ACTE IV, SCÈNE VI
MARGUERITE
Quoi! en chassant ignominieusement?...
JACQUES, l'interrompant.
Êcoutez-moi, Marguerite!... Lorsqu’autrefois vous ressentiez un de ces chagrins fugitifs «jui sont les grandes douleurs de l’enfance, est-ce que vous couriez vous jeter dans les bras de cet homme pour qu’il séchât vos larmes sous ses baisers?... Plus tard, quand se développa en vous l'âme de la jeune fille, est-ce que vous éprouviez le besoin d’épaneher dans son sein tous les sentiments nouveaux qui s’épanouissent à cet âge de la vie, comme les fleurs au printemps?...
MARGUKitITR, qui a écoute avec une émotion croissante.
Oh! c’est étrange, mon Dieu!
JACQUES
Enfin, Marguerite, ces noms si doux à échanger, ces mots de père et de fille qui résument les joies les plus pures du coeur hunurin, étaient-ils pour votre oreille une ineffable harmonie?
MARGUERITE, comme se parlant à elle-même et avec une sorte de terreur.
Non! non!... mon coeur a toujours été fermé à ces sentiments, et c’était là pour moi une cause de désespoir et de remords, car |e me considérais comme une enfant coupable, comme une fille dénaturée.
Oh! rassure-toi, enfant!... c’était la nature elle-même qui te criait à toute heure et par toutes ses voix : cet homme irest pas ton père!...
MARGUERITE, stupéfaite.
Grand* Dieu! que me dites-vous là... mais alors, je suis donc seule au monde... Mon père!... il est donc mort?...
JACQUES
Non!...
MARGUERITE
Oh! mais cette pensée est plus affreuse encore, il m'avait donc abandonnée?...
JACQUES
Lui!... Oh!... ne le calomniez pas, Marguerite.
MARGUERITE
Où était-il donc?
JACQUES
Dans un cachot... où s’est écoulée la moitié de sa vie.
MARGUERITE
Oh ! malheureux!...
JACQUES
Oh! oui! plaignez-le, mon enfant, car il a souffert tout ce
3 ue peut souffrir une créature humaine... Un iour surtout, jour e désespoir et d’angoisse, on vint lui apprendre, ce qu’il avait ignoré jusqu’alors, on vint lui dire qu’il avait une fille, et que cette fille, tombée entre les mains d'un misérable, courait un danger pire que la mort..
MARGUERITE
„ Mon Dieu!...
JAGQUES.
C’est alors, Marguerite, qu’en moins de quelques jours, quoiqu’il fût jeune encore, on vit ses cheveux blanchir tout à coup et son front sillonné de rides.
MARGUERITE, le regardant.
Quelle pensée!...
JACQUES
C’est alors que Dieu, le prenant en pitié, le tira de cette tombe par un hasard miraculeux, providentiel .. c’est alors qu’après avoir triomphé de tous les obstacles, après avoir chassé l’infame qui s’était place entre lui et sa fille, il se trouva enfin face à face avec cette enfant dont il eût payé une caresse au prix de sa vie entière!...
MARGUERITE
Oh! achevez!...
JACQUES
Marguerite, oh! ne vois-tu pas que les sanglots étouffent ma voix dans ma poitrine, cl que je n’ai plus que la force de t’ouvrir mes bras!...
MARGUERITE, tombant dans ses bras.
Mon père!...
JACQUES, la couvrant de baisers.
Mon enfant! mon enfant!...
MARGUERITE, le regardant.
Vous! mon père!... Oh ! mais, nous ne serons plus séparés, n’est-ce pas?
JACQUES, avec énergie.
Ne crains rien... les preuves sont là... et rien désormais ne saurait plus t’arracber à ma tendresse, (il la presse contre lui.)
MARGUERITE
Et vous ne me parlez pas...
JACQUES, avec embarras.
De ta mère?...
MARGUERITE
C’est un noble cœur, n’est-cc pas? elle a dû bien souffrir de votre longue captivité?...
JACQUES, de même.
En effet...
MARGUERITE
Oh ! vous allez me conduire vers elle...
C’est impossible...
JACQUES
Impossible ! pourquoi donc? (Avec effroi.) est-ce que?..,
JACQUES
Tu ns deviné, mon enfant, depuis longtemps tu n’as plus de mère. (Émotion de Marguerite.) Tu le vois, chère enfant, je n’ai que-