‹ La comtesse de Salisbury (volume 2)Chapitre 2 sur 5 · II · texte numérisé non relu

II

38 U COMTESSE DE BlU^nRY.

-r Et i^ur la foi de cette trêve, vous êtes tranquille?

— Vous le voyez. Non-seuieDoieat m)us sommes tranquilleç , mais encore le plus souvent nous sommes en fête. Notre bon peuple frâmçais est ua grand enfant qu'il faut amuser jusqu'à ce qu'il se batte,

— Mais, monseigneur, vous ave^ là- bas des prison nierç comme le roi Edouard en ^yait ici.

-— Je me le rappelle , messire : ce sont le sire de Clis* j^on , le sire Godefroy de Harcourt et le sire Hervey de Léon, trois braves capitaines dont l'um m'est déjà rendu, puisque je l'ai échangé contre le duc de Stanfort. Et celui-là est messire Olivier de Clisson,

— Oh! monseigneur, la France est malheureuse depuis quelque temps, car ceux-là même qui devraient la défendre l'abandonnent

— Je ne comprends pas, fit le roi en se levant.

— Je disais, monseigneur, que le roi Edouard a rendu la liberté à Qlivier de Clisson eh échange du duc de Stanfort, et qu'il l'a refusée à Hervey de Léon.

— C'est vr^.

— Savez-vous , monseigneur , d'où vient cette préférence du roi d'Angleterre pour l'un de vos sujets?

— Je l'ignore.

— C'est qu'il y a eu à cet échange une condition que vous ne connaissez pas, monseigneur, que messire Olivier de Clisson a acceptée , et qui met à cette heure le royaume de France en un des plus grands périls qu'il ait jamais courus.

Philippe VI pâlit.

— Et c'est vous, comte, dit-il, vous, un des fidèles sujets du roi Edouard, qui venez m'avertir du danger; vous qui avez quitté l'Angleterre pour venir m'annoncer celle nouvelle, en échange , dites-vous , de la douce captivité que je vous ai faite. Depuis quand les sujets loyaux d'un

14 CQÏITESSE PE SAUSBURÏ* 39

roi viennent-ils si gracieusement prévenir les rois iBB&emis de^ 4f^^i^3 qu'ils qourept?

— pépiais, reprit le comte d'une voix grave, depuis que pendant leur .absence le^ ro|s déshonorent les siijets loyaux qifi combattaient pour eux.

Philippe fixa ses regards sur le comte, car malgré Taccent de la voix de Salisbury, il craignait une trahison.

— Vous dites donc, reprit le roi, qu'il y avait à la déliyrance d'Olivier de Clisson une condition secrète.

— Connue d'Ohvier seul et du roi d'Angleterre.

— Et cette condition ?

— • Est tout simplement une trahisoif , monseigiieur.

— Une trahison !

— Oui.

— C'est impossible. Olivier 4e Clisson est un br^ve capitaine.

— Je le sais , monseigneur, puisque je l'ai eu à combattre devant Rennes. Mais Olivia de Clisson est un traître, puisque j'en ai les preuves, et ces preuves, les voici.

Et en disant cela , Salisbury montrait au roi Philippe les sceaux d'Olivier de Clisson et de Godefroy de Harcourt.

Philippe lut les engagemens des deux prisonniers, et, regardant Salisbury, il lui dit d'une voix tremblante :

— Ainsi, à la fin de la trèvia> la France était ouverte à votre roi par ces traités.

— Oui, monseigneur.

— Ah I Edouard III est un homnjie habile. Ainsi, continu a Philippe, mes meilleurs chevaliers m'abandonnent et me trahissent , Olivier de Clisson, Godefroy de Harcourt , Laval , Jean de Montaub^ , Alain de Quedillac, Guillaume , Jean et Olivier des Brieux, Denis du Plessis, Jean Mallart, Jean de Senidavi, Denis de Callac, Henry de Maleslroit. Ah I je me vengerai cruellement. Savez-vous bien ce que v.qus avez fait là, comte?

— Ouï, monseigneur.

— Vous avez détruit ma confiance la plus chère,

— Edouard a brisé mes espérances les plus saintes,

— Vous ferez couler le plus noble sang de France.

— Que m'importe , monseigneur, pourvu que je sois vengé !

— Et d'où vient qu'à votre tour vous abandonnez votre roi.

— Je vous l'aï déjà dit , monseigneur, cela vient de ce que mon roi m'a lâchement volé mon bien le plus cher, l'honneur de mon nom , le sang de mon cœur, l'espoir unique de ma vie. Oh ! monseigneur, punissez et répandez le sang , faites dresser des échafauds , inventez des tortures; mais si haut que monte votre vengeance, elle ne sera jamais au niveau de ma douleur et de ma haine*

— Et qu'allez-vous faire ?

— Le sais-je, monseigneur ; que voulez-vous que fasse un homme dont le cœur est brisé?

-^ Restez quelque temps en France, comte, et vous verrez comment le roi punit la trahison.

— Maintenant , monseigneiir, dit Salisbury, il ne me reste plus qu'à vous demander la permission de me retirer, en vous priant de me rendre ces parchemins.

— Vous les rendre, et pourquoi?

— Parce que, monseigneur, cette dénonciation, excusable aujourd'hui en raison de ce que j'ai souffert, ne le serait peut-être pas pour l'avenir.

— Je vous jure , comte, dit le roi, que nul ne saura que j'ai ces papiers , que nul ne saura que vous me les avez remis , et que je frapperai en prenant sur moi seul la responsabilité de la punition. Mais laissez-moi ces preuves, car, vous parti, le crime de ces hommes est si affreux que j'en douterais et que je n'oserais peut-être plus punir, si je ne l'avais toujours devant les yeux.

U COMTESSE DE SAUSBURl . 41

— C'est bien, monseigneur, fit le comte, je garde votre parole.

— Adieu , messire , et n'oubliez jamais l'hospitalité de la maison de France.

Salisbury se retira.

La nuit était noire. Il quitta le Louvre qui découpait sur le ciel la silhouette sombre de sa tour, où veillaient çà et là quelques lumières.

— Maintenant, dit-il en franchissant Tenceinte du palais, je suis sûr, roi Edouard d'Angleterre, que tu n'accompliras pas ton vœu.

Et il disparut dans les ombres de la nuit.

Le lendemain même le roi fit publier que des fêtes auraient lieu dans le commencement du mqis de janvier

En effet, pour le quinzième jour de ce mois, un tournoi fut annoncé dans lequel devaient jouter tous les nobles chevaliers du royaume, et auquel le roi Philippe VI luimême devait prendre part.

En conséquence , des hérauts furent envoyés dans les provinces voisines , lesquels étaient chargés de requérir leseombattans.

De grands préparatifs se firent sans que nul pût deviner quel sanglant dénoûment ils devaient avoir.

Deux ou trois jours avant le tournoi , le roi fit appeler le prévôt do Paris.

— Tous ceux dont je vous ai remis la liste sont^ils à Paris ? demanda-t-il.

42 LÀ COMTESSE DE SALlSBGbT»

— Ouï, monseigneur.

— Messire Olivier de aisson î

— Est arrivé ce matin.

— Et messire Godefroy de Harcourt T

-* Est le seul qui ne soit pas venu à Paris.

— Se douterait-il de quelque chose ? murmura le foi en se promenant à grands pas dans la chambre, liais en tous cas, sa femme est ici ?

— Oui, monseigneur.

— Qhl mon frère d'Artois, il paraît que vous n*êteè p^s le seul traître de notre royaume , et voilà que vos alliés se montrent. Mais, Dieu aidant, je vous anéantirai ioiis, dussé-je pour cela raser vos châteaux jusqu'au sol , et faire pendre jusqu'à vos derniers rejetons.

— Monseigneur n'a pas d'autres ordres à me donner? demanda le prévôt.

— Non, allez.

Trois jours après Paris était en rumeur.

Le soleil s'était levé plus radieux qu'on n'eût osé l'espérer, comme si le ciel eût voulu protéger la fête qui devait avoir lieu.

Dès le matin, comme à la fête que le roi Philippe le Bel avait donnée à Edouard II et à Isabéau, lors de leur voyage en France , les rues de Paris furent encourtinées, c'est-à-dire que les maisons étaient tendues de rideaux. Des processions eurent lieu, qui se composaient dès boiirgeois et de tous les corps de métiers , les uns à pied , les autres à cheval, accompagnés d'instrumens qui faisaient grand tapage.

Puis venaient des ménestrels et des l)âlàdins de toutes sortes , vêtus de costumes bariolés , et s'accooipàghant d'une musique de trompes et de tambourins.

Le roi et sa suite regardaient toute cette chevauchée se dirigeant à grands cris vers rîié de tilotre-Dame.

Puis venaient encore les chevaliers du tournoi , ibiis

montés sur dés chevaux magnifiquement caparaçonnés, et vêtas de leurs plus riches armures , chacun accômpagné de son écujer, qui déployait au vent la bannière de son maître sur laquelle se lisait quelque iloble légende.

Puis enfin le peuple, avecles mêmes cris qu'il retrouvé toujours traque fois qu'on lui donne une fêté nouvelle.

Le soir il y eut feâiins et spectacles, et le lendemain à midi devait Coinmericer, à Tâbbaye Saint-Getmain-des- Prés, le tournoi pour lequel tant de ehevaliers â'étaieiît inscrits.

Ce tournoi avait été retardé d'un Jour par ordte du foi, qui voulait èanâ doute attehdre vingt-quatre heures de plus dans l'espérance que Godefroy de Harcourt arrivëtalît, mais, malgré ce sursis, Godefroy n'arriva pas.

A inîdi donc on entrait en lice.

Noùâ retrouvons à ce tournoi Eustache de tUbeaainoni, avec qui nous avons déjà fait fcoiinaissance, et tjue ûdùâ tëvërronà ènborè reparaître dafas le courant de celte histoire.

Ce jour-là il fit tnerveille, et agîtes plusieurs passes qui lui firent grand hotlheut , le roi l'appela et le fit asseofif à fcôlé du vieux toi dft Bohême , Jean de Luxemibourg, qui, quoiqu'aveugle, avait voulu assister à cette scène, et flbiit le cœur tfëàsaillait de joie chaque fois qu'uii beau coup était donné et qu'au milieu des applaudissemens on lui en faisait le rédt.

Quant à Philippe , il était pftlé. Utie ^tande inquiétude ^ l'agitait, et il paraissait atteildreimt}atieniliient uneëhosé qui n'arrivait pas assez vite.

Enfin, un chevalier armé de toutes pièces parut dânS la licei él le roi le reconnût sans doute, taf sà figure &'illumina à la fois d'un rayon de haine et de joie.

Ce chevalier, qui li'était àtltre <Ju'Olivlër de Clissôn, alla frapper de sa lancé l'écu d'un chevaliét, et revint prendre sa position h l'autre bout dû camp; mais, ati ilio-

44 U COMTESSE DE SAUSBURY.

ment où il allait mettre sa lance en arrêt, quatre hommes s'avancèrent accompagnés du prévôt de Paris, qui lui dit:

— Messire Olivier de Clîsson, au nom du roi, je vous arrête comme traître et allié du roi d'Angleterre, et nous déclarons pareillement traîtres le sire de Laval , Jean de Montauban , Alain de Quedillac , Guillaume *de Brieux, Jean et Olivier ses frères , Denis du Plessis, Jean Mallart, Jean de Senidavi, Denis de Callac, ici présens, et Godefroy de Harcourt , qui n'est pas en notre royaume , les sommant de nous remettre leurs épées.

Tous les yeux se fixèrent sur la loge du roi , mais Philippe était déjà parti.

Une grande constematiou se répandit dans toute cette foule. Les chevaliers que nous venons de nommer remirent leurs épées, et une compagnie de la prévôté les conduisit au Ghâtelet, qui se referma sur eux.

Le peuple se retira en silence, tout étourdi encore de la scène qui venait de se passer sous ses yeux.

Pendant ce temps, Henri de Malestroit, ancien maître des requêtes de- Thôtel de Philippe de Valois , accusé de trahison, avait été arrêté et emprisonné comme les au* très.

A compter de ce jouTi Philippe parut plus tranquille et plus joyeux.

Il n'y eut ni procès, ni jugement, ni preuves. Ces accusés furent condamnés à mort. Ils savaient qu'ils le méri-« talent, c'était llout ce qu'il fallait.

Quant au peuple, on n'avait pas de raisons à lui don< ner. Il était libre d'assister à l'exécution dont on lui donnait le spectacle en échange de la fête du tournoi qu'il n'avait pas vue.

A la nouvelle de cette arrestation, l'évêque de Paris réclama Henry de Malestroit , comme clerc et comme relevant uniquement de la justice papale. Henry de Maies-

iroit fut donc élargi , mais sa punition , pour être plus lente, ne devait pas être moins terrible.

Les exécutions furent fixées au 29 novembre 1343.

Jusque-là on n'avait pu obtenir aucun aveu de la part de ceux qui avaient été arrêtés.

Le 28 au soir, Philippe VI lui-môme descendit dans le cachot d'Olivier de Clisson, qui crut presque à une grflce en voyant le roi le visiter.

Olivier voulut nier d'abord , mais Philippe lui montra la lettre revêtue de son sceau, par laquelle il s'engageait au roi d'Angleterre, lui et ses compagnons.

Olivier baissa la tête et ne répondit rien. Le roi retourna au Louvre, et le lendemain , à onze heures du matin, les prisonniers furent transférés du Châtelet aux Halles , au milieu d'une populace immense , accourue sur leurs pas.

L'échafaud était dressé aux Halles de Paris.

Le roi avait voulu assister à ce spectacle, et, derrière une fenêtre, la seule qui fût fermée sur toute la place, se tenait l'ombre royale, qui gardait les yeux ardenunent fixés sur l'échafaud.

Au moment de mourir, Olivier de Glisson avoua publiquement son crime , disant qu'ayant de paraître devant Dieu il voulait gagner sa clémence par cet aveu.

Quatorze têtes tombèrent encore ce jour-là, comme si Philippe eût voulu entourer le trône d'un fossé de sang pour le rendre inattaquable.

Quand la justice du roi fut accomplie, chacun, épouvanté de la scène dont il venait d'être témoin, regagna lentement sa demeure. Un homme était mêlé à ceux ^ qu'avait attirés ce spectacle, et lorsqu'il fut fini , il s'é- ■ loigna comme tout le mende. Seulement, au lieu de rentrer dans le sein de la ville , il franchit l'enceinte de Pa- ' ris, et, à une centaine de pas des murs , il trouva uh écuyer qui l'attendait avec deux chevaux. Il en prit un,

46 lA fcÔ^iTfeëSE DE SALÎSBURt.

récuyerprîlraùtre, et tous deux è^ôlbignStëût rapidement.

Cet hbmmé était le vicOiiitb dé Sàlièbait^ qiii n'avait t)liis Héii à tôlr h Pdtiâ.

Cependant cette première êiécution n'avait pas encore àssôuti Philiîipëi; à qUi» oh se le rappelle , Tévêque avait itrtalchë linë victime.

Dès qu'il avait été forcé de rendre Henry de Malestroit, le toi avait écrit au pape , lui racontant le crime dont le clerc s'était rendu coupablCj et lui demandant la permission, sinon de le punir par la peine de mort, du moins de le flétrir par un châtiment quelconque.

Nous avons vu que le pape était un des sùjetâ lé^ plus soumis du roi de France, il envoya donc Ji Philippe Tautorisation que celui-ci lui demandait, et le roi s'em^résâà de faire arrêter Henry àe Malestreit.

Il tint sa parole et ne iç condamna pSè k mort.

Il fut seulement dégradé, ei côfaimé tette tiùrlitîoîi ne paraissait pas suffisante, Philippe le fit élever stii tiiiè échelle, où il fut lapidé par là popiilace. ^

— Voxpopulî, wx Beîy dit le soir Philippe tl qtiàûd ôh vint lui annoncer la tnort de Heni-y de Mëlèstroit;

ta nouvelle de la mort 3ë Clisson et des àuttes chevaliers ne tarda pasàarrivet en Aii^letelrre, et le Wi tedouard en fut si cdùtiDUfcé , qu'il s'écria aussitôt qu'il vengerait cruellement la ihott dé teuï tjui s'étaient ailles à lui, et puisque tel avait été le bon plaisir du roi de ii'tance , sod bdii plaisir, à lui \ était de rompre la trêve

Puis il fit apfaëler le tiomte Derby, auquel il fit part de ce qui venait d'airrivër, et de la résolution qu'il venait de prendre de faire subif à tiervey de Léon le sort que Philippe avait fait stibir aux chevaliers bretons et norihands.

— Slre^ Itii dit \t c«imte^ vous allez à jamais ternir y0-

Ire gloire par eette mort. Laissez votre voisin de Fraaee être déloyal, mais ne lo soyez pas, et, au lieu de mettre à mort Hervey de Léon parce qu'il est resté fidèle à son TOii rendez-lui au contraire la liberté , moyennai^t une faible rançon, afin qu'il puisse proclamer partout ht justice et la générosité du roi d'Angleterre.

^ Vous avez raison, mon cousin, dit lo roi en tendant sa main au comte, et il faudrait toujours que les rois, dans leurs momens de colère, eussent un homme comme

I vous auprès d'eux.

I -— Rompre la trêve , c'est justice , répondit Derby en

s'inclioant; faites la guerre, c'est votre droit, et s'il vous faut de braves et loyaux chevaliers, sire , vous savez sur qui vous pouvez compter.

— Oui, je sais ee que vous voulez dire, comte. Aussi jetterai-je en France une armée telle que Philippe se repentira éternellement de la mort de ces braves chevaliers, dont Dieu veuille avoir l'âme I Une dernière fois, merci de votre conseil, mon cousin.

Alors le roi ordonna qu'on lui amenât Hervey de Léon, ei, quand celui-ci fut arrivé, il lui dit :

— Ah 1 messire Hervey, mon adversaire Philippe de Valois a fait mourir lâchement d© braves chevaliers , ce dont la nouvelle m'a causé grand'peine. Aussi voulais-je faire de vous comme il a fait d'eux , car vous êtes un de ceux qui m'eut le plus ilui en Bretagne; mais j'aime loieux que mon honneur domine ma colère ,/ et je vous laisserai partir pour rannon légère. Remerciez de cette grâce le comte Derby, aux conseils duquel vous la devez.

Les deux chevaliers s'inclinèrent l'un devant l'autre, et messire Hervey reprit :

— Cher sire , si vous avez quelque chose à me commander , dites-le , et tout ce que je pourrai faire loyalement pour vous, je le ferai.

•^ Ëh bien I reprit le roi, je sais, messire, que vous êtes

un des plus riches chevaliers de Bretagne y et je pourrais par conséquent vo.us demander trente ou quarante mille écus que vous me donneriez ; mais, je vous le répète, une rançon légère me suffira , à la condition ou'à votre arrivée en France veus irez trouver mon adversaire Philippe, et lui direz, de par moi, qu'en faisant mourir tant de braves chevaliers , il a rompu la trêve conclue , qu'en conséquence je le défie et lui déclare de nouveau la guerre. Moyennant ce message accompli , votre rançon, messire, ne sera que de dix mille écus, que vous enverrez à Bruges trois mois après que vous aurez repassé la mer.

— Monseigneur, dit alors messire Hervey do Léon, pénétré de reconnaissance à cette g¥âce du roi, je ferai ainsi que vous le désirez, et puisse Dieu vous rendre un jour la courtoisie que vous me faites aujourd'hui!

Hervey de Léon ne demeura pas longtemps après en Angleterre; il arriva promptement à Hennebon, où il s'embarqua pour Harfleur. Mais le mauvais temps le prit, et il fut si malade qu'il faillit en mourir.

Cependant il arriva à Paris, oti il put accomplir le message que lui avait confié Edouard IIL

Pendant ce temps, les hostilités avaient continué en ~ Bretagne. Robert d'Artois, que nous avons laissé à Hennebon, avait pris la cité de Rennes, d'où s'étaient enfuis Hervey de Léon et Olivier de Clisson, et où ils furent pris à un secoQd assaut.

Nous avons vu ce qui était résulté de celte capture, mais les aflaires de France n'avaient pas empêché les af-

U COMTESSE DE SAUSBURY. 49

faires de la comtesse de Montfort et de Charles de Blois de se coatinuer.

Edouard III avait donc assiégé la ville de Dinan, pendant que Salisbury retournait au château de Wark et apprenait son déshonneur de la bouche môme d'Alix.

Edouard avait vu tout de suite que la ville était prenable, car elle n'était fermée que de palissades.

En conséquence, il fit monter ses archers dans des nacelles et les fit approcher de la ville, à une portée de flèche, d'où ils assaillirent ceux qui défendaient les palissades, si adroitement qu'à peine s'ils osaient se montrer.

En même temps d'autres nacelles se détachaient de celles des archers. Celles-là portaient des hommes armés de grandes cognées tranchantes et protégés par les flèches des archers, qui passaient sur leurs têtes et les couvraient conmie un toit de fer ; ils se mirent à entamer ôes palissades, et cela si rapidement, qu'en 4in espace trâ court ils en abattirent un grand pan et entrèrent dans la ville.

« Quiconque voulut y entrer y entra, dit Froissard, et quand ceux de la ville vhrent déborder chez eux les Anglais comme une marée de mort, ils s'enfuirent en désordre vers le marché, laissant aux mains des assiégeans messire Pierre Portebœuf qui était i leur capitaine. »

Cependant cette première victoire devait être suivie d'un échec. Après la prise de Dinan, Edouard, satisfait de la capture qu'il y avait faite, car la ville était fort riche, s'en alla sans même y laisser de garnison , et il s'achemina du côté de Rennes, ville devant laquelle il s'établit.

Or, il y avait en mer pendant ce temps-là, entre la Bretagne et l'Angleterre, des vaisseaux que commandait messire Louis d'Espagne , messire Charles Aimant , messire Othon Dorée, vaisseaux chargés de Génois et d'Espagnols, lesquels cauw^nt de grands dommages aux Anglais cha-

80 i A COilTESSE DE SALÎSfiURY.

que fëisi ij^l isétii-c! t<?lièiietit chercher dët provisions devant Rennes.

Ilâ jîrôlitèreiit dotic d*ùii mom«nt eh le vaisseau dti roi, qui était à raiicrè près dé Renhes, était assez mal gardé pour râltâqùer. Ilà tuèrent utie grande partie dé l'équipage, et ëusséiit sans doute iùé le reste, si ceux qui étaient devant la ville h'étaiëtit teiius au isecoiitis du vaisseau anglais , ce cfùi n'emoëché pas ihëàsire Ldiiis d'Espëgné et ses compagnons d'emmetiér qudtre iiefs atiglaises chargées de provisions. ï*our être sûrs qu'bti hë les leur reprendrait pas, ils eii détritisirent trol^ et n'en feai-dèrént qii'une chargée dé leur butin.

Ce fut à partir de ce moment qu'Edouard fit rëstëf ilhë partie de sa flotte au port du Havre, et ràùlrè àu port dH Hennebon.

• Cependant le siège se continuait devant Vannes, devant Nantes et devant Rennes sans que l'oii entendît parler dé Charles de Rlois.

C'est alors que le due de Normandie fit une chevauchée en Bretagne pour le secourir. Il quitta la ville d'Angers avec trente-quatre mille hommes commandés par le siro de Motitmorency et le sire de Saint-Venant. Puis venaient le duc de Normandie, le comte d'Alençon, son oncle, et le comte de Blois, son cousin. Ilysvait encore les plus nobles noms de France , le duc de Bourbon, le comte de Ponthieu, le comte de Boulogne ^ le comte de Vendôme, le comte de Dampmartin, le sire de Craon, le sire de Coutjf le sire de Sully, le sire de Piennes, le sire de Roge et autres barons et chevaliers de Normandie, d'Auvergne, de Berry, d'Anjou , du Maine , du Poitou et do 1^ Saintonge^ en si grand nombre qu'on ne les pourrait tous nommer.

Ces nouvelles arrivèrent auï seigneurs anglais qui assiégeaient Nantes. Ils en informèrent aussitôt Edouard»

LÀ COMTESSE DE SAUSBURr. 51

Itii ttiikiit demander ce qnlis devaient Mre et s'il fallait qu'ils se retirassent où qu'ils l'attendissent.

Quàiid le roi 4' Angleterre apprit ce Recours qui arrivait à Charles de Blois»< il devint tout rêveut, se dëinëndant s'il ne ferait pas mieux de qiilttér le siège de vannes et dé Rétines et de se porter ftveé toutes ses fdrttes h celui de Nantes.

Alors il demanda conseil à ses chevaliers, ôt il fut résolu qtie comme il ëtait assez près de Nantes pdùr y aller dès que besoin serait, il continuerait à rester devailt Vannes. En consé4uence, Ceux ctui étaient dev&at Nantes furent rat)pleiés et reportés sur Vannes.

Le duc dé Normandie s'inàialîà dbhC à Nantes avec toute sa troupe; oii dû moins avec une partie de àa troupe, car elle était si nombreuse qu'elle li'èût pu tenir tout entière dans là ville.

Pendant que le duc de Norîiiàndie était & Nantes^ les Anglais en profitèrent pour assiéger Rennes.

Ce fut iih des plus bëaiii assauts qiii se soient donnés dans toute cette campaghe* car il dura tout Im jour, et 11 ^ avait h Rennes de bons chevalier^ et écuyers de Bretagne, tels que lé baron d'Ancenis, le bartn du Tout, messire Jean de Malestroit, Yvain Charruel et Bertrand Du- ^ësclid.

Voyant cela^ le dtic de Nottriaiidie partit de Nantes avec toute soi! diméb; et s'en Vint dbtàtit Vannes afin d'y reiiibbtitrer pluà tôt seS ennemis.

Les Fi*£ltiçais se logèrent datls la campagne, faisant ciretiser un fosSé autour de leur céiiip pour protéger les tentes qu'ils avftiteilt établies. Alors commencèrent des escarthduchës entiré ceiix d'Edouard et ceux du duc de Normandie, car les Anglais venaient attaquer les Français, et tourne!* autour de le\ir camp Comme un essaim ë'abeilles àiitodir dé la tuché.

V(>yatit bêla i lé toi d'Aiigl«terre fit dire à ceux qui te-

naient le siège de Rennes de le venir rejoindre afin qu'il fût plus fort. Il attendait surtout le comte de Salisbury, auquel îl avait envoyé , au château de Wark, l'ordre de le venir retrouver.

Les diux armées anglaise et française étaient fort belles, car deux rois les commandaient. En effet, Philippe lui-même était venu en Bretagne, et voiei comment Edouard l'apprit.

Un matin , un héraut envoyé de Tannée française se présenta à la tente du roi.

, — Sire, dit-il à Edouard , je viens de la part de mon maître, le roi de France, vous dire qu'il vient d'arriver au camp du duc de Normandie, et que, lassé de ces hostilités sans fin, il vous défie à un combat singulier, afin que Dieu mette un terme à ces guerres inutiles.

— Répondez à votre maître, dit Edouard , que je lui sais gré de Phonneur qu'il me fait, mais que ce que le chevalier eût accepté, le roi le refuse. Trop de grandes destinées reposent dans mes mains pour que je les abandonne aux chances d'un combat singulier.

Et en disant cela, le roi d'Angleterre remit au héraut une bague d'un grand prix, pour qu'il la gardât en souvenir de sa mission.

Les escarmouches continuèrent, mais un peu plus sanglantes qu'auparavant. Robert d'Artois , qui s'était réuni au roi d'Angleterre, n'était pas de ceux qui combattaient le moins. Chaque jour, avec quelques autres vaillans chevaliers comme lui , il trouvait moyen de faire quelque belle entreprise qu'il racontait après au roi , et qui lui valait grande estime de la part d'Edouard.

— Je ne puis rester en repos, disait-il au roi , quand je vois des gens de cet ingrat pays de France , et mon cœur n'est satisfait que lorsque j'en ai tué quelques-uns.

Mais il arriva qu'un jour Robert d'Artois, qui n'était accompagné que de quelques chevaliers, tomba dans une

U COMTESSE DE SAUSBQRY. 53

embuscade, et que lui et sa petite troupe se trouvèrem aussitôt entourés d'ennemis.

Us se défendirent vaillamment, mais les Français étaient en nombre, le cheval de Robert fut tué, et le comte blessé mortellement. Les Anglais, qui voyaient de loin ce qui se passait, vinrent à leur secours, mais trop tard, et rapportèrent au camp d'Edouard Robert, vivant encore, mais perdant son sang par trois ou quatre larges blessures, tant à la tête qu'à la poitrine et au bras.

Quand Edouard eut appris cette nouvelle , il se rendit aussitôt auprès du comte , qu'il trouva gisant sur son lit sous sa tente, et qui lui dit en lui tendant la main :

— Noble sire, je vais mourir bientôt, et sans avoir pu accomplir le vœu que j'ai fdit de me venger moi-même, mais je remets ma vengeance entre vos mains, et vous prie en mourant de ne faire grâce ni merci au roi de France qui m'a fi injustement dépouillé.

— Mais peut-être ne mourrez-vous pas de cette fois, fit Edouard, et pourrez-vous accomplir votre vœu.

— Hélas I hélas I fit le comte , Dieu sait que je ne regrette la vie que parce qu'en la quittant j'abandonne le service du gracieux roi qui m'a reçu et protégé , mais je sais que je n'aurai plus longue vie maintenant, et que je n'ai autre chose à faire qu'à recommander mon âme à celui qui à son tour va me recevoir en son royaume éternel.

Et le roi Edouard ne pouvait retenir ses larmes et ses plaintes devant la mort de ce vaillant chevalier qu'il aimait fort.

Le comte sentant qu'il s'affaibhssait de plus en plus, prît une dernière fois la main du roi, et la portant à ses lèvres, il lui dit :

— Sire, souvenez-vous de la promesse que vous avez faite à celui qui va mourir.

— Je jure , fit le roi, de venger par tous les moyens le

dbihitiaéè que le roi Phiiippé vous a fait , comte, et votre mort, qui me navre à ce point que je donnerais tout ce qu'il pourrait souhaiter à qui vous rendrait la vie, tant je TOUS ai eti estime et amitié.

— Merci, sire , murmura le comte d'une voix affaiblie, et je mourrai complètement satisfait si mon corps reposé en votre pays qui me fut si hospitalier.

— tl sera fait ainsi que voiis le voulei.

Le comte, comme s'il h'eût attendu que cett© demiBfe promesse Jjout mourir, entra en agonie et ttépassa peu de temps après.

Edouatd renouvela sut 1© cadavre le serment qu'il avait fait ati moutant , et nous verrons t)luà tard coiHinent il l'accbmpllt

Lé corps du c©nlté M transporté à Lohdreè, et M enterré à Saiiit-Paul i oh le roi lui fit faite dèâ obsèqùeâ comme il en eût fait à son âls.

Lès deui arméeà étaient toujours en présence et attendant un moment favoi*àble pour s'attaquer, lotsque l'évoque de Preneste; Pierre des Pf es, et Etienne Aubert, évôqtie de Cletinont, ariirèrént devant Rennes , envoyés par Clément TI , qui occupait alors le trône pontifical. Ces deux évoques allaient de l'iine à l'autre armée pour les accorder, mais elles ne voiilaieiît entendre à rien. Edouard, que là mort dé Robert d'Artois venait d'irriter èiicore davantage, ne voulait pas accorder de trêve , quelles que fassent les conditions. Il disait qu'il ne s'en iMit que vainqiieut ou vaincu.

Les choses en étaient là quand revint le messdfeèi* qu'Edouard avait elatôyé chercher le cointë de Salisbury;

Dès son arrivée, il vint treuver le roi.

— J'ai rempli votre message , monseigiiètlt, îùl flit-îl,

— Et le comte ? demanda le roi.

— Le comté n'ett pas auehftteau de Wàrk*

LA COMTESSE DÉ ÔÀLlSBtlltY. 5^

— feiflili est-il?

— Nul ne le sait, sire. Il est Tenu un jour, et darià la même journée il est i-epartî seul et saliis dire iii oh 11 allait, ni s'il reyieiidrait.

A eettè nouvelle, Edouard devina un malheur.

—Et la comtesse, fît-il, Tavez-vous vue i

— t^ôn, iiionseîgheur. Toiit ce que j'ai pii appreiidre, c'est que la comtesse avait sans doute perdu un parent qiil iiii était bien cher^ car elle iie sortait pas de s6n oratoire et menait un grand deuil.

— t'est bien, fit le toi.

et 11 à'éidigiià pensif,

Viti

k partir de ce montent, Edouard fut plus accessible aux propositions dé trêve que liii firent tes deux évëques, car il avait hâte de revenir en Angleterre et d'approfondir les causes dû départ mystérieux dé Salisbùry et dii grand deuil de la comtesse.

En conséquence , il fut convenu que les deux armée se retireraient, et que dès ambassadeiirs seraient èhvoyés par les deux roià , le 1§ janvier de Tannée suivante, a Mâlestroit, oîi le ttaité serait iconclu.

Là Francb chargea de betlé missidii Eudes, duc de BoUi'gdghe, et Wéitè, dùb de iëilrbbii.

L'Âilgletërte bohfla ses pduvoU*é&llé]iri cdtlltë de Lancastre et à truillaùnle dé Bdhuii.

Qiiaiit à Edouard , il rëVihl à tï)lidrës, tet ce ftlt alors, qu'il apprit Texécutiondes Seigneurs bretons et notmands. Cette eiéctiticlti tblnëidàit st pàirfôitènient avec le dét)art

de Salisbury, qu'il ne douta plus qu'il n'eût été trahi par le comte.

La position était grave pour Edouard.

Robert d'Artois venait de mourir, Salisbury l'abandonnait, la Bretagne et la Normandie, sur lesquelles il avait tant compté, lui étaient fermées par la mort de leurs chevaliers et la connaissance que Philippe avait prise du traité de Clisson avec l'Angleterre.

Alix, qu'il aimait toujours et qu'il aimait même plus encore qu'autrefois, le maudissait sans doute du fond de son deuil. Il fallait donc qu'Edouard rejetât sur quelqu'un la colère que ces circonstances amassaient dans son cœur.

Ce fut comme toujours la France qui en hérita.

Nous avons vu qu'Edouard avait déjà envoyé faire une déclaration de guerre à Philippe par Hervey de Léon.

Ce n'était pas tout.

Comme on se le rappelle , d'ArtevelIe était venu lui offrir les Flandres pour son fils. Edouard s'en souvint, et, avant de se rendre à Gand , il donna au comte Derby le commandement de l'armée qui devait aller attaquer la Guienne.

Nous allons d'abord suivre le comte, et nous irons ensuite accompagner la roi et voir quels événemens il trouva à son arrivée chez son compère d'ArtevelIe.

Lorsque tous les préparatifs furent faits , les gens venus, les vaisseaux frétés et appareillés, le comte prit congé du roi et s'en vint à Uantonne oh était toute sa flotte ; là, il s'embarqua et cingla vers Bayonne, où ils prirent terce et déchargèrent toutes leurs provisions. Puis ils s'acheminèrent vers Bordeaux, où ils furent reçus avec grande joie, tant ceux de Bordeaux les aimaient.

Le comte i\it logé S l'abbaye de Saint-Andrieu, et tous ses gens demeurèrent dans la ville.

^a nouvelle de l'arrivée du comte Derby parvint vite

au comte de Lille , qui tenait Bergerac pour le roi de France. 11 fit donc aussitôt avertir ceux qui voulaient se rallier à lui de l'y venir rejoindre, et tous les seigneurs qai se tenaient en l'obéissance de Philippe accoururent.

C'étaient le comte de Comminges, le comte de Pierregord, le vicomte de Carmaing, le vicomte de Villemur, le comte de Valentinois, le comte de Mirande, le seigneur de Duras, le seigneur de Taride, le seigneur de la Barde, le seigneur de Pincornet , le vicomte de Castelbon , le seigneur de Châteauneuf, le seigneur de Lescun et l'abbé de Saint-Siloier.

Quand ils furent tous réunis, le comte de Lille, en leur faisant part du danger, leur demanda ce qu'il y avait à faire pour le parer. Ils répondirent qu'ils étaient assez forts pour tenir le passage de la Dordogne à Bergerac contre les Anglais.

Au bout de quinze J9urs que le comte Derby séjournait en la cité de Bordeaux , il apprit que les chevaliers gascons se tenaient à Bergerac, et il fit tous ses préparatifs pour partir le matin.

Conséquemment il fit maréchaux de son armée messire Franque de Halle et messire Gautier de Mauny, que nous avons perdu de vue depuis le moment où le chevalier aventureux qu'il avait mortellement blessé lui avait raconté comment son père avait été tué par Jean de Levis, et comme quoi le tombeau de Le Borgne de Mauny se trouvait dans la ville de La Réole.

' Messire Gautier, tout au service du roi d'Angleterre, n'avait pas encore eu le temps d'accomplir la fin de sou vœu. qui consislait à aller rechercher les restes paternels pour les faire transporter en Hainaut, puisque la moitié de ce vœu était déjà accomplie par la mort du chevalier Aventureux, fils du meurtrier de son père.

Quand l'armée fut ordonnée ainsi, elle se mit en marche^ et après avoir cheminé trois lieues, elle s'arrêta au

châtel de Montlucq , distant d'une petite lieue de Bergerac.

Les Anglais restèrent là tout le jeur et toute la nuit en attendant I6S coureur^ qu'ils avaient envoyés jusqu'aux barrières de Bergerac, et oui devaient venir leur dire dans quelles dispositions était Farmée du comte de Lille.

Dès le matin ils se mirent ^ table, car ils voulaient avoir dîné de bonne heure dans le c^ qù il leur faudrait livrer la bataille ce jour-là môme.

Ils étaient encore à table lorsque les coureurs reparurent et annoncèrent qu'ils avaient trouvé à l'arniée du comte de Lille une assez mince apparence.

Alors Gautier de Mauny regarda le comte Derby en disant:

— Monseigneur, il me vient une envie?

— Laquelle?

—Mais il faudrait pour cela que nous fussions tous gens résolus et experts.

— Parlez alors.

^ — Ce serait de boire à notre souper des vins de ces seigneurs de France qui se tiennent en garnison à Bergerac.

—C'est une excellente envie, messire, que je comprends parfaitement et que j'exécuterai volontiers.

Les compagnons, qui entendirent Gautier de Mauny et le comte parler ainsi, délibérèrent ensemble et se dirent :

— Allons nous armer, car il paraît que nous chevaucherons prochainement devant Bergerac.

En un instant ils furent armés et les chevaux sellés. Quand le comte Derby vit les gens en si bonnes dispositions, il fut tout joyeux, et s'écria :

— Or, marchons, ai^nom de Dieu et de Saint-Georges 1 au devant de nos ennemis.

^e grands cris répondirent à cette exhortation, et Umis,

U COMTESSE DE SAUSBURY. 59

malgré la cbaleur du jour, armes en m^ips e^ l^a^pières déployées, coururent sur Bergerac. '

La tactique de Tannée anglaise fut simple comme elle l'était toujours. Qpand elle fut à une portée de flèche de Tennemi, le comte fit avancer ses archeri5,qui commencèrent à tirer avec tant d'adresse let d'ensemble que la confusion se mit dans les rangs des Français. Au bout de peu de temps op combattait corps à corps, et de part et d'autre on attaqujaât et l'on se défendait vaillamment. Cependant les Français furent repoussés jusque dans les faujbourgs, et le sire de Mauny, qui fit ce jour-là de belles ^appertises d'armes, ^'avançait si avant dans les ejanemis qu'on le rappelait en vain. Le vicomte de Bosquentin, le sire de Châteauneuf, le vicomte de Châteaubon, le sire de l'Escure, restèrent prisonniers aux majns des Anglais, qui ne se retirèrent que lorsque, lassés de combattre et 4q tuer, ils virent ceux qui avaient siurvécu se réfugier dans le fort, en fermer la porte, et, gagnaat les guérites d'en haut, assaillir les assiégeans de pierres et de traits.

Ce qui n'empêcha pas Gautier de Mauny de satisfaire l'envie qu'il avait eue de boire du vin de France, car les Anglais en trouvèrent, ainsi que des viandes, de quoi vivre largemeBt pendant deux meis çî besoin était.

Le cemte Derby, qui n'était pas venu là pQur y séjour- Ber, fit sonner ses trompettes dès le lendemain piatin, et donner l'ordre de commencer l'assaut , qui se fît et dura jusqu'à none. Mais si fortement qu'ils combattissent, les ÎAnglais ne gagnèrent pej^ à cetti» attaque , car il y avait Mans la ville de vaillans geHs d'armes qui se défendaient de tout cœur.

Les Anglais gbanijoniièrent donc l'attaque par terre, et, après avQiy tenu conseil, décidèrent que le lendemain ils attaqueraient Bergerac par eau, car la ville n'était fermée que de palissades. Le maire de Bordeaux mit donc à leur disposition plus de quarante n6fs qui station-

naient inutilement au havre de Bordeaux, et dont Farrîvée, le lendemain au soir, fit pousser des cris île joie aux assiégeans. '

La nuit se passa à faire les préparatifs de l'assaut qui devait avoir lieu le lendemain.

Le siég9 ne fut pas long.

Gomme devant Vannes, les archers criblèrent les assiégés pendant que les autres détruisaient les palissades, et cela si premptement que ceux de Bergerac, veyant qu'ils ne pouvaient durer longtemps contre un pareil assaut, allèrent trouver le comte de Lille et lui dirent :

— Seigneur, regardez ce que vous voulez faire, nous sommes au moment d'être perdus , il vaudrait peut-être mieux que nous nous rendissions au comte Derby avant d'avoir essuyé de plus grands dommages.

— Allons où il y a du danger, répondit le comte de Lille , car nous ne sommes pas de ceux qui doivent se rendre ainsi.

Et tous les chevaliers s'en vinrent aux palissades, qu'ils défendirent de leur mieux , accompagnés de leurs arbalétriers génois, qui , bien et dûment. armés contre les traits des Anglais, tiraient sûrement et firent tout ce jour grand dégâts parmi les ennemis.

Mais les Anglais parvinrent enfin à abattre un pan de palissade, et, à partir de ce moment, il n'y eut plus d'espoir pour les assiégés.

Alors ils demandèrent que le combat cessât, et qu'il leur fût accordé jusqu'au surlendemain , pour qu'ils délibérassent s'ils devaient continuer ou se rendre.

Ce sursis leur fut concédé , mais à la condition que, pendant ce temps, ils ne répareraient pas leurs palissades , ce à quoi ceux de Bergerac consentirent d'autant plus volontiers qu'ils ne pouvaient faire autrement.

Les barons de Gascogne se réunirent donc en grand conseil , et le résultat de leur délibération fut qu'il»

n'avaient rien de mieux à faire qu'à so eharger de tout ce qu'ils possédaient et à partir au plus vite.

En effet, à minuit ils montèrent à cheval , et chevauchèrent vers La Réole , qui était peu éloignée de Bergerac.

Le lendemain , les Anglais , qui désiraient entrer dans !a ville, soit qu'elle se rendît, soit autrement, montèrent en leurs nacelles et s'en vinrent là où ils avaient commencé de détruire la palissade. A ce moment ils aperçurent les assiégés qui leur criaient qu'ils étaient prêts à se rendre , à condition (^u'on leur laisserait la vie et les biens saufs.

Le comte de Penebrech et le comte de Kenfort retournèrent porter ces nouvelles au comte Derby, qui, noble de cœur, répondit aussitôt :

— Qui merci demande merci doit avoir : dites-leur qu'ils ouvrent leur ville et nous laissent entrer dedans; nous les assurons de nous et des autres.

Les deux chevaliers allèrent donc reporter à ceux de Bergerac la réponse du comte; et ce jour, qui était le â6 août 1345, les Anglais -prirent possession de la ville de Bergerac.

Hommes et femmes s'assemblèrent sur la place , on sonna les cloches, et après avoir mené le comte Derby en la grande église , ils lui jurèrent féauté et hommage au nom du roi d'Angleterre , en vertu du pouvoir dont il était revêtu.

Maintenant nous allons voir ce qu'étaient devenus les seigneurs de Gascogne qui s'étaient retirés à La Réole*

tu

U COMTESSE DE SAUSBURY.

Quand le comte de Lille ^t les chevaUers gascons se furent retirés à La Réole , ils tinrent conseil et prirent ayjs qu'ils devaient se séparer pour faire des garnisons ^U? différentes places que les Anglais devaient succei^sivement attiaquer.

Les chefs de ces garnisons furent , à Montauban, le sé- Béchal de Toulouse ; à Auberoche, le comte de Yillemur; k Pillagrue , messire Bertrand des Prez ; à MontagrijB^ messiré Philippe de Dijon; à Maudurant, le sire de Montbrandon ; à Lamougies , Emoult de Dijon ; à Beaumont en Laillois , Robert dp Malmort ; à Rennes en Âgenois, messire Charles de Poitiers ; et ainsi les autres chevalière, de g^arnison en garnison.

lU se séparèrent donc tous les uns des autres , et le cpn^ de Lille demeura à La Réole, et fît tellement et ci bien réparer la ville et la forteresse qu'il n'y avait garde qu'on l'attaquât avant un mois ou deux.

Après la prise de Bergerac et deux jours de repos dans cette ville , le comte Derby ppt à son tour de nouvelles dispositions. Il s'informa donc du sénéchal de Bordeaux de quel côté il devait marcher; celui-ci lui conseilla é'al- Ifij: 4evant Pierregord, et de gagner la haute Gascogne, ce que fit le comte, après avoir laissé à Bergerac un capitaine nommé messire Jean de La Zouenne.

' Voilà donc de nouveau les Anglais en campagne et peu disposés à laisser sur leur passage le moindre châteausans le prendre. C'est ainsi qu'ils rencontrèrent celui de Langon, et qu'ils s'y arrêtèrent en disant qu'ils ne passeraient pas avant de l'avoir pris. L'assaut commença immédiate-

LA COMTESSE DE SAUdBURt;

ment; Le premier jour ild me firent rieli ; iiials lé second, ayant comblé les fossés avec du bois et des fagots, ils arri- Taient sans danger Jusqu'au! înurs , si biem qub le château demanda le temps de se consulter^ et que le résultat de la délibération fut qu'il serait rendu aux Anglais.

Le comte Derby prit do»c possession du château de Langon, dont il confia la garde à un capitaine dû nom d'Aymon Lyon et à trente archers, puis fis reprirent leur route et s'acheminèrent vers le château du Lac , comme s'ils B'ayaient eu^ ainsi qu'une marée , que le btlt d'envahir. .

Quand ceux du Lac virent avec quelle rapidité l'ennemi s'emparait des places et des châtt aut, ils apportèrent ^u comte Berty les clefs de la tille, et lé reconnurent seigneur, au nom du roi anglais. Peu de temps après il était devant le château de Lamougie, après avoir laissé garnison à la forteresse du Lac.

Puis les Anglais prirent Prisart, Là Liène, Fossat, assez facilement, et Beaumont en Laillois devant lequel ils restèrent trois jours, dprès quoi, ils s'acheihinètènt sur MontagriCj dont ils firent le gouvemeui" prisonnier et l'envoyèrent à Bordeaux. Enfin, fis arrivèrent devant Lille, la ville souveraine du comte que messire Philippe de Dyon et messire Amoult de Dyon, dont la captivité avait été de courte durée, gardaient comme capitaines.

Le siège commença par les archers, et, lô Sèèond jour, les bourgeois de la ville qui craignaient pout leurs femmes et leurs enfans, virent bien qu'ils ne pourraietlt tenir longtemps. Ils prièrent donc deux chevaliers de traiter avec leÉ Anglais et d'obtenir leurs vies sauves.

Les chevaliers se chargèrent d'autant plus volohliers de cette mission que, comme les bourgeeis, ils prévoyaient parflaiitemeilt l'issue qu'aurait une plds longue résistance. Ils envoyèrent donc un héramt au comte Dërby, lui fusant demander Un Jour de tépit, te èomte toùiaii qu'ils

64 U COMTESSE DE SÂUSBURT.

se rendissent sur-le- champ , et il ne consentit h accorder ce qu'on lui demandait qu'à la condition qu'on lui don-> neraît des otages , moyennant quoi ceux de la ville seraient libres d'aller où bon leur semblerait. Les conditions furent accordée^, et les gens d'armes de Lille s'en allèrent rejoindre ceux de La Réole.

S'il nous fallait suivre cette expédition dans tous ses détails, il nous faudrait élargir considérablement le cadre de ce livre. Disons seulement qu'après avoir pris Bonneval, les Anglais entrèrent en la comté de Pierregord ; mais ils ne l'assaillirent point, car elle était défendue de telle façon qu'ils virent tout de suite qu'ils y perdraient leur peine. Cependant ils s'étaient assez avancés en reconnaissant le pays pour que ceux de Pierregord les eussent vus.

*- Puisqu'ils sont venus jusqu'ici sans nous attaquer, c'est qu'ils ne sont pas en force suffisante. A notre tour d'aller les visiter cotte nuit. Seulement nous, nous les réveillerons.

Les Français sortirent donc de Pierregord et s'avancèrent jusqu'à la forteresse de Pillagrue , où s'étaient retirés les Anglais. A leur tour ils donnèrent l'assaut, et l'on se battit vaillamment de part et d'autre.

Le comte de Renfort fut pris par les Gascons au moment où il s'armait pour aller combattre , et ceux-ci, satisfaits de leur prise , se retirèrent avant que le reste de l'armée , informé de ce qui se passait, vînt au secours de son chef.

On se rappelle que les Anglais avaient pris aux Gascons, dans le commencement de l'expédition, quatre chevaliers, le vicomte de Bosquentin, le vicomte.de Châteaubon, le sire de l'Escun et le sire de Châteauneuf. Après avoir assailli le château de Pillagrue pendant six jours, et sans aucun résultat, car il était défendu par messire Bertrand desPréSy un vaillant capitaine, les Anglais proposé-

rent de rendre les quiitre prisonniers qu'ils avaient fait en échange du comte de Kenfort , et rechange fut accepté. Une fois le comte de Kenfort revenu , le comte de Lille abandonna Pillagrue , et, reprenant sa route sans se lais* ser décourager par cet échec, il arriva devant Auberoche, ' qui se rendit presque aussitôt , ainsi que la ville de Li- ^ boume, que le comte de Derby quitta après y avoir laissé une garnison commandée par messire Richard de Stanfort, messire Etienne de Tornby et messire Alexandre Auriel, puis il retourna à Bordeaux avec le comte de Kenfort et Gautier de Mauny, et ils y furent reçus en grand triomphe. Le comte s'arrêta quelque temps dans cette ville, et son retour y fut fêté par de nombreuses fêtes, oîi s'ébattaient joyeusement les dam^s et les bourgeois de la ville.

Le comte de Lille, qui avait été informé des conquêtes du comte, et qui n'avait pu s'y opposer, crut qu'à cause des différentes garnisons que ce dernier avait mises dans les différentes villes qu'il venait de prendre , son armée devait être épuisée et incapable de résister à une vigoureuse attaque. En outre, il le voyait séjourner à Bordeaux et restait bien convaincu qu'il ne se remettrait pas de sitôt en expédition. En conséquence , il mit le siège devant Auberoche , faisant donner Tordre à tous ceux qui se tenaient Français de l'y venir rejoindre.

Les comtees de Garmaing, de Gomminges, BrumcKel et tous les barons de Gascogne se rendirent à cet ordre, et, après avoir assemblé et équipé leurs gens, retournèrent devant Auberoche au jour indiqué par le comte.

Alors commença un siège terrible.

Les Français se logèrent autour d'Auberoche et firent

venir quatre machines d'où ils lançaient continuellement

des pierres et des traits sur la ville assiégée, tellement

* que les toits des maisons étaient effondrés et que les haL

bitans He trouvaient de refuges que dans les caves, e-

bruit de cette attaque était bien pçuryeiiu jusqu^au comte Derby, mais il ne sq doutait pas qu'elle fût aussi sérieuse, et sachant ceux qu4i avait laissés en garnison ée bons et vaillans chevaliers , il ne s'eh inquiétait aucunement et continuait de séjourner k Bordeaux.

Cependant , quand messire Franque de Halle, messiré Alain de Finefroide et messire Jean de {indehalle , capitaines de la garnison d'Auberocbe, se virent en cette position, ils délibérèrent entre eux aûn de savoir quel parti ils avaient à prendre. Ils demeurèrent^d'accord que si le comte Derby savait à quel point ils çn étaient, il viendrait évid^emmeint Jl leur secours, et qu'il n'y avait autre chose à faire qu'à l'en avertir.

Mais l'ambassade était périlleuse , et aucun d'eux ne pouvait s'en Charger; car, en cas de mort, il retirait un puissant soutien aux assiégés. Ils demandèrent donc à leurs valets quel était celui d'entre eux qui voulait gagner une forte somme en se chargeant de ce message dangereux.

Il s'en t)résenta un qtti dit qu'il s'en chargerait ^ moins pour gagner de l'argent qtië pour sauver les assiégés du péril où ils étâieiit.

On attendit là nuit; '

La nuit venue, lei^ trois chevaliers remirent à cet hom-the iitie lettre pour le Comte Derby, scellée de l^tiri^ trois sceaux; et que, (loùr plils de sûreté, Us cousirent dans le dra^ dé âon habit, ptiis ils le firëilt descendre dans le fossé qui envirdiitlàit là ville.

Quand il fut là, il escalada le talus opposé et comttiehça de s'avancer aii milieu dtt bamp ennemi , pjiiiâqu'il ne pouvait faire autrement , lés Fralhçàis eritburaÉlt la ville, fconime nous l'âvonS dît tout à l'heure.

il n'avait pas fait ôeht pais qu'il tëncontra un guet.

— bti âllez-tousî lui deinaiidfil-t-on.

LÀ fcbllITËSSE ofe SAUSsbit. 67

HeiltëiiSemèiit lé messager parlait gascoil, de so^é iji'il répondit :

— Je rentré au camji ; Je suis tin hoioiHië iii ticôtnte de Carrfidiflg.

Le gdet j)assà, et le valet continua sa route.

Cinquante pas Jilus loin, il fut rencontré pài* d'dtltres tale'tsà iïui il toulut doiinèt iës mômes explications; mais il ne fut pas aussi heureux cette fois , et on le Conduisit devant le chevalier du guet, qtiî le fll gardet, en atteiidarit que les seigneurs dû camp fiissëiit levés.

Dès que le Jour parut, on les informa de la prise qui ivait ëté faite.

Lé Valet fût amené devant le cothlë de Lille.

— D'où venez vous f lui dit le bdîiité.

— Dé la ville, répoildit le vdlet.

— Et pourquoi l'avez -vous quittée ?

— VtÈicQ que j'étais las d'y être assiégé, et que J'aîrliais Inieut tilfe sauver que d'attendre que la ville capitulât oii qu'on la prît.

— Et danâ ^tlël état sont les assiégés? deihaiida le comte.

— En assez mauvais état,.messîre, et s'ils tiennent huit jours enbore, c'est tout ce qu'ils peùtrdut faire.

Le messager espérait tromper ainsi là surveillàtice dtl comte, mais celui-ci se défiait encore, car il ajouta :

— Pourquoi avez-vous répondu hier que voue ttpp&rtënie2 au vicomte de Carmaing, qui ne vous coniiaît pa5?,i^

*— Parce que ^ fit le valet avec un certain embarras; Je vbttlais traverser le camp au plus vite, et que j'avais plus court de dire cela que de donner au guet , qui ne les eût pas isômprisesi les raisons que je volis donne.

— C'est bien^ vous serez libre^ fit le <!omte, mais quand on vots «rara fouillé et que l'on sera sûr que vous n'êtes ni un espion ni un messager.

Malgré loi « le valet porta la main à l'endroit de son

habit où était cousue la lettre. C'était se dénoncer luimême.

OnVempara de lui, on le fouilla, on trouva la lettre, qui fut lue au milieu des acclamations de joie des seigneurs français, à qui elle apprenait dans quel triste état se trouvait la ville, et, la lecture faite , le messager fut emmené au sommet d'une des machines d'où l'on assiégeait la ville.

Là, il fat mis dans une de ces immenses frondes qui lançaient les plus lourds projectiles. On lui pendit les lettres au col, et on le jeta dans Auberoche, où vint tomber son cadavre, au milieu des chevaliers consternés à la fois de la mort de ce vaillant homme et de la non réussite du dernier moyen qui leur restât.

Pendant ce temps-là , le comte de Pierregord , messire Charles de Poitiers , le vicomte de Carmaing et le sire de Duras étaient montés à cheval , et passant le plus près qu'ils pouvaient des murs de la forteresse, ils criaient à ceux de dedans et pour les railler :

— Seigneurs , seigneurs anglais , demandez donc à votre messager où il a trouvé le comte Derby, et comment il se fait qu'il soit déjà revenu de son voyage.

—C'est bien, c'est bien, répondit Franque de Halle, nous sommes enfermés ici, mais nous en sortirons quand il plaira à Dieu et au comte Derby ; et plût à Dieu que le comte sût en quel état nous sommes, car alors il n'y aurait nul d'entre vous assez avisé pour tenir la bataille, et si vous voulez l'en avertir, l'un de nous se mettra en prison chez vous et vous le rançonnerez après conmie le plus riche gentilhomme.

— Non pas, répondit le sire de Duras, le comte Derby les aura quand nos engins auront rasé votre ville jusqu'au sol, et que pour avoir vos vies sauves vous nous demanderez merci.

— Ceux dont nous tenons ici la place, vos compatriotes,

U COMTESSE DE SAUSBURY. 09

8'écria messire Alain de Finefroide , nous ont demandé merci à nous, mais nous qui sommes en plus mauvais état qu'eux , nous ne demandons merci à personne , et quand la ville se rendra, c'est que nous serons tous morts et qu'elle n'aura plus personne pour la défendre.

Voyant cela , les ehevaliers français revinrent au camp, et les trois chevaliers anglais, qui ne savaient plus d'oili jBur pouvait venir le secours, restèrent à Auberoche, regardant cette pluie de pierres qui fondaient sur leur ville et qui semblaient plutôt tomber du ciel qu'être lancées par la main des hommes.

Cependant il y avait dans le camp français un espion que l'on n'avait pas pris comme le messager d' Auberoche, et qui revint dire à Gautier de Mauny et au comte Derby la position oCi se trouvait la ville.

— Par ma foi I s'écria le comte , ce sont trop braves chevaliers ceux qui se tiennent si franchement dans une ville assiégée de la sorte , pour que nous les y laissions périr. Qu'en pensez-vous, messire Gautier?

— Je pense , répondit Gautier qui était toujours prêt quand il s'agissait de bravoure et de bataille , que mon père attendra encore un peu dans son tombeau de La Réolo^ et que je vous suivrai & Auberoche, messire.

Aussitôt, car il tfy avait pas de temps à perdre , le comte Derby fit dire au comte de Pennebroch qui se te- Bait en Bergerac , et à messire Richard de Staffort et Etienne de Tornby de le venir joindre*

i« LÀ wmÊÉÈk m ikmmY:

hêê flièèsàges fôitâ et mvojêà , le cothte Jkfthf pim sciefètèttènt de Bordeatis et se dirigea sut Auberoche.

Il arrita à Libbûjne, où il attendit tout uii jauf qae le cômtë dé Peîlliebroch arrivât , ihaiâ le jour se passa sana ^u'on eût de noûVelleS du comte , et Derby ae remit en. tmîè; tatit il était pteslisé de porter secours à ses comparons.

Toute la nuit^ Oautier de Mauny^méssire Richard de Stanfôrtj le comte Derby, le comte Deslendorf , messire Hue de Hartingues, messire Etienne de Tornby, le sire de Ferrières, et beaucoup d'autres encore; chevauchèrent sans s'arrêter une minute^ et se trouvèrent le lendemain h deui petites lieues d'Auberoche*

ftitités lh\ ils se cachèrent dans un bois, descendirent de leurs chevaux, leé lièrent aux arbres, les laissant brouter et attendirent le comte de Pennebrôch.

Mais le cbmte n'arriva pas plus que la veille i ce dont s'inquiétaiçnt fort Derby et les autres chevaliers.

Us montèrent sur uile hauteur^ et» ne voyant rien Ve^ Bir:

— Qu'allons-nous feire? dit le comte à Oautier de Matiny.

— Décidez, messire; répondit celui-ci.

— Nous avons trois cents lances et six cents archers, et les Français sont dix ou onze mille hommes.

— Il est vrai , répondit Gautier, mais ils ne se doutent pas que nous sommes là. Puis, si nous nous retirons, nous perdrons le château d'Atiberoche, qui est une bonne place, sans compter les trois capitaines, qui sont de braves chevaliers.

— Allons donc , fit le comte Derby. Mais maintenant, comment dttaqiierons-nous lé camp?

— Voulez-vous mon avis? demanda Gautier.

— Parlez, messire, vos avis sont toujours boiis. rrEli bieni seigneurs, dit de Mauny en se tourtialiit

U COMTESSE m SiUSBUBy- 71

Wfft» leg autres chevaUers , moa opinion est qu'il faut p^ toyer ce boJ3 e» restant à couvert jusqu'à ce que nous $07003 de Vautre côté et pri^s du camp frai^çai^. Upe fois là, nqus enfoncerons nos éperpuç fiai^s le ventre dQ no9 chevaux, @t nous crierons de joutes nos; forces pour Qpu9 faire croire plus en nombre que pqus np soiaime^ eff^ptiyement. Nous arriverons sur le camp yerg TheuTç 4u couper, pt vous verrez les Franges ^i surprix et si ébajiis qu'ils se tuieront eu]f:-inêmes.

— Qu'il soit fait CQUune vous le fiitcss \ s'écrîèyept tous les seigueurs.

Chacun repnt sq^ cheval, le s£U2gI^ ^roitemept, fit resserrer sou arflaur^ , ^t ordonnant aux pages et valets de rester là, il| se mirent à chevaucl^er tQut doupement jusr flu'à ce qu'ils fussent arrivés de l'autre pôté du bpis.

Alor3 ils virent le camp français établi eu ungrs^jd val auprès d'une petite rivière.

Arrivés là , ils déployèrent leurs banpières, laucèrent leurs chevaux au galop et tombèrent sur tous ces seigneurs français, qui étaient loin di^ s'attendre à cette attaque, et dont la plupart môme étaient déj4 a^sis pour souper.

Il y eut donc grande confusion dans l'armée gasconne, et les Anglais ne cessaient de frapper en criant : ^

— Derby, Derby au comte! Mauny, Mauny au seigneur!

Puis ils §e mirent à briser les tentes et les pavillons, à battre, à tuer, au point que l'on eût dit une l^oucherie plutôt qu'une bataille.

Les Français ne sayaient que faire. Ces impassibles archers anglais, espèpp do muraille d'ajrain , fortification vivante , meurtrière et invincible , étaient toujours Jà et les tuaient sans grâce ni merci.

A peine s'ils eurent le temps de s'arm.er- 1^ comte de Lille fut pris dans sa tente, ainsi que le Cjonate dp pierre-

gord. Le sire de Duras et messire Louis de Poitiers furent tués , et le comte de Valentinois fut pris. Bref, on ne vit jamais tant de yaillans chevaliers être vaincus ou tués aussi vite , et chacun fuyait. Il est vrai de dire que le comte de Comminges , les vicomtes de Carmaing, de Villeneuve, de Bruniques , le sire de La Barde et le sire de Taride, qui étaient logés de l'autre côté du phâteau, arrivèrent leurs bannières déployées, et se battirent bravement. Mais messires Franque de Halle et Jean do Lindehalle qui étaient au château d'Auberoche , quand ils virent cette grande mêlée et reconnurent leurs bannières» s'armèrent et firent armer tous ceux qui étaient avec eux. Puis ils montèrent à cheval , sortirent de la forteresse et se jetèrent au plus fort de la bataille , ce qui ne fut pas d'un mince secours aux Anglais. Enfin la nuit seule sauva le reste de l'armée française , car lorsqu'elle survint il y avait déjà trois comtes, sept vicomtes, trois barons , quatorze bannerets et un grand nombre de chevaliers au pouvoir des Anglais.'

Le lendemain, le comte de Pennebroch arriva et trouva la besogne faite.

— Certes , cousin, dit-il au comte Derby, il me semble que vous ne m'avez point fait honneur en ne m'âttendan pas et en combattant sans moi , moi que vous aviez man-

> ié si in&tamment ; vous deviez bien savoir cependant que je n'aurais pas de hâte que je ne fusse venu.

.4 Le comte se mit à rire en voyant le visage vraiment courroucé de Pennebroch.

— Par ma foi I consin , répondit-îl , nous désirions auant vous voir arriver que vous pouviez désirer venir, et la preuve c'est que nous vous avons attendu à Libourne depuis le matin jusqu'à vêpres. Quand nous vîmes que vous né veniez pas, nous çn fûmes étonnés. Alors, comme nous craignions que l'ennemi ne sût notre venue, nous neus sommes dépêchés , et tout est venu à bien»

LA COMTESSE DE SALISBURY. 7i

comme vous le voyez. Vous n*ayez plus rien à faire qu'à nous aider à garder nos prisonniers et à les mener à Bor- ^ deaux. Et sur ce, messire, donnez-moi la main, et ne par- ^ Ions plus de cela , car voici Theure du souper, et nous f avons ce soir des hôtes nouveaux et avec lesquels vous allez faire connaissance.

En effet , ils se mirent bientôt à table, et à cette table étaient assis les prisonniers français, que les chevaliers anglais traitaient courtoisement, avec les provisions il est vrai, que ceux-là avaient apportées pour le temps que durerait le siège, et dont ceux du comte Derby s'étaient emparés.

Après le souper, plusieurs prisonniers semblaient regretter, non pas la rançon à laquelle ils étaient mis, mais la liberté qu'on leur prenait jusqu'à ce qu'ils eussent payé cette rançon.

— Seigneurs , leur tlit alors le comte Derby, donnezmoi votre parole de vous retrouver dans huit jours à Bergerac, et dès ce soir vous pouvez quitter Auberoche.

Les seigneurs français s'y engagèrent, et comme pas un d'eux n'était homme à manquer à sa parole, le comte les laissa libres de se retirer, ce qu'ils ne firent pas sans lui avoir manifesté toute leur reconnaissance pour cette générosité. Mais il y en eut parmi eux qui, se trouvant bien de l'hospitalité que les Anglais leur donnaient, ou qui, ne pouvant payer leur rançon au jour indiqué, préférèrent attendre les circonstances, et jusque-là rester avec ceux qui les avaient pris.

Le lendemain, les Anglais se mirent en route et arrivèrent à Bordeaux .. où , comme toujours , ils furent reçus avec de grandes acclamations , et où , suspendant toute expédition, ils restèrent tout l'hiver, après avoir envoyé h Edouard le récit de ce qui s'était passé.

Xï

A Pâques l'armée se remit en mouvement. Le comte Derby fit une réunion de gens d'armes et d'archers pour marcher sur La Réole , ce que Gautier de Mauny attendait, comme on se le rappelle y avec une grande impatience.

Après avoir séjourné trois ou quatre jours à Bergerac, les Anglais , au nombre de mille combattans et de deux mille archers, mirent le siège devant le château de Saint- BasiFe, sur la Garonne.

Ceux du château, qui auraient dû être défendus par les seigneurs de Gascogne , restés prisonniers du comte, ne firent aucune résistance et se rendirent immédiatement.

Le comte 6e remit en chemin et marcha sur l'Aiguillon.

Mais il y avait sur la route un autre château, appelé la Roche-Milon, que les Anglais voulurent prendre.

Malheureusement, la Roche-Milon était pourvu de vaillans soldats, qui ne se rendirent pas comme ceux de Saiut- Basile, et qui repoussèrent vigoureusement la première attaque. Pour cela , ils étaient montés sur le sommet de Pédiflce, et de là jetaient aux assaillans des pierres, du bois, des barres de fer et de la chaux.

Toute la première journée se passa ainsi , et le soir les Anglais avaient perdu beaucoup de leurs hommes qui s'étaient trop bravement exposés dans l'attaque, et qui avaient voulu lutter contre ce nouveau genre de défense.

Quand il vit cela, le comte Derby fit retirer son armée et fit apporter par les paysans force bûches et fagots que

. LA COMTESSE DE SAUSBtIRY. 75

Pon jeta dans les fossés, et même de la terre dont on lés recouvrit.

Quand une partie des fossés fut comblée , et quand on put aller sûrement jusqu'au pied des murs , le comte fit avancer trois cents archers et deux cents brigands, soldats de pied, qui tiraient leur nom de la cotte de maille qu'ils portaient et que l'on appelait brigandine. Ces hommes étaient armés de pieux et de pioches , et pendant qu'ils abattaient la muraille , les archers tiraient avec cette ré* gularité et cette adresse que nous leur connaissons, si bien que nul des assiégés n'osait se montrer à la dé-

Une grande partie du jour se passa de la sorte, et le soir les brigands avaient pratiqué un trou assez grand pour que dix hommes y passassent de front.

Ceux du dedans commencèrent alors à s'épouvanter et à s'enfuir vers l'église. Il y en eut même qui se sauvèrent de la ville par derrière.

La forteresse ne pouvait plus tenir longtemps.

Elle fut prise et pillée , et tous ceux qui furent trouvés dedans passés au ûl de l'épée, à rexception do ceux qui s'étaient réfugiés dans l'église. Mais le comte Derby leur permit de sortir, leur promettant la vie sauve.

Le comte rafraîchit la garnison de nouvelles gens , et y établit deux capitaines qui étaient Wille et Robert l'Eseot, après quoi il alla mettre le siège devant Mont-Ségur, qui était défendue par un chevalier nommé Battefol, dans lequel les habitans avaient la plus grande confiance, car lirait été placé là par le comte de Lille, qui le regardait comme un de ses plus vaillans capitaines.

Aussi le comte Derby comprit-il tont de suite que cette ville se défendrait plus longtemps que les autres.

En conséquence , il fit établir son armée devant la Tille, et resta quinze jours ainsi.

Pas un jour ne se passa sans qu'il n'y eût assaut.

Maïs ces assauts n'amenaient aucun résultat.

U fallut donc faire venir de Bordeaux et de Bergerac des machines de siège semblables à celles dont s'étaient servis les Gascons pour attaquer Auberoche, et qui avaient été si fataleâ au messager des sires Franque de Halle et Alain de Finefroide.

Le siège commença alors plus sérieusement.

Les machines faisaient pleuvoir sur la ville une grêle de pierres qui ne laissaient debout ni murs, ni toits, ni maisons.

Et cependant le comte Derby envoyait tous les jours dire aux assiégés que s'ils se rendaient il les tiendrait pour amis ; mais qu'ils ne devaient attendre ni grâce ni merci , s'ils ne se remettaient pas en l'obéissance du roi d'Angleterre.

Ceux de Mont-Ségur, qui prévoyaient bien la fin de ce siège, se consultèrent souvent et finirent par demander avis à leur capitaine de ce qu'il leur restait à faire, lui avouant franchement qu'ils croyaient que 4a capitulation seule pouvait les sauver.

Hugue de Battefol les blâma durement d'une pareille pensée, et leur dit qu'ils s'effrayaient à plaisir, ajoutant que la ville était encore assez bien pourvue pour tenir le siège pendant six mois.

Ceux à qui il disait cela ne répondirent rien et s'éloignèrent.

Quant à Hugue, il rentra chez lui.

Le soir, comme il sortait pour visiter les remparts , six hommes se présentèrent, et, le saisissant par les bras et les jambes, l'emportèrent après avoir eu soin de lui bâillonner la bouche.

Hugue essaya de se défendre, mais ce fut en vain.

On le transporta ainsi dans un couvent , on l'enferma dans une cellule, et il entendit les verrous extérieurs se

U CSOMTESSE DE SAUSBURT. 77

refermer sur lui, sans pouvoir rien comprendre à cette incarcération violente.

Une heure après environ , il entendit des pas s'arrêter devant sa porte » qui s'ouvrit bientôt, donnant passage à douze bourgeois de la ville.

—■Nous venons vous faire une proposition, messirei dit l'un de ces hommes.

— Dites.

— Savez-vous pourquoi nous vous avons fait enlever?

— Parce que j'ai refusé de rendre la ville.

— Oui, et que nous qui avons nos femmes, nos pères et nos enfans en péril de perdre la vie , si la ville est prise, nous aimons mieux la rendre que de les perdre.

Hngue ne répondit rien.

— Alors, reprit celui qui avait pris la parole, comme nous vous savons brave et vaillant chevalier, nous avons pensé que vous ne rendriez la place que par force, et nous ayons voulu vous y contraindre.

— Et vous avczleu tort.

— Ainsi, vous refusez?

— > Je refuse. Je suis ici au nom du comte de Lille , et le comte de Lille m'y a mis au nom du roi de France. Rendez la ville si bon vous semble , puisque je ne puis me défendre, mais moi je ne la rendrai pas.

— Demain nous viendrons vous consulter une dernière fois, reprit le bourgeois ; et avec les onze autres il se retira.

Le lendemain, en effet, les douze bourgeois revinrent.

— Avez-vous réfléchi, messire? dit celui qui avait par- * lé la veille.

— Oui.

— Et vous avez décidé ?..•

— Ce que j'avais décidé hier.

Les douze hommes se regardèrent^^

78 U COMTESSE D£ SAUSI^UHY,

— Mais la ville est assiégée de telle fa^on qu'elle sera prise avant huit jours.

— Mon devoir est de me faire tuer ici.

— Votre devoir est de sauver la vie ceux qui vous sont confiés.

— Alors, laissez-moi ici et rendez la ville.

— Et si nous trouvions un moyen de tout concilier?

— Voyons ce moyen.

— Vous relevez du comte de Lille t

— Oui.

— Eh bien ! envoyons demander au comte Derby de suspendre le siège pendant un mois , en lui promettant de nous rendre à lui si dans ca mois neus n'avoua pas reçu de secours.

— Il refusera*

— On peut essayer.

— Faites,

*- Pendant ce temps nous ferons demander des secours au comte de Lille, et si nous n'en recevons pas, vous serez alors libre do faire ce à quoi les circonstances vous contraindront.

— Je consens à ce moyen, dit messire de Battefol.

— Alors venez avec nous, messire.

— Etj)ourquoi?

— - Parce qu'il faut que ce soit vous qui traitiez de ces eonditions.

Le chevalier se leva.

— Je vous suis, messieurs.

Us se rendirent aux remparts, et le sire de Battefol envoya dire à Gautier de Mauny qu'il désirait lui parler.

Gautier était \k et se rendit immédiatement aut désirs du chevalier.

— Messire, lui dit ce dernier, vous ne vous devez pas étonner si nous tenons si longtemps contre vous, puisque nous avons juré fidélité au roi de Franco; mais puis-

UG01ITE8SKDS8À118BDM. «

qae {wnknme ne rient de sa pari nous aider k vùm G#mbattre, nous veas demandons de ne noua plus faire la guerre pendant un mois ni nous à tous. D'iâ là» ou le roi de France » ou le duc de Normandie nous porteront secours, sinon dans un mois» jour par jour, nous nous rendrons à tous. AccepteE*vous ces conditions ?

*- Je ne puis rien faire sans L'areu du comte Derby, répondit Gautier ; mais je Tais le consulter aussitôt, et faire tout mon possible pour qu'il accepte ce que tous me proposez.

A ces mots, Gautier quitta les barrières de la Tille et retourna auprès du comte Derby, auquel il raconta ce qui Tenait de se pa^er. '

Le comte réfléchit quelques instans» puis il dit :

— J'accepte ce que messire de Battefol propose, mais è une condition*

— Laquelle?

•— C'est qu'en garantie de ces conditions, il nous donnera comme otages deuze des' principaux de la Tille, Mais ayesiHen soin, ajouta le comte , de prendre de bons otages, et faites-leur promettre qu'ils ne répareront pas pendant ce mois les traces de notre attaque , et que si nous avons besoin de Tivres, nous les pourrohs aToir dans la Tille moyennant nos deniers.

^ Telle était mon intention , dit messire Gautier de llauny.

Et il quitta le comte peur se rendre auprès du chcTalier qui l'attendait toujours aux barrières de la Tille.

— Le comte Derby consent à ce que tous demandes:, dit Gautier de Mauny, mais à la condition que tous lui remettrez en otage douze des bourgeois de la ville.

— Nous voilà, dirent ceux qui étaient venus demander à Hugue de rendre Mont-Ségur.

Les conditions furent donc acceptées, et le soir les douze otages partaient pour Bordeaux.

$0 . U GOIITESSE DE SAUSBURT*

Quant au comte Derby, il n'entra pas dans la Tille, il continua ses courses dans le pays, pillant et faisant grand butin, car ce pays était fort riche.

) Ce fut ainsi qu'il arriva assez près de l'Aiguillon,

Or, il y avait h ce château de l'Aiguillon un châtelain qui était loin d'être un vaillant chevalier, car dès qu'il apprit l'arrivée du comte Derby, et avant môme que celui-ci n'eût mis le siège devant sa ville, il courut au-devant de lui , et lui en remit les clefs, demandant seulement que lui et les biens de la ville et du château fussent saufs, ce que le comte lui accorda aisément, comme on le pense bien.

Mais le bruit de cette capitulation volontaire se répandit vite, et il en rejaillit un^ grande honte sur le châtelain, dont heureusement l'histoire n'a pas conservé le nom.

Ceux de la ville de Toulouse furent surtout courroucés de cette lâcheté, et ils firent demander le châtelain de l'Aiguillon, sans dire pourquoi ils le demandaient ; mais quand il y fut , ils l'accusèrent de trahison, lui firent son procès, et le pendirent, à la grande joie des Toulousains.

Cette ville de l'Aiguillon, située au confluent du Lot et de la Garonne , deux rivières portant navires, était une si bonne prise pour le comte Derby, qu'après l'avoir rafraîchie et réparée de tout ce dont elle avait besoin, il en fit son garde-corps, dit Froissard, et la confia au vaillant Jean de Gomory, lorsqu'il se remit en route pour assiéger La Réole , après avoir, comme toujours, assiégé et pris sur son chemin un château que l'on appelait Segrat et dont toute la garnison fut tuée.

xn

Le comte Derby s'en alla donc mettre le siège devant La Réole.

— Veilà une ville qu'il nous faut prendre, dit Gautier de Mauny, en arrivant devant les barrières, car il faut que j'y aille conquérir le tombeau de mon père, et ce m'est une croisade aussi sacrée que celle du saint roi Louis de France.

— Nous la prendrons tout comme les autres 9 fit le comte Derby, que la réussite de son expédition encoura* geait de plus en plus. Vous retrouverez le tombeau de votre père , messire ; mais , avant cela, il faut que vous rendiez encore un service à notre gracieux roi Edouard.

— Lequel ?

— Celui d'aller rappeler au chevalier Hugue de Battefol que la trêve qu'il nous a demandée est expirée, et que la ville nous appartient, à moins -qu'il n'ait reçu dur renfort du roi de France ou du duc de Normandie.

— C'est bien, messire, fit Gautier de Mauny.

Et il partit pour la ville de Mont-Ségur.

Le renfort attendu n'était pas arrivé.

Gonséquemmenty Hugue de Battefol, esclave de la parole qu'il avait donnée au comte Derby, comme il avait été esclave de celle donnée au comte de Lille, rendit à Gautier de Mauny la ville dont il était le capitaine, et devint sujet du roi d'Angleterre,

Pendant ce temps-là le siège de La Réole continuait.

Les Anglais, qui séjournèrent deux mois entiers devant celte ville, avaient fait charpenter deux tours colossales, et chacune de ces tours était placée sur quatre roues.

Ces tours étaient toutes couvertes de cuir bouilli du côté qui regardait la ville, et se trouvaient ainsi défendues du feu et des flèches.

A force d'hommes, les Anglais amenèrent ces deux tours jusqu'aux murs de la ville, car ils avaient préalablement fait combler les fossés de façon à conduire leurs tours plus à leur aise et plus près.

Chaque tour avait trois étages, et chaque étage cent archers qui, dès que leur citadelle mouvante fut en place, commencèrent à tirer sans obstacle, sans interruption i^t sans danger.

A peine s'il apparaissait de temps en temps sur les rem" parts quelque soldat. Encore fallait-il qu'il fût bien cuirassé pour pouvoir résister à cette grêle de flèches.

Entre ces tours étaient placés ces mêmes hommes qui, , avec des pioches et des pieux, avaient percé une brèche dans les murailles de Mont-Ségur, et qui, là comme toujours, faisaient merveille; car, protégés par le tir incessan* des archers, non-seulement ils travaillaient h leur aise, mais, comme Épaminondas, ils auraient pu dire qu'ils travaillaient Si l'ombr,e.

Évidemment la ville allait être prise quand les bourgeois, épouvantés, acoururent à l'une des portes, demandant à parler soit au seigneur de Mauny soit à quelque autre seigneur de l'armée.

Mauny et Stanfort se rendirent dans la ville, dont ils trouvèrent les habitans prêts à capituler si on leur laissait la vie et les biens saufs.

Les deux seigneurs, après avoir entendu ces propositions, rejoignirent le comte Derby à qui ils les communiquèrent.

Mais il y avait un capitaine de la ville qui ne la voulait pas plus rendre que Hugue deBattefol ne voulait rendre Mont-Ségur. Ce capitaine se nommait Agnos-de-Baux.

Quand il sut quelle était l'intention des habitans do La

Réole, it ne voulut pas ysouscrtre; «t, 90 ir^fèlriiiant dans la forteresse, il appela à lui tous ueê compagnons, puis, pendant que ces pourparlers avaient lieu, Agnos-de- Baux faisait apporter et renfermer dans son château une grande quantité de vivres et de vins, après quoi il en fit fermer les portes en jurant qu'il ne se rendrait pas.

Gautier de Uauny et le sire de Stanfort revinrent dire au comte Derby que ceux de La Réole voulaient se rendre, sauf le capitaine qui s'était renfermé dans le château.

— Retournez donc auprès d'eux, dit le comte, et voyez s'ils continuent à vouloir se rendre malgré le refus du sire de Baux.

Les deux chevaliers retournèrent è La Réole, ei il leur fut de nouveau répondu que le capitaine était libre de faire ce qu'il voulait, comme les habitants étaient libres de se rend te si tel était leur plaisir; qu'en conséquence, ils persistaient, et que le comte n'avait plus qu'à venir recevoir leur soumission.

— Prenons toujours la ville, dit le>comte Derby, ensuite nous prendrons le château.

^es Anglais se rendirent donc à La Réole et reçurent l'hommage deshabitans, qui s'engagèrent sur leur» tâtes à ne porter aucun secours à ceux de la forteresse qui, d'ailleurs, pouvait bien se défendre toute seule, car elle était de construction sarrasine etréputée imprenable.

Le comte, après avoir pris possession de la ville^ cerna le château qu'il fit assaillir de pierres, mais inutilement^ car lesr murs étaient solides et il était pourvu de iK)nnes gens et de grande artillerie.

. Quand messire Gautier de jtfauny et le comte virent qu'ils perdaient leur temps à attaquer ainsi, ils demandèrent à des mineurs s'il était possible déminer le château de La Réole. Sur la réponse affirmative deceux-ci^onse mit il l'œuvre.

84 U COMTESSE DE SAUSBURY.

Cette façon d'attaquer devait évidemment prendre plosieurs jaurs, Gautier de Mauny s'approcha donc du comte» et lui dit :

^ Messire, vous savez que j'ai un pieux devoir i remplir ici, et je vais, puisque je suis momentanément inutile, tâcher de découvrir enfin le tombeau de mon père.

— AHez, dit le comte et que Dieu vous aide I messire.

Gautier de Mauny fit alors savoir parla ville qu'il donnerait cent écus de récompense à celui qui lui indiquerait le tombeau de son père.

Le soir, un homme ût demander à Gautier de Mauny s'il pouvait lui parler.

Gautier le fit entrer.

C'était un homme de cinquante à cinquante-Kïinq ans environ.

— Messire, dit-il, en regardant avec attention Gautier, vous avez voulu connaître la tombe de votre père?

— Oui.

— Et vous n'aviez aucun indice?

— Au contraire, le fils de son meurtrier m'avait indiqué le cimetière du couvent des Frères- Mineurs , en me disant que la tombe sur laquelle il y avait le mot : Oraie^ était celle de mon père. Mais j'ai cherché en vain, et n'ai point trouvé cette tombe.

— Elle existe cependant.

— Et vous allez me l'indiquer?

— Oui.

— Merci, ami; vous savez quelle récompense j'ai pro» mise?

— Oui, mais je n'en veux rien.

— Pourquoi?

— Parce que c'est un devoir que je remplis et non un marché que je fais.

— Quel intérêt avez vous donc à me rendre service?

•— n y a an an que mon frère est mort. Il avait été lOBgtemps au service de Jean de Levis, et...

Le vieillard hésita.

~ Continuez fît Gautier de Mauny.

—.Et le soir où messire Jean de Levis attendit messire Lebocque de Mauny, il était accompagné de mon frère.

— De sorte que dit d'un ton ému messire Gautier.

— De sorte que mon frère embrassa trop chaudement la vengeance de son maître, et qu'avant de mourir, c'est-àdire vingt-trois ans après cet événement, ce crime torturait encore sa conscience. Il mourut en me disant de prier pour lui, et je crois que la meilleure prière que je puisse faire à Dieu c'est de rendre au ûls de la victime le cadavre de son père.

— Ccst bien, murmura Gautier, mais comment ce mot latin qui devait me servir à reconnaître la tombe a-t-il été eflfacé?

—Parce que, messire, la vue de ce mot me faisait souffrir, et j'ai cru en l'effaçant du marbre sur lequel il était écrit, effacer en môme temps le souvenir de ce crime. Mais le souvenir était gravé en lettres ineffaçables, et quoique je fusse innocent du meurtre, les remords de mon pauvre frère étaient si obstinés qu'on eût dit qu'ils n'avaient pas assez d'une conscience à tourmenter, et que lui mort j'en devais hériter. Voilà pourquoi, messire, je ne veux rien recevoir de vous, car j'espère que ce que je fais aujourd'hui apaisera un peu la colère du ciel.

— C'est bien, allons, mon ami, dit le comte en tendant la main au frère du meurtrier de son père, et que Dieu te pardonne comme je le fais.

Les deux hommes s'acheminèrent alors vers le cimetière des Frères-Mineurs, complètement désert à ce moment.

Gautier était pris d'un recueillement profond. Son compagnon marchait devant lui.

Après quelques détours, l'Jiomme s'arrêta devant une

m LÀ COMTESSE DE 8AUSBUAY.

to mbe dont la pîerro était couverte d'herbes grimpantes.

— Gest ieiy messire, dit-il. Vous avez à prier sans éleuto* Uoî, je vais attendre à la porte du cimetière les ordres que ^ous avez peut-être encore à me donner.

Et il s'éloigna laissant Gautier de Mauuy seul. Alors Gautier s'inclina, fit une longue prière» et terixA auprès de celui qui l'avait guidé.

-— Maintenant, lui dit-il» un dernier service.

— Parlez, messire.

— Amenez moi quatre fossoyeurs, car j'ai fait vœu de transporter le cadavre de mon père en un autre pays.

L'homme amena les quatre fossoyeurs, et deux jours «près, messire Gautier de Mauny,après avoir mis les restes de son père dans un cerceuil de chêne, les envoyait & Valenciennes, dans le comté de Hainaut, où ils devaient être enterrés avec tous les honneurs dus à un vaillant ca* pitaine père d'un brave chevalier.

Pendant ce temps*là, les mineurs avaient continué leur besogne tant et si bien, qu'ils arrivèrent sous le château, et qu'ils abattirent une basse tour des enceintes du donjon. Mais ils ne pouvaient rien contre la grande tour, car elle était bâtie sur une roche impossible à creuser.

Messire Agnos de Baux s'était bien aperçu que l'on minait sa forteresse, et la chose était assez grave pour lui donner à réfléchir.

Il réunit donc ses compagnons et leur ût part de cette découverte, leur demandant ce qu'il y avait à faire pour se maintenir dans le château.

Ceux-ci, tous braves, n'étaient cependant pas de ceux qui se laissent inutilement mourir quand ils peuvent sertir d'embarras autrement.

. Ils répondirent donc à leur capitaine :

— Messire, vous êtes notre maître, et nous vous devons obéir. Mais nous est avis que nous nous sommes bien conduits jusqu'à cette heurei et qu'il vaudrait peut-être

mieux, puisque c'est notre dernier moyen de salut, noue rendre honorablement au comte de Derby, h la condition qu'il nous laissât nos biens.

—C'est mon avis ainsi, répondit Agnos. Et mettant la tête à une des basses fenêtres, il fit un signe qu'il voulait parler à quelqu'un de l'armée ennemie, quel qu'il fût.

Un homme vint qui lui demanda ce qu'il voulait :

—Je veux parler au comte Derby, dit le sire de Baux.

Le comte était curieux de savoir ce que le capitaine vou' lait lui dire. Il monta aussitôt à cheval, et, accompagrvd de Gautier de Mauny et de mcssire Stanfort, 11 se rendit auprès du chevalier, qui lui fit aussitôt les propositions qu'il venait de résoudre avec ses compagnons.

— Messire Agnos, dit le comte, nous ne vous laisserons pas en aller ainsi. Nous savons bien que nous vous avons si durement assiégé que nous vous aurons quand nous voudrons, car votre forteresse ne repose que sur étais. Rendez-vous donc à notre discrétion, c'est seulement ainsi que nous vous recevrons.

— Certes, répondit le chevalier de Baux, si nous prenons ce parti, je vous connais assez généreux, messire, pour savoir que nous n'aurions rien à redouter de vous, et que vous nous traiteriez comme vous traiteraient dans le même cas le duc de Normandie ou le roi de France. Mais ce serait peut-être exposer quelques soudoyers que nous avons ici, que j'ai ramenés de Provence, de Savoie et du Dauphiné, et que vous ne traiteriez peut-être pas aussi bien que nous. Et sachez bien que si le plus petit d'entre nous ne devait pas être reçu à merci comme le plus grand, nous préférerions nous renfermer do nouveau et vendre chèrement notre vie. Veuillez donc y réfléchir, messire, et traitez-nous avec la loyauté dont les guerriers usent entre eux.

Les trois chevaliers se retirèrent alors pour consulter, et le résultat de leurs réflexions fut, comme toujours.

88 LA COMTESSE DE SâUSBURY.

qu'on prendrait les assiégés aux conditions qu'ils demandaient.

Ajoutons bien vite que la crainte que la grosse tour me résistât longtemps encore aux mineurs, ne fut pas d'un petit poids dans la générosité des assiégeans.

— Nous vous accordons ce que vous nous demandez, dit le comte au chevalier, mais à la condition toutefois que vous n'emporterez d'ici que vos armures.

— Ainsi soit fait, dit messire Agnos de Baux. Et tous se préparèrent iînmédiatement à partir.

Mais ils s'aperçurent qu'il n'y avait que six chevaux dans la forteresse, et que ce nombre était loin d'être suffisant.

Us firent donc demander aux Anglais de leur en vendre, et ceux-ci les leur vendirent un tel prix, qu'ils regagnèrent par ce commerce les rançons qu'ils avaient perdues par la générosité de leur chef.

Messire Agnos de Baux partit du chftteau de La Réole, et les Anglais, après en avoir pris possession, se rendirent à Toulouse.

Le lendemain de leur départ, l'homme qui avait indiqué à Gautier de Mauny le tombeau de son père, reçut de celui-ci, non pas la somme qu'il avait promise^ mais lo triple de cette somme.

xn

Maintenant laissons le comte Derby continuer sa conquête que nous avons jusqu'ici suivie pas à pas, laissons-le prendre Mont-Férat, Villefranche et Angoulôme, et voyons ce que iqsait Edouard III pendant ce temps-là.

lA COMTESSE DE SAUSbURT. 89

On se rappelle que Jacques d'Artevelle arait ofifert au roi d'Angleterre de faire son fils, le prince de Galles, seigneur de Flandre, et de faire de la Flandre un duché.

En conséquence, Edouard III réunit autour de lui barons et chevaliers, et leur fit part de la résolution /çu'il avait prise de mener son fils à TÉcluse, pour y ^re investi du titre promis par d'Artevelle, les priant de raccompagner, ce que chevaliers et barons s'empressèrent de faire.

Le roi avec toute sa troupe se rendit au port de Sandwich, et, le 8 juillet 1345, s*y embarqua.

n arriva bientôt au havre de l'Écluse, où il resta et où venaient constamment le visiter ses amis de Flandre. . Mais de toutes ces visites, il résulta bientôt pour le roi d'Angleterre une chose certaine, c'est que son compère d'Artevelle ne jouissait plus d'une aussi grande faveur qu'autrefois, et qu'il s'était bien hardiment avancé en promettant de dépouiller le comte Louis, son seigneur naturel, en faveur du prince de Galles.

Cependant d'Artevelle venait souvent visiter Edouard III, et le rassurait autant qu'il le (pouvait sur les suites.de . la négociation, ce qui n'empêcha pas un soir le roi de s'en ouvrir franchement avec son compère. '

— Il me semble, maître, disait Edouard à d'Artevelle, tout en se promenant sur le pont de la Catherine^ vaisseau si grand et^i gros, qu'au dire de Froissard, c'était merveille à voir ; il me semble, maître, que notre engagement ne s'exécute pas aussi promptement que vous l'aviez promis. Ei cependant vous êtes homme de conseil et ^ d'expérience; car je me souviens de votre première en- ' trevue, et je me rappellerai toujours les sages avis que vous m'avez donnés. Aujourd'hui j'ai eu une entrevue avec les conseillers de vos bonnes villes de Flandre, et ils m'ont paru fort embarrassés de me donner une réponse définitive qu'ils m'ont cependant promise pour demîsds.

COMTESSE DE SALISBURT.

D'où Tient otla, maître? Â mesare ^e rùm êtez grêlaii en ranonunéey ayez-vous donc perdu en puissance f

— Monseigneur, répondit d'Artevelle, que le roi n'avait jamais vu si soucieuXi je me suis engagé à donner la Flandre à votre fils, votre fifs l'aura. Mais vous oompnvnez qu'un tel royaume ne passe pas sans secousse d'une main dans une autre, et qu'il y a entre celui qui donne et celui qui reçoit bien des gens qui le tiraillent k euj^. Je n'ai rien perdu de mon influence, je l'espère du moins, mais tout homme, quand il grandit, jette une ombre plus grande et cache d'autant plus de gens jaloux de lui. On sait mon dévoûment à Votre Seigneurie, et l'on craint que ce dévoûment ne m'entrahie un peu loin. Tout ce qull faut, c'est faire comprendre à ces bonnes gens qui vous êtes et le bien que je leur veux en les donnant à vous. Et, ajouta d'Àrtevelle, s'ils ne comprennent pas de bon fré, il faudra bien qu'ils comprennent de force.

-» Vous vous fâcheriez, maître d'Artevelle, et pour moi! fit Edouard.

— le ne pourrais, à vrai dire, me fâcher pour Une plus meble cause, monseigneur; ohl vous ne me connaissez encore que comme homme de conseil, vous me connaîtrez peut-être un jour comme homme d'action, et alors «lui que le roi d'Angleterre appelle en riant son compère 4eviendra peutrêtre sérieusement l'ami de son auguste allié.

— Je vois déjà, maître, que vous êtes un honune de précaution, et qu'il y a peu de souverains aussi bien gardés que vous.

-^ Et qui vous a dit cela, monseigneur?

— Un ambassadeur que vous avez envoyé autrefois au loi d'Angleterre, et qui est revenu à Gand avec Walter, l'ambassadeur du roi Edouard.

— - Gérard Denis, fit d'Artevelle en pâlissant malgré lui. ^ Lui même. Un chef de tisserands, je crois. Et qu'est

U COMTSSSS DE fiiUSBURY. H

deyenu cet homme? demanda le roi d*an air iadifférent,

— Ce qu*il est devenu, monseigneur? rien enoorol mais Dieu sait ce qu'il deviendra*

— Le commerce Ta-t-il enrichi?

-^ Malheureusement, monseigneuTi il s'occupait 4'autre chose que de commerce.

— Et de quoi donc?

— De politique.

— C'est de votre faute, maître. Peurquoi en ave^vous fait un ambassadeur? Il vous était attaché cependant.

—Comme le chien à sa chaîne, monseigneur, et parcequ'il ne pouvait faire autrement; mais s'il doit m'arriver malheur Un jour ce sera par cet homme,

— Mais, si je me rappelle bien la conversation que j'eus avec lui peu avant le voyage que nous fîmes ensemble, il me dit que vous étiez entouré d'hommes si dévoués que vous n'aviez qu'à faire un signe pour que vos ennemis disparussent. Il se trompait donc?

— Il ne se trompait pas pour les autres, mais, malheureusement, il se trompait pour lui. Aujourd'hui Gérard Denis a un parti, Gérard Denis est presque dangereux, et essayer de se débarasser de lui ce serait presque reconnaître sa force, et en tous cas ce serait s'exposer. Si nous trouvons maintenant de l'opposition à nos projets, c'est de cet homme qu'elle nous vient. Aussi...

D'Artevelle sembla hésiter s'il continuerait sa phrase.

— Aussi? reprit le roi comme pour inviter Jacques à complétée son idée.

} — Aussi voulais-je vous engager, monseigneur, à ne le point reeevoir dans le cas où il se présenterait id. Il ne peut y venir que dans de mauvais desseins.

A peine Jacqi^emart avait-il achevé ce dernier mot, que Robert, celui-là même qui avait accompagné le roi lors de son premier voyage à Gand^ s'approcha d'jËdouard et lui dit:

n LA COMTESSE DE SAUSBURY.

— Monseigneur, un homme vient d'aborder qui de* mande à parler à Votre Seigneurie.

Pendant ce temps, d'Artevelle s'était éloigné et attendait au bout du pont qu'Edouard revînt à lui.

— Et que veut cet homme? demanda le roi.

— Il veut vous parler, monseigneur.

— S'est-il nommé?

— Non, monseigneur; mais je l'ai reconnu,

— Et c'est?

— Celui avec qui voyageait monseigneur quand j'eus l'honneur de l'accompagner à GanS.

— Gérard Denis I murmura Edouard, maître Jacques

* l'avait prévu. C'est bien. Robert, continua le roi en s'a- . dressant au valet, fais entrer cet homme dans mon appartement et dis-lui de m'attendre.

Robert s'éloigna, et Edouard se rapprocha de d'Artevelle.

— Eh bieni maître, dit le roi, demain nous saurons à quoi nous en tenir, n'est-ce pas?

— Oui, monseigneur.

— Car vous comprenez que je ne puis rester toute ma vie dans ce port de l'Ecluse. J'ai un vœu à accomplir, et vous seul me retardez.

— Comptez sur moi, sire, fit d'Artevelle, qui, au ton dontle roi avait dit les dernières paroles, avait compris qu'il devait s'éloigner, comptez sur moi et défiez-vous des autres.

Jacquemart s'inclina, et, quittant le pont du vaisseau, il descendit dans sa barque qui le reconduisit à terre.

Le roi descendit dans l'entrepont, et trouva Gérard Denis qui l'attendait.

Le chef des tisserands n'était plus tout à fait le même qu'autrefois : son costume était aussi simple, mais son visage avait changé; une certaine fierté était le caractère dominant de sa physionomie, et Edouard comprit tout de suite; en le revoyant, qu'il employait à des commerces

plus graves que les achats do laines la finesse dont la nature l'avait doué et qui éclairait ses petits yeux, dont le regard était plus assuré et plus pénétrant qu'autrefois.

Cet homme avait sur le visage un air de fausse loyauté auquel un politique moins fin qu'Edouard so fût laissé prendre, mais qui ne pouvait tromper le royal compère de d'Artevelle. Il était facile de voir que Gérard Denis avait toutes les mauvaises passions de Jacquemart, mais qu'il n'avait pas tout l'esprit de son rival pour les déguiser. Il avait la ruse qui conçoit, mais il devait manquer de Ta* dresse qui exécute. Il était fin, mais il devait arriver un moment où la brutalité dominerait la finesse. Cela venait sans doute de ce qu'il n'était pas ambitieux par intérêt, mais par imitation. C'était un de ces hommes qui, en voyant s'élever un de leurs semblables, le prennent en haine et veulent s'élever non pas à côté de lui, mais à sa place. Ils n'ont l'idée de grandir que parce qu'ils voient grandir les autres» et au lieu d'appliquer leurs facultés au triomphe de leur ambition, ils l'appliquent à la destruction de l'homme qui les gêne, si bien que le jour où ils ont pris la place de leur rival, leur haine étant assouvie, ils ne savent plus que faire, et ne sont que les obscurs plagiaires de leurs prédécesseurs.

Gérard Denis était envieux. Nous avons vu au commencement de cette histoire qu'il détestait personnellement d'Artevelle. Si Jacquemart fdt resté simple brasseur, Gérard fût resté un simple tisserand. Quand un homme du peuple s'élève tout à coup, comme d'Artevelle, il fait éclore aussitôt parmi, ceux-là même qui devraient le soutenir, puisqu'il sort de leur classe, des haiues mystérieuses et continues qui ébranlent sourdement la position qu'il s'est feite.

Gérard enviait la fortune de d'Artevelle comme un enfant envie le jouet d'un autre enfant, sans raison, et pour le briser quand à son tour il le possédera.

Du reste Gérard consentait volontiers à ne pas être ruihwaert, mais à la condition que d'Artevelle ne le serait plus.

Quoi qu'il en soit, pendant que Jacques était devenu quelqu'un, Gérard était devenu quelque chose, et tel qu*il était, il venait visiter le roi Edouard IH.

Quand le roi se trouva en face de Gérard, celui-ci le regarda fixement et lui dit après s'être incliné :

— Maître Walter, je suis heureux de vous revoir, car j'ai gardé bon souvenir de notre voyage; aussi implorai-je de vous la laveur de parler le plus tôt possible à votre gracieux souverain.

—Suivez-moi donc, inaître Gérard, fit le roi en souriant» car j'ai gardé un aussi bon ^souvenir que vous du voyage que j'ai eu le plaisir de faire avec vous.

Et ce disant, le roi fit entrer Gérard dans une chambre, dont il iferma lui-même la porte, après avoir fait asseoir son visiteur.

— Vous vouliez parler au roi d'Angleterre, maître, lui dit-il» eh bien! parlez, le roi d'Angleterre vous écoute.

Gérard se leva malgré lui;

— Ainsi, dit-il, Walter et le roi Edouard î!!...'

— Ne faisaient qu'un, maître ; ce qui ne doit pas vous empêcher de vous asseoir, car le roi se souvient aussi bien que Walter de son compagnon de voyage Gérard

' Denis.

» Eh bien I maître, continua le roi, la spéculation dont j'ai été le confident a»t-elle réussi t

— Oui, sire, et je dois môme dire que je crois que votre gracieuse compagnie m'a porté bonheur, ear tout ce ^e j'ai entrepris depuis m'a aussi bien réussi que cette contrebande...

— Ainsi, le commerce Ta bien ?

— Oui, monseigneur; mais Yotre Altesse doit penser que ce n'est pas une affaire de commerce qui m'amène

— Mais, en tout cas, c'est une affaire T

— Oui, monseigneur ; et si je viens, c'est dans l'intérêt de Votre Altesse, et pour lui rendre un service**

— Je suis heureux, maître Gérard , que , tout , depuis mon premier voyage, vous ait réussi à ce point, que vous puissiez aujourd'hui rendre un service au roi d'Angle terre.

Gérard comprit, à la réponse du roi , que celui-ci ne traiterait pas de puissance à puissance avec lui, comme avec d'Artevelle, et qui sait de combien cette différence que le roi faisait entre les deux hommes augmenta la haine de Gérard contre le ruthwaert

— Quoi qu'il en soit, monseigneur, répliqua le tisserand, et si loin de vous que je sois, par cela m^e que je n'habite pas les mêmes sphères que vous, il est des choses que je vois et qui échappent à vos regards , cachées qu'elles sont par les intérêts de ceux qui oni l'honneur de vous approcher. C'est sur ces choses- là que je voulais vous éclairer, sire, et personne ne le pouvait faire mieux que moi ; voilà pourquoi je me suis permis de venir à vous, non plus en ambassadeur de d'Artevelle , mais comme mon propre ambassadeur.

— Parlez, maître Gérard, parlez.

— Puisque vous voulez bien vous rappeler, sire , le voyage que j'ai eu l'honneur de faire avec vous , peutêtre vous rappelez-vous aussi ce qu'à cette époque même je vous dis de d'Artevelle ; que sa puissance ne durerait

pas longtemps , et qu'il y avait à Gand des gens qui feraient, aussi bien et mieux que lui , avec Edouard d'Angleterre, tous les traités de politique et de commerce qui seraient à la convenance d'un aussi grand roi,

— C'est vrai, je m'en souviens.

— Je me rappelle même, monseigneur, continua Gérard, comme s'il eût voulu bien faire voir au roi qu'il n'avait oublié aucun des détails de la route qu'il avait faite en sa compagnie, je me rappelle même qu'au moment où je vous disais cela , vos yeux se fixèrent sur un faucon qui chassait un héron vaincu: vous prîtes l'oiseau chasseur au bec duquel vous 'passâtes une bague d'émeraudes d'un grand prix; vous gardâtes même le faucon, ce qui étonna fort celui qui venait le réclamer, et ce qui m'étonna beaucoup aussi.

— C'est vrai encore, murmura Edouard à qui ce souvenir rappelait Alix de Grafton et l'inquiétude où le laissait la disparition du comte de Salisbury, c'est vrai encore ; continuez, maître.

Et le roi se leva et se promena à grands pas en passant de temps à autre la main sur son front.

— Eh bien I sire, ajouta le tisserand en se levant à son tour, ces hommes que je vous prédisais alors existent réellement aujourd'hui, et la puissance du brasseur est si violemment ébranlée, que demain peut-être il sera forcé de fuir comme un criminel, si quelque bon coup d'arbalète ne l'arrête en chemin,

. — Et sans doute à la tête de ces hommes se trouve maître Gérard Deri5.

— Oui, sire.

— Et le nouveau chef vient, sinon imposer, du moins offrir ses conditions au roi d'Angleterre. .

—Non, sire, il vient seulement avertir le roi Edouard que d'Artevelle a pris un engagement qu'il ne pourra tenir, et que ceux à la tête desquels se trouve Gérard Denis

U COMTESSE DE SAUSBURY. W j

ne veulent d'antre souverain que leur souverain légiti- \

me, à moins...

. — A moins?...

"— A moins que celui qui les commande ne veuille autre chose, ou ne trouve un moyen de tout concilier.

— Et ce moyen?

— Je rai, sire.

— Et puis-je le savoir?

-—Certainement, sire, mais vous me permettrez de vous • le taire jusqu'au moment où , au lieu d'être une prebabilité, il pourra devenir une certitude.

— Ainsi, la conclusion de cette entrevue...

—Est, monseigneur, que, quoi qu'il arrive, là Flandre tiendra à grand honneur l'alliance de l'Angleterre , et que, si jamais elle dépend de moi ^ cette alliance est certaine,

— Si toutefois l'Angleterre l'accepte.

— Et quel intérêt l'Angleterre aurait-elle à la refuser?

— L'Angleterre n'a pas seulement des intérêts , maître Gérard, elle a des amitiés. Jacques d'Artevelle a été jusqu'ici l'allié fidèle et l'ami dévoué du roi Edouard in, et il se peut que, s'il arrive malheur au ruthwaert, le roi d'Angleterre embrasse sa cause et essaie de le venger comme il commence déjà à venger en France ceux que Philippe YI a fait mourir parce qu'ils étaient ses alliés. Cependant nous prendrons conseil des circonstances, maître Gérard. En attendant , je suis ici sur l'invitation de Jacques d'Artevelle, que je quitte à l'instant, et jusqu'à

' ce qu'il ait manqué à ses promesses, je ne manquerai pas aux miennes , et encore saurais-je , le cas échéant , faire la part des événemens dont il aura pu être la victime.

— Sire , vous attendez demain une députation des conseillers?

— Oui.

— Cette députation vous répétera ce que je viens de vous dire : que rien ne se peut faire sans Tassentiment de la communauté.

— Nous attendrons, maître. La patience est rétemité des roîSé

Il était clair qu'Edouard III accepterait le secours de Gérard Denis , dans le cas où ce secours lui deviendrait utile, mais il était trop bon politique pour s'engager à rien tant que le brasseur était encore le chef de la Flandre.

Le lendemain , les conseillers arrivèrent à bord de la Catherine, Depuis quelques instans d'Artevelle était auprès du roi.

— Cher sire, dit l'un des toïseillers qui prît la parole au nom des autres, vous nous requérez d'une chose bien difficile, et dont plus tard le pays de Flandre pourrait nous demander compte. Certes , 1! n'y a pas aujourd'hui seigneur que nous voudrions autant avoir pour maître que votre fils, le prince de Galles ; mais cette chose que nous désirons , nous ne pouvons l'accomplir seuls , et il

. nous faut le consentement de toute la communauté de FJanctre. Chacun se retirera donc dans sa ville, réunira -les suffrages, ^ ce que la plus saine partie des Flamands voudra, nous le voudrons. Dans un mois nous serons ici, et nous vous répondons, sire, que notre retour vous causera grande Joie.

— Qu'il en soit ainsi I répliqua le roi. Un mois encore je vous attendrai.

La députation se retira, et Jacques d*Artevclle resta avec le roi. Jacques était de plus en plus soucîeuT.

— Eîi bien l que dites-vous de cela, compère, demanda Edouard à l'ancien brasseur; et ne craignez-vous pas maintenant de m'avoir fait venir pour rien î

— Ah I ah ! sire, j'ignore ce que vous aurez à regretter pour vous, mais je sais qu'outre beaucoup d'auttes rai-

LA COMTESSE DE 8ALI6BURT. m

aonê eiieore, j'aimerais mieux, surtout maintenant, être dans les habits du roi d'Angleterre que dans leg miens,

•— Vous n'êtes pas ambitieux, maître, répondit en souriant Edouard m. Ce que l'on dit est-il donc vrai?

■-- Et quii dit-*on, sire T

— On dit que Jacques d'Àrtevelle n'est ni aussi aimé ni aussi influent, aujourd'hui, qu'il l'était autrefois.

— Et pourquoi? mon Dieu I

— On accuse maître d'Artevelle de déposséder peu & peu son seigneur légitime , le eomte Louis ; ce qui ne serait peut-être rien, si maître Jacquemart n'avait mis la main sur certain trésor de Flandre, et ne l'avait employé sans en rendre compte , ce qui ferait croire qu'il n'a pas eu tout à fait la destination qu'il devait avoir. Il en résulte qu'à l'heure qu'il est on conspire peut-être contre Jacques d'Artevelle, comme si d'Artevelle était un souverain naturel.

—On conspire? fit Jacques en pAlissant malgré lui.

— On le dit.

•^ Et qui dit cela, sire ?

— Le vent qui vient de Gand,

— Monseigneur, vous avez vu le tisserand Denis, -* Peut-être.

— Cet homme vous trahira, sire.

-^ Qui vous dit que je l'aie vu, maître, et même, l'ayant vu» qui vous dit que je me sois fié à lui ?

— Alors, sire, il faut que vous m'aidiez à déjouer ses complots, et à faire triompher le prince de Galles.

— Je ne suis venu que pour cela, et, à dire vrai , je crains bien de m'être dérangé inutilement,

— Non, sire ; vous réussirez si vous voulez me venir en aide,

— Que faut-il faire?

— 11 faudrait, sire, me donner quatre cents hQmmçs

pour faciliter Texécution de vos projets et faire mainbasse surnos ennemis, car nous en avons,

— Et augmenter d'autant la garde qui doit défendre Jacques d'Artevelle.

— Ah I sire , qui conserve d'Artevelle conserve votre allié et défend vos prétentions,

— C'est juste. Eh bien I je vous donnerai quatre cents hommes.

—Je les ferai entrer de nuit à Gand, et, au^ retour des conseillers, si les événemens sont contre nous, nous forcerons les événemens.

— Puissamment raisonné, maître, et c'est alors que l'homme de conseil fera place à Thomme d'action, lit le roi qui ne semblait pas avoir grande confiance Àans le courage de son compère.

— Oui, sire.

— Eh bien I dès ce soiri les quatre cents hommes seront à votre disposition.

— Et dès ce soir, sire, ils entreront à Gand.

— Quoi qu'il arrive, ajouta Edouard , je suis là pour vous protéger, maître, et, si l'on vous tue, je vous vengerai, je vous le promets.

Et, en disant cela, le roi tendait cordijilement la main auruthwaert.

Mais à ce mot que venait de prononcer Edouard, d'Artevelle avait pâli de nouveau, et sa main tremblait dans la main royale.

— Allons, je ne m'étais pas trompé, pensa Edouard, cet homme a peur.

— Il me vient une idée, dit le roi tout haut.

— Laquelle, sire î

— C'est d'ajouter cent hommes encore aux quatre cents autres, car je crois que vous ne serez jamais trop bien gardé.

lyArteTelle ne put s'empêcher de baiser la main du roi.

— Âh I mon pauyre fils, murmura Edouard en s'éloignant du brasseur, si vous êtes jamais seigneur de Flandre par le secours de maître Jacquemart, cela m'étonnera ^ienl

Le soir même , d'Artevelle aborda avec la troupe que lui avait promise Edouard, et pendant lar nuit il la fit entrer à Gand.

Mais au moment où il franchissait la porte de la ville, un homme qui venait de le reconnaître s'éloignait dans l'ombre.

Cet homme était Gérard Denis, qui , sachant que d'Artavelle n'était pas revenu à terre avec les conseillers, s'était douté de quelque surprise et guettait depuis longtemps déjà le retour du brasseur.

Les cinq cents hommes d'Edouard entrèrent dans la ville, et d'Artevelle, ramené par ce dernier, regagna son hôtel.

Cependant la ville se réveilla le lendemain avec une certaine agitation.

Dès le matin, grands et petits furent convoqués sur la place du Marché , et celui des conseillers qui la veilla avait pris la parole à bord de la Catherine , et avait fait part à Edouard des moyens à employer pour la réussite de ses prc^ets, harangua le peuple dans le même sens, et lui annonça que le roi d'Angleterre amenait avec lui le prince de Galles, auquel d'Artevelle avait promis la Flandre.

1(» U COMTESSE DE SAUSiURY. *

Aloia ce fat ane réprobation générate» et le peuple s'écria en masse qu'il ne déshériterait pas son seigneur q^turel pour le fils d'Edouard III.

C'était 00 que Gér^d Pénis était venu dire la reUle au roi»

Aussi ne serons-nous pas étonnés de retrouver là le ti£k gerand alimentant de^son mieux la discorde naissante et haranguant le peuple h son tour.

— Résignez-vous tout de suite , mes amis , disait G6^ rardy car il faudrait vous résigner plus tard^

— Que voulee-voua dire ? s'écr^a-t^on»

— Je veux dire que d'Artevelle est le plus fort, et que cette fois, comme tov^oura $ il vous imposera sa volonté.

— Non, non,

— Il a prévu le cas do rébelliQ^, et ses précautiQns sont ' prises.

— Qu'a-t-ilfait?

— Il a demandé au roi d'Angleterre un renfort de mille hommes, excellens archers , qui sont entrés cette nuit dans la ville, et qui appuieront par tous les moyens les prétentions du roi et de Jacquemart.

Comme on le voit, Gérard mentait de cinq cents hommes ; mais c'est bien peu de chose quand U s'agit de faire triompher ses opinions.

Une sorte de stupeur s'empara des assistans.

-^ Et ce n'est pas tout , continua Gérard, d'Arterelle n'a pas pris pour rien le trésor de la Flandre» et il y^ gardé comme un roit

-^ Mort au traître I cria-4-on de toutes parts !

Gérard voulut continuer sa harangue , mais sa voii^ fut bientôt couverte par les cris de toute la populace qui demandait la tête du brasseur.

'—A son hôtel I crièrent tous ces furieux, quis^'ruère;i|t comme une marée vers l'hôtel de Jaoquemirt.

Quand d'Artevelle entendit ces rumeurs, sourdes d*A*

U COMTESSE DE SAUSBUHY. 103

bord cwm^ un ouragap lomUdn , puis précipitées et violentes comme le bruit du tonnerre qui sq rapproche, il eut peur.

Puis il fit fermer et bçorioader les porte? et tes fenêtres.

Il était temps.

A peine les valets avaienVils obéi h cet ordro 4e leur maître, que la populace environna Vhôtel.

Cependant la maison était bien gardée.

Cent quarante ou cent cinquante hommes l'occupaient et la défendaient vaillamment ; mais ils ressemblaient à ces Gaulois qui croisaient leurs flèches avec la'foudre, et quoique à chacun de leurs traits un ennemi tombât, le flot se resserrait et les vagues humaines semblaient s'augmenta encore.

D'Artevelle comprit qu'il n'y avait pas de résistance à opposer, et que si cette foule entrait dans son hôtel» il serait massacré sans pitié ni merci.

Alors il appela à son aide son habileté d'autrefois ; mais en ce moment la pëilr le dominait, et, au lieu d'être adroit, il ne fut que Iftche.

Il ouvrit donc une fenêtre et se montra au peuple.

Ce furent d'abord des cris de rage et de mort, devant lesquels le pauvre Jacquemart tremblait de tous ses membres ; mais quelques voix se firent eajiendre disant :

— Il veut parler, écoutons-le ; et peu à peu le silence se rétablit, tout prêt à s'int«rrompre par des menaces et des huées.

— Bonnes gens, que vous faut-il ? demanda d'Artevelle. Oui vous agite aiHsi? pourquoi m'en vouloir tant, comment puis-je vous avoir courroucés î Dites-le moi , et je m'en amenderai pleinement à votre volonté.

Un rire universel et des pierres accueillirent cette première partie du lamentable discours de d'Ârtevelle; mais

comme quelques secondes auparavant, le silence se réta< blit de nouveau.

—Noa«^ voulons avoir compte du trésor de Flandre, que vous avez volé, s'écria Gérard Denis.

Jacquemart reconnut la voix de son ancien ambassadeur, et il crut qu'en s'adressant à lui isolément il avait plus de chance d'obtenir quartier qu'en implorant cette foule irritée et inintelligente.

— Comment, mon bon Gérard, te voici parmi ceui qui me veulent mal ; toi qui me connais, dis leur donc que je n'ai rien fait peur les irriter.

, — Tu as dilapidé le trésor*

— Oui, oui, jurèrent tous ces hommes.

— Mes amis, mes bons amis, cria d'Artevelle d'une voix étranglée par la peur, rentrez en vos maisons, et revenez demain au matin, d'aussi grand matin que vous voudrez, et je vous rendrai tous les comptes que vous tiendrez à avoir.

—Tout de suite, tout de suite, fut le cri général. •—Tu te sauveras d'ici à demain, dit une voix. —Ou tu nous feras tuer par les mille hommes du roi Edouard.

— Le roi Edouard ne m'a pas donné mille hommes.

— Tu mens, cria Gérard.

— Il ne m'en a donné que cinq cents, dit Jacques avec des larmes dans les yeux.

— Il l'avoue, il l'avoue, hurlèrent les assaillans. <— Je les congédierai , dit Jacquemart.

Mais nul ne put l'entendre, car de nouveau le flot battait les portes de l'hôtel et les pierres brisaient les fenêtres.

Alors Tex-brasseur tomba à genoux, et tout en sanglotant, il s'écria :

— Seigneurs, c'est vous qui m'avez fait ce que je suis. Vous me jurâtes jadis que contre tous les hommes vous me garderiez et me défendriez » et voilà qu'aujourd'hui

VOUS me voulez tuer sans raison. Vous le pouvez faire puisque je suis seul contre vous tous ot n'ai point'de défense, mais considérez un peu le bien que je vous ai fait et que je puis vous faire encore.

] Peu à peu le silence s'était rétabli.

— Descendez , descendez , criait-on, car vous ne nous pouvez parler de si haut, et nous voulons vous entendre. Nous voulons savoir ce qu'est devenu le grand trésor de Flandre que vous avez gouverné trop longtemps sans eu rendre compte. Descendez, descendez.

— Je descends, dit d'Artevelle, et il ferma la fenêtre. Mais il paraît que les comptes (|u'il avait à rendre

étaient embrouillés, et qu'il aimait mieux ne pas se confier aux chances de la discussion, car il songea à se sauver par derrière et à se réfugier en une église attenant à son hôtel.

Mais ceux d'en bas, ne le voyant pas venir, se doutèrent de quelque couardise , et se portèrent en foule de l'autre côté de l'hôtel.

Ils virent en effet que Jacques voulait fuir, et comme cette fuite était pour eux la preuve de ce dont ils l'accusaient,^ils se précipitèrent sur lui , et le frappèrent malgré ses cris et ses larmes.

Le malheureux ruthwaert roula à leurs pieds , et il respirait encore lorsque Gérard Denis s'approcha de lui.

En voyant venir celui qu'il avait longtemps regardé comme son ami| le brasseur réunit toutes ses forces, et lui dit :

— Gérard, mon bon Gérard, sauve-moi.

Alors le tisserand s'approchant du moribond, lui planta jusqu'au mancho son couteau dans la gorge, et Jacques mourut sans avoir poussé un cri.

a Ainsi finit d'Artevelle, dit Froissard, qui en son temps fut un grand maître en Flandre, Povres gçjis l'amon-

106 U COMTESSe DE SAUSBUaT.

tèrent premièremaBl , et méclie^ gexis le tuèr^t en la parfin. »

Edouard apprit aussitôt ce qui venait de se passer k Gand, et le soir môme il fit voile pour TAngleterre , fort irrité de ce qui venait d'avoir lieu , et juraut qu'il vepgerait d'une façop exemplaire la mort de son compère d'Artevelle.

Lorsque Gérard Denis apprit le départ du roi et les menaces qu'il avait faites en partant, il demanda qu'une ambassade fût envoyée à Edouard , afin de détourner de la Flandre la colère d'un roi si puissant et qui s'était montré son allié sincère.

En conséquence, les conseillers qui étaient venus trouver Edouard au port de l'Ecluse partirent pour Londres.

Le roi était à Westminster lorsqu'on vint lui annoncer que les députés d*Ypres, de Bruges, de Courtray, d'Audenarde demandaient à être introduits auprès de lui.

Le roi, un peu revenu de sa première eolère , le» teçut.

Alors ils commemcèrent à s'excuser de la mort de à^kftevelle, jurant que, comme ils étaient déjà partis pour recueillir les assentimens nécessaires à Edouard, ils n'avaient rien pu savoir ni empocher de ee qui avait eu lieu, ajoutant qu'ils étaient désolés et couirroucés de ce ttialheur, et qu'ils regrettaient ainoèrement la mort du ruthwaert, qui les avait toujours sagement gouveméa.

— > Cependant 9 sire 1 ajoutèrent les députés » la mort de d'Artevelle ne vous peut ôter 1% confiance et l'amour des Flamands, quoiqu'il vous faille maintenant renpneeri l'héritage de Flandre, dont ils ne peuvent frustrer le comte Louis, qui est encore à Tenremonde, et qui, bien que Joyeux de la mort de Jacques qui avait fini par usurper son pouvoir, n'ose encore revenir, mais qui se rassurera bientôt et reviendra à Gand.

Comme Edouard ne répondait ri^n aux ambassadtim

et palissait irrité de plus en i>liis de la mort dé son compère qui lui faisait perdre ses espérances sur la Flandre, un de ûeux qui se trouvaient là, et qui n'avait encore rien dit, s'approcha ^e lui en disant :

-^ Il y a peut-être moyen de tout condUer, monseigneur*

— Et quel est ce moyen ?

Les autres députés se retirèrent dans le fond de la salle, comme s*ils avaient compris qu'ils n'avaient rien à ajouter & ce qu'allait dire leur compagnon.

— Vous vous souvenez , sire , de la visite que vous fit Gérard Denis i bord de la Catherine?

— Et je me souviens aussi que c'est ce môme Gérard DeiûB qui a tué de sa propre main celui qu'aujourd'hui je veux venger^

•— Sire, il y a des homicides agréables à Dieu quand ils sont utiles à toute une nation.

— Enfin, ce Gérard Denis...

— M'a remis un message pour vous , monseigneur, et qui achèvera peut-être de nous concilier votre grâce.

Et en disant cela, le Flamand remettait au roi une lettre que celuirci déplia et qui contenait ces mots :

cr Sîre , » Dieu en a décidé autrement que vous le pensiez des » destinées de notre pays. Aujourd'hui le prince de Gal- » les ne peut plus prétendre à l'héritage de la Flandre. »

— Haïs cette lettre est inutile, interrompit Edouard, puisqu'elle ne fWt que confirmer ce que l'on m'a dit tout à l'heure*

— Veuillez continuer, sîre , se contenta de répondre l'envoyé du tisserand.

Le roi reprit donc t

« Mais^ sire, vous av«i de beaui entais , fils et filies :

» votre fils atûé ne peut manquer d'être un grand prince, » môme sans Théritage de Flandre, et vous avez une fille » putnée, et nous avons un jeune damoisel que nous nour-» x> rissons et gardons et qui est l'héritier de Flandre : si se » pourrait bien encore faire un mariage entre eux, ainsi » demeurerait toujours la comté de Flandre à l'un de vos » enfans.»

— Allons f murmura Edouard en souriant, mattre 6é* rard Denis a hérité de Tesprit de Jacques d'Artevelle.

— Que répondrai-je, sire î demanda l'envoyé.

—Vous répondrez , messire , dit le roi , qu'Edouard HI

oubliera le mal et ne se souviendra que du bien.

a £n effet , d'Artevelle fut oublié , dit Chateaubriand, comme tous ceux dont la renommée n'est fondée ni sur le génie, ni sur la vertu. »

Cependant la fortune semble oublier un peu Edouard. Il y a dans ses partisans et dans son armée défection et défaite.

En effet, Philippe fait offrir par le comte de Blois, à Jean de Hainaut, de lui donner autant de revenus qu'il en a en Angleterre, s'il veut s'allier à la France. Jean de Hainaut avait passé sa jeunesse en ABgleterre et aimait Edouard. 11 demanda donc à réfléchir. Du moment où, malgré son amitié pour le roi d'Angleterre, Jean réfléchissait, il y avait des chances pour qu'il acceptât les propositions de Philippe. En outre, le comte de Blois, son gendre, le fit presser par son ami le seigneur de Fiagnoelles.

Or il arriva justement qu'à cette époque il y eut des difficultés en iûigleterre pour les fiefs que Jean y avait.

ce qui acheva ses irrésolutions et le fit passer à Philippe, qui le récompensa clignement.

Aussitôt Phifippe ordonna aux seigneurs, chevaliers et gens d'armes, de se trouver à jour dit à Orléans et Bourges, parce qu'il voulait envoyer le duo» de Normandie, son fils aîné, pour repousser les Anglais, qui, conduits par le comte de Derby, envahissaient la Gascogne.

Le duc Eudes de Bourgogne et son fils, le comte d'Artois et de Boulogne, vinrent trouver le roi et offrir mille lances. Puis vinrent le duc de Bourbon et messiie Jacques de Bourbon son frère, comte de Penthièvre, suivis de leurs gens d'armes. Vinrent ensuite le comte de Tancarville, le dauphin d'Auvergne, le comte de Forez, le comte deDammartin, le comte de Vendôme, le sire de Coucy, le sire de Craon, le sire de Sully, l'évoque de Bauvais, Jean de Marigni, le sire de^Piennes, le sire de Beaujeu, messire Jean de Châlons, le sire de Roye , et tant de barons et de chevaliers qui s'assemblèrent à Orléans ou allèrent camper devant Bourges et Toulouse vers la Noël 1345.

Le duc de Normandie, avec le sire de Montmorency et le sire de Saint- Venant, ses maréchaux, fit commencer l'attaque du château de Miremont que les Anglais avaient pris ; ce château était gardé par un capitaine anglais et un écuyer nommé Jean de Bristol ; l'attaque fut rude, la défense énergique , mais Louis d'Espagne était là avec les Génois, et force fut aux Anglais de se rendre. Les représailles commencèrent , un grand nombre de ceux qui se rendaient furent mis à mort.

On laissa dans le château des gens reposés pour le garder, puis on alla devant Villefranche.

Les Français assaillirent la ville dont le capitaine était absent et qui fut aussitôt prise ; ils partirent alors pour Angoulôme, laissant le château sans l'abattre,, ce dont ils devaient-se repenUr bientôt. Angoulême était commandée par le capitaine Jean de Norwich.

If. '^

Quand le comte Derby apprit les désastres des Anglais et la sottise que les vainqueurs avaient faite de laisser le château debout, il y envoya des gens d'armes, leur ordonnant de bien se défendre , et ajoutant qu'il irait les secourir si besoin était. Puis, il envoya à la forteresse d'Aiguillon , Gautier de Mauny, Jean de Lille et autres, leur recommandant de tenir vigoureusement.

Ils partirent bien quarante chevaliers et trois cents armures, emportant des vivres pour le siège, ce siège dût-il durer six mois.

C'est alers que le duc de Normandie comprit la faute qu'il avait faite en n'abattant pas le château de Villeftranche.

Il s'en inquiétait d'autant plus qu'il ne pouvait arriver à prendre Angoulôme. Il ordonna donc aux gens d'armes d« se loger près de la ville.

Le sénéchal de Beaucaire offre au duc de fairç prendre des vivres par le pays, ce que le duc accepte. Le sénéchal prend six cents hommes d'armes et s'en, va jusqu'à Ancenis, ville nouvellement rendue aux Apglais. Amvé là, le sénéchal , avec soixante hommes seulement , va pour prendre des troupeaux aux Anglais qui les poursuivent, et qui, en les poursuivant , tombent au piilieu de Tannée des Français, embusqués pour les attendre. Cette ruse réussit à merveille, car les six cents hommes reviur rent ramenant au duc de Normandie un ^and nombi:e de prisonniers.

Pendant ce temps, Jean de Norwich voyant que le duc ne lèverait pas le siège d'Angoulême , fit demander une teàr© pour le joui? de l'Annonciation. Elle fut accordée. Aiors, dès le point du jour, le capitaine Jean de Nprwich tu armer tous ses gens et les fit sortir de la ville, traverser te camp français, et se retirer à Aiguillon, où ils furent rtc^is avec joie.

Les gens d'Angoulême décident alors en conseil qvL^J^

LA COMTESSE DE SlLîSBtJRT. 111

se WHdfontau duc de Normandie. Celui-d les reçut à mereî, il installa dans la ville un capitaine nommé Jean de Villîers, et cent soudoyer» avec lui.

Le duo se rendit ensuite devant le château de Ûamassa, qui fut pris , et dont toute la garnison fut tuée. Il y établit un écuyer de Beauce, nommé le Borgne de Milly. De le, il se readit devant Tonneins, dont le siège dura longtemps.

Bref, les Anglais se rendirent par composition, leurs corps et leuïs biens sauf^ ; les hal)itans demeurèrent en l'obéissance du duc de Normandie, qui, après avoir pris le port de Sainte-Marie, qui était gardé par des Anglais, ]r laissa des gens d'armes et alla vers l^illon.

Il mit cent mille gens d'armes devant Aiguillon.

U y avait deux assauts par jour. Le siège dura six moi».

Le due alors commanda de faite un peni pour travers ser l'eau el arriver jusqu'à la forteresse. Trcrfs cents ehai^ pentiers travaillaient jour et nuit. Quand le pontftit avancé, ceux d^Aiguillon le défirent.

On le recommença, mais les Françai» entourèrent si bien les ouvriers, que Gautier de Mauny et ses gens d'armes ne purent les empêcher d'achever.

Toutes les semaines on trouvait un moyen nouveau pour assaillir le château d'Aiguillon. Un jour, en revenant de chercha des troupeaux, Charles de Montmorency et Gautier de Mauny se reneontrèrent. L'occasion était beUe poui deux braves chevalôeirs. U y euit combat. Les Fmncs étaient bien einq contre usi, mais ceiix d'AiguiVlett apprirent cette rencontre et vinrent au secours des leura; les Krancs furent tués, faits prisonniers, e| Monlanorenoy saaiuvai, laissant ses troupeaux aux Anglais.

€é siège est un des plus étranges dont Fhistoise aj4 gardé les détails ; quand on songe aux travaux que $1 faice^le duc cte ttonModiQ» ea est effiraiy^

112 lA COMTESSE DE SALISBpRY.

Cependant les choses ne pouvaient en rester là. Le duc offre cent écus à celui qui pourra gagner le premier pont de la porte du chAteau. Ce qui devait arriver arriva ; les soldats français se précipitèrent en masse , les uns tombèrent à Teau, et un grand nombre fut tué par ceux d'Aiguillon, ,'

Le duc fit faire une espèce de pont couvert pour approcher de la forteresse , mais les Anglais avaient fait faire des martinets, espèces de machines pour lancer des pierres, et ils en jetèrent de si grosses, qu'ils démolirent la couverture et que le chemin fut précipité dans l'eau, laissant un grand nombre de Français tués.

Les chevaliers français se désolaient de la longueur de ce siège, et n'osaient parler de le quitter, ayant entendu dire au duc qu'il ne s'en irait que sur l'ordre de son père. Alors le Comte de Guines , connétable de France , et le comte de Tancarviïle , prirent sur eux de se rendre en France, près de Philippe VI, et de lui dire à la fois les malheurs et le courage de son fils. Le roi en fut émerveillé, et dit que puisqu'on ne pouvait prendre ceux d'Aiguillon par force, il les fallait prendre par famine.

Cependant, Edouard ayant appris que ses gens étaient battus et mal menés au château d'Aiguillon, et que le comte Derby ne pouvait le secourir, prit le parti de lever une grosse armée et d'aller en Gascogne.

En ce moment, Godefroy de Harcourt, banni de France, arriva en Angleterre. Le roi et la reine le reçurent comme ils avaient reçu le comte*d'Arlois, lui donnant tout de suite , avec cette magnificence qui les distinguait , un ^ allié fidèle et dévoué. i^

Le roi fit part alors à Godefroy de la résolution qu'il avait prise d'aller au secours du comte de Derby, en Gascogne, lui demandant s'il l'accompagnerait dans cette» expédition.

— Sire, lui répondit Godefroy, je suis tout à votre sèr-

▼ice, mais, si vous me le permettez^'e vous donnerai un conseil.

— Dites, messire.

— II me semble que jusqu'à présent le comte Derby n*a pas eu besoin de votre secours, et qu'il est assez bra** ve chevalier pour s'en passer encore. Laissez-le continuer sa besogne là-bas, sire, et commencez la vôtre d'un autre côté. Le duc de Normandie est absent , proûtez-en, monseigneur, pour attaquer son pays.

— Eh bien 1 il sera fait comme vous le désirez, messire, répondit le roi , après avoir réfléchi quelque temps, et puisse Dieu entendre votre conseil et le faire venir à bien!

•— Alors, monseigneur, nous partirons aussitôt, car j'ai hâte de vous voir réussir.

— Non, messire, nous ne partirons pas avant que j'aie fait un pèlerinage qui me reste à faire , car si Dieu voulait qu'il m'arrivât malheur pendant cette expédition, je croirais que cet oubli en est la cause. Puis , murmura le roi tout bas, il faut que sache ce qu'ils sont devenus l'un et l'autre.

Le lendemain, le roi ordonna qu'on fît venir au port de Hantonne un grand nombre de nefs et de vaisseaux.

n fit appeler de tous côtés ses gens d'armes et chevaliers, et fixa le départ pour le jour de la Saint-Jean-Baptiste, c'est-à-dire vers le 25 juin 1346.

Puis, sans escorte, seul ai|Bc ses souvenirs et ses craintes, Edouard III partit pour le château de Wark.

Ce n'était déjà plus ce roi jeune et bouillant tel que nous l'avons vu au commencement de cette histoire. Quiconque l'eût rencontré n'eût pas reconnu en lui l'élégant chevalier des tournois.

La politique et la guerre avaient pâli son front et donné à ses yeux une sorte de fixité rêveuse. Puis, surtout en ce moment, Edouard, qui ne savait au-devant de quelles

ii4 LÀ CbMlTËSSE "DE ÔALIBBURY.

fffijyfeMS!0ttS( il «IMt^ redoutait malgré lui ufl inalh«mr eaché derrière les horizotis qu'il lui fallait enccHre dé^ passer.

Pte tlâ Jour Hë s'était passé, depuis celui où il avait pfofité du ^ihiiiBil d'Alix, sans t|u'il songeât à cette fedhtMè^ et mtL i^our sNètait enoare augmenté par la pOase»- *îon*

MMi ce n'était plus un amour èttrpris qu'il lui falliâtf ce n'était plus par un pbiltre qtti ^j'avuit jeté dans ses ftïéS qU'ftntô statue inanimée quil voulait à l'avenir posséder Mit, t'était par la réalité de sa ^sio)i ^ par 1^ sili^ térïté dé se pàrt)lev et il y avait des momens où Edouard eût donné son royaume d'Angleterre et ce beau royauftie €é fYuncé qu'il convoitait pour être aimé de la comtesse, ne fût-ce qu'un jour, et pour que la passion vivifiât uh in^nt ce Imau corps dont le sommeil lui avait dévoilé les ffihésstdi.

Edouard avait cru autrefois que ces désirs soudains qai linontaimt de soh cœur à sa tête, quand la robia de ia cointesse touchait sa main, s'éteindraient dans la possession de la femme , et il s'était servi du moyen que nous ivtms YVLt Mais Dieu n'a pas mis dans le cœur de l'homme l'amou^, cette flamme divine $ poar qu'elle pût s'éteindro au p^mier souffle de la matière^ et, nous le répétons, depuis qu'il avait possédé la comtesse , Edouard ne songeait plus qu'à la posséder uncore» ëeulement il avait Compris qu'il la lui fallait t%ut entière ^ avec ses aveui et ses expanSâons, Sans quoi il se consumerait peut-être à èe feu ititérieut qui s'était augmenté du premier aliment qu'il avait res«»

U CÔiÂTÉSSË bÈ SÀLlsblfRl. 115

XTli

ifflfhtèàBht il allait ien\ an^ ses i^éhsées foifi de eettô tsofst & laquelle il essajfait de faire ison cœiir impénétra* M*.

La campa^è était immense ; l'air pur éatessait son tisage , il oubliait quHl était roi pour oubliei^ qu'il n'était ^aimé.

Par momens , il lui semblait que là où il allait il était attendu, (tu'il était uh humble bachelier, iians autre boh- B'éur que ramôur de sa maîtresse ^ et què^ ^ndàiit Tab^ sence d'un mari jaloux, une blanche main allait lui ou* vrir la je^rille d'uué tour, prison pbuir la châtelaine , paradis pour l'amant.

tl allait poursuivant Isa coursé et son rêve.

Le gràcî'éûx vtsàgteà'Àlii, empreifatdfe ces terreurs qui^ pour l'homme aiitië, sbtit des confidences', lui apparaissédt, et Une huit capable d^éclairer de son rayonnement toute la vie i'xxn homme , passait dans l'esprit du rdi pleine dé mystères et d'enchaiitemens.

Parfois ëncbré Edouard se r^jppelatt qîi! il était et qili it allait trouver. Le vague espoir de son pardon le saisissait alors.

-ita fethme est uh étrange problème, se disait-il; autant elle met de forces à cacher son amour avant de s'être donnée , autâht elle avoue facilement les secrets dé son âme une fois que son corps s'est livté. Pétit-étre Alix m'aimait -elle, peut-être n'osait -elle se le dire à èlleniêUie , et irié le cach^t-élle avec terreur ; mai* maintenant qu'elle m'a appartenu, contre sa volonté, il est vrAi,

peut-être mon souvenir préoccupe-t-il sa pensée, et peut-être vais-je trouver en arrivant l'aveu d'un amour partagé.

Et l'air qu'aspirait Edouard lui semblait imprégné de senteurs nouvelles et d'arômes inconnus.

Mais il y avait aussi des momens oti une crainte secrète s'emparait du cœur du roi. L'âme de la femme a^ beau être un problème étrange , il est des femmes qui ne dévient pas d'elles-mêmes de la route que leur ange leur a montrée quand elles entraient dans la vie , et qui meurent le jour où une force impérieuse les écarte de leur chemin ; et malgré ses rêves , Edouard était forcé de se rappeler de temps en temps qu'Alix était une de ces femmes.

Les craint<:s du roi , qu'il chassait avec des espérances, se représentaient à lui si périodiquement qu'il en tressaillait.

Alors tout prenait un aspect nouveau aux yeux du voyageur solitaire. .

La campagne , ainsi que son cœur, n'était plus qu'un immense désert , le château où il allait qu'une ruine, le nom qu'il murmurait qu'un nom de morte.

Le rêve faisait place è la crainte, la crainte se changeait en remords , et Edouard , sondant l'horizon du regard, semblait lui demander s'il fallait avancer ou retourner en arrière, et s'il ne valait pas mieux douter encore que d'affronter la réalité.

Cependant il avançait toujours.

Quand il arriva au château de Wark, le soleil était levé depuis deux heures , et le château , inondé de lumière, était loin d'avoir cet aspect sinistre que par instans Edouard croyait lui trouver.

Le soleil éclairait ardemment les vitraux, et la nature, parée d'un de ses plus beaux jours d'été , resplendissait à l'entour.

U COMTESSE DE SAUSBURY. H?

Malgré lui le roi conçut uno grande joie de ce qu'il ▼oyait.

Le cœur est si craintif qu'il a presque toujours besoin des pressentîmens extérieurs, et Pâme, qui s'éclaire parfois de la sérénité du dehors, admet difficilement la possibilité d'un chagrin au sein d'une nature jeune, chaude et parfumée.

Edouard arriva à la porte du ch&teau, qui lui fut ouverte comme toujours.

Il demanda en tressaillant à voir la comtesse, et le valet s'éloigna après avoir fait monter le roi dans un des appartemens avoisinant celui d'Alix.

Quelques instans après, le valet reparut en disant :

— Monseigneur, la comtesse va se rendre ici dans quelques instans.

Le roi s'assit.

Rien n'était plus changé au dedans qu'au dehors.

Il y avait peut-être dix minutes que le roi attendait, lorsqu'Alix parut.

Elle était plus belle qu'elle n'avait jamais été , seulement elle était d'une pâleur de marbre.

EHe n'était pas vêtue de noir et portait au contraire un costume éclatant.

Edouard recula de deux pas en la voyant s'approcher, car elle avait plus l'air d'une apparition que d'une réalité.

— Vous dans ce château, sirel dit la comtesse avec un sourire auquel ses lèvres ne semblaient plus habituées, savez-vous que ce m'est un grand honneur que je m'attendais peu à avoir ?

— Madame, répondit le roi , je vais partir pour une do ces expéditions dont un roi peut ne pas revenir, et, avant de partir, je voulais vous voir une dernière fois.

— Une dernière fois , vous avez raison de parler ainsi,

lil LÀ (JOtlttËSëË bB 6ÀLttBtIftT.

illdiliéi^ëUf) dit Alii ëil léVaM l^ëyëUx «lù tà^\\ XMUt^l sait lorsqu'on se quitte si jamais on se rererra !

Et là ti6ttitëà§è , f^oMut la ihaiii à son ft>dnt comme si elle eût teâsienti iltië douleur^ Bé laissa tomber plutôt ({libellé né iâ'àssit dtHh un hiégé h <3ôté de celui du tou

-^«^Pourqutti, fit èelui-ci^ me parler-^rous de o» tdti amer. Dieu vous garde encore de longues antiéeiS i ma^ dame;yôtt^ êtes jeune » vous Ates Mle^ et rotre tie n'est pas entourée des écueils qui areisinenl celle ë'im roi.

a*- tbtiâ ctoyëzj knotiiBigtiôuf •

— Surtout lorsque , comme Toilsi Alix^ on est tàméê d'un Homme jeutie, noble et ptiissanti

"^Lë ëomte de Saiisbury ne reviendra jamais îoii monseigneur.

— Je ne tous parle pas du comte , Alix f vous le savez bien.

-« Et de qui parlez-vous donc, sire t

— D'un homme qui vous aime.

— Au point d'affronter un remords, n'est-ce pas, înôiiseigneur, c'est cela que vous voulez dîre?

— Ecoutez , Alix , dit le roi en se rapptocfeaht de ÏÀ comtesse, ei en ptéûàtit utië de ses màifis froide^ comme la glace , qu'Alix lui abandonna comme si sa pén* feéë etlt éiS àillëtlts; écoutez, j'étais loin de VOus^ et je ne vivàià {jlùs Que de Corps; ma vie était teâtéèf ici» Oh! combien triste et vide est la gloire d'un roi, madame^ ctUaiid il ti'a pas pôùt là pttrtagei* le cœur qu'il a choisi et qu'il àiine. Alors elle est plus IdUrde que les plus lourds fardeaux , car elle est inutile* Oui ^ j'ai affronté un remords pour vous , Alix , mais un remords qui peut se changer cii une éternité de bonheur si vous dites un mot. Dieu vous eût-il mise si belle à côté do moi, et eût-il versé dans mon ëœur cet intarissable amour^ s'il n'avait Vealu sont réuniiY fju'ai'ja fait à Dieu pour qu*ii m% rer

LÀ COMTESSE bE SALiSfelCfHt. lié

fusé cette jôiô ^s k^tiëllë ma tiè ti'èât plù^ ^*ane chose stérile î Qu*avez -vous, Alil, VOUS pâlissez t

— Je vous écoute, monseigneur. Il arrire un mobient où Toh peut tout écouter.

-^ Dites-moi , Âlit , que vous me patddiillërdz ce dbnt tôiis iti'âcfcuâiô^ tout à l^hôuré.

— 11 airive une heure, sire, ôH l'on pàtdohhé tout.

— Que rouiez-vous ditôt s*écti8l le roi effrayé de la pâleur de la comtesse et du ton dont 6llè avait dit ces dèlrnlêres paroles.

— Je veux dire, monseigtieur, qu'en éÊét Dieu avait !ë pbiiVoiir de mé faire heUteuse, et qu'il ne l'a pas hit, voilà tdut.

—Alix, 11 n'j^ ë douleut Si grande 4tli liè s'oublie tifl jour.

— Monsel^éuir, t'ftine tpiï comprend lés aihouià ilifiiiied admet les douleurs éternelles.

— Mais cependant, Alix, Votre deuil a cessé.

i- Qui vous le ditt

— Ces vètémens qiil Vous couvrent;

—Oh 1 sire, que votre âme est peu Savante en dôtileûts, puisque vous VOUS fiez au deuil des vêtemens , sanS re^^ garder mènle la pâléui* du visage et sans chercher leà plaies du cœurl

— Alors, pourquoi ces vêtèmënst

— Parce que, sire, je ne voulais pas attrister d'un deuil trop apparent le gracieux roi qui daigne me visiter, ei que je ne voulais pas laisse* de remords trop profonds dans l'esprit de celui qui a brisé ma vie peur un caprice.

— Alix!

— Vous parti , monseigneur, je reprendrai mes vêtemens de deuil, et pour Tétèrnité, je vous le jure.

— Et si le comte revient? demanda le roi.

«^ Il ne reviendtil pàsj iïiu

Et la comtesse se levant, s'approcha à moitié défaillante d'une table, et, remplissant d'eau une coupe d'or, elle la vida ardemment.

— Yous souffrez , madame, dit Edouard en se levant h son tour et presque épouvanté de l'agitation d'Alix.

— Non , monseigneur, fit-elle en se rasseyant, je suis prête à vous écouter encore.

Alors le roi se jeta aux genoux d'Alix ; et prenant ses mains dans les siennes ,

— Vous me pardonnerez, Alix, continua-t-il, en échange de ce que j'ai souffert ; croyez-moi, il y a encore pour vous du bonheur en ce monde , et ce bonheur je veux que vous me le deviez. Vous quitterez ce château sombre, plein de souvenirs amers et de fantômes désolés, vous reviendrez à la cour plus belle , plus enviée que jamais. Si vous saviez , Alix, depuis la dernière visite que j'ai faite à co château, dit le roi à voix basse , si vous saviez de quels rêves mes nuits sont peuplées. Rien ne peut faire que vous ne soyez à moi ; et puisque j'ai commis presque un crime pour vous posséder, vous devez voir jusqu'où: peut aller mon amour. Alix , soyez à moi encore , et tout ce qu'un roi peut donner, tout ce que l'âme souhaite en ce monde , vous l'aurez. Votre puissance sera sans bornes comme mon amour, votre fortune sans rivale comme votre beauté ; ou bien, aimez-vous mieux, Alix, que j'abandonne tout? travaux passés, ambitions à venir ; voulez-vous que le roi d'Angleterre ne soit plus qu'Edouard, et qu'Edouard se retire avec vous au fond de quelque château isolé , dans quelque pays désert , où il n'y aura que nous et Dieu : tout ce que vous voudrez, Alix, je suis prêt à le faire, ordonnez.

— C'est bien, sire, répondit Alix avec un sourire empreint d'une indulgence céleste, je vous pardonne^ car vous m'aimez peut-être, et si vous aviez su que votre amour dût me tuer, peut-être n'auriez-vous pas fait ce

que vous avez fait Vous m'offrez, contiBua Alix d'une voix affaiblie, des biens dont une autre serait heureuse et fière, mais qui sont bien petits à côté des biens éternels dont j'ai fait désormais toute mon ambition : au lieu de tout cela f promettez-moi de faire ce que je vais vous dire.

— Parlez, Alix.

— Peut-être un jour reverrez-vous le comte de Salisbury, monseigneur ; promettez-moi alors de lui dire que je suis morte parce qu'il ne m'avait pas pardonné une faute dont vous seul étiez coupable ; vous lui direz, monseigneur, que vous m'avez vue mourir et que je suis morte en le bénissant et en priant Dieu pour lui.

Alix épuisée ferma les yeux sous la douleur.

-^ Que signifie tout cela? murmurait le roi. Vous mourir, vous , Alix, vous que j'aime ! Vous êtes en|délire; au nom du ciel 1 Alix, parlez-moi.

La comtesse fit un mouvement , et prenant la main du roi, elle lui dit :

—Monseigneur, donnez-moi votre bras pour aller à cette fenêtre ; je veux voir une dernière fois le sourire de Dieu sur la terre.

Le roi obéit machinalement, et Alix, IVoide et le corps agité de tressaillemens soudains, s'appuya sur une des fenêtres d'où la vue s'étendait sur un horizon sans bornes, plein de fleurs et de chaudes haleines.

— Qui m'eût dit, sire , le jour où je faisais un vœu en faveur de celui que j'aimais, que, peu de temps après ce vœu accompli , je mourrais abandonnée de mon époux et soutenue par le bras de celui qui me faisait mourir?

— Alix , vous m'épouvantez par ces paroles de mort. Dites-moi que vous voulez me toriurer, mais ne dites plus que vous allez mourir.

— Dans une heure je serai morte, sire.

^Vous?

lé tÀ mwÉm bË sÂf isbu^T.

— M séteùfs ! k^tîra lé fol.

^ dh ! tî*est mutile; né tiie quittez paS^ felre; je avrils ifioriô âVadt ij|tlé Vous revinssiez, et j*ài éncbire (tuëlqtië éhôse i Votis dlrè.

Le roi tomba à genoux.

— Mon Dieu I mon Dieu ! disait-il, sauVttéhM èf partidn* .iiéf-tnoi I

u- (JUalid voii^ ê(ës Veiitl, côianùâ AHic èti ffelèvafil le ïof, l*d quitté ûifes habits de deùli et j'ai rtvétû ces hâbî(g ié ftltt. Je Voué âVâis TU venir, éàjrU y a bien des jbiits (Jiié Je ibiidè de tna fétiéti'e la route qui conduit à ce chftiteau. Alors, comthë dë^ sentiment humaiUs me dothiiidiêât encore, j'ai Voulu ddniiët à votre Vie lé rétiiords étemel de ttia tUOrt. Je ihe suis ëmpoîsbniléBj sire^ et je Me suis ' dit : d Je mourrai en le maudissant , et il sbuffrird ce c[ûè j'ai souffert. »

— t>ar le fiîeu vivaùt ! Aliî , dit Edouard , lalàsez'-^ihoi vous sauver, et je vous jure que jamais je né ptbUWlcëtâî votre nom j que je m'enfermerai au fond d'uti cloître s'il le faut ; thaïs ne mourez? pas, ne thourëz |5fes !

Et le roi éperdu couvrait de larmes les mslinâ glâcéeit de la comtesse.

— C'est inutile)^ Répéta Alit, il le fâUt ^ et d'ailleurs fl n'est plus temps. Puië Je ne vous maudirai paSj sire, (jttt je vous l'ai déjà dit, je Vous pardenUe. Là rtiort n'a d'aspect eflPrayant que pour ceux qui redoutent quelque chose àu delà de la vie, mais moi, je ûe redoute rien. Je mcurà pour mè puriQër dé la faute d'un autre, et lUa vie passera de la terre à l'éternité saus effort et comme, au crépuscule^ le jottr se fond dafls la nuit. Voyezj tout souri* autour de nous, et je vous jure que je il'ai jamais été aussi calme que je le suis en ce moment. Ne craignez donc rien, sir<v j'en ai fini avec la haine. Môù âme, qui Va remonter à Dieu» cat d^jà tellement dégagée des liens M la terrei

LA GOMTESBE DE SALISBURT4 iU

qa» Je ne vois plus en vous l'homme qui me ftdt mourir, mais l'ami qui me soutient au moment où je meurs* Je vous plains, sire, car, moi morte , vous allez souffrir et vous imposer longtemps des remords dont je voudrais vous absoudre. Vous m'aimiez , monseigneur ; seulement votre amour vous aveuglait et vous a fait oublier qu^l y ' des amours qui tuent celles sur qui ils se reportent, com* me un soleil très ardent tuerait nos fleurs du Nord. Vous ^ves brisé en un instant deux axistences si heureuses \qu'en dirait que Dieu les avait formées à regret, et qu'il était injuste à ses yeux de donner tant de bonheur à deux créatures lorsque tant d'autres souffraient. Vous vous êtes trompé, sire, voilà tout. Et cependant j'eusse dû vous aimer. Vous êtes jeuhë $ hoble et puissant, et il eût pu se faire que votre image se présentât à moi avant celle du comte. Pourquoi Dieu ne l'a-t-il pas fait? Pour compléter ma vie par le martyre sans douta » et parce qu'il vous appelait à de plus hautes destinées.

Alix parlait d'uue voix à la fois si douce et si émue, qu'Bdouard, la tête renversée en arrière et la main sur ses yeux, pleurait abondamment.

— Soyez fort, monseigneur, reprit Alix après une pause. Voyez par quel beau jour Dieu me rappelle à lui. Je n'aurai même pas la douleur de voir ce beau soleil s'éteindre derrière la colline ; mes yeux seront fermés avant qu'il ne se couche*, et j'habiterai la patrie sans ombre et ' sans nuits. Aitisi, monseigneur, vous allez partir pour de nouvelles conquêtes, vous allez ajouter un royaume au vôtre sans doute , et faire tuer quelques milliers d'hommes. L'histoire vous garde une grande place dans ses pages, monseigneur, et peut-être mon nom passera-t-il à^ la postérité éclairé du reflet de l'amour que vous aurez eu pour moi ; alors on s'étonnera que cette humble femnie soit morte et ait résisté à l'amour de ce grand conquérant ktràiigé chose que la vie» lorsqu'on la regardé

du point OÙ je la vois maintenant I Dites-moi , sire , demanda Alix avec un regard plein de douceur, vous m'aimiez réellement?

-^ Vous me le demandez? répondit Edouard avec des sanglots.

— Et vous eussiez fait tout ce que vous promettiez tout à l'heure?

— Tout, i© vous le jure.

— Quel triomphe pour moi dans l'avenir, dit la comtesse, et comment se fait-il que je ne vous aie pas aimé I

xvin

— Je devrais faire appeler un prêtre puisque la mort approche, reprit la comtesse, mais j'aime mieux que vous seul entendiez ma confession , monseigneur. Un prêtre n'aurait rien à me dire de plus que ce que Dieu me dit en ee moment, et je n'aurais rien h lui dire que ce que vous pouvez entendre. Dieu a-t-il besoin pour croire à notre repentir que nous remettions ce repentir entre les mains d'un de ses ministres , ou la confession n'est-elle qu'une humilité préparatoire?

— Si vous saviez, Alix, répliqua le roi, quel mal votre calme me fait. J'aimerais mieux votre colère et votre malédiction. Quand je songe que e'est mon amour fatal qui interrompt votre existence heureuse , je me demande si je ne dois pas me briser la tête contre une muraille et me donner au moins la joie de ne pas vous voir mourir, en mourant avant vous.

— Non, sire, vivez; votre mort serait un crime, car trop d'existences et d'intérêts tiennent à votre vie pour q«e vous la détruisiez ainsi; moi , jo ne tiens plus à rien sur

la terre. Que je vive ou que je meure, nul n'en souffrira, voilà pourquoi mes derniers momens sont si calmes. L'heure des restitutions est venue, monseigneur, et il faut que je vous rende quelque chose qui me vient de vous et que vous garderez à votre tour comme un souvenir de moi.

Alix s'approcha d'une table sur laquelle se trouvait une botte d'or richement travaillée, qu'elle ouvrit et dont elle tira divers bijoux.

-— Bijoux, parures, vains omemens de ce monde, combien je vous méprise à cette heure , vous que j'aimais tant lorsque vous me faisiez belle peut celui que j'aimais!

Et Alix jeta au hasard sur la table les perles et lés diamans de ses écrins, et continua de chercher dans la botte un objet qu'elle trouva enfin, car montrant au roi une bague d'émeraude, elle hii dit :

— Vous souvient-il de cet anneau, sire?

— Oui, répondit le roi devenu rêveur.

— Et de celui à qui vous l'avez remis?

Le roi fît un signe de tôte affirmatif, car l'émotion que ce souvenir évoquait en lui l'empêchait de parler.

— Pauvre Guillaume ! murmura la comtesse , il m'aimait aussi, et maintenant il dort dans la tombe. Sa dernière parole a été un conseil. Il avait pressenti que votre amour me porterait malheiJr, sire , et il m'avertissait de vous redouter. Jamais un homme ne conçut un amour plus pur que le sien ; jamais un homme n'a souffert comme celui-là de l'idée qu'en mourant il retirait un un appui à celle qu'il avait protégée jusqu'alors. C'était au point que j'avais honte de mon bonheur quand il était auprès de moi. Trois hommes m'ont aimée, monseigneur, Guillaume , le comte et vous ; j'ai déjà porté malheur à deux de ces hommes : Guillaume est mort , qui sait ce qu'est devenu le comte? Reprenez cette bague , sire, et

iàè tX COMTEésë hÈ SALiSBÛRT.

Dieu veùiÛe qu'elle vous serve de tâlismâh. Et mainte* nanty murmura Alix qui s'affaiblissait de pluiâ eh ifius, je vais me retirer dans mon oratoire pour causer un peu du passé avec bien, puis j'attendrai sur mon lit; que là hiôri yienne. Alors, sire , si Taspect d'une inburanté né ^ûs fait pas trop grande peur, vous pourrez entrer me vbir une dernière fois,

À ces mots, la comîlèssie, chaûcekhté, ÔuîHîiîa t)ôrte<i8 son oratoire qu'elle referma sur elle.

'0ùaht au roi, quand il fut seul , il bûifeà h g^hôu:i^ et pria Dieu longtemps.

, il venait à peine dé se re\evéir quand tifté des dames de la comtesse entra et lui dit que sa maîtresse l'attetidàit dans sa chambré.

Aïix, vôtue de blàntt , k\éi\ étendue stit son Ht d'^oîi, là fenêtre ouvèrlê, elle pôûvaft voir sô dérouler Tautre côtfl du paysage qu'elle regardait ïtvec lé roi qùiôlques inslans auparavant.

—Adieu, sire, *dit-ëHé, ik rnorl vient et je souffre beaucoup.

teh èfrél, le vtSâ^é de là coinlessè se cbtitractàît Soùs les premières coiivutsîbhs de l^agonie.

Lé Wt né trouvait t)lus ni lahnes ni Jiàiiàies.

Il tomba à genout sur les marches du lit, et ijolla ses l&vrës stir la main que iï bbmtessé laissait tbnlbëf en de^ hôWdèlaéoUchd.

i^ Qui m'eût dit, ÙiurniUra-t-élle , que Je ttiôurrafe aussi ijeune et loin de éeiul que j'aimai»?

— Âh i ne iné Waudlssei lias , madame , disait le roi, 6Ai quoique VoUs sôUfiHèz, je souffre encore plus que votls.

Là respiration a*AlIx déviht p\\ï^ précipitée , la vie qui se débattait fit uti violent effbi^, après lequel, les yeux atontes, le visage lugubrement pâle, la comtesse resta daus • une ikhmiibilité ^^ôn eût pirise poUr la mott, si l'on n'eût

«it(»inltt iA«Dttffl6halietiii^t eftti^'otivrit ses fetféS i^liék L'heufd qui se passa dlons fut ufta heutô doulto^^

Alix ne souffrait |^lus ^e du «oips, et mu âme» volt!^ géant encore sur sa bouche, semblait à chaque instant prête à prendre soh vol vers 1^ ei^uf i

Le roiy courbé sous la douleur ^i léâ souVtDtiin » étàf f pins sombre et plus désid!^ qtiè le t)atf%Ht dotant teî^ttei cm apprête les instrumens d^ ti^rthre;

Snûn^ Alix pronon^ une derbi^i^ fois le nem de ioû mari, pressa la main du rdi^ coMme dans Un dernier par*^ dea, et aàôurut.

Atori son visage, au lieu de éb éontreeter par la mort, perdit au contraire les dernières conlMetions de l'agonie, sa bouche était entr'ouyerte comme un vase qUi vient d%khali^ Éibn dernier parfum , et la pâleur de ees joues, jointe au eostume blanc qu^elle avait revêtu » lui donnait l'aspect d'une fiancée morte en allant à ses fiançailles.

Dieu avait exaucé sa prière sans doute s ear une sérénité parfaite éclairait son visage» Alix restait tellement belle I qu'on eût dit que son ftihe n'était remontée vers Dieu que comme messagère, et que le corps l'attendait prêt à la recevoir de nouveau aptes Tacoomplissement de quelque mystérieuse missioUé Elle était tellement belle " enfin » qu'Edouard ne pouvait se lassset de la regarder^ et qu'il ne pouvait croire que cette bouche^ qu'il avait vue sourire tcmt dô fols » n'allait pas se rouvrit dans un sourite étemeh

Le soleil entrait à pleins tayoUs dans la chambre, éfelai» rant le lit blanc et virginal de la morte-. Des oiseaux chan^ taient au dehors , comme si l'âme d'Alix en s'exhalant avait éveillé le concert endormi de leurs voix.

Alors f le roi quitta cette chambre ^ deëcendit dans le jardin et cueillit des fleurs à pleines mains. Puis il re« mmita*

En entrant dans la chambre d*Alix , il croyait presque qu'elle allait lui parler. Mais rien n'était changé, et les feuilles des arbres continuaient de faire jouer leurs ombres fugitives sur le visage impassible de la belle trépassée.

Le roi s'agenouilla de nouveau » et jetant les fleurs qu'il venait de cueillir» il dit :

— AngCi reçois ces lis et ces roses, moins purs et moins blancs que ton ftme ; ftme en qui j'aurais voulu enfermer mon amour et abriter mon cœur, reçois l'offrande pieuse de mon désespoir étemel.

Puis Edouard , se penchant sur le lit d'Alix, déposa nh dernier baiser sur son firent, et, s'approchant d'un timbre» il frappa violemment.

Un valet parut

— La comtesse Salisbury vient de mourir , dit-il , et il sortit de la chambre laissant dans la stupeur les gens du château.

Le roi ne voulut pas repartir sans assister aux funérailles de celle qu'il avait aimée. Il rentra dans l'appartement qu'il avait occupé tant de fois lorsque le comte habitait encore le chftteau.

Le soleil , que ne devait plus voir Alix , disparut derrière rhôrizon , et comme elle avait toujours demandé à reposer sur la colline qui dominait le ehâteau , un de ses anciens serviteurs alla quérir des fossoyeurs.

Le soir, trois hommes entrèrent dans le château.

Le roi les entendit marcher, et quittant sa chambre , il vint jusqu'à la porte de celle oh était morte la comtesse.

Alix avait été ensevelie , et son visage était caché par les voiles blancs qui la couvraient des pieds jusqu'à la tête.

Un des trois hommes entra seul et fit signe aux autres de s'éloigner.

Alors celui qui était resté dans la chambre de la morte,

et dont Edouard épiait tous les mouTemens y se dirigea vers le lit.

Quand il y fut arrivé, il leva le linceul qui couvrait Alix» et, s'agenoulllant , il fit une prière après laquelle il i déposa un baiser sur son front. j

— Honte et malédiction sur celui qui t'a tuée 1 murmura cet homme» paix et pardon à ton flme» pauvre martjrel

A cette voix le roi tressaillit.

L'homme tournait le dos à la porte » et par conséquent au royal spectateur de cette scène.

Quand celui qui était ^ntré comme fossoyeur dans le château eut recouvert le cadavre de la comtesse, il sortit de la chambre, et Edouard» toujours caché» murmura en voyant son visage:

— Le comte!

Le comte, non pas tel que Tavait connu le roi , mais sombre, les cheveux blanchis, les joues creusées, la barbe longue, et méconnaissable pour tous.

Le roi porta la main h. ses yeux comme un homme qui se croit sous l'empire d'un rêve , et quai^d il regarda de nouveau, le spectre avait disparu.

Alors» les autres fossoyeurs rentrèrent dans la chambre d'Alix.

Le roi les y suivit.

^ Où est votre camarade 1 leur demanda-t-il.

— Il est parti, répondit un des deux hommes.

— Et il ne reviendra pas ?

— Non.

— Quel est cet hemmet Bst-ce un fossoyeur comme vous?

— Je ne pense pas.

— Alors» comment se fait-il qu'il vous accompagne?

— Depuis quelque temps il rôde dans la contrée, et aujourd'hui I quand il a su que la comtesse était morte» il

m U COMTESSE DE SALISBURT.

631 yen» cb«s wâ et m'a demandé à la'aiéerdans IViumvelissement. Pour cela, il m'a mis des pièces d'or dana la maiUa 9l i^ n'fti P«a cru deiK)iT lui refuser ee^ quHl ma. demandait.

— C'est bien, fit le roi, «t mai&temiBt » oà e^Wilt

-r Je VigBOT^

de roî eoufut à la fnêtre, et aux rayons de la Km» il yit une ombre qui sortait du château, et qui, après s'-êlre arrêtée «rwe!^âes instans à ooatemplar l'édifice^ dlspaiais^ ^iX d«QsV4pai98eur de la nuii

— Cestbien lui, dit Edouard.

M tout j^i^Aaîf il r€a(itra dans son appavtemaai

Au moQ^nl où il en fraiickis3ait la fiorte, Il enleadait

K» pr^nmfis ooups de martoau da celui qui douait la

bière de la comtesse.

h^ Im^Wîn I 4^ V«v))#i. I^ (wéiaiilâs eooinancèrent.

Rappelez-yous celles d'Ophélie d^s H€imki% et tous aurez le t^ahlçau 4.^ V^nt^anieat d'Alix>

Les restes de la pieuse jeu^o few^e. furent déposés dans le jardin du château, du çOt$ quire(ar4ait le soleil levant.

Puis la tom];)e, b^nie, par lç& piçières , fi^ couverte de fleurs et de larmes.

Le roi assista à cette douloureuse cérémpo^e, et quand elle fut terpiiuée, il repartit pou^ Londres.

Nous n'avons pa;at besoin de décrire ce ({ijÂ.^H'^^ «ni \«.

U COMTESSE DE SAUSBUHY. %^

Aussi» comme il avait besoin de fe^re diversion ^ sa douleur, son prçmier mot fut-il, en arrivant if Lon^rçs.:

— Partons.

Edoi^ard avait été ex^çt au reijjdez-vou^ qu'il avait dqç[né. Le jour de saint Jean-Baptiste., il se mit e^ i^oii^e après avoir pris congé fle la reine, pa\ivre femipe qui, placée entre les amours et les coii^qi^ôtes du rçi, semble îoujours oubliée du ccèuif de son mari.

11 la confia à la garde du comte de Kent, son cousin, çt il établit comme gardiens ^e son royaume les seignçu];s de Percy et de Neuville, conjointement avec rarçlieveq^u,e de Canlprbéry, l'archevêque d'York , lesquels formaient vraisemblablement le conseil du prince Lyonel, auquel son père avait donnée à partir du25 juin^ la ffsgrde de tout son royaume.

^Cependant, de quelque importaiçce que fût cçtte expédition, il resta dans le pays, dit Froissard, assez de bonnes gens cour le garder et le défendre si besoin en étai^t.»

Le roi partit pour Hantonnç, con^ne il avait convenu, et il attendit qu'il eût le vont iflivor^ïe poipr S9 mettrç en mer.

Ce dut êtjpe, du rçste, chose mpyveîllçijje à voir qjU0 Iç départ de cette flotte qui allait, coûiDjp. ijjRe up^e de y^i;tours, s'abattre sur les côtes de France.

En eflfet, à en croire Froissard , quj, est accijsiJ 4'woir porté les forces du roi au-(J.essuj5 de ce qu'elles ^taiei^t^ feroi emmenait avec lui six mille Irlandais, 4ouze njiilie Gallois, quatre mille honynes d'armes et dix mille archers ; mais Nighton affinne, çajj§ cependant çouyoir le fixer, que le nombre de^ homm^ qui accompagnaient 1q roi était bien supérieur à celui que nous venons de dire : il compte douze cpnts grands bâtimens pour transporte!^ l'armée d'Edouard, et six cents petits destinés à poçt^r les approvisionnement.

Le 2 juillet, le roi s'enibârqgjii.

Le prince de Galles et messire Gedefroy de Harcoart entrèrent dans le même vaisseau que lui.

Puis venaient les comtes de Herfort, de Norenton, d'Arundel, de Gomouailles, de Warwick, de Hortidonney de Suffollc, d'Askesuffort.

Les barons étaient, messire Jean de Mortemer, qui depuis fut le comte de Lamarche; messire Jean, messire Louis, messire Royers de Beauchamps ; messire Renault de Cobeden , messire de Montbray, le sire de Ros, le sire de Lussyi le sire de^ Felleton, le sire de~ Brasseton, le sire de BuUeton, le sire de la Ware, le sire de la Manne, le sire de Basset , le sire de Bercler, le sire de Wibbi et autres.

Joignez à ceux-là les bacheliers Jean Ghandos, Guillaume Ïitz-Warrine , Pierre et Jacques Daudlée, Rogers de Wettvale, Barthélemy^de Bruis , Richard de Penbruge.

Il n'y avait d'étrangers que messire Oulphart de Ghîstel et quelques chevaliers d'Allemagne dont les noms ne sont pas arrivés jusqu'à nous.

Le roi était toujours soucieux, et, la nuit, il se promenait les yeux fixés sur l'horizon qu'il laissait derrière lui, et qui, sombre conune sa douleur, ne le consolait en rien de sa pensée.

Alors Godefroy de Harcourt, qui ne savait ce qui préoccupait le roi et qui craignait que cette tristesse ne lui vînt des craintes que lui inspirait l'issue du conseil qu'il lui avait donné, s'approcha de lui en disant :

— Soyez sans inquiétude, sire; le pays de Normandie est l'un des plus beaux du monde , et je vous promets, sur ma tête, que vous y débarquerez librement. De ceux qui viendront à vous, vous n'aurez rien à craindre, car ce sont gens qui ne furent jamais armés, et quant à la fleui de la chevalerie normande, elle est à cette heure avec son duc devant Aiguillon. Vous trouverez là de gros-

Là Comtesse de SAUSBuar. 133

ses villes et de bonnes métairies , où vos gens seront si bien , que ^ vingt ans après, ils s'en ressentiront encore.

— Je suis sûr que vous ne m'avez donné qu'un bon conseil, messire , reprit le roi; aussi n'est-ce pas l'avenir qui me rend soucieux , mais le passé. Puisse Dieu m'envoyer assez de gloire et de travaux pour effacer de mon souvenir un jour dont la date brûle ma pensée!

Et le r«i retomba de nouveau dans des rêveries si profondes que, miGodrefoy de Marcouit, ni le prince de Gal« les même ne tentèrent de l'en retirer.

Cependant, les côtes de Normandie commençaient à se détacher à l'horizon, et rappelèrent à Edouard qu'il avait une grande mission à accomplir, et que, répondant de la vie de ceux qu'il avait à sa suite , il devait jeter un voile entre lui et le passé, et ne plus s'occuper que du salut de ses compagnons et de la réussite de ses projets.

Alors, telle était la puissance de cet homme sur luimême, qu'à partir de ce moment il redevient le roi que nous avons connu, et qu'il semble avoir rompu complètement avec la vie et les impressions de l'homme.

Gomme l'aigle du Nord, il porte un blason à la place du cœur.

En effet, il ne veut pas confier à d'autres la direction de son vaisseau, et s'en fait l'amiral.

Il semble que Dieu le protège, car il aborde sans encombre le 12 juillet à la Hogue-Saint-Wast.

Le roi de France avait bien entendu dire qu'Edouard m levait une grande armée , et il avait été informé que le roi d'Angleterre s'était embarqué. Mais il ignorait complètement le but de cette expédition, et n'avait pas soupçonné un instant ce qui arrivait.

Aucunes mesures n'avaient été prises, de sorte que les habitans du Gotentin 1 épouvantés de ce qu'ils voyaient, IL 8

131 U G0MTO8E DE SA09BURT.

envoyèrent à PbiUiipe y «tok loesswgei» <|^ acocmviireiit eu toute hAte à Paris.

Aussitôt que Philippe eut appris que les Anglais ayaient pTi9 terre en Normandie y il ftt oMBder son eonnékible le comte de Ghines, et le eomte de Tanearnlte, nouveltenient arrivés d*Aîguâk)ii« el leiir« dit de se vendve a« phB vite devant ta TiUe de Gaea et de la éUmnàtt^ entre les Anglais.

Ceux que le» roi avait skandés aeoeptfore&t aveo jdie leur mis^ioB» et ib cbevauelièrent tant qu'ils arrivèrent dans la ville de Gaen^ eii ils furent leçus eoira^e de» sauv^iira P9^ lea bomgeoii» el ceui que a'j étaient léAigiés^ '

Ils ^eokt amer to«s eeuiqoi s'y tTravaient» ^fmt attendit. Quand \» roi débarqua à la ifegue, au moment oh \\ allait mettre pied à terre , il glissa et tomba si rud^ ment que le sang lui sortit du nés; alori^ les ohe^i^ir» qui Pentouraien,t s'appxed^içent dieluî en disant:

-.- Cher sire , retire^voïWL e& votre vaisseau el ne ve-ne2| pas à tene de tout W jour» car cette c)iute eetim mauvais signe pour yoqs».

Mais le xok T^poivilt anisAltOt» eja essuyant aon vîsago et en souriant :

— Tous voyez tàm aj^ oontrairei que la tene mf^tlre.

Tout le monde se réjouit de^eette réponse et de l'interprétation quo le roii donpajll ^ cet incident.

Alors , on ne s'occupa pltts que de décharger les navîve9> ^ i*^s^Qï^ h terre lea ohevaux et le» équipemeiwk

1 Jf^i^ \» roi ,' aprèa avoir fait maréchaux Qiydi&troy d& Harcourt et le comte deWarwioh, après avoir fait connétable le comte d'Arundely ordonna au comte de HosttdoQpe de 4e90ieurer ^r son navira aveo eent hommes d'aycmea ^ qufi^c^ oeuta areherflk

LA OOMTESSE DE SlliSBmT. 195

Aiprls ^fuM mt dntm m délibértitlon afin de sitoir ^ qntBlle façon fltrBlée psDreiDBtniit te pays.

Il M ééMé ^[tt« tes ^mt moyr&mx nmré^aat et lé eDiiûétaMsidfddiineï^etitiears gens «n troi) batailles^ éùTLi V\iM Mfvtait le rivage €b la tner à tifor te et l'antre àgfttie^he, tandis que le it)i et le {Mince ma fils iraient p«t tefite au milieu^

Toutes les nuits les corps de bataille deei taarâctnux éemiefit Si «retirer au logis du rof .

Ils partireikt donc ainsi qu'il avait été ordonné ; «e comte de Ho^donne prenait tki maîto tous lès bfttîmeiis» petiti et graûd» qui! rencontrait et les emmenant àTRS lai ; les archets et gens de pied pillant et brûlant Idatee qu'ils trouyai^t sur leur passage.

C'est ainsi qu'ils arrîv^ent au port de Barfleuî dont, les habitans «'enfuirent à l'approche des Anglais, abaûd<»nfiant une giMAde quantité d'or, d'argent et de joyaux.

L'érsiée eTançak toujours > plutôt comme un incendia que comme une armée; c'est ainsi que Cherbourg^ Mon» bottrg et y^dognes furent pillées et détruites , ainsi que bien d'aiiitiee villes qu'il serait trop long de nommer.

Pendant ce temps-là^ une partie de l'armée s'était em* barquée et ne redescendit à terre qu'en face de la ville de Garentan, qui se rendit après un siège d'une courte dd^rée, et sur la promesse qui lui fut faite que ses habitans auraient la vie sauve.

Quand les Anglais eurent pris possession de Garentan, voyant qu'ils ne pouvaient laisser de garnison dans la ville, ils la brûlèrent , emmenant avec eux les habitans qui s'étaient rendus, et qui se joignirent sur les vaisseaux anglais à ceux de Harfleur, qui n'avaient pas eu le temps de se sauver et que les Anglais avaient emmenés de mômOé

Ouand le roî d'Angleterre eut envoyé ses maréchaux, le comte de Warwick et messire Rogers 4e Cobeben,

196 U COMTESSE DE SAUSBURY.

comme nous Parons yu tout h Fheure, il partit de la Hogue Saint-Wast» et nomma Godefroy de Harcourt chef de toute son armée ; et c'était avec raison, car Godefroy de Harcourt était mieux au courant que qui que ce fût des entrées et sorties de Normandie; puis, comme Robert d'Artois, il avait à se venger de Philippe VI, et personne ne savait aussi bien que lui par où la France pouvait être le mieux attaquée.

n partit donc comme maréchal de la route du roi, avec cinq cents armures de fer et deux cents archers.

C'est ainsi qu'il pilla et brûla sept lieues de terrain, ramenant au camp du roi des chevaux et de magnifiques troupeaux de bœufs , dont il s'emparait, mais ne pouvant lui apporter les richesses incalculables que les soldats prenaient et qu'ils gardaient pour eux.

(jodefiroy de Harcourt revenait donc tous les soirs , là où il savait que le roi devait loger, et lorsqu'il demeurait deux jours sans revenir, c'est que le pays était plus riche et le pillage plus long.

Cependant le roi se dirigeait vers Saint-Lô en Cotentin, mais avant d'y Arriver, il se logea sur la rivière de la Vire , attendant ceux qui suivaient le rivage de la mer, et auxquels il voulait se réunir pour continuer sa marche.

Nous voilà entrés maintenant dans cette série d*événemens et de défaites qui semblaient devoir épuiser la France et l'asservir définitivement à l'Angleterre.

filais nous l'avons déjà dit dans un autre livre (1), à

mhdYéloee.

LA COMTESSE DE SAUSBURl . 187

propos de la lutte incessante de ces deux puissances qui , depuis cinq siècles, combattent corps à corps, nous Tarons dit , et nous ne saurions trop le répéter : d'où vient ce flux qui depuis cinq cents ans apporte TAngleterre chez nous , et la remporte toujours chez elle ? Ne serait-ce pas que dans Péquihbre des mondes elle représenterait la force et nous la pensée? et que ce combat étemel, cette étreinte sans fin, ne serait rien autre chose que la- lutte génésiaque de Jacob et de l'ange, qui luttètèrent toute une nuit , front contre front , flanc contre flanc, genou contre genou , jusqu'à ce que vînt le jour?

Trois fois renversé , Jacob se releva trois fois, et, resté debout enfin , devint le père des douze tribus qui peuplèrent Israël et se^répandircnt sur le monde.

Autrefois, aux deux côtés de la Méditerranée, existaient deux peuples personnifiés par deux villes , qui se regardaient comme des deux côtés de l'Océan se regardent la France et l'Angleterre. Ces deux villes étaient Rome et Garthage ; aux yeux du monde , à cette époque , elles ne représentaient que deux idées matérielles : l'une le commerce , l'autre l'agriculture , l'une la charrue, l'autre le vaisseau.

Après une lutte de deux siècles, après Trébie, Cannes et Trasimène , ces Crécy, ces Poitiers , ces Waterloo de Rome, Carthàge fut anéantie à Zama, et la charrue passa sur la ville de Didon , et le sel fut semé dans les sillons qu'avait tracés la charme. Et les malédictions infernales furent suspendues sur la tête de quiconque essaierait de réédiflerce qui venait d'être détruit.

Pourquoi fut -ce Carthàge qui succomba et non point Rome? est-ce parce que Scipion fut plus grand qu'Annibalî Non, comme à Waterloo, le vainqueur disparut tout entier dans l'ombre du vaincu.

Non, c'est que la pensée était avec Rome , c'est qu'elle portait dans ses flancs féconds la parole du Christ , c'est-

I9t LÀ GOimSSSE t)E SAUSBURT.

à^l» la eiff liBilioii da nlDzid». CTesl qu'ilto était Domut phiro aussi nécessaiia aux siàeles écoulés que l'est la Flrance aax siècles futursi

Voilà i^urquoi la Fruice s^st nlavéa «Los <lhaiii|xi da tetaillas de Gréc^i d'Azineoart» de Poitiers et de Wattrioe^

Voilà pourquoi la Franoe n'a pas été augoutte à âbou» kir et à Trafaigatt

C'est qua la Fraiae catholique c'est Borne « ffeÉk que rAfigletem proteôtaute n'est qud Garthaga^ L'Âttgleterra peut disparaître de la surflace du monde , et la ttioitié dH olonda sut laquelle elle pèse battra deis mains*

Que la lumière qUi brille aux mains de la Flranee» tant&t tofûhe, tantôt flambeau^ s'éteigne, et le monde tout entier poussera dans les ténèbres un grand cri d'agoide et de désespoir.

Maintenant^ et enlattendatit les résultats da ravenir, v^ prenons le récit des événetnens passés»

Quand le roi de France apprit dô quelle façon les An*glais pillaient "et brûlaient son beau pays de Normandie) et comment Edouard était arrivé jusqu'en Gotantin , Il juta que les Anglais ne s*en retourneraient pas sans avoir été combattus et. sans avoir chèrement payé les ennuis qu'ils lui causaient.

Il écrivit donc sans délai à tous cent qu'il pouvait ap-* peler à son aide. C'est alàsi qu'il s'adressa au roi de Bo^ héme qu'il aimait fort et dont il était fort aimé, étft messire Charles de Bohême àoa fils , qui s'appelait déjà roi d'Allemagne, et qui avait enchargé ses armoiries des armes de l'empire.

Le roi de France les priait aussi Instamnleut qu'il ra pourait faire de venir se joindre à lui pour marchef coit>* tre les Anglais qui dévastaient son pays*

Les deux premiers arrivèrent^ eux et les gens d'aroàas qu'ils avaient rassemblés.

fiOÉuita arrivMsnt au sa^own dU rai M aamia da Mi»

Lk COMTESSE ÏHE SAUSBURT. m

niAyl»^ oontle àê Flandre, le comte Guillaume de Namur et messire Jean de H^unaut » dont Louis de Blois avait époiMô ia fiUe»

Mais pendant qu'il faisait ces mandem^s et que ceux qui TOttlttent le secourir levaient leur armée» Edouard contîAuait sa eonquftte dans tout le pajrs de €k)te&tin et de Normandie.

Or le roi Edouard ebevaiyrtiait à petites journées^ oar le pays était ai riobe qu^il eût M regret de laisser quelque chose dani^é $ si bien que tout en avançant peu il prenait beaueoup«

L'ébbfaiinemellt et l'effiroi de ceux du pays était chose curieuse ^ yoitf car ils n'avaient jamais su jusqu'alors éd que voulaient dire les mots de guerre et de bataille^ et ill n'avaient garde dé se défendre» et se sauvaient abanden« nant aux ennemis leurà granges toutes pleines*

C'est aibsi [que Saint-LA, qui avait huit ou neuf mille , habîtans) mt prise et pillée^

a II n'est homitlë vivant , dit Ff ûissatd ^ qti! pût cf oir« ni penser It glrafid 6Vôir qui là fut gagné par les anglais et la grand'foisofi dé diraps qu'ils y trouvèrent- s

Malheureusement ils ne savaient à qui léS Vehdre » â! bieû que lôutôS ces richesses étalent perdues pdtif les tths sans profiter aux autres.

Cependant Edduaîd approchait de la irllle de Càëh qhi n'était pas disposée à se rendre comme les autres.

Outre qu'elle était gardée par un preux et hardi chevaliet de Normahdie, nommé messire Robert de Vatigny, on se rappelle que le roi de France avait envoyé pour la dô-i fendre les comtes de Ghines et de tancarville.

Gaen était à cette époque une des grandes villes de France; riche de commerce etd^ marchandises, pleine de nobles dames et de belles églises.

tijftiYAit stittddt dotti gfossés abbayes âè l'ordre dé

i40 LA COMTESSE DE SALISBURT.

saint Benoît, Tune d'hommes, Tautr© de femmes» et occupant chacune un des bouts de la ville.

Le château, avec sa garnison de trois mille Génois» était un des beaux et forts châteaux de Normandie.

Enfin f la ville était digne en tous points d'exciter la convoitise d'Edouard , qui avait dédaigné Goutances pour elle.

Le roi d'Angleterre se logea à deux petites lieues de Caen, ce que voyant le connétable de France et les autres seigneurs qui y étaient rassemblés, ils se réunirent après s'être préalablement armés , et tous les bourgeois de la ville, afin de savoir comment ils se maintiendraient.

Le résultat de la délibération fut que nul ne quittât la ville, et que seigneurs et bourgeois, nobles et manans» garderaient les portes, le pont et la rivière, qui était d'un côté l'unique rempart de la^ville.

Mais ceux de la Ville étaient impatiens de combattre; ils répondirent que non-seulement ils n'attendraient pas les ennemis, mais qu'encore ils iraient au-devant d'eux.

— La volonté de Dieu soit faite ! s'écria le connétable, et je vous jure que vous ne combattrez point sans moi et sans mes gens.

ns sortirent donc de la ville en assez bonne ordonnance et tous prêts à mettre leur vie en aventure.

Cest ici qu'il faut vraiment croire à la fatalité, et que Dieu semble retirer son regard de ceux qu'il avait exaltés un instant.

En effet, à peine tous ces bourgeois , qui étaient si résolus quelques instans auparavant, eurent-ils vu s'approcher lentement l'armée anglaise , que leur courage s'évanouit.

Ces bataillons plus pressés que les épis , et qui marchaient bannières etpentions développés, semblaient une de ces marées vivantes auxquelles rien ne peut résister.

Quand ceux de Gaen virent ces archers impassibles s'approcher d'eux comme une muraille d'airain , ils furent si effrayés qu'ils s'enftiirent ; et qu'eût-on mis derrière eux pour les retenir le double des ennemisi on ne l'eût pu faire.

Chacun rentra dans la ville , que le connétable le voulût ou non; mais comme ils voulaient tous entreries premiers, il y en eut un grand nombre jetés à terre et tués à la porte de la ville.

Voyant cela, le connétable de France, le comte de Tancarville , et d'autres chevaliers encore, se mirent à l'abri à i^entrée du pont, car ils avaient compris tout de suite, en voyant fuir leurs gens, qu'il n'y avait plus rien à espérer. En effet, les Anglais étaient déjà entrés, et tuaient sans merci tous ceux qui se trouvaient sur leur passage.

Beaucoup se sauvèrent au château , où les re^cueillit messire Robert de Varigny, et bien leur en prit, car le château était riche et bien défendu.

Cependant il adiânt que le connétable de France et le comte de Tancarville voyaient de là porte oti ilsétaievt cachés le massacre de leurs compagnons qu'ils ne pouvaient défendre. Les Anglais avançaient avec une telle rapidité que le connétable et le comte pressentirent qu'il allait leur en arriver autant.

— Je suis curieux de voir, disait le comte de Tancarville en riant, comment Dieu va s'y prendre pour nous tirer de ià.

— Tout ce que je sais , répondit le connétable, c'est qu'ils n'auront pas marché de nous conmie de toute cette canaille que nous avons vue se sauver tout à l'heure.

— En tout cas, répondit le comte , coname nous ne savons pas ce qui va arriver, donnons-nous la main, messire, et si l'un de nous deux en réchappe, qu'il puisse dire qu'il a vu mourir l'autre vaillamment.

fis IX CùmSS&E DE SÂUSBURr.

KnS<l08S llOaUaVS S^eiQlMrSSScreiK 61 8fll6lfalreili« Vu^'"*

f»esins()a&s«près,lei3eniito de Taiicarville consléiéMit •ttenti¥ene&t qti^qites tkxffdSmt^ qtti Teôtie&t de «ob edté^^t, eonme 4e soMl était ^deiit et i'empêchaitée voir, il posa la main au-dessus de ses yeux, ^l&am^l faim oD^ve tét à ^stixigver plus sûreBuent.

«** <Jiie cMMidéi^^^Ttms doue wm t demanda le ooDHfi^lalde e& Vadressantau «ite de TaBcan411e»

— Je regarde , reprit celui-ci , te moyeffi^ue Bieil «m^ ploie pour nous sauiH^^ iBt que tous étiez «i curieux de connaître tout à i*he«â*B%

— Que voule»-vo«s dire ?

-*- Je veux dire que> ou je me trompe fort » <wl nous T^rroiss d'autres batailles que celle-ci ^ ^sar Toiei veaîrA 210US une defiiœ^BCîenBes connaissances qai ne «era ^^ plus fâchée de me rencontrer que je ne suis fâché do 4« voir «a ce «Éoment.

Peadant ce tenps» la (petite troupe dont nous 4iv«ns parlé tout ^ l'heure s'était a^ncée de plus en plusi il était iziôiiie facile de distinguer 4es f^lsages de ceux q\n la composaieut.

Atorsle comte Abaissa isanuûiiten disant eu coonétabk.:

««p- C'est bien luit

— Qui, lui ? demanda le sire de GhiAes.

<p- Vous YCircjc bien cet homine qui marcbe devant les six Autres?

— Oui, celui qui n'a qu'un œilt ^Justement

•-Eh bien!

— C'est oaessire Thomas de BoUand.

r- £t qu'est-ce que ce messire Thomas de Hollande -"Autrefois ce n'élait qu'un compagnos» mais aujeur d'bui c'est un ami.

Bt comme celui qucld coaÙ9 de tanea^Ue yenail dd

U COMTESSE, m SALISBQRT. III

désigner se trouvait à portée de sa voix» le comte lui cria:

— Cest bien vous, messire Thomas?

— Oui, répondit le chevalier.

— Cest bien vous qui avez voyagé autrefois en Espagne et en Prusse ?

— Moi-môme.

— Vous souvient 'il d*un comte dp TSmcarvilte qpl vou5 y vît et vous y accompagna î

-r C'était un brave chevalier, reprît messîre Thomas^ et dont j'ai gardé bonne mémoire. Qu'est-îl devenue

■— Cest lui qui vous parle, et qut en échange de la bonne compagnie que vous lui avez ftcfte, et du-boasou^ venii^que vous avez gardé de lut, veut vous faiïer ftûre a»:Ô®mrd1iuî une bonne affaire.

— Parlez , messire , reprit Thomas de HbHatwî. Bfirfs je vous préviens que je désire phis vous être agréabte que fhire une a£fkire, si bonne qu'elle soit.

— Eh bien f messire, vous aurez la satisfaction âe^ deux choses, car voici le comte de Ghiner, qui, du Jour où il sera votre prisonMer, vaudra bien cinquante mille moutons d'tjr, et qui va se rendre à vous ainsi que moi, mais à une condition , c*est que vous allez retourner eir arrière et faire cesser Thorrible massacre qui s*y ftdt

— L'heureuse aventure , s'écria messire Thomas, cent mîtle moutons d'or et leplaisit d'obliger deux braves chevaliers ne se trouvent pas tous les jours. Âttendez-mof un instant, messeigneurs, car je veux que vous-ne teni^r TOtre parole que quand j^'aurai tenu la mienne.}

Et en disant, cela, messire Thomas retournait dans'fé9 rues, et, annonçant la capture qu'il venait de faîre, it apaisa le carnage. Quand il revint , les deux comtes ef vin^ci9<i chevaliers se rendirent à lui*

Grflce à la capitulation que nous venons de raconter, le sire de Holland , avec plusieurs chevaliers d'Angleterre» entrèrent dans la ville et trouvèrent mainte belle bourgeoise et mainte dame de cloître à violer ; mais cependant ils ne prirent pas possession de la ville sans qu'il leur en coulât quelque chose ; en effet , les habitans, montés sur les toits des maisons, se défendaient toujours comme s'ils n'eussent pas reconnu la reddition faite pas les deux comtes.

Ils jetaient des pierres, des bancs et des meubles suir les ennemis, et en tuèrent plus de cinq cents, ce dont le roi d'Angleterre fut si courroucé, quand il l'apprit le soir, qu'il ordonna que le lendemain la ville fût brûlée et que les habitans fussent passés au fil de l'épée.

Mais messire Godefroy, qui semblait se souvenir de temps en temps qu'il était Français, dit au roi :

— Cher sire, veuillez calmer un peu votre colère, vous avez encore beaucoup de chemina parcourir avant d'être à Calais où vous voulez aller. Il y a encore dans cette Tille beaucoup d'habitans qui se défendront dans leurs maisons comme ils se sont défendus aujourd'hui, et vous perdrez beaucoup de gens avant d'en avoir eu raison. Conservez donc vos hommes qui vous seront si utiles dans un mois, car il est impossible que le roi de France, n voyant comme vous ravagez son pays, ne vienne pas vous combattrf. Quant à moi, ajouta Godefroy, je me fais fort de vous faire seigneur et et maître de cette ville, suas qu'il soit versé une goutte de sang.

— Messîre Godefroy, ajouta Edouard qui comprit tout de suite la vérité de ce que lui disait le comte, vous ôtea notre maréchal. Faites donc comme il vous plaira, car celte fois surtout je ne me veux mêler en rien de ce que vous ferez.

Alors messire Godefroy de Harcourt fit promener sa bannière de rue en rue, et commanda de par le roi que nul ne fût assez hardi pour mettre le feu, tuer homme ou violer femme.

Quand ceux de Caen entendirent cette défense, ils commencèrent à se tranquilliser et reçurent môme quelquesuns des Anglais dans leurs maisons. Quelques-uns même ouvrirent leurs coffres et leurs écrins, abandonnant tout ce qu'ils avaient sur la promesse qu'ils auraient la vie sauve.

« Cependant , ajoute Froissard, notre guide étemel dans le dédale de cette époque , nonobstant ce et le ban du roi et du maréchal, il y eut dedans la ville de Caen moult (beaucoup) dé vilains meurtres et pillemens, de roberies (vols), d'arsures (incendies) et de larcins faicts ; car il ne peut être que en un tel ost (armée) que le roi d'Angleterre menait, il n'y ait des vilains garçons et des malfaiteurs assez et gens de petite 'conscience, d

Les Anglais, maîtres de la ville, y séjournèrent trois jours pendant lesquels ils gagnèrent et reconquirent tant de richesses que ce serait merveille à dire.

Pendant ce temps ils dressèrent leur plan et ordonnèrent leur besogne , après avoir envoyé dans les bateaux à Austrehem, où se trouvaient leurs grands vaisseaux, les draps, jo> aux, vaisselle d'or et d'argent , et toutes les choses enfin dont ils s'étaient emparés.

Puis, pour plus de sûreté , ils décidèrent que le navire qui renfermait le butin et les prisonniers serait envoyé en Angletene. Bn conséquence, le comte de Hostidonne,aun. 9

quel on donna deux cents hommes d'armes et quatre cents archers, fut nommé commandant du navire.

Parmi les prisonniers se trouvaient messire de Ghines et messire de Tancarviile, que le roi avait achetés à messire Thomas de Rolland, et qu'il lui avait payé vingt mille nobles à la rose.

Le vaisseau partit donc , emmenant plus de soixante chevaliers, plus de trois cents riches bourgeois, « et, continue le chroniqueur, grand'foispn de saluls et d'amitiés de la part du roi à sa femme,, la gentille reine d'Angleterre, madame Philippe. »

Pençla9t ce temps, le pape s'iétait mêlé des affaires des deux rois ; en effet , les légat§ du saint-père avaient entamé une négociation de paix , et, au nom de Philippe de Valois , ils avaient proposé à Edouard le duché d'Aquitaine, que celui-ci eût possédé comme l'avait possédé son père. Mais Edouard, obéissant à la destinée providentielle qui le poussait , rejeta toute proposition > et continua de s'avancer, portant partout le fer et le feu.

Cest ainsi qu'il arriva à Louviers, dont il s'empara aisément, car la ville n'était môme pas fermée.

La ville pillée, ils entrèrent dans la comté d'Evreux, qu'ils brûlèrent toute à l'exception des forteresses, et le roi, continuant à sqivre le conseil de Godeft'oy dp Har- COi^Tt, n'assaillit ni ville fermée ni château fort aû^ de conserver ses gens et spn artillerie.

j:n approchant dé Rouen, le roi Qt toute son armée s'embarquèrent sur la Seine, mais ils se dirigèrent sur Vernon et non sur Rouen , qui regorgeait de gens d'arènes, dont le capitaine était le sire de Harcourt, frère do ynessire Godefroy.

Après avoir brûlé Vemeuil et tout le pays qui avoisinait Rouen, Edouard arriva à Pont-de-l'Arche où le roi de France vint le joindre et lui présenter la bataille. Mai$ te

LA COMTESSE DE SALISBtJRY. 147

roi d'Angleterre la refusa, en 'ajoutant qu'ayant un vœu à accomplir il pe l'accepterait que devant Paris,

Philippe rei\tre alors dans sa capitale, se loge en Tabr baye de Saint-Germain-des-Prés, et attend.

Si nous insistons sur les détails de cette expédition, c*est qu'il nous semble qu'il y a pour .le lecteur comiiie pour nous un intérêt réel à suivre Î'envabis3ement ^e cette conquête étrange.

En effet, une invasion semblable serait si impossible aujourd'hui, qu'il nous faut l'unanimité des chroniqueiirs pour croire à celle de 1346.

On dirait ^e le regard de Dieu s'est retiré de la France et qu'il abandonne tout à fait ce pays et son roi.

Quand on suit Philippe VI dans toute cette campagne, on est étonné de ces hésitations perpétuelles, qui vont se terminer à Crécy par cette brusque détermination qui va lui faire perdre la bataille. A peine si les Anglais trouvent sur leur passage une lutte d'un instant. Le plus souvent la trahison vient au-devant d'eux; ils avancent comme si \e Seigneur lui-même avait tracé la route, et comme s'ils étaient plutôt les instrumens de sa colère que de l'ambition de leur roi.

Ainsi Edouard, en quittant Pont-de-l'Arche, arrive à Mantes, traverse Meulan , brûle Mureaux et s'arrête devant Poissy, le septième jour du mois d'août de Tannée

Maisi à Poissy, le pont était défait, et le roi de France poursuivait Edouaajd de l'autre côté du fleuve, si bien qu'en plusieurs endroits l'armée de l'un pouvait voir l'armée de l'autre.

Le roi d'Angleterre demeura six jours à Poissy et son fils h Saint-Germain-en-Laye. Pendant ce temps des soldats anglais brûlaient les villes environnantes jusqu'à Saint- Cloud, tellement que ceux de Paris pouvaient en voir les feux et les fumées.

Cependant Rueil fut épargnée, et le chroniqueur dit qu'elle le dut à un miracle de monseigneur saint Denis. . Mais ce qui était un grand déshonneur pour la France, et ce qui prouvait la trahison, c'est que le roi d'Angleterre et son fils habitaient justement les lieux dont les rois de France et Philippe VI avaient fait jusque là leurs résidences préférées.

Pas un noble de France ne tenta de chasser Edouard, qui pendant six jours habita les propres maisons, coucha dans le lit et but le vin de son royal adversaire.

Mais ce qu'il y avait de plus curieux encore , c'est que les nobles faisaient effondrer les bateaux et f rompre les ponts partmit où avait passé le roi d'Angleterre.

Cependant, Philippe avait quitté Saint-Germain-des- Prés, et, la veille de l'Assomption, il s'était rendu à Saint- Denis.

Quand il fut là, un homme s'approcha de lui, disant qu'il avait des nouvelles à lui donner de l'ennemi ; cet homme était un paysan des environs de Poissy.

— Sire, le roi Edouard d'Angleterre est devant la ville de Poissy, dit-il.

— Je le sais, répondit Philippe.

— Mais ce que vous ne savez peut-être pas, sire, répondit cet homme, c'est qu'il fait refaire à la hâte le pont qui a été détruit.

— Et qui vous a dit cela î demanda le roi.

— Je l'ai vu, sire.

— Cet homme ment ou il est feu, s'écrièrent ceux qui approchaient de Philippe , à moins que ce ne soit un espion du roi Edouard.

— Je jure , s'écria le paysan en étendant la main, que ce que j'ai dit est vrai, et je demande à mourir si j'ai menti.

Alors fut prouvée cette parole de l'Évangile :

LA COMTESéE DE SAUSBURY. 149

« Le pauvre a parlé., et on lui a dit : Qui es-tu? Et on s'est moqué de lui.

» Le riche a parlé à son tour» et chacun s'est tu par j respect et nul n'a douté. r>

i Ce que venait de dire cet homme était vrai> et comme celui de l'Ecriture, il fut raillé par ceux qui l'avaient entendu. I

Cependant, ce qu'était venu annoncer le paysan se confirma, et le roi envoya au pont de Poissy la commune d'Amiens, pour empêcher le travail des Anglais, Mais ce fut en vain. Le vendredi, le lendemain de l'Assomption, le roi d'Angleterre, après avoir mis le feu à l'hôtel du roi, à Poissy,. traversa le pont qu'il avait fait reconstruire, armes découvertes et bannières déployées.

Il marcha ainsi jusqu'à Saint-Germain. Arrivé là , il campa sur une hauteur d'où l'on découvrait Paris, et, réunissant autour de lui les principaux chevaliers de son armée:

— Messieurs, leur dit-il alors en leur montrant les clochers de Saint-Denis, que le soleil éclairait en ce moment, et dont les arêtes blanches se découpaient en vigueur sur l'horizon; messieurs, j'ai fait autrefois le vœu de camper en vue des clochers de Saint-Denis ; vous pourrez dire à votre retour en Angleterre que le roi a accompli le vœu qu'il avait fait.

Tous renouvelèrent leur serment de fidélité à Edouard, et celui-ci, resté seul, laissa sa pensée se reporter sur ceux qui avaient fait des vœux en même temps que lui.

a Mon Dieu I dit*il, avez-vous donc mal reçu tous ces vœux, que vous avez puni ceux qui les ont faits î Pas un de ceux qui étaient à ma table ce jour-là n'est auprès de moi aujourd'hui. L'exil, la douleur ou la guerre les ont pris.

» Mon pauvre Guillaume de Hontaigu a été tué par Douglas,

150 LA COMTEgSÇ DE SAUSBLRY.

» Gautier de Mauny risqae tous les jours ^ vie pour moi, et qui sait s'il n*est pas déjà mort.

» Robert d'Artois a expiré dans mes bras.

i> Jean de Hainaut m'a abandonné pour le roi de France. .

» Salisbury a disparu, Alix est morte.

» Seule, la reine d'Angleterre a accompli heureusement son vœu, le seul qui m'ait fait tressaillir au milieu de tous les autres.

» Puissiez-vous la garder de tout malheur, ô mon bieizl et jeter sur moi seul vos malédictions et vos colères !

» Puissiez-vous, au jour dû jugement suprême, me pardonner tout le sang et toutes les larmes que j'aurai fait répandre pour l'accomplissement d'un vœu qui n'était que la vengeance d'un homme h

xxn

Pendaht ce temps-lâ , le roi Philippe vt coihmençaii k s'inquiéter sérieusement du voisinage d'Edouard. Il quitta de nouveau ï*aris,où il était revenu sur la nouvelle dé la rëtraîlq du roi d'Angleterre. •

En conséquence , il fit dire à Jean de Bohêiiië, au dUc (de Lorraine, à Jean dé tlàinàut, au cointe de Flandre, au comte iè Élois, à toute sa baronnie et chevalerie, de l'attendre à Sàiht-Dénis , d'où il partirait avec eux, aân de péursUivré le iroi d^Angleteire.

Alors , poûir chevaucher plus libreinent, il fît abattre tous les appuis extérieurs des maisons, et les gens de Paris furent si effirayés du départ du roi , qu'ils vinrent au-devant de lui dans les rues , et se jetant à ses genoux, luidilrcnt:

U GOMTESSF DE SAUSBURT* 151

«^ Ah I cher sire et noble roi, qu'alle^-vous faire t voulez-vous abandonner notre ville de Paris? Songez que les ennemis sont à deux lieues d'ici^ et que^ vous absent, s'ils viennent jusqu'en cette ville, nous n'aurons personne qui nous défende. Restez donc, sire, et nous aidez à garder votre bonne cité.

— Bonnes gens, répondit le roi, ne craignez rien, je vais jusqu'à Saint-Denis rejoindre mes gens d'armes, afin de marcher contre les Anglais. Quant à l'ennemi, soyez tranquilles, il ne viendra pas jusqu'à vous.

Pendant ce temps, le roi d'Angleterre, comme s'il n'eût eu en vue que l'accomplissement de son vœu, et une fois ce vœu accompli n'eût plus songé qu'à retourner en arrière, il cessa de marcher sur Paris, et laissant messire Godefroy de Harcowrt former l'avant-garde de son armée ayec cinq cents hommes et douze cents archers, il chevaucha d'autre part et s'achemina vers la Picardie.

Or, il arriva que messire Godefroy rencontra une gran- ^ de quantité de bourgeois d'Amiens à pied et à cheval, qui se rendaient au mandement du roi Philippe; ils étaient tous bien armés , et de plus commandés par quatre vaillans capitaines du pays d'Amiens,

Les Anglais les assaillirent, et la lutte fut longue, mais, comme toujours, les Anglais furent vainqueurs et restèrent maîtres du champ de bataille, où gisaient douze cents cadavres, tant Anglais que Français.

De son côté, le roi était entré dans le pays de Beauvoisis, et il était venu se loger à la belle et riche abbaye de Saint-Lucien, près de Beauvais.

Il y logea une nuit, et lorsque le lendemain il se remit en marche, à peine avait-il fait mille pas qu'il lui sembla yu'un grand incendie venait d'éclater derrière lui ; il se retourna et vit l'abbaye tout en flammes.

Alors il revint sur ses pas , et comme il avait défendu,, sous peine du gibet, que nul ne violât églises ou abbayes,

il fit arrêter ceux de ses gens qui avaient mis le feu à celle de Saint-Lucien.

Puis, comme il avait hâte de donner un exemple de sa justice, comme il ne voulait pas que dans Taccomplissement de son vœu un seul sacrilège fût commis qui pût en détruire Feffet, il fit apporter des cordes, et fit mander un moine de l'abbaye incendiée.

— Mon père , lui dit-il, vingt-deux hommes vont mourir qui ont besoin de votre ministère ; ils vont mourir pour avoir violé Tasile des serviteurs de Dieu. C'est ainsi que mourront tous ceux que je trouverai offensant le Seigneur sur mon passage.

Le roi s'éloigna , laissant les coupables entre leur confesseur et leur bourreau.

Une heure après , l'abbaye entière était en flammes, et vingt-deux cadavres pendus aux arbres découpaient leurs silhouettes noires sur l'horizon enflammé.

L'armée du roi d'Angleterre prit silencieusement sa route, et le soir môme le roi d'Angleterre s'en vint loger dans un bourg du Beauvoisis, du nom de Melly, après être passé à côté de la cité de Beauvais qu'il n'avait pas voulu assaillir, ne voulant pas fatiguer ses gens sans raison.

Mais ce n'était pas là l'affaire des maréchaux de l'armée d'Edouard. Ils ne purent résister au désir d'aller escarmoucher un peu avec ceux des faubourgs de Beauvais. Ils revinrent donc sur leurs pas et assaillirent les barrières de la ville. Mais la ville était bien gardée, et les assaillans furent forcés de se contenter de l'incendie , après quoi ils revinrent trouver le roi là où il était logé.

Toujours brûlant et pillant, l'armée reprit sa course, et après s'être arrêtée une nuit dans le village de Grandvilç liers, elle s'empara du château d'ArJis qui n'était défendu par personne, et qui ne fut bientôt plus qu'un amas de cendres.

II y avait dans les environs le château de Poix, qui devait être d'une bonne prise , car le seigneur de Poix était réputé pour un seigneur très riche.

Quand le roi arriva au château de Poix, les Anglais s'en étaient déjà emparés ; mais , contre leur habitude , ils ne l'avaient pas -encore incendié. Au moment où il franchissait la porte du château , messire Jean Chandos et le duc de Basset , deux braves chevaliers de son armée , se présentèrent , amenant au roi deux belles jeunes ûiles tout en larmes.

—Sire, dit messire Jean Chandos, le château n'était occupé que par ces deux damoiselles que nous avons faites prisonnières, non pas pour exiger une rançon, mais pour sauvegarder leur honneur.

— C'est bien , messire , répondit le roi , vous avez agi comme deux nobles et courtois chevaliers.

Puis s'adressant à l'une des deux belles éplorées :

— Mon enfant , lui dit-il , qui étes-vous , vous et votre compagne?

— Monseigneur, dit la jeune fille d'une voix émue, ma compagne est ma sœur, et le sire de Poix est notre père.

— Et le sire de Poix n'est pas à son château 1

— Non, sire,

— Eh bien ! nous ne faisons pas la guerre aux femmes^ et nous protégeons même ceux que les femmes aiment et protègent. Dites ce que vous désirez , et ce que vous désirez sera fait.

Alors elles tombèrent toutes deux aux genoux du roi, et lui demandèrent à aller rejoindre leur père qui était à Corbie.

En coii&équence , le roi les fit escorter jusqu'à l'endroft . où se trouvait leur père.

— Vous tenez, sans doute , dit Edouard à messire Jean Chandos et au sire de Basset, à remettre vos prisonnières

154 LA COBfTESSE DE SAUSBURT.

en lieu de sûreté. Âccompagaez-les donc et veillez bien sur elles.

Quand les deux chevaliers revinrent à i*armée, le toi remarqua en souriant qu'ils étaient plus irôveùrs et plus soucieux qu'il ne les avait vus jusqu'alors.

Pendant ce temps ceux de la ville de Poix, qui âvâiëiit eu connaissance de la générosité d'Edouard envers lëà deux ûlles de leur seigneur^^ espérèrent trouver Ja mêitie générosité pour eux chez les maréchaux de l'armée anglaise.

Ils leur firent donc proposer une somme considérable s'ils voulaient ne rien prendre et ne rien brûler.

Cette somme devait être pajcée immédiatement après lé départ du roi.

La proposition fut acceptée. Ordre fut donné , sous peine de mort, de respecter la ville et les châteaux, et le lendemain , lorsque le roi partit, quelques-uns des chevaliers restèrent pour recevoir l'argent qu'on leur devait délivrer.

Cependant l'heure fixée était écoulée depuis longtefflps^ et les chevaliers ne voyaient rien venir.

Ils s'acheminèrent alors vers le château de Poix pour réclamer la rançon promise, mais au lieu de rançon ils trouvèrent des gens bien armés qui , après leur avoir signifié qu'ils ne paieraient rien, se mirent à leur courir sus.

Les Anglais voyant qu'ils étaient joués, envoyèrent deux des leurs demander du secours à l'armée, et se préparèrent à combattre jusqu'à ce que ce secours leur arrivât.

Ceux de Poix étaient en nombre, mais les Anglais leur donnèrent tant de besogne, que lorsque messire Regnaull de Cobehen et messire Thomas de Holland, qui conduisaient l'arrière-garde, arrivèrent à leur secours, ils combattaient encore et n'avaient pas perdu un homme.

LA (ÛbMtËSSE DE SALISBURT. 155

—Trahis! trahis 1 criaient les Anglais, et, secondés par le renfort qui leur arrivait, ils brûlèrent la ville, ixiè* rent presque tous les habitans et jetèrent à bas les deuic châteaux.

Puis ils rejoignirent le roi qui était venu à Airaines, et qui, voulant y loger un jour ou deux, avait défendu qu'on ^ causât aucun dommage à la ville. .

Le roî Edouard s'occupa immédiatement de trouver un passage sur la Somme , et à cet effet , il envoya le comte de Warwick et messire Godefroy de Harcourt avec mille hdmthes d'armes et deux mille archers « pour qu'ils s'en allassent , dit Froissard , tâtant et regardant le long de la rivière de Somme s'ils pourraient trouver passage oh ils pourraient passer sauvement. »

Les deux maréchaux que nous venons de nommer se mitent en route et trouvèrent un pont, mais ce pont était si bien gardé, que malgré un grand assaut qu'ils eurent contre les Français , ils ne purent s'en emparer et n'eurent que le temps de se porter d'un autre côté.

Ils arrivèrent alors à Long en Ponthieu, oh il y avait encore un pont ; mais il était si bien défendu qu'ils se niirent en quête d'un autre qu'ils trouvèrent ^ Pecquigny, mais qui était encore mieux gardé que les deux autres, si bien que les deux maréchaux vinrent trouver leur roi, en lui disant ce qui était, c'est-à-dire que Philippe VI avait fait pourvoir et garnir les passages sur la rivière de Somme, afin qu'Edouard et son armée ne pussent passer, 6t que lui, Philippe, pût les combattre à sa volonté ou les affamer s'il aimait mieux.

156 U COMTESSi; DS SJLi:2«JRY.

Pendant ce temps, Philippe VI avait cessé ses hésitations, et, désireux de combattre Edouard, s'était mis franchement n sa poursuite. Il avait donc quitté Saint-Denis, et, marchant à grandes journées, il était arrivé à Amiens pendant qu'Edouard était encore à Airaines.

Le soir môme du jour où le comte de Warwick et Godefroy de Harcourt étaient venus apporter au roi la réponse que nous avons dite tout à l'heure, des hommes furent pris et reconnus pour être des espions du roi de France.

Un seul de ces hommes nia être espion du roi de France. Le hasard seul, disait-il, l'avait fait trouver avec les autres. Il assurait même que, loin de vouloir servir Philippe, il eût voulu servir Edouard d'Angleterre. C'était un mode de défense si connu, que personne n'y prit garde, et que tous furent d'avis qu'il fallait pendre le prisonnier, et celui-là avant tous les autres. Alors cet homme se tut, et le roi, après l'avoir attentivement examiné, se contenta de garder les prisonniers jusqu'à nouvel ordre; puis, avant que le camp français pût être informé de sa position, il donna l'ordre du départ, qui devait avoir lieu le lendemain matin même.

En effet, au soleil levant, le roi entendit la messe, les trompettes sonnèrent, et les Anglais partirent, emmenant les prisonniers les mains liées derrière le dos, et attachés par des cordes à la selle des chevaux.

' Les Anglais arrivèrent ainsi près d'Abbeville, oh il y avait un gué C[u'i;idouard ignorait encore, mais que connaissait Philippe, et qu'il avait confié à la garde de six mille hommes sous le commandement de messire Godemart du Fay.

Mais Godemart du Fay recruta sur son passage tous ceux qui voulurent l'accompagner, et sa troupe s'augmenta de six mille hommes encore.

Philippe, sûr alors qu'Edouard ne traverserait pas la Somme et ne pourrait lui échapper, quitta Amiens et marcha sur Airaines, où il croyait que son royal adversaire se trouvait encore. Mais, comme nous l'avons vu, les Anglais étaient partis dès le matin, et les Français, qui trouvèrent encore les tables mises, ne trouvèrent plus les convives, qui étaient déjà loin.

En effet, Edouard savait que le roi de France le suivait avec acharnement, mais, comme s'il eût voulu épuiser les forces de son ennemi par ces poursuites continuelles, il fuyait toujours devant lui, et ne voulait point livrer la bataille.

Il resta donc en la ville d'Oisemont à attendre que ses deux maréchaux, qu'il avait de nouveau envoyés à la recherche d'un passage, fussent revenus. Ils revinrent le soir : ils s'étaient battus vaillamment, mais ils n'avaient rien trouvé.

Alors le roi fit appeler les prisonniers et leur dit :

— Y a-t-il parmi vous un homme qui connaisse le passage qui doit être près d'Abbeville, et par où nous et notre armée nous prissions passer sans danger? S'il en est un de vous qui le sache, qu'il le dise, et il sera libre.

Tous ces hommes gardèrent le silence.

— Sire, dit alors Godefroy de Harcourt en se penchant à l'oreille du roi, je connais les Français, et aucun de ces hommes, pour avoir seul la vie sauve, ne vous dira ce que vous leur demandez. Promettez-leur à tous la liberté, et peut-être l'un d'eux consentira-t-il, pour sauver ses camarades, à vous indiquer ce passage.

— C'est bien, dit Edouard. Et se retournant vers les prisonniers : Ce n'est plus la liberté d'un seul, dit-il, c'est la

liberté de tous (|ue je promets; plus, cent écus nobles si Pull de vous m'indique ce passage. , Alors uti de ces hommes s'approcha du roi et lui dit :

— Sire, aucun de mes compagnons, qui soiit tous Fran- 6 çais, ne voudrait trahir son pays; mais moi, dit-il, j'étais sujet d'Olivier de Clisson, qui est mort pour vous avoit reconnu pour son vrai roi ; c'est donc à moi dé nie dévouer pour les autres, car le roi de France n'est pas liibn roi»

— Et cependant, fit Edouard, vous espionniez notre armée polir le compte du roi de France lorsque vous Arez été arrêté,

— Sire, lotsque j'ai été arrêté; j'ai déjà dit que je n'étais pas un espion ; aujourd'hui je le répète. J'ai dit eli outre que j'eusse voulu vous servir. Aujourd'hui, j'en ai l'occa^ sion, et je le prouve. Donnez-moi de nouveau votre parole royale que tous ces hommes seront libres, et je vous montrerai moi-même le passage que vous voulez coundtre.

— Je me fie à votre parole, dit alors Edouard j convaincu par le ton sincère de cet homme, et vos compagnona sont hbres dès à présent.

En même temps Edouard ordonnait qu'on déliât les cor-» des des prisonniers^ et qu'on les laissât sortir du camp.

— Sire, dit alors Gabin-Agace, car l'histoire a conservé le nom de cet homme, nul ne connaît mieux que moi le passage de la Blanche-Tache, car je l'ai cette année même pass^ plus de vingt fois. Je m'engage donc, sire, sur ma tête, à vous faire passer la Somme à un endroit où vos hommes de pied n'auront de l'eau que jusqu'aux genoux^ et que vos (cavaliers passeront sans mouiller leurià éperons; | car lorsque le flux de la mer arrive, il fait regorger la ri-| vière, et nul ne pourrait passer; mais lorsqu'il se retire, \ ce qui arrive deui fois par nuit, on peut passer comme je : viens de vous le dire, A l'endroit où se trouvé ce gué, il y a du gravier blanc : c'est de là que lui vient le nom de Blanche-Tache.

U COMTESSE DE SALISBURT. 159

— Et il n'y a pas d'autre passage? demanda Edouard.

— Il y a encore le pont d'Abbeville, mais il est déffendù de façon que vous perdriez beaucoup d6 vos hommes à lé vouloir franchir, et cela peut-être sans résultat.

— Mais la Blanche-Tache il'est-elle pas défendue?

— Elle l'est, sire, répondit Gabiii-Agacei mais il n'y d aucun danger pour vous ni pdUir votre afihée.

— Pourquoi?

— Parce que c'est messlreGôielnart du Fay qui l'occupe, et que messire Godemart du Fay n'est paâ entêté en matière de lutte.

— Ainsi il se rendra?

— Il n'enmendra probablement même pas là, sîrë : it s'en ira tout simplement quand il vous veiira arriver.

— Tout va bien, alors, fit Edouard, et si nous réussissons, comme vous nous b promettez, comptez sur ma générosité, compagnon.

— Je réponds de tout, siroj répliqua Gabiii en s'inclinant, pourvu que vous soyez au gué demain quand le soleil se lèvera.

— Nous y serons.

Et le roi fit ordonner ausitôt que chacun se préparât à partit.

A minuit, les trompettes annoncèrent le départ.

Les soldats s'appareillèrent, on chargea les chars^ et l'on partit.

Quand les Anglais arrivèrent au gué, il y avait encore le flux de la mer, et il fallut attendre qu'il se fût retiré.

Alors, messire Goc^emart du Fay, qui, Comme nous l'avons dit, avait rassemblé douze mille hommes environ, se présenta et fit ranger son armée de façon à empêcher le passage de l'armée anglaise.

Alors, contre la prédictioh dô Gabin-Agace, un combat étrange s'engagea entre les deux armées, c'est-à-dire qu'elles combattirent dans l'eaU, et que de temps en temp^ le cou*

leO LA COMTESSE DE SALISBURY,

rant emportait un cadavre qui rougissait de son sang Teau transparente et éclairée des premiers rayons du soleil.

C'était un spectacle curieux à voir que ces hommes quittant le nvage et se précipitant dans l'eau pour se combattre, tandis qu'impassibles comme des dieux marins, les archers anglais tiraient aussi rapidement et sûrement que s'ils eussent été en une plaine Unie.

Pendant ce temps, les Anglais passaient, protégés par ce mur vivjant et impénétrable.

Cependant, il n'y avait pas de temps à perdre.

Les Français venaient à grand train, et il fallait les éviter.

Les Anglais firent un dernier effort, et les Français disparurent les uns d'un côté et les autres d'un autre, paj les chemins qui menaient à Abbeville et à Saint-Riquier.

Les Anglais n'avaient pas tous quitté le rivage quand quelques écuyers des seigneurs de France, qui voulaient prendre leur revanche d'un échec qu'ils avaient subi quelques jours auparavant, arrivèrent. Ils rallumèrent la lutte prête à s'éteindre, espérant donner par ce moyen le temps au roi de France d'arriver.

Mais Gabin-Agace, qui n'avait pas quitté le roi, lui dit :

— Sire, allez au secours de vos hommes ou abandonnezlés, car le flux va revenir, et, outre qu'il sera trop tard pour passer la Somme, le roi de France, qui vient sur vous, vous aura rejoint.

C'était contre les hommes du roi de Bohême et de Jean de Hainaut que les Anglais escarmouchaient ainsi.

Édouara arriva au secours des siens, et les ennemis s'enfuirent comme des gazelles épouvantées, laissant plusieurs cadavres sur le rivage.

Les derniers Anglais passèrent.

Il était temps.

A peine le dernier avait-il touché l'autre rive que Philippe VI apparaissait là où le combat venait d'avoir lieu.

n s'apprêtait à passer et à poursuivre les Anglais, quand les maréchaux lui dirent :

— Sire, regardez!

En effet, la mer s'emparait du fleuve, et le flux arrivait si rapide et si vaste que le bruit de ses flots éteignait les clameurs des içiliiers de soldats qui couvraient le rivage.

— Trop tard 1 murmura Philippe ; trop tard ! Ce n'est donc pas à des hommes, mais à des démons que nous avons affaire I

Pendant ce temps, les Anglais prenaient du champ, et Edouard demandait à Gabin-Agace ce qu'il devait lui donner en échange du service qu'il lui avait rendu,

— Sire, donnez-moi un cheval, répondait cet homme, afin^que je m'éloigne au plus vite, car je ne crois pas qu'il fasse bon pour moi maintenant en ce pays.

Edouard donna au paysan ce qu'il demandait, en y joi-, gnant en outre les cent nobles d'or qu'il lui avait promis ; puis il se remit en route, traversa la ville .de Noailles sans lui faire aucun dommage, car elle appartenait à la fille de Robert d'Artois, et alla se loger à ^ Braye. Il se remit en route le lendemain, et le vendredi à midi il s'arrêta à un endroit assez près de Crécy en Ponthieu, et comme si Dieu lui-même lui eût ordonné de s'arrêter en ce lieu :

— C'est là, dit-il.

Et il fit ranger son armée en trois batailles.

Edouard JII arriva donc près de Crécy en Ponthieu, comme nous l'avons dit tout à l'heure, et il avait dit : -— Je suis ici sur le droit héritage de madame ma mère,

m LA COMTESSE DE SAUSBURY.

qui lui fut donné en mariage, et le veux défendre contre mon adversaire Philippe de Valois où y mourir.

Nous croyons avoir mentionné là visite qu'il avait fàîfè la veille à la comtesse d'Aumale. Il ne s'était pas contenté de faire respecter ses terres, comme étant fille de feobert d'Artois, il lui avait juré de venger l'exil et la mort de sâoà père.

Noua allons voir maintenant comment ÉdQUard tint parole.

Il n'avait pas à son service le huitième des gens q\ï*é^ vait Philippe, il s^agissait donc pour lui de bien orgâtiiàer ses batailles.

Il s'arrêta avec toute son arttiée en plein champs et^ quand elle fut ïéunie; il envoya le comte de Warwick, Godefroy de Hârcourt bt RégnauU de Cobehen chercher la place où elle stàtionUërsait définitivement pour donner le combat.

En outre, des cotiireurs furent envoyés à Abbeville, char^ gés d'apprendre ce que comptait faire le roi de France» et de s'aâsurer qu'il ne passerait pas la Somme ce jour-là.

Lëd coureurs revinretit en disant qu'il n'y avait rien ) craindre jusqil'aU lendemain.

En conséqueiice, le roi donna congé à ses soldats d'aller chercher leur logis où bon leur semblerait pour la Buitj leur ordonnant d'être prêts le lendemain dès le matin, au premier appel des trompettes, et de se réunir à l'endroit qui avait été indiqué comme plus favoratife par le comte de Warvick et Godefroy de Hârcourt.

Nous allons laisser les Anglais s'établir le mieux possible, et nous allons voir ce (Jue, pendant ce temps-là, faisait le roi Philippe VI.

Ce vendredi, qui était le 25 août 1346, Philippe resta tout le jour à Abbeville, attendant ses gens, qui arrivaient de toutes parts.

Il les faisait immédiatement sortir de la ville et se ren-

dre en pleine campagne, afin d'être prêts plus tôt le lendemain, car son intention était bien arrêtée de quitter là ville et de combattre les Anglais, quoi qu'il endût arriver.

Il lit à son tour ce qu'avait fait Edouard.

U envoya deux de ses généraux, le sire de Saint-Venant et le sire de Montmorency, s'assurer des dispositions de l'armée anglaise.

Les deux généraux revinrent annonçant qu'ils avaient trouvé les Anglais logés près de Crécy, et, selon toute apparence^ attendant là leurs ennemis.

— C'est bien, dit Philippe, et, s'il plaît à Dieu; nous les combattrons demain. Maintenant, messeigneurs, ajouta le TOi^ nous allons souper, car je veux ce soir boire à la santé de tous ceux qui me viennent en aide.

Toute la noblesse et la chevalerie de France étaient à ce souper.

C'était le roi de Bohême, le comte d'Alençon, le comte dé Bloià, le comte de Flandre, le duc de Lorraine, le comte d'Auxerre, le comte de Santerre, le comte de Harcourt, messire Jean de Hainaut et beaucoup d'autres encore qu'il serait ttop long de nommer.

Quand le souper toucha à sa fin, le roi se leva et dit :

— Messires, demain la France va jouer une grande partie, qu'avec l'aide des âeigneurs et de yotte courage elle gagnera, je l'espère. Mais il faut pour cela que vous soyez tous unis, tous amis les uns deà autres, sans envie, sans hadne et sans orgueil, que chacun ait àa pairt de la victoire Si nous l'avons, et que niil ne puisse rejeter stir son voisin la défaite si elle a lieu. .

I Tous jurèrent alors au roi qu'ils fbi^aient conliile il lo désirait, et qu'ils seraient unis comme des frères.

— Sire, dit alors le roi de Bohême à Philippe, à la droite duquel il était assis, je suis aveugle et ne pourrai voir la grande chose qui s'accomplira demain, mais je vous jure

que je ne mourrai pas sans avoir donné quelques vaillans coups d*épée pour votre cause.

Les deux rois s'embrassèrent, et chacun se retira pour aller prendre un peu de repos.

Pendant que ceci se passait a Abbeville, même chose se passait au camp d'jlîdouard.

Les Anglais avaient trouvé le pays gras et plantureux; iaussi, rois, princes et barons firent-ils bonne chère en attendant les événemens, et tous se retirèrent en excellentes dispositions*

Quand Edouard fut seul, il entra en son oratoire, se mit à genoux et resta longtemps en prière, demandant dévotement à Dieu, s'il combattait le lendemain, de le laisser sortir du combat à son honneur.

Quand le roi eut uni ses oraisons, il fit appeler le prince de Galles.

— Mon fils, lui dit-il, c'est demain, selon toute probabilité, que vous devez gagner vos éperons. Faites comme je viens de faire, priez Dieu de vous venir en aide, car toute forco nous vient de lui.

Edouard embrassa son fils, qui à son tour s'agenouilla et fit ses dévotions.

Le roi s'alla coucher.

Le lendemain, il se leva de bonne heure et entendit la messe avec le prince de Galles, qui lui dit :

— Je suis prêt, mon père.

La plus grande partie des chevaliers qui accompagnaient le roi se confessèrent, et, après les messes, isdouard or^ donna à tous ses gens de quitter leur logis et de venir reprendre la place qu'ils occupaient la veille.

Puis il fit faire un grand parc près d'un bois, derrière son année. Ce parc n'avait qu'une entrée, et il enferma dedans les chars et les chevaux.

Tous les hommes d'armes et archers demeurèrent à pied.

Ensuite il procéda à l'ordonnance des batailles, ou, pour

mieux dire et nous servir d'une expression plus moderne, il disposa ses corps d'armée.

Il en fit trois.

Le premier était commandé par le prince de Galles, auquel furent adjoints le comte deWarwick, le comte de Kenfort, messire Godefroy de Harcourt, messire Regnault de Cobehen, messire Thomas de HoUand.

Puis venaient messire Richard de Stanfort, le sire de Manne, le sire de Haware, messire Jean Chandos, messire Barthélémy de Brubbes, messire Robert de Neufville, messire Thomas Aiford, le sire de Bourchier, le sire Làtimes, et plusieurs autres bons chevaliers et écuyers.

Ce corps d*armée pouvait se composer de huit cents hommes d'armes, de deux mille archers et de mille brigands choisis parmi les Gallois. Nous avons dit plus haut ce que c'était que les brigands.

Le second corps était commandé par le comte de Norhantpnne, le comte d'Arondel, le sire de Ros, le sire de Lucq, le sire de Villebé, le sire de Basset, le sire àe Saint-Aubin, messire Louis Tuetou, le sire de Multon et le sire de Lascels et autres.

Il se composait de cinq cents hommes d'armes et do douze cents archers.

Enfin, le troisième corps était commandé par le roi luimême et une foule de chevaliers et écuyers <iu'il choisit à sa convenance.

Il se composait de sept cents hommes d'armes environ et de deux mille archers.

Quand ces trois batailles furent ordonnées, quand chacun, comte, baron et chevalier, sut ce qu'il avait à faire, le roi d'Angleterre monta sur un petit palefroi, un petit bâton blanc à la main, et, accompagné de ses maréchaux qui se tenaient à sa droite, il traversa les rangs de son armée, rappelant à ses gens qu'ils avaient son droit et son honneur entre les mains.

Il disait cela d'un ton si doux et avec un si gracieux sourire, que, quelque; chagrin que Ton eût, on s'en fût consolé en voyant si charmant visage et en entendant si bonnes paroles.

Quand cette admonestation fut finie, il pouvait être midi.

Edouard rentra en son armée et ordonna que tous ses gens mangeassent à leur aise et bussent un coup.

Quand ils eurent mangé et reporté leurs pots ^et leurs barils dans les chariots, ils s'assirent à terre, en mettant leurs armes devant eu^, et ils attendirent.

De son côté, Philippe VI avait de grand matin entendu ia messe en l'abbaye de Saint-Pierre, à Abbeville, avec le roi de Bohême, le comte d'Alençon, le comte de Blois, le comte de Flandre et les principaux des grands seigneurs qui étaient dans la ville.

Au soleil levant, Philippe sortit d'Abbeville, traînant à sa suite une si, grande quantité d'hommes, que ce serait merveille è dire.

Quand le roi fut à deux lieues de la ville, Jean de Hainaut s'approcha de lui et lui dit :

— Sire, il serait bon que vous ordonnassiez vos batailles et que vous fissiez" passer devant tous vos gens de pied, pour qu'ils ne soient pas foulés par ceux à cheval. Puis il faudrait aussi envoyer trojs ou quatre de vo» cb©valiers, pour aviser les ennemis et voir en quel état ils sont.

— Vous avez raison, mes^ire, diVle roi, et je vaiss^yre votre conseil.

En effet, il envoya quatre vaillans chevaliers, qui étaient !o Moyne de Bascle, le seigneur de Noyers, le. seigneur da Boaujeu et le seigneur d'Aubigny, à la rec9p,naissance de l'ennemi.

Ces quatre chevaliers approchèrent de si prè§, que lç3 Anglais virent bien ce qu'ils venaient faire; mais ils eu-

LA GOMÎïISSE DE SALISBURY. 1(?7

rent Tair de ne pas les voir, et les laissèrent tranquillement rejoindre leur armée, qui s'arrêta en les voyant reparaître.

Ils traversèrent la foule qui les séparait encore du roi, lequel, s'adressanl à le Moyne de Bascle, lui dit :

— Bh bien! messire, quelles nouvelles?

— Sire, répondit celui qui était interrogé, nous avons vu les Anglais : ils sont rangés en trois batailles, et no paraissent pas disposés à fuir, car ils sont tranquillement assis à terre. Si vous me, le; permettez, sire, je vous aonherai un conseil.

— Parlez*

— Je crois, sauf meilleur avis, qu'il vous faudrait faire arrêter ici tous vos gens et les y faire loger tout ce jour, car, avant que les derniers rejoignent les premiers et que vous ayez ordonné vos batailles, il sera tard. Vos gens se* ipont lassés et sans ordre, tandis que vos ennemis seront frais et sûrs de ce qu'ils doivent faire. Demain matin, vous pourrez beaucoup mieux ordonner vos batailles et voir de. quel côté vous devez attaquer.

Le conseil plut au roi, qui ordonna qu'il fut fait comoia le Moyne de Bascle venait de dire.

Les deux maréchaux chevauchèrent donc, l'un devant, l'autre derrière, et crièrent aux bannerets :

— Arrêtez, bannières, de par le roi et monseigneur saint Denis 1

Ceux qui étaient devant s'arrêtèrent, mais ceux qui étaient derrière continuèrent h marcher, disant qu'ils ne s*arrêteraient que lorsqu'ils seraient aussi avant que les premiers.

Quand ceux qui étaient devant virent cela, ils reprirent leur marche, car chacun mettait à oi«giieil d'être au premier rang, si bien que la parole du vaillant chevalier ne fut point entendue.

Le roi ne put pas plus être maître do ses gens que les

autres chefs, et toute cette masse se mit en mouvement sans ordre et sans obéissance.

Alors arriva ce qui devait arriver.

Quand ils eurent marché quelque temps encore, ils se trouvèrent face à face avec les ennemis, et les gens qui avaient tous voulu être au premier rang reculèrent et comprirent qu'ils auraient mieux fait de suivre la parole de le Moyne de Bascle que de faire ce qu'ils faisaient.

Mais il était trop tard.

Ils reculèrent en tel désordre, que ceux qui étaient derrièrecrurentqueFon se battaitau front de Tannée et qu'une partie des leurs était déjà vaincue, si bien que, ne sachant que faire, les uns allèrent au secours des pretniers, les autres restèrent en place.

Les chemins qui allaient d'Abbeville à Crécy étaient couverts d'hommes ; il y en avait en effet si grande foule, que . trois lieues avant d'arriver au camp anglais ils avaient déjà tiré leurs épées en criant :

— Amorti amorti

Et ils criaient pour rien, car ils ne voyaient encore personne.

Nul ne pourrait rendre un compte exact de ce qui se passa alors du côté des Français, tant il y eut désordre et désarroi dans l'armée du roi de France.

Quand les Anglais virent venir à eux les Français, ils se levèrent sans nul effroi et se rangèrent en leurs batailles, celle du prince de Galles devant les archers posés an manière de herse, et les gens d'armes au fond de la bataille.

Le comte de Norhantonne et le comte d'ÂrondeU avec

leur corps d'armée, se tenaient prêts à protéger celui du prince, si besoin était.

a Vous devez savoir, dit Froissard, que ces seigneurs, rois, ducs, comtes, barons français, ne vinrent pas jusquelà tous ensemble, mais l'un devant, l'autre derrière, sans arroy et sans ordonnance. » .

Quand le roi Philippe vint jusqu'à la place oîi étaient les Anglais, quand il les vit, le sang lui monta au visage, car il les haïssait fort. Il ne put donc s'abstenir de les combattre, et dit à ses maréchaux :

— Faites passer nos Génois devant, et commencez la bataille, au nom de Dieu et de monseigneur saint Denis I

Philippe avait là quinze mille arbalétriers génois environ, qui eussent autant aimé ne pas commencer le combat, car ils étaient si las d'avoir marché six lieues avec leurs armures [et [leurs arbalètes, qu'ils pouvaient à peine se tenir sur leurs pieds.

Ils dirent donc que, dans l'état où ils étaient, ils ne pouvaient être d'un grand secours à la bataille.

Ces paroles arrivèrent jusqu'au comte d'Alençon, qui en fut courroucé, et qui s'écria :

— Pourquoi se charge-t-on de cette ribaudaille, qui manque lorsqu'on en a besoin?

A peine le comte d'Alençon venait-il de parler ainsi qu'il arriva une chose étrange.

Le soleil se voila comme s'il y avait eu une éclipse, et il tomba une pluie qui ressemblait plutôt à un déluge.

\ chaque instant le ciel se lézardait, et un éclair entr'ouyrait ses voûtes d'un horizon à l'autre, et le tonnerre grondait, t 1 Puis, comme si Dieu n'eût pas voulu faire grâce d'un présage à ce beau pays de France qui courait si grand danger, une nuée de corbeaux, semblable à un immense voile de deuil, passa au-dessus des deux armées, accompagnant son vol de cris lugubres et sinistres.

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