AMALASONTE, ALCIDOR, CLINDOR, ANGÉLIQUE
AMALASONTE, & Alcidor.
Vous ne serez pas de trop, monsieur, vous jugerez des progrès de ma fille sur diverses matières, et je vous mettrai aux prises avec un fameux artiste! (a sa Giie.) De quoi traitiez-vous?
CLINDOR
Il s’agissait de géométrie, madame.
AMALASONTE, à Alcidor.
Vous savez sans doute de la géométrie. Allons, voyez si elle est avancée.
CLINDOR
Oh! madame, nous n’oserions pas ennuyer monsieur de ces premiers principes d’écolier ; il s’est sûrement élevé à la haute géométrie ; le calcul intégral et celui des infiniment, petits, suivant tes nouvelles méthodes, seraient un sujet digne de son attention.
Oui-da, monsieur ; mais le sujet ne me paraît pas propre à une conversation légère et galante avec des dames.
AMALASONTE
Parlez, parlez, je serai ravie de vous entendre. Je suis assez familiarisée avec ces matières-là. Ma fille en prend leçon et il est très à propos d’en traiter.
ALCIDOR.
Je vous avoue, madame, que le seul mot de géométrie répété deux ou trois fois me dessèche, m’abrutit pour le reste du jour. J’en sais ce qu’un galant homme en doit savoir, mais rien au delà.
AMALASONTE
Vous en jugez cependant volontiers.
ALCIDOR.
Eh oui! j’en ai assez appris pour cela en quelques mois dans mon enfance.
ANGÉLIQUE
Monsieur en saurait de reste s’il n’en jugeait pas.
Eh bien, passons à la physique. Je me flatte, Alcidor, que vous avez pris parti convenablement entre Descartes et Newton.
ALCIDOR.
J’ai toujours les yeux ouverts sur le prisme de Newton, et je me bouche les oreilles de peur d’être assourdi par les tourbillons de Descartes.
CLINDOR
Mais le système général de physique de Descartes n’a rien de commun avec les découvertes particulières de Newton sur la lumière.
AMALASONTE
Cela peut être; mais on ne peut juger le différend plus plaisamment et plus finement.
CLINDOR
Monsieur n’aurait-il point d’autres raisons d’attachement ou d’aversion pour ces messieurs?
ALCIDOR.
En général, les Anglais portent des têtes fermes, profondes, qui me séduisent, je l’avoue; car la philosophie est mon faible ; c’est là ma science, je cède sur toutes les autres. Ce que j’en aime, c’est que la plus sublime se cache sous le badinage, on en tire de tout, on en fait en se jouant.
CLINDOR
Pour me mettre au fait de ce que monsieur veut dire, voudrait-il prendre la peine de m’expliquer ce qu’il entend par philosophie?
ALCIDOR.
Non, mon cher monsieur, je ne prendrai pas cette peine. Je fais des extraits agréables et concis, je lâche des mots qui donnent à penser.
ANGÉLIQUE, bas.
Aux autres.
ALCIDOR.
Et je laisse les définitions arides et prolixes aux gens du métier.
CUNDOR.
Celle définition ne sera pas longue. Il y a deux sortes de philosophie. La spéculative est le fruit du plus profond savoir. La philosophie pratique est le résultat ainsi que le modèle de la sagesse et de la vertu.
AMALASONTE
Cette petite tirade me plaît assez.
ANGÉLIQUE
Si Âlcidor daignait descendre à des matières plus à ma portée, je l’entretiendrais sur l'histoire.
ALCIDOR.
■Volontiers, jolie Angélique, je vous raconterai celle du jour, et vous me ferez celle de votre cœur qu’il faut que je sache à peu près.
CLINDOR
L’étude réfléchie de l’histoire peut véritablement tenir lieu de toute autre étude à un homme du monde. Le feint assemblage de qualités contraires, de situations forcées, de crimes et de vertus exagérées dont on compose les romans, ne peut égaler la grandeur et la bizarrerie des événements que produit dans l’histoire la combinaison infinie du jeu des passions naturelles. Tout ce qui arrive journellement dans le monde rappelle à la mémoire des parités ou des différences qui exercent le jugement. On sème la conversation de traits choisis qui la rendent en même temps solide et agréable.
AMALASONTE
C’est à bon droit que vous l’enseignez. "Vous avez en vérité beaucoup d’esprit, surtout aujourd’hui, monsieur de Saint- Ililaire.
CLINDOR
Un seigneur aussi instruit qu’ Alcidor donne de l’émulation, madame.
AMALASONTE
Je vous réponds des bontés d’ Alcidor. Protecteur-né du mérite et des arts, il ne nuira pas à votre fortune.
CLINDOR
C’est tout ce que j’espère.
ALCIDOR.
Vous savez, madame, que je suis ivre, idolâtre des gens de lettres ; mais je suis bien aise de le dire à monsieur, avant qu’il se gâte : les gens à talents ne quittent guère la teinte de pédantisme, qu’ils n’acquièrent un grain d’impertinence, et souvent ils gardent les deux dans le monde.
ANGÉLIQUB, ii Clindor.
Profitez comme vous devez, monsieur, d>’un conseil aussi poli.