DÉNOMMENT
et delà ; les bras tombaient le long du dos de Bricord, ballant à droite et à gauche; je ne pouvais en détacher mes regards, et avec mes deux sabres sous le bras , j'avais peur en face de ce cadavre; il m'attirait, il m'emmenait... je l'aurais suivi au bout du monde sans dire un mot... Tout à coup...
Aly Muley s'arrêta.
On s'approcha avec plus d'anxiété.
— Eh bien?...
— Ce n'est rien, dit-il; mais j'ai failli me trouver mal... ça m'a glacé... Tout à coup Bricord s'arrête... je marchais sur ses talons; je ne savais pas qu'il allait s'arrêter, et je vais me heurter la tête contre la tête de la morte, ses lèvres sur ma bouche. .. ah ! j'ai eu peur.
— Achève donc, dit le colonel.
— Oui... oui... m'y voilà, reprit Aly 3Iuley ; Bricord s'était arrêté , parce qu'il avait entendu des voix... Ça me tira du froid que j'avais : c'étaient les voix de M. Hector de Montaleu et de madame Amab.
Tout le monde tressaillit, pressentant quelque affreuse rencontre.
— C'était Hector! fit M. de Montaleu d'une voix tremblante; et qu'est-il arrivé?
— Vous allez voir , répondit Aly Muley.
178 L\ COMTESSE DE MOÎVRTON.
D'abord lîricord resta un moraenl immobile , puis il se remit à avancer, mais à pas de loup. Nous arrivâmes ainsi au coin d'un carrefour; les deux complices se disputaient. Lui était à pied, elle dans sa voiture.
<c — Où allez -vous? disait M. Hector à la Lionne.
« — Que vous importe?
<t — Ah ! reprit alors le vicomte, vous m'avez poussé dans le crime, et maintenant vous m'abandonnez... :>
— Quoi ! fit M. de Montaleu en interrompant le soldat.
— Continuez, dit sévèrement le procureur du roi ; continuez.
Aly reprit :
([ — Vous êtes un lâche, lui répondait-elle; vous deviez demander raison à Montéelain de sa conduite envers vous.
.( — 31ais vous ne savez donc pas, lui disait l'autre , que j'ai fait demander à Brias et à Champmortain de se charger d'aller porter une provocation, et que tous deux s'y sont refusés?
(c — Parce que vous avez manqué de courage, lui répondit la Lionne.
>■■ Le cocher fouetta les chevaux, mais M. Hector
DÉNOUMENT. 179
les prit aux guides. La voiture recula, les chevaux se cabraient, tout allait se briser...
<t — Mais que voulez-vous? s'écria madame Amab.
i: — Je veux que vous restiez... car je vais être poursuivi, moi, parce que j'ai écouté vos perfides conseils, parce que vous m'avez poussé à assassiner le colonel...
<: — Est-ce moi , lui repartit madame Amab , qui vous ai fait assassiner la malheureuse Léda?... Laissez-moi partir...
te — Léda? disait Hector, Léda est folle et je ne la crains pas.
« — Léda est morte, cria tout à coup Bricord, et la voici...
« Et en disant ça, reprit Aly, Bricord sortit de la ramée et s'élança au milieu du carrefour. Le vicomte s'était retourné à sa voix, le poing levé et prêt à frapper ; mais il se trouva face à face avec le cadavre de Léda , que Bricord lui présenta.
<c — Regarde... regarde, lui criait Bricord pendant que l'autre reculait, elle est morte... c'est ton tour.
i: C'était terrible..., fit Aly d'une voix sourde, j'en avais le frisson... Bricord avançait toujours... l'autre reculait. Enfin Bricord... ah!
180 I.A COMTESSE DE MONRION.
mon Dieu! la pauvre femme!... Bricord... il fallait qu'il fût bien malheureux... Bricord la jeta contre M. Hector de Montaleu en lui disant : «i Est-ce que tu n'oses plus l'embrasser? » Elle tomba sur le gazon entre eux deux. C'était pitié delà voir ainsi. »
Aly Muley s'arrêta, et Montéclain lui dit d'une voix inquiète :
— Et Léona... Léona?...
— Oh! reprit Aly d'un ton brusque et amer, madame Amab ne perdit pas la tète, elle voulut fuir; le cocher fouetta encore les chevaux. Je vous le jure, j'aurais laissé aller la voiture... moi... car enfin... je ne sais pas !... mais la roue allait passer sur le corps de la pauvre morte... mille tonnerres ! je ne fis qu'un mouvement. Je flanque un revers de mon sabre sur le nez des chevaux... qui hurlent, qui dansent, qui reculent, et qui culbutent la voiture dans un fossé où tout se brise, pendant que Bricord, qui tenait l'autre sabre, disait toujours au vicomte : « Dé- <( fends-toi ! » L'infâme barguignait, il disait qu'il ne voulait pas.
ti — Regarde, lui répétait Bricord, la voilà par terre, celle que tu as perdue... et tuée... Elle est punie, elle... c'est ton tour.
« 11 faut vous dire, reprit Aly, qu'on nous avait
DÉNOIMENT. 181
suivis petit à petit, si bien qu'en ce moment, nous étions plus de vingt dans le carrefour, et quelques-uns avaient des torches.
«> — Veux-tu te battre? criait toujours Bricord.
« — Non, disait-on de tous côtés, il faut l'arrêter... Il y a un procureur du roi d'arrivé.
»i Ça le décida.
«i — Donne-lui ton sabre, me cria Bricord.
«Je le lui donnai. Alors... Ah ! miséricorde !... j'en ai vu des gens qui se battaient, et vous aussi, colonel; mais rien de pareil... ils n'ont pas dit un mot... on n'entendait que leur respiration... c'était comme un râle... et puis des coups terribles, sans se presser... et, à chaque coup, un plus gros soupir... et le râle qui revenait plus furieux... car, ils ne se battaient pas, ils se tuaient; ils avaient la tête fendue, les bras hachés, la poitrine ouverte ; ils frappaient toujours. Enfin, Bricord se trouva tout à coup arrêté par le cadavre de Léda... il trébucha, et pendant qu'il se remettait, le géant... tonnerre du ciel!... le géant lui poussa un coup de pointe... ce fut le dernier; mon pauvi*e Pierre chancela et tomba juste sur le corps de sa femme. »
— Mort !... firent toutes les voix de ceux qui écoutaient le spahi, dans un douloureux effroi.
— Bien mort... répéta Aly Muley. Je ne voyais plus, je n'entendais plus. Je m'étais jeté sur Bricord, lorsque tout à coup j'entends pousser un cri... C'était Hector, qui, tout couvert de blessures, s'était traîné jusqu'à la voiture... Cet homme était bâti de fer et de pierre... et tout blessé qu'il était, il en tira sa complice, qui se débattait au fond, comme si c'eût été un enfant ; il la traîna jusqu'auprès des deux cadavres.
« — Tiens, vois-tu ton ouvrage? dit-il à la misérable.
« Et en parlant ainsi il leva le sabre sur elle; mais, à l'instant même, un coup de pistolet retentit... Le géant recula en rugissant comme un lion touché, mais manqué, puis il s'abattit d'un coup. )>
— Le malheureux!... dit M. de Montaleu. Personne ne répondit à cette exclamation.
— Mais Léona ! s'écria Montéclain.
— Ah! reprit Aly Muley, elle... voilà la chose... vous n'allez pas le croire... c'est affreux ... ce n'est pas possible , mais c'est comme ça... A peine le vicomte était-il tombé, qu'elle présenta aux autres la gueule de son autre pistolet en disant :
DÉKOOMEItT. 183
« — Place... place... ou je brise la tète à qui bouge.
«1 Je croyais le vicomte achevé ! . . . mais le voilà qui se redresse et qui se met à criei' :
«< — C'est clic qui m'a lait assassiner le colonel...
« A ce mot-là, je m'élance sur elle, je l'attrape, et je lui dis que je l'arrête ; elle ne veut pas et m'envoie une balle dans les côtes... ça m'écorche... ça glisse... je la reliens tout de même... mais enfin c'était une femme, on ne peut pas frapper dessus comme sur un homme... Je lui empoigne une main... mais elle avait pris un petit couteau de l'autre. Je veux la saisir, elle me le plante dans la poitrine... ce n'était rien... plus de rage que de force... une égratignure... Alors je lui dis... ça, je jure devant Dieu que je le lui ai dit... d'ailleurs il y avait des témoins... Je lui dis :
<! — Voulez-vous vous rendre? je ne vous ferai pas de mal...
«( Elle se sauve, je cours après, je l'attrape... elle veut me frapper... je lui prends les deux mains...
« — En voilà assez, lui dis-je, c'est fini de faire du mal aux honnêtes gens...
ti Elle ne répond rien, mais il me semble en-
tendre craquer ses dents, et puis un cri... pas un cri... un sifflement... comme si sa gorge se déchirait. Je lui dis :
i( — Suivez-moi.
it Elle tombe sur ses genoux. . . je veux la relever... elle tombe tout à fait... Je la secoue, je l'appelle, je la soulève... Rien !... Je prends une torche, je la regarde : elle avait les yeux ouverts, elle était blanche comme un marbre, et ses lèvres toutes bordées d'une écume de sang... Je la secoue... Rien!... Elle était morte... »
Tout le monde resta foudroyé.
— Alors , fit Aly d'une voix épuisée, je me suis sauvé... et me voilà...
— Messieurs , dit le magistrat, le récit de cet homme vient de me prouver qu'il s'est commis ici des crimes que vous avez voulu soustraire à la justice des hommes.
— La justice de Dieu s'en est chargée, dit Montéclain. Cela vaut mieux, croyez-moi.
— Tout n'est pas fini , reprit le magistrat ; il faut que je sois assuré que ce qu'a dit cet homme est vrai.
— Il y a ici tous les paysans qui m'accompagnaient qui sont prêts à témoigner que je n'ai pas menti d'un mot.
On les fit entrer ; mais ce fut avec un profond
DÉIVOUMENT. 185
étonnement qu'on vit Amab s'avancer au milieu d'eux.
— Vous ici ? lui dit Montéclain.
— Oui, pour affirmer que le récit de ce soldat est exact. Il n'a point frappé la misérable femme qui est morte.
— Mais elle est morte, cependant. Qui l'a tuée? fit le magistrat.
— La main de Dieu, son crime , sa rage, repartit Amab. Ce cœur féroce s'est brisé dans sa poitrine et l'a étouffée.
Amab avait raison, Léona n'avait pas une blessure sur le corps, pas même la trace d'une meurtrissure. Elle était morte de la pensée de son impuissance.
OOMCÎIj-JSIOM.
Deux mois après, les lettres suivantes parvinrent au château de Montcclain.
De Brias à Jlonlcclain.
'c Mon ami, je m'emb;trque tout à l'heure pour Naples, et je n'aurais rien ajouté à la dernière lettre que je vous ai écrite , et où je vous ai remercié de m'avoir rendu à moi-même, à ma carrière perdue sans vous, si je u'a^ais à vous annoncer une étrange nouvelle. Hier, en visitant
le vaisseau sur lequel je dois faire la traversée , j'y ai trouvé deux personnes dont je n'ai plus entendu parler depuis le jour de notre réunion au château de Montéclain.
tt Le premier est Villon, ce brave et digne garçon qui, après avoir apporté de Paris les papiers qui pouvaient tous nous perdre, et qui nous ont tous sauvés, est reparti sans vouloir revoir madame de Monrion. Il a vendu sa maison ; il quitte la France. «(Elle est heureuse, m'a- <( t-il dit, je n'ai plus rien à faire dans notre pays.» Mais ce qui vous paraîtra étrange , c'est le compagnon de voyage qu'il avait choisi ; c'est le second personnage que j'ai trouvé là. Ce compagnon de voyage, c'est Amab. Je lui ai témoigné mon étonnement de le voir avec Villon. <t Nous « parlerons d'elle, » m'a-t-il répondu.
«( Adieu, Montéclain, restez heureux..., etc. »
Du colonel Thomas Rien au marquis de Moiile'claiu.
« Mon ami , je vous écris au sortir de l'église où mon père a réparé autant qu'il le pouvait l'erreur fatale où il est resté si longtemps. Je suis heureux, et c'est à vous que je dois le dire le premier, vous à qui je dois le bonheur... Demain, je me mets en route pour l'Afrique avec
fW
Ahr... Paràoaafo-ÊÊÊà de ne pe«v<«r votre Iwhai.... etc. *
leOafolkRkh
<^ Ta lettre m'arrive à Bome^ raa JiAc, je pars, f aœoms. itlraJE moi po^ «pose de MoHtédaôa. Xe preste d'iui exJraavËKÛre eavoré par Fambassade t'écrire. mai? je serai à Larordaii tôtqDeloi... AtteDds-eMi. >
Huit jomrs châteaa de
(^ M. le l'iiififii de MaatédaiD a de ¥««s Êérepat de sam Minigr avec
Noos poBSMBS ^pe tontes ces lettres
({•e teat aateor éait ttUt à la fis de sob fivre. le titfc, ckttaniA fma toat le ■■ode, de
coNCLUsiOA". Nous nous étions trompé, et une nouvelle communication vient de nous être faite. C'est une circulaire de M. de Montaleu aux électeurs de la Nièvre pour leur recommander la candidature de M. de Montéclain.