyons, plus de cache-cache avec moi'; j’ai aperçu de la lumière de la rue.
— Mais, Madame, dit ma gouvernante en insistant et en lui barrant le passage.
— Ah ! c’est comme ça, s’écria l’irascible chanoinesse, eh bien ! nous allons voir.
D’un poignet vigoureux elle écarta l’obstacle, mit résolument la main sur le bouton de ma porte, le pressa et ouvrit ; le tout en un clin-d’œil et sans qu’on pût l’en empêcher.
— Vous voilà enfin, dit-elle en me découvrant ; ça n’est pas malheureux. On vous tient donc sous cloche, mon cher. Si c’est un genre, vous pourriez mieux trouver; il vous est commun avec le melon.
— Excusez-moi, chanoinesse, dis-je essayant de la congédier, j’attends du monde ce soir ; il s’agit d’une affaire.
* — Des affaires, mon cher, j’en ai aussi, et des plus pressées; vous ne me verriez pas sans cela. En attendant recevez mes félicitations. Vous avez là un fameux cerbère. Quel chien de garde ! S’il en sort des petits, j’en retiens un.
LA COMTESSE DE MÀtfLÉON.
Du rôle que joue une porte-co chère dans les mystères d’un hôtel.
— Nouvelle complication.
Tout en parlant, la chanoinesse s’était avancée dans ma chambre, et y avait pris, sans attendre mon invitation, des dispositions dont le caractère était alarmant. Elle avait fermé la porte avec soin, s’était emparée du meilleur de mes fauteuils, et venait de s’y asseoir après l’avoir approché sensuellement du feu ; puis, comme si elle n’eût voulu me laisser aucune illusion sur le caractère de sa visite, elle dénoua lentement son chapeau, détacha son châle, et déposa les deux objets sur un divan qui se trouvait à sa portée. En même temps elle jetait sur mon trumeau un coup d’œil complaisant et y rajustait les portions de sa coiffure que la course avait pu endommager. Point de doute, elle était là avec le dessein formel d’y faire un long séjour et de s’imposer pour un temps indéfini.
Dans les circonstances où je me trouvais, vous devinez quel dut être mon dépit de la voir prendre à ce point ses aises et disposer de mon domicile avec aussi peu de façon. Rien, ni dans mes airs, ni dans mon attitude, n’était pourtant de nature à l'encourager dans ses usurpations. Je restais debout avec tous les signes d’une contrariété évidente, calculant les suites de cet incident et cherchant par quel moyen je me délivrerais de celte créature importune. De vive force il
n’y fallait pas songer ; elle tîtait d’humeur et de taille à se défendre ; par ruse, je me creusais vainement l'esprit et ne trouvais point d’expédients. Et pourtant il était impossible de supporter longtemps sa présence; On allait venir ; à aucun prix elle ne devait rester. En de pareilles occasions ce qu'il faut éviter surtout, c’est l’oreille d’une femme et surtout d'une femme comme celle-ci. Il était même essentiel qu’elle ne vît aucune des personnes que j’attendais ; ses soupçons en eussent été éveillés. Ainsi pour mille motifs il fallait qu’elle vidât la place, et qu’elle la vidât sur-le-champ. Jugez dès lors de mon impatience ! J’attachais encore mes yeux sur la pendule, mais cette foi3 avec la crainte que l’aiguille ne marchât trop promptement. 11 était huit heures et demie ; toute minute qui s’écoulait aggravait la situation.
Dans les premiers moments qui suivirent son arrivée, Eulalie ne me fit pas même l’honneur de remarquer mon embarras et mon irritation. Elle continuait à passer en revue les details de sa toilette, ses manches, sa guimpe, ses nœuds de rubans et â y mettre l'ordre qui convient. Ce ne fut qu’après un examen complet, et lorsqu’elle eut épuisé ce chapitre, qu’enlin elle se décida à faire un peu d’attention à moi.
— Eh bien ! mon cher, qu’avez-vous donc? me dit-elle. Que signifient ces airs de dogue? Il est flatteur, l’accueil !
— C’est qu’il m’est impossible de vous garder, Eulalie, répondis-je avec une componction qui aurait dû la toucher ; j’en suis confus et affligé. Pourquoi forcer une porte ainsi ? Vous savez bien que ce n’est ni par
orgueil ni par caprice que je me clos. Je suis en affaires, en affaires très-sérieuses, je vous l’ai dit.
— Encore ! s’écria-t-elle avec hauteur. Et croyezvous, par hasard, (pie je vienne pour mon plaisir t Singulier plaisir, en tout cas I Des affronts à bout portant et un visage de porc-épic ! Ah çà ! mon cher, quelle idée vous faites-vous donc de moi ? Me prenezvous pour un bloc de marbre, qui ne sent rien, qui ne voit rien ?
Je n’étais pas à ce qu’elle me disait : ni les reproches, ni les plaintes n’avaient d’action sur moi. L’œil fixé sur le cadran fatal, je voyais l’espace se réduire et les minutes s’envoler.
— Eulalie, lui dis-je, sans répondre à ses boutades, de grâce, laissez-moi. Revenez me voir demain, ce soir je ne m’appartiens pas.
— Demain, mon cher ? Et qui vous dit qu’il ne sera pas trop tard ! Si je suis venu ce soir, c’est que j’ai mon motif aussi; s’il y a urgence pour vous, il y a urgence pour moi. Autrement est- ce que je resterais? Est-ce que je ne vous aurais pas montré vingt mille fois les talons? Est-ce que je ne vous aurais pas rendu la monnaie de votre face de sanglier et coup de boutoir pour coup de boutoir ?
— Vous avez donc quelque chose à me dire? reprisje en jetant sur la pendule un regard désespéré.
— Des masses de choses , Népomucène , des masses!
— Mais achevez donc alors ; mes moments sont comptés.
La pendule marquait neuf heures moins le quart.
Cependant la chanoinesse ne s’associait guère à mes impatiences ; elle ne reprit la parole qu’après une pause prolongée à dessein.
— Voici, mon cher ; et d’abord quittez vos airs renfrognés, ça ne vous embellit pas. A la bonne heure, c’est mieux ainsi. Vous saurez donc, Népomucène, que nous touchons à quelque événement.
— Un événement ! m’écriai-je frappé d’un mot qui répondait si bien û mes impressions.
— Oui, Népomucène, un événement; c’est l’expression que renferment mes rapports de police. Je quitte mon agent, il est convaincu que nous touchons à un événement ténébreux. Ce qu’il m’a dit est si grave, que j’ai été entraînée à des excès de gratification en sa faveur. En fait d’argent je ne pouvais plus rien ; j’ai atteint mes limites ; mais j’ai triplé les indemnités de boisson et l’ai renvoyé à son poste, afin qu’il veillât de près aux mouvements de l’ennemi. Nous y voici, mon cher, le four chauffe.
— Mais qu’y a-t-il donc, chanoinesse? dis-je avec plus d’intérêt.
— Il y a, mon cher... Ah! vous y prenez goût; ah! vous ne faites plus le fagot d’épines. Il y a donc que l’hôtel Mauléon est en combustion depuis ce matin ; il y a qu’il s’y prépare une machination quelconque. C’est mon agent qui me l’a dit, et l’Auvergnat a le flair exercé. Il devine les révolutions de famille sur la physionomie des gens; il lit sur les visages les calamités conjugales et les orages des amours de cœur; c’est un drôle qui a poussé très-loin cette étude, et qui en a fait l’objet d’un commerce avantageux.
— De grâce, Eulalie, concluez, dis-je en homme qui repose sur un lit de charbons ardents.
11 était neuf heures moins dix minutes.
— Soit, mon cher, reprit-elle, je conclus ; ne soyez donc plus si rogue. Entre neuf heures du matin et six heures du soir, Lucien est entré huit fois à l’hôtel Mauléon, huit fois il en est sorti. Voilà le fait capital, et si vous ne le trouvez pas tel, c’est que vous avez un furieux bouchon sur l’esprit. Puis d’autres sont arrivés très-affairés, très-agités; ça été des allées et des venues sans lin, des gestes impatients, des figures à l’orage. Lucien surtout ne désemparait pas; quand il sortait on envoyait la livrée à ses trousses. Et, au milieu de cela, du bruit, du mouvement, des stations sur les portes, des factions aux croisées, enfin tout ce qui caractérise une maison en désarroi. Aussi mon agent est-il toujours sur les lieux; il attend que les choses soient un peu éclaircies. Lucien est encore dans l’hôtel .. .
— Enêtes-vous sûre, chanoinesse? dis-jeavec vivacité.
— Comme de ma police, mon cher ; mon espion a l’œil du chat, il voit plus clair dans les ténèbres. Du reste, nous allons bientôt savoir à quoi nous en tenir. Dès que notre jeune homme sera sorti de chez sa comtesse, l’Auvergnat doit venir ici nous rendre des comptes définitifs. Il vous dira mieux ce qu’il a vu et ce qu’est devenu Lucien.
C’était le coup de grâce, j’en fus anéanti. Impossible de trouver un mot, une phrase, qui répondissent suffisamment à l’état de mon esprit et à l’amertume de mes pensées; en vain regardais-je le cadran; je ne distinguais plus rien.
— Vous avez donc donné un rendez-vous à cet homme? dis-je en balbutiant. *
— Oui, mon cher, un rendez-vous!
— Ici, chanoinesse?
— Et où donc?
Et vous allez l’y attendre de pied ferme, sans quitter d’un instant?
— Mais sans doute, Népomucène t Voilà une plaisante question.
La mesure était comblée; ma chambre ne m'appartenait plus: tout le monde en disposait ; elle allait servir à un congrès. Comment parer à cette situation? Quel parti prendre ? Eulalie semblait décidée à pousser jusqu’au bout la réalisation de ses plans; elle s’élait étendue dans son fauteuil et s’y était mise à l’aise, comme une personne qui a du temps devant soi et cherche des poses favorables au repos. Ses pieds reposaient sur un tabouret, et elle avait pris un écran sur la cheminée pour se défendre contre les ardeurs du feu.
Mon attitude formait un contraste frappant avec la sienne; je contenais mal l’impatience qui m’animait, et j’avais de la peine à ne pas me livrer à des violences. J’allais et venais dans la chambre, sans but, sans règle, ne sachant à quoi m’arrêter; j’imaginais vingt combinaisons qui se détruisaient l’une l’autre, et où le ridicule le disputait à l'impuissance. Volontiers j’aurais arrêté l'aiguille de ce cadran qui s’obstinait à marcher avec une régularité désespérante.
11 était neuf heures moins cinq minutes.
Toute seconde comptait désormais ; il me semblait que j' entendais dans l’escalier les pas de Rigobert, et à
chaque instant j’allais vers la porte en m’imaginant qu’il venait d’y frapper. Ce supplice ne dura que quelques instants et il eut pour moi la durée d’un siècle.
Enfin, au coup de neuf heures, un bruit plus distinct se lit entendre sur le palier de l’appartement. Cette fois c’était Rigobert, et, comme les consignes portaient une exception en sa faveur, il fut introduit sur-le-champ.
— Tiens, c’est vous, chevalier? dit Eulalie en l’apercevant.
— Vous ici, chanoinessel répondit-il, et par quel heureux hasard?
L’épithète était singulièrement choisie.
Le sort en était jeté ; l’imbroglio commençait. Deux des personnages se trouvaient en présence déjà ; il n’y manquait plus que l’Auvergnat et Lucien, et, au train dont allaient les choses, ils ne pouvaient pas tarder de s’y rendre.
Où l'on voit enfin briller un feu d’arc-en-eiel. — Le chevalier Rigobert se trouve sacrifié.
Je m’étais jeté de dépit sur mon divan, et laissai la chanoincsse et le chevalier poursuivre leur échange de civilités. Par la force des choses, j’en arrivais à une 1 abdication complète : et qu’aurais-je fait de mieux?
Mon domicile était devenu la proie des importuns : tout le monde y commandait, excepté moi, on y entrait comme dans un lieu public. En m’eu isolant, en restant
à l’écart, je protestais contre cette violence, et opposais à une usurpation évidente la majesté silencieuse de mon droit.
11 manquait d’ailleurs à cotte scène un personnage, et je l’attendais : c’était Lucien. Chaque minute qui s’écoulait le rapprochait de nous ; il allait paraître. A tout prendre, sa présence n’ajoutait pas d’embarras nouveau et offrait un moyen de dénouer la situation. De quoi s’agissait-il ? D’un peu de persévérance. 11 était impossible que, de guerre lasse, Eulalie n’opérât pas sa retraite, et alors nous demeurerions maîtres du terrain. En nous montrant plus obstinés qu’elle, nous devions l’amener là ; et, pour achever ce qui restait à faire, nous avions la nuit entière devant nous. Sous cette impression, je retrouvai mon sang-froid, et me renfermai dans l’impassibilité la plus complète.
Ni le chevalier, ni la chanoinesse n’étaient d’humeur à m’imiter; ils se connaissaient de longue main et avaient beaucoup de choses à se dire : à peine en face . l’un de l’autre, ils en vinrent à de:, compliments où le ton s’élevait petit à petit et qui insensiblement tournaient à l’aigre : '
— Toujours fringant, ce Rigobert ! disait-elle.
— Et vous toujours imposante, ma chère! répondait-il.
— Ah cà ! chevalier , vous jetez donc des sortilèges sur les journaux? Ils sont pleins de vous.
— Mon Dieu ! Eulalie, il en est d’eux comme des juges des jeux llorayx ! 11 faut savoir les prendre!
— Le fat ! dit la chanoinesse à demi-voix.
— Son clou est rivé ! dit tout bas le chevalier.
m LA COMTESSE DE MAÜLÊON.
L’entretien continua dans ces termes et sur ce pied, tantôt caustique, tantôt badin. De loin en loin, ltigobcrt, pressé trop vivement, se retournait vers moi et m’interrogeait du regard. 11 semblait me demander ce que signifiait cette rencontre et pourquoi un rendezvous sérieux déviait ainsi son objet. Par un geste, je me portais alors à son secours, l’exhortais à la patience et m’excusais d’un procédé si inhospitalier. Tout cela dans un jeu muet et sans me mêler à la querelle. Cependant il y eut un moment où cette réserve ne me fut plusqiermise. Le nom de Lucien venait d 'être prononcé et Eulalie y insistait d’une façon significative.
— Chanoinesse, lui dis-je, ménageons les absents. Tenez, j’entends des pas; c’est peut-être Lucien qui arrive, je l’attends ce soir.
— Bah ! s’écria-t-elle, que ne le disiez-yous plus tôt ! Eh bien t s’il est là, mon cher, vous pouvez être certain que mon agent n’est pas loin ; c’est le corps et l’ombre, tout va s’éclaircir. •
En effet un petit mouvement, sensible à l’intérieur, venait d’avoir Ueu dans mon antichambre; la clef avait tourné dans la serrure et, en se rapprochant de la porte, on distinguait un son confus do voix dans la direction de l’escalier. Je n’y tins pas, et laissant les champions aux prises, j’allai vers le bruit. C’était ma femme de service qui échangeait des explications avec un laquais de fort bonne mine chargé d’un message pour moi.
— M. IVébomicône I disait-il avec un accent alsacien des plus prononcés. '
Ma servante avait beau l’assurer que j’étais sorti et offrir son entremise, le laquais n’admettait pas cette
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LA COMTESSE DE MAULÉONi 2!8
combinaison ; il voulait exécuter ses ordres à la lettre et me réclamait en chair et en os. La négociation en était là, lorsque je me montrai.
— M. Nébomicène ! répéta le laquais en se tournant de mon côté.
— C’est moi ! lui dis-je.
11 m'examina un instant en homme qui a l’habitude des missions secrétes et tient à ce que les lettres ne se trompent pas de destination. Ce coup d’œil me fut favorable, il laut le croire, et lui démontra mon identité, car il s’exécuta :
— Foilà, me dit-il enme remettant la précieuse missive, et se retirant après un profond salut.
Je ne savais que penser de ce message et du tour mystérieux qu’on y avait pris, lorsque je jetai les yeux sur l’adresse.
— De Lucien t m’écriai-je. Et c’est un laquais qui l’apporte ! point de doute : c’est de chez la comtesse qu'il m’écrit.
Je brisai le cachet avec impatience et embrassai d’un regard l’ensemble du billet ; il se composait de quelques lignes tracées à la hâte :
« Mon cousin,
» Je suis vraiment confus de ce que je vais vous dire » et ne sais comment m’excuser. Il faut que je con- > naisse votre bonté pour en avoir le courage. Je ne » puis me rendre près de vous et vous envoie un ex- » près. Tout s'est expliqué, tout s’est arrangé ; il n’y » avait dans tout cela qu’un malentendu et un peu d’en-
> fantillage de ma part. 11 n’en resté rien, si ce n’est le » très-vif regret de vous avoir donné ce souci et causé » cette peine. Que votre cœur me le pardonne, et si » vous avez associé quelqu’un à ma confidence, veuillez
> le comprendre dans les excuses que je vous fais et » les remerciements que je vous adresse.
» Sitôt que je serai libre, j’irai vous raconter les » choses avec plus de détail.
» Lucien. »
Le premier sentiment que j’éprouvai à la lecture de ce billet fut un soulagement ineffable. 11 me sembla que je respirais plus librement et qu’on m’enlevait un poids de dessus le cœur. Plus susceptible, j’aurais pu trouver beaucoup à reprendre dans la conduite de Lucien, dans la manière dont il m’avait engagé et dégagé, en ne se communiquant pas et en me laissant dans les ténèbres. Ces ténèbres, je les pénétrais ; je voyais le doigt de la comtesse présent dans tout ceci : la querelle avait dû naître chez elle et y mourir. Dès qu’elle en avait eu le soupçon, elle n’avait eu de cesse que les choses ne fussent accommodées. Pour son honneur et son repos, il lui importait d’arrêter dès le début une affaire où son nom pouvait être mêlé. En vain aurait-on cherché à donner le change au public ; il ne s’y serait point mépris et il en eût toujours transpiré quelque chose. C’était donc elle, elle évidemment, qui avait conseillé et imposé au besoin une conciliation ; c’était elle qui avait vaincu les résistances et enlevé à Lucien l’honneur de descendre pour la première fois sur le terrain. A quel prix ? Dieu le sait.
Cet arrangement avait été conclu sans moi, en dehors de moi, et pourtant j’en éprouvais la même satisfaction que si j 'y eusse mis la main ; au fond de mou âme, j’en bénissais la comtesse. Je pouvais le lendemain écrire à la mère de Mérinval d’une main ferme et affranchie de soucis ; aucun deuil ne troublait mes perspectives. Qu’importaient quelques échecs de vanité? Valaient-ils seulement la peine qu’on on tînt compte ? Non, l’issue de l’affaire effaçait et couvrait tout. Seulement il me restait encore un soin et un devoir, c’était d’informer Rigobert de ce qui se passait. Au' risque d’indisposer la chanoinesse je l’arrachai de ses mains et le pris à part. Quand nous fûmes seuls et à l’abri des oreilles indiscrètes, je lui racontai les faits. Rien de plus curieux que la figure du chevalier, à mesure que j’avançais dans cette communication. Un désappointement visible s’y combinait avec une certaine incrédulité ; quand j’en vins à lui dire que l’affaire était arrangée, il m’arrêta court :
— Cela ne se peut pas, s’écria-t-il.
— Comment! répliquai -je, cela ne se peut pas? Mais cela est, chevalier.
— Je vous répète que cela ne se peut pas, Népornucène.
— Voilà qui est fort !
— Cela ne se peut pas ! vous dis-je; c’est tout uniment impossible. Une affaire superbe ! Il faut qu’elle ait des suites.
— Mais, Rigobert que vous êtes, quand je vous annonce que c’est arrangé, arrangé, entendez-vous?
— Vous me le diriez cent fois, Népomucène, cent
millions de fois, et sur tous les tons de la gamme, que j’en reviendrais à mon refrain : Cela ne se peut pas.
— Vrai ! chevalier, vous m'impatientez.
— Désolé, mon ami, mais je n’ai rien à en rabattre. Que diable? il est trop tard ; le duel est rédigé, les notes sont prêtes ; nous n’acceptons plus d’arrangement.
— Vous plaisantez, Rigobert ?
— Jamais là-dessus, Népomucène, jamais ! Quand il s'agit d’une fusée dans les journaux, je prends toujours les choses au sérieux. Voyons, raisonnons froidement. De quoi s’agit- il? de poser votre jeune homme ; eh bien! l’occasion est unique, il faut la saisir.
— Mais quand je vous dis qu’il y renonce , chevalier !
— Alors , je n’y renonce pas>, moi. Chacun son droit ; j’invoque le mien.
— C’est-à-dire qu’il devrait se battre à cause de vous ; est-ce ainsi que vous l’entendez, Rigobert ?
— A cause de moi ou à cause de lui , peu importe, pourvu que mes notes passent. Aimez-vous mieux les faire publier sans que l’affaire ait heu ?
— Mais non , mais non, chevalier.
— Alors j’en reviens à dire que les choses doivent aller leur train ! Nous n’écoutons plus rien , nous repoussons toute espèce d’explications. Il n’y a qu’un mot qui serve, c’est de s’aligner. Dites, Népomucène , tout est-il réglé, le lieu , l’heure , les armes , les distances, les conditions du combat ?
Rigobert s’était animé en parlant ; il allait et venait en gesticulant avec feu. La pensée que ses notes ne
passeraient pas ulcérait son âme ; plutôt que de s’y résigner, il eût préféré voir égorger Lucien.
— Je suis volé, s’écriait-il, volé comme dans un bois.
Enfin , il consentit à s’apaiser , mais seulement à la pensée que Lucien ne serait pas sans avoir, tôt ou tard, un nouveau due], et qu’alors il rentrerait , lui , Rigobert, dans ses irais d’écritures et de mise en scène ; à ce prix, il pardonnait au jeune homme d’avoir trompé son attente et détruit en germe une de ses plus belles
conceptions. Tel fut le retour que le chevalier lit sur lui-même. Quand il eut pris les choses aussi philosophiquement, nous rentrâmes dans la pièce oh se trouvait Eulalie.
— Eh bien ! dit-elle , voilà qui est galant : laisser une femme à l’abandon et pendant des éternités ! Que conspiriez-vous donc ensemble ?
— Nous conspirions un punch , chanoinesse , lui dis-je, et pour qu’il n’y manque rien , c’est vous qui le ferez.
— Adjugé, s’écria-t-elle, et au rhum !
— Au rhum, dis-je, et ne ménagez pas le mien. Vous allez en avoir des masses ; la soirée est bonne; iinis — sons-la gaiement.
On apporta ce qu’il fallait, et tout en râpant un citron, la chanoinesse fut frappée d’un souvenir.
— Népomucène, me dit-elle, j’y songe maintenant. Et mon agent qui est encore à son . poste ? Comment n’est-il pas ici ? Lucien serait donc toujours chez les Mauléon ?
— Bah ! répliquai-je, qu’importe? Soyons au punch, Eulalie ! et à demain le reste !
— A demain, soit, dit-elle en faisant flamber la liqueur et la versant ensuite dans nos verres.
Nous passâmes quelques heures ainsi, tout en buvant et causant. Eulalie était en belle humeur, et Rigobert lui tenait tête. Le bol était copieux ; il fut vidé en entier. Enfin il fallut se séparer. Minuit sonnait lorsque la chanoinesse s’y décida.
— J’en reviens à mes moutons, ditr-elle au moment du départ. 11 n’est pas naturel que mon agent ne soit pas venu me rendre ses comptes. Serait-il encore de planton? Je suis curieuse de voir cela. Donnez- moi votre bras, Rigobert , nous irons jeter un coup d’œil de ce côté.
Où l’on présume que l’heure du berger a sonné. — Les bonheurs s’enchalaent.
A la suite de cette crise, il se fit comme un repos dans la vie de Lucien; j’ai toujours pensé que de ce jour-là date la période tranquille de son règne; il gagna son sceptre dans une révolution de palais. Toutes les chroniques, il est vrai, ne sont pas d’accord là-dessus; les unes font remonter plus haut la date de l’avénement, d’autres mettent en doute qu’il ait jamais eu lieu, et relèguent Mérinval parmi ces rois des premières races dont le passage au trigie reste dans le domaine des suppositions.
Ce que je sais, ce qui est notoire, c’est que Lucien
eut alors une veine de succès, un moment court et radieux qui marquera dans les lettres. Était-ce une inspiration personnelle ou une inspiration de reflet ? Fautil y voir la main de la comtesse ou simplement un germe nouveau qui se* développait chez lui, sous l’influence d’un rayon de bonheur? Où commençait cette collaboration, où s’arrêtait-elle? Autant de points douteux qui n'ont jamais été éclaircis. J’incline à croire que madame de Mauléon empruntait à Lucien au moins l’équivalent de ce qu’elle lui donnait, et que, des deux parts, l’échange était profitable. La pierre recèle le feu, mais c’est le choc qui le fait jaillir. Si le nom de Mérinval fit alors un peu de bruit, un bruit bien vite oublié, jamais celui do la comtesse n’eût plus d’éclat, ni un éclat plus soutenu. Ses ouvrages de ce temps sont ceux qui ont laissé la plus forte empreinte ; la note mystérieuse du cœur y domine, sans que rien en trouble l’harmonie ni l’accord. Point d’écart vers les systèmes, point de course à travers les lunes des Trina— chon ; mais l’amour dans sa première sève et les débuts naïfs des couples épris. On voyait qu’une certaine joie, vraie, sincère et nouvelle, animait ses tableaux et y répandait de douces clartés.
S’il me fallait vous raconter en détail l’histoire de ces moments fugitifs, j’éprouverais un embarras facile à comprendre. Rien de plus monotone que la vie des gens heureux ; les jours s’y suivent avec une désespérante sérénité. L’intérêt n’est pas là; il est plutôt dans les orages. D’ailleurs, je n’en savais pas davantage sur le fond des choses que le gros des curieux. Je voyais bien que l’étoile de Lucien effaçait les autres peu à peu
et les reléguai! dans un rang secondaire ; mais je voyais cela comme tout le monde, sans lui, presque malgré lui. Jamais il n’avait été plus boutonné avec moi, et c’était le seul indice qui me fût personnel. J’avais remarqué, en effet, que sa conscience se mesurait à ses » découragements et sa discrétion à son bonheur. Je dus donc le croire le plus fortuné des hommes, parce qu’il en était devenu le plus impénétrable. J'eus beau l'attaquer dans tous les sens, user du sentiment et de la raillerie, chercher à le prendre en défaut, il résista à tout, et maintint au-dessus de mes atteintes sa bannière de chevalier immaculé. Peut-être se mêlait-il à sa réserve un peu de cet orgueil qui accompagne les conquêtes et éclaire le front des victorieux. On eût dit parfois qu’il foulait la terre d’un pied plus fier et portait la tête avec une aisance plus grande. Que voulez-vous? le laurier sied aux jeunes gens et le sien était si beau.
Moins bien disposé, j’aurais sans doute chicané sur ces allures et reconnu qu ’en plus d’une circonstance, il le prenait de trop haut avec moi. Mais, je vous l’ai dit, j 'avais pour Lucien une de ces faiblesses qui trouvent en elles-mêmes leur aliment et semblent croitreen raison de l’abus qu’on en fait. C’était la faiblesse des 1 grands parents, celle qui ne s’affecte pas des rebuts et ne connaît point de limites. Au fond que m’importaient ces réticences? Et qu’eût-il pu me dire dont je n’eusse pas le mot? 11 triomphait; cela éclatait dans ses yeux; il était au vingtième ciel, en pleine voie lactée, bien au delà de nos sphères, rien de plus évident. Qu’était le reste? une affaire de détail, de pure curiosité.
La pauvre chanoinesse ne le prenait pas aussi philo-
sophiqueraent. Décidément Lucien avait opéré une révolution dans sa vie. Ce n'était plus la muse à grand orchestre, qui avait naguère huit bruns sous la main et demandait un Scandinave pour les assortir : ces temps étaient loin. Comme la nymphe des mers d’Ionie, elle remplissait sa demeure de gémissements et ne pouvait se consoler du dédain de Lucien. Elle avait conçu pour ce jeune homme une de ces passions malheureuses qui puisent une nouvelle énergie dans les échecs et s’exaltent par des ferveurs solitaires. Tant qu’un peu d’espoir la soutint, cette passion ne dépassa point les bornes et modéra ses manifestations, mais lorsqu’àucune illusion ne fût possible, les excès de tout genre arrivèrent, et j’en ressentis les effets tout des premiers. Eulalie s’en prenait à l’univers entier et à moi surtout ; elle prétendait que j’avais élevé Lucien dans de détestables principes, et que je n’avais pas la force de le protéger ni contre lui-même, ni contre les autres.
— Vous l’avez livré, me disait-elle dans son exaspération, livré à prix d’or comme Judas. Où est l’argent du marché? je veux le voir. Ne; vous en défendez pas, Népomucène. Est-ce que les faits ne sont pas là? Est -ce qu’ils ne crèvent pas les yeux? Est-ce qu’elle ne dispose pas de ce malheureux enfant comme d’un bien qui lui appartient? Est-ce qu’elle n’épuise pas la fleur de sa pensée et le sang de ses artères ? Est-ce qu’elle ne le ruine pas de toutes les façons ? Est-ce qu’elle n’ira pas jusqu’au bout, et tant qu’il restera dans cet esprit et dans ce corps une ombre de puissance et de vie? Népomucène, vous êtes un grand coupable : rien ne vous absoudra. :
Je laissai la douleur de la chanoinesse s’exhaler même à mes dépens; rien n’est plus digne d’égards qu’une âme vraiment blessée, et la sienne l’était.
Ainsi 3’écoulèrent les jours les plus tranquilles que Lucien eût connus, des jours plus remplis d’ivresse que de bruit. 11 avait trouvé l’anneau deGygès et ne demandait au ciel qu’une grâce : c’était de rendre sa félicité invisible, afin qu’elle durât plus longtemps. Ce vœu, hélas ! ne fut pas exaucé : la fatalité, un instant vaincue, s’armait en secret et préparait à Lucien une nouvelle série d’épreuves et de souffrances. 11 avait gravi lentement, et un à un, les degrés du bonheur; il allait en être précipité.
Où il est question d’une constellation nouvelle. — Une voix du Nord.
Ce fut vers ce temps que nous vîmes à Paris un homme dont le nom a dû rester dans vos mémoires. 11 ne fit que passer, mais en laissant après lui une impression vive et des souvenirs qui tiennent du roman. Quoique très-jeune encore, sa vie se composait d’aventures qui l’égalaient aux héros les plus accrédités, aux Amadis, aux Galaor, à la fine lleur de la chevalerie imaginaire. Il était beau comme un soleil, brave comme son épée, noble comme un roi, courtois au possible, galant et empressé comme pas un; il savait aimer, il savait charmer, il savait se battre, et pardessus tout, il savait chanter.
On le nommait Itosario; mais parmi les personnes informées, on n’ignorait pas que c’était là un nom de guerre, et qu’il avait le droit d’en porter un autre, consacré par les services de ses aïeux. 11 était issu d’une des plus grandes familles de la Scanie qui montrait dans ses armes, et avec un certain orgueil, les deux lions de la couronne de Suède, et avait, à diverses époques, mêlé son sang à celui des souverains du pays. Son père s’était distingué dans les guerres du siècle écoulé, et retiré dans ses terres, il y menait l’existence opulente et patriarcale des grands seigneurs du nord. Rien n’empêchait son fils de suivre la voie par où leurs ancêtres avaient passé, le sabre au poing si les clairons sonnaient la charge, l’œil sur ses domaines si l’ère des batailles était décidément fermée. C’était ainsi qu’en avaient agi les hommes de sa race, cultivateurs ou guerriers, à la tête de leurs paysans ou de leurs soldats; l’exemple était donné, la tradition consacrée; il n’y avait plus qu'à y conformer sa conduite.
Le descendant de ces générations illustres ne s’y résigna pas; son goût l’emportait vers d’autres destinées. Beau, bien fait, doué de tout ce qu’il faut pour réussir, il embrassa l'Europe d’un coup d’œil, et se dit qu’il y deviendrait célèbre sous un autre nom et à autre titre que ne l’avaient été ses aïeux. Le beau destin vraiment que de s’enfermer dans les glaces de la Baltique, et d’y rester étrangerau bruit qui se fait au sein des contrées aimées du soleil ! Est-ce là une existence dont on puisse aujourd’hui s’accommoder ? Le jeune Suédois ne le pensa pas. Au risque de blesser des préjugés de race, il se
tourna vers les arts, 'et leur demanda une gloire que la carrière des armes semblait lui refuser; il s’essaya dans tous, et dans tous il obtint des succès. La nature avait tant fait pour lui ! mais là où elle avait épuisé ses dons, c’était le charme de la voix. Jamais organe humain n'atteignit des elfets plus grands et plus expressifs. C’était à la fois une puissance et une fortune.
Qu’on juge des colères du vieux gentilhomme seanien, lorsque son fds vint lui déclarer que la vocation du chant, très-prononcée chez lui, allait l’entraîner vers ces grands foyers de l'art où les renommées se fondent et s’écroulent ! Ce fut un jour d’éclatante déchéance que celui-là, et les ancêtres durent en tressaillir dans leurs tombes. Le père lutta; il invoqua les devoirs du sang, il adjura, supplia son lils, prit à témoin tous les dieux du foyer, puis quand il vit que rien n'ébranlait ses résolutions, il s’emporta jusqu'à le maudire. C’en fut assez pour que le jeune homme sortit à l'instant du château, avec le ferme dessein de n’y plus remettre les pieds. Désormais il oublia et voulut faire oublier qui il était; en quittant la Baltique, il laissa, comme une dépouille gênante, son nom et ses titres sur le rivage natal. Adieu le gentilhomme suédois et ses huit siècles de noblesse bien prouvée; il n’en resta rien, ou plutôt il en resta Hosario l’artiste, llosario le chanteur, la plus expressive et la plus touchante voix du monde, le gosier par excellence, et le maître dans son art.
Tel était le personnage qui venait d’arriver à Paris, et y excitait un sentiment de curiosité. Vingt histoires romanesques se débitaient à son propos, et défrayaient les entretiens; on racontait les détails de son origine,
LA COMTESSE DE MAÜLÉON. v 227
et comment il avait brisé son écu pour obéir à un impérieux destin; on entrait dans les moindres circonstances de sa vie, on citait ses bonnes fortunes. Tout conspirait pour faire de lui un de ces heureux mortels sur lesquels la vogue se fixe et qui ont le choix entre les succès. Il descendait de grande souche, il venait de » cette patrie des brumes et des frimas qu’Ossian a peuplée de divinités terribles ; il réunissait les perfections de cette race du nord, dont les cheveux sont d’un si beau blond, le teint d’un blanc si transparent, les yeux d’un bleu si limpide. C’étaient la vigueur et la grâce réunies, la grâce du barde et la vigueur du héros. ,
Qu’on juge de l’engoûment avec lequel ce personnage fut accueilli. Paris ne sait pas faire à demi les choses; quand il sert de parrain à quelqu’un, il n’épargne pas les dragées du baptême : il est magnifique dans ses adoptions. 11 faut voir alors comment de salon en salon, les renommées se forment, se développent et grandissent, rit quand la vogue est faite, quelle souveraineté ! quel empire sur les âmes 1 quels tributs ! quel droit d’aubaine! Heure fugitive, mais enivrante, qu’un grand artiste rencontre au moins une fois et qu’il poursuit fie vains regrets quand par malheur il l’a perdue !
Voilà où «1 était le chanteur Rosario, voilà dans quel cercle d’enchantements il se promenait. Sa poitrine, toute polaire qu’elle fût, n’était point assez cuirassée de glace qu’elle ne se réchautlât au contact d’un enthousiasme si effervescent. Une divinité ne reçoit pas plus d’hommages, et, à prendre la chose au sé-
neux, il eût pu se croire l’égal d’Odin ou de Thor. C’était à qui l’aurait, à qui le comblerait , il n’y pouvait suffire. Jusqu’alors il ne s'était pas produit en public; le respect de son rang et de son nom l’enchaînait encore, quoi qu’il en eût ; on ne l’avait entendu que , dans un petit nombre de salons, et encore s’était-il montré fort difficile sur le choix . 11 n’allait que chez les gens titrés; dernière protestation du gentilhomme!
Parmi les personnes qui recherchaient Rosario et lui faisaient le plus d’accueil, on citait la comtesse de Mauléon. Elle s’en était emparée dès les premiers jours, et ne laissait point à d’autres le sein et l’honneur de le produire. A deux titres le débutant lui appartenait : il était artiste et grand seigneur. Son hôtel devint donc le théâtre préféré du chanteur; il s’y sentait plus à l’aise et y donnait mieux la mesure de ses moyens. Il faut dire que la comtesse y aidait aussi par la manière parfaite dont elle faisait les honneurs de sa maison; elle avait l’art d’y maintenir, au milieu delà tenue la plus stricte, une indépendance d’allures qui en animait l’aspect. Ainsi s’expliquait le goût que montrait Rosario ; celui de madame de 3Iauléon n’avait besoin ni de commentaire ni d’excuse ; comme tout Paris, elle allait vers le personnage à la mode, sauf à tourner avec la mode dès le lendemain, et à se rabattre sur d’autres adorations.
Où l’on assiste à un concert pour les pauvres. — Prie* pour Lucien.
Quelques semaines après l’arrivée de Rosario, il y eut un grand concert pour une œuvre de charité, accompagné des fanfares usitées en pareil cas et d’une liste démesurée de dames patronesses. C’est la comtesse qui en était l’âme, et elle avait obtenu de l’artiste favori, qu’en raison du motif, il consentirait à figurer dans le programme et à prêter son concours. Sa tâche avait été limitée à deux morceaux ; c’était suffisant pour gagner les palmes du ciel et les applaudissements de la terre.
On sait à l’aide de quels ingénieux stratagèmes se recrute la population qui assiste à ces pieux et onéreux divertissements. Quelque part qu’on aille, en de certaines saisons, il y a des pièges tendus pour cela, et, si on en évite un, c’est pour tomber dans un autre. Défiezvous alors de tout le monde et de toute chose; des femmes, ellessont patronesses; de leurs sourires, il y a des billets de concert au bout. — Je vous en ai réservé deux, dit l’une de ces sirènes en montrant les plus belles dents du monde. Coût: quarante francs; trois francs par dent montrée. Que si vous comptez y échapper en gardant le coin du feu tant que dure l’épidémie, la poste est là pour détruire cette dernière illusion : avec la régularité ruineuse qui la caractérise, chaque jour elle vous apporte un contingent de billets de concert de la part de personnes qui exercent ce commerce affligeant et s’adressent
à l’univers entier pour se délivrer de leurs fonds de magasin. Ainsi vous n’échappez pas au tribut et vous avez un sourire de moins; la combinaison n’est pas heureuse; autant vaut y mettre moins d’apprêts, et affronter le fléau à visage découvert.
Les procédés qui furent mis en usage cette fois ne différaient pas de ceux que la tradition a consacrés et dont la vertu a été si souvent éprouvée. 11 y eut des provocations verbales, des provocations écrites, lesunesfrappant dans le vide, les autres suivies d’effet. Il y eut des sourires poussés un peu loin, des billets qui excédaient les bornes, enfin! toutes les circonstances aggravantes que comporte l’institution. On peut risquer quelque chose sur une bonne œuvre; le ciel est là pour rétablir l'équilibre en faveur de qui le sert. A l’aide deces moyens et d’autres encore, le placement marcha grand train; les billets s’enlevèrent. Il faut dire que le zèle des dames patronesses ne fit pas tout; le nom de Ilosario, porté sur l’affiche, prit le public par son côté faible, l’attrait de la nouveauté et un tribut payé à la vogue. De proche en proche, on en parla tant et si bien, qu’avant le jour désigné, les billets devinrent l’objet d’un trafic, et purent se placer à bénéfice.
J’étais au nombre des favorisés; je sentais qu’il y aurait affluence, et j’avais pris mes précautions à temps. Vous vous feriez difficilement une idée du monde qui vint à cette réunion, et surtout de la qualité de ce monde. Jamais je n’ai vu plus grande compagnie entassée sur le même point : gens de noblesse et de robe, la plus haute finance et une masse de noms connus. Les équipages prenaient la queue à une distance prodigieuse et
le défilé dura longtemps encore après que le concert eut commencé. C’est Rosario qui attirait cette foule; il faisait événement; chacun voulait voir ce gentilhomme de la Scanie, transformé en chanteur par une irrésistible vocation et chassant aux notes au lieu de chasser à l’ours. On savait d’ailleurs que cette vocation n’était pas de celles que l'on peut contester, et qu’elle promettait à l’art du chant un grand interprète : de là ces curieux, les uns parce qu’il était noble, les autres quoiqu’il le fût, tous à cause du talent de l’artiste.
J’entrai l’un des premiers dans la salle, et pourtant la comtesse s’y trouvait déjà. Que de zèle de sa part ! c’était comprendre dans le sens le plus étendu les devoirs de patronesse. Je cherchai Lucien; il occupait un siège, près de madame de Mauléon, au rang le plus rapproché de l’orchestre. Mon premier soin fut de me placer dans un sens latéral, de manière à pouvoir observer ce groupe le plus naturellement du monde et sans que j’y parusse mettre de l’affectation. Lucien me sembla triste et défait; depuis quelque temps je ne l’avais vu, et je fus douloureusement surpris du changement survenu dans sa physionomie. Il n’avait plus rien de cette fleur de santé que j’admirais naguère en lui, ni de ces vives couleurs qu’il avait apportées de nos montagnes; le regard était morne et fuyant, le visage fatigué, la joue pâlie; on eût dit un autre homme. Quant à la comtesse, elle était radieuse de toilette et de beauté, et ses airs de fête formaient un contraste frappant avec l’attitude mélancolique de Lucien.
Cependant la salle s’emplissait à vue d’œil; par toutes les entrées il y pénétrait des flots de spectateurs. Déjà
tous les bancs, tous les sièges étaieut occupés, et il ne restait plus de places que dans un étroit pourtour où il fallait se tenir sur ses jambes ; c’était le plus grand succès qu’eût jamais obtenu concert de charité. La comtesse avait le droit d’être hère de son œuvre, et elle l’était en effet. Debout et tournée vers l’enceinte, elle semblait passer un dénombrement, et calculer la somme qui allait descendre dans la bourse des pauvres. Par intervalles, elle adressait des saluts aux personnes de sa connaissance, ou leur envoyait des gens de service quand elles se trouvaient dans l’embarras. En toute chose, elle agissait comme l’ordonnateur de la fête et veillait à ce que rien ne manquât à un succès si bien inauguré.
Enfin le concert commença; vous n’attendez pas de moi que je vous lë décrive, ni que j’énumère dans quelles clefs étaient les morceaux qui y furent joués. Assez d’hommes d’esprit s’opilent à ce fatal exercice. D’ailleurs, les faits marchent, l’intérêt presse, il faut que je me porte vers le dénoûment. 11 n’y avait là pour moi que la comtesse, Lucien et le chanteur nouveau; le reste du programme était comme non avenu. Quand Rosario parut sur l’estrade, il éclata dans la salle de tels applaudissements, que je me pris à douter de la solidité des voûtes; il fallut, pour me rassurer, qu’un silence plus parfait que celui des tombeaux, vint remettre l’édifice d’un si vigoureux ébranlement. Si toutes les mains avaient donné, toutes les poitrines alors se turent. Il chanta, et bientôt, dans cette vaste enceinte, il n’y eut d’yeux et d’oreilles que pour lui.
U chanta, et moi qui vous parle, j’éprouve encore à ce souvenir un frémissement dont il m’est impossible de
me défendre. Non; qui n’a pas entendu cet homme ne peut savoir jusqu’où vont les ressources de la voix humaine, ce qu’il y a en elle de pénétrant et par quels chemins mystérieux elle arrive jusqu’au cœur. De tous les instruments que l’art a imaginés il n’en est point qui vaille l’instrument accompli que la nature a mis en nous; aucun clavier n’est plus sûr, aucune corde plus harmonieuse, aucun cuivre plus sonore; le violon nechante pas avec plus d’âme, le hautbois ne seplaint pas mieux.
Le premier morceau que chanta Rosario était tiré d’un opéra italien, il y fit merveille ; mais ce fut dans le second morceau qu’il se surpassa. C’était un hymne national de la Suède qu’il avait fait arranger pour lui , et dans lequel l'accent local dominait et effaçait les procédés d’école. Rien ne peut rendre la verve qu’il mit dans ce chant, les traits dont il le sema, la couleur à la fois martiale et douce qu’il sut lui donner . A ce rhy thme, tantôt guerrier, tantôt pastoral , on reconnaissait l’enfant du Nord, bercé par les ■svalkiries, ces fées du pôle, qui d’une main achèvent les blessés sur le champ de bataille, et de l’autre leur versent, dans les palais de l’infini, des flots copieux de bière et d’hydromel. Le ' morceau dura à peine un quart d’heure, mais ce fut un quart d’heure bien rempli ; peut-ôtre l’auditoire n’aurait-il pas pu suffire plus longtemps à des émotions aussi vives.
Je n’étais pas tellement absorbé par la voix du chanteur, qu’il ne me restât un peu de présence d’esprit pour observer ce qui se passait autour de moi , et surtout dans le groupe dont je suivais les mouvements. Mes découvertes ne m’apportèrent que des sujets d’af-
fliction ; il me sembla que la trahison était écrite sur plus d’un visage. La comtesse surtout n’y mettait pas de contrainte, et marchait à découvert. Dès que Rosario fut là, son œil demeura attaché au sien, et son âme se suspendit pour ainsi dire à ses lèvres. Sur sa physionomie, on pouvait apercevoir un reflet des passions qu’exprimait l’artiste ; elle était sombre avec lui, gaie et rêveuse avec lui. Le chant prenait-il un tour belliqueux, elle s’y unissait par des airs de défi ; revenaitil à des tableaux plus doux, sa bouche s’y associait par un sourire. D n’était pas une nuance, pas un mouvement dont elle ne ressentît l’effet ; elle semblait s’animer au gré de l’artiste, respirer et vivre en lui ; elle lui était complètement identifiée.
Pendant qu’elle s’abandonnait ainsi, et avec un entraînement visible, il fallait voir la figure de Lucien. Si j’avais à peindre la douleur, je ne chercherais pas d’autre expression que celle dont sa physionomie était empreinte. Son regard se portait du chanteur à la comtesse et de la comtesse au chanteur, comme s’il eflfc voulu surprendre le secret d’un pacte mystérieux et d’une conspiration flagrante contre son bonheur. Quand il la voyait oublier l’univers entier et l’oublier lui- * même pour aller vers l’artiste et s’y attacher exclusiyement, il lui prenait des rages qu’il ne pouvait cacher à tous les yeux et dont je saisissais quelques rapides symptômes. Mon cœur saignait alors avec le sien , et répondait à ses tourments par une compassion profonde.
Enfin le martyre cessa ; le concert était terminé. Je crus que la comtesse et Lûcien allaient quitter la place
ensemble comme ils étaient venus. Il n’en fut rien. Madame de Mauléon ne voulut s’en aller qu’avec le héros de la fête ; il était dans un salon voisin, elle s’y rendit, Lucien ne savait plus quelle contenance garder ; l’abandon était flagrant, l’insulte directe. Il n’hésita plus , et laissa la comtesse pour se diriger de mon côté.
— Qu'avez-vous, Lucien ? lui dis-je.; votre visage est abattu.
— Venez, mon cousin, me répondit-il , je prendrai votre bras pour retourner chez moi. Que je souffre, mon Dieu ! que je souffre f
Où l’on assiste aux souffrances d’un cœur jaloux. — La girouette des amours.
Cette scène ne fut que le prélude de la période de douleurs dans laquelle allait entrer Lucien. Ce que j’avais prévu se réalisait; les prédictions d’Eulalie étaient justifiées. Le myrte touchait à peine le front *de notre jeune homme, que déjà on voyait ses feuilles se flétrir au souffle corrosif d’une rivalité. S’il avait eu comme moi le goût des grandes recherches, j’aurais pu lui faire toucher du doigt, sur les feuillets de l’histoire, un ou deux mémorables exemples, susceptibles de fournir à son âme froissée de bien larges consolations. Les choses s’étaient toujours passées ainsi, dans le ‘meilleur monde, au sein des plus brillantes cours. Témoins Élisabeth d’Angleterre et Catherine de Russie :
ces reines des peuples n’y procédaient pas autrement qu’une reine de l’art, elles changeaient aussi de main et se passaient leurs petits caprices.
Mais Lucien ne l’entendait pas ainsi; les satisfactions historiques ne lui étaient qu’un faible dédommagement pour ses blessures de cœur; chaque jour il les sentait s’envenimer. Certes, nous l’eussions pris, vous et moi, tout autrement. Quand on a vécu dans le contact des sages de l’.antiquité, et pris la mesure des belles de notre temps, on sait tout ce qu’il fapt emprunter de philosophie aux uns, pour conjurer les caprices des autres. La recette est simple et consiste en deux mots : Dit on bonjour d’un côté, il faut dire bonjour de l’autre; dit-on bonsoir, il faut dire bonsoir; et cela du même ton, avec la même ardeur ou le même détachement. Bonjour, bonsoir, c’est l’abrégé de tous les amours. Or, de quoi s’agissait-il ici ? De renvoyer à la comtesse un bonsoir dans les règles, avec un accent significatif et qui fût à la hauteur du sien ! Voilà l’affaire réduite à ses termes les plus nets, et avec quel plaisir je l’eusse vidée de cette manière !
Malheureusement il n’y avait rien de pareil à attendre de Lucien; son cœur naïf n’aurait pu soutenir ce rôle. Il n’était pas encore ferré sur la vie, il n’avait pas jeté dans les fossés du chemin de fer l’inutile bagage de ses illusions. D’ailleurs il avait tout mis sur cet unique enjeu, ses souvenirs passés, ses rêves d’avenir, les forces de son esprit, les puissances de son âme. Pour lui c’était le commencement et la fin ; il avait débuté par là, c’est par là qu’il voulait conclure; la comtesse avait eu sa première pensée, elle aurait sa dernière aussi.
11 croyait, le malheureux enfant, aux nœuds indissolubles et aux éternelles amours. Mais alors qu'allait-il devenir? Comment supporterait-il un délaissement qui paraissait inévitable? A y songer, je ne pouvais me défendre de tristes pressentiments. N’était-il pas à craindre que cette épreuve ne fût trop rude pour lui, et qu’il n’eût pas assez de force pour la traverser?
Depuis le jour du concert, je voyais Lucien plus souvent, et il n’en était plus avec moi à des procédés aussi sommaires. Sans se confier encore, il se montrait plus expansif, moins jaloux de me fuir, plus attentif à ce que je lui disais. Mes premières observations portèrent sur sa santé, qui me causait des inquiétudes. A défaut des yeux d’un médecin, j’avais ceux d’un ami, et il m’était impossible de ne pas remarquer l’altération lente et graduelle dont sa physionomie portait les traces. Je voulais qu’il en prît souci plus qu’il ne le faisait, et consultât les gens de l’art ; mon conseil fut accueilli par un sourire d’incrédulité.
— Allons, me dit-il, voilà bien du bruit pour des' misères! Moi, malade? y songez-vous, mon cousin? Un enfant de nos montagnes ! fi donc ! c’est bon pour vos Parisiens. Et puis, ajouta-t-il avec un accent où dominait la tristesse; quand cela serait : voyez le beau mal ! Pour ce que je fais sur cette terre, ce n’est vraiment pas la peine de s’y rattacher par le moindre effort. Y laisserais-je seulement un cœur qui me regrette? Ma sainte et digne mère, voilà tout.
— Ingrat, lui dis-je, et moi?
— Vous avez raison, mon cousin; je suis injuste. Pardonnez-moi.
C’est ainsi que peu à peu je regagnais sa confiance, sans rien forcer, sans lui tendre des pièges, en acceptant le moindre gage comme une conquête de prix, et ne laissant jamais paraître de curiosité déplacée. Il est des sentiments qui se rendent manifestes par euxmêmes; les miens étaient de ceux-là. Lucien comprit enfin que je l'aimais pour lui, et non pour moi; il vit que son intérêt seul m’animait. C’était une justice tardive, je savais qu’elle ne me manquerait pas. Dès lors nos rapports devinrent bien meilleurs, bien plus satisfaisants; il est vrai que j’avais un auxiliairè dans ses peines secrètes. Chaque fois que je le voyais revenir ou sombre ou irrité, jetaisassuré de faire un pas de plus dans ses confidences. La glace se rompait déplus en plus, et le jour arriva où je pus, sans inconvénient, lui parler à cœur ouvert .
— Cette femme ne vous aime pas, lui dis-je en portant le fer dans la plaie.
— Vous croyez? répliqua-t-il avec un sourire contraint. Alors pourquoi le feint-elle? Qui l’y oblige? Où en est le motif? Je cherche en vain l’intérêt qu’elle aurait à me tromper; je ne le trouve pas. On trompe un homme titré ou un homme illustre ; mais moi, qui sors de mon hameau, qui n’ai ni nom, ni qualité, ni argent, ni crédit, pourquoi me tromperait-elle?
— Qui le sait, lui dis- je; le cœur d’une femme est un si grand abîme ! Vrai, j’ai bien peur qu’elle ne vous trompe, Lucien!
— Le moyen de le croire, répondit-il, quand elle peut me chasser comme un laquais, me fermer sa porte demain, aujourd’hui, sur l’heure même? Pourquoi
descendre à la feinte? pourquoi tant de frais? Tenez, mon cousin, ajouta-t-il, c’est là ce qui me rassure quand le doute m assiège et que le désespoir vient s’asseoir à mon chevet. Je ne suis qu’un grain de sable sous son pied; comment s’en ferait-elle im obstacle? Qui l’empêchedem écraser sans pitié? Et puis, voyez-voüs, j'ai beau récapituler mes griefs, aiguiser mes soupçons, réchauffer mes colères, je ne viens pas à bout de me détacher. Que voulez-vous? j’ai foi en elle; ce mot vous dit tout. Le jour où cette croyance sera éteinte, on pourra chercher mon ecfeur, on n’en trouvera que les cendres. Mais non, c est impossible, cela ne peut pas être, cela n’est pas. Son front est trop glorieux pour la trahison; sa bouche trop fière pour le mensonge. N’en doutez plus, mon cousin, ou je prendrai l’insulte pour moi.
lels étaient les combats de cette âme partagée entre 1 espoir et la crainte, et se rattachant au bonheur en dépit de tous les échecs. De mon côté je n’insistais pas et évitais de faire verser la mesure du côté du découragement.
Je ménageais la vérité à Lucien comme on ménage la lumière à l’aveugle qui vient d’être opéré. Je me serais bien gardé de lui dire que les femmes sont toujours les mêmes, qu’elles aient l’auréole ou non, et que les plus illustres s’entendent en perfidies comme les autres, mieux que les autres. Encore moins lui aurais— je dit que, porté par un caprice, un autre caprice allait 1 emporter et que ce restant de règne dont il é|ait enorgueilli, il le devait plutôt à la compassion qu’à 1 amour. C’était un coup trop rude pour que la prudence ne conseillât pas d’en ajourner et d’en adoucir
l’effet; il en fallait laisser le soin et la responsabilité aux événements.
Avec la comtesse, ils marchaient vite, et chaque jour Lucien revenait de chez elle avec un soupçon de plus et une illusion de moins. Pour être du Quercy, il n’en était pas moins un homme jouissant de la plénitude de ses facultés. 11 avait des yeux pour voir et des oreilles pour entendre; c’étaient là de terribles ennemis de son bonheur. Les yeux lui présentaient des scènes où son rôle devenait de plus en plus ingrat ; ses oreilles recueillaient des propos qui ne gardaient pas même la gaze nécessaire. De sinistres clartés lui arrivaient de tous les points, comme des avant-coureurs de son naufrage. Il assistait éperdu et sans pouvoir la conjurer à l’une de ces décadences dont l’histoire consacre le souvenir, ou bien, dans un tour plus familier, à la baisse de ses actions et à la hausse de celles d’autrui. Bref, il était condamné de toutes les façons, avec ou sans tropes.
De mon côté, je recueillais des renseignements qui portaient jusqu’à la dernière évidence la déroute de ses amours. La comtesse s’affichait avec l’artiste suédois ; on les voyait partout ensemble et sur un pied très-signilicatif. Si ce n 'étaient que des apparences, elles étaient pires que des réalités. Longtemps je cachai ces détails à Lucien; je le voyais en proie à des tristesses que je n’eusse pas voulu aggraver. Mais il arriva un moment où les choses furent au comble et où il me fut impossible de les lui laisser ignorer.
— On vous fait jouer un rôle ridicule, lui dis-je un jour.
— A qui le dites-vous? Je m'en aperçois bien.
— Vous ne savez pas tout, ajoutai-je; il est temps de vous mettre au fait.
Je lui racontai alors ce que j’avais appris, et le chapelet fut long à défiler. Les amants sont un peu comme les maris, ils apprennent les derniers ce que tout le monde sait et répète aux coins des rues. Lucien avait des soupçons ; il se voyait délaissé ; mais de là aux révélations que je lui faisais, la distance était grande. Je n’avais pas achevé, qu'il était debout, prenait vivement son chapeau, et m’échappait sans que je pusse le retenir.
— Où courez-vous donc? lui dis-je.
— C’est trop odieux ! s’écria-t-il. J’en aurai le cœur net; il faudra qu’elle choisisse entre lui et moi.
Je lui parlai encore, mais il était déjà dans la rue et s’en allait au pas de course dans la direction de l’hôtel Mauléon.
Où le* chose* s’emmfîlent de plus en plus. — Tournera-t-il pile, tournera-t-il face.
De deux jours, je ne revis pas Lucien, et, après ce qui venait de se passer, j’en dus concevoir un peu d’étonnement. Cependant je ne fis aucun effort pour le rejoindre; de semblables moyens m’avaient toujours mal réussi ; il devenait soupçonneux quand je me montrais assidu, et se tenait sur la réserve dès que je vou-
lais forcer sa confiance. J’attendis donc qu’il me revînt naturellement, et cela ne manqua pas : un matin il entra dans ma chambre avant mon lever, l’air penaud, l’oreille basse et avec les signes d’une confusion qu’il ne cherchait pas à déguiser.
Il y avait de quoi : le malheureux enfant venait de faire la plus abominable campagne que l’on puisse imaginer; au lieu de tirer au clair les choses, il n’avait fait qu'empirer sa situation. Entre la comtesse et lui la partie n’était point égale; il n’y apportait que des sentiments sincères, elle y apportait les ressources d’une femme habituée aux voltiges du cœur. Dès lors il n’était pas difficile de comprendre comment les choses s’étaient passées, et d’ailleurs Lucien ne s’en cachait pas.
Il était entré dans l’hôtel fièrement, dignement, en homme qui se voit joué et qui a le droit de se plaindre. Son intention très-formelle était de demander des explications et de conformer sa conduite à l’issue qu’elles auraient. Dût son cœur en saigner longtemps, il était décidé à rompre s’il n’obtenait pas les satisfactions qui lui étaient dues, et s’il restait le moindre nuage sur ses orageuses relations. Tel était son dessein; il faut croire qu’au premier aspect la comtesse le devina, et en un clin d’œil elle se mit sous les armes. C’était la première fois qu’elle voyait à Lucien ce petit air aguerri, cet œil assuré, ces dispositions belliqueuses; elle y prit goût comme à un fruit nouveau. La révolte séyait au jeune homme et le faisait mieux valoir. Puis la comtesse avait une autre préoccupation. Si elle quittait les gens, elle n’aimait pas à en être quittées elle choisissait son
jour, son heure, son moment, et ne se laissait rien imposer là-dessus. A. aucun prix elle n’eût souffert que les rôles fussent intervertis.
Ces réflexions, ces découvertes, ce plan de conduite, se succédèrent chez la comtesse avec la rapidité de l’éclair et comme cela devait être dans un esprit aussi exercé, aussi résolu que le sien. Elle se promit que Mérinval ne l’emporterait pas, et elle n’épargna rien pour que cette promesse ne fût pas vaine. L’explication commença, et il est facile de pressentir ce qu’elle dût être. Lucien se montra ferme, pressant, sincère surtout ; il ne cacha aucun de ses griefs et vengea en un jour ses longues et silencieuses tortures. Mise ainsi sur la sellette, la comtesse ne s’en émut pas; elle écouta jusqu’au bout, elle voulait savoir dans quelle mesure la voix publique l’avait trahie. Vainement eût-on cherché sur son visage un indice des sentiments qui l’agitaient; elle n’en laissa rien paraître. Ce n’était ni de l’indifférence ni du dédain, mais une impassibilité mêlée de calcul. Elle ne voulait rien ignorer afin de pouvoir tout combattre. À l’exemple des grands capitaines, elle assurait son terrain avant la rencontre et ne, voulait frapper qu’à coup sûr.
Quand Lucien eut fini, ce fut son tour, et alors commencèrent les grands manèges. Elle y déploya tout l’art qu’elle possédait, et il était infini, toutes les séductions, toutes les grâces, tous les élans vrais ou joués qu’elle avait à son service et dont elle disposait avec une merveilleuse habileté. Ce qu’elle dit n’était rien, tout consistait dahs la manière. Elle se défendit peu; comment se défendre? D’ailleurs sa fierté y répugnait. Elle aima
mieux porter sa force d’un autre côté, toucher, attendrir, vaincre, regagner une âme qui allait lui échapper. Ce ne fut qu’un jeu de sa part ; mais que de puissance elle y montra 1 une puissance voisine du génie. Ce que la plainte a de plus doux, ce que le regret a de plus tendre, elle l’employa, le mit en scène avec un indicible à-propos. Comment Lucien eût-il résisté ? Il l'entreprit pourtant, fit bonne contenance, essuya vingt assauts sans se laisser entàœeir* ^maintint dans ses positions tant qu’il le put; la défense fut belle, longue, opiniâtre, digne de lui. Pour l’emporter il fallut que la comtesse eût recours à des moyens désespérés : elle pria, avoua ses torts, s’humilia; enfin elle en vint aux larmes; ce fut le coup de grâce pour Lucien : les siennes jaillirent de ses yeux; il fut vaincu. ,
— Pauvre enfant, lui dis-je.
— Comment s’en défendre, mon cousin? Elle a pleuré.
— Des larmes de crocodile? m’écriai-je. Elle joue avec sa proie; gare aux morsures maintenant.
Après cette scène, il se fit, dans la situation de Lucien, un changement sensible et inattendu. Il fut aisé de voir que la comtesse était sur la pente d’un retour et se reprenait à l’aimer. Elle n’avait soupçonné en lui ni tant de fierté, ni tant de volonté; elle l’avait cru un instrument plus docile. De là plus d’estime et un amour de seconde floraison. Puis Lucien était jaloux, et elle se plaisait aux émotions que la jalousie engendre; elle aimait voir la foudre et l’éclair luire dans leur, ménage orageux. C’étaient autaiit d’expériences faites sur un cœur ingénu. Cependant les choses ne marchaient qu au
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prix de violentes alternatives. Lucien n’avait plus de choix qu’entre les excès : excès de joie ou excès de douleur ; un instant il touchait au ciel, l’instant d’après au fond de l’abîme. Un pareil régime ne pouvait se prolonger qu’à la condition d’user tous les ressorts de son âme et les dernières forces de son corps. J’en ressentais les plus vives alarmes.
Un jour je le vis arriver en habit de voyage, trèspressé, très-affairé, n’ayant que quelques minutes à me donner.
— Mon cousin, me dit-il, je viens vous faire mes adieux, je pars.
— Vraiment! et quand cela? lui demandai-je.
— A l’instant, dans une demi-heure, tout au plus ; les malles sont chargées.
— Voilà qui est bien prompt? lui dis-je. Et le motif?
— Plus moyen d’y tenir! s’écria-t-il. On me joue encore. Je le vois, je le sens, je le touche du doigt. Ce chanteur est toujours là; il l'obsède et il m’obsède. L’un de nous deux est de trop près d’elle : est-ce moi? est-ce lui? Je ne sais. Tantôt je crois que c’est lui, tan-r tôt je crains que ce ne soit moi. Cette femme est impénétrable; elle garde pour elle le dernier mot de son cœur. Eli bien ! je briserai l’énigme si je ne puis la de- m viner. Entre lui et moi elle n’aura plus à choisir; je laisse la place libre, je pars.
— À la bonne heure ! lui dis-je, c’est une prudente et salutaire résolution; je vous en félicite, Lucien.
— Adieu donc, mon cousin.
— Comment ! adieu ; mais je ne vous quitte qu’à la voiture.
Nous en étions là, quand on annonça à Mérinval qu’un domestique en livrée était dans l’antichambre et demandait à lui parler. Je me pris à sourire :
— Encore du Mauléon? lui dis-je.
— Peut-être, mon cousin; je lui avais écrit un dernier mot; le trait du Parthe.'Mais, n’importe; le sort en est jeté, je ne reculerai pas.
— Allons, allons, vous n’êtes pas bien parti, lui disje avec une bonhomie aiguisée d’une pointe de malice.
Il disparut, et je ne le revis que deux heures après : évidemment la diligence roulait sans lui et n’emportait pas ses bagages. Dès son entrée, je reconnus qu’un événement considérable venait de s’accomplir ; c’était un autre homme que j’avais sous les yeux. Lui qui, naguère, avait l’air d’un condamné, ressemblait maintenant à un triomphateur. Son front s’était relevé, son œil avait repris son éclat ; il vint à moi avec la confiance que donne le bonheur.
— Vous ici! lui dis-je. Vous restez donc, Lucien?
— Oui, mon cousin, je reste, répondit-il avec une expression singulière dans l’accent et dans le regard.
— Àh! et comment?
— Je reste : c’est lui qui part.
La manière dont il dit ces mots, le temps qu’il y mit, valaient seuls un long commentaire. Je compris qu’un combat décisif avait eu lieu et qu’il l’emportait. Pour combien de temps? C’était le revers de cette médaille, et peut-être u’était-il pas frappé à son effigie.
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Où l’on voit qu’une halle n’est pas la fin d’un voyage. — Encore une campagne malheureuse pour la chanoinesse.
En effet il devint bientôt de notoriété publique que 7e célèbre Rosario avait quitté Paris et qu’il allait commencer en Italie ces exercices laborieux par lesquels passent les chanteurs destinés à la gloire. Lucien restait donc seul maître de l’empire et en goûtait d’autant mieux les charmes, qu'un instant il l’avait cru partagé. Plus de nuages à l’horizon, et l’azur des premiers jours; une liaison éprouvée par la lutte et couronnée d’un grand sacrifice, tels étaient en deux mots ses états de situation. Que de motifs pour croire de nouveau au bonheur! Eh bien! Lucien n’osait pas s’y abandonner sans réserve ; il était en proie à des troubles vagues et à des appréhensions indéfinies. En vain, son cœur essayait-il de se rattacher à la confiance et au repos; effort infructueux ! il y restait encore cette agitation sourde qu’éprouvent les flots, même après que la tempête a cessé.
Si Mérinval éprouvait ces alarmes, je n’étais pas plus rassuré que lui ; les habitudes de l’hôtel de Mau-
léon m’étaient connues. Détachée de Lucien à cause de
son extrême résignation, la comtesse avait eu un retour au premier cri de révolte; mais ce n’était là qu’une forme nouvelle du même caprice et qui devait s’user comme l’autre, peut-être plus promptement. Déjà un œil exercé
eût pu surprendre quelques indices dont le sens n’était pas douteux. Dans les fragments que madame de Mauléon livrait au public, il n’était plus question que de l’Italie, cette bien-aimée du soleil. Adieu notre pauvre Quercy et ses chèvres suspendues aux rochers; l’imagination de la comtesse n’était plus là ; elle avait émigré vers d’autres sites. Nos sombres châtaigneraies ne la captivaient plus ; elle leur préférait les bois d’orangers et de citronniers, remplis de parfums enivrants. Sans doute cette préférence pouvait se justifier : même sur l’article des pâtres, les Apennins valent bien nos monts auvergnats, et le 'l ibre occupe dans l’histoire une toute autre place que le Lot. Dieu me garde de le contester ; l’amour du sol natal ne m’enivre pas à ce point. Ce que j’en veux dire, c’est qu’il était étrange que ce goût des pays italiens fût survenu à la comtesse aussi brusquement et dans de semblables circonstances.
A ce symptôme, il s’en joignait un autre encore plus expressif et bien moins facile à expliquer. Depuis quelque temps elle s’étudiait à mettre l’univers entier aux pieds des artistes et surtout des chanteurs ; elle en faisait une race à part dans la création, une espèce privilégiée, douée de toutes les perfections et comblée de toutes les vertus. C’était, à l’entendre, la fleur des humains, l’essence des êtres animés, la merveille de l’art et de la nature ; Dieu s’était épuisé pour les produire, et s’était reposé après cet acte laborieux. Voilà le thème, je glisse sur les développements ; ils pourraient blesser quelques préjugés. En même temps qu’elle relevait ainsi l’espèce, la comtesse y choisissait ses héros. Désormais chacun de ses ouvrages eut son chanteur
en titre, à qui elle donnait le haut bout. C’était un fier compagnon, qui traitait les puissances de la terre avec un certain dédain et disait à chacun son fait sans qu’on eût le plus petit mot à y répondre ; bon vivant d’ailleurs, porté pour le sexe, ayant sous sa main un chapelet de marquises et ne sachant que faire de toutes les femmes qui se dévisageaient pour lui. Comment ne pas se rendre avec ou sans formalités ? Tant d’esprit, de grâce, de talent, de voix, de cœur, de sentiment, de magnanimité, réuni sur une seule tête, tant de dons dans le même sujet, tant de force dans le même appareil, tant de charme dans le même instrument, tant de parfum dans le même vase !
Voilà sur quels thèmes scabreux s’exerçait la com- ..tesse, et ce qui me donnait à réfléchir. En remontant le cours de sa vie et à l’aide du moindre travail de rapprochement, il était impossible de ne pas voir dans ces apothéoses une menace pour Lucien. D’un autre côté, il me revenait des impressions semblables, recueillies par la chanoinesse. Celle-ci y mêlait bien un peu de ses rêves, mais le fond ne différait pas. A force de détester la comtesse, la pauvre Eulalie en était arrivée à faire de ce sentiment le mobile principal'de ses actions ; elle en perdait le peu de raison qui lui en restât. Son cœur ne s'alimentait plus que du levain de ses haines ; c’était un régime fort malsain. Aussi m’assiégeait-elle de ses doléances, et me poursuivait-elle de ses révélations. Tantôt c’était une intrigue qu’elle venait de surprendre, tantôt une correspondance qu’elle se proposait de saisir. Jamais elle ne se trouvait au dépourvu. Un jour, je la rencontrai dans ce désordre qui naît des grandes
émotions, et dont elle offrait les plus beaux modèles :
— J’en étais sûre, s’écria-t-elle en s’emparant de mon bras ; je viens de la voir par mes yeux. Voulezvous venir, Népomucène, vous la verrez aussi ? Oh t quelle chance ! quelle chance f
Elle cherchait à m’entraîner dans un sens opposé à celui où j’allais ; je résistai.
— Ne me détournez pas, lui dis-je; j’ai un rendezvous pris. l)e quoi s’agit-il?
— De la plus grande découverte des temps modernes, mon cher. Dieu ! le beau bruit que j’en vais faire. On en jasera longtemps. Le croiriez- vous, Népomucène? ajouta-t-elle d’un air mystérieux ; il y a une porte secrète !
— Comment l’entendez-vous, chanoinesse !
— D y a une porte secrète, mon cher, ce mot dit tout. Il y a une porte secrète et elle s’ouvre la nuit. On l’a vu.
— Où donc cela, chanoinesse ?
— Mais, jour de Dieu ! à l’hôtel Mauléon! Où voudriez-vous que ce fût? Ai-je seulement souci de ce qui se passe ailleurs ! D y a une porte secrète et elle s’ouvre entre minuit et une heure du matin. Est-ce éloquent?
— En êtes-vous bien sûre, Eulaliç?
— Sûre comme de moi, mon cher. J’ai des rapports formels. Soyez tranquille, tous les détails y sont. Entre minuit et une heure du matin, un bel homme, manteau couleur de muraille t Allez, rien n’y manque; il semble qu’on y est. Quoi encore ? faut-il aller jusqu’au bout? c’est alarmant pour la pudeur. Eh bien ! cet heureux mortel arrive à pas de loups, frappe trois coups
dans ses mains, et la porte s’ouvre comme dans les Mille et une Nuits. Ah! Madame la comtesse, on vous tient enfin, on vous y prend. Peste! comme vous y allez ! Les chants du jour ne vous suffisent pas. Il vous faut des nocturnes; et à deux voix encore !
— Vous y croyez donc, Eulalie?
— Si j’y crois ! mon cher! Quand je vous dis que j’ai mes rapports. Népomucène! je lui supposais du front à cette femme, je lui en supposais beaucoup, mais pas à ce point. Oh ! l’aventurière! l’aventurière !
Quand la chanoinessse eut jeté son feu, je parvins à dégager mon bras et à me soustraire à son étreinte. Ce qu’elle venait de me dire ne lit, à l’heure même, aucune impression sur mon esprit. J’étais tellement accoutumé à la voir se promener dans les espaces, que je plaçai son récit sur la même ligne que les mille lubies dont chaque jour elle venait m’entretenir.
Ce qui prouve qu’il n’est pire eau que l’eau qui dort. — Une manière expéditive de prendre congé des gens.
Deux semaines se passèrent sans qu’il survînt de changement dans la situation des choses. Lucien venait me voir souvent, et je lisais sur son visage les impressions sous l’empire desquelles il se trouvait. À ce seul indice, j’aurais pu marquer de blanc les journées heureuses, et de noir celles qui ne l’étaient pas. D’ailleurs, il ne s’en cachait plus et ne se refusait point aux
confidences. Sa liaison avec la comtesse en était toujours à ces termes violents où elle semblait se plaire et où elle s’étudiait à la maintenir. Tantôt elle se détachait brusquement, tantôt elle revenait avec impétuosité ; elle ne savait garder de mesure ni dans les froideurs, ni dans l’abandon, et marchait d’une rupture à un raccommodement, et d’un raccommodement à une rupture.
— C’est un enfer, me disait-il ; eh bien ! je ne sais pas de paradis qui le vaille. Même dans les tourments quelle me cause, je trouve un aliment pour mon cœur ; il me paraît doux de souffrir quand la souffrance me vient d’elle. S'il lui plaît d’aimer et d’être aimée ainsi, qu’ai-je besoin- de voir les choses autrement ? M’appartient-il de faire des conditions ? Et, quelles que soient les siennes, ne suis-je pas trop heureux d’y souscrire ? Tenez, mon cousin, je me suis bien sondé, bien interrogé ; tant qu’elle m’aimera, je supporterai tout d’Angèle. 11 n’y a qu’une chose au monde que je ne supporterai pas, c’est un partage ou un abandon.
Quand Lucien me parlait ainsi, je ne pouvais me défendre d’un pressentiment douloureux. L’infortuné plaçait un bien, gros enjeu sur une illusion évidente. Ce n’est pas que les avertissements lui fissent défaut. Quand je n’aurais pas été là pour combattre une confiance trop aveugle, la chanoinesse eût suffi à cette tâche, et n’y eût épargné ni le temps ni les soins. Dieu sait quel mal elle se donna pour remplir de nuages l'esprit de Lucien et peupler sa tête de fantômes. À l’entendre, il lui sortait des rivaux de tous les pavés, de nuit et de j our, de toutes les dimensions et de toutes
les formes; elle avait vingt histoires de ce genre, avec des agents au bout et des rapports à l’appui ; elle se prodiguait en dénonciations terribles. Mérinval la traitait de folle, et les choses en restaient là. Si parfois il se prenait à douter, un regard de la comtesse, un mot d’explication, dissipaient à l’instant ces petits brouillards.
Un instant je pus croire qu’une adoration si délicate et si vraie avait touché la divinité qui en était l’objet. A un jour donné, il se fit dans l’existence de la comtesse comme une révolution soudaine. On eût dit qu’elle entendait se fixer sérieusement et renoncer à battre désormais les buissons de la galanterie. Plus de réceptions bruyantes, plus de fêtes, plus d’éclat ; l’hôtel Mauléon fut fermé au monde ; elle se prit à y mener une vie très-retirée et réforma une partie de sa maison. Tels étaient les faits qui frappaient les yeux. Or, d’où pouvait venir un pareil changement ? Quel caractère lui attribuer, si ce n’est celui d’un sacrifice public fait à une passion ardente, profonde et sincère ? Même avec un esprit enclin au soupçon, comment l’interpréter autrement ? Où trouver un motif plausible qui ne fût pas celui-là ? et, à son défaut, à quoi se rattacher, à quoi se prendre ? La chanoinesse seule pouvait songer à des rivalités invisibles et mystérieuses, à côté de ce titre évident, authentique, officiel, dont Lucien était investi.
A ces symptômes extérieurs, répondaient en outre des témoignages plus directs et dont l’âme du jeune homme était inondée. Jamais la comtesse n’avait été meilleure pour lui ; jamais elle n’avait eu de telles attentions ni de telles bontés. Par une sorte de coup de
théâtre, à la période orageuse de leurs amours, avait succédé une période pleine d’émotions douces et paisibles. Ce n’était plus l’élan désordonné d’autrefois ; c’était une passion qui se règle, et devient calme sans cesser d’être profonde. Rien d’ailleurs n’y ressemblait à un attiédissement. Chaque jour Angèle se. montrait plus empressée près de Lucien, plus heureuse de le revoir, et, quand il passait quelques heures dehors, elle se plaignait de son absence.
11 arriva pourtant à Mérinval de dîner un jour chez moi, et voici comment. Par extraordinaire, il était libre. Le matin même, il avait vu la comtesse, et ne devait la revoir que le lendemain. Pendant vingt-quatre heures, madame de Mauléon allait être la proie des gens de loi ; il y avait conférence chez elle, réunion de famille, discussion d’intérêts. Aussi avait- elle donné congé à Lucien, en maudissant les affaires et en lui prodiguant les tendresses comme pour de longs adieux f Le pauvre enfant me racontait cela à table, d’une voix attendrie et avec des larmes dans les yeux.
— Elle me comble, me disait-il ; elle me comble ! C’est trop pour un seul cœur ; il y a de quoi le faire déborder. Vrai, mon cousin, il y a des moments où la confusion me gagne f Lui donner si peu à elle qui me donne tant !
L’émotion de notre amoureux était si vraie, qu’elle en devenait contagieuse ; volontiers j’aurais pleuré avec lui et entonné un hymne d’actions de grâce en l’honneur de la comtesse :
— Allons, dis-je, un peu de champagne ; il ne gâte rien au sentiment.
Le repas s’acheva ainsi, lui entraîné par le récit de ses amours, moi l'écoutant, et nous allions sortir de table lorsque ma gouvernante apporta une lettre pour Lucien : c’était un commissionnaire qui venait de la lui remettre. Le jeûne homme devina, à l’écriture et aux armes, de qui elle était ; je le devinai aux battements de son cœur :
— C’est d’elle? lui dis-je.
— Oui, me répondit-il, en la décachetant avec vivacité.
— Peste! ajoutai -je, vous aviez raison. Voilà du zèle!
Je n’avais pas achevé ces mots que Lucien se laissa aller sur son siège comme un homme foudroyé. Son œil s’éteignit, son teint devint livide; je courus à lui.
— Qu’est-ce? m’écriai -je; et qu’y a-t-il?
— Tenez ! me dit-il, en me montrant la lettre et retombant dans un anéantissement profond.
Je jetai un coup d’œil sur le billet fatal, et m’expliquai cette crise. Lucien n’avait pas eu besoin d’aller jusqu’au bout; les deux premiers mots l’avaient terrassé. Voici ce que je lus :
« Je pars, Lucien; n’essayez pas de me rejoindre. i\e » cherchez pas non plus à savoir pourquoi je vous » quitte et où je vais. Ce serait un soin inutile. Il est, » en toute chose, des limites naturelles qu’il ne faut » pas dépasser, et je crois que nous les avions at- » teintes.
» J’emporte de vous un bon souvenir; c’est l’essen- » tiel. Vous êtes jeune; en avançant dans la vie, vous » me jugerez comme je veux être jugée, sur un autre
» pied que le commun des femmes. Laissez-moi tou- » jours espérer qu’à mon retour je trouverai à Paris » un ami de plus.
» Angèle. »
Une lettre si laconique mettait le comble à cet abandon, et le marquait d’un sceau de 'cruauté. Ainsi tous ces manèges n’avaient servi qu’à couvrir une trahison abominable ; ils n’avaient eu d’autre but que de désarmer les défiances de Lucien. Le mystère d’iniquités se dévoilait; c’était un complot ourdi de .longue main et à l’aide d’un complice. Elle partait; il était facile de deviner pour quel voyage de santé et avec qui.