SCÈNE IX
CLINDOR, •otts la nom da Saint-Hilaire, ANGÉLIQUB
ANGÉLIQUE
Oh ! Glindor, Glindor, dans quelle crise sommes-nous !
CUNDOR.
Qu’est-il donc arrivé ?
ANGÉLIQUE
Ce n’est plus d’une manière vague, indécise, que s’expliquent mes parents : c’est dès ce soir même qu’ils sont décidés à me donner un mari.
CLINDOR
Quoi! ils ont pu se réunir si promptement sur le choix d’un gendre, eux qui pensent si différemment.
ANGÉLIQUE
Non; mais ils sont d’accord et fixés dans la résolution d’en prendre un ; ils disputent à la vérité très-vivement ensemble sur celui que chacun a choisi.
CLINDOR
Eh bien, dans cette dispute qui ne se terminera pas de sitôt, je trouverai l’instant favorable pour me faire connaître.
ANGÉLIQUE
Il est trop tard; vous avez perdu du temps à vous assurer de mon cœur ; il fallait l’employer à vous assurer l’esprit de ma mère et la confiance de mon ptre.
CLINDOR
Que m’importait leur suffrage, si je n’avais pas obtenu le vôtre! Est-ce en aimant comme je vous aime, Angélique, qu’on se contente d’un retour arraché par le devoir, l'obéissance et la vertu?
ANGÉLIQUE
Clindor amant m’a déjà fait manquer à l’obéissance et au devoir; quelle opinion ma faiblesse doit-elle laisser de ma vertu à Clindor quand il sera mon époux?
CLINDOR
Quoi! Angélique, vous repentez-vous de vous être confiée à l’amant le plus sincère, le plus respectueux et le mieux assorti pour vous, dès qu’il ne vous déplaît point? L’époux sera plus que content de la résistance cruelle, des difficultés inouïes que j’ai eu à surmonter pour vous engager à agir de concert avec moi.
ANGÉLIQUE
Hélas ! quand la raison et le sentiment se combattent, ne
322 I.A COMTESSE DE ROCDEFOHT
se repent-on pas des choses que peut-être on referait encore ; mais, quoi que \ous en disiez, votre travestissement est dangereux, ma conduite est équivoque.
CLINDOR
Il fallait d’abord sonder votre âme et la toucher ; après être parvenu au bonheur de vous plaire, il fallait séduire madame votre mère; mon rang et ma fortune auraient obtenu l’aveu de monsieur votre père en me présentant tout simplement à lui, mais son aveu aurait suffi pour me faire rejeter par madame Géraste. Il était donc essentiel de la prendre par son faible, d’établir dans son imagination l’opinion qui m’était nécessaire pour pénétrer jusqu’à vous. Pour vous observer au gré de ma délicatesse et pour éblouir en môme temps madame votre mère, j’ai eurecoursàun déguisement qui remplissait toutes mes vues.
ANGÉLIQUE
Il faut convenir, Clindor, qu’il y a peu d’amants de votre espèce capables de se servir d’une pareille ruse.
CLINDOR
Belle Angélique, quand les talents ne sont pas des fruits de l’amour, ils sont du moins destines uniquement à le servir.
ANGÉLIQUE
Ma mère m’a parlé de vous tantôt avec les plus grands éloges. Non contente de vanter votre savoir, elle a été sur mes droits ; elle a loué votre figure et vos manières.
CLINDOR
Que puis-je désirer de mieux? tout se prépare à souhait pour le dénoùment que j’ai projeté.
ANGÉLIQUE
Je vous le répète, le temps nous manque; vous ne sauriez comprendre l’engouement de ma mère pour son Alcidor ; elle regarde comme le comble de la félicité et de la fortune pour moi qu’il ait daigné me demander; c’est ainsi qu’elle m’a fait part de son projet, que j’aurais dû prévoir depuis longtemps.
CLINDOR
Est-il possible qu’un homme aussi superficiel, aussi avan-
tageuT, aussi extravagant dans ses façons et ses propos, puisse en imposer à une femme qui a des lumières, de l’usage du inonde et de la noblesse dans ses sentiments?
ANGÉLIQUE
Vous le savez, toutes ces qualités sont éteintes en elle par son amour forcené pour le bel esprit, qui corrompt tous ses jugements : c’est un ouvrage de longue haleine de lui ouvrii les yeux.
CLINDOR
Il ne faut quelquefois qu’un instant pour confondre et démasquer un fat. Laissez-moi respirer; la crainte ne trouve plus de place dans un cœur que vous avez bien voulu recevoir.
ANGÉLIQUE
Et moi, j’éprouve que l’inquiétude ne désempare point d’un cœur qui s’est livré témérairement, jusqu’à ce que la réussite calme ses scrupules en le justifiant.
CLINDOR
Je vais donc trouver M. et Mme Géraste l’un après l’autre, et je me flatte, en me découvrant, de leur présenter à chacun de quoi les contenter à peu près.
ANGÉLIQUE
Je ne puis m’en flatter. La contradiction les a jetés piutuellement dans les excès ; il n’y a plus qu'Alcidor au monda assez chargé de travers, de prétentions, de faux airs, pour satisfaire la passion de ma mère pour ce genre-là ; et il n’existe qu'un Nicandre assez niais, assez grossier, assez intéressé pour mériter la préférence auprès de. mon père dans le besoin qu’il a de s’écarter de l’esprit frivole et du bon aii'. Mais voici ma mère; quel parti prendre ?
CLINDOR
Dissimulons encore; je vais feindre de vous donner leçon. Alcidor est à sa suite ; le hasai'd de la conversation peut fournir de quoi la détromper.
LA COMTESSE DE ROCnEFORT