‹ La comtesse de Rochefort et ses amisChapitre 21 sur 47 · Voir les lettres de Diderot à Voland. T. 1, p · texte numérisé non relu

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l’on passe aisément de l’une à l’autre. M®® de Rochefort a essayé de marquer la différence de ces deux régions en écrivant, parmi des pensées souvent sérieuses et élevées, celle-ci, qui, malgré la délicatesse de la forme, porte l’empreinte de l’indulgente frivolité de l’époque où elle a vécu : t II y a, dit-elle, au moins autant de différence entre une fantaisie et une passion qu’entre un madrigal et un poëme épique. » C’est ingénieux, mais, s’il ne s’agit plus que d’avoir l’intention de faire un poëme épique, chacun peut commencer sur ce plan, il suffit seulement que l’esprit de suite vienne à manquer pour que le poëme dégénère naturellement en une série de madrigaux. C’est ce que prouve très-bien une anecdote racontée par Chamfort et où figure cette jeune et austère M®® de Gisors préservée de toute faiblesse par sa piété plus sûrement que par le secours de la philosophie.

On avait obtenu d’elle qu’elle consentit à recevoir une personne célèbre par ses galanteries, mais qui semblait disposée à rentrer dans la bonne voie, et, comme elle disait à cette personne qu’elle comprenait à la rigueur qu’on eût un attachement, mais qu’elle ne pouvait panenir à comprendre qu’on multipliât le nombre de ses amants, la femme galante lui répondit : t Hélas ! madame, c’est qu’à chaque fois j’ai cru que celui-là serait le dernier. »

C’est sans doute ce raisonnement, encouragé d’ailleurs par une tolérance inconcevable, qui explique

<ju’àcôl6 des allachements irréguliers, on rencontre, au dix-huitième siècle, tant d’exemples de femmes d un ihaut rang livrées au libertinage le plus effronté et qui Jreprôsentent dans l’histoire de leur sexe le type correspondant à celui des Richelieu et des Lauzun.

Parmi ces femmes, il en est une que nous n’avons plus retrouvée dans la seconde partie de la vie de de Rochefort, mais qui apparaît dans la première «t dont l’existence prouve combien cette ligne de démarcation entre les attachements et le désordre était peu profonde et pouvait être à cette époque aisément franchie sans aucun inconvénient notable pour celle qui rompait ainsi avec toute pudeur; car la personne dont il s’agit, en n'adoptant même sur elle que la moitié des imputations dont elle fut l’objet, mena la vie d’un homme très-dissolu, sans que sa considération ait jamais paru en souffrir, et sans qu’elle ait eu même besoin, pour se maintenir dans le monde, de recourir comme M®® du Deffand à une sorte de mariage extra-légal. Il suffisait que son mari trouvât bon de fermer les yeux sur ses désordres multipliés et patents pour que la société se montrât aussi tolérante que le mari. On la voit vivre dans l’intimité des femmes qui passent pour être les plus irréprochables, dans l’intimité de M“® de Choiseul par exemple. Elle a des amies qui la blâment, mais avec une indulgence aussi étrange que sa conduite; car cette indulgence est motivée précisément sur ce qui rend sa conduite inexcusable, c’est-à-dire sur la parfaite indifférence avec

laquelle elle se livre au vice sans y être poussée par aucun genre d’entraînement. Nous voulons parler de cette belle duchesse de la Vallière si différente de la première et touchante femme qui porta ce nom et dont elle était la petite-nièce par alliance. Tandis que celleci se punissait avec une rigueur si impitoyable de n’avoir pu fixer le cœur d’un roi qui n’avait point de cœur, l’autre s’abandonnait au dérèglement, avec l’insouciance d’une courtisane. On a souvent cité la réponse cynique, mais d’une forme alors très-usitée, que, dans sa vieillesse, elle aurait faite à un vieillard lui rappelant qu’il l’avait beaucoup aimée autrefois sans oser le lui dire : « Eh ! mon Dieu 1 que ne parliez-vous, vous m’auriez eue comme les autres. » Sans multiplier les témoignages de ce genre, il suffit de s’arrêter devant un portrait d’elle écrit par une autre grande dame, la marquise de Gontaut, pour apprécier tout à la fois et l’immoralité du modèle et la dépravation d’une société où le vice, même personniûé dans une femme, trouvait un peintre féminin capable de le décrire d'une manière à la fois si exacte, si bienveillante et si élégamment sophistique *.

L’auteur de ce portrait commence par définir M“« de la Vallière ainsi : * Une femme belle et aimable, galante sans coquetterie, vertueuse sans sagesse, simple avec dignité, douce par humeur, et polie par bonté, sans défaut dans l’esprit ni dans le caractère, et enfin qui se-

i . Ce portrait so trouve dans la correspondance de M"' du Defiand avec diverses personnes publiée en 1809.

rait parfaite si elle avait autant d’éloignement pour le vice qu’elle paraît avoir de penchant pour la vertu. »

Voici maintenant comment se manifeste le penchant de M*"® de la Vallière pour la vertu : * Quelque aimable et quelque charmante qu’elle paraisse être, elle ne peut jamais que plaire, elle ne peut inspirer ni tendresse ni amour : c’est qu’il ne paraît pas même qu’elle sache aimer. Elle a des goûts, des préférences, mais toujours fondées sur des raisons; son cœur ne la décide jamais, il ne se mêle de rien, pas même de ses amants : elle les prend par convenance, les garde sans attachement et les perd sans regret. C’est un amant qu’elle aime, et non pas la personne de son amant : aussi, quand il la quitte, elle ne s’aperçoit pas qu’elle ait rien perdu, parce qu’il est aussitôt remplacé par un autre; cependant, son indifférence la rendrait constante, si avec les hommes on pouvait l’être. » Et le portrait se complète par ces lignes : * Son caractère d’esprit est de réfléchir, elle est prudente sans avoir l’air réservé, elle pense souvent, voit bien et raisonne juste, et serait capable de se mieux conduire que personne, si le hasard, la faiblesse ou l’habitude ne décidaient pas de la plupart de ses actions. »

On voit que la moralité du peintre n’est pas beaucoup plus sévère que celle de son modèle. Ainsi une grande dame pouvait changer d’amants autant que de robes, le tout par convenance, et cela ne l’empêchait pas d’être qualifiée par une autre grande dame ver-

tueuse satis sagesse et estimée comme étant galante ^ns

coquetterie^ c’est-à-dire à la manière des filles.

Il est évident que le dérèglement des mœurs semblait alors un des privilèges naturels de l’aristocratie. Ce que l’on permettait à une patricienne était, suivant Duclos, considéré comme déshonorant pour une bourgeoise, et les roueries galantes des Ricbelieu ou des Lauzun, qui auraient conduit un pauvre diable au bagne, devenaient des titres de gloire excitant l’émulation des jeunes gens et souvent l’admiration des gens de lettres. Si l’on veut se faire une idée de l’étrange enthousiasme que ce genre de mérite pouvait encore inspirer, même aux approches de la Révolution, on n’a qu’à lire un discours prononcé au nom de l’Académie française, le 26 février 1789, deux mois avant l’ouverture des états généraux, par un grave historien, l’auteur de V Histoire de François F* et de l’Histoire de la rivalité de la France et de l’Angleterre, M. Gaillard, chargé, comme directeur de l’Académie, de répondre au successeur du duc de Richelieu et par conséquent de faire l’éloge d’un homme plus fameux par ses bonnes fortunes que par ses talents militaires ou politiques. Après avoir, non sans beaucoup d’exagération, célébré le conquérant de Mahon et l’un des vainqueurs de Fontenoy, le représentant de l’Académie se considère comme obligé en conscience d’accorder sa part 'de gloire au représentant de la galanlerio française : « L’Alcibiade français, dit-il, fut plus heureux que celui d’Athènes, il fut constamment heu-

reux, ce qui le distingue des héros de l’histoire. C’est dans la Fable qu’il faut lui chercher des objets de comparaison. Il est semblable en tout à ce demi-dieu dont Théramène retrace à son élève, tantôt

La valeur intrépide Consolant les mortels de l’absence d’Alcide,

tantôt

La foi partout offerte et reçue en cent lieux.

‘ » Pendant qu’il punit les oppresseurs et qu’il venge

l’univers, il permet à l’amour de le récompenser sans arrêter sa course. Les Ilélènes, les Péribées, les Ârianes, tant d’autres dont les noms lui sont même échappés, éblouies de sa gloire, charmées de scs grâces, briguent sa conquête, déplorent son inconstance, toutes le préfèrent, toutes sont préférées ; on retrouve encore ici le vainqueur à qui rien ne résiste. La galanterie française applaudit à ces nouveaux triomphes, qui n’ont rien coûté à la gloire, et rapproche avec complaisance les deux brillantes moitiés d’une si belle histoire *. »

11 est difficile, on en conviendra, de se mettre plus à l’aise avec la morale; l’académicien Gaillard défigure ici avec une rare audace les vers de Racine, dont la pensée est précisément contraire à la sienne, puisque Hippolyte dit de son père ;

Heureux si j’avais pu ravir à la mémoire Celle indigne moitié d’une si belle histoire.

1. Mélanges académiques, poétiques et littéraires, par M. Gaillard,

Tandis que ce littérateur étourdi exaltait ainsi en pleine Académie les hauts faits du libertinage aristo* cratique, le mépris de l’aristocratie descendait des classes bourgeoises dans le coeur des masses populaires et s'y combinait avec la haine. Les agitateurs du peuple, dépouillant la galanterie de ses oripeaux mythologiques et poétiques, la lui présentaient sous les couleurs les plus hideuses et ne l’entretenaient plus que d’orgies abominables payées de sa sueur et de son sang pour alimenter 1a corruption d’une caste oppressive, in* solente et avilie. Ainsi s’expliquent, en partie du moins, des excès de fureur que ne suffiraient à expliquer ni les torts réels de cette aristocratie assurément plus frivole que méchante, ni la barbarie dans laquelle croupissait encore la multitude. Les cannibales des deux sexes qui coupaient par morceaux des femmes du grand monde et qui traînaient ces morceaux dans la fange n’étaient certainement pas très-sensibles aux influences de la vertu; qui pourrait affirmer cependant qu’ils auraient agi de même s’ils avaient cru tenir dans leurs mains féroces de chastes épouses et de respectables mères de famille?

Ce qu’on ne saurait méconnaître, c’estque larudeleçon infligée par la Révolution porta ses fruits. Elle ne fit pas disparaître les mauvaises mœurs, mais elle détruisit au moins le prestige scandaleux et en quelque sorte officiel qui s’était si longtemps attaché au libertinage paré du nom de galanterie. Pour s’en convaincre, il suffit de comparer au discours de l’académicien Gail-

lard dont nous venons de parler, un autre discours académique prononcé dix-huit ans après, en 1807, précisément celui qui est consacré à l’éloge du duc de Nivernois. L’aimable duc n’aurait certainement pas mérité le triste honneur accordé à Richelieu de représenter la galanterie française; il faut avouer cependant qu’il n’était pas insensible à la gloire d’avoir cueilli aussi quelques lauriers dans la même carrière. 11 a fait du moins tout son possible pour que la postérité n’en doutât pas; ses ennemis et notamment l’auteur du portrait satirique de Mytis prétendaient que ses exploits en ce genre étaient des fables, mais sans doute ils le calomniaient, et, s’il était mort avant la Révolution, il est plus que probable que son panégyriste l’eût défendu contre la calomnie en disant au moins quelques mots de la nuance Alcibiade qui entre aussi dans sa physionomie. Or, non-seulement son panégyriste n’en a rien fait, ce que nous lui pardonnons trèsvolontiers, surtout dans un discours académique, mais il a chargé à outrance les nuances austères de cette figure, si bien que l’on a beaucoup de peine à reconnaître le gracieux et galant Nivernois dans ce portrait final qui prétend le résumer tout entier : « Citoyen vertueux, habile négociateur, homme d’État profond, courtisan sans intrigue, philosophe modeste et littérateur pur, qui a su allier, dans le cours d’une longue vie, ce qu’il y a de mieux dans la société humaine : la pratique des bonnes mœurs et la culture des beaux-arts. »

270 LA COMTESSE DE BOCHEFOnT

Il est impossible, à coup sûr, de parler plus vertueusement d’un citoyen vertueux, que ne le fait dans cette circonstance 1e vertueux sénateur, comte de l’Empire, François (de Neufchâteau), ex-royaliste, ex-républicain de toutes nuances, adulateur de Napoléon et futur adulateur de Louis XVIII. Cela veut-il dire que l’académicien Gaillard qui parle si peu vertueusement de Richelieu fut un réceptacle de vices comparé à son futur confrère? Pas le moins du monde, il était au contraire plus vertueux que lui. On ne trouve rien, dans la biographie du modeste homme de lettres ami de Malesherbes, qui ressemble à certains actes attribués à la jeunesse de François (de Neufehâteau), notamment à celui qui l’aurait fait rayer du tableau des avocats au Parlement de Paris : ce qui ne l’empêcha pas, en nageant habilement comme tant d’autres dans l’eau trouble des révolutions, de devenir un plus grand personnage que Gaillard, quoiqu’il fût et probablement parce qu’il était moins scrupuleux que lui. Si donc il tient un langage plus austère, c’est tout simplement parce que les temps sont changés, parce que l’esprit public, devenu plus grave à la suite de secousses terribles, ne se prête plus aux badinages immoraux sur la galanterie, et qu’enfin l’homme qui parle après la Révolution dans une assemblée est tenu de paraître vertueux, même quand il ne l’est pas.

Faut-il en conclure que ceux-là ont raison qui soutiennent que les mœurs au fond n’ont rien gagné, qu’elles ont même perdu à la grande crise sociale

de 1789, quel’ immoralité est devenue de nosjoursplus hypocrite en devenant tout à la fois plus grossière et plus répandue que sous l’ancien régime? La discussion de cette thèse nous entraînerait bien loin si nous voulions la traiter à fond, mais il nous semble qù’un exposé . de l’état de la question et de ses principales difficultés complétera assez naturellement le genre d’études que nous venons de faire sur le dix-huitième siècle.

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