SCÈNE IV
AGLAÉ, ALCIDOR, ZERBINETTE.
AGLAÉ
On me croit bien simple pour vouloir me persuader de pareilles chimères.
ALCIDOR.
Rien n’est plus réel, charmante Aglaé, vous me verrez rajeunir dès que vous m’aimerez.
AGLAÉ
Et c’est précisément parce que j’ai envie de vous aimer que je voudrais que vous fussiez plus jeune,
ALCIDOR.
On ne s’avise de rien souhaiter à quelqu’un qu’on aime,
Malgré ce qu’il m’en coûte, je ne voudrais pas que vous eussiez un jour de plus.
AGLAÉ
n me semble que ce n’est pas la même chose. Ne vous y obstinez plus, Âlcidor, jamais vous ne me ramènerez ; mes sentiments sont vrais. J’ai pour principe qu’il ne faut point entre deux époux la disproportion qui est entre nous, quand on prend un mari pour s’y attacher uniquement. J’ai ce dessein pour celui que j’épouserai quel qu’il soit ; j’en aurais la sûreté, si l’âge avait permis que ce fût vous.
ZERBINETTE.
En vérité, mademoiselle, l’idée que vous avez de la vieillesse de trente ans est révoltante. D’ailleurs, c’est donc comme si je n’avais pas parlé, vous n’en croyez pas un mot.
AGLAÉ
Non, Zerbinette.
ZERBINETTE.
Nous verrons si l’exemple de mademoiselle votre sœur ne vous persuadera pas mieux. Elle était aussi opiniâtre que vous à refuser Zadig, ses raisons étaient tout aussi bonnes; cependant, elle va lui donner la main dès ce soir.
AGLAÉ
C’est qu’enfin elle a cédé à son penchant.
ZERBINETTE.
Eh ! non, vous dis-je ! Dès qu’on lui a lâché que ces messieurs étaient chevaliers de la Rose-Croix, elle s’est trouvée en pays de connaissance, elle s’est moquée de mon imbécillité sur ce que j’avais hésité un instant à croire.
ALCIDOR.
Et que m’importent tous les secrets que je puis posséder, s’il me manque celui de vous plaire.
AGLAÉ
Mais vous l’avez, si l’on ne me trompe point. Rajeunissez lout à l’heure devant moi, seulement de dix ans, je ne vous en demande p^ davantage.
ZERBlNkTTE.
Eh ! mademoiselle, attendez donc qu’il soit devenu vieux pour le faire redevenir jeune. Ce serait jeter son baume par les fenêtres que de s’en servir dons l’état où il est.
' AGLAÉ
Vraiment, ce n’est que pour l’épreuve que je lui demanda de changer; sa figure d’aujourd’hui suffit pour plaire; c’est qu’elle ne saurait durer longtemps telle quelle est, et le mariage dure toujours.
AlCIDOR. ’
Qu’il y a de froideur dans cette prévoyance!
AGLAé.
'Allons, confondez tous mes raisonnements. Servez-vous de votre secret.
ALCIDOR.
Écoutez-le donc , adorable Aglaé ; à force d’étudier la nature on découvre ses ressources, on pénètre ses mystères, on acquiert des connaissances singulières ; mais le pouvoir de la nature fléchit sous la puissance de l’amour. La sagesse et la science cèdent à la beauté. Dès que nous aimons, nous descendons dans la classe des hommes ordinaires; il faut que nous soyons aimés de ce qui nous a rendus sensibles, c’est un amour réciproque qui rend et qui fixe la jeunesse.