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LES MCEUES, LE MARTA(?E,LA FAMILLE BN*PRANCB DEPUIS LA RÉVOLUTION

La question d’un parallèle entre notre siècle et le siècle précédent, sous le rapport du dérèglement des moeurs, présente deux aspects différents suivant le côté par lequel on la considère : s’il s’agit de l’immoralité vénale^ c’est-à-dire de la prostitution avec toutes ses variétés, depuis l’inscription à la police jusqu’à la vie du demi-monde et même jusqu’à l’adultère clandestin de la femme qui se vend parce que son mari est trop pauA're pour suffire à ses besoins ou à ses goûts, il nous paraît difficile de se refuser à reconnaître que le mal s’est plutôt accru que diminué depuis la Révolution. L’affaiblissement du frein religieux dans les régions sociales où il conservait encore au dix-huitième siècle une assez grande puissance.

l’influence toujours croissante de l’argent devenu presque et sans égard aux moyens employés pour l’acquérir, l’unique régulateur de la considération, surtout dans l’esprit du pauvre (car le pauvre, tout en professant pour les riches, pris en masse, des sentiments mauvais et injustes, est aussi prompt à prodiguer les apparences du respect a quiconque lui offre seulement les apparences de l’opulence, qu’il est naturellement porté au dédain même pour la médiocrité*) : l’esprit de rivalité qui pousse sans cesse les filles ou les

4. Pour prouver combien lldée d’argent s’associe naïvement dans l'esprit du peuple à l’idée de supériorité, on pourrait citer bien des exemples. En voici un emprunté à une petite scène qui s’est passée sous mes yeux, dans une gare de chemin de fer non loin do Paris, et qui m’a frappé. — Cinq ou six ouvriers en blouse blanche, paraissant être des ouvriers maçons, étaient entrés, par erreur, dans une des salles de cette gare où ils no devaient pas entrer. — Un brigadier de la garde de Paris qui se trouvait là, les expulsa brutalement; ils s’indignaient avec raison de cette brutalité et le progrès démocratique me paraissait évident en les écoutant manifester leur indignation. — Les uns disaient que nul n’avait le droit de porter la main sur un citoyen qui ne commet pas un aetc coupable, d’autres plus avancés encore traitaient la question de compétence et demandaient pourquoi un garde de Paris s’arrogeait la mission de faire la police dans une des gares du département de Seine-et-Oise ; tous ces arguments m’intéressaient comme signe de développement intellcetuel et moral, lorsque, tout à coup, l'un d’eux, comme pour résumer la discussion, s’écrie en montrant de la main le brigadier ; « Qu'est-ce qu’il a donc à faire le fendant cet animal làî Je parie que j'ai plus d’argent que lui dans ma poche i » cl tous applaudirent. La prétention était peut-être fondée, mais l'argument qui leur semblait décisif refroidit un peu ma confiance dans le progrès moral de la démocratie. Sous l’ancien régime, quand un homme dont on ne connaissait pas la qualité paraissait outrecuidant, le peu]>lc disait de lui : « C’est donc un duc et pair? C'est donc un président? » Aujourd'hui, il dit volontiers : « C’est donc un millionnaire? »

femmes pauvres à paraître au-dessus de leur condition au moins par la toilette, l’indilTérence même des parents pauvres et quelquefois leur assentiment à l’idée qu’une jeune fille belle et sans autre ressource que son travail n’a rien de mieux à faire que de spéculer sur sa jeunesse et sa beauté, le penchant d’un grand nombre d’hommes riches, jeunes ou vieux (ceuxci plus coupables, car ils n’ont pas la môme excuse) à préférer la société des femmes vénales soit à la vie de famille, soit à la fréquentation de la bonne compagnie, tous ces faits dont il nous paraît difficile de contester l’exactitude, donnent quelque fondement aux affirmations de certains moralistes de nos jours qui nous disent tout net que la prostitution nous déborde. 11 est à remarquer que, parmi les plus sévères de ces moralistes, on en voit qui, comme dramaturges, n’ont pas peu travaillé à poétiser la prostitution en lui donnant un vernis sentimental et romanesque. Mais, suivant eux, nous ne sommes pas seulement débordés par le commerce des femmes qui se vendent et des hommes qui les achètent, nous le sommes aussi par l’immoralité sous sa forme la plus dangereuse, par l’immoralité désintéressée, celle des femmes qui se donnent comme au dix-huitième siècle par insouciance, distraction ou entraînement, de sorte que l’institution du mariage et de la famille, étant minée à 1a fois et par le dehors et par le dedans, est exposée, suivant eux, à un écroulement très-prochain.

Nous n’acceptons pas ces sinistres pronostics, et

c’est précisément l’extension de la vénalité dans le déréglement des mœurs qui nous aide à nous convaincre que la moralité s’est accrue ou maintenue depuis la Révolution dans toute la région sociale encore très-vaste où le désordre vénal n’a pas de prise.

D est un fait qu’on ne peut contester, c’est que lo type des Richelieu et des Lauzun est à peu près dis-^ paru de nos mœurs. Cette classe d’hommes qui mettaient tout leur amour-propre, la moitié de leur temps et souvent les trois quarts de leur vie à augmenter incessamment la liste des femmes de bonne maison qu’ils avaient détournées du droit chemin n’est plus guère à redouter. Parmi les jeunes gens d’aujourd’hui, ceux-là mômes (et c’est heureusement le petit nombre) à qui l’oisiveté est possible, éprouvent, s’ils sont intelligents, des ambitions d’un genre plus relevé qui les éloignent du métier pernicieux et mesquin d’homme à bonnes fortunes. Quant à ceux qui ne sont pas intelligents, ce qui les rend naturellement moins dangereux, ils ont assez de bon sens et surtout assez d’esprit de calcul pour peser les avantages et les inconvénients du métier en question et pour reconnaître que la balance penche beaucoup du dernier côté.

Et, en effet, les désagréments sont bien plus grands qu’au dix-huitième siècle. La race des maris complaisants qui laissaient à leurs femmes toute la liberté qu’ils prenaient pour eux-mêmes est aussi raréfiée que celle des séducteurs. Sauf quelques êtres sordides

qui, dit-on, même dans les régions élevées de la société, ont pu, dans un intérêt quelconque, fermer les yeux volontairement (ce qui rentre dans la catégorie du dérèglement vénal dont nous parlions tout à l’heure), les maris de nos jours sont beaucoup moins philosophes que ceux du dernier siècle. Tel qui est capable d’épouser par calcul, une femme qui ne lui inspire aucune sympathie, n’admet pas pour cela que la possession exclusive de la dot doive lui suffire, et il est aussi féroce que s’il était amoureux. Tel autre qui sc permet des légèretés trouverait très-mauvais que sa femme l’imitât. Il est coupable sans doute de ne pas respecter lui-même le tien qu’il veut faire respecter à autrui, mais n’en déplaise {lux dissertations de quelques femmes libres contre l’horrible tyrannie des hommes qui gardent pour eux tous les droits et imposent au sexe faible tous les devoirs, ce ne sont pas les hommes, c’est Dieu lui-même et la nature qui ont mis quelque différence dans la gravité des torts de l’un ou de l’autre des époux relativement au mariage. En donnant à la femme seule la faculté de pouvoir déterminer avec une certitude matérielle quel est le- père de son enfant. Dieu a confié en quelque sorte à sa garde une partie des institutions qui font la différence entre les sociétés humaines et les rassemblements des animaux. C’est sur l’hypothèse de la chasteté de l’épouse que reposent la continuation des races, la transmission des noms et des biens et l’èternetle solidarité qui, de génération en génération, oblige les pères à

travailler pour leurs enfants. Si des peuples ont enfermé ou enferment encore leurs femmes, ce n’est peut- - être pas autant qu’on l’a dit parce qu’ils les consi- . dèrent comme des êtres inférieurs, car les sauvages de l’Amérique du Nord chez lesquels l’idée de l’infériorité de la femme est encore plus marquée que chez les Turcs ou les Chinois, ne les enferment pas. Mais c’est bien plutôt parce que, attachant plus d’importance que les sauvages aux principes sociaux qui dépendent de la chasteté féminine, ils n’ont rien trouvé de mieux dans leur simplicité plus ou moins brutale que de garantir ces principes par des précautions matérielles.

Les nations civilisées et chrétiennes s’en remettent à l’honneur, à la piété, à la loyauté, à l’intelligence, à l’instinct même des femmes et elles ont raison, car le sentiment seul de la maternité qui est si vif chez elles, quand elles ne sont ni entraînées par la misère, à laquelle d’ailleurs elles résistent souvent, ni démoralisées par les sophismes corrupteurs de la galanterie, suffit pour les préserver de tout égarement qui retomberait sur leurs enfants soit comme une honte, soit comme une ruine.

Il faut noter, en effet, que les femmes les plus galantes du dernier siècle ou n’avaient point d’enfants, ou, si elles en avaient, les tenaient à distance, ils étaient pour elles une gêne ou un remords. On assure aussi qu’elles avaient assez le sentiment de lagravité du devoir social qu’elles foulaient aux pieds pour se faire souvent un point d’honneur de ne pas introduire parmi leurs

enfants légitimes des enfants adultérins. On en cite qui faisaient ou exposer ou élever secrètement les fruits de leurs désordres. Mais, d’un autre côté, si l’on en juge par d’autres témoignages, notamment par un» propos scandaleux de Lauzun au sujet de sa vertueuse femme (propos qu’il est inutile de répéter ici), les maris eux-mémes se montraient parfois très-indifférents et même très-complaisants sur ce point. Il devait donc y avoir, et les récits du temps constatent qu’il y avait bien des fraudes et des fraudes connues, de sorte que cette aristocratie aveugle qui ne vivait que par le principe de l’hérédité, se plaisait à saper elle-même la base de toutes ses prétentions.

Nous sommesloin, d’ailleurs, de prétendre qu’il n’y eut pas dans le grand monde du dix-huitième siècle» de très-dignes et très-vertueuses femmes et même des mariages où le lien conjugal était également respecté des deux parts. 11 y en avait et en plus grand nombre qu’on ne l’a dit. Nous ne prétendons pas davantage que, dans la région sociale qui comprend aujourd’hui toutes les familles où le désordre des mœurs ne pourrait s’expliquer ni par la pauvreté ni par l’ignorance, il n’y ait point de désordre. Il y en a certainement, le nombre seul des procès en séparation de corps pour cause d’adultère, entre des personnes appartenant à cette région sociale prouve suffisamment que la dignité du mariage y subit encore des atteintes assez nombreuses; mais ces procès eux-mêmes, plus fréquents que dans le dernier siècle, qu’ils soient intentés au nom

de la femme, ou, comme c’est le cas le plus ordinaire, au nom du mari, témoignent aussi de la disparition d’un état de choses plus grave encore que l’adultère, puisque c’était l’adultère avoué, toléré et accepté des deux parts, c’est-à-dire la négation même du mariage. L’intolérance actuelle a cet avantage d’ajouter une difficulté de plus et dont nous n’avons pas encore parlé au rétablissement de la glorieuse profession des Richelieu et des Lauzun. Une femme du vrai monde qui de nos jours s’abandonne à une passion coupable fait à sa passion de bien plus grands sacrifices qu’une femme de l’ancien régime. Celle-ci n’y risquait rien ou presque rien; l’autre y engage non-seulement son honneur, mais son repos, son bien-être, son état dans la société, elle s’expose enfin à la rupture de tout lien avec ses enfants si elle en a, et, comme elle n’ignore pas ce qu’elle risque ou ce qu’elle perd, il n’est pas si facile qu’autrefois au séducteur de la congédier par ces mots du héros du roman de Laclos : c On se lasse de tout, mon ange. » Elle est tenace et le tableau des déboires sans nombre qu’infligent à un triomphateur repentant et excédé de son triomphe, la passion infatigable ou les âpres ressentiments de sa victime, est un des thèmes assez usités parmi les dramaturges ou les romanciers contemporains.

Comment s’étonner dès lors que, dans cette société d’ailleurs si affairée, les célibataires vicieux, jeunes ou vieux et même quelques maris peu scrupuleux, préfèrent les dissipations de la galanterie plus ou moins

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vénale à la carrière difficile, parfois périlleuse et toujours gênante de la séduction. Celte tendance a certainement des inconvénients, elle favorise le développement de la prostitution, et, ce qui est plus grave encore, l’acquisition des richesses par ce genre d’industrie. Les courtisanes d’autrefois mouraient assez généralement sur la paille, et c’était au moins une compensation en faveur de la morale ; on assure que, parmi celles d’aujourd’hui, il en est un bon nombre qui font des économies qu’elles dirigent trèshabilement, et plus d’un exemple prouve que, quand elles sont riches, elles peuvent trouver un mari même titré qui leur vend son nom''et son litre. Rien de plus hideux assurément, et cela dèpasserail les ignominies du dix-huitième siècle si le comte du Barry n’avait pas existé. Mais ces monstruosités de détail ne prouvent rien contre l’institution du mariage. Il est incontestable aussi que les jeunes gens contractent, dans la société des courtisanes même les plus brillantes, une très-mauvaise tenue et de détestables habitudes de langage. Les sobriquets grotesques dont on affuble les Lauzun d’aujourd’hui suffisent à marquer la distance qui les sépare, sous ce rapport, des libertinsde qualité de l’ancien régime. On prétend même que, lorsqu’ils se marient, ils sont assez stupides pour imposer à leurs jeunes femmes des allures et des toilettes analogues à celles qui les ont intéressés dans leur vie de célibataire. Cela est difficile à contester en ce qui touche les toilettes, car les jKirures féminines pour

des causes peut-être plus générales, ne se distinguent plus guère par la sévérité et le bon goût. Quant aux manières, si l’accusation est fondée, il faut bien aussi faire la part des femmes, car enûn, il ne dépendrait que d’elles de réagir en sens contraire de toute vulgarité. Ce rôle qu’elles ont joué autrefois, lorsqu’au sortir des licences brutales du seizième siècle, elles se coalisèrent en quelque sorte pour imposer aux hommes un langage plus délicat et une tenue plus respectueuse, pourquoi ne le rempliraient-elles pas encore aujourd’hui ?

Nous croyons d’ailleurs que, dans le cas particulier qui nous occupe, on exagère un peu l’influence masculine aux dépens de l’autre. Il nous. semble qu’un homme dont la première jeunesse s’est plus ou moins dissipée en intrigues vulgaires où son esprit et son cœur n’entraient pour rien, et qui se marie môme sans enthousiasme avec une jeune fille honnête, bien élevée et intelligente, est aussi accessible à l’influence salutaire de sa femme, que celle-ci peut l’être à la sienne.

Il nous semble même qu’il pourra faire un meilleur mari que s’il avait usé non-seulement son temps et son argent, mais son imagination et sa conscience dans la pratique des fourberies sentimentales et passionnées avec lesquelles on débauche quelquefois des femmes honnêtes. Les séducteurs de profession de l’ancien régime ne se guérissaient jamais de cette maladie de la vanité concentrée tout entière dans l’art de con~

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quérir les cœurs, elle résistait chez eux même à la vieillesse. C’étaient pour la plupart de vieux enfants gracieusement frivoles et dépravés. Les jeunes 1 ibertins de nos jours sont plus grossiers incontestablement; mais combien d’entre eux, en devenant maris, pères de famille, citoyens actifs, prennent la vie au sérieux et gardent à peine un souvenir des folies de leur jeunesse.

Il vaudrait mille fois mieux sans doute que la jeunesse ne respirât jamais d’autre atmosphère que celle de la famille et de la bonne compagnie; mais, s’il fallait opter entre la corruption élégante et perverse du dixhuitième siècle qui s’attaquait spécialement au mariage, et le désordre plus vulgaire mais moins dangereux qui s’exerce dans une région banal» et déjà corrompue, dût-on y perdre beaucoup du côté de la bonne grâce et des belles manières, il nous semble qu’on ne pourrait guère hésiter.

Quel père oserait de nos jours donner à son fils les conseils que lord Chesterfield donnait au sien? Il est vrai que c’était un fils bâtard. On sait avec quelle impudence il lui recommande sans cesse de s’attaquer aux femmesdu monde et aux femmes mariées, qui, suivant lui, ont reçu pour mission de décrotter (c’estson mot) les jeunes gens. Il n’en revient pas de voir que ce malheureux jeune homme n’a aucune vocation pour l’adultère. Vainement il lui désigne les dames françaises auprès desquelles il pourra réussir, vainement il lui enseigne la stratégie qu’il faut employer en

pareil cas, il ne put jamais parvenir à en faire autre chose qu’un honnête homme qui se maria de bonne heure, en se contentant d’aimer sa femme, et il ne s’en consola jamais. Un père, provoquant sou fils au dérèglement, offre déjà un triste spectacle, mais un père poussant son fils vers le genre de déréglement le plus destructeur des liens de famille, vers celui qui implique le plus la fourberie et la trahison, est un fait qui donne la mesure de la philosophie morale du dixhuitième siècle. Les pères de nos jours qui ne seraient pas retenus par des scrupules de conscience, sauraient du moins qu’en imitant lord Chesterfield ils préparent leur fils à une existence qui ne sera pas toujours semée de roses et qui pourra être féconde en incidents désagréables. Il suffit, en effet, de lire les aventures plus ou moins sinistres que racontent chaque matin les journaux pour être obligé de reconnaître que le mariage n’est pas du moins à la veille de se dissoudre de lui -même, par l’indifférence absolue des deux époux, pour la violation des devoirs qu’il impose.

Les renseignements que nous offre la littérature sur cette question ne sont pas non plus à dédaigner. Entre les créations imaginaires des dramaturges ou des romanciers et les réalités de la vie, il y a des différences souvent profondes qu’il serait déraisonnable de méconnaître, mais il serait difficile aussi de comprendre que les unes pussent être toujours en contradiction complète et absolue avec les autres. Cela sera

surtout inadmissible pour la littérature dramatique, attendu que des hommes assemblés ne supporteraient guère un spectacle diamétralement opposé à leur manière de voir et de sentir. Or, s’il est vrai, comme nous l’avons déjà constaté dans un des chapitres précédents, que les dramaturges contemporains abusent de l’adultère, tandis que ceux du dix-huitième siècle usaient très-rarement de ce ressort dramatique, non par respect pour la vertu des spectateurs, mais par égard pour la délicatesse de leur goût et peut-être aussi leur répugnance à prendre.des infortunes conjugales au tragique ; s’il est vrai aussi que ce penchant des hommes de nos jours à se laisser captiver par le tableau plus ou moins douloureux des luttes, des angoisses, des remords, des entraînements passionnés ou des châtiments d’une femme coupable, accuse peut-être chez eux une certaine brutalité de sentiments et une très-médiocre opinion de la vertu ettle la dignité des femmes; si la facilité avec laquelle ils se laissent abuser par les artifices d’un langage emphatique ou subtil, sur la profonde bassesse de tel caractère ou de telle situation, indique l’incertitude et le trouble qui régnent aujourd’hui dans la notion du bien et du mal moral, il n’est pas moins incontestable que le public actuel pris en masse ne paraît disposé à s’intéresser à la violation du lien conjugal qu’ autant qu’on lui présente le fait avec un accompagnement de circonstances émouvantes. Il ne supporterait guère sur le théâtre non-seulement un mari trafiquant de sa femme, mais même un mari

riant de son déshonneur, tandis qu’il accepte très-bien un mari capable de se porter aux extrémités les plus violentes.

Il n’y a qu’une nuance de sensibilité maritale que le public n’accepterait peut-être pas au théâtre, mais qu’on peut encore lui faire accepter dans un livre. C’est l’héroïsme du mari d’un roman célèbre qui, pour ne pas être obligé de tuer sa femme adultère, ou de lui faire trop de peine en tuant son amant, préfère lui laisser la faculté de régulariser la situation, en se tu-ant lui-même. Cette donnée produite au milieu du grand monde du dix-huitième siècle aurait vraisemblablement provoqué un éclat de rire universel ; une société qui l’accepte et qui s’y intéresse n’est pas précisément enthousiaste du mariage, puisque la donnée peut être considérée comme hostile au moins à l’indissolubilité du lien conjugal, mais c’est une société qui prend trèscertainement le mariage au sérieux

Elle le prend si bien au sérieux que ceux qui voudraient le détruire aujourd’hui ont dû laisser de coté l’antique arsenal de railleries plus ou moins émoussées que le mariage brave depuis tant de siècles. Ce n’est plus comme étant, pour parler le langage de Figaro la plus bouffonne des choses sérieuses, mais comme un vieux reste de barbarie, une vieille iniquité

4. La conclusion du roman do Jacques ne prouve cependant rien, même contre l’indissolubilité du mariage ; car, étant donnée la passion de Jacques pour Fernando, il aurait pu aussi bien se tuer si, au lieu d’étro sa femme, elle n’eût été que sa maîtresse.

et un obstacle au progrès, que le mariage est attaqué aujourd’hui par quelques-uns des théoriciens démolisseurs dont notre époque fourmille. C’est pour établir entre l’homme et la femme des rapports nouveaux et plus conformes à la justice que plusieurs nous proposent sérieusement d’en finir avec cette institution contemporaine de l’humanité et de la remplacer par l’union libre, comme si l’union libre était une invention nouvelle, et n’existait pas de temps Immémorial à côté du mariage, et comme si chacun n’était pas libre de préférer ce genre de mariage à l’autre.

Cette forme de l’immoralité qu’on peut distinguer de la prostitution et de l’adultère est plus répandue dans notre siècle surtout parmi les classes ouvrières qu’elle ne l’était au siècle dernier. Nous ne nous sommes pas arrêté à la décrire particulièrement parce qu’elle tient plus ou moins des deux autres. En effet, elle se cbnfond souvent avec l’adultère par la condition antérieure de l’un ou l’autre des deux associés ou de tous les deux. Quand l’association existe entre personnes libres, si elle se maintient et s’il y a des enfants, elle aboutit souvent et fort heureusement au vrai mariage, mais, si elle ne se maintient pas, la femme dont le désintéressement a pu se concilier avec une première irrégularité est presque toujours entraînée vers les combinaisons vénales qui rentrent plus ou moins dans la prostitution.

Il va sans dire que nous ne confondons pas, commq

BT SES AMIS

le font ceux qui se placent exclusivement au point de vue catholique, les opinions destructivei du mariage avec celles qui ne sont hostiles qu’à soq indissolubilité. Quoiqu’il soit, à coup sûr, bien naturel de tenir grand compte des croyances religieuses d’une nation quand il s’agit de l’acte le plus important de la vie de l’homme et du citoyen, d’un acte que tous les peuples, dans tous les temps, ont jugé inséparable d’une consécration religieuse, on doit reconnaître que la question du divorce peut diviser et divise les meilleurs esprits, suivant la valeur que l’on attache aux précautions prises par le législateur dans l’intérêt de chacun des époux, ou de tous les deux, et dans l’intérêt des enfants issus de leur union. Mais, si la thèse du divorce réglé par une loi sage et sévère est une thèse très-soutenable, on a quelque peine à comprendre qu’il se trouve de nos jours de prétendus apôtres de l’humanité qui, pour perfectionner le mariage, veulent le ramener aux formalités élémentaires dont il est entouré * chez les singes ou les quadrupèdes. Ce phénomène existe pourtant, et les doctrines du progrès par l’abolition légale du lien conjugal et de la famille, marchent plus ou moins de compagnie avec celles du progrès par la destruction de la propriété, et la destitution du bon Dieu.

Il semble que l’idée de tout jeter par terre et de tout refaire à neuf n’ait jamais eu, même après 1848, plus de prise qu’aujourd’hui sur une partie de la population ouvrière des grandes villes. On pourrait

au premier abord s’étonner qu’une telle idée, l’antipode du progrès réel, se reproduise avec une vivacité nouvelle précisément au sortir d’un régime dictatorial qui s’était donné pour mission de la faire disparaître ; mais, quand on y réfléchit, on comprend que la persistance des utopies subversives est à la fois une cause et une conséquence naturelle de tous ces coups de main on sens contraire qui composent notre histoire depuis 1789, cercle vicieux où la France tourne et s’épuise moralement. Tant que nous n’aurons pas résolu le problème essentiel de la politique et de la morale appliquée à la politique, lequel consiste, pour une nation, à se garantir avant tout la possession d’elleméme, à substituer des réformes librement débattues et légalement établies à tous les changements imposés par la force populaire ou militaire, il faut s’attendre à voir les classes ouvrières se laisser plus ou moins abuser par cette funeste chimère que la force peut tout, qu’il ne s’agit que de l’avoir pour soi et de savoir, à un moment donné, en user avec audace pour transformer le genre humain et faire régner sur la terre l’âge d’or de la communauté et de la promiscuité.

Tandis que le penseur, en étudiant les révolutions, arrive aisément à se convaincre que les véritables améliorations sont filles du temps et ne se produisent que lentement, tandis qu’il voit des abus même criants résister aux plus grandes secousses sociales et reparaître plus ou moins déguisés sous d’autres noms et sous d’autres formes, et qu’ii apprend ainsi à apprécier

ET SES AHIS

l’impuissance de tout ce qui s’attaque aux plus impérieux et aux plus légitimes instincts de la nature humaine, l’utopiste imperturbable dans son orgueilleuse confiance en lui-même, et l’ambitieux qui cherche un piédestal continuent en égarant les uns et en effrayant les autres, le système de diversion qui déjà et si souvent a compromis dans notre pays la cause de la liberté. Ne voulant parler ici que de celles des questions dites sociales qui rentrent dans notre sujet, c’està-dire de celles qui touchent au mariage et à la famille, nous nous empressons de reconnaître qu’il serait injuste d’attribuer les mêmes absurdités sur ce point à tous les utopistes. S’il en est qui, renouvelant plus ou moins les théories phalanslériennes et saint -simonniennes, se préoccupent avant tout de l’émancipation de la femme et se prononcent pour l’amour libre, la suppression du mariage ,et de la famille, il en est d’autres, au contraire, qui repoussent énergiquement ces aberrations ; et c’est même un des plus fameux adversaires de la propriété qui a rompu en visière avec les émancipateurs de la femme par ce dilemme excessif, mais cependant non dénué de bon sens : t Ou ménagère ou courtisane. » Le mot est excessif attendu qu’il ne dépend pas toujours des femmes de se marier, et que souvent même le mariage entraîne pour elles, soit dans le cas de viduité, soit dans le cas d’infirmités de la part du mari, l’obligation de sortir de leur ménage pour essayer de subvenir par leur travail aux besoins de leur famille.

Le dilemme de Proudhon à le prendre au pied de la lettre condamnerait donc à tort les efforts très-louables de tous ceux qui, de nos jours, cherchent à empêcher la femme pauvre, non mariée ou mal mariée, de devenir une courtisane, en multipliant pour elle les moyens de gagner sa vie honorablement. Il est au contraire très-désirable que, par l’éducation, par les ressources qu’elle procure, par la dignité qu’elle inspire, la femme soit de plus en plus élevée au-dessus de tout trafic de sa personne. Il est très-désirable que la société élargisse le plus possible la sphère des professions accessibles aux femmes. Cela est d’autant plus désirable, qu’il y a un assez bon nombre d’états qu’une veuve chargée d’enfants ou une fille respectable soutenant ses vieux parents peut remplir aussi bien et mérite mieux de remplir que tel ou tel célibataire vicieux.

Il y aurait cependant un inconvénient grave (et c’est ici que nous nous rapprochons de l’idée de Proudhon) à pousser les femmes dans la voie d’une concurrence professionnelle illimitée avec les hommes, car on les détournerait ainsi, au grand détriment de la société elle-même, de la profession la plus honorable, la plus utile de toutes et qui leur appartient essentiellement, de la profession de mère de famille.

Ceux qui veulent abolir le mariage en le réduisant à n’être plus qu’un arrangement verbal révocable à la simple volonté des parties ou de l’une d’elles ont peut-être raison de vouloir placer les femmes exactement dans les mêmes conditions d’existence que

les hommes. Mais ceux qui pensent que le mariage n’a pasôlé institué pour donner une égale satisfaction* à tous les instincts bons ou mauvais de l’espèce hu maine, qu’il a été institué au contraire pour soumettre les mauvais aux bons, pour régler les rapports de 1 homme et de la femme non point en vue des passions ou des caprices égoïstes de chacun d’eux, mais en vue de leur perfectionnement moral et de leurs devoirs envers les êtres qui naîtront de leur union et qui leur survivront pour continuer la société, ceux-là attachent avec raison une importance capitale à la solidité du lien conjugal, et par suite à la mission de la mère de famille. Vainement on proposerait de la faire remplacer par 1 État, elle a des aptitudes spèciales que 1 État ne saurait jamais lui emprunter, vainement on formerait comme dans le ÿhalanstère des tribus de bonnes d’enfants par attraction, cette attraction artificielle ne pourra jamais suppléer l’amour maternel. Vainement on objecterait que, pour la majorité des citoyens, c’est-à-dire pour les pauvres, la fonction de la mère de famille est plus ou moins contrariée par l’obligation d’un travail personnel qui l’éloigne plus ou moins de son enfant, outre qu’en dehors des grandes villes ce n’est pas là le fait le plus général, nous soutenons que, môme dans ces conditions, l’influence d’une mère honnête, reste puissante et salubre pour la formation du cœur de l’enfant, ne pût-elle le garder dans ses bras que le soir et le matin, c’est elle qui insinue en quelque sorte dans son àme les

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premiers sentiments destinés à faire de lui un être -humain, reconnaissable encore môme à travers la brutalité et les vices qui pourront le défigurer plus tard. La mère n’est pas seulement nécessaire à son enfant, l’enfant est nécessaire à la mère, c’est lui qui l’épure, qui la préserve, qui la fortifie, c’est avec le secours de l’enfant qu’elle agit à son toui sur son mari, qu’elle le retient, l’attendrit, l’encourage ou le ramène.

Toutes les doctrines qui tendent directement ou indirectement à dissoudre ce groupe primordial et sacré du père, de la mère et de l’enfant, nous paraissent donc mauvaises. Mais c’est précisément, disent les utopistes, parce que ce groupe est trop souvent dissous par la misère ou par la débauche que nous cherchons à lui substituer des combinaisons nouvelles. C’est parce que les devoirs et les jouissances de la vie de famille sont souvent impossibles aux pauvres ou dédaignés par les riches que nous voulons les supprimer; c’est parce que les femmes, en tant que mères de famille, sont souvent victimes de l’égoïsme brutal des hommes que nous voulons les mettre en étal de n’avoir besoin d’eux que pour la continuation de l’espèce, et de pouvoir s’en passer dans toutes les autres circonstances de leur vie.

C’est-à-dire qu’on prend tout simplement le progrès au rebours. Au lieu de chercher les moyens de supprimer le bien sous prétexte que tous n’en peuvent pas jouir ou qu’il devient un mal pour quel-

ques-uns, il faut au contraire travailler à rendre ce bien accessible à tous et profitable à tous. Que les filles et les femmes pauvres aient plus de moyens de gagner leur vie honorablement, voilà un progrès trèsdésirable pourvu que le fait se produise en vue db mariage ou soit compatible avec le mariage, mais ce qui vaudrait mieux encore, ce serait que tout homme laborieux fût mis en état de faire vivre sa femme et ses enfants du produit de son travail. Que la femme soit protégée plus efficacement par la loi contre l’oppression du mari, très-bien ; mais ce qui vaudrait mieux encore, ce serait que, par l’éducation, par l’amélioration des mœurs, par la réprobation publique, le mari fût conduit de plus en plus à se faire un point d’honneur de respecter sa femme. Les nations vraiment solides, et qu’on peut dire en progrès, ont toujours été, et sont encore celles où la vie d’époux et de père est la première, la plus chère ambition des jeunes citoyens, et où les vertus publiques prennent leur source dans l’énergie morale , avec laquelle chaque individu accepte et porte le fardeau de sa responsabilité personnelle comme chef de famille.

Si la vie de famille n’offrait, en effet, que des douceurs, il serait assurément fort inutile de la défendre contre ceux qui veulent la supprimer ou la dénaturer ; elle est douce incontestablement, mais elle est rude aussi, elle l’est, même pour les riches, à plus forte raison pour les pauvres, et le nombre de ceux-ci est bien grand, si l'on y compte tous les

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ménages qui n’ont pas de superflu. Elle a des épreuves qui, par une sorte de compensation de la Providence, portent peut-être plus souvent sur les riches que sur les pauvres : ce sont celles qui naissent du choc des caractères et des prétentions entre les époux ou du trouble que les désordres des fils peuvent apporter dans l’existence de leurs parents. Mais, c’est surtout pour ceux qui vivent de leur travail qu’elle est une sévère et salutaire école de persévérance, de patience, de tempérance, d’abnégation et de respect de soi-même. Nos enfants que nous surveillons et que nous élevons sont à leur tour nos surveillants et nos éducateurs perpétuels; nous n’avons de prise sur eux que par nos qualités et ils sont prompts à s’apercevoir de nos défauts.

Le reproche qu’on a fait, non sans raison peut-être, aux vertus de famille en France, c’est de se combiner encore trop souvent, bien plus souvent qu’en Angleterre ou en Amérique, avec l’immoralité politique. C’est surtout chez nous qu’on voit, comme le remarque justement Tocqueville *, à côté d’hommes qui n’ont pas plus de tenue dans leur vie privée que dans leur vie publique, des hommes vertueux comme époux et comme pères, s’autoriser de leur dévouement à leur famille pour devenir des mercenaires de la politique, toujours prêts à changer d’attitude et de langage avec les événements, et ne jugeant les personnes et les choses que d’après le profit particulier qu’ils en peuvent tirer.

1. Voir la Correspondance de Tocqueville, t. II, p. 348 et 349.

Si le fait était une conséquence rigoureuse de l’esprit de famille, rien ne serait plus désastreux, car il faudrait désespérerde voirjamais s’établirdans notre payscette lutte régulière et loyale entre des opinions sincères qui est la vie môme des peuples libres. Mais ce fait tient heureusement à des causes accidentelles et transitoires. Il est le résultat et de nos crises révolutionnaires, et de l’insuffisance des professions indépendantes, et de la surabondance des fonctions révocables qui mettent l’existence d’un trop grand nombre de citoyens à la merci de toutes les variations d’un pouvoir exécutif d’autant plus absorbant qu’il est plus fragile.

Les mômes causes expliquent ce phénomène corrélatif qui a frappé également le noble et judicieux esprit de Tocqueville. 'C’est que les femmes françaises, môme les plus lionnôtes et les plus scrupuleuses dans les actes de la vie privée, sont souvent disposées à encourager plutôt qu’à combattre le scepticisme politique de leurs maris ou de leurs fils. Lorsque la notion du devoir en politique était simple et claire, elles savaient la pratiquer pour elles et l’inculquer à ceux qui vivaient sous leur influence. Elles n’ont pas peu contribué à faire durer dans l’ancienne France le prestige de cette devise : * Dieu et le roi 1 » xVujourd’hui, elles sont déroutées par nos révolutions et nos métamorphoses; comment ne le seraient-elles pas? Cependant, leur scepticismedans la sphère des devoirs relatifs à la vie publique commence déjààoffrirde nombreuses exceptions, et, le jour où elles laisseraient pénétrer

dans leur esprit quelques principes essentiels à la fondation d’un régime nouveau, comme celui-ci par exemple : qu’une nation digne d’étre libre ne doit jamais souffrir que l’ordre établi par la loi soit renversé par la force, que son honneur est aussi engagé dans la question que le pourrait être l’honneur d’une femme respectable à ne jamais se soumettre à un attentat contre sa personne, le jour où les femmes élèveraient leurs fils dans ce sentiment de l’obéissance volontaire aux lois et de la résistance inflexible aux entreprises illégales, elles n’auraient pas besoin, comme quelques-uns le demandent pour elles, de déserter le foyer domestique qui est leur domaine naturel, pour se compromettre dans les agitations de la politique. Leur influence, pour être indirecte, n’en serait que plus puissante, et les vertus de famille, loin d’étre en contradiction avec les vertus publiques, en deviendraient au contraire la base la plus solide et la garantie la moins équivoque.

En somme, la grande erreur de toutes les utopies contemporaines qui veulent remplacer la famille, c’est de s’imaginer qu’on peut, à l’aide d’une série de combinaisons plus ou moins ingénieuses, former avec des hommes un total très-puissant, abstraction faite de la valeur individuelle de chacun d’eux. Cette opération, naturelle avec des chiffres, devient absurde avec des hommes. Une société ne vaut pas seulement par le nombre, elle vaut surtout par la qualité très-variable des individus qui la composent. Or, l’homme

ET SES AHIS

(et sous ce nom nous comprenons aussi la femme) n’est vraiment complet * que lorsqu’il a passé par l’état de fils, d’époux et de père, et c’est dans le groupe élémentaire de la famille qu’il développe successivement toutes les qualités nécessaires à ces trois états. Ce groupe devient donc à son tour l’unité essentielle dont la collection déterminera la valeur de la société tout entière. Il ne s’agit donc pas de supprimer le groupe, mais au contraire de le multiplier sans cesse ; il ne s’agit pas de l’affaiblir, mais au contraire de le fortifier en l’améliorant, si l’on veut que la société soit forte.

Pour expliquer la chute si prompte de l’aristocratie française du dernier siècle, dont nous venons d’étudier les mœurs en les comparant aux nôtres, on a souvent parlé de l’impétuosité irrésistible du mouvement démocratique ; nous ne contestons pas cette impétuosité, mais il faut bien aussi reconnaître que, si, au lieu de n’être plus qu’une ombre, cette aristocratie avait gardé la vigueur d’un patriciat effectif et d’un corps vivant, elle eût, et non sans utilité peut-être pour la cause de la liberté, tempéré le mouvement révolutionnaire, ou du moins elle lui eût opposé une plus forte résistance. Elle fut brisée du premier choc parce que cette branche autrefois florissante du grand arbre national était complètement desséchée, et ne portait plus de fruits, et elle ne portait plus de fruits,

d. Il va sans dire que celte afGmaatlon abstraite ne tient pas compte des exceptions très-respectables et très-utiles qui la limitent.

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parce que tous les sentiments qui sont la sève morale des individus et des nations aussi bien que des castes s’étaient éteints dans celle-ci, parce qu’elle était plus ravagée que toutes les autres parties de la nation par le scepticisme religieux, le dédain du mariage et de la vie de famille et le déréglement des mœurs. La maladie qui a tué l’aristocratie du dix-huitième siècle n’est plus localisée aujourd’hui, elle n’a plus l’intensité que lui donnait autrefois sa concentration, mais elle répand des germes de mort dans toutes les régions de la grande démocratie française. Les parties saines sont encore assez étendues pour nous permettre de repousser, comme nous l’avons fait, les sinistres prédictions des pessimistes ; on ne saurait pourtant se dissimuler que le mal est grand, et les médecins dangereux qui prétendent le guérir en l’aggravant, feraient bien mieux de méditer cette pensée d’un des plus illustres et des plus honnêtes réformateurs du dernier siècle. « Il y a longtemps, écrivait Turgot en 1752, que je pense que notre nation a besoin qu’on lui prêche le mariage et le bon mariage. » Le bon mariage pour Turgot était l’inverse de ce que l’on nomme trop souvent ainsi dans le monde, car c’était le mariage contracté en dehors de toute préoccupation de cupidité ou de vanité, fondé avant tout sur les garanties morales de l’affinité des caractères, de la sympathie des cœurs, de la compatibilité des idées et des goûts. Rien de plus banal que la recette de Turgot ; il n’en est pas moins

vrai que, si elle était généralement adoptée, elle aurait plus de vertu pour le salut de la société française que toutes les déclamations vides et ambitieuses dont se nourrissent aujourd’hui tant de rêveurs et qui procurent à plus d’un charlatan les honneurs et les profits de la popularité.

Pendant que nous nous laissons bercer par des phrases sonores sur nos splendeurs présentes ou futures, la statistique s’accorde avec la morale pour signaler en nous une des nations de l’Europe chez lesquelles la population reste le plus stationnaire, une nation où les mariages se raréfient et se stérilisent de plus en plus sous l’influence du fléau des peuples amollis et raffinés, la terreur de la pauvreté : nimium timemus paupertatem, comme disait un contemporain du premier des Césars. Nous ne prétendons certes pas que l’humanité puisse être ramenée au brouet noir des Spartiates et à la vaisselle de bois de Fabricius. Nous sommes loin de contester que le désir de la richesse ne soit légitime et capable de produire des efforts salutaires pour l’individu et pour la société. Mais on nous accordera peut-être que la passion du lucre, surtout quand elle se combine comme chez nous avec un dégoût du travail qui fait rechercher avant tout le lucre facile, ne suffit pas pour garantir la consistance matérielle et morale d’un peuple, et que, pour assurer la paix entre le petit nombre des riches et la masse des pauvres, il faut entre eux d’autres liens que celui d’une égale horreur de la pauvreté.

On nous accordera peut-être aussi que l’amour du bien-être qui, pris en lui-même, est un puissant ressort, no laisse pas que de devenir, dès qu’il est exclusif de toute passion plus noble, une grande cause de faiblesse, de servilité et de paralysie, et qu’enfm il y a quelque chose d’éternellement vrai dans cette explication que donne Bossuet de la grandeur romaine aux beaux temps de la République, quand il dit : « La pauvreté n’était pas un mal pour les Romains; au contraire, ils la regardaient comme un moyen de garder leur liberté plus entière, n’y ayant rien de plus libre, ni de plus indépendant, qu’un homme qui sait vivre de peu, et qui, sans rien attendre de la protection ou de la libéralité d’autrui, ne fonde sa subsistance que sur son industrie et sur son travail. »

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