‹ La comtesse de Rochefort et ses amisChapitre 4 sur 47 · M“* Guizot (Pauline dcMouIan · texte numérisé non relu

M“* Guizot (Pauline dcMouIan

en peut juger, non par le journal, où les années ne sont point indiquées, mais par la correspondance de Rousseau. On joue la comédie à la Chevrette ; Duclos y assiste, et voici ce que M“*® d’Épinay lui fait dire : * Nous avons joué aussi la comédie dans une société. J’étais très-bon, je faisais les valets, il y avait une petite soubrette qui était, par Dieu, charmante. Voilà pourquoi je jouais les valets. J’en étais amoureux, moi, de la soubrette, qui était charmante, et... (en souriant et me regardant fixement) nous jouions bien notre rôle tous les deux. (Un moment de silence; et puis, continuant de rire :) Il m’est arrivé de singulières aventures dans ma vie,... mais je dis uniques,... à ne pas croire. » Duclos n’en dit pas davantage dans le journal sur cette affaire. Il est évident que le propos a été bien réellement tenu par lui, car M™® d’Épinay, inférieure par la condition sociale aux Brancas, et qui n’avait aucun rapport avec eux , ne pouvait savoir que par Duclos qu’il avait joué chez eux les valets de comédie, et par conséquent le journal est exact quant au fond ; mais est-il admissible que Duclos, présenté si souvent dans ce journal comme le plus vaniteux des hommes, ait poussé la modestie au point de se contenter de dire qu’il jouait dans une société en laissant supposer qu’il s’agit peut-être de bourgeois de la rue Saint-Denis, tandis qu’il jouait, ainsi qu’on le verra tout à l’heure, avec les plus grandes dames et les plus grands seigneurs de France ? Cst-il probable, puisque l’arrangeur de ce discours lui

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prêle un ton de fatuité brutale, qu’il n’aura pas même osé dire, s’il ne nomme pas la soubrette, qu’elle était une personne d’un très-haut rang? (C’est en effet la jolie comtesse de Forcalquier qui jouait les soubrettes, tandis que Duclos jouait les valets). N’est-il pas visible que ce discours a été arrangé à plaisir pour ridiculiser le personnage qu’on met en scène en supprimant ce qui pourrait le faire valoir? Peut-être M™® d’Épinay avait-elle commencé par écrire plus exactement la conversation, puis son ami Grimm, ennemi de Duclos comme de Rousseau, et qui revoyait son manuscrit, sera venu, en un tour de main, ôter ce qui pouvait être flatteur pour Duclos, et disposer le reste de manière à lui donner l’attitude et les intonations d’un sot grossier. Or, s’il était parfois grossier, il est trop reconnu qu’il n’était pas un sot pour que l’on s’en rapporte sur lui aux peintures suspectes de M'"® d’Épinay ou de Grimm.

LES ACTEURS ET LES ACTRICES DE l’iIOTEL DE BRANCAS. LES COMEDIES DU COMTE DE FORCALQUIER

Revenons maintenant aux comédies de société représentées à l’hôtel dcBrancas, et donnons lu liste générale des acteurs et des actrices en commençant par celles-ci. Nous rencontrons d’abord la comtesse de Rodiefort, qui joue les rôles d’ingénue. Ceux de grande coquette sont remplis par la marquise, depuis duchesse et maréchale de Mirepoix, personne charmante de ligure, d’esprit et de caractère qui a inspiré à Montesquieu des vers enthousiastes, quoique assez médiocres d’exécution. Restée veuve très-jeune du prince de Lixin, tué en duel par Richelieu, remariée par goût au marquis de Mirepoix, irréprochable dans sa conduite privée, elle fut malheureusement entraînée par i 'amour conjugal et, après la mort de son mari, par le

Ai LA COMTESSE DE ROCnEFORT

désir de faire avancer sa famille, à des actions peu honorables qui avaient alors à peu près la môme signification que certaines bassesses politiques d’aujourd’hui, lesquelles sont souvent aussi le résultat d’une application immorale de l’esprit de famille. C’est elle qui, dame du palais de la reine, tendrement aimée de cette princesse, se laissa séduire par l’amitié plus avantageuse de M™® de Pompadour, et conquit ainsi pour son mari la charge de capitaine des gardes. C’est elle enfin qui plus tard, pour se maintenir en crédit, ne craignit pas de descendre jusqu’à courtiser M™® du Darry, méritant ainsi le jugement sévère que porte sur elle son amie ,M"*® du DelTand dans une lettre àWalpole du 21 février 1771. t La pauvre M'"® de Mirepoix joue un rôle pitoyable!... Rien n’est plus digne de compassion. Une grande dame, une très-bonne conduite, beaucoup d’esprit, beaucoup d’agrément, toutes ces choses réunies, ce qui en résulte, c’est... d’être i esclave d'une infâme. »

Il est plus que probable que M™® de Rocheforl désapprouva, quoique moins durement sans doute, l’attitude de M‘"“ de Mirepoix; mais l’affection trèsintime qui les unissait n’en fut point altérée, car nous retrouverons en cheveux gris au Luxembourg les deux amies de jeunesse. Au moment où nous sommes, M“® de Mirepoix est surtout pour nous l’une des plus séduisantes actrices de l’hôtel de Brancas. Après elle vient la comtesse de Forcalquier, qui joue les soubrettes dans les comédies de son mari. Dans une seule

ET SES AHI3

pièce, elle est »*emplacée comme soubrellc par la duchesse de Luxembourg; ce n'est pas celle qui, après avoir eu sous le nom de duchesse de Boufllers une jeunesse scandaleuso, devint dans sa vieillesse, et remariée au maréchal de Luxembourg, la terreur des femmes trop légères et îa protectrice de J. -J. Rousseau. Il s’agit ici de la première femme du maréchal, fille du marquis de Seignelay. « Elle était, dit le président Hénault, d’une figure charmante, dansait admirablement, et jouait la comédie avec beaucoup de feu et d’intelligence, c A cette liste d’actrices de riiélel de Brancas, il faudrait ajouter, d’après le président, JM”® du Deffand; mais nous ne la trouvons point parmi les dames qui jouent dans les six comédies dont nous avons le manuscrit sous les yeux. Elle a probablement figuré dans les pièces que le président composa de son côté pour l’hôtel de Brancas *. Dans la notice sur M"“® du Deffand qui précède sa correspondance avec la duchesse de Choiseul, M. de Sainle- Aulaire parle d’un divertissement inédit, sous forme de comédie, intitulé l’Apothéose de M. de Pont-dc- Feÿ/e, joué le l®*" mars 1741, où figure comme actrice, avec M”®* de Rochefort et de Luxembourg , M“® du Deffand; mais, si celle-ci a joué quelques rôles, nous sommes porté à croire, d’après une lettre du recueil publié en 1809-, qu’elle a peu pratiqué ce genre d’amu-

i. Les comédies du président Hénault ont été publiées sous l’anonyme, en 1770, en un volume avec ce litre : Vièces de Ihédlre in "cri el en prose.

sèment, parce qu’elle n’y réussissait pas. Dans cette lettre, qui n’est pas datée, M. du Cliâtel, le père de M®® de Choiseul, explique à M“*® du DelTand avec beaucoup de compliments pourquoi ses talents d’actrice ne se développeront pas. t Vous ôtes faite, lui dit-il, pour attraper la nature du premier bond : aussi propre qu’elle à créer, vous n’entendez rien à imiter. > — Les acteurs sont un peu plus nombreux. Nommons d’abord le marquis d’Ussé, que nous connaissons déjà, et qui joue les pères nobles. — Les rôles d’amoureux et de petit-maître sont tenus par le duc de Nivernois, alors fort jeune, ensuite par le duc de Duras, le marquis deGontaut, le marquis de Clermont d’Amboise, le ma.'’quis d’.\dhémar et le comte de Forcalquier, qui joue dans une de ses pièces. C’est Duclos qui remplit presque toujours les rôles de valet.

La première comédie, en trois actes, intitulée les Blasés, roule sur un genre de ridicule q’t’on ne s’attendrait pas à rencontrer en France entre 1740 et 1745. Le mot lui-môme n’est pas absolument nouveau, puisqu’il se trouve dans les poésies de Malhurin Régnier; mais il s’y trouve avec un sens cxclusivemenl matériel, tandis qu’il paraîtrait, d’après la comédie de M. de Forcalquier, que ce mot commence seulement alors à être adopté avec la signification d’une maladie morale. Voici le canevas de la pièce. Gèronte-d’Ussé a deux nièces; l’une, l’alnée, Chloé-M“® de Mirepoix, jeune veuve du marquis de Saint-Phar, est engagée depuis longtemps pour un second mariage avec le

jeune seigneur Lindor-Nivernois. Les deux amants ne peuvent se décider ni à se séparer, ni à se marier, parce qu’ils sont tous deux blasés. Géronte, fatigué de leur hésitation, signifie à sa nièce qu’il faut qu’elle épouse Lindor le soir môme, ou qu’elle quille la maison, parce qu’il ne veut plusse charger de sa garde. La sœur cadette de Chloé, Lucette-M"‘® de Uoehefort, qui est loin d’étre blasée, voyant son oncle si pressé de marier sa sœur, se jette dans ses bras et lui déclare qu’elle ne demande pas mieux, quant à elle, que de se marier tout de suite, et elle lui apprend alors à sa grande surprise qu’elle aime passionnément le jeune Mémiscès *, qui l’aime d’une passion égale , et qui est prêta l’épouser. Cette révélation inattendue met en fureur le bonhomme, qui veut bien marier l’alnée de ses nièces, mais nullement la cadette. Il déclare à celle-ci qu’il la mettra au couvent; elle trouve son procédé très-perfide, et elle invoque l’appui de la soubrette Agathe-M'"® de Forcalquier et de Mémi.scès. La lutte s’établit dès lors entre Géronte et les deux couples, dont l’un refuse de so laisser marier par lui, et dont l’autre veut se marier malgré lui. Le contraste entre la liaison engourdie et ennuyée des deux blasés et la tendresse naïve et agitée des deux ingénus donne à cette pièce un agrément qui, s’il était accompagné d’un peu plus d’habileté dans l’intrigue,

1. Ce nom, très-biiarre pour un nom do comédie, a peut-être été choisi pour quelque motif partiailicr à la société de rhôlol de Brancas; le ro'p étail joué par le duc do Duras.

suffirait encore de nos jours à la faire réussir sur un théàlre. Mémiscès a vainement supplié Lindor de venir à son secours, tandis que Lindor non moins vainement cherche h le convertir à ses idées sur le néant du bonheur. Il s’introduit alors déguisé en fille et comme une cousine de la soubrette dans la maison de Géronte, qui, ne le connaissant pas, le charge précisément de garder sa nièce Lucette. La soubrette a obtenu de Chloé qu’elle promettra d’épouser Lindor, tandis que Frontin, valet de Lindor, travaille de son mieux à décider son maître au mariage. Toutefois, Géronte persistant toujours à ne pas vouloir marier Lucette, Agathe se décide à lui avouer la supercherie dont elle s’est rendue complice. Géronte s’indigne, mais les deux couples se présentent devant lui également décidés cette fois à s’épouser, tous implorent le vieillard, qui se laisse fléchir à la condition que les deux mariages s’accompliront simultanément, et la pièce finit sur ce mot de Lindor : « Allons tous souper sous promesse de mariage. » Essayons par quelques citations de donner au moins une idée du ton et du style de cette comédie. Écoutons Frontin-Duclos et Agathe- FokTcalquier nous annoncer la maladie morale de Lindor et de Chloé.

FRONTIX.

Ma chère Agathe, je suis charmé de te trouver pour causer à mon aise avec toi et pour te confier mes peines.

AGATHE

Qu’as-tu Est-ce que tu n’es pas content de ta condition?

FRONTIN

Ah! mon enfant, je mo considérais comme un futur fermier général en entrant chez Lindor, si je devenais le confident du seigneur de la cour le plus singulier et le plus fête; mais quel mécompte! Je trouve un homme jeté dans la misanthropie par l'insensibilité, inquiet, égaré, qui a gardé pour lui les airs, pour moi les fatigues de la bonne fortune, et qui en a abjuré les agréments pour lui et les profits pour moi. 11 fait des impertinences et des folies de sang-froid. Attaché comme un criminel au char du plaisir qui l’évite, le cœur gros de soupirs, il suit la routine d’un état que l’ivresse seule et la gaieté peuvent justifier.

AGATHE

En contant tes malheurs, tu contes mon histoire. Je crus, en m’attachant à la marquise, que j’allais nager dans un torrent d’or et de délices, si j’étais admise à sa familiarité. Dès le premier mois, elle m’abandonne tous ses secrets ; mais que vois-je? Une affaire réglée qui laisse son cœur vide, du déréglement d’imagination sans chaleur, une vanité paresseuse sans aucun revenu pour moi, une tristesse qui va jusqu'au désespoir, et qui est contagieuse au point que j’ai toujours envie de pleurer.

FRONTIN

Mais c’est un mal que nos maîtres se sont donné. Cela est bien indigne à celui qui a été malade le premier,

AGATHE

Vraiment, c’est un mal qui a un nom. Cela s’appelle être bla... bla... blasonné.

FRONTIN

Non , blasé ; car mon maître répète sans cesse dans ses exclamations : « Oui, je suis blasé; cela est bien cruel, je suis blasé! »

Frontin n’est pas moins comique lorsqu’il cherché à guérir son maître de sa maladie. U commence par le rudoyer;

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30 LA COMTESSE DE ROCnEFORT

Oh! monsieur, je ne puis me conleuir; vous ôtes incomprélicnsiblo. Vous rechignez pour épouser une maîtresse que vous aimez, qui vous adore, que toutes les femmes mau- , dissent, que tous les hommes lorgnent et que personne n’a.

LINDOR

Tout le piquant de celte aventure est émoussé, mon pauvre Frontin. J’éprouve d’avance depuis six mois presque tous les dégoûts du mariage. Ma bonne fortune est publique au point qu’on la respecte, et que personne ne daigne plus la traverser.

FRONTIN

Eh! monsieur, le mariage vous procurera peut-être tout le manque de respect que vous pouvez désirer! vous ignorez le pouvoir du sacrement.

Et comme dans la suite de la scène Lindor prononce cette phrase, assez singulière pour l’époque : « Il m’est venu cent fois l’idée de me tuer; j’y aurais succombé, si cela n’étdit pas platement pillé des .\nglais, » Fronlin répond : « Tant mieux que cette idée soit venue; il n’y a plus rien à en craindre, elle a perdu l’attrait de la nouveauté. Vous ne mourrez jamais de cette main (Lui touchant la main.), moD chcr maître. »

Mettons maintenant les deux blasés en présence. Il s’agit de savoir ce qu’ils résoudront au sujet de la sommation matrimoniale qui leur a été faite par l’oncle Géronte. •

LINDOR

J’allais aux pieds de ma souveraine éclaircir ma destinée et le message de M. Géronte.

CHLOÉ

Frontin a dû vous en rendre compte. Eh bien, qu’en pensez-vous?

lINDOR.

Maïs c’est sur cola que j’attends l’ordre de vos sonilments. Vouspouvez bien penser qu’un amant tel que moi se précipitera de premier mouvement dans les moyens les plus bizarres d’être uni à ce qu’il aime. La délicatesse peut-être eu murmure, mais elle serait trop dangereuse à écouter.

CHLOÉ

Il est certain que la manière de mon oncle est un peu prompte, mais votre délicatesse me semblerait un pou déplacée, si je ne trouvais moi-même bien à rélléchir sur le fond de l’affaire.

IINDOR.

Il est donc vrai, madame, qu’il n’y a personne au monde d’assez intrépide pour aborder le mariage d’un pas ferme?

CHLOÉ

Vous êtes sans contredit l’homme de la cour le plus brillant et le plus applaudi ; je vous ai arraché à trente rivales : il semble que je vous ai fixé. Je suis riche, libre, jeune, assez jolie, puisque vous m’aimez; voilà I hymen au service de notre amour. Vous voyez que je sens tout le prix de ma position.

LINDOR

Marquise, serait-ce là le préambule de mon congé ?

CHLOÉ

Qu’osez-vous penser? Non Lindor, j’ai besoin d’un épanchement avec vous. J’imagine que je retrouverai dans une confidence singulière ce que je cherche inulilemeut depuis quelque temps.

^ LINDOR

De grâce expliquez-vous.

CHLOÉ

Je viens de vous détailler tous mes avanl.nges. Voiisl’avouerai-je? Avec tout cela, je ne suis point heureuse. Environnée de tout ce qui compose le bonheur, le bonheur me manque, je le cherche, je l’appelle en vain; j'y renonce, puisque la possession de votre cœur ne me l'a point procuré.

LINDOR

Tout autre que moi, marquise, soupçonnerait de l’arlifice dans un tel discours ; mais une disposition toute pareille à la vôtre me donne la clef de l'énigme. Vous m’enhardissez à un aveu que rien sans cela ne m’aurait arraché. Je le vois, nous sommes affectés de la môme sorte : une conQance mutuelle peut nous soulager. Je ne vis que pour vous, je vous adore ; vous joignez toutes les qualités à tous les charmes. Je devrais défier la gloire et les plaisirs des dieux; cependant, je le confesse, je ne suis point heureux.

CHLOÉ

Rien n’est si singulier que cette sympathie, elle m’était absolument nécessaire pour me faire entendre.

LINDOR

Oh ! je vous entends à merveille. C’est une langueur de l’esprit, c’est un engourdissement de l’ame qui laisse aller la machine à l’exercice de ses fonctions, sans s’en môler, sans y entrer pour rien.

CHLOÉ, TÎrcmeat.

Oui ! cœur desséché, goût flétri 1

Et les deux blasés décident qu’ils resteront au point où ils en sont. — La fin de la scène offre un trait de caractère bien saisi. Lindor demande à Chloé si elle est disposée à s’intéresser au mariage de sa sœur Lucette. Chloé répond : « Ne m’en parlez pas. »

LINDOR

Son mariage ne vous convient donc pas ?

CHLOÉ

Son mariage m’est assez indifférent, quoiqu'elle soit furieusement enfant pour y songer.

LINDOR

Qu’est-ce donc qui vous irrite si fort?

CHLOÉ

Dites-moi, monsieur, est-il rien de si choquant, dans l’état

d’insipidité dont je viens de vous faire l’avcn, que de voir une petite créature aussi animée? Ce sont toujours des désespoirs ou des extases, tous les grands mouvements. Elle vient de m'étaler tous les chagrins qu’elle redoute, les plaisirs qu’elle espère, avec un feu, une éloquence que le sentiment fournit. 11 n’y a rien de si révoltant qu’un pareil spectacle, et certainement je ne la servirai point.

Avec ses airs langoureux , Chloé est une maîtresse femme qui abuse de son ascendant sur son oncle, et le traite avec la plus élégante impertinence. * Oui, mon oncle, lui dit-elle, tous vos principes sont du dernier bourgeois. Une femme comme moi déshonorée parce qu’un homme de sa sorte est amoureux d’elle , qu’on a pénétré qu’elle a du goût pour lui , et que 1e mariage ne s’ensuit point sur-le-champ I »

GÉROXTE.

Apparemment. Et qu’est-ce qui déshonore donc, si ce n’est le soupçon d’un concubinage public?

CHLOÉ

Oh ! mon oncle, vous avez un dictionnaire par trop étrange. Nous ne valons peut-être pas mieux au fond, et certainement nous ne sommes pas plus grands seigneurs que nos pères ; mais il faut convenir que, par la différence des tours et du langage, nous ne paraissons pas être de la môme pâte.

CÉRONTE.

Ma fol, la simplicité, la franchise de nos discours et de nos manières valaient mieux que vos grands airs et vos galimatias ; mais ce n’est point de quoi il est question. Ditesrâoi, s’il vous plaît, est-ce que les règles de l’honneur sont démodées ?

CHLOÉ

Non, mais elle sont différentes pour les différentes con

54 lA COMTESSE DE ROCnEFORT

dilions. Votre honneur est de la place Maubert, mon oncle, et cela me fait de la peine.

A la fin de la pièce , Lucette et Mèmiscès se jettent aux genoux de Géronle et lui parlent avec la candeur de leur caractère et de leur âge. * Ne rejetez pas, monsieur, lui dit Mèmiscès, un fils qui serait si soumis et si tendre. — Il ne nous resterait, dit à son tour Lucette, qu’une seule affaire au monde, mon chei oncle, qui serait de vous adorer et de vous divertir. » Ici intervient la soubrette Agathe, qui ajoute : t Et de vous faire des petits-enfants qui seraient si sages, si sages, si bien morigénés! » Gôronte s’attendrit.

€ Eh! mon oncle, s’écrie Lucette, votre cœur s’ouvrepour nous, laissez-le agir. « Chloé parle à son tour et dit : « Voilà qui est terminé, je connais mon bon oncle. Jeunes amants, abrégeons les lieux communs. Lindor, Userait plaisant que le mariage nous ressuscitât. »

Dans le Père raisonnable, autre comédie en trois actes, l’auteur associe aux nuances piquantes, légères et gracieuses de la pièce précédente une nuance philosophique qui est aussi dans l’esprit du temps. Le père, représenté encore par le marquis d’Ussé, est cette fois un père philosophe d’une naissance distinguée, qui vivait assez pauvre en province lorsqu’il a fait un héritage considérable. Il est venu à Paris avec ses deux fils, et se fait passer pour leur intendant afin de leur laisser toute liberté de se conduire à leur fantaisie. Son fils aîné, le comte de Sancerre-Nivernois, s’est d’abord laissé engager dans un brusque projet de mariage avec

une marquise très-brillante qu’il n’aime pas. C’est son père, son intendant supposé sous le nom de M, de la Montagne, qui a arrangé ce mariage avec l’intendant de la marquise, et celle-ci, un peu piquée de la froideur du comte de Sancerre, a immédiatement accepté le projet des deux intendants, en feignant d’ailleurs la plus grande indifférence pour le comte. Le mariage doit se faire le soir même; mais, au moment de conclure, le comte s’aperçoit que son cœur appartient tout entier à la suivante de la marquise, à Céphise, dont le rôle ingénu et non pas égrillard est ici conlié à M""® de Rochefort. Il croit que Céphise, qui se trouvera à la fin de la pièce appartenir à une grande famille, est de basse condition ; mais cet obstacle ne l’arrête pas, et, comme elle est aussi candide que charmante, il est résolu à l’épouser en rompant son mariage avec la marquise. Quand Céphise lui dit : « Un homme de votre rang ne serait-il pas déshonoré dans le monde en épousant une fille de ma sorte ? » il répond : « En quittant le pays des chimères, on rentre dans les droits de l’humanité. Je vous estimerais assez pour vous proposer notre retraite en province dés que nous serions mariés; mais, si je n’écoutais que mon cœur, loin de céder à ces vains préjugés, je mettrais ma gloire à les braver, et je les aurais bientôt soumis en vous faisant paraître... »

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