‹ La comtesse de Rochefort et ses amisChapitre 5 sur 47 · LE COMTE · texte numérisé non relu

LE COMTE

Ah ! Cépliise, je n’ai plus de ressources contre votre méfiance. La vérité s’appuie-t-elle par des serments? Je ne suis point surpris qu’une femme du beau monde se méprenne entre une passion et une plaisanterie; mais vous que J’adore parce que vous ressemblez si peu à ces femmes ridicules et méprisables, vous qui ne voyez qu’à travers la candeur et la naïveté, l’amour sincère n’a-t-il pas un caractère marqué pour vous? Le mystère d’un cœur simple et tendre est impénétrable à l’œil exercé par rusa<T6 du monde, mais il SC dévoile d’abord aux yeux de l'innocence.

Cependant, par une combinaison un peu forcée, il SC trouve que la marquise a rencontré souvent dans le monde le chevalier de Plaisance, qui est, sans qu’elle s’cn doute, le frère cadet du comte de Sancerre, et dont le caractère joyeux, léger et libertin est l’oppo.sé de celui du comte. Le chevalier, qui ignore de son côté que son frère connaît la marquise, vient la voir chez elle pour la première fois précisément le jour où elle doit se marier. Leur conversation nous semble assez intéressante. Les auteurs de nos jours ont souvent essayé d’imiter le ramage élégant de la galanterie au dix-huitième siècle. On ne sera peut-être pas fâché d'entendre ici ce ramage au naturel avec toute sa vivacité et sans discordance. C’est le marquis d’Adhémar, un des habitués de l’hôtel de Brancas, qui joue le rôle du chevalier, et c’est de Mirepoix qui fait la marquise.

LA MARQUISE

Pardon, monsieur le chevalier, de vous avoir fait attendre.

J’étais à ma toilette, où j’ai été assassinée de toute sorte d’affaires.

LE CnEVALIER.

Vous ne pouvez, madame, avoir qu’une affaire à votre toilette, mais elle est capitale: c’est de bien considérer pendant ce moment-là ce qui fait l’occupation et les délices de l’univers. Tout le reste de la journée vous no pouvez voir voire visage dans voire miroir, et voilà le désavantage singulier que vous avez avec tous ceux qui vous rencontrent.

LA MARQUISE

Réellement, chevalier, vous avez un tour particulier qui me divertit, je suis ravie que vous soyez entré. Savez-vous qu’il y a bien des gens qui, à ma place, auraieul ferme aujourd hui leur porte au public?

LE CHEVALIER

Avez-vous quelque partie mystérieuse?

LA MARQUISE

Oh ! point du tout, mais c’est que je crois que je me marie ce soir.

LE CHEVALIER

Ce soir ! et cela n’est pas su! Voilà le premier mot que j’en entends dire.

LA MARQUISE

Vraiment non, cela n’est point répandu, je n’en savais pas un mot moi-même ce matin; c’est une aventure assez plaisante. Je vous conterai cela quelque jour,

LE CHEVALIER

Expliquez-mol de grâce tout à l’heure une énigme aussi incompréhensible.

LA MARQUISE

Rien n’est plus réel, la noce était pour ce soir; mais, à vous dire la vérité, cela est différé, il est survenu quelques difficultés.

LE CHEVALIER

Ah ! je respire, je vois que c’est une plaisanterie. ;

oS LA COMTESSE DE ROCHEFORT

LA MARQUISE

Non, VOUS dis-jo. Les difficultés ne roulent pas sur le fond do l’aflaire; mon collier ne saurait être monté pour ce soir, jo n’ai point de domino*.

LE CHEVALIER

Et quel est donc l’heureux époux?

LA MARQUISE

Le comte de Sancerro.

LF. CHEVALIER.

Mon frère! qu’entends-jo?

LA MARQUISE

Vous êtes fol, votre frère? et vous ne portez pas seulement le même nom?...

LE CHEVALIER

Je porte celui d’une terre,... mais je n’en reviens point. D oii connaissez-vous mon frère? depuis quand? Est-ce un mariage d’inclination? qui a traité cetto affaire?

LA MARQUISE

Personne. Cela s’est fait on ne sait comment; beaucoup de froideur du coté de votre frère, un peu de répugnance de ma part; au surplus, beaucoup de convenances, à ce qu’on dit.

LE CHEVALIER

Vous, ma belle-sœur! ah! quel titre, divine marquise! il blesse mon cœur autant qu’il ffatte ma vanité.

4. Co mot s’explique par une description assez étrange qu’on nous fait dans la pièce do la manière dont se mariaient les gens du bel air. « On se rasHcnililu le soir tout à l'orditiairo, on fait un excellent souper eu bonne et petite compagnie. On se garde bien de rassembler une sotte i'amillo qu’on ne connaît point. On évite de parler de la platitude qu’on va faire. Après souper, on se rend à une petite église particulière, où toute la France se trouve, hors les parents ; on va do l’église ou bal dans une mascarailo d'invention. Le lendemain, on prend une espèce de congé do son mari en prenant son nom et sa livrée. On court à Versai.les e.xcitur la curiosité cl réveiller rallcnlion sous un nouveau titre. *

ET SES AMIS Ü9

LA MARQUISE

Maïs voilà une déclaration d’amour dans toutes les formes.

LE CHEVALIER

Jamais on n’a joué ce tour-là à un galant homme d’être sa belle-sœur aussi mal à propos.

LA MARQUISE

Vous extra vaguez, chevalier. Je prends mon air imposant, entendez-vous?

LE CHEVALIER

Il est dur, madame, d’avoir à bouleverser tous ses sentiments en une minute.

LA MARQUISE

Il ne faut point tant de remue-ménage, car vous êtes obligé de m’aimer fort tendrement. Vous soupirez; oh! ne prenez pas ce ton-là; gardez votre gaieté, j’en aurai besoin, car votre frère n’a pas été traité en aîné sur cet article.

LE CHEVALIER

C’est-à-dire que vous me chargez des plaisanteries do la noce. En vérité, marquise, vous êtes impitoyable, vous abusez de vos droits.

LA MARQUISE

Finissons ce persiflage. Voulez-vous, mon cher petit beaufrère, que je vous mène à l’Opéra? C’est ma semaine, il faut bien y faire un tour. Vous avez le meilleur goût du monde, nous repasserons chez les marchands , vous verrez mes emplettes. (Eiiopari« à 809 gens. ) Il faudra dire au comte, quand il viendra, les raisons qui me font différer le mariage do quelques jours, et qu’il revienne souper ce soir.

C’est [irêcisémcnt le chevalier qui finit au troisième acte par se marier avec la marquise. Lorsqu’elle apprend que le comte aime et veut épouser sa suivante Céphisc, elle est d’abord indignée, quoique Cépliisesoit reconnue une fille de condition, et, quand le père des deux jeunes gens lui propose le chevalier en

CO tA COMTESSE DE ROCnEFORT

échange, elle répond : t Votre fils cadet à une femme comme moi! > Mais, aussitôt que le père a levé la difficulté en philosophe, c’est-à-dire en déclarant qu’il fait à chacun de ses fils une part égale de scs biens, elle répond i son tour philosophiquement ; « Je me dois la juste vengeance d’accepter vos offres, et je préfère le chevalier , dès qu’il est aussi riche que son frère. »

Nous glisserons sur les deux comédies qui suivent celle-ci. La Vénitienne, qui contient aussi des détails curieux, nous semble un peu embrouillée. La pièce en un acte intitulée les Chevaliers delà Rose-Croix est une farce un peu forcée, mais assez amusante, où l’auteur tourne en ridicule les folies de l’illuminisme, qui conservait encore des adeptes avant que Cagliostro vînt raviver leur ferveur. C’est là que brille Duclos dans le rôle d’un valet qui s’appelle Rémond, parce qu’il descend, dit-il, du grand Raymond Lulle.

La cinquième comédie, le Jaloux de lui-même, est le fruit d’une sorte de rivalité du comte de Forcalquier avec le président Hénault. Tous deux ont traité le mémo sujet avec le même titre , mais d’une manière toute différente. La pièce du président, qui a été publiée, est mieux intriguée que celle du comte de Forcalquier; mais elle est moins originale et elle n’est pas la traduction exacte du litre. Son jaloux est un jaloux ordinaire, et il ne peut être qualifié jaloux de lui-même qu’en ce sens que les incidents propres à le convaincre qu’il est aimé deviennent à ses yeux autant de preuves

ET SES AMIS Cl

de trahison. Ce n’est là qn’un des effets habituels de la jalousie. Le thème du comte de Forcalquier est plus singulier. Un jeune homme, le comte d’Amille, a èlô passionnément aimé par une jeune personne, M"® Deran, à une époque où il portait le nom de Vareil. Pai une suite de circonstances un peu invraisemblables, celle-ci croit que son amant a été tué en duel, elle se retire auprès d’un oncle au fond d’une province et passe cinq ans à le pleurer. Au bout de cinq ans, il reparaît sous un autre nom, et se présente devant elle comme un autre homme, avec l’idée assez cruelle d’éprouver s’il pourrait la rendre infidèle à sa mémoire. Par un hasard peu vraisemblable aussi, M'*® Deran ne le reconnaît pas; mais sa ressemblance avec l’homme qu’elle a aimé fait naître en elle pour lui un mélange de tendresse et d’aversion dont l’expression est souvent très- touchante. Quant à lui, il est également partagé entre la double jalousie qu’il s’inspire à lui-méme, soit quand il s’imagine que son amour sous un nouveau nom fait des progrès dans le cœur de M"® Deran, soit lorsqu’il constate qu’il ne peut pas effacer de son cœur fe souvenir de celui qu’elle croit mort. Quand il sedécide enfin à se faire reconnaître, M“® Deran , ou- ' trée de son procédé, refuse de l’épouser, et le quitte en déclarant qu’elle ne veut plus penser qu’à l’homme loyal qu’elle a aimé autrefois sous le nom de Vareil.

Ces nuances, on le voit, sont un peu subtiles, mais conformes au tour d’esprit des Brancas, et surtout de M. de Forcalquier : aussi cette pièce sans action est

62 lA COMIESSE DE ROCHEFOBT

celle dont le style est peut-être le plus travaillé. L'élément comique, représenté par le valet et la saubrette, y figure à peine, elle est surtout pathétique. Le rôle le plus considérable, celui de M"® Deran, exigeait, poui être bien rendu , un vrai talent. C’est la comtesse de llochefort qui le remplissait, et, comme la pièce a été représentée plusieurs fois à d’assez longs intervalles avec des changements parmi les autres acteurs, nous en concluons qu’elle aimait à jouer ce rôle, et qu’elle le jouait bien.

La dernière pièce qui complète ce théiUre de société est intéressante comme tableau de mœurs. Sous ce titre: le Bel Esprit du temps ou l’Homme du bel air^ l’auteur a refait en prose dans un petit cadre, et en la transformant pour l’appliquer aux ridicules de l’époque où il vivait, la comédie des Femmes savantes. Amalasonthe, femme dcM. Céraste, est une Philaminte du dix-huitième siècle, qui aime aussi les petits vers galants et la physique, qui oblige sa fille Angélique i s’occuper dans la même matinée de traduire de l’anglais, de faire de la musique, de la géométrie et deux logogriphes ; mais ce que M™® Amalasonthe apprécie surtout, c’est l’esprit philosophique. Elle entend par là le dédain de toutes les opinions reçues, combiné avec le bel air, et c’est ce qui fait qu’elle veut absolument donner sa fille à Alcidor, type excellent du genre de fatuité qui la charme. M. Céraste n’ést pas si facile à ellVayer que Chrysale. Il tient tête à sa femme avec un peu plus de courage, et, comme il est plus cal-

ET SES AHIS

culateur queChrysale, il a choisi pour candidat à la main de sa fille un jeune financier, Nicandre, brutal et sot, mais qui est de la Compagnie des Indes et en passe de devenir très-riche. Angélique aussi a fait son choix, c’est un jeune colonel honnête liorame, nommé Clindor, qui ressemble assez au Clilandre de Molière, avec cette différence qu’il a gagné le cœur de M*"® Amalasonlhe en se présentant a elle sous un faux nom, avec l’humble qualité de précepteur, et sans autre prétention que celle d’enseigner à sa fille toutes les sciences. * C’est un hasard unique , dit Amalasonthe, et qui m’était dû, de trouver toutes les connaissances imaginables réunies dans un seul homme. Enseigner à la fois la musique, la géométrie, l’histoire, la physique! Cet universel est né tout exprès pour moi, car il n’est point connu dans Paris, je ne lui sais point d’écolières. » Au dernier moment, Clindor profite de l’aversion égale que chacun des deux autres candidats inspire soit au père soit à la mère pour dévoiler sa condition et faire ratifier par eux le choix de leur fille.

Le personnage le plus original et le mieux réussi de cette comédie, quoiqu’il soit un peu chargé, c’est Alcidor, type de fatuité paradoxale et ironique. Montrons-le dans une scène avec M. Céraste. Son langage, parfois singulièrement audacieux, bien que toujours élégant, offre des nuances qui ne seraient probablement pas acceptées aujourd’hui sur la scène ; mais c’est précisément parce que ce langage n’effarouchait point

lA COMTESSE DE ROCHEFOIIT

le noble auditoire réuni à l’hôtel de Brancas, que nous devons le reproduire. Le duc deNivernois, très-habile acteur, joue ce rôle spirituel et impudent, et, comme toujours, le marquis d’Ussé fait Gérasle, le père d’Angélique. Sur les instances de sa femme, il a consenti ù avoir un entretien avec Alcidor, qui se propose pour épouser sa fille.

CÉRASTE.

II est vrai, monsieur, que j’ai besoin de beaucoup d’éclaircissements avant que de songer à vous donner ma fille.

ALCIDOR.

Je vous croyais au fait, monsieur, des diverses convenances qui ôtent à mes desseins tout vernis dé présomption.

CÉRASTE.

Je connais parfaitement votre naissance; votre bien suffit avec de l’économie. Je vous suppose très-volontiers de la probité, puisque vous n'avez pas prouvé le contraire, et je sais de reste que vous avez de l’esprit.

ALCIDOR.

Eh! monsieur, vous en savez-là, pour un seul mariage, plus qu’il n’en faut pour marier toute une ville. Qui peut donc vous arrêter?

CÉRASTE.

Votre caractère, que j’ignore, votre langage, que je n’entonds pas, votre conduite, qui ne me plaît point.

ALCIDOR.

Comment donc?... Qu’entends-je?... Vous me ravissez... En vérité, monsieur, je n’avais point cette idée-là de vous.

CÉRASTE.

Qu’est-ce à dire?

ALCIDOR.

Je faisais cas de votre vertu, de votre candeur, môme de

ET SES AMIS C5

VOS n 1 ani^^es m^gligces, car tout cela me plaît, cl suffisail pour me rendre votre alliance précieuse.

CÉRASTE.

Eh bien?

ALCIDOR.

Mais je ne vous soupçonnais pas le style épigrammatique. Savez-vous bien que vous m’avez servi là d’une tirade de naïveté aussi fine, aussi piquante que j’en aie jamais entendu?

CÉRASTE.

Je ne croyais pas être aussi plaisant.

ALCIDOR.

Revenons, monsieur, je vais tâcher de vous répondre. Mon caractère est franc, et je vous le prouverai. .Mon âme, tout en dehors, ne craint point le grand jour, je me montre, le parterre sifilo ou applaudit, il a tort ou il a raison, je n’en suis ni humilié ni enorgueilli. Je suis homme, je n’ai présenté qu’un homme, il faut bien qu’il ait les vices et le* vertus de l’humanité.

CÉRASTE.

Je n’aime pas trop cette indifférence pour le jugement da public. Voilà apparemment ce que vous appelez, vous autres, de la philosophie. Que faites-vous donc de la réputation?

ALCIDOR.

Oh ! 1a vieille réputation est une idole brisée parles réaliscutsK Glissons, monsieur, ja vous prie, celte dissertation uous mènerait trop loin; avec un peu de temps, je vous ferai loucher au doigt et à l’œil les nouvelles vérités.

CÉRASTE.

Ah iquel homme! quel homme!

ALCIDOR.

A l’égard de mon langage, qui ne vous est pas clair, cela vient de ce que les inventions des mots, des tours singuliers

4. On aura peul-élre do la peine à croire que ce mot et la phrase entière ont été écrits et prononcés de 1740 à 1743. Rien n’est plus vrai cependant, et nous copions textuellement le manuscrit.

GO

tA COMTESSE DE ROCnEFOllT

partent de moi, ou du moins c’est à moi qu’en arrivent les premières nouvelles. Quand nous serons logés ensemble, vous vous trouverez à la source.

CÉRASTE, à part.

Je consens qu’on m’y noie.

ALCIDOR

Quant à ma conduite, monsieur, je vous supplie de vous expliquer davantage.

CÉRASTE.

Volontiers. Est-il possible qu’un homme de votre nom, à vingt-cinq ans passés, n’ait aucune charge aucun emploi dans le monde que celui de bel esprit, de charmant inutilel Espérez-vous d’entrer à ces titres dans aucune famille honnête et sensée? Quel est le système qui dispense de servit sa patrie par son courage ou par ses talents?

ALCIDOR.

Oh! je vous déclare que vous ne me verrez jamais aucune profession. Ce serait être trop ingrat envers la nature.

CÉRASTE.

Oh ! oh ! qu’est ceci ?

ALCIDOR.

Elle m’a placé dans cet ordre d’hommes au profit de qui les autres agissent. Juges des travaux, ils les apprécient et les récompensent par leur suffrage. Appelé uniquement à éclairer le monde et à faire les délices de la société, je ne me précipiterai point dans les classes subalternes des manœuvres de l’univers... Il y a dans ce que je dis, monsieur, un air d’orgueil qui vous révolte... Oui, je m’en aperçois fort bien, et je n’en suis pas surpris ; mais songez que je m’épanche, que je vous initie aux plus intimes mystères, enfin que je vous donne le dernier mot de la philosophie.

CÉRASTE.

Il est vrai que je songeais, monsieur, dans cet instant, à avertir au plus tôt votre famille.

ALCIDOR.

Oui-da ! Voilà le sort de la raison dans sa première rencontre avec le préjugé 1

GKRASTEy 4 part.

Poussons-lo Jusqu’au bout. Ceci devient curieux. (n.nt.) Mais, monsieur, avec un bien médiocre et en jouissant toute votre vie de cette oisiveté si respectable, quel sera le sort de vos enfants ?

ALCIDOR.

Mes enfants? Eh! je n’en aurai point, je n’en veux point avoir.

CÉRASTE.

Comment, c’est en me demandant d’épouser ma fille que vous me faites cette déclaration !

ALCIDOR.

Il semble que cela implique contradiction. N’est-il pas honteux qu’un homme comme vous ait l’esprit suffoqué de toutes les idées populaires. Comment! n’êtes-vous pas charmé de voir votre tille préservée du risque des couches et de l’embarras de la marmaille qui en résulte?

CÉRASTE.

Voilà un homme incroyable !

ALCIDOR.

Je vous rends grâce, monsieur, pour ma postérité. Au surplus, quand vous déchirerez le voile d'erreurs qui offusque en vous la nature même, celte seule confidence m'assurera dans votre cœur la préférence sur tout riy^al.

CÉRASTE.

Quoi ! un mari et une femme jeunes qui doivent s’aimer vivront ensemble et..? Je n’en dirai pas davantage, vous me feriez lâcher quelque sottise.

ALCIDOR.

Passons à mon bien. Comptez hardiment sur le double de ce que vous m'en présumez,

CÉRASTE.

Est-ce (jiie vous comptez le placer à un denier usuraire? Celte manière est-elle encore de la nouvelle philosophie?

ALCIDOR.

Non; mais j'ai calculé, n’en déplaise aux collatéraux, que

j’ai un bien suffisant pour me conduire décemment et ma gnifiquement jusqu’à la vieillesse la plus impossible en mangeant mon fonds et celui de ma femme avec intelligence et arrangement.

CÉRASTE.

A merveille! Et cette femme, dont absolument vous ne voulez point avoir d’enfants, vous la rendrez d’ailleurs fort heureuse.

ALCIDOR.

Oh ! parfaitement. Je ne me soucie point d’un grand esprit, j’en demande la monnaie à votre fille en bonne humeur, des manières nobles, de l’instinct pour les choses de bon goût, qu’elle sache tenir une table élégante, qu’elle ne soit point contraire à la bonne compagnie, qu’elle ne l’éloigne point; c’est mon affaire, à moi, de l’attirer.

CÉRASTE.

Fort bien!

ALCIDOR.

Au regard de sa conduite, pourvu qu’elle ne soit pas délabrée au point du méchant air pour elle et d’une contenance embarrassante pour moi dans le public, j’en serai plus que content.

CÉRASTE.

Grand merci de votre indulgence!

ALCIDOR.

Dans le courant de la vie, d’elle à moi, des politesses d’occasion, des égards de rencontre, liberté suprême. Entre nous deux, monsieur, souveraine commodité, trois mois sans nous voir, à moins que les affaires ou le plaisir ne nous Joignent.

Nous n’aurons donc pas la même table?

ALCIDOR.

Pardonnez-moi, mais cela ne fait pas qu’on mange ensemble; on ne dîne point; chacun a ses heures, on se fait porter un morceau dans sa chambre. Je vous crois au moins désabusé par l’aimable Amalasonthe des civilités puériles de l’étiquette do père, d’enfant, etc.

CÉRASTE.

J’entends. Oh! çà, monsieur, me voilà sulTisammcnt instruit, vous pouvez aller éclairer le inonde.

Quoique l’hisloire des mœurs du dix-liuilième siècle prouve que le personnage d’Alcidor n’est pas imaginaire, il est certain qu’il est un peu forcé, et qu’il dépasse même un peu la mesure du libertinage d’esprit qu’on tolérait en ce temps-là sur le théâtre. U n’en est que plus curieux, à notre avis, de voir l’élite de la société d’alors s’amuser à huis clos de ces paradoxes impudents; mais il faut reconnaître aussi que M. de Forcalquier ne cherche nullement à nous intéresser à ce personnage : en le faisant parler agréablement, il a soin de lui laisser l’empreinte duri dicule. Il n’en est pas moins vrai que, dans cette pièce, comme dans les autres du même auteur, le persiflage licencieux de l’état conjugal n’est pas rare. Nous aurions même pu citer en ce genre, et dans la bouche d’une ambassadrice, représentée encore par M'"®de.Mirepoix, des propos aussi libres que ceux qu’on vient de lire. Il s’agit d’une scène de la comédie intitulée la rcuitienne, où cette ambassadrice explique à une jeune fille de Venise, représentée par M™® de Rochefort, comment les gens de quali té ‘entendent le mariage en France. Nous devons ajouter que cette même ambassadrice, qui parle si librement, reste irréprochable dans le cours de la pièce à travers les épreuves que lui fait subir la jalousie d’un mari aimé de sa femme sans qu’il s’en doute, et qui de son côté aime sa femme

70 lA COMTESSE DE R0CI1EF0HT

sans vouloir en convenir. Cet amour-propre mal entendu, qui les fait se tromper sur leurs sentiments mutuels, est également dans l’esprit de la comédie française au dix-huitième siècle; mais, quand on étudie cette comédie, soit dans le théâtre de société que nous avçns sous les yeux, soit dans le répertoire du Théâtre- Français, il est difficile de ne pas remarquer que, si le mariage y est souvent persiflé par les petitsmaîtres et les valets, l’intérêt principal porte presque toujours sur un amour honnête couronné par un mariage, et que, si l’adultère y est parfois indiqué en perspective à l’état de possibilité, comme dans la petite pièce de Rochon de Chabannes intitulée Heureusement^ ou bien à l’état de supposition comique, quoique d’assez mauvais goût, mais invraisemblable, comme dans les scènes du cinquième acte du Mariage de Figaro, il n’y est jamais étalé comme de nos jours dans sa réalité la moins équivoque et la plus brutale. C’était, si l’on veut, par bienséance plus que par vertu que les hautes classes d’alors, qui exerçaient sur le théâtre une incontestable influence, n’y admettaient pas volontiers l’adultère en fait, puisque c’était surtout parmi elles qu’à cette époque le lien conjugal était le moins respecté. Toujours est-il que les bienséances théâtrales s’imposaient encore avec assez de sévérité pour que Beaumarchais, dont la pudeur n’avait rien d’excessif, crût devoir déclarer dans sa préface du Mariage de Figaro qu’il se serait considéré comme coupable de mettre Chérubin sur la scène, si

ce perscnnage avait seulement dix-huit ans. Et en effet, lorsque plus tard il entre le premier dans la voie où il devait trouver depuis tant d'imitateurs, âc.ns la voie de la comédie pathétique au moyen de l’adultère et de ses conséquences, l’auteur de la Mère coup'’bl 2 cherche à éviter autant que j)ossihle l’avilissement de la femme en supprimant au moins le complice de sa faute. Vingt ans se sont écoulés depuis la mort de <]liéruhin; la gravité de cette faute d’un moment, atténuée déjà par les circonstances qui en furent l’occasion , l’a été encore davantage par les rinst ans de vertu et de repentir qui l’ont suivie. La pièce à la vérité pèche par d’autres côtés; mais l’uïiique scène d’explication entre le mari jadis outragé et l’épouse coujiable est bien plus délicatement touchée oue les scènes analogues du théâtre contemporain, et cependant, si l’on en croit La Harpe, le public de * 1792 trouva cette scène trop forte.

Le public de nos jours n’a plus les mêmes scrupules : sauf quelques trop rares exceptions où il s’est montré justement sévère, il semble disposé à accepter avec la même facilité toutes les formes sous lesquelles on lui présente l’adultère. Il va jus(iu’à le supporter pratiqué en quelque sorte sous scs yeux. On lui présente une femme mariée qui prétend l’intéresser parce qu’elle .se partage avec chagrin depuis sept ou huit ans entre deux hommes. On lui présente un pauvre petit enfant avec son angélique innocence, compromis et confondu dans cette promiscuité. 11 est bien vrai que.

72 LA COMTESSE DE ROCnEEORT

«i ce spcclacle était offert au public avec les al lu res grossièrement facétieuses qu’il avait dans l’ancienne comédie française du seizième siècle, ou même ‘dans celle des prédécesseurs de Corneille, le public ne le tolérerait pas. On lui doit cette justice, qu’il prend généralement le mariage au sérieux et qu’il aime qu’on lui en parle sérieusement, même quand on le lui peint défiguré et profané; c’est donc par un genre de comédie où domine de plus en plus l’élément pathétique, par un emploi habile de la phraséologie sentimentale et des combinaisons romanesques qu’on nous fait supporter des dissonances morales poussées parfois jusqu’à la discordance la plus aiguë. Il s’agit presque toujours de personnes, qui ont une belle âme, qui souffrent, qui pleurent, qui se proclament très-coupables, et qui se résignent à vivre dans des situations ou qui emploient des moyens incompatibles avec le sentiment le plus élémentaire de délicatesse et de dignité.

La même recherche d’effets nouveaux par l’abus do la dissonance qui a produit certaine musique dont Rossini disait : « Si c’était de la musique, elle serait bien mauvaise, » a fait naître les deux thèmes favoris de la comédie contemporaine, — la réhabilitation de la fille perdue et la dégradation attendrissante de la femme mariée. Le premier de ces deux thèmes commence pourtant à passer de mode. Nous pensons que le seccmd ne tardera pas à s’user également. Au point de vue de l’art, il est stérile, parce qu’il ne se prête qu’à un très-petit nombre de combinaisons tolé-

râbles sur un théâtre, et, au point de vue moral, il est presque toujours répugnant pour quiconque supporte difficilement d’être ému par des scènes dégradantes et des caractères avilis. Cette répugnance, qui n’atteint pas encore la foule, finira par se communiquer à elle. Ce qui est certain, c’est que, si nous voulions résumer ici avec précision quelques-unes des situations les plus scabreuses de certaines comédies de notre temps, ce résumé dépasserait de beaucoup en indécence les saillies les plus impertinentes du fat Alcidor. Nous ne prétendons pas d’ailleurs exagérer la valeur des comédies du comte de Forcalquier. Moralement, elles en ont peu, mais elles n’ont pas non plus une signification directement contraire à la morale. Quoique le dénoùmcpt y soit toujours plus édifiant que le dialogue il est visible qu’elles ne tendent guère qu’à divertir les spectateurs et les acteurs eux-mêmes. Sous le rapport dramatique, il est manifeste aussi qu’elles sont faibles de contexture. L’auteur n’a pas pris le temps de les disposer de manière à former un ensemble d’effets bien gradués. Ce sont des traits de mœurs et de caractère qn’il a saisis au vol dans le milieu où il vivait et arrangés rapidement en scènes plus ou moins détachées; mais il nous paraît impossible de méconnaître que son style se distingue par une certaine vivacité incisive et une élégance originale marquée du double cachet de l’époque et de l’homme.

Nous avons dit que nous ne parlerions pas des autres

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ouvrages inédits de M. de Forcalquier, quoique ces romans ou nouvelles ne soient pas à dédaigner, ne seraitce que par l’originalité toujours un peu subtile ne la donnée qui en fait 1e fond. Four ne citer qu’un er.empie, voici le sujet d’une nouvelh composée par lui et intitulée : Histoire du mariape de madame Dorset ecritt par elle-même. Il s’agit d’un -r jeune perscnne élevée dans sa famille avec deux jeunes gens, ses cousins, l’un du cété paternel, l’autre du cMé maternel. Tous deux aevier.nent également amoureux d’elle, et elle les aime éga- Jement tous dïux sans pouvoir parvenir, quand il lui. faut choisir un époux, à se décider pour l’un ou pour l’autre, retenue surtout par l’idée du désespoir que soij choix causera à celui qui sera excin. J)ans soi embarras, elle prend le parti de confier l’état de son cœur à un tiers, gdant homme, le duc de Dorset, qui ta recherche aussi en mariage, et elle se déclare prête à l’épouser si sa confidence ne l’arrête pas. Loin de l’arrêter, cette confidence le pénètre au contraire d’admiration pour sa loyauté. Il exige non-seulement que la jeune fille s’explique devant lui avec ses deux cousins, mais que, même après son mariage avec lui, elle ne cesse pas de les voir, c’est ce qui arrive, et sans qu’il en résulte aucun inconvénient, et l’auteur, pour répondre aux objections d’invraisemblance, met dans la bouche de l'héroïne cette phrase qui en elle-même n’est pas dénuée d’exactitude. « Le désavantage d’un récit vrai^ dit-clle, c’est de croiser, sans égards, le vraisemblable.

Nous ne nous arrêterons qu’un instant sur ce drame historique de Charles VII que nous avons mentionné plus haut. Il y a là une grande variété de faits et de figures qui, présentés exactement quant au fond, annoncent une élude sérieuse de l’époque. Mais ce que nous appelons aujourd’hui la couleur locale manque à peu près totalement, et ce qui donne sa date à l’ouvrage, ce qui en fait le trait le plus curieux, c’est la manière dont l’auteur conçoit et dessine le personnage de Jeanne d’Ârc. Un contemporain, un cor- •respondant de Voltaire, ne pouvait guère admettre comme Schiller le oaraclère surnaturel du rôle de Jeanne d’Arc, mais un E>rancas ne pouvait pas non plus manquer de respect à l’héroïne de Domrémy. Il a donc imaginé de la peindre sincère, dans l’idée qu’elle a de sa mission divine, quoiqu’un peu trop élégante dans son langage; mais, en môme temps, il a soin de nous faire expliquer par Dunois qu’ello est., à son insu, l’instrument d’unt fraude patriotique organisée par lui et quelques autres chefs qui se sont entendus avec Baudriccurt pour le choix • d’une fille robuste, courageuse, d’une imagination ardente et crédule, à laquelle on a "ménagé des visions, des ojjparitions, des voix cachées qui lui ont semblé surnaturelles et qui lui ont dicté ce qu’elle avait à dire et à faire. »

Tf

LA SOCIÉTK BO LUXEMBOÜRO. — M™» DE ROCHEFORT ET LE MARQUIS DE MIRABEAU. — UNE DISCUiSlOM MÉTAPHY* eiQUE. — UNE RÉCEPTION A l’aOADÉMIE.

La mort du comte de Forcalquier, en 1753, termine la première période de la vie de sa sœur, M™® de Rochefort. En très-peu d’années, elle avait successivement perdu sa mère, son père et ce frère aîné auquel elle était tendrement dévouée. Un autre de ses frères et ses trois sœurs avaient cessé d’exister à une époque antérieure. 11 ne lui restait plus que son second frère, devenu le marquis de Brancas, qui avait fait un riche mariage, mais avec lequel elle ne vivait pas, et qui d’ailleurs n’avait pas maintenu les réunions de l’iiôtcl de Brancas. Sa fortune était modeste, celle de son père consistant principalement dans le produit de ses places, lequel s’élevait, d’après le duc de Luynes, à soixante- .seize mille livres par an ; elle possédait cependant après la mort du maréchal, outre une pension de

LA COMTESSE DE HOCnEFORT ET SES AMIS 77

quatre mille livres obtenue du roi, des ressources personnelles un peu plus grandes que ne le ferait supposer une phrase déjà citée du président Ilénault. Celui-ci estimait la fortune des autres relativement à la sienne, qui était énorme, et, quoique nous retrouvions M“* de Rochefort établie au Luxembourg avec deux chevaux, deux voitures et un train de maison qui indique une certaine aisance, l’opulent président ne voit guère dans celte aisance que de la pauvreté.

de Rochefort n’aurait pas pu en effet donner des soupers aussi somptueux que ceux de l’auteur de l’Abrégé chronologique, mais l’attrait de ses qualités suffisait amplement pour maintenir et accroître le nombre de ses amis, Aux affections anciennes qui lui restent toujours fidèles, nous verrons donc s’ajouter des affections nouvelles. C’est elle qui sera maintenant le personnage principal du tableau. Jusqu’ici, nous ne la connaissons que parle témoignage d’autrui. Nous allons la connaître par elle-même dans une série de lettres où elle se peint et où elle peint ceux qui l’entourent avec une grâce et une vivacité de jeunesse indépendantes de l'àge et de la maladie (car elle était souvent malade), et qui prouvent qu’elle appartenait à celle catégorie d’étres privilégiés chez lesquels le cœur et l’esprit dominent tout le reste et ne vieillissent jamais.

Disons d’abord un mol du personnage original qui nous a conservé ces lettres inédites de M"“ de Rochefort et auquel elles sont le plus souvent adressées : c’est

*Z8 IA COMTESSE DE ROCnEFORT

le marquis de Mirabeau, le père du fameux orateur. Il ne connut M”® de Rochefort qu’en 1754, après la période brillante des réceptions et des représentations de l’hôtel Brancas. Le duc de Nivernois avec lequel il était lié dès leur première jeunesse à tous deux, l’introduisit dans le salon de son amie. Le charme extrême de cette personne d’un esprit si animée si naturel et si fin, d’un caractère si loyal, si affectueux, si doux, si résigné ûans les souffrances*, agit d’autant plus puissamment sur l'auteur de ri wu des Hommes qu’il était lui-même fort peu endurant de sa nature et, de plus, marié à une femme très-propre à lui faire sentir le prix et la difficulté de la patience. Ses amis, suivant lui, l’appelaient madame Xantippe. Aussi est-il intarissable dans son admiration pour la sérénité de M™ de Roebefort. « Au milieu de votre vivacité, lui écrit-il, je ne connais personne si patiente que vous... Vous m’avez, je vous jure, plus que tout autre persuadé de la vérité de mon grand principe moral, qui est que, pour travailler à son propj e bonheur ici-bas, il faut sans cesse cultiver la sensibilité et déraciner l’amour propre. Alors, ce n’est point notre propre mal qui nous occupe, c’est le bien d’autrui.» Nous ne voulons pas rechercher ici jusqu’à quel point le marquis de Mirabeau a pratiqué pour lui-

1. Son élat habiluel de maladie se prolongea neuf ou dix ans. EIlo t’explique d'une manière assez délicate et assez élégante pour que nous lui empruntions ses expressions. « Je suis, écrit-elle en 1762, (à quarante-six ans), un peu impatiente d’avoir tant do peine à parvenir à la perfection de mon âge. »

J3T SES AUI S

même et lïens ses rapports avec les s'ens ce grand principe moral dont l’énonciation dans sa boi.che fera peut-être sourire plus d’un lecteur, habitué à ne voir en lui que le tyran de sa famille. C’est dans un autre liavril plus étendu que nous nous proposons de réviser, pièces en main et avec l’impartiabilité la plus absolue, ce long et difficile procès entre le marquis, sa iemme, l’uno de ses trois filles et s^'n fils aîné, procès que la renemmée de l’éloquent tribun de la Constituante a fait trop complètement perdre à son père.

Quand les torts de chacun auront été mis au grand jour, peut-être sera-t-il démontré que le marquis de Mirabeau fut d’autant plus mal habile de recourir à l’odieux moyen des lettres de cachet pour éviter le scandale, qu’il ne fit qu’aggraver ce scandale on l’ajournant et que, pour avoir trop longtemps refusé de confier aux tribunaux et à l’opinion publique sa cause qui en elle-même était bonne, il rendit les tribunaux et l’opinion sévères pour lui Jusqu’à l’iniquité.

Nous ne voulons pas non plus entreprendre ici l’analyse détaillée des complications qui se rencontrent dans le caractère et dans l’esprit du marquis de Mirabeau. Les éléments les plus contraires se combinent dans son organisation morale et intellectuelle : un égoïsme très-accentué se concilie en lui avec un besoin d’affections, limité, il est vrai, à un très-petit nombre de personnes, mais très-vif, et avec une préoccupation des intérêts généraux et de l’avenir de l’humanité poussée jusqu’à la monomanie. Doué d’une

.'ipliludc de diplomate à flatter, même à outrance, ceux qui peuvent servir ou nuire, il se compromet sans cesse par des boutades à la manière d’Alceste ou des inconvenances de campagnard maladroit. A la liertè hautaine et à quelques-uns des préjugés d’un baron féodal, il associe le plus sincèrement du monde les idées ou les rêves d’un philanthrope démocrate à moitié socialiste. Le goût qu’il inspire à M'"' de Rochefort tient sans doute en partie à l’agrément qu’il lui procure d’un contraste marqué avec le plus cher de ses amis, c’est-à-dire avec le duc deNivernois. Autant celui-ci est élégant et posé de ton, de langage et de manières, aimable et gracieux avec dignité, attentif à ne blesser personne, sachant sans effort apparent plaire à tout le monde, tel en un mot que le peint lord Chesterfield quand il le recommande à son fils comme le modèle accompli de l’homme de bonne compagnie*, autant le marquis de Mirabeau est inégal et imprévu, tour à tour impétueux ou glacial dans sou langage et ses attitudes, disant et écrivant tout ce qui lui passe par la tête, se reconnaissant lui-même le plus grand gesticulateur qui fût jamais,* Depuis les fameux géants de don Quichotte, je n’ai guère, dit-il, trouvé d’émulos en ce genre d’expression. » Avec cela, assez bonhomme pour ne point s’offenser si l’on se moque dosa faconde, inépuisable quand il est en veine, et de

1. On verra plus loin qu’il y a bien aussi quelques nuances moins brillantes h ajouter à ce portrait en quelque sorte omcicl du duc do Nivernois.

ses idées, souvent plus bizarres que lucides. C’est ainsi qu’il rappelle naïvement à de Rochefort ce mot d’un jeune homme qui ne laissa pas, écrit-il, de l’étonner : f M. de Mirabeau dit sans doute de belles choses; mais, quant à moi, il mécervelle. » C’est donc d’abord par l’excentricité de son esprit et de son caractère que le marquis de Mirabeau a intéressé M“° de Rochefort; mais, à mesure qu’elle l’a mieux connu, qu’elle a pu apprécier ce qu’il y avait de bon en lui, qu’elle est entrée dans la confidence de ses cruelles tribulations domestiques, de ses continuels embarras d’argent, qui ne provenaient pas tous de son fait, de ce qu’elle appelle * les épines qui composent le fagot de sa vie », elle a conçu pour lui un attachement d’autant plus sincère qu’il s’y mêle une nuance de compassion.

Leur correspondance présente exactement cette gradation que nous venons d’indiquer. Elle est un commerce d’idées avant de devenir un échange de sentiments très-affectueux et de détails personnels. Elle débute môme d’une façon assez sévère, car il s’agit d’abord entre les deux correspondants non-seulement de politique et de morale, mais même de métaphysique. Le marquis de Mirabeau, qui croit faire un grand compliment à la comtesse de Rochefort, lui écrit dans un langage toujours un peu singulier : « J’ai souvent dit que je n’avais vu que vous de femme qui enjambât sur mes idées avec tant de célérité et marquant le point si haut que j’étais aussi étonné de l’éten-

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due de l’idée que de la netteté de l’expression, t M“* de Rochcfort ne se contente pas d’enjamber avec célérité sur les idées du marquis, elle sait les éclaircir et les rectifier. Le marquis avouant lui-môme qu’il est un embrouillé métaphysicien, on trouvera naturel que nous passions rapidement sur sa métaphysique et que nous nous arrêtions à celle de M”' de Rochefort, qui est plus agréable et plus précise. Voici la lettre qui va fournir au marquis un prétexte pour entraîner son amie sur le terrain des abstractions. C’est un simple billet, qui est évidemment la continuation d’un entretien sur la politique. La date peut nous aider à en comprendre le sens, il est du 15 mars 1757. L’état des affaires publiques est alors déplorable, nous sommes engagés dans cette guerre de sept ans qui doit finir par l’humiliant traité de 17G3; le duc de Nivernois, envoyé trop tard comme ambassadeur extraordinaire auprès du roi de Prusse, n’a pu l’empêcher de se joindre à l’Angleterre. Les deux hommes les plus capables du ministère, MM. d’Argenson et de Machault, viennent d’être expulsés par M“® de Pompadour et remplacés par deux nullités; nous n’avons à opposer à l’ennemi que des généraux de ruelle, comme Richelieu et Soubise. Le parlement est exilé, nos finances sont dans le plus grand désordre. En un mot, nous avons entrepris, comme disait l’abbé, bientôt cardinal de Remis, de faire la guerre sur terre et sur mer sans argent sans généraux et sans vaisseaux. Il est probable que le marquis de Mirabeau sera parti de cette situation pour

se livrer dans le salon de de Rochefort h quelquesunes des boutades pessimistes qui lui étaient familières ; il aura proposé devant M. de Nivernais de rompre en visière au genre humain et de se retirer en bonne compagnie dans une solitude.

« 15 mars 1757,

» Oui, certainement j’aurais le courage, lui écrit M"*® de Rochefort, si j’en avais les moyens, de réaliser voire château en Espagne ; mais je l’entreprendrais peut-être à ma confusion, car je ne sais si les gens de qui celte manière de vivre favoriserait le plus le goût auraient la force de renoncer aux habitudes qui les ennuient, et surtout de braver l’allure générale. On ne sait pas ce que c’est dans ce pays-ci que d’être heureux à sa manière. Que de réflexions philosophiques nous pourrions faire sur ce beau texte ! Vous avez bien raison de rendre grâces à Dieu de n’être pas ministre. Les remarques que vous avez faites hier no m’ont point échappé, je vous assure. Elles sont bien propres à guérir de la maladie qui s’appelle ambition, dont vous prétendez jadis avoir été attaqué. Aujourd’hui, je la trouve aussi honteuse que dangereuse. »

Le marquis de Mirabeau, qui aima toujours à barbouiller du papier, s’empare d’une phrase de cette lettre pour en faire le texte d’une longue dissertation dont nous donnons seulement le début.

« On ne sait, dites-vous, madame, dans ce pays-ci, ce que c’est que d’être heureux à sa manière. Belle et forte pensée, et synonyme, selon moi, à celle dé dire qu’il y a peu de caractères. Celui à qui il manque une volonté décidée s’en fait une de pièces rapportées. Notre terre est un medium de tous les climats qu’on appelle température, de tous les sols qu’on nomme fertilité, de toutes les mœurs qu’on dit politesse, de tous les goûts qu'on qualifia flexibilité, et con-

séquemment de tous les néants qui constituent notre légèreté. C’est peut-être de là que vient ce penchant qui fait que tout le nicnde est soldat dans notre nation : il est si commode d’obéir quand on ne sait que vouloir. Il ne faut pas s’y tromper, je n’entends pas par volonté celle des passions, dont les câmes faibles sont plus susceptibles que les autres, mais celle du caractère, qui a une assiette fixe et permanente. Prenez-y garde, madame, ce ne sont chez nous que les plus petits hommes, et souvent les plus méprisables, qui possèdent cet attribut, qui sait à la longue se faire sa place à travers les talents et les vertus, et souvent à leur préjudice. On doit à Duclos cette distinction fine de l’esprit et du caractère; elle est vraie et frappante, tout le monde l’a adoptée, et mille gens se cherchent un caractère qu’ils ne se trouveront point. C’est un attribut qui tient le milieu entre nos facultés sensitives et nos propriétés animales. Il en impose presque toujours aux premières en faveur des dernières. Je le crois peu compatible avec le bon cœur, et je crois que les anges seuls peuvent allier la vertu avec un caractère entièrement décidé. »

Le marquis, on le voit, est disposé à parler du caractère en homme qui n’a pas su utiliser le sien. Il est incontestable, comme il le dit, que ce sont souvent les plus petits hommes et les plus méprisables qui, à force de souplesse ou de ténacité impudente, l’emportent sur les talents et les vertus ; mais il ne s’ensuit pas qu’on ne puisse avoir un caractère qu’à -la condition d’être un égoïste à idée fixe, résolu d’atteindre à tout prix et par tous les moyens ce qui fait l’objet de son désir. La devise des sto’ïciens prouve suffisamment que l’abstention peut être un signe d’énergie morale aussi bien que l’action. C'est précisément l’ambition renlrée et déçue du marquis qui le porte à restreindre

ET SES AHIS 8T>

au sens le plus fâcheux el le plus étroit la signification du mot « caractère », et c’est M™® de Rochefort, plus désintéressée dans le débat, qui va fort justement f rendre à cette expression toute son étendue.

« Vous définissez très-bien le caractère, répond-elle, c’est une qualité, ce n’est point une vertu; mais je n’entends pas bien pourquoi vous croyez le caractère peu compatible avec un bon cœur, car l’idée que je me forme du caractère est la persistance dans son sentiment sans aucune opiniâtreté réfléchie, ce qui me paraît bien plus appartenir à une âme sensible qu’à une âme froide. Les dernières ne font que des gens systématiques, ce qui me parait un caractère fâcheux : ce sont des têtes dures et non pas des âmes fermes. Enfin tout caractère donné par la nature me paraît fondé sur le sentiment. Approfondissez mon idée, vous trouverez mille bonnes raisons à m’en rendre, ce qui me sera fort commode et fort agréable, car je me trouverai, ainsique l’autre jour dans la conversation, le mérite d'avoir tout dit, tout pensé, tout prévu. Adieu, mon maitre, ma paresse doit à votre esprit une reconnaissance passée, présente et future... »

Un métaphysicien galant se serait empressé de changer d’avis; mais le marquis de Mirabeau est un métaphysicien entêté. Il commence cependant par définir le caractère mieux encore que la première fois, en disant que < c’est une certaine décision de la volonté, une disposition fi.ve et constante qui ne part ni de l’âme, ni du coeur, ni de l’esprit, mais qui les assujettit tous. » Seulement, il tire de sa définition toute sorte de conséquences forcées et arbitraires pour prouver que le caractère n’est compatible ni avec l’originalité ni avec la bonté. Comme dans un passage de sa rô-

|)onse M®° de Rochefort lui avait décoché un argument ad hominem enlui disant : * Votre originalité bien reconnue n’est-elle pas la preuve que vous avez un caractère? » il se voit réduit d’après sa théorie à opter entre la qualité d’homme sensible et original, à laquelle il tient beaucoup, ouïe titre d’homme sans caractère, et il n’hésite pas.

«... Quoique ce ne soit assurément point par amourpropre que je combats le caractère, je dois, madame, à vos bontés pour moi l’aveu que je suis l’homme du monde qui en a le moins. Sachez que le dernier qui parle a toujours raison avec moi, qu’on me dit sans cesse, chez moi, que je suis trop sot aussi, que les valets disent: « Ohl monsieur est si bon! » ma femme enfin : « C’est un bonhomme et rien de plus. » Voilà ma confession. Je suis à cet egard sans contredit dans le cas de M. trop peu; mais je vous prie de me dire comment vous imaginez qu’une volonté absolue et bien décidée subsiste avec toutes les sensibilités d’un bon cüîur, se concilie avec tous les devoirs qu’il nous rappelle, avec toutes les contrariétés qu’il nous fait éprouver. On va d'affection au plus sensible, de fait au plus pressé, de facilité au plus présent, d’idée au plus distant, on se met en quatre, et que devient le caractère au milieu de tout cela? Une pauvre petite singularité bien marquée, bien contredite, bien célébrée, cl que de dépit on jette plus de la moitié du temps par-dessus les moulins. »

Quoique M””' de Mirabeau ne connût pas encore par expérience à cette époque le penchant de son mari à résoudre les difficultés conjugales au moyen des lettres de cachet, nous doutons qu’elle eût acquiescé aux paroles que celui-ci lui attribue. Ce qui est certain, c’est que M"*“ de Rochefort, qui ne le croit pas mé-

chant, mais qui sait qu’il ronge son frein, ne se tient pas pour battue, et lui riposte par une lettre que nous croyons devoir citer tout entière, parce que celle inèlaphysique de belle dame nous paraît Irès-joliracnt tournée. Si M. Cousin vivait encore, lui qui dédaignait un peu trop les femmes du dix-huitième siècle, peut-être reconnaîtrait-il en de Rochefort une personne aussi digne de ses hommages que si elle était contemporaine de Descartes.

La comtesse de Rochefort au marquis de Mirabeau.

« 21 mars 1157.

» Je maintiens, moi, que vous avez un caractère, et j’en tire ma preuve de ce que vous me dites pour me prouver que vous n’en avez point. Vous ne sentiriez pas les contraintes et les contrariétés, si vous étiez facile. Vous vous y soumettez parce que vous êtes bon, et votre soimiission vous fait croire que vous êtes souple, tandis quelle m’apprend seulement que vous n’étes pas heureux. Votre définition du caractère est bonne, et très-bonne, et si bonne que vous ne l’auriez pas trouvée, si vous n’en aviez en vous le modèle. Vous dites après qu’il n’est point inventif. Ce n’est pas son affaire; le caractère n’est pas le génie. Vous en concluez qu’il est imitateur, et il ne saurait l'être, puisqu’il est notre manière d’être particulière. Vous en donnez pour raison qu’il est décidé par dos sensations ou des préjugés, et je no conçois pas bien ce que vous entendez par là. Il no vient de rien, il domine sur tout, c’est-.à-diro sur nos sentiments et nos pensées. H est le directeur de notre âme, ou plutôt il en est le tyran, car c'est en lui que consiste sa force; ainsi c’est lui qui donne de la permanence à nos sentiments et de la ténacité à nos idées. Quand il est poussé à l’extrême, il fait des hommes inflexibles ; quand il manque totalement, toutes les autres qualités de l’àme deviennent inutiles. Voilà

pourquoi la faiblesse est ce qui rend le plus méprisable. On peut jusqu’à un certain point modifier, discipliner le caractère , mais il ne peut être inspiré. Cet instinct ou ce ressort de l'àme dépend de notre organisation; mais je persiste à dire qu’il ne se trouve que dans les âmes sensibles, car plus le sentiment sera fort et profond, plus il sera durable, et par conséquent plus il donnera à notre volonté cette décision fixe et constante que vous convenez vous-même qui constitue le caractère. Vous me direz peut-être que la réflexion seule peut donner beaucoup de suite à notre volonté ; je crois, moi, qu’elle nous fera voir seulement qu’il serait bon d'en avoir; mais je doute fort qu’elle en donne une inébranlable. Il y aurait bien des choses à dire sur tout cela, je le sens et je l’entrevois ; mais ,1e caractère de paresse qui domine en moi m’entraîne, et me décide à finir ma lettre. »

En écrivant une aussi jolie lettre, M""' de Rocheforl pouvait espérer sans présomption que l’adversaire allait SC rendre et que le débat était clos. Il n’en est rien, elle est tombée de Cbarybde en Scylla; à peine a-t-elle résolu un problème que le terrible marquis lui en soumet un autre. Non-seulement il ne renonce pas à lui démontrer par toute sorte d’exemples, parRichelieu, le roi de Prusse, Sixte-Quint, Wallenstein, Barberousse, que tout homme qui a du caractère n’a point de sensibilité; mais il ajoute : * Vous prétendez que j’ai un caractère, je vous le passe. C’est un don que vous me faites, il ne s’agit que de remercier; mais avant il faut que vous me disiez quel est ce caractère, et si ce n’est pas un sol caractère. »

Le marquis en parle à son aise, M"“' de Rochefort trouve avec raison que la tâche n’est pas facile. Toutefois, comme il est convenu que le marquis est son

malfre et qu’il doit lui apprendre à penser, elle clierche à éluder la difficulté par ce billet gracieux et essentiellement féminin.

La même au même.

« Il faudra bien que vous vous contentiez de ma présence pour aujourd’hui, car véritablement je n’ai pas le temps de vous écrire. Et savez-vous qu’il en faudrait beaucoup pour répondre à votre lettre, sans compter que je n’en suis pas capable? Vous tournez et retournez les questions, vous creusez les idées, et moi, qui ne pense que par instinct, ce que je ne saisis pas d’abord, je no le trouve jamais. Si j’ai un caractère et si vous le connaissez, vous voyez que ce que je vous dis là est très-vrai; mais je vous soupçonne d’être peu avancé sur la connaissance que vous avez de moi, puisque vous en êtes à me demander mon opinion sur vous. Je no vous la dirai pas, pour exercer votre pénétration, ou pour punir votre ingratitude. »

Le marquis ne se paye pas de celte défaite. * Comme de ma nature je suis très-pointilleux, lui écrit-il, moitié en riant, moitié sérieusement, je vous avertis, madame, que l’accès décidé de paresse qui vous a pris sur cette proposition est très-désobligeant pour moi. » L’aimable écolière cherche encore à détourner cette idée fixe de son maître, laquelle prouve au moins que, contre son avis, il a un caractère, elle proteste qu’elle est malade. Le marquis insistant toujours, elle s’exécute enfin, et voici le portrait qu’elle lui présente à lui-même. Ceux qui ne prennent pas « l’ami des hommes » au sérieux seront d’avis que le portrait est fantastique; il n’est qu’incomplet, W”* de Roche-

flO LA COMTESSE DE BOCHEFORT

fort ne dit pas tout ce qu’elle pense sur le marquis de Mirabeau; mais les nuances qu’elle discerne dans son caractère y sont bien réellement, quoique mêlées à plusieurs autres très-différentes.

La même au même

« 2ô mars l’757.

» Vous me demandez d’assigner positivement le genre de caractère que je vous reconnais. Il me semble que c’est le caractère de chevalerie qui domine en vous. Du temps des Bayard, vous auriez redressé les torts l’epée à la main, et, dans le siècle de la philosophie, le mémo penchant vous a fait prendre la plume. Je n’ai point encore lu votre livre ‘ ; mais je suis persuadée que vous y protégez la veuve et l’orphelin, et que vous y combattez tous les ennemis de votre patrie, c’e.st-à-diro tous les abus, tous les préjugés. Vous vivez dans votre hôtel à Paris comme au bon vieux temps on vivait dans son château. Vous y exercez l’hospitalité, vous vous y occupez de vos affaires domestiques, et vous ne faites do sorties que pour rendre des services et non pas des devoirs frivoles. Enfin, mon cher maître, vous êtes gothique et le serez toujours. Voilà mon opinion sur vous. Quant à la question que vous voulez toujours creuser, qui est do savoir d’où vient le caractère, elle est trop profonde pour moi, je l’abandonne. Tout ce que je puis faire, c’est de le distinguer quand il est tout venu, et de ne pas le confondre avec tel ou tel autre. Je ne suis pas absolument impropre à cela, soit instinct, soit discernement, mais je ne m’en demande pas davantage. »

Le marquis est trop sincère pour ne pas reconnaîtra que cette esquisse ne le représente que bien incomplètement. Il rit du bout des lèvres de ce trait pour tant bien exact : « Vous êtes gothique, » et, puisque de Rochefort n’a pas encore lu l’Ami des Hommes,

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