SCÈNE III
ISMÈNE, ZERBINETTE.
ISHÈNB
Oui, Zerbinette, je le crois sans aucune difficulté.
ZERBINETTE.
Pardi, mademoiselle, vous me soulagez bien; j’avais encore des retours d’incrédulité. Je mettais la main dans ma poche ' vingt fois en un quart d’heure ; il n’y avait que mon or qui affermit ma foi.
ISMÈNE
La chose est toute simple, mon enfant.
ZERBINETTE.
Du moins, elle n'est pas commune, mademoiselle, et, d’ordinaire, les personnes éclairées comme vous ne croient pas aisément aux miracles.
ISMÈNE
Les petits esprits, Zerbinette, font des miracles à bon marché; les bornes de l’extraordinaire ne sont point assignées, et les sots ne les distinguent point de l’impossible. Ceci n’est que du merveilleux pour lequel je suis née. L’élévation de mon âme m'en rend digne.
ZERBINETTE.
Oh ! plus que digne. Mais j’aperçois Raymond. Approche ; j’ai tout dit, et il me semble que je n’ai pas gâté les affaires de ton maître.
Vous voyez un malheureux qui n’a trahi son maître que pour votre service. Protégez-mui, mademoiselle
ISMÈNE
Ne te mets pas en peine; mais je ne reviens pas d’étonnement de ce que Zadig m’a fait mystère de la possession d’un si admirable secret.
RAYMOND
Vous savez combien les sages sont taciturnes ; d’ailleurs, mon maître est si honnête homme, qu’ilne voulait pas se faire valoir avant que de vous épouser.
ISMÈNE
Mais, quand on ne dit que la vérité, il est permis de produire ses avantages.
RAYMOND
Une telle vérité est de dure digestion. Si vous saviez la peine que j’ai eue à la faire avaler à Zerbinette.
ISMÈNE
A la bonne heure; mais Zadig devait me supposer assez instruite pour ne pas croire me parler une langue étrangère, en* m’entretenant des mystères de la Cabale. J’étais plus effarouchée des empressements d’un jeune homme ordinaire dont il a
3ii LA COMTESSE DE ROCDEFORT
pris la forme, que je ne l’aurais été de la recherche honorable d’un adepte,
Il y a tant de petits génies dans le monde. Par exemple, je suis persuadé que, si monsieur et madame Acaste étaient informés de ces merveilles, avant votre mariage, ils seraient capables de prendre quelque travers.
ISHÈNE.
Je ne suis point tentée de leur en faire confidence.
RAYMOND
Ce serait du superflu pour eux. Vous savez qu’il y a longtemps qu’ils désirent que vous preniez des sentiments favorables pour mon maître.
ISMÈNR.
Mais où est-il [donc? Je l’attends avec la plus vive impatience, et voici le seul jour où son assiduité se dément. .
RAYMOND
Hélas! mademoiselle, je l'ai laissé désespéré de la dure réponse que vous aviez donnée à Zerbinette.
ISMÈNB.
J’ai regret à mes rigueurs passées, mais pouvais-je deviner?...
RAYMOND
Voilà ce qui m’a déterminé à tout risquer pour moi, en m'ouvrant à Zerbinette. C’en était fait; votre cruauté le tuait, c Quel dommage, ai-je dit, de voir mourir un immortel! en tout cas, j’aime mieux que ce soit d’une indiscrétion que d’une rélicence. »
ISMÈNB.
En voilà assez; je suis contente de toi, je te soutiendrai. Va promptement chercher Zadig. (n sort.) Je puis donc me livrer à un penchant que je combattais en vain et que la souveraine sagesse soutenait au fond de mon cœur, en dépit île ma faible raison. O Providence impénétrable, tu ne saurais nous égarer! Quel mariage! quelle gloire! Mais, Zerbinette, il est bien étonnant que ma sœur ait excité une sem-
blable passion dans l’âine de l'adepte Âlcidor. Gomment un homme qui a tant vécu, peut-il s’attacher à une enfant et la juger digne des plus hautes spéculations ?
ZERBINETTE.
Eh! eh! c’est une fort jolie enfant qu’Aglaé, gaie, naïve. Ges messieurs les sages ont peut-être besoin de descendre quelquefois de leur sublimité et de se délasser dans des jeux innocents. Mais voici Zadig.
ISMÊÎÎE.
Approchez, illustre chevalier. N’imputez qu’à votre réserve déplacée le peu de fruit de vos soins ; loin de m’en justifier, je vous dois des reproches de votre méfiance.
ZADIG
Groyez, mademoiselle, que la passion la plus excessive a réglé toute ma conduite, et que, sans le désespoir où m’avait jeté l’obstination invincible de vos refus, mon valet n’aurait jamais parlé.
ISMÈNE
Si vous m’aimez, vous lui devez des grâces étemelles : c’est lui qui vous a assuré et mon cœur et ma main.
ZADIG
Quoi! mademoiselle, je ne devrai jamais ces biens-là qu’à vos nouvelles découvertes?
ISMÈNE
Je n’entends pas pourquoi vous en soupirez. Je consens à notre hymen.
ZADIG
Ma délicatesse s’accommode mal d’un triomphe que je ne dois qu’à des titres empruntés hors de moi-même.
ISMÈNE
Rien n’est si personnel, ce me semble, que la sagesse et l’immortalité que vous possédez.
ZADIG
Non, mademoiselle, tous les avantages qu’on ne tire pas de
l’amour, qu’on ne doit pas à l’amour seul, sont étrangers à un véritable amant. Sa personne, c’est sa passion.
ISMÈNS.
Voilà des subtilités hors de propos.
• ZADIG
Je ne cesserai d’étre fâché de ce qu’on vous a dit, je ne goûterai vraiment le plaisir de l’hymen que vous me promettez qu’en cas que vous m’assuriez qu’avant ce jour, mes biens, ma naissance, mon esprit, ma figure, avaient déjà fait quelque impression agréable sur vous.
ISMÈNE
Vous m’impatientez avec vos raHinements.
ZADIG
Non, belle Ismëne, je ne quitterai point vos genoux que je n’aie arraché cet aveu charmant.
ISMÈNE
Comme vous êtes avantageux ! Eh bien , faut-il vous dire que je résistais à mon cœur en vous résistant, et que je n’y avais pas peu de peine.
ZADIG
Ce n’est pas tout. Ajoutez encore que c’était un pur caprice, mais si bien établi, que vous étiez à jamais perdue pour moi si je m’étais laissé ignorer.
ISMÈNE
Oh ! certainement. Zadig, est-ce pousser assez loin la faiblesse ?
ZADIG
Je suis content. Je vous ferai souvenir plus d’une fois de ce que vous venez de prononcer.
ISMÈNE
Laissez-moi donc enfin parlèr de ce qui m’occupe. Vous avez deux ou trois cents ans; cela est délicieux.
ZADIG
L’espoir qpie vous m’avez donné l’est bien davantage : rien ne m’en peut distraire. Ne me permettez-vous pas d’aller
annoncer à vos parents que vos sentiments sont changés?
ISMÈNE
Cette affectation de ne pas me répondre est poussée trop loin ; ah ! Zadig, Zadig, que vous me donnez de furieux soupçons de votre sincérité !
ZADIGj troublé
'Gomment, vous pourriez croire...?
ISMÈNE
Oui, je crois que vous m’en imposez.
ZADIG
Ismène, mon amour est si fort I
ISMÈNE
Vous pourriez bien n’ôtre qu’un sylphe.
ZADIG
Qu’entends-je?
ISMÈNE
Gela diminuerait cruellement le mérite de votre ardeur et la gloire de mon triomphe.
ZADIG) à part.
Aurai-je le courage d’entretenir cet excès d’illusion?
ISMÈNE
J’ai pitié de votre embarras, remettez-vous; vos remords me touchent:
ZADIG
Je suis piqué, je vous l’avoue, de ce soupçon outrageant.
ISMÈNE
Il est vrai qu’il y a dans l’amour d’un sylphe une tache d’intérêt vil et grossier, puisque c’est en s’unissant à une mortelle qu’ils peuvent acquérir l’immortalité; mais, comme ils peuvent choisir cette mortelle sur*toutes les princesses de l’univers, la préférence ne laisse pas que d’étre flatteuse.
ZADIG
C’est prendre la chose du bon côté. Soyez sûre que je ne suis point un sylphe, et que je suis uniquement tout ce qu’il
faut être pour donner les preuves complètes de l’amour le plus tendre.
* ISMÈNE
Quoi ! Zadig, il est vrai que vous êtes un sage, et qu’ainsi mes faibles attraits l’emportent à vos yeux sur les charmes des beautés célestes auxquelles vous seriez destiné et qui vous assureraient l’immortalité que vous risquez en m’épousant I
ZADIG
Vous êtes si profondément instruite que vous n’ignorez pas qu’il ne me sera permis de m’expliquer que lorsque nous serons unis par des liens indissolubles. Je vais aux pieds de vos parents faire sceller ces liens heureux. Demain, tous ces mystères vous seront éclaircis. N’espérez plus me retenir.
ISMÈNE
Un moment!... il m’échappe. Suivons-le; l’incertitude de son état nedoit point m’empêcher de conclure. Le pis aller est qu’il ne soit qu’un esprit élémentaire, et cela fera toujours un mariage très-brillant.