‹ La comtesse de MonrionChapitre 64 sur 65 · CATASTROPHE. 1C · texte numérisé non relu

CATASTROPHE. 1C

On le retint aisément, car toute force était épuisée en lui. Pendant ce temps, Aly Muley rejetait le filet à la même place où venait de retomber Léda.. . Mais le filet revint vide ; le courant avait ressaisi le corps ramené à la surface , et l'avait encore entraîné plus loin. Bricord , anéanti , brisé, était resté couché sur la pierre où il était tombé , sanglotant, pleurant, mordant le sol , creusant la terre sous ses doigts crispés , pendant qu'Aly Muley continuait sa recherche. La sébile fut remise à l'eau... on la suivit encore , elle s'arrêta comme la première fois, et le fdet, rejeté de nouveau et retiré comme il l'avait déjà été, ramena enfin le corps de l'infortunée Léda.

On la déposa sur la rive , on la dégagea des lierbes qui l'enveloppaient; des femmes s'en emparèrent , et, suivies de toute cette population consternée, elles prirent le chemin de la ferme. Au milieu de la nuit, ce cadavre porté par des femmes , éclairé par des lumières vacillantes , dans un douloureux silence . avait quelque chose de mystérieux et de lugubre. On avait entraîné Bricord jusqu'à sa maison. Lorsque le cortège y arriva , Aly Muley vit Bricord à genoux au milieu de la salle basse. Au moment où le cadavre entra , Bricord se leva lentement,

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le regarda, s'approcha de lui et le contempla longtemps.

Aly Muley eut peur qu'à son tour Bricord n'eût perdu la raison ; il voulut éloigner des yeux de l'infortuné fermier ce spectacle de mort.

— Portez-la sur son lit , fit le soldat.

— Non... , dit Bricord d'une voix brève, non...

— Mais que prétends-tu faire? reprit son ami.

— Aly , repartit le fermier sans quitter le cadavre des yeux , Aly , au-dessus de la cheminée , il y a mon vieux sabre de spahi . prends-le...

— C'est fait , lui dit Aly qui craignait l'explosion de ce calme terrible.

— Prends aussi le tien, Aly, continua Bricord de la même voix ferme et brève , et sans détourner les yeux du corps de Léda.

— Le voici...

— Bien , fit Bricord , l'œil toujours fixé sur le cadavre.

— Que veux-tu donc faire ? lui dit Aly. Bricord repoussa tous ceux qui soutenaient

le corps de la victime , et s'en emparant avec rapidité , il la souleva , la prit dans ses bras , la chai'gea sur ses épaules , et cria à Aly Muley :

— Et maintenant, suis-moi.

DSITOTTKBIIT.

Le magistrat qu'on avait annoncé chez 3Iontéclain avait t'ait appeler près de lui tous les personnages de cette histoire qui se trouvaient au château. 11 prit place et se prépara à les interroger.

— Monsieur, dit-il à Montéclain , une lettre

de vous est venue avertir les magistrats que

M. le colonel Thomas Rien, jjeu d'heures après

avoir quitté votre maison, avait été frappé d'un

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coup de feu; vous ajoutiez en même temps que, depuis quelques jours, une femme habitant ce pays avait tout à coup disparu. Vous avez appelé les investigations de la justice sur ces faits qui , si je dois en croire quelques expressions de votre lettre, ont entre eux une connexité que vous vous réservez de me révéler. Veuillez me dire tout ce qui peut m'édairer à cet égard.

Monléclain allait répondre, lorsque le colonel prit aussitôt la parole.

— Pardon, monsieur, dit-il , j'ai déjà remercié, comme je le dois, M. de Montéclain, de l'empressement qu'il a mis à faire rechercher l'auteur de la blessure que j'ai reçue. Son amitié pour moi , le vif chagrin qu'il a éprouvé de cet accident, l'ont persuadé, un moment, qu'il était le résultat d'un crime. Pour ma part, je suis convaincu qu'un misérable hasard a été seul cause de ma blessure.

Chacun se regarda avec étonnement; Montéclain sourit à Julie, et lui dit tout bas :

— Tout le monde se gâte à votre exemple, madame ; il va aussi pardonner.

Julie ne répondit que par un signe, mais il disait l'intelligence de leurs âmes. Le colonel continua :

— Je ne suis connu de personne dans ce pays;

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je ne peux pas. je ne dois pas y avoir d'ennemis. Ce crime ne serait donc que celui d'un nnsérable qui eût voulu me voler ; on ne l'a pas fait.

— Mais comment, dit le procureur du roi, expliquez-vous alors ce coup de feu?.,.

— Je dois croire , et tout le monde ici doit croire comme moi, reprit le colonel, que quelque pauvre braconnier se sera imaginé abattre un cerf ou un sanglier, et qu'il aura tiré précipitamment ; le hasard, plus que sa volonté et son adresse, aura fait que la balle m'a atteint... Mais quant à moi, ajouta-t-il en regardant tout le monde d'une façon significative , je ne veux ni ne puis croire à l'intention d'un crime.

— Pensez-vous comme M. le colonel? dit le magistrat à Montéclain.

— - Le colonel, répondit celui-ci en souriant, a rapporté de l'Afrique un dédain pour les balles, qui lui a ftut considérer comme un accident ce que, moi, j'ai regardé comme un crime. Je me suis trompé , j'en conviens , et l'on m'excusera d'avoir été trop vite alarme, car ce sera toujours un bonheur pour moi que de reconnaître qu'en de telles affaires , il n'y a de coupable que le hasard, et que la justice n'aura pas à inscrire un nouveau nom sur les listes fatales des condamnés...

— Pensez-vous ainsi, M. de Montaleu? dit le procureur du roi.

— Oui, répondit 31. de Montaleu d'une voix mal assurée, je pense... je dois croire que le colonel , qui sait la vérité... a raison de parler comme il l'a fait.

Puis , pendant que le magistrat prenait note de ces diverses réponses, le marquis de Montaleu dit tout bas à Thomas :

— Merci, mon fils, merci de votre générosité pour ce misérable.

— Il porte notre nom, mon père, fit de même le colonel.

— Je ne vois pas, dit le magistrat, que nous ayons à donner suite à cette affaire : il ne reste plus qu'à découvrir la malheureuse qui a disparu. Quelle est cette femme?

— C'est, reprit Montéclain, la femme d'un de mes fermiers.

— Je le sais, elle a quitté sa ferme il y a deux jours, et depuis on n'a plus entendu parler d'elle.

Ce qui eût été très-facile à expliquer, si l'on eût voulu tout révéler, devenait fort embarrassant du moment que l'on voulait épargner à Hector, c'est-à-dire au nom de Montaleu , le scandale d'une accusation infamante.

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— Voyons, reprit le procureur du roi, sur qui portent vos soupçons ? Est-ce un enlèvement, une fuite, une séquestration, un assassinat?

— Ce n'est rien de tout cela. . . , dit Champmortain. 11 n'y a pas trois heures que j'ai rencontré, dans la forêt, madame Bricord, très-tranquille et très-bien portante, et se dirigeant du côté delà ferme.

A cette réponse de Chompraortain, Monté clain se leva avec inquiétude.

— Léda à la ferme! s'écria-t-il.

Il appela.

— Où est Bincord? demanda-t-il.

— Il n'est pas revenu au château, répondit-on.

— Quoi! dit Montéclain à Julie, il ne vous a pas accompagnée?

— Il n'était plus avec moi quand je suis descendue de voiture.

— Et AlyMuley?

— Il n'y était pas non plus.

— Oh ! les fous ! les insensés ! s'écria Montéclain avec chagrin, ils auront fait quelque malheur...

Montéclain avait à peine prononcé ces paroles, qu'un grand bruit éclata tout à couj) ; des voix tumultueuses retentissaient dans la cour du château ; on entendit s'ouvrir brusquement les

portes du vestibule ; des pas précipités traversèrent les premiers salons , et l'on vit enfin entrer Aly Muley, pâle, bouleversé , les cheveux en désordre, l'œil égaré; il se laissa tomber tout haletant sur un siège; il avait du sang sur le visage et sur les mains.

— Tu es blessé? lui dit vivement le colonel.

— Oui... non, répondit-il brusquement, c'est mon sang... ou... c'est le sang des autres.

— ^Le sang de qui?... demandèrent à la fois le magistrat et Montéclain.

— Je vais vous le dire, fit Aly Muley dont les dents claquaient et dont tout le corps frémissait d'un tremblement convulsif.

Tout le monde se pencha pour l'écouter. Aly continua d'une voix sourde :

■ — Nous venions de repêcher la j)auvrc femme...

— Quelle fenmie?... dit Montéclain.

— Eh bien, elle, la femme de Bricord . . . , repri t Aly. C'est que vous ne savez pas... A peine avions-nous quitté la ferme pour suivre la voilure de madame la comtesse, que voilà Bricord qui s'esquive. Je m'imagine qu'il a oublié quelque chose chez lui et je continue à suivre... Mais arrivé h vingt pas d'ici je m'aperçois qu'il n'est pas revenu... Il n'y avait plus de danger pour la

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bonne dame que voilà... On élait à In porte du château... Je m'inquiète de Bricord... et je retourne à la l'crme. Je longeais la rivière, vous savez, au-dessous du moulin, dans l'allée des grands saules... Tout à coup... voilà quelque chose de blanc et de léger comme une ombre qui traverse la route à vingt pas devant moi, et puis... voilà que j'entends que ça tombe dans la rivière...

«t Je cours du côté où j'ai vu passer l'ombre el où j'ai entendu le bruit... Rien... C'était uni comme une glace... Je n'étais pas là depuis une demi-minute que voilà Bricord qui arrive... Jl criait après sa femme... il criait après Léda...

« — Elle est là, lui dis-je en lui montrant la rivière...

<i Le pauvre Bricord s'y jette, va, revient, rc- ])longe, s'en va tout à fait ; enfin je l'en retire, et puis après... elle aussi...

« — Léda!... s'écrie-t-on de tous côtés.

«< — Oui, mais morte... finie... perdue... Elle était folle, à ce qu'il paraît ; mais elle avait vu son enfant... ça l'avait éveillée... alors elle s'était trouvée en face de Bricord... Alors... oh ! elle ne le coiniaissnit pas, la pauvre femme, elle s'était imagine que parce que c'était un soldat, un paysan qui ne savait ni lire ni écrire, il n'y

avait pas là-dessous un cœur. . . d'or. Oui . . . oui , . . . fit Muley, brave comme un lion... bon comme tout ce qu'il y a de bon... Pauvre Bricord !... »

— Continue, mais continue donc ! s'écria le colonel.

— Enfin elle était repêchée , nous l'avions apportée dans la ferme. Alors Bricord se prit à la regarder d'un air si tranquille , que ça me fit venir froid . Nous étions tous là sans savoir où il voulait en venir, lorsqu'il me dit tout à coup de prendre son sabre et le mien. J'ai fait ce qu'il m'a dit. J'ai peut-être eu tort. Mais, voyez-vous, à ce moment je ne sais pas ce qu'il m'eût demandé que j'eusse pu lui refuser, tant je tremblais de le contrarier. Enfin, c'est comme ça. Tant il y a, qu'à peine je tenais les deux sabres , que le voilà qui prend le corps de sa femme, comme celui d'un enfant endormi , et qu'il me dit comme lorsque nous marchions au feu : <( Suis-moi ! >< Dame ! je l'ai suivi.

Un sentiment de terreur passa dans le cœur de tous ceux qui écoutaient Aly Muley.

— Eh bien?eh bien? fit vivementMontéclain.

— Nous allions, reprit Aly Muley, ou plutôt Bricord allait, et je le suivais... C'était terrible à voir... Il portait la pauvre femme dans ses bras, sa tète était penchée sur l'épaule et allait deçà

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