‹ La comtesse de Rochefort et ses amisChapitre 2 sur 47 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

relation inédite d’un voyage de Douvres à Londres par le duc de Niveraois.

En définitive, l’ouvrage que nous soumettons au public, quoique plus difficile à exécuter qu’il ne le paraîtra peut-être au premier abord, n’a aucune prétention à l’importance historique : c’est une série de portraits et de tableaux de mœurs arrangés pour faire ressortir les habitudes et les goûts d’une société qui n’existe plus. Nous nous sommes attaché surtout à intéresser le lecteur par la variété des figures et des nuances; mais, tout en donnant beaucoup aux détails, nous avons cru devoir cependant terminer cette étude par des considérations d’une portée plus générale, qui s’appliquent à l’ensemble des changements accomplis depuis 1789, dans l’esprit et dans les mœurs de la société française.

Paris, 1«' mai 1870.

Dans une leltrc souvent citée, écrite en 1766 à son ami le poëte Gray, Horace Walpole passe en revue les femmes les plus considérables de la société parisienne, et, après avoir parlé successivement do ^|mcs Geoffrin. du DelTand, de Mirepoix, de Boulïlers, arrivant à M®® de Rochcforl, il nous la présente ainsi : « M">® de Rochefort diffère de tout le reste. Son jugement est juste et délicat, avec une finesse d’esprit qui est le résultat de la réflexion; ses manières sont douces et féminines, et, quoique savante, elle n’afliche aucune prétention. Elle est l’amie décente {decenl friend) de M. de Nivernois, car vous ne devez pas croire un mot de ce qu’on lit dans leurs nouvelles ; il faut ici la plus grande curiosité ou la plus grande habitude pour découvrir la plus légère liaison entre les personnes de

sexe diiïérent, aucune familiarité n’est permise que sous le voile de l’amitié, et le dictionnaire de l’amour est aussi prohibé que semblerait l'étre à première vue son rituel. » Walpole soulève ici une question délicate, sur laquelle nous z’eviendrons dans le cours de cette étude; contentons-nous pour le moment de faire remarquer qu’à l’époque où il écrivait ces réflexions fl propos de M'”® de Uochefort, celle-ci était âgée de cimiuante ans, et que le duc de Nivernois avait exactement le même Age.

.. Le ppésiflént Ilénault nous a laissé de son côté deux p(p lr.aitft de M''*® de Rochefort. L’un date de la jeunesse de’ cètie aimable femme, et, quoiqu’il soit un peu long, il mérite d’étre cité presque tout entier.

« Pour commencer par la figure de M">® la comtesse de Rochefort, dit le président, elle n’a rien de frappant ni qui surprenne, mais elle acquiert à être regardée; c’est l’image du matin, où le soleil no se lève point encore, et où l’on apeiT’oit confusément mille objets agréables. Quand elle parle, son visage s'éclaire; quand elle s’anime, sa physionomie se déclare ; quand elle rit, tout devient vivant en elle, et on finit par aimer à la regarder, comme on se plaît à parcourir un paysage où rien n’attache séparément, mais dont la composition entière est le charme des yeux.

» On ne comprend pas comment, on arrivant dans le monde, .M""’ la comtesse do Rochefort a pu connaître si tôt et ses usages et les hommes qui l’habitent; tout a l’air en elle de la réminiscence ; elle n’apprend point, elle se souvient, et tout ce qui la rend malgré cela si agréable aux autres, c’est que sa Jeunesse est toujours à côté do sa raison; ello n’a l'air sensé que par ce qu’elle dit, et jamais par le ton quelle y donne; elle juge comme une autre persoune de son

âge danse ou chante ; elle ne met pas plus de façon à raisonner qu’à se coiffer; aussi est-elle aussi naturelle dans ses expressions que dans sa parure; la coquetterie est un défaut qu’elle n’aura pas de mérite à vaincre, elle ne la connaît pas plus que la recherche des pensées et le tour maniéré des expressions.

» Quelque indiscrétion qu’il y ait à oser prononcer sur le caractère des jeunes femmes, on peut quasi promettre à M““ la comtesse de Rochefort de n’étre jamais malheureuse par les passions folles et inconsidérées. Si jamais un homme parvenait à lui plaire, j’ose l’assurer qu’il n’aura à craindre ni orages, ni écueils; son âme est aussi constante que décidée. Ce qui doit le plus surprendre en elle, c’est la fermeté de son caractère; ses résolutions sont promptes et justes; l’expérience en fait d’esprit naît ordinairement de la comparaison qui prépare et qui assure nos jugements, elle a su se passer de tous ces secours présentés aux âmes ordinaires; elle jugera sûrement du premier ouvrage, tout comme elle a pris des partis sensés dans des affaires où , toute jeune qu’elle est, elle s’est trouvée obligée de se décider par son seul conseil. »

A ce portrait, il faut joindre une esquisse du même peintre représentant le même modèle à un âge plus avancé.

« M™® de Rochefort, dit le president dans scs Mémoires récemment publiés, est digne de l’amour et de l’estime de tous les honnêtes gens... Les grâces de sa personne ont passé dans son esprit, elle a fait des amis de toutes ses connaissances. Je ne sais si elle a des défauts. Il ne lui manquait que d'être riche, mais elle vivait honnêtement avec un trèsmédiocre revenu. Elle s’avisa de nous donner un jour à souper, nous e.ssayâmes sa cuisinière, et je me souviens quo je mandai alors qu’il n'y avait de différence entre cetto cuisinière et la Brinvilliers que l’Intention. »

L’homme qui a tenu la plus grande place dans la

vie de M“® de Rocheforl et de qui l’on disait qu’il avait été quarante ans son ami et quarante jours son mari, le duc de Nivernois * nous a laissé également deux portraits d’elle. Le premier est celui d’une très-ijeunc femme, on lui donne généralement la date de 1741, et il est en vers.

Sensible avec délicatesse El discrète sans fausseté,

Elle sait joindre la Gaesse A l’aimable naïveté ;

Sans caprice, humeur ni folie.

Elle est jeune, vive et jolie ;

Elle respecte la raison.

Elle déleste l’imposture.

Trois syllabes forment son nom •

El les trois grâces sa Ggure.

Quarante-cinq ans après ladatedece portrait, quand il eut perdu son amie, devenue sa seconde femme, le duc de Nivernois réunissait quelques opuscules d’elle en un petit volume imprimé en 1784, et y ajoutait une courte et touchante préface, adressée aux amis de la défunte, qui représente cette intéressante personne sous un autre aspect, t J’ai rassemblé, dit le duc, ces opuscules bien dignes d’étre conservés comme des monuments précieux. Hélas! c’est tout ce qui reste de la femme la plus parfaite qui ait jamais vécu. Je vous dédie ce recueil, à vous scs excellents amis, qui la

‘ de Rochefort mourut mariée en secondes noces au duc de Nivernois ; ma’us, comme elle ne porta ce nom que très-peu de jours, du 14 octobre au 5 dcccrabre 1782, nous lui laissons le nom sous lequel elle a été connue au dix-luiiiicme siècle.

5 U'"” do Rochefort s’appelait Thérèse do son nom de bapléme.

pleurez presque autant que moi. Vous y trouverez à chaque ligne l’empreinte de son cœur, de son esprit, de ce caractère adorable et toujours égal qui faisait le charme de sa société et qui a fait pendant tant d’années le bonheur de ma vie. Vous ne lirez pas une seule page sans attendrissement, vous mêlerez encore vos larmes aux miennes. Je vous en remercie ; c’est la seule espèce de consolation que votre amitié puisse me donner. »

Il semble qu’une femme qui a inspiré des attachemens si vifs et si durables, dont le nom se rencontre souvent dans les mémoires et les correspondances du dix-huitième siècle, et qui, dans des conditions do fortune assez modestes, a été le centre d’une société choisie, il semble qu’une telle femme devrait être aussi connue que les autres dames notables de l’époque oü elle a vécu, et cependant il n’en est rien. Les quelques citations que nous venons de faire représentent à peu près tout ce que l’on sait sur la comtesse de Rochefort. Le recueil des pensées et opuscules sortis de sa plume, imprimé en 1784 pour ses amis seulement par le duc de Nivernois, fut tiré à un si petit nombre d’exemplaires, qu’il est devenu excessivement rare, on ne le trouve môme pas à la Bibliothèque impériale, et il nous a été plus facile de nous procurer le manuscrit qui a servi à l’impression du livre que le livre lui-même *. Dans

' Nous devons la communication do ce manuscrit h la gracieuse obligeance de M"“ la duchesse do Noaillcs, arrière-j'etito-fillo du duc do Nivernois. Il est intitulé Opuscules de divers genres, par M"*' la comtesse de Rochefort, depuis duchesse do Nivernois

un temps enfin où la litlùrature épistolaire s’est enrichie (l’un si grand nombre de pages écrites par les dames du dix-huitième siècle, il n’a pas encore été publié, croyons-nous, une seule lettre de la comtesse de Ilochefort.

Cette pénurie de documents sur une personne dont on a parlé assez pour exciter la curiosité du public et pas assez pour la satisfaire nous fait espérer qu’on ne lira peut-être pas sans intérêt un travail consacré à de Rochefort et dont les éléments sont puisés en grande partie dans une correspondance inédite entre elle et quelques amis. Cette correspondance manuscrite , que le duc de Nivernois ne savait pas avoir été conservée, quand il fit imprimer en 1784 le petit volume dont nous venons de parler, et dans laquelle il figure pourtant lui -même, est bien plus propre encore que le volume en question à nous faire apprécier l’esprit et le caractère de sa seconde femme; car on y trouve un grand nombre de lettres d’elle écrites au courant de la plume, sans aucune prévision de publicité; on y trouve aussi des indications qui sont de nature émettre en lumière certaines nuances curieuses de la vie intellectuelle, morale et sociale des hautes classes au dix-huitième siècle. Toutefois, comme cette série de lettres, qui commence en 1757, s’applique principalement à la seconde partie de la vie de M'"® de Rochefort, nous devons d’abord réunir ici tous les renseignements que nous avons pu recueillir sur la première.

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t,ES BRAN'CAS. — LA JEUNESSE DE M™* DE ROrTlEFOUT. LES U ABITUÉS DU CHATEAU DE WEUDü.N.

Marie-Thérèse de Brancas appartenait à une famille d’origine étrangère, mais qui depuis deux siècles avait déjàconquis un rang élevé parmi la noblesse française. Les Brancas (Brancaci), originaires de Naples, établis en France sous Charles VII, sont brillamment représentés au seizième siècle par André de Brancas, gouverneur de Rouen, amiral de France, seigneur de Villars, un des plus opiniâtres et des plus vaillants chefs de la Ligue; Sully a dit de lui qu’il était la droiture et la bravoure mêmes, mais que ses premiers mouvements étaient d’une extrême violence. Dès le seizième siècle, les Brancas de France étaient divisés en deux branches. L’amiral de Villars appartenait à la branche cadette, devenue bientôt, comme cela arrivait souvent, plus

riche et plus considérable que l’autre. L’amiral étant mort non marié, son frère, George de Brancas obtint en 1G52 l’érection de la terre de Villars en duclié'pairie. C’est à cette branche cadette qu’appartenait le comte de Brancas, célèbre par ses distractions, et qui a servi de modèle au Ménalque de La Bruyère, Suivant Saint- Simon, ce Brancas, qui était le neveu du premier duc de Villars, avait été fort lié avec M™® Scarron, qui s’en souvint toute sa vie. Le neveu de celui-là, troisième duc de Brancas-Villars, nî fut célèbre que par son cynisme spirituel et désordonné. Il fut un de ces compagnons de débauche du régent connus sous le nom de roués*. Quant au père de de Rochefort, Louis de Brancas, des comtes de Forcalquier, marquis de Céresle, chef de la branche aînée, il naquit le 19 janvier 1672, et mourut en 1760 lieutenant général de Provence, commandant en chef de la province de Bretagne, grand d’Espagne et maréchal de France. Saint- Simon nous a laissé de lui un portrait assez intéressant pour être reproduit.

« Jamais, dit-il, le marquis de Brancas ne négligea aucun des chemins qui pouvaient le conduire à la fortune. M*"* do Mainienon fut sa protectrice; il fut très-bien avec M. et M”® du Maine, qu’il cultiva dans tous les temps, et sut n’en être pas moins bien avec M. le duc d’Orléans. Il parvint à manger

1. Lapointo do bizarrerio plus ou moins déréglée particulière à cetto brandie des Brancas s'est perpétuée et reproduite avec éclat à lafin du dix-huitième siècle dans la personne du comte do Lauraguais, l’excentrique amant do Sophie Arnould, mort sous la Restauration duc de Brancas.

fl

également au râtelier de la guerre et à celui de la cour, et les faire servir réciproquement l’un à l'autre. Aussi avail-il de l'esprit, encore plus d’art, d’adresse et de manège, avec une ambition insatiable qui ne lui a jamais laisse de repos.

» C’était un grand homme, fort bien fait, d’une flgure avenante avec des manières polies, aisées, entrantes, qui ne faisait jamais rien sans dessein, et qui, aine de quinze ou seize frères ou sœurs, avec 7, ou 8,000 livres de rente entre eux tous, devenu conseiller d’État d’épée, chevalier du Saint-Esprit et de la Toison, lieutenant général de Provence, gouverneur de Nantes et tenant les états de la Bretagne, grand d'Espagne et maréchal de France, avec un grand mariage pour son fils, l’archevêché d’Aix et l’évêché de Lisieux pour ses frères, se mourait de douleur de n’êlre pas ministre d’Ëtat, duc et pair et gouverneur do monseigneur le dauphin.

» J'en parle comme d’un homme mort par les apoplexies dont il est accablé qui apparemment ne le laisseront pas vivre longtemps. Il a la main droite toujours gantée, même en mangeant ; les doigts en paraissent vides, il n’y a qu’un mouvement léger du pouce : homme vivant ne l’a jamais vue. A la grosseur du dedans, et à tout ce qu’on en voit, il paraît que c’est une patte de crabe ou de h )inard. Ses fa(^ons et sa conversation étaient agréables, et il était fort instruit de tout ce qui se passait au dedans et au dehors. Dévot et constitutionnaire jusqu'au fanatisme, et du petit troupeau de Fénelon qui n’empêche pas l’ambition à pas un des disciples de cette école. »

Lemaréchal de Brancas, marié aune Brancas-Villars sa cousine, avait une famille assez nombreuse, trois fils et quatre filles. Marie-Thérèse, qui était le sixième de ses sept enfants, naquit à Paris le 2 avril 1716.

1. Co portrait a dû être écrit par Saint-Simon dans les dernières années do la vie du maréchal de Brancas entre 1748 ell7ü0. Ajoutons que, dans un autre passage de ses Mémoires, il parle du courage et des talents militaires du maréchal.

10 LA COMTESSE DE HOCllEFORT

Elle fut élevée au couvent comme l’étaient alors toutes les jeunes filles de son rang. Quoiqu’elle ait composé, dans sa vieillesse, un sermon en trois points avec des citations latines, l’épithète de savante, que lui donne Walpole, n’est pas rigoureusement exacte; elle n’est méritée que par l’aptitude de son esprit à traiter avec la môme facilité les questions les plus sérieuses et les sujets les plus frivoles. Le duc de Nivernois, qui lui avait fourni les citations de ce sermon, nous apprend que non-seulement elle ne savait pas le latin, mais, ce qui était plus rare, qu’elle ne connaissait aucune autre langue que la sienne, et il ajoute : « Elle ne savait la sienne que par l’usage ou par instinct. * On verra pourtant qu’elle la savait très-bien.

A l’âge de vingt ans, îîl“® de Brancas fut mariée, le 13 février 1736, à Joan-Anne-Vincent de Larlan de Kercadio, comte de Rochefort, que nos documents indiquent comme étant né le 2 novembre 1717, et qui par conséquent aurait eu un an et demi de moins que sa femme. C’était le fils d’un président à mortier du parlement de Bretagne. Avant son mariage,

11 est qualifié cornette des chevau-légers, et, après son mariage, mousquetaire de la première compagnie. Saint-Simon nous parle du président de Rochefort, son père, comme d’un des principaux moteurs de la résistance du parlement de Bretagne aux opérations de Law. Mandé à Paris par lettre de cachet, puis exilé à Audi, et finalement compromis plus ou moins dans la conspiration de Cellamare, il reçut ordre en

ET SES AMIS H

1720 de vendre sa charge. Ces Larlan de Kercadio ne paraissent appartenir ni aux anciens Ilochcfort-llicux de Bretagne, ni aux Rohan-Rochefort niàla famille du maréchal de ce nom sous Louis XIV, car il s’appelait d’Aloigny. Du reste, ce nom de Rochefort se rencontre au dix-buitiéme siècle porté par un assez grand nombre de personnes plus ou moins distinguées, originaires de provinces très-diverses et qui n’ont entre elles aucun lien de parenté. Il ne faut donc pas confondre la comtesse de Rochefort-Brancas, dont il s’agit ici, avec cette comtesse de Rochefort dont il est souvent question dans la correspondance de Voltaire, qui était liée avec d’Alembert, et que le patriarche de Ferney appelle en 1770 M"*" dix-neuf ans. Notre comtesse de Rochefort était de beaucoup l’alnée de celle-là.

Est-ce par inclination que M"® de Brancas épousa ce gentilhomme breton âgé de dix-huit ans et demi? Cela paraît fort douteux, car, dans les lettres assez nombreuses que nous avons d’elle, et qui appartiennent, il est vrai, à la dernière moitié de sa vie, il n’y a pas le plus léger souvenir de son mari. Était-ce un mariage d’intérét que le marquis de Brancas, commandant de la province de Bretagne, mais plus riche de ses places que de sa fortune personnelle, avait arrangé pour sa fille? S’il en est ainsi, ce calcul ne réussit guère, puisque M™® de Rochefort, restée bientôt veuve et sans enfants, fut un instant assez pauvre pour quo le marquis de Mirabeau lui écrive bien longtemps après, en 17G4, faisant allusion à une période de sa

jeunesse : « Je vous ai ouï dire qu’un jour ou qu’une année où vous n’aviez que deux mille livres de rente, vous riiez ni plus ni moins. » Nous n’avons pas pu déterminer au juste à quelle date M'“® de Rochefort perdit son mari. L'énorme journal de cour que l’on vient de publier en dix-sept volumes sous le titre de Mémoires du duc de Lnynes, ce journal qui continue Dangeau pour le règne de Louis XV, nous apprend que le jeune comte de Rochefort existait encore deux ans et demi après sonmariage, en octobre 1738, carilyestquestion de lui à l’occasion d’un fait oui met en relief la bonne grâce de sa femme.

M'"® de Rochefort, remplaçant sa mère malade, avait accompagné et même devancé son père, qui se rendait à Rennes pour présider l’assemblée des états de Bretagne comme commandant de la province. Les dames de Rennes ne voulurent pas accorder à la fille du commandant l’honneur de la première visite, qui, suivant elles, n’était dû qu’à sa femme, « d’autant, dit le duc de Luyncs, que le mari de M"*® de Rochefort est Breton, et qu’en qualité de membre des états il ne lui est point dû d’honneurs ». Pour éviter l’embarras d’un conflit, elles partirent toutes pour la campagne; mais M'“® de Rochefort au lieu de se fâcher, prit sur clic, en l’absence de son père, de passer à la porte de toutes ces dames. Cette attention de sa part, dit le duc de Luynes, réussit au mieux; toutes revinrent chez elles avec empressement. On envoya même à M®® de Rochefort une députation du parlement en consé-

quence d’une délibération où il fut dit que c’était contre la règle ordinaire et par considération personnelle. Ce fut un évêque qui porta la parole. Le succès de la jeune femme alla plus loin encore, car, à la clôture des états, contrairement à toutes les règles qui voulaient, d’après le duc de Luyn^s, qu’on ne votât de gratification qu’à la femme du commandant et non à sa fille, et que le don ne dépassât jamais 10,000 livres, il fut voté d’enthousiasme 12,000 livres de gratification à M”® de Rochefort *. N’a-t-on pas là une victorieuse démonstration de l’extrême amabilité qui distinguait la comtesse dès l’àge de vingt-deux ans? Toujours est-il qu’à partir de cette année 1738 le duc de LuyneS; qui parle d’elle assez souvent, ne dit mot de son mari; nous allons voir d’autres contemporains qui vantent l’agrément des réunions de l’hôtel de Brancas et le charme de M”® de Rochefort, garder le même silence absolu sur le mari, d’où nous sommes porté à conclure que c’cst vers cette époque, de 1739 à 1741, que la jeune femme devint veuve.

Elle commença par tenir la maison de son père, où l’on recevait beaucoup, et dont les réceptions devinrent plus brillantes encore lorsque son frère aîné, le comte Forcalquier, eut épousé, le C mars 1742, la jeune et riche veuve du marquis d’Antin, * On ne peut pas être plus jolie, dit à cette occasion le duc de Luynes, que l’est M"’® de Forcalquier; elle est petite, mais fort

i. Mémoires du duc de Luynes sur la cour de Louis XF, t. II, p. 263 et 282.

14 LA COMTESSE DE ROCnEFORl

bien faite, un beau teint, un visage rond, de grands yeux, un très beau regard, et tous les mouvements de son visage l'embellissent. » C’est cette belle-sœur de M"'« de Rochefort, redeveaue veuve en 47o3, dont il est question souvent dans la correspondance de M'"“ du Delîand, qui l’appelle \abellissima, quelquefois aussi la k'lissima,ca\\ tout en la fréquentant beaucoup, elle ne la ménage pas plus que ses autres amies. L’intimité de M"‘® de Rochefort avec sa belle-sœur ne paraît pas ayoir survécu à l’existence de son frère.

Durant ces dix années et surtout dans la période qui précède la mort de son père (1750), M"'® de Rochefort vécut d’une existence animée dont la trace se retrouve tout à la fois et dans nos documents particuliers et dans les témoignages contemporains. Nous avons d’abord celui de Montesquieu, écrivant à Duclos, un des habitués de l’hOlcl de Brancas, à la date du 15 août 1748, ce passage significatif : « Les soirées de l’hôtel de Brancas reviennent toujours à ma pensée, et ces soupers qui n’en avaient pas le titre, et où nous nous crevions. Dites, je vous prie, ù M™® de Rochefort et à M. et M"'® de Forcalquier d’avoir quelques bontés pour un homme qui les adore. Vous devriez bien me procurer quelques-unes de ces badineries charmantes de M. de Forcalquier que nous voyions quelquefois à Paris, et qui sortaient de son esprit comme un éclair. »

Plusieurs lettres écrites par le président llénault à une date antérieure, en 1742, et qui ont été publiées pour la première fois en 1809, contiennent d’assez

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ET SES AMIS Jo

nombreux détails sur les Brancas, sur de Rochefort et sur leur société, qui se réunit alors non plus à Paris, mais au château de Meudon. Le maréchal y était installé pendant l’été avec sa famille dans un appartement qui lui avait été donné par le roi. Le président Hénault, foncièrement épicurien, quoiqu’il n’aimât point à être célébré par Voltaire pour ses soupers autant que pour sa chronologie, ne s’arrange pas aussi facilement que Montesquieu du cuisinier du maréchal; mais, si la table, suivant lui, laisse à désirer, la société de Meudon lui plaît fort, les deux petites femmes, c’est ainsi qu’il nomme M'"® de Rochefort et M™® de Forcalquier, ne contribuent pas peu à l’attirer; la gaieté douce et fine de la première l’aide à subir joyeusement les inégalités, les fantaisies et les espiègleries de la seconde, dont un des passe-temps favoris consiste, par exemple, dans la fête des chapeaux, ce qui veut dire que cette belle dame attend les visiteurs sur la terrasse du château, s’amuse à prendre tous leurs chapeaux et à les faire voler, dit Hénault, de la terrasse en bas, d’environ cinq cents toises.

Avec le président Hénault, on voit figurer dans les réunions de Meudon son ami, le marquis d’Ussé, duquel nous aurons à reparler tout à l’heure , l’abbé de Sade, abbé très-mondain, si l’on en juge parles lettres que lui adresse Voltaire, mais homme aimable et instruit à qui l’on doit un travail estimé sur Pétrarque, et qu’il faut bien se garder de confondre avec

IG LA COMTESSB DE ROCUEFOnT

le marquis de Sade, son hideux neveu. On y trouve aussi Maupertuis, qui revenait fameux de son voyage au pôle, et qui n’avait pas encore eu à subir la redoutable animosité de ce môme Voltaire; le comte de Maurepas, le plus jeune des ministres de Louis XV, qui devait après une longue disgrâce mourir le plus vieux des ministres de Louis XVI ; M“® de Maurepas, le marquis et la marquise de Mirepoix, le marquis de Flamarens et sa femme, aussi vertueuse que belle, et par contraste la duchesse de la Vallière, beaucoup plus belle que vertueuse.

A ces réunions manque une autre femme qui vivait alors dans l’intimité des Brancas et particulièrement de M"’® de Rochefort : c’est M“® du DelTand, âgée de quarante-cinq ans, non encore aveugle, et qui, après une jeunesse assez désordonnée pour nuire à sa considération, môme à une époque de tolérance excessive, s’était en quelque sorte relevée, en vertu de cette tolérance, par une liaison quasi conjugale, quoique adultère (car son mari vivait encore), avec le président Ilénault. Dans l’été de 1742, M™® du Deffand est allée prendre les eaux de Forges, et c’est pour la distraire en ia tenant au courant de ce qui se passe chez ses amis que le président lui écrit des lettres qu’il s’efforce de rendre aimables, mais où elle cherche vainement ce qu’elle appelle itn grain de sentiment vrai. Les siennes d’ailleurs eu sont encore plus dépourvues. Les deux correspondants sont deux parfaits égoïstes, avec cette différence en faveur du président que son

El SES AMJS

égoïsme, est débonnaire, beaucoup moins exigeant et moins tracassier que celui de sa très-spirituelle amie, dont il restera le patito jusqu’à la fin de scs jours. Il se vante cependant à son tour, ou plutôt il dissimule, lorsqu’il termine un portrait de M™« du Deffand par cette phrase : * C’est la personne par laquelle j’ai été le plus heureux et le plus malheureux, parce qu’elle est ce que j’ai le plus aimé. » Ccci fut écrit évidemment pour être lu à du Deffand, car les mémoires posthumes dont nous venons de parler, où le môme portrait se retrouve plus accentué en aigreur et dégagé du correctif sentimental de la fin, nous apprennent qu’en dehors d’un arrangement officiel et de convenance, maintenu uniquement par le lien de l’habitude et la crainte d’une rupture, le frivole président avait donné toute l’affection dont il était capable à une autre personne, à M"‘® de Castelmoron, qui, douce, bonne, dévouée, avait sur du Deffand un genre de supériorité dont les femmes n’aj»précient pas toujours assez la puissance

1. Ces mémoires, où l’ami otScicl de M™ du. Deffand nous dit, à la date de 17G1 ; « M"” do Castetaioron a été depuis quarante ans l'objet principal de ma vie, » rendent vrausemblable l'anocdoto piquante que Grimm a mise le premier en circulation. Il raconte que, quelques jours avant la mort du vieu.x président, M"*' du Deffand, se trouvant dans sa chambre avec plusieurs personnes et le voyant très-assoupi, imagina pour le tirer de son engourdissement de lui crier dans l'orcillo : « Vous rappelez-vous M"“ de Castelmoron ? » Celle-ci était morte depuis neuf * ans. « Ce nom, dit Grimm, réveilla le président, qui répondit qu’il se la rappelait fort bien. Elle lui demanda ensuite s’il l’avait plus aimée que du Deffand. Quelle différence! s’écria Je pauvre moribond imbé-

LA COMTESSE DE ROCnCFORT

En 1742, M™® du DefTandse console aisément d’étrc séparée de son palito; elle Irouve même qu’il a « l’absence délicieuse, a parce qu’il est un correspondant ^élé qui lui donne des nouvelles de ses amis. A propos d’un accès de fièvre dont souffre M™® de Rochefort, elle €crit au président : « Je suis très-inquiète de M®® de Rochefort, je serais réellement au désespoir, s’il lui arrivait le moindre mal. Donnez-moi de ses nouvelles, et voyez-la le plus que vous pourrez. » Vingt-cinq ans plus lard, en mars 17G7, elle écrivait à Horace Walpole : t J’ai aimé deux femmes passionnément. L’une est morte, c’était M™®de Flamarens; l’autre est vivante et a été infidèle, c’est M“*® de Rochefort. » Comme l’inlimilé de M‘"® du Deffand et de M"’® de Roéheforl pourrait, aux yeux de quelques lecteurs, être une mauvaise note pour ladernière, nous ferons remarquer que le scepticisme moral de la célèbre correspondante de Walpole et les souvenirs attachés à sa jeunesse très-légère ne l’ont pas empêchée d’être intimement liée avec des femmes d’une rectitude morale généralement reconnue, comme M“® de Flamarens, dont elle parle ici, et plus tard avec la duchesse de Clioiseul. Reste à se demander en quoi consiste ce grief d’infidé-

cile; piiis’il so mit à faire le panégyrique de M™' de Cnstelmoron, et toujours en comparant ses excellentes qualités aux vices de M”' du Deffand. Ce radotage dura une demi-heure en présence de tout le monde, sans qu’il fût possible à M"'" du Deffand de faire taire son panégyriste ou de le faire changer de conversation. Ce fut le chant du ' cygne ; il mourut sans savoir h qui il avait adressé un parallcio si véridique. » (Gbimm, Correspondance Uliéraire, 2' partie, t. l'"', p. 553.)

ET SES AUIS

lité qu’elle prétend avoir contre M®® de Rocheforl et qu’elle communique à un homme qui, nous l’avons vu, fait beaucoup de cas de celle-ci. On trouve sur ce point quelques indices dans une lettre qui fait partie du recueil publié pour la première fois en 1809, et qui, quoique non datée, est écrite après la mort de M"'“ de Staal et avant celle de la duchesse du Maine, par conséquenten 1751 ou 1752. Il semble, d’après celle lettre, que c’est vers cette époque que la liaison de M®* du Deffand et de M™® de Rochefort a pris fin, qu’il y a eu entre ces dames des piqûres d’amour-propre plutôt que des offenses graves, et que cependant c’est M™® du Deffand qui a fait une tentative de rapprochement à laquelle M”® de Rochefort ne s’est pas prêtée. La lettre est adressée à M“® du Deffand par ce spirituel Formont, qui fut l’ami de Voltaire. Les personnes dont il s’agit ne sont désignées que par des initiales, mais ces initiales ne peuvent, à notre avis, s’appliquer qu’aux Brancas et à M“® de Rochefort. Il va sans dire aussi que M. de Forment, écrivant à M®® du Deffand, prend parti pour elle.

« Vous vous établissez donc à Sceaux, madame, avec d’AIembert? Je suis fâche que M™® de Slaal n’y puisse être en tiers : vous trois en vaudriez bien d’autres, vos conversations n’auraient sûrement pas le tour de celles des Br... (Brancas). Vous avez grande raisQn dans le jugement que vous en portez, ils sont toujours occupés à être fins, et les choses les plus rondes, ils les rendent pointues par les paroles, ce qui, comme vous dites, et de très-mauvais goût et, de plus, for t aise. C’est le tour d’esprit du temps, et sur-

£0 LA COMTESSE DE ROCnEFOTlT

tout de leur petite académie, où l’on regarde le Siècle passé comme n’étant qu’à l’enfance de l’esprit. M'"® de R... (Rocheforl) redeviendrait aimable entre vos mains, parce quo la nature l’a faite pour l'être, et qu’elle est assez bien née pour suivre de bons guides ; mais elle n’a pas d’elle-même assez de lumières pour reconnaître le mauvais. Je conçois que vous vous ôtes laissée aller au premier mouvement, mais je ne comprends pas comme elle y a résisté. Il faut que ceci soit la suite de quelque grand système de conduite, car ce sont encore de grands philosophes en fait de conduite, coimno il y a assez paru. Quoi qu’il en soit, il faut attendre cl très-tranquillement. »

La rupture entre M™® de Rocheforl et M""® du Deffand, déjà indiquée dans cette lettre, ressort plus visiblement encore d’une lettre de d’Alembert écrite en 1753; mais, quelles que soient les causes et la date de celte rupture, il est certain qu’en juillet I7iâ Rl"“® du Dciïand manifeste beaucoup d’amitié pour M'”® de Rochefort, qu’elle appelle, sans doute à cause de la différence de leur âge, du sobriquet de pelü chat ou minet, et, comme elle est éloignée de son amie, le président l'informe de tout ce qui concerne celle-ci. Parmi les détails qu’il donne sur elle, il en est un auquel il faut s’arrêter d’abord, car il semblerait indiquer que le cœur de la jeune veuve du comte de Rochefort serait à cette époque engagé dans un attachement qui n’a pas pour objet celui qu’elle épousera quarante ans plus tard, quoique 1e duc de Nivernois fasse déjà partie de sa société habituelle (i). La pre-

(1) Il est absent do Paris à cette date, mais on parle assez souvent de lui dans la correspondance de 1743, et nous voyons dans nos docu-

fîl

mière lettre du président Hénault à M“® du DefTand, datée du 2 juillet 1742. contient les passages suivants :

« Nous partîmes pour Meuilon, d’üssé et moi, sur les six heures... Nous trouvâmes en arrivant cour plénière : do

Maurepas, M”* de la Vallière, M'"® de Rrancas, Céresto (frère du maréchal de Brancas), l’abbé de Sade, la Boissière, révôque de Saint-Briouc, l'intendant de Rennes, M. de Menou, etc. ; mais tout cela no resta pas, et les quatre derniers s’en allèrent... Les dames arrivèrentde la promenade... Je m’approchai de M"*® de Rochefort, à qui je fis do grands reproches de no m’avoir rien fait dire par vous : grandes amitiés de sa part, et puis ensuite grandes confidences. Je lui disque d'üssc commençait à prendre quelque ombrage do l’abbé de Sade. Je demandai où en était l’ilalien : il ne me parut pas que le précepteur ni la langue eussent fait de grands progrès. L’abbé relaye un peu le chevalier, et, excepté qu’il n’a point d’habit d’ordonnance, cela est assez de mémo ton. »

Cette dernière phrase signifie que le chevalier relayé ou suppléé par l’abbé de Sade est le chevalier de Brancas, alors colonel de cavalerie, second fière de M®® de Rochefort, qui lui donne des leçons d’italien *.

ments particuliers que, dès 1738, il jouait avec M™* do Rocliefort dans les comédies représentées à l’hôtel do Brancas. En 1742, on pourrait croire qu'il est, pour employer un mot du temps, embarqué avec M"*' de la Vallière, car M™” du DefTand écrit en parlant d’elle, à la date du 20 juillet 1742, cette phrase: >< Le Nivernois ne la hait pas, et je crois qu’il n'en aime pas d’autres. »

1. Quant à l’assertion du pré.sident que l’italien ne fuit pas de progrè.s, elle est confirmée, non-seulement par le témoignage déjà cité do M. do Nivernois, mais aussi par une lettre do M"“ Pitt, grande amio do M^'do Rochefort dans la dernière moitié do sa vio, et qui constate que celle-ci ne comprenait pas ritalicu.

La situation indiquée dans la lettre du 2 juillet est dessinée plus nettement dans celle du 14, où le président annonce qu’aprés avoir soupé de nouveau au cluïlcau de ^Icudon, il a eu une longue conversation avec M™® de Rochefort.

« Nous avons raisonne, dit-il, de toutes ses affaires, des terreurs de d Ussé, de leurs fondeinenls. J’ai fait de la morale très-sévère, et d'ellc-mème elle m’a dit qu’elle avait eu tort le laisser trop durer une fantaisie, et de ne l’avoir pas dit d’abord à la personne intéressée. On ne peut être plus vraie qu’elle l’est, ni plus candide. J’ai parlé sur cela comme llu\ ter aurait parlé d’une aventure arrivée sur la rivière do Seine en se souvenant de ses combats sur mer, car ce n’est, à dire vrai qu’une aventure d’eau douce, et il n’y a pas do matière à douter. J’ai parlé aussi des langues étrangères (c’est-à-dire de l’abbé de Sade) : on m’a dit de bout en bout tout ce qui en était. Pour de celui-là (l’abbé de Sade), le grand chat (le frère aîné, M. de Forcalquier) s’en est avisé, tant il est fin. C’est une ressource très-grande a la campagne : on s’en amuse, on s’en moque, et, comme je crois vous l’avoir mandé, il est le chevalier de votre minet *. »

De ces lettres du président Hénault, il résulterait que M®® de Rochefort aurait été en juillet 1742 engagée de cœur avec le marquis d’Ussé, que celui-ci s’inquiétait des assiduités de l’abbé de Sade, trèssuspect de galanterie, et qui, sous prétexte d’apprendre l’italien à la jeune dame, aurait manifesté pour elle des sentiments qu’elle se reproche d’avoir un peu encouragés; le frère de la dame, M. deForcal-

1. r.’e.st-à-dirc il remplace le chevalier do Brancas danô ses fonctions de niaitrc d'italien.

quier, s’cri est avisé, tandis qu’il ne connaît pas, à ce qu’il semble, l’attachement plus sérieux qui existe entre elle et û’Ussé. Il est visible que le président Ilénault, tout en se comparant assez plaisamment à Ruyter par allusion aux tempêtes qui avaient agité sa liaison avec M™® du DelTand, n’attache aucune importance au léger commerce de coquetterie entre M™® de Rochefort et l’abbé de Sade, dont s’inquiétait son ami d’üssé; mais jusqu’à quel point celui-ci avait-il le droit de se montrer inquiet? Si nous nous en rapportions aux réflexions que fait JI”® du Deffand sur les confidences que lui transmet son ami, quoique ces réflexions ne soient pas encore d’une précision absolue, nous pourrions croire qu’il existait à cette époque entre d’Ussé et M®® de Rochefort une liaison de même nature que la sienne avec le président Hénault. Cependant, avant d’admettre cette donnée, acceptée un peu légèrement dans un ouvrage récent *, il faut voir si elle n’est pas contrariée plus ou moins par d’autres témoignages. Disons d’abord le peu que nous savons du marquis d’Ussé. Il était non pas gendre, comme on l’a écrit, mais petit-fils de Vauban par sa mère Jeanne-Françoise Le Prestre de Vauban, mariée en

i. Nous voulons parler d’uno notice détaillée sur M”' du DefTand et sa société, placée en tôle d’une réimpression du recueil de 1809 et du recueil des lettres à Wal])ole. L’auteur de celte notice, M. do Lescuro, rencontrant sur son chemin le fait relatif à M'"' de Rochefort cl au marquis d’Ussé, a naturellement Inuiché la question dans le sens indiqué par les mœurs du dix-huitième siècle, mais on comprend que nous éprouvions le besoin d'y regarder do plus près.

24 lA COMTESSE DE ROCDEFORT

janvier 1691 à Louis Bernin de Valentinay, receveur général des finances de Tours, et dont la terre d’Ussé avait été érigée en marquisat en 1700. Celui-ci fut un des patrons de Voltaire, qui dans sa jeunesse le cons ilte sur ses vers et le visite au château d’Ussé. Il parait que lui-même, tout en s’occupant avec passion de chimie, versiliait aussi de son côté; il envoie en 1734 à Voltaire et à M"® du Châtelet une ôpltre, et Voltaire répond : * M®® du Châtelet a cru d’abord que l’épître était de monsieur votre fils, au feu brillant qui règne dans vos vers. » Ce fils est précisément celui qui nous intéresse, Louis-Sébastien Bernin. — Il aurait été, suivant La Chesnaye des Bois, marié en novembre 1718 à une demoiselle de Carvoisin. Peut-être était-il veuf en 1742, cardans les lettres de celte date, où le président Ilénault parle si souvent de lui, il n’est jamais question d’une marquise d’Ussé. Ce qui est certain d’après les lettres de M“*® du DelTand et de la duchesse de Choiseul, c’est qu’il mourut en 1772, ou non marié, ou veuf et sans enfants. S’il était veuf en 1742, no peut-on pas supposer qu’entre la veuve du comte de Rochefort, alors âgée de vingt-six ans, et d’Ussé, qui avait quarante-sept ans, il y aurait eu un projet de mariage que des causes à nous inconnues empêchèrent de s’accomplir *? Tout ce que les amis de d’Ussé

1. M""* du DefTand dit dans une Je ses lettres que d’Ussé était du meme âge quelle ; mais je vois dans l’annonce de sa mort, fuite par la Gazette de France en 1772, qu’il était figé de soixante-dix-sept ans. 11 avait donc deux ans do plus que M“* du Deflund, et par conséquent

nous disent de lui donne l’idée d’un galant homme apte à faire un bon mari, quoiqu’un peu bizarre, plutôt que d’un séducteur dangereux.

« D’üssé est un homme d’esprit, dit Ilénault, d’un» humeur charmante, aussi distrait que le Ménalque de La Bruyère, la bonté môme; il aune plaisante idée de lui : il s’imagine n’avoir été créé que pour les autres; il aurait eu du talent pour la guerre; le meilleur comédien quf j’aie vu dans ce que nous appelons troupe bourgeoise, s’il avait eu plus de mémoire. i Ajoutons que, dans toutes ces comédies de société, d’Ussé joue invariablement le rôle des pères nobles, des Gérontes plus ou moins ridicules. Il faut remarquer aussi que le président Ilénault, rédigeant ses souvenirs dans sa vieillesse, en 1762, et plaçant dans la môme page d’Ussé et M”® de Rochefort, ne dit plus mot de cette afl’aire de cœur dont il parlait à M™® du Deffand vingt ans auparavant. S’il y avait eu autrefois entre les deux personnes qu’il associe dans ses souvenirs un arrangement à la manière du xviii® siècle, pourquoi dans cet ouvrage, écrit en toute liberté, le président n’y ferait-il pas môme une légère allusion? Dira-t-on que l’arrangement a pu exister, quoique éphémère. Cette supposition ne s’accorderait guère ni avec la grande différence des âges, ni avec le caractère sérieux et solide que tous les amis de M™® de Rochefort recon-

TÎngt et un ans de plus que M“* de Rochefort. Celle grande différence d’àgc, compatible encore avec un projet de mariage, no l’est plus autant, «a en conviendra, avec l'iiypolhèso d’une liaison galante.

naissent en elle, et que signale notamment le président Hénault dans le portrait de jeunesse cité au début üe celle élude. Ajoutons enfin un dernier argument emprunté à la correspondance inédite que nous avons sous les yeux. Le marquis d’Ussé resta jusqu’à sa mort l’ami dévoué de M®® de Rocliefort;'!! figure dans celle société qui se réunissait autour d’elle quand elle vint en 1738, Agée par conséquent de quarante-deux ans, habiter au palais du Luxembourg un appartement donné par le roi. Le marquis de Mirabeau, qui y figure aussi à cette époque où règne le duc de Nivernois, peint d’Ussô vieux, cassé, h dos en arc, disputant sur la médecine, affirmant l’existence de six mille vérités, et souvent un peu radoteur. Quand le marquis de Mirabeau se répète dans ses lettres àM™® de Rochefort, il ajoute : * Pardon, madame, prenez que ce soit d’üssé. » Lorsque d’Ussé fut mort, en 1772, M'"® du Deffand, annonçant cette nouvelle à Walpole, lui dit: t Vous rappelez-vous l’avoir vu chez le président ou chez M“® de Rocliefort? C’était un vieillard de mon Age, distrait, ennuyeux, assez fou, et qui avait de l’esprit, grand partisan de M‘‘® de l’Espinasse. » Si l’incident qui avait occupé M®° du Deffand trente ans auparavant avait eu de l’importance, s’il en était résulté entre d’Ussé et M™® de Rocliefort des rapports tant soit peu semblables à ceux du président et de M"’® du Deffand, celle-ci, au moment ou elle parle de M'"® de Rocliefort et de d’Ussé, avec lesquels elle est brouillée, aurait-elle manqué d'écrire à Walpole

quelque malice à ce sujet? Il nous semble que le peu qu’elle dit sur d’üssé dans cette circonstance est une probabilité de plus que l’incident de 1742, s’il signifie quelque chose, signifie tout au plus qu’ù l’époque de sa jeunesse de Rochefort a songé un instant à se remarier avec d’Ussé. Après cela, quand on est en présence d’un problème de ce genre, problème qui se retrouvera bientôt et plus embarrassant encore à propos du duc de Nivernois, quand on a examiné con sciencieusement le pour et le contre, il faut craindre en tout temps, et surtout au dix-huitième siècle, de trop abonder aussi bien dans le bon sens que dans l’autre, et se souvenir du mot de la marquise de Lassay à son mari, qui l’impatientait en se prononçant avec trop d’énergie pour la vertu plus ou moins discutée d’uno femme célèbre : * Comment faites-vous, monsieur, pour être si sûr de ces choses -là? »

LE COMTE DE F O R C A L Q U I E R » — DUCLOS ET LE THEATRE DE SOCIÉTÉ AU DlX'HUlTiÈME SIÈCLE.

Ce n’est pas seulement ce l<^ger épisode de sentiment qui nous intéresse dans les lettres écrites par le président Hénault en 1742 sur la société qui se réunissait au château de Meudon. On voit cette société occupée des grandes et des petites affaires du temps. Les petites l’occupent, il est vrai, autant que les grandes. La question de savoir si le discours que vient de prononcer le duc de Richelieu, reçu à l’Académie française avant d’avoir écrit autre chose que des billets doux, est ou n’est pas du genre académique, la présentation à la cour de M'"® de Forcalquier, investie par exception des honneurs du tabouret sans être duchesse, paraissent des sujets aussi importants que la situation de nos affaires en Allemagne, où nous sommes engagés contre l’Au-

triche, sur les excitations du roi de Prusse, dans une guerre qui, d’abord heureuse, tourne mal. Frédéric vient de nous abandonner en traitant séparément avec l’impératrice Marie-Thérèse; il circule à ce sujet une lettre allrihuée à Voltaire et qui fait scandale, car l’auteur y félicite agréablement notre infidèle allié du mauvais tour qu’il nous a joué. Le maréchal de Brancas est indigné, et, comme il n’aime pas Voltaire, il serait bien fâché, dit Ilénault, que la lettre ne fût pas de lui; M"*® de Mailly que sa situation auprès du roi rend très-patriote, jette feu et flamme, et demande que l’auteur de la lettre reçoive une punition exemplaire. * On ne sait ce que cela deviendra, écrit le président, et on craint bien que cela ne finisse par un décampement à Bruxelles. La pauvre du Châtelet devrait faire mettre dans le bail de toutes les maisons qu’elle loue la clause de toutes les folies de Voltaire. Véritablement il est incroyable que l’on soit si inconsidéré. Pendant ce temps-là, il est porté aux nues à la Comédie, où Brutus a un plus grand succès qu’il ait encore eu. »

Consultée sur l’authenticité de la lettre en question, M"‘® du DelTand ne s’y trompe pas; une seule phrase suffit pour la convaincre qu’elle ne peut être que de Voltaire, et en elTet elle était bien de lui. On peut la lire à sa date, juillet 1742, dans la correspondance avec le roi de Prusse, et elle prouve, ce qu’on sait d’ailleurs surabondamment, que Voltaire faisait assez peu de cas de sa nationalité, t Vous n’éles plus notre

allié, écrit-il au ravisseur de la Silésie, qui vient de nous abandonner en gardant sa proie; mais vous serez celui du genre humain, vous voudrez que chacun jouisse en paix de ses droits et de son héritage. » Aucun écrivain français n’oserait certainement de nos jours en pareille circonstance faire intervenir l’amour du genre humain. Du reste. Voltaire se tira d’alTaire avec son aplomb ordinaire en jurant au cardinal de Fleury .ses grands dieux que cette lettre n’était pas de lui, en indiquant même, mais vaguement, ceux qu’il soupçonnait de l’avoir fabriquée, et en se moquant de désaveu avec le roi de Prusse.

Il y a une autre question beaucoup plus importante pour les habitants du château de Meudon en 1742, que l’incident relatif à Voltaire, c’est celle des comédies de société que l’on prépare pour l’hiver. Cette passion de jouer la comédie n’était point particulière à la famille de Brancas, elle régnait alors dans beaucoup d’autres maisons de Paris; cependant, c’était surtout chez les Brancas ou chez leurs amis qu’on jouait, non pas des ouvrages écrits pour le public par des auteurs de profession, mais des pièces composées tout exprès par ceux des membres de la société qui se sentaient capables de réussir en ce genre. Le principal auteur de cette troupe aristocratique était le frère aîné de M™® de Bochefort, le comte de Forcalquier. Le président Ilénault, dans ses souvenirs, ne cite de lui qu’une pièce, l’Homme du bel air L 11 en a composé un plus jirand

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