SCÈNE XI
Lbs Mêmes, GÉRASTE, NICANDRE.
GÉRASTE
Oh çà, madame, je vous ramène mon futur gendre et j’entends, s’il vous plaît, que nous concluions à l’instant.
AMALASONTE
J’ai retenu Alcidor dans le même dessein.
ANGÉLIQUE
Je ne saurais en épouser deux.
GÉRASTE
Aussi n’épouserez-vous que Nicandre.
ANGÉLIQUE
Mon respect, ma tendresse sont si également partagés entre vous, que jamais je ne prendrai aucun de ces messieurs, voyant combien je déplairais à mon père ou à ma mère si je marquais la moindre préférence.
CLINDOn.
Me serait-il permis de proposer un expédient?
NICAN DRE.
Quel est cet homme d’expédient, papa?
GÉRASTE
C’est un maître d’Angélique.
NICANDRE
Oh! je l’aurais parié! Tous ces beaux ma!tres-Ià ne s’introduisent dans les maisons bourgeoises que pour y dérober, ou pour y marier des tilles.
ANGÉLIQUE
Permette® qu’il s’explique.
CLINDOR
S’il se présentait un jeune homme qui eût de la naissance, du bien, un rang à l’armée, ne lui pardonneriez-vous pas d’avoir employé les heures que son devoir a laissées libre, à se former l'esprit et le goût , et à l’acquisition de quelques connaissances?
GÉRASTE
Quand on propose des mariages, monsieur, le sujet offert réunit toujours toutes les perfections. Dans le portrait que vous me faites, le mélange du solide et de l’agréable se trouve à souhait, mais bien fol^^ui s’y fierait. Malheureusement, on n’est point fat à demi. Je vois qu’il faut nécessairement opter entre des gens attachés à l’utile, ou livrés à la bagatelle. D’ailleurs, mon choix est fait.
CLINDOR, à Amolasonte.
N’excuserez-vous pas, madame, dans un homme qui sent tout le prix des arts, tout le délice de la bonne compagnie, et qui aurait l’esprit assez orné, d’étre en même temps militaire et courtisan, de se prêter au préjugé de servir son maître et sa patrie ?
AMALASONTE
Je vous entends; il s’agit d’un agréable de garnison qui sait son Boileau par cœur, cela ne valait pas la peine de demander audience.
CLINDOR
Il faut donc produire enfin celui pour qui je parle en vain, au risque de sa vie, si en paraissant il ne réunit pas vos suffrages. Vous voyez devant vous l'amant le plus ardent et le plus soumis; je m’appelle Clindor.
GÉRASTE
Quoi! vous êtes Clindor, qui s’est distingué aux dernières
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campagnes, par des actions si éclatantes, à la tête de son régiment, et dont la fortune répond à la naissance?
CLINDOR
Oui, monsieur.
CÉRASTE.
Mais pourquoi ne pas ouvrir ouvei'tement vos desseins sur ma fille, votre recherche m’aurait flatté.
AMALASONTB.
Il est impardonnable, monsieur, que je ne vous aie jamais vu, qu’un homme de votre sorte ait existé dans Paris incognito pour moi ; ma maison n’est pas d’un si méchant air que vous n’eussiez pu vous y faire présenter en personne naturelle.
CLINDOR
J’arrivai il y a un an et demi à Paris, d’où j’étais absent depuis longtemps. Je vis Angélique ; dès cet instant, je n’eus plus qu’une seule affaire au monde, qui était d’obtenir son cœur et vos bontés. Il fallait donc savoir si son cœur était libre, et quels étaient les moyens de vous plaire à l’un et à l’autre ; j’eus recours à quelques faibles talents qui étaient dans le goût de madame ; par là, je me couvris d’un état qui pouvait m’admettre à une familiarité sans conséquence.
ALCIDOR.
Plat détail, monsierur, éclaircissement aussi froid qu’inutile. Il n’y avait là qu’un mot à dire et à saisir ; • Je m’appelle Clindor, s c’était là le mot essentiel, cela faisait tableau, c’était une situation vive qui, faute de goût, devient en vos mains le dénoûment le plus trivial.
AMALASONTE
En vérité, Alcidor, vous ne devriez point en ce moment avoir l’esprit assez libre pour faire une semblable critique.
NICANDRE
Pour moi, les cornes me viennent à la tête.
CÉRASTE.
C’est trop tôt; mais que dit Angélique à tout cela?
lA COMTESSE DE ROCHEFOBT
ANGÉLIQUE
Elle attend ce qu’elle doit penser de la volonté d’un père et d’une mère qu’elle adore.
AMALASONTE
J’ai peur qu’elle n’ait pas tant attendu pour ce qu’elle devait sentir.
GÉRASTE
M. le géomètre vous donnait de jolies leçons!
ANGÉLIQUE
La première a toujours été une soumission entière pour vous deux.
AMALASONTE
Sera-t-il dit, monsieur Géraste, qu’une petite fille sans expérience aura fait un choix plus convenable qu’aucun de nous ? ne serait-il point honteux de nous y conformer ?
ANGELIQUE
Ah ! n’en rougissez pas, l’esprit le plus sublime peut nous égarer, le jugement le plus exquis peut nous trahir, mais dans un coeur né vertueux la simple nature ne saurait tromper.
AMALASONTE
En vérité, ma fille, on ne peut pas dire plus élégamment et plus poliment une impertinence à ses parents.
CUNDOR.
Pouvez-vous penser, madame. . . ?
ANGÉLIQUE
Eh! ma mère, qu’ai-je dit!
AMALASONTE
Oh! vous êtes fous de me faire des excuses. Je ne suis point choquée, au contraire, cela achève de me déterminer. Alcidor, je vous en fais juge, puis-je ne pas préférer Clindor?
ALCIDOR.
Vous prenez un fort bon tour, madame ; vous me connaissez, je suis sincère, même à mes dépens. Je vois dans Clindor une quantité de choses qu’on appelle vulgairement réelles, honorables, je dis plus, je serais bien embarrassé moi-méme d’exprimer ce qui manque à monsieur, pour être brillant.
CLINDOR
C’est comme si l’on chercliait, monsieur, ce qui vous manque pour avoir de l’esprit.
CÉRASTE.
Je commence à croire comme vous, seigneur Alcidor, que vous ne ferez point d’enfant à ma fille.
ALCIDOR.
Je me retire, non que je sois décontenancé de ce qui se passe, mais pour vous tirer tous d’embarras. Les uns n’osent me regarder, les autres m’adressent des plaisanteries fort aigres. Croyez qu’un vrai philosophe retombe sur ses pieds quand il demeure garçon. Si vous aimez la bonne compagnie, si vous tenez une bonne maison, quand vous serez mariés, je ne suis pas en peine que vous me recherchiez, (u lort.}
CÉRASTE.
Mon cher Nicandre, vous êtes jeune et bien neuf pour vous marier si tôt; il est à propos que vous ayez encore quelque temps pour vous former.
NICANDRE
Ah ! ne vous embarrassez pas, je ne chômerai pas de fille. Puisque je ne suis pas votre fait, cela prouve que vous n’aimez pas le bon et le solide, vous vous en repentirez. — Pour vous, monsieur Clindor, il faut que vous ayez l’àme bien basse pour vous travestir en pied plat par amour. Si jamais je me •déguisais pour ma maîtresse, ce serait en prince.
CLINDOR
Vous seriez bien déguisé.
AMALASONTE, à Nicandre.
Allez, allez, l’heure de votre coucher se passe, il est près de dix heures.
CLINDOR
Mon bonheur passe mes espérances, l’ouvrage de ma vie est de toujours le mériter.
ANCÉLIQUE.
Je ne puis me justifier d’avoir osé engager mon cœur à l’insu de parents aussi respectables, qu’en leur faisant trou-
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ver, à l’un et à l’autre, dans l'objet de mon inclination, une source éternelle de contentement. — Je suis sûre, Clindor, que vous saurez effacer mon crime.
M. CÉRASTE.
Ma femme, vous voyez que le bon sens n’est pas toujours si béte.
AMALASONTE
Quand le mérite par hasard rail parler, je l’écoute. Vous voyez, monsieur, que le mérite n'est pas toujours si fou.
CLINDOR
Angélique ainsi tiendra de vous tous les trésors de l’esprit et de la raison. Plaise à l’amour que j’y ajoute ceiu du sentiment.