‹ La comtesse de Salisbury (volume 2)Chapitre 5 sur 5 · II. id · texte numérisé non relu

II. id

ÔOa LA COBTPÊSSÉ DE SALlSBtJttT.

*— Allons, cela ira.

Les tournois étaient terminés.

On distribua les prit, dans lesquels le cohilfe ûépK^ toute sa muniftœnce, et chacun s'en retourna d*où il était VenUi

Quant àU cotnté, il partit définitivement pour CAléi»^ oà il retrouva toutes choses dans le même état.

— Quelles nouvelles, cousin? dit lô roi après ftVttir énbrasàé le cbmté.

— Bonnes, sire. L'Ecosse se prépaie à Uhè îtivAsitm ^ Angleterrbi

-» Et Votis Appelée iselâ d6 bdnn^ HoaVëllei^? Mplii|Uâ Edouard.

— Oui, sire^ car tout le pays est prévenu^ et s'il ne leur arrivé pas malheur* bêla m'étonhera bietlk CrôyteiMrous donc, mwiseigneur, que j'aurais quitté TAngleterre si v£H ttû beau royèume avait couru le moindi^è dang^er?

— C'est juste^ ût le roi» Attendons ici»

Les choses en étaient là quand surgit un incident nouveau que nous ne pouvons passer sous Silence*

Ramsay et Liddesdale étaient de vient amjs et de vieux compagnons d'armes, et ils avaient toujours été à côté Fun de l'autre quand il s'était agi de repousser l'inv^on des anglais.

I Mais il arriva que dans une des dernières batailles^ Ram- »ay prit d'assaut la château fort de Roxburg* te qui l'avança encore dans l'amitié du roi.

Au moment où l'invasion allait se faire, quelque temps après le tournoi, David Bruce voulut récompettser ce fail

14 qOMTESSB m s^wsi^u^y. ^

(j'anoesn e| i] uomm^ Ramsay ^bérifiT du comté de RoxbuTgi emploi qui était rempli auparavant par Ip çheyaUer de UddesdalQt

L'amitié de celui-ci pour Ramsay ne résista pas ^ la p^fne qu'il ress^Qtit ei) appren^t quç le rpi la dépossédait pour sttoaini^

Un jQUB q^ç Ramsiay rendait la jvjsticcf }^ Harwick, il fut assailli par une troupe d'hommes ^wéa ^u ^lilip^ d^vie)^ i) recc^nyt. I4ddesda)e,

Rawsay fut ble|isé;;mais, convaincu que son ami ne pouvait désirer sa mort, il se fit transporter dan§ |e château solitaire ()q VPTïPitage, situé au milieu des roarai^ de Uddesdale.

Là, il ftit jjeté daus un cacbot dont (a porte fut close pour ne jamais se rouvrir.

A travers les feptes du plafond de ce cachot, au-dessus duquel se trouvait m grenier, tombaient quelques gn'aipes qui furent pendant plusieurs jours l'unique subsistance (}u prisonnier, qui succomba cependant, et dont les ossemens furent retrouvés quatre cents ans après par un maçon qui creusait dans le3 ruines du château de l'Ermitage.

Quand David Pruce apprit le crime qui avait été commis, il en fut très courroucé et voulut le venger; mais le chevalier de I4ddesdale était trop puissant pour être puni; puis le Toi ayait en ce inoment ii s'occuper d'autre chose que de punir un homme dont il allait avoir si grand besoin,

Cepeudant le chevalier garda le convenir des persécutions que David Pruce ^yait tentées sur lui, et il se promit çle s'çn Y^Pg^^ ^^ i^^^ ^i l'occasion s'en présentait. -

Pendant ce tepips, les préparatifs du roi continuaient.

H (X)mmenca par lever une année considérable, et, convaincu que nul ne savait ses projets, se fiant à l'absence ^u roi, il entra en Angleterre par les frontières occident^e$ fi\ m^cha sur Durham^ ravageait tout sur son pas*

sage» et faisant en Angleterre ce qu'Edouard et le comte Derby venaient de faire en France.

David Bruce marcha vers Durham toujours avec la même confiance.

Mais les lords des comtés septentrionaux ayaient, de leur côté, rassemblé une armée, et, après avoir défait l'avantgarde de l'armée écossaise, ils tombèrent à l'improviste sur le corps d'armée principal.

L'armée anglaise, dans laquelle il y avait beaucoup d'ecclésiastiques , marchait entonnant des hymnes saints et ayant un crucifix pour étendard.

Dieu protégea ceux qui le prenaient pour guide.

Les Écossais trouvaient à chaque pas des combattans nouveaux qui semblaient sortir de terre comme les soldats de Gadmus.

La reine d'Angleterre était venue elle-même jusqu'en la ville de Neufchâtel sur la Tyne, accompagnée de Tarchevôque d'York, de l'archevêque de Cantorbéry, de l'évêque de Durham, de l'évêque de Lincoln, du sire de Percy, du sire de Ros, du sire de Monbray et du sire de, Neufville, auxquels, en partant pour Calais, le comte Derby avait fait les plus importantes recommandations.

En même temps arrivaient au secours des Anglais des gens des pays du nord, de Northumberland et de Galles, car chacun avait hâte de combattre les écossais, tant pour l'amour de la reine que pour le salut du pays.

Quand le roi d'Ecosse et ses gens apprirent que les Anglais s'étaient rassemblés à Neufchâtel pour venir contre eux, ils envoyèrent jusqu'à cette ville des coureurs qui brûlèrent sur leur chemin des petits hameaux dont les Anglais voyaient les flammes de l'endroit où ils étaient.

Le lendemain, David Bruce et toute son armée, qui se composait bien de quarante mille hommes, s'en vinrent loger à larois petites lieues de Neufchâtel, en la terre du seigneur de Neufyillei et firent dire à ceux qui étaient dans

le Château que, s'ils voulaient sortir, ils les combattraient

volontiers.

Les Anglais y consentirent, et, sortant de la ville. Us se trouvèrent douze cents hommes d*armes, trois mille archers et cinq mille autres hommes parmi les Gallois.

En voyant un si petit nombre, les Écossais, sûrs de la victoire, se rangèrent en bataille, comme faisaient les Anglais de leur côté.

Les Anglaisétaient rangés en quatre batailles.

L'évêque de Durham et le sire de Percy commandaient la première.

L'archevêque d'York et le sire de Neufville la seconde.

L'évêque de Lincoln et le sire de Monbray la troisième.

Messire Edouard de Bailleul et l'archevêque de Cantorbéry la quatrième.

La reine Philippe de Hainaut était au milieu de ses gens, ccHnme avait fait quelques années auparavant la comtesse de Montfort, et elle les exhortait à combattre vaillamment pour l'honneur du roi et du royaume.

C'était surtout aux quatre prélats et aux quatre barons qu'elle s'adressait, et ceux-ci n'avaient pas besoin de ces exhortations, car ils n'étaient pas gens à ne pas s'acquitter loyalement de la mission, que leur roi y fût ou n'y fût pas.

Peu après le départ de la reine, qui se retira à Neufchfttel, les batailles se rencontrèrent.

Cç furent les archers qui de part et d'autre commencèrent la besogne; mais les archers écossais ne durèrent pas longtemps. Ce premier choc fut peul^tre le plus terrible que l'on retrouve dans des récits de combats.

Chacun faisait si bien de son côté, les Écossais pour réparer les échecs précédens, les Anglais pour tenir la promesse faite à leur reine, que la bataille commencée le matin durait encore à quatre heures du soir.

Sir John Graham offrit de disperser les archers anglais, qui tiraient et tuaient avec leur habileté ordinaire, et par

21^ uoMnnttuaàUWPtTr

qui Ift ?i6liii«ioomi«içiit h sa décider» 9i Ton yaul^t Iq! confier un corps de cavalerie ; mais, quoique le succès 4'u^f! teotatlvd iemUable eftt décidé du succès de 1% d^tsûUe df» Bannookbuni, il ne pil Vobteiûr.

Alors le désoffâm oomiQiP^ k m ^^% fi^H ^ pau daiis rannée éofûosajm,

^ Sire, dit Aletaûdr^ d«i R^msuy au TOi do^^ \\ poiT^t la bannière, vous vous exposez trop ; vous êtes ÎM^séi tç^. tirez-vous.

^ Que m'importe! dit Pavid Bruc^; poiui giurd^OM l|t place, ou je me ferai tuer comme te dernier dq qi6& ar^ cberal

Bb œ moment, une aecoud^ flècbe blesaa )e toâ il Vér paule.

Alors, armé d'une hache, il se précipita au milieu ^esk eunemia oomm» le plus pbaciUT de ses solds^ts.

Un homme Tavait reconnu. Cet homme se nomm^iit Jolm Copeland et était gentilhomme du Northumberland*

Il traversa rapidement, et allai droit au roi d'Écoase,

Alors une lutte désespérée s'engagei^ entre le roi et )e gentilhomme, car le premier comprenait que, mort Qu pri^ il as^rait la victoire aux Auglais, et Vautre, que s'il qq s'emparait vite de son adver^re, il aermt iufailUbleme^i tué par ceux qui viendraient k son recours,

Un violent coup que David Bruce reçut ^ur le br^ dro|t fit tomber à terre la babhe qu'il portait^ Johu Copeland profite de oe moment, et ^Msit ^ br^s le corps $ou royal adversaire, qui, vc^^ant cel^, piprYipt par uu effort désespéré à s'emparer de son poignardt ayeo lequel il fit sauteç deux dents au gentilhomme ; \m^ celui-ci ue lâcb^ pas prise, et le roi, épuisé par cette lutte et 903 deux blessures, resta au pouvoir du cbevaher anglais.

A compter de ce moment, la bataille était finie*

Alexandre de Ramsay vint h l'aide de son m^O» mîlis il ne réussit qu'à se faire tuer mus sep yeuSt

Johii Çoppl^iid, avec une vingtaine çl'hommes, fendit la pre^e, et chevaucha si bien, que ce jour-là mêpie il fit quinze lieues, et que le soir le roi David Byuce était ^ferme à un château qui s'appelait Châtel Orgueilleux, et qui appartenait à celui qui l'avait pris, et qui jura de ne rendre son prisonnier q\i*à Edouard lui-môpae.

L'aile gauche de l'armée écossaise avait continué de te^ nir quelque temps après la prise du roi, mais en vain, et elle parvint à exécuter sa retraite sous le commandement du comte de March, )q ipiiri da la comtesse de tfarch, qu'on appelait Agnès la Noire, et qui, en Fabsence de son mari, quelques années auparavant, avait si vaillamment défendu te châteai^ de Dumbar contre Stf isbv|ry.

Cette défeps0 t\\i ^^ssez remfa*quah)e pqur que nous fa^ sûopf^ ici vipe digression ^n sa faveur.

ie comte de Marph avait embrassé le parti de Pavid Bruce, et s'était xnU en campagne avec le Tégept, La coï^t tasse, que SûQ teint basané avait fait surnommer Agnès jf^ Noire, était la digne fille de Thomas Randolpb? comte dçi Mercy. Le châtean ^e Dumhar, qu'elle habitait, était bâti sur une chaîne de rochers qvji s'étendaie^^t jiisqu'à la ?per. Il n'avait qu'ion seul passage qui conduisit dans l'intéri^vif des terres, et ce passage était si bieia fortifié qi^'il était ré?» puté imprenable.

Cependant, pe château fut attaqué par Salishuryi qui tenta tous les moyens pour s'en emparer.

Il commença par faire avancer des engins qui jetaient d'énprmes pierres; mais Agnès la Noire, impassible sur les remparts, ue répondait à ces attaqi^es qu'en essayant avec un mouchoir blapc les places que les pierres frappaient, comme si cet assaut n'eftt servi qu'à faire m peu de poussière.

Alors le comte fit faire upe sorte de maison roulante qu'on appelait une truie, dont la forme ressemblait assez au dQs d'w sanglier, Cette machine, que l'on roulait çpn-

tre le château que Ton voulait attaquer, abritait contre les flèches et les pierres des assiégés les soldats qu'elle renfermait, et qui alors tiraient à leur aise ou cherchaient h mi-, ner les murs ou à pratiquer une brèche avec des haches et des pioches.

Quand la comtesse yit cet engin approcher des murs du château, elle cria au comte de Salisbury d'un ton moqueur :

Prends garde à toi, Salisburie, Des petits va faire ta truie.

En disant cela, elle faisait un signal, et un énorme fragment de rocher qu'elle avait fait détacher tout exprès fut précipité du haut des murailles sur la truie, dont le toit fut brisé en mille pièces, et Agnès s'écria en voyant fuir les Anglais, qui voulaient éviter la chute des débris et les flèches qu'on leur lançait du château, et contre lesquelles rien ne les garantissait plus :

— Voyez donc toute cette portée de petits porcs anglais !

On juge aisément par la femme de ce que devait être le mari. La retraite s'effectua donc assez bien sous son commandement. Les Écossais laissèrent quinze mille morts environ.

Quand la reine d'Angleterre apprit ce qui s'était passé, elle monta sur son palefroi et s'en vint le plus tôt qu'elle put sur la place où avait eu lieu la bataille. Alors elle demanda ce que le roi d'Ecosse était devenu. On lui répondit que John Copeland l'avait pris et mené avec lui.

La reine écrivit alors au chevalier de Copeland de lui amener son royal prisonnier, ajoutant qu'il aurait dû le faire tout de suite.

Elle donna ces lettres à un de ses chevaliers, qui partit aussitôt pour Châtel Orgueilleux.

Madame Philippe revint sur le champ de bataille, où s'é-

U COMTESSE DE 8AUSBURY. SId

tait rassemblée toute Tannée anglaise, qu^elle félicita ^andément.

^ Là» le comte de Moret, messire (ruillaume de Douglas, messire Robert de Bessi, messire Anebaut de Douglas, l'évoque d'Abredane, l'évoque de Saint-Andrieu, le chevalier de Liddesdale, et enfin tous les nobles prisonniers que les Anglais avaient faits, lui furent présentés.

Le lendemain arriva la réponse de John Copeland.

Elle était formelle.

Il refusait de remettre son prisonnier à tout autre qu'au roi, ajoutant que David Bruce était bien gardé, et qu'il n'y avait garde qu'il s'échappât.

Madame d'Angleterre ne put en tirer autre chose, et ne fut pas contente de l'écuyer.

Elle écrivit au roi le résultat de la bataille, et le roi fit dire à John Copeland de venir lui-même lui rendre compte à Calais de l'heureuse capture qu'il avait faite.

Quand cette nouvelle fut connue, le comte de Liddesdale, celui qui avait fait mourir Alexandre de Ramsay, et qui, comme nous venons de le dire, était prisonnier desAn^ glais, demanda à parler à la reine.

— Madame, lui dit-il, je voudrais voir le roi d'Angleterre, auquel j'aurais à dire des choses dont il ne peut que me savoir gré. Je viens vous demander de me laisser, sur ma parole, me rendre auprès de lui avec le sire de Copeland, dont je serai le prisonnier.

Ce que le comte de Liddesdale demandait lui fut accordé, et il partit avec le chevalier.

David Bruce resta enfermé dans un château qui se trouvait sur la route de Northumberland e de Galles.

m 14 GûH 'p:ss« m sAu»ui^T«

ixxn

Quand Edouard vît Kteuyer et qpfî sut. <|iie c'était lohn Copeland, il lui fit grsfnée chère,^ et^ le |)renant par la main, il lui dît :

— Bien vei;iu est mon écuyer, qui, par sa vaîllancç, a pris notre adversaire le roi d'Éçosse.

— Sire, dit alors John Ctopeland, ce que j^al Mt, tcutaiH tre Feût pu faire; mais ne me veuillez pas de pial si jje n'a! pas rendu mon prisonnier à madame la reine, comme elle nie le demandait, car je relève de vouSj, et c'est à vpus^ que jTai fait mon serment.

— Le bon service qnç vous nous avez rençju, dit le rof, vaut bieç que vous soyez excusé de toutes choses, et honnis açnent tous ceux qui penseraient mal de vous! Voici ce que ¥01» allez faire. Yous partirez de Calais, vous retournerez en votre maison, vous prendrez votre prisonnier, et le mènerez auprès de nia femme. Et, pour vous récompenser. Je vout élève au grade de hanneret, je vous retiens écuyer de non corps et de mon hôtel, et vous assigne un revenu de six cents livres à f esterlin.

— Sire, dit alors John, je ferai comme vous l'ordonnez; mais j'ai emmené avec moi le shre de Liddesdale, qui est aussi votre prisonnier, mais qui a obtenu de madame la reine la permission de venir vous voir et de s'entendre avec vous de sa ran^n.

— Eh hieni amenez-nous ce prisonnier, que nous garderons ici si sa rançon ne nous convient pas, et que nous renverrons si elle nous convient.

Quand l'écuyer fut parti, le chevalier de Liddesdale fut admis auprès du roi.

tA GDimsSE 0fi SâUSBUaT. 215

^ Sii^ diM à feâûtotiânlv je &e liens pas «ëulèïneiil pour vous offrir ma rançon, mais poUlr tous dmin^ un bon <xmseili

-^ Et d^^tl viem qû^iâi ^nerHH \^cà j^i^tii^ teut me rendre uh service?

^ Gela vient, s!^, dfe cfe qtf li a |)èttt-^tite ii s» vehfe^r dfe celui ou de ceux au service desquels il s'est fait ptetidrè.

ïl paraît qtiè le conseil était bon et le service téél, car, à ià fin de cette première entrevue, Édttuaird dit au comtes

-^ t^èsï bîtôn, méssirfe^, tioûs vous rfeméMons dis tbiit ce qué*Votiô venez dfe tidtis dire, et tit)\iîJ eti feffiiiâ tiotire )^fo^ m. Sdyei tranquille i te M DàVid firiicte ^st M bohnes mains, et il ne verra de sittt <Hè pays oîi il ii'â sû Iresteh Vous êtes libtfej ttiiess^rte \ les serVfieé* <B<Mtttne celui que vous ▼eues de tue rendre vtadënt quatl^ fàhçbns comme eélle fqW^m vous eût demabdée^

Leeomtedé Lîddiesdale quitta ator» ia Frant» etretoûtna en Ecosse^ bù soU voyage à Calais ëtalt déjà connu* '

PeUdant(Eiëtetttt)s^ John ttopelaud était î^vtéhueii Aii^ gleteri^ antiënçànt Totdre qu'il avait reçu d*Édouatd et les dons que celuî^ lui avait faitSi Tous ceux qui se trouvaient là lui firent compagnie pour garder le prisonnier pendant sa translation de Châtel Orgueilleux à la tille dé Berwick, oU se trouvait la reine.

On alla donc prendre David Ifelifcéi

Johti le ptéseùta à la i^ihe, qui était bien encore Uft pëU , courroucée du refus qu'il avait fait de le lui aihenér plus tôt> mais qui oublié soii tteséetitiment eti voyant qu'elle avait obtenu ce qu'elle voulait et en entendant les bonnes raisons que John lUi donna.

Alors elle n'eut plus qu'un souci, ce fut de pasfecl* tn France et^de voir son mari et son fils, qu'elle n'avait pas vus depuis longtemps*

Elle pourvut la cité de Berwlekj le château de Roïbutffj

LA COBfTESSE DE SAUSBURT. ,

la cité de Durham, la ville de Neufchâtel et toutes les garnisons sur les routes d'Ecosse,

Elle confia la garde du pays de Northumberland aux seigneurs de Percy et de Neufville, après quoi elle partit de Berwick, s'en retourna à Londres, emmenant avec elle le, roi d'Ecosse, le comte de Moret et tous les hauts barons qui avaient été pris.

Son entrée à Londres fut un véritable triomphe, et la joie des Anglais à la vue du roi d'Ecosse ne se peut exprimer.

La reine fit enfermer ses prisonniers au fort château de Londres, et elle ordonna les préparatifs de son départ.

Elle partit et arriva heureusement à Calais, où nous allons la retrouver tout à l'heure.

Maintenant, revenons au sire de Liddesdale.

Sa visite au roi d'Angleterre était connue, nous Tavons dit, et les Écossais, envoyant revenir le prisonnier, crurent qu'il avait entamé avec Edouard une négociation relative à la délivrance de leur roi. Mais ils étaient loin de la vérité, et peu à peu l'on crut que cette visite, au Ueu d'être un service rendu à l'Ecosse, pouvait bien être une trahison.

Alors on se souvint que le comte avait tué Alexandre Ramsay, et qu'il n'avait jamais pardonné au roi David Bruce d'avoir voulu l'en punir.

Les suppositions étaient donc en chemin de devenir des certitudes, lorsqu'un matin William de Douglas, son parent et son filleul, lui proposa une partie do chasse dans la forêt d'Ettrick.

Le chevalier de Liddesdale était grand chasseur : il aoccpta.

Le soir, on rapportait le cadavre du chevalier.

William de Douglas l'avait tué.

Et ce fut heureux, car on oublia la dernière action de sa vie pour ne se souvenir que des services qu'il avait rendus et de sa mort malheureuse et fortuite.

LA tbMTESSE DE SAUSBURY, 217

Le siège se tenait toujours devant Calais, et les Anglais avaient fort à faire.

En effet, le roi de France, qui venait d'échouer dans le secours qu'il avait donné à l'Ecosse, avait si bien garni les forteresses des comtés de Guines, d'Artois et de Boulogne, et les environs de Calais; il avait mis sur mer tant de Génois et de Normands, que les Anglais, qui voulaient sortir de leur ville pour chercher aventure, faisaient souvent de dures et dangereuses rencontres.

Un siège définitif n'avait pas lieu, il est vrai, mais il ne se passait pas de jour sans qu'il n'y eût quelque escarmouche avec des morts,. soit d'un côté, soit de l'autre.

Aussi le roi d'Angleterre et son conseil passaient-ils les jours et les nuits à faire des engins et à combiner des machines pour mieux attaquer et presser ceux de Calais. Mais rien ne venait à bout de ceux-ci, et les affamer était décidément Tunique moyen que pussent employer les assiégeans.

Mais à ce moyen il y avait un empêchement, car il y avait deux hommes, deux mariniers, se transformant comme des Prêtées, échappant comme des ombres, et qui ravitaillaient continuellement la ville.

Ces deux hommes se nommaient l'un Marant, l'autre Mestriel.

Les Anglais avaient été longtemps sans se rendre compte

de la façon dont les vivres parvenaient aux Calaisiens;

mais ils avaient fini par surprendre les deux hommes que

] nous venons de nommer en flagrant délit de commerce

avec la ville.

Alors ils les avaient poursuivis; mais autant eût valu poursuivre des fantômes ou vouloir saisir l'insaisissable Prêtée.

Les deux mariniers échappaient toujours, et non-seulement ils échappaient, mais, comme ils connaissaient mieux 4a mer et les routes que les Anglais, ils les attiraient dans Ué 13

ttS Lk COMTESSE DK SAUSBURY.

des écuffilè ou les faisaient tomber dafis des embuscades, ni plus ni moins que les chants des sirènes et les échos de là Lore-Ley*

Gela dura longtemps, car le roi d'Àtigtelefre séjdurtia encore tout i^faivetr devant Calais, et l'on finit par re&ono^ 4 vouloir s'emparer de ces deux hommes, qui étaient €6^ pendant devenus l'unique secours des €alaii^ens.

Edouard III, tout le temps que dura 0è si^e, s*oet9Q|)a sans cesse de rester en amitié avec les communautés de Flandre, car son avis était que c'était par eux qu'il en arriverait le pto aisément à ce qu'il voulait*

Enfin, le roi d'Angleterre leur it tant dé i^omeââes, (fUe les Flamands, qui, du reste, ne demandaient pas mleus, se laissèrent émouvmr.

Ils demandèrent en échange de leur «ecours que le t^ leur rendît Lille, Douai et ses dépendances.

Le Toi leur promit ce qu'ils demandaient, ^ ils vîHMil mettre le siège devant Béthune,

€elui qui les commandait était ym capitaine nommé mcssire Oudart de Renty, qui amt été banni de Fmnoe, «et i^ avait tourné ses armes condire Philippe.

Mais ceux qui la déf endaiait étaient quatre ixarves cibe* valiers, Geoffroi de Chargny, Baudoin Denœefrin, Jeaai de Handar, et notre vieille connaissance Ëustache de Bâsêso* mont.

XXXIfl

La vïïlc de Béthune était si bien défendue par les quatre chevaliers que nous venons do nommer, que les Anglais ne purent rien sur elle.

Alors Edouard Ilï en revint à sa première combînaisoûp^

LA COMTESSE DE SALîSBURt. 219

c'est-à-dire îi vouloir que Louis de Maie, devenu comte de Flandre par la mort de son père, tué à Crécy, épousât sa fille Isabelle.

C'était hardi.

De quelque intérêt que soit une combinaison politique, elle devient au moins difficile quand il s'agit de faire épouser îi un homme la fille de celui qui a tué son père.

Il faut ou que les intérêts soient bien puissans, ou que ce soit un bien mauvais fils, ou que la femme soit bien belle.

Cependant, le commtiû de iflandre, ne voyant que lea grands avantages à tirer de cette alliance, et se rappelant la promesse ftdte par Gérard Denis, s'accordait entièrement à consentir h ce mariage, et ne se cachait pas de dire qu'il le désirait, ce dont se réjouissait fort Edouard, car par ce moyen il s'aiderait bien mieux et bien plus sûrement de Id Flandre, de même qu'il semblait, et avec raison, aux Flamands, que s'ils avaient l'Angleterre pour alliée, ils pourraient hardiment résista au roi de France, dont la protection était loin de pouvoir leur être aussi profitable que l'autre.

D'un autre côté, le comte Louis de Maie, qui avait été élevé à la cour de France, disait ce que nous disions tout à l'heure, c'est-à-dire qu'il n'épouserait jamais la fille de l'homme par qui son père était mort.

Une seconde difficulté se présentait.

C'était le duc Jean de Brabant, qui désirait fortement que le jeune comte prît sa fille pour femme, et qui prenait l'engagement vis-à-vis du prince de le faire jouir entièrement de la comté de Flandre. Puis le duc faisait entendre en même temps que, si ce mariage avait lieu, il ferait tant que tous les Flamands seraient de son accord et contraires au roi d'Angleterre. Ce qui faisait que le roi de France consentaitau mariage de Brabant.

Quand le duc eut le consentement du roi de Frwûtàe, il^

envoya de grands messagers en Flandre, adressés aux bourgeois les plus influens. Bref, il colora ci bien les raisons qu'il leur donnait, que les conseils des bonnes villes de Flandre mandèrent le jeune comte leur seigneur, en lui faisant dire que s*il voulait venir en Flandre et suivre leur conseil, ils seraient ses bons et loyaux sujets, et lui délivreraient toutes les justices et juridictions de Flandre, plus et mieux que nul comte n'avait eu avant lui. ^

Le comte arriva, et fut reçu avec grande joie.

Mais, à peine Edouard III apprit-il ce qui se passait, qu'il envoya aussitôt enFlandre le comte deNorbantonne, leoomte d'Arondel et le seigneur de Cobeben, lesquels parlementèrent tant et pourchassèrent si bien les communautés de Flandre, qu'il y eut revirement, et que les Flamands, malgré tout ce qu'ils avaient dit, eurent plus cher que leur sire prît à femme la fille du roi d'Angleterre que la fille du duc de Brabant.

On voit qu'à cette époque la politique se faisait encore avec une touchante naïveté.

Cependant, si bon que fût le conseil, le comte ne voulut pas le suivre, répétant toujours que rien au monde ne le contraindrait à épouser la fille de l'homme dont les prétentions avaient tué son père.

Les conseillers eurent beau dire au jeune comte que si son père avait suivi les conseils qu'on lui donnait, il eût fait alliance avec Edouard et ne fût pas mort, le fils fût inébranlable dans sa volonté.

Alors, voyant qu'ils n'obtenaient rien par le raisonnement, les Flamands employèrent le dernier moyen qui leur restât, ils prirent le comte et le mirent dans une prison courtoise, mais qui était cependant bien une prison, et lui dirent, avec le respect qu'ils avaient pour leur maître, que ce qu'ils faisaient était pour son bien, et que, puisqu'il ne s*y prêtait pas de bon gré, ils voulcûent qu'il fût heureux de force»

Le comte Uni bon quelque temps; mais il n'était pas habitué à la réclusion^ et il finit par changer d'avis. Il dit donc aux Flamands qu'il suivrait leur conseil, car plus d3 biens devaient lui venir d'eux que de nul autre pays. \ Ces paroles enchantèrent les Flamands, qui ouvrirent la prison et lui laissèrent reprendre une partie de ses habitudes, comme d'aller chasser des oiseaux d'eau sur le bord des rivières, distraction que le prisonnier aimait fort, et de laquelle il lui coûtait fort d'être privé. Mais ils ne cessèrent pas pour cela de le surveiller, et sa prison était en plein air au lieu d'être entre quatre murs, car a ils le guettaient de si près qu'à peine pouvaiV-il aller pisser, d dit Froissard.

Cela dura ainsi jusqu'à ce que les Flamands eussent fait dire au roi et à la reine, qui se tenaient devant Calais, de se rendre à l'abbaye de Bergues pour conclure le mariage, accepté enfin par le comte.

On prit donc jour pour que les deux parties se trouvassent entre Neuport et Graverines.

Là vinrent les hommes fes plus notables des bonnes villes de Flandre, amenant leur jeune seigneur, qui s'inclina courtoisement devant ïe roi et la reine d'Angleterre, arrivés avant lui, et traînant à leur suite une grande foule.

Edouard prit le comte pa^- la main, et s'excusa de là mort de son père avec ces paroles douces et bienveillantes qu'il trouvait si bien, ajoutant qu'il avait voulu ne pas entendre parler du comte de Flandre m le premier ni le second jour de la bataille de Crécy.

Louis de Maie sembla très satisfait des raisons que lu donnait Edouard, et il ne ftit plus question que du mariage . et de ses clauses.

Puis on discuta sur certains traités à faire et certains engagemens à tenir, après <iuoi le comte fut fiancé à madame Isabelle fille dn roi d'Angleterre, et, promit de l'épouser.

22i U GOWTESBS pfi 8iiW3l]R7.

Le mariage fut r^tnis à u^a époque qù T^ iHM^t pius grand loisir de le faire» et les Anglais »'ea ratouroèr-e^t devant Calais, tandis que les Flamande s'en ^llaiûa^ en Flandre, chaque parti enchanté Tun de VautTôr

Les choses demeurèrent en cet état.

Le reste du temps, jusqu'au jour fixé pour le fnariage^ ne fut plus employé par le roi d'Angleterre qu'à faire les préparatifs nécessaires pour donner une grande pompe à cette fête, et qu'à choisir les beaux et riches jcqraux dQPt il comptait faire des présens à cette occasion.

La reine, qui s'en voulait bien acquitter aussi, passa en largesses toutes les dames de son t^oips.

Le jeune comte, revenu en Flandre, continua cette dis?» traction qui lui agréait si fort, et qui, comme nous l'avons dit, consistait à aller chasser des oiseaux d'eau sur le bord . des rivières. Il paraissait enchanté du mariage convenu, et l'acceptait même avec bien plus de plaisir que ne l'eussent pensé ceux qui le lui conseillaient.

^es Flamands, convaincus par la franchise de leur seigneur, ralentissaient quelque peu leur surveillance, qui, après les choses qui s'étaient passées, eût fini par par^tr© une insulte.

Le mardi 3 avril, jour des fêles de Pâques, arriva.

Huit jours après devait avoir lieu le mariage.

Le matin du 3 avril, il faisait un temps magnifique. Aussi le comte se leva-t-il de bonne heure et envoya-t-il quérir son fauconnier, qui arriva en toute hâte. . Tous deu* se mirent en route. Tous deux étaient à cheval.

Ils cheminaient ainsi depuis quelque temps quand le fauconnier, voyant se lever un héron, lui lança l'oiseau chasseur, et le comte en fit autant.

Les deux faucons se mirent en chasse, et Louis de Maie après eux.

— Qui l'aura? qui l'aura î répétait-il.

Et éperonnant son chemU i\ ayaufs^t toujottfs» kû$SAat derrièf e hii le faueoEiMar, qi«i élait loin d'être «^ussâ hy&B^ monté que le prince.

Quand il se crut à une certaine dbtanee» il se retouriia, et voyant que, quoi qu'ils iissent, se» gaKles ne le pour«raient rejoindre, il enfonçs^ ses éperon^ dans le ventrfk de son cheval et prit les cbamps.

On tenta d'abord de le poursuivre» mais on s'aperçut bientôt que la chose était inutile.

Le eomte passa m Artois, où il était en sûreté. De % \l se rendit auprès de Philippe YI, auquel il raconts^ conirment il avait été foircé de faire ce qu'il av«4t fait, et écornent, par amour pour lui, il avs^t échappé à la pri$oii et au mariage.

Le roi de France 1^ félicita de son courage et de sa fîdélit&

Quant à Edouard» q^and il af^rit la fuite du comte, comme il savait parfait^nent que le$ Flaipands n'y étaient pour rien, et comme d'ailleurs son intéirêt était qp,^ son alliance avec eux f At n^ntepue, il accepta facilement les excusées qui lui furent faites, et, en attendan,t» ne s'oççi^pa plus que de son siège de Calais*

On eût dit vraiment que le roi comptait passer le reste de sa vie dovant cette ville, tant il ps^rlait^peu de i^j\ aller et tant il en faisait comfortableiœnt le siége^

Il tenait 1^ sa cour comme à Londres, et c'étaienjt taptôt des chevaliers de Flandre et de Brabant, tantôt d,ea cUçvaliers de Haipaut et d'Âllemi^ne ^^i le V0];ii^ent visiter, çt qu'il comblait de présens.

En ce même temps revint de Prusse le sire Robert de î^amur, que le sire de Spontin venait de faire chevalier en la terre Sainte.

Robert de Nam\ir était jeune et brave» aimant les exploits de guerre et les belles appertises d'armes.

P^ plus, il ne s'était engagé vis-à-yia d'auc\m des deipc

Tois qui combattaient Tun contre l'autre, mais comme il était le neveu de Robert d'Artois, qu'Edouard avait si bien accueilli, ses penchans le portaient vers l'Angleterre.

Il réunit donc les chevaliers et écuyers dont il pouvait disposer, et, richement ordonné, il se mit en route ainsi qu'il 'convenait à un seigneur comme lui.

Il marcha ainsi jusqu'à ce qu'il arrivât au siège de Calais, où il fit part au roi de l'amour qu'il avait conçu de lui pour la protection qu'il avait donnée à son oncle, et où il lui offrit ses services et ceux des chevaliers et écuyers qui l'accompagnaient.

Robert de Namur devint donc féal du roi d'Angleterre, qui lui assigna une pension de trois cents livres à l'esterlin, payable à Bruges.

On se rappelle qu'une trêve avait été conclue, après le siège de Rennes, entre le roi de France et le roi d'Angleterre, pour ce qui regardait les hostilités de Charles de Blois et de la comtesse de Montfort.

Quand ces trêves furent expirées, chacun se remit à l'œuvre de plus belle, le roi de France confortant Charles de Blois, et le roî d'Angleterre aidant la comtesse de Montfort, ainsi que tous deux s'y étaient engagés.

Edouard avait donc envoyé du siège de Calais au secours de la comtesse deux braves et vaillans chevaliers, nommés Thomas d'Angourne et Jean de Hartuelle.

Deux cents hommes d'armes et quatre cents archers accompagnaient ces deux capitaines, et cette troupe de renfort ne s'arrêta que lorsqu'elle eut rejoint la comtesse à Hennebon.

Ils trouvèrent là un chevalier de la Basse-Bretagne qui 3e nommait Tanguy du Chastel avec lequel ils firent souvent des chevauchées et des sorties contre les gens de messire Charles de Blois, et sur le pays qui lui appartenait.

Tantôt c'étaient les uns qui gagnaient, tantôt c'étaient les autres. Ce qu'il y avait de plus clair, c'est que le pays

était gftté) couru, pillé, et que les pauvres gens en souffraient.

Or, il advint un jour que, pour mieux utiliser leur temps, les trois chevaliers, Thomas d'Angoume, Jean de Hartuelle et Tanguy du Chastel, s'en allèrent avec une grande quantité de gens d'armes à cheval et de soudoyers à pied attaquer une bonne et forte ville appelée la Roche-Derrien, et dont la première résistance fut si belle qu'elle ne laissa pas grand espoir aux assiégeans.

Mais, comme toujours, la fatalité vint au secours des An^glais.

Le hasard voulut, en^ effet, que dans cette ville il y eût trois fois plus d'Anglais que de Français, de sorte qu'en voyant la ville assiégée, par leurs compatriotes, les Anglais s'emparèrent du capitaine, nommé Tassart de Guines,et lui dirent tout simplement qu'ils le tueraient s'il ne passait aux Anglais avec eux.

Tassart était brave, mais brave seulement quand la mort est une chose utile et vient comme un adversaire sur un champ de bataille, et non quand, comme un larron, elle vous tue dans l'ombre et prend sur votre cadavre ce que vous lui refusez.

Tassart de Guines fit donc ce que voulaient ceux qui ravalent pris, en récompense de quoi les Anglais, qui repartaient pour Hennebon, le laissèrent capitaine de la ville, mais ne poussèrent cependant pas la confiance jusqu'à ne pas augmenter sa garnison d'une quantité d'hommes suffisante pour le maintenir dans les nouvelles résolutions qu'il venait de prendre.

226 U COMTESSE DE SALISBURT,

Quand messir^ Charles de Blois apprit ce qui yenaii da se passer, il jura qu'il n'en serait pas ainsi. Il manda done en Bretagne et en Normandie les seigneurs qui étaient de s^ partie, et U fit un si grand Qpaas de gens d'armes qu'i) réunit bien seize cents armures de fer et douze mille hommes de pied.

Il y avait bien dans cette armée quatre cents chevaliers, dont vin^t-trois baronnets au moins, qui mirent immédiatement le siège devant la Roche-Derrien,

Les émigrés, voyant qu'ils n'étaient pas de force h. tenir contre une si grande masse de gens, envoyèrent messagers sur messagers à la comtesse de Montfort pour lui demander du secours.

La comtesse réunit à son tour mille armures de fer et huit mille hommes de pied, dont elle donna le commandement à Thomas d'Angourne, à Jean de Hartuelle et à Tanguy du Chastel.

En partant, les trois chevaliers lui dirent qu'ils ne re* viendraient pas sans avoir fait lever le siège de la ville.

Quand les hommes de la comtesse se trouvèrent à deux Heues de l'armée française, ils se logèrent sur la rivière de Jauli, avec l'intention de combattre le lendemain. Mais quand ils eurent pris un peu de repos, messire Thomas d'Angourne et Jean de Hartuelle ne purent tenir en place, et, prenant environ la moitié de leurs gens, ils les firent armer et monter à cheval sans bruit, et minuit sonnait lorsqu'ils tombèrent sur l'un des côtés de l'armée^e Charles de Blois.

Ils y causèrent grand dommage, abattant et tuant; mais Ils ne surent pas se retirer à temps, de sorte que toute l'armée put s'armer à son tour, et qu'il leur fallut accepter la bataille que leur livraient des troupes nouvelles et fral« ches.

Ce furent alors les Anglais qui plièrent.

Messire Thomas d'Angourne fut pris et blessé deui fois»

LA COMTESSE DE SALIS|[UBT^ 2gi

et Qûit par rester au pouvoir clés Françs^s. Je^^ <^e Hartuelle parvint à s'écliapper avec quelq^es-u^s de ses gens, iqais la plus gr^de^ partie demeurèrent morts ou prisonniers.

jeap et ses compagnons revinrent annoncer cette triste nouvelle à Tanguy, Juste au moment où le sire Gamier de Quacludal, qui n'avait pu venir plus tôt, arrivait avec cent armures de fer.

— Que se passe-t-il î demanda le nouvel arrivant.

On lui raconta Téçhec (|ue les ^ns de la comtesse venaient d'essuyer.

— N'est-ce que cela? dit-il.

— Vous en parlez bien à votre aise, dit Jean de Hartuelle; on voit bien, messire, que vous arrivez, et que vous n'aviez pas, conune nous, treize mille hommes sur le dos. /

— Eh bieni répliqua Gamier, savez-vûus ce qui nous reste à faire?'

— Dites.

— Suivrez-vous mon conseil?

— S'il est bon.

— Faites aussitôt armer tous vos gens de cheval et de pied. Vos ennemis se reposent de leur victoire, et ne vous attendent certes pas en ce moment. Profitons de leur confiance, et tombous sur leur année. Je vous répopds du succès.

Le conseil était bon. Il fat accepté.

Touti le monde prit les armes.

Ceux qui étaient à cheval allaient devant ; les gens de pied les suivaient.

Le soleil se levait au moment où ils tombaient sur le camp français, dpnt les soldats dormaient et se reposaient dans une tranquillité parfaite.

Les Anglais commencèrent par abattre les tentes, nefs et pavillons. Ils tuaient à leur aise, si bien que cela ressem-

blait plutôt à une boucherie qu'à une bataille. Plus de deux cents chevaliers français restèrent sur la place avec quatre mille autres gens. Charles de Blois et tous les braves de Bretagne et de Normandie furent pris.

Quant à Thomas d'Angourne, on n'eut pas besoin de le reprendre : il alla bien tout seul rejoindre ses compagnons, en sorte qu'il n'eut pas à se plaindre de sa longue captivité.

Jamais il ne fut donné à des. ennemis de tuer en aussi peu de temps tant de braves et nobles gens, car messixe Charles de Blois perdit là la fleur de son pays.

C'était une grande victoire pour la comtesse de Montfort, et l'on eût pu croire que la prise de Charles de Blois allait mettre finaux hostilités; mais la duchesse de Bretagne sa femme prit la survivance, et la guerre se trouva entre ces deux dames, là duchesse de Bretagne et la comtesse de Montfort.

Maintenant, laissons les uns se désespérer, les autres se réjouir de cette aventure, et revenons au roi Philippe, qui était battu de quelque côté qu'il se tournât.

Le roi de France, voyant la persistance avec laquelle Edouard tenait le siège de Calais, apprenant tous les jours ce que les assiégés avaient à souffrir, songea à en finir tout d'un coup, et à combattre Edouard, et à lui faire lever le siège, si cela se pouvait.

Il commanda donc par tout son royaume que tous les chevaliers et écuyers se trouvassent en la cité d'Amiens ou près de là le jour de la fête de la Pentecôte.

Nul ne manqua à l'appel, nul ne fit défaut au rendez^ , vous, car, quelque blessure qu'on lui fît, quelque échec qu'il essuyât, le royaume de France était pourvu de si bonne et si loyale chevalerie, qu'il n'en pouvait jamais être dégarni.

Là se trouvaient donc le duc de Normandie, le fils aîné ^

du roi, qui n'avait voulu reprendre les armes qu'après que l'on avait eu délivré Gautier de Mauny.

Le duc d'Orléans, son fils puîné.

Le duc Eudes de Bourgogne, le duc dé Bourbon, le comte de Foix, messire Louis de Savoie, messire Jean de Hainaut, le comte d'Armagnac, le comte de Forest, le comte de Valentinois, et tant de comtes et de barons que ce serait merveille à écrire.

Quand tout le monde fut réuni, et que les conseils furent ouverts à cette fin de savoir comment l'on pourrait conforter ceux de Calais, il fut reconnu que cela ne se pouvait qu'autant qu'une alliance aurait été faite avec les Flamands et qu'une porte serait ouverte aux Français du côté de Gravelines.

Philippe VI envoya donc aussitôt des messagers en Flandre pour en traiter avec les Flamands.

Mais le roi d'Angleterre avait à cette époque tant de bons amis en Flandre, que jamais ils n'eussent octroyé cette courtoisie à son adversaire.

Et cependant les propositions de celui-ci étaient belles. En effet, il offrait de faire lever l'interdit jeté sur la Flandre;

D'y entretenir \e blé pendant six ans à un très bas prix;

De leur faire porter des laines de France, qu'ils manufactureraient, avec le privilège de vendre en France les draps fabriqués de ces laines, exclusivement de tous autres, tant qu'ils en pourraient fournir;

De leur rendre les villes de Lille et de Béthune;

De les défendre envers et contre tous, et, pour sûreté de cette promesse, de leur envoyer de grandes sommes d'argent;

Enfin, de donner des places avantageuses aux jeunes gens bien constitués qui ne jouissaient pas d'une fortune commode.

Les Flamands n'ajoutèrent point foi à ces promesses, et

890 U Q0]fTE838 DE SAUSSURT.

les rejetèrent, diawt que te roi de Françci nç promettait que pour obtenir.

Quand Philippe vit cete, \\ ne voulut cependant pas abandonner son entreprise ni avoir fait venir powr rie^ tant de nobles et vaiUans chevaliers^

Il annonça donc que Ton tfavançeraij du côté de Boulogne,

Le roi d'Angleterre, qui tenait là son siège, ^t qui étudiait tous les jours afin de savoir comment il pourrait le mieux contraindre ceux de Calais, avait hieu entendu dire que le roi Philippe faisait un grand amas de gens d'armes et le voulait yenir combattre, de sorte que ne pouvant attaquer sans folie d'un côté, et près dfttre attaqué de l'autre, il eut à réfléchir longuement. '

Ce qui lui faisait prendre patience, c'était que la ville de Calais était mal pourvue da vivres, car les deu^ç mariniers avaient, malgré leur adressa et leur ^èle, grand'peine à entretenir la ville.

Alors, pour leur fermer le passage de la mer, Edouard fit charpenter un ohAtel haut et grso^d, et le 9t si bien garnir qu'on ne le pouvait entamer.

Ze fort était situé sur une langue de terre & Tenabonchure du havre, à peu près oU est maintenant le Risban.

Quelque temps après la construction de ce châtel, les Anglais apprirent qu'il y avait en mer un convoi de vivres pour les Calaisiens, Gauthier de Mauny, les comtes d'Oxford, de Norhantonne, de Pembrocke et plusieurs autres s'embarquèrent avec un corps de troupes, le lendemain de la Saint-Jean-Baptiste, et renconcontrèrent ce convoi en deçà du Crotoy.

Il se composait de quarante-quatre vaisseaux de même grandeur, dont dix galères, qui prirent aussitôt le large. Plusieurs ae réfugièrent au Crotoy, mais il y en eut douze qui échouèrent, et dont les équipages périrent.

l^ lendemain» quapd le jour parut| les Anglais voyant

U COMTÏUSSE m SAUSBURT. 231

sortir de Calais deux vaisseaux, leur donnèrent aussitôt la chasse. L'un rentra dans le port, l'autre échoua, et Ton y fit prisonnier le patron des galères génoises, dix-sept Génois, et environ quatre cents autres personnes.

Au moment où il allait être pris, le patron jeta à la mer, attachée à une hache, une lettre que le gouverneur écrivait au roi de France.

Ce qu'il venait de faire n'avait pas échappé à Gautier de Mauny, qui comprit tout de suite de quelle importance devait être cette lettre.

Le lendemain, au moment oh la marée descendait, un homme errait sur Içs bords de la mer avec une grande anxiété. Cet homme suivait de l'œil les flots qui s'éloignaient de lui, et il sondait d'avance les profondeurs des vagues qui fuyaient.

Cet homme, c'était Gautier de Mauny, à qui il avait semblé la veille, à en juger par l'endroit où la lettre avait été jetée, que la mer devait, le lendemain en se retirant, la laisser à découvert sur le actblOt

Gautier ne s'était pas trompé.

Il poussa tout à coup un cri de joie : il venait d'apercevoir la hache à laquelle le papier avait été attaché, et le papier y était encore.

p s'ep empara, et voici ce qu'il lut :

» Très cher et très aimé seigneur, î D Je me recommande à vous tant que je le puis. S'il fi vous plaît de savoir l'état de votre ville de Calais, sachez » qu'à l'heure oh nous faisons cette lettre nous sommes » tous encore sains et saufs, et que nous conservons la vo- » lonté de vous servir et de faire tout ce qui peut contri- » buer à;Votre honneur et à votre proflt.

)D Mais, hélas 1 très cher et très aimé seigneur, sachez 9 que si les gens sont encore sains, la ville est loin d'être 9 comme les gens : elle manque de blés, de vins, de vlan-

» des. Sachez que nous en sommes déjà arrivés à manger i> les chiens, les chats et les chevaux, et que, si cela con« x> tinue quelque peu, nous allons manger les hommes, » puisque vouS nous avez écrit de tenir la ville tant qu'il D y aurait à manger,

D Maintenant, nous n'avons point de quoi vivre.

Nous avons donc résolu, si nous n'avons un prompt » secours, de sortir de la ville pour vivre ou mourir, car » nous aimons mieux mourir en combattant que de nous p manger les uns les autres.

JD C'est pourquoi, très cher et très honoré maître, appor- » tez à cela le remède qui sera en votre pouvoir, car cette » lettre sera la dernière que vous pourrez recevoir de nous, x> et votre ville sera perdue, ainsi que nous qui sonunes D dedans, »

Après avoir pris connaissance de cette lettre, le roi d'Angleterre fit tant qu'il obtint des Flamands qu'ils sortiraient de Flandre, au nombro de cent mille, et viendraient mettre le siège devant la bonne ville d'Aire, ce qu'ils ne firent pas sans ravager préalablement le pays qu'ils avaient à parcourir avant d'arriver à cette ville.

C'est ainsi qu'ils brûlèrent Saint-Venant, Mureville, la Gorgne, Estelles, le Ventis, et une frontière que l'on appelle la Lœve, jusqu'aux portes de Saint-Omer et de Thôrouenne.

Le roi de France, voyant cela, s'en vint loger dans la ville d'Arras, et envoya une grande quantité de gens d'armes pour renforcer les garnisons de l'Artois. Il mit Charles d'Espagne, qui exerçait alors la fonction de connétable par

commission, à Saint-Omer, car le comte d'Eu et de Guines, qui était connétable de France, était, ainsi qu'on doit se le rappeler, prisonnier du roi d'Angleterre.

Quand les Flamands eurent couru les basses frontières de la Lœve, le roi Philippe résolut d'aller avec toute son armée devant Calais, car, quoique la lettre de Jean de Vienne ne lui fût pas arrivée, il ne doutait pas que les assiégés ne fussent dans un état pitoyable, et il voulait tenter tous ses efforts pour les délivrer de ce siège.

En outre, il n'ignorait pas qu'Edouard leur avait fermé le passage de la.mer, ce qui ne contribuait pas peu à ame^ lier la perte définitive de la ville.

Philippe partit donc d'Arras et prit la route d'Hesdin. Son armée tenait troisi grandes lieues de pays.

Quand le roi se fut reposé un jour à Hesdin, il arriva le lendemain à Blangis, où il s'arrêta pour savoir quel chemin il prendrait. Quand sa route fut décidée, il repartit avec tous ses gens, qui montaient bien à deux cent mille hommes, et, après avoir traversé la comté de Fauquenbergue, il arriva droit sur le|mont de Sangattes, entre Calais etWissant.

Les Français ne se cachaient pas, ils chevauchaient en plein jour et bannières déployées, comme s'ils eussent dû combattre quelques heures plus tard.

Quand ceux de Calais virent cette imposante armée, ils furent en grande joie, car ils crurent à leur délivrance prochaine; mais quand ils virent les Français s'arrêter et se loger au lieu de continuer leur chemin vers les Anglais, ils furent encore plus courroucés qu'auparavant.

Quand Edouard sut que son royal adversaire arrivait à grand renfort de troupes pour le combattre et l'assiéger sous la ville de Calais, qui lui avait déjà coûté tant de peine, et qui en était arrivée à ne pouvoir plus tenir longtemps, il chercha naturellement tous les moyens qui pouvaient empêcher Philippe d'en arriver à ses fins.

m LA G0UTS8SE DE SALISBURY.

Kdouard savait que le yoi ne pouvait venir ni approcher de la vlUe de Calais que par deux passages : par les dunes» sur le rivage de la mer, ou par-dessus, où il y avait une ^ande quantité de fossés, de tourbières et de marius qui eussent rendu ce chemin impéi^élrabie san» \a^ pont que Ton appelait le pont de Nieulay.

Voilà ce que fit alors le roi d'Angleterre.

n fit retirer tous ses vaisseaux devai^t les dunes^^ il fit garnir lesdits vaisseaux de bombardes, d'^balèt^ d'or*chers et d'espingoles.

Il envoya son cousin le comte Derby loger sur Iq pont de Nieulay, à grand renfort de gens d'armes et d'archers^ afin [que les Français n'eussent d'autre passage que les marais, qui, comme noua l'avons ditt étaient infranobi^ sables.

Entre le mont Sangattes et la mer, de l'autre çAt^ il J avait uné^baute tour que^rdaient trente-deux archers anglais, et qui défendait en cet endroit, et pour plus de sûreté, le passage des dunes contre les Français.

Quant à la tour, elle était fortiflée de dalles fossés, et à peu près imprenable.

Quant les Français furent logés sur le mont de Sangattes, les gens des communautés aperçurent cette tour. Ceux de Tournay, qui étaient bien quinze cents, vinrent pour l'assaillir. Dès que les archers qui la gardaient les virent approcher, ils tirèrent sur eux et en tuèrent quelques-uns.

Alors il y eut assaut, et assaut terrible, car les Anglais se défendaient aussi bien que les Tournaisiens attaquaient. A chaque minute, un des assiégeans tombait; yid^s ceuxci étaient en nombre et n'en revenaient que plus courroucés à l'assaut. Enfin ils franchirent les fossés et arrivèrent jusqu'à la motte de terre sur laquelle était assise la tour.

Tous ceux qui se trouvaient dedans furent tués*

Cette première prouesse d'armes était d'un bon augfare pour les Français et leur donna de l'espoin

14 COMTEjSSE PE SÂUSOpaT^ m

Philippe epvoya dooc immédiat^oient lo seigoeu? de Beaujeu et le seigneur de Saint-Venant pour aviser et regarder (x}mment et par où son armée pourrait passer le plus aisémiçjit, afin d'approcher les Anglais ei de les cpm* battre.

Les deux maréchaux allèrent et revinrent en disant ce que nous savons déjà, c'est-à-dire qu'ils ne pouvaient risquer d'approcher les Anglais sans être certains de perdre» la plupart de leurs gens.

Le lendemain, Philippe envoya des messages au roi d'Angleterre par le conseil de ses maréchaux.

Ces messages passèrent par le pont de Nieulay, que le comte Derby avait fait ouvrir aux messagers.

Ces messagers étaient Geffroy de Chargny, messire Quy de Nelle» le sire de Beaujeu et Eustacbe de Ribeaumont.

En passant, les quatre chevaliers avisèrent bien et considérèrent comment le pont, était gardé, ce qui ne leur donna pas grand espoir, car le comte Derby avait admirablement organisé la garde de ce passage.

Les ambassadeurs trouvèrent le roi entouré de sa baronnie, ^'inclinèrent, et messire Eustache de Bibeaumont s'avança et prit la parole.

— Sire, dit-il, le roi de France nous envoie par devers vous, et vous signifie qu'il est arrêté sur le mont de Sangattes pour vous combattre; mais il ne peut ni voir ni trouver voie par laquelle il puisse venir jusqu'à vous, et cependant il en a grand désir pour désassiéger sa ville de Calais. Il vous demande donc de réunir son conseil au vôtre, et l'on avisera de l'endroit où l'on se pourra combattre. Voilà, sire, ce que nous étions chargés de vous dire de sa part.

Edouard répondit :

— Je remercie le roi Philippe VI de vous avoir envoyé à moi, car je ne connais aucun messager qu'il me soit plus

gréable de yoir que vous, messire Eustache de Ribeau-

295 LA COMTESSE DE èAUSBURT.

mont. Cependant, vous venez au nom de mon adversaire, qui retient à tort un héritage qui m'appartient. Dites-lui donc, messire^ qu'il y a un an que je suis ici, qu'il pouvait venir plus tôt, qu'il ne l'a pas fait, et m'a laissé par conséquent bâtir toute une ville et dépenser de grandes sommes. Dans peu de temps je serai maître de la ville. Ce n'est donc pas le moment d'aller risquer l'aventure d'un combat, quand j'ai îôi la certitude d'une victoire. Dites-lui que du reste il ne se rebute pas, ajouta Edouard en souriant, et que, s'il n'a pas encore trouvé de chemin, qu'il cherche, et qu'il en trouvera peut-être un.

Les messagers virent bien qu'ils n'emporteraient pas d'autre réponse, et ils se retirèrent.

Le roi les fit accompagner jusqu'au bout^du pont, et ils rapportèrent à Philippe ce qui leur avait été répondu, ce qui jeta le roi de France dans une grande consternation, car il n'y avait plus aucun moyen humain de sauver Calais.

Pendant ce temps arrivèrent, envoyés par le pape Clément, deux légats, qui étaient Annibal Ceccano, évoque de Tusculum, et Etienne Aubert, cardinal au titre de Saint- Jean et de Saint-Paul.

Plusieurs tentatives avaient déjà été faites par Clément VI, qui, depuis le commencement de la guerre, n'avait cessé de chercher à concilier les deux rois. Il avait même été jusqu'à écrire à Edouard, en lui témoignant sa surprise du peu d'égard que ce prince avait eu pour les ouvertures que lui avaient faites ses légats, lettres auxquelles le roi d'Angleterre avait répondu, en se justifiant du reproche qui lui était adressé, qu'il était prêt à faire la paix, sauf son droit à la couronne de France, qu'il regardât comme son 1^1time héritage.

Les deux cardinaux n'obtinrent pas plus que Philippe qu'Edouard levât le siège de Calais; tout ce qu'ils purent faire, ce fut de procurer une trêve de quelques jours, et

d'instituer de chaque côté quatre seigneurs qui devaient se réunir et parlementer de paix.

Du côté du roi de France, ce furent le duc de Bourbon et d'Athènes, le chancelier de France, le sire d Offremont et Geffroy de Chargny.

Du côté des Anglais, le comte Derby, le comte de Norhantonne, messires Regnault de Cobehen et Gautier de Mauny,

Quant aux deux cardinaux, ils étaient les intermédiaires, et allaient de l'un à l'autre conseil.

Trois jours on parlementa, et le troisième jour on tf^ tait encore venu à bout de rien.

Le roi d'Angleterre profitait de tous ces délais pour reposer son armée et faire faire de grands fossés sur les dunes, afin que les Français ne les pussent surprendre.

Ceux de Calais, qui jeûnaient pendant ce temps-là, voyaient toutes ces parlementations avec peine, car elles ne faisaient que retarder l'heure de leur délivrance, suit qu'on les prît, soit qu'ils se rendissent.

Quand Philippe vit bien qu'il n'y avait rien à obtenir d'Edouard, qu'il ne pourrait délivrer Calais, que son armée non-seulement lui était inutile, mais était- ruineuse, il ordonna de partir et de déloger, et, le 2 août au matin, il lit plier les tentes, ramasser les bagages, et se mit en route du côté d'Amiens, après avoir donné congé à tous ses gens d'armes.. ,

Quand ceux de Calais virent le départ des Français, lis en furent navrés jusqu'au fond de l'âme, et il n'y a cœur si dur qui, en voyant leur désespoir, n'eût eu pitié d'eux.

Comme on le pense bien, les Anglais ne perdirent rien à ce décampement. Ils suivirent la queue de l'armée 'française et ramenèrent des chars, des lits, des vins et des prisonniers au camp du roi d'Angleterre.

Lorsque ceux de Calais se virent ainsi abandonnés, et que le secours dont ils avaient fait leur dernière espérance

leur manquait, ils étaient en si grande détresse qu'ils tinrent conseil, et qu'ils décidèrent qu'ils se rendraient, disant qu'il valait mieux, après tout, se rendre et se mettre h la merci du roi d'Angleterre, que de se laisser tous mourir de faim, ce qui ne l'empêcherait pas ensuite d'entrer dans la ville quand les habitanis né seraient plus que des cadavres^

Ils vinrent donc trouver Jean devienne et le supplia rent de traiter de la capitulation.

Celui-ci se fit prier longtemps, mais etifln il comprit

qu'il répondrait un jour de Id vie de tous ces gens s'il ne

leur accordait ce qu'ils venaient lui demander, et, montant

ux créneaux (}es murs de la ville, il fit signe à deux du

dehors qu'il voulait leur parler.

«-> Enfin I dit Edouard quand il apprit ces nouvelles.

Et il envoya messire Gautier de Mauny et le seigneur de Basset voir ce que voulait Jean de Vienne.

Quand les deux chevaliers furent auprès du calHifËlne» celui-ci leur dit :

— Chers seigneurs, vous êtes de vaillans chevaliers, experts en matières d'armes et de guerre. Vous savez que le roi de France, qui est notre seigneur, nous a envoyés céans et commandé que nous gardassions cette ville et ce Château, de façon à ce qu'il n'y eût ni blâme pour nous ni dommage pour lui. Nous avons fait tout ce que nous avons pu. Notre secours nous manque, et vous nous avei si bien étreints, que nous n'avons de quoi vivre. II faudra donc que nous mourions tous de faim, si votre graciettx roi n'a pitié de nous. Ghers seigneurs^ veuiUee donc le suppltar

LA COMTESSE DE SAIiSBURT. 239

qu'il veuille avoir merci de nous, et qu'il nous laisse aller tous ainsi que nous sommes. Il prendra notre ville, le chft* teau et toutes* ses richesses. Il en trouvera assez^ Alors Gautier de Mauny répondit au capitaine :

— Messire Jean, mesâre Jean» nous savons partie de l'intention du roi notre sire, car il nous l'a dite. Sachex donc qu'il ne veut pas que vous vous en alliez, ainsi que vous le demandez. Son intention est que vous vous remettiez en son pouvoir, pour qu'il rançonne ceux de vous qu'il lui plaira, ou les fasse mourir s'il aime mieux, car ce siège lui a coûté tant d'hommes et d'argent, qu'il est chaque jottr plus courroucé.

— Ce serait trop dure chose pour nous si nous conseil** tiens à ce que vous dites, répondit messire Jean de Tienne. Nous sommes ici quelques chevaliers et écuyers qui avons servi notre seigneur comme vous servez le vôtre, et qui avons même plus souffert pour lui que vous pour le kà d'Angleterre; mais, dussions^nous souffrir plus encore, nous ne permettrions pas que le plus petit garçon ou le dernî^ valet de la ville eût autre mal que le plus grand de nous. Nous vous prions donc, et tout simplement, messire, de dire au roi d'Angleterre qu'il ait pitié de nous.

— Par ma foi! dit Gautier, ému par cette noble réponse, je le ferai volontiers, messire Jean, et si le roi veut m'en croire, vous en vaudrez tous mieux.

Alors Gautier de Mauny et son compagnon se retirèrent, laissant sur les remparts Jean de Vienne, qui attendait la réponse du roi Edouard.

Quand les deux ambassadeurs rentrèrent dans la chann bre du roi, ils le trouvèrent avec le comte Derby, le comte do Norhantonne, le comte d'Arondel et plusieurs autre» barons d'Angleterre. I

— Sire, dit alors Gautier, nous avons rempli la mission dont vous nous aviez chargés. Nous avons trouvé messii^e Jean de Vienne en disposition de vous rendre la ville et lo

château, si vous voulez lui accorder la vie sauve à lui et aux autres habitans de Calais.

— Et qu'avez-vous répondu ? demanda le roi.

—J'ai répondu, monseigneur, dit messire Gautier de Mauny, que vous n'en feriez rien s'ils ne se rendaient simplement à votre volonté, pour vivre ou pour mourir, selon qu'il vous plairait. Mais, ajouta le chevalier, quand j'eus dit cela, messire Jean de Vienne me répondit qu'avant d'en venir à cette capitulation, lui et ses compagnons vendraient chèrement leur vie, et plus chèrement qu'aucuns chevaliers ne le firent jamais.

— Cependant, fit le roi, je n'ai ni la volonté ni l'espoir d'accorder autre chose.

Alors Gautier de Mauny prit le roi à part et lui dit :

— Monseigneur, en ceci vous nous donnez mauvais exemple, et pourriez bien avoir tort; car, si vous nous vouliez envoyer en quelqu'une de vos forteresses, nous n'irions plus si volontiers, si vous faites mettre ces gens à mort, car nous aurions à craindre que l'ennemi ne fût pas plus clément que vous, et que, ce cas échéant, il nous traitât comme vous traitez ceux de Calais.

Cette parole calma beaucoup la colère du roi, d'autant plus que les barons qu'il consulta furent de Tavis de Gautier.

Le roi reprit donc :

— Seigneurs, je ne veux pas être tout seul contre vous tous. Gautier, vous irez retrouver ceux de Calais, et vous leur direz que la plus grande grâce qu'ils puissent obtenir de moi est celle-ci : que six des plus notables bourgeois de la ville de Calais viennent, la corde au cou et les clefs de la ville et du château en leurs mains, se mettre à ma disposition, le ferai d'eux ce que bon me semblera, et prendrai le reste à merci.

A ces mots, Gautier de Mauny quitta le roi et vint retrouver messire Jean de Yiennei qui l'attendait, et auquel

Lk COMTESSE DE SALISBURY. 241

il rapporta mot pour mot ce qu'Edouard venait de lui dire, ajoutant que cette concession était la seule qu'il eût pu obtenin

, — Je vous crois, messire, répliqua Jean de Vienne, et je vous prie de demeurer ici jusqu'à ce que j'aie communiqué cette réponse à la communauté de la ville, car je ne suis que leur envoyé, et c'est à eux de délibérer s'ils doivent ou ne doivent pas accepter ce que leur offre, le roi d'Angleterre.

Sur ce, messire Jean de Vienne rentra dans la ville, fit sonner la cloche pour rassembler les gens de toutes sortes, et se rendit à la place du marché.

Au son de la cloche accoururent hommes et femmes, car tous désiraient savoir les nouvelles, comme il convient à des gens épuisés par un long siège.

Quand ils furent tous venus et rassemblés, Jean de Vienne leur rapporta ce que venait de lui dire Gautier de Mauny, et leur demanda une prompte et brève réponse.

Ce rapport entendu, ils se mirent tous à pleurer et à crier, à ce point que les ennemis en eussent eu pitié s'ils les avaient pu voir. ïl fut donc impossible d'obtenir la réponse attendue.

Quant à Jean de Vienne, il faisait comme tout le monde, il pleurait.

Quelques instans s'écoulèrent dans ce désespoir général, et un homme, fendant la foule, monta sur une borne et dit : I

— Ce serait grand dommage de laisser mourir tout un ' peuple, quand il y a un moyen de le sauver, et ce serait ^ douter de Dieu et de sa clémence que de ne pas accepter ce moyen. Pour moi, j'ai si grande confiance d'obtenir grâce auprès du Seigneur, si je meurs pour une aussi noble cause, que je veux être le premier à me sacrifier. J'irai donc, moi» Eustache de Saint-Pierre, sans autre vêtement II. u

que ma chemise, et la coxde au cou, me mettre à la merci du roi d'Angleterre.

Tous se jetèrent alors aux genoux de celui, qui veûalt d€ parler ainsi, et un autre bourgeois, nommé Jean d'Aire, se leva à son tour et dit qu'il l'accompagnerait; pijis un troisième, nommé Pierre de Vissant, puis le frère de celui-cît puis un cinquième, puis un sixième, dont l'histoire ingrate n'a pas conservé les noms.

Quand les six victimes furent prêtes, messire Jeati de Vienne monta dur une hacquenée et se dirigea vers la porte de la ville, suivi d'abord des six bourgeois, puis de tonte la population, dont les femmes et le» enfaois pleoraient en se tordant les mains.

La porte fut ouverte. Jean de Vienne et ses six compan gnons sortirent, et la porte se referma sur eux.

Alors Jean de Vienne dit à Gautier de Mauny, qui attendait sur le rempart :

— Messire, je vous délivre, comme capitaine de Calais, et par le consentement du pauvre peuple de cette ville, ces six bourgeois, en vous jurant qu'ils sont et ont été jusqu'à ce jour les plus honorables et les plus notables de la ville. Je vous adjure, gentil sire, que vous veuilliez prier pour eux le roi d'Angleterre, et que ces braves gens ne perdent pas la vie.

— J'ignore ce que fera monseigneur, répondît Gautier; mais ce dont je puis répondre, c'est que j'userai de tout mon pouvoir sur lui pour obtenir la grâce de ceux que je lui mène, et qui se sont si noblement et si promptement dévoués.

j Alors la barrière fut ouverte, et les âx bourgeois s'en

- allèrent dans Tétat que nous avons dit.

I Â rheure où ils se présentèrent à Edouard, celui-ci était

dans sa chambre, en grande compagnie de comtes, de bar

ions et de chevaliers.

Qaand jUj^it que tfétait les six bourgeois qu'il wait

U COMTESSE m SMJSBUIIY. m

demandés quj arrivaient, il s'ea yint sur la place devant son hôtel, suivi de km ^ ^igneurs qui étaient dans sa chambre avec lui»

En un instant la place fut pleine de gens curieux de savoir comment finirait ce drame inattendu, et la reine d'Angleterre elle-même, quoiqu'elle fût enceinte et au moment d'accoucher, accompagnait son seigneur*

— Sire, dit Gautier de Mauny, voici la ]r0présentation de la ville de Calais à votre ordonnance.

Un sourire de triomphe passa sur les lèvres du roi, car il haïssait réellement les habitans de Calais, pour les dom* Plages qu'ils lui avaient causés autrefois sur mer.

Les six bourgeois $e ipirent h genoux devant le ici et lui dirent :

— Gentil sire, tous six nous sommes d'ancienneté bour* geoise de Calais et grands marchands : nous vous apport tons les clefs de la ville de Calais, et nous livrons à vous eq l'état oh vous nous voyez pour que vous épargniez le ye^te de nos compatriotes, qui ont e|i tant à souffrir du siège que vous nous avez fait.

Certes il n'y eut pas en ce moment dans toute la place un homme de cœur qui pût s'abstenir de verser des larmes de pitié.

Le roi, au contraire, regarda ces hommes avec colère, et il était tellement irrité qu'il ne'pouvait dire une parole.

Enfin il parvift à maîtriser cette colère et il dit :

— C'est bien. Emmenez ces hommes et qu'on leur tranche la tête.

Tous les barons qui étaient là se jetèrent aux genoux du roi en pleurant et en demandant la grâce de ces malheureux, mais Edouard ne voulait entendre à personne.

Gautier de Mauny, qui se savait aimé du roi, prit alors la parole et lui dit:

— Ah! sire, veuillez apaiser votre courroux et vous souvenir de votre réputation de noblesse et de clémence»

qui ne doit pas être souillée en cette circonstance. Tout le monde regardera comme une inutile cruauté, sire, que vous fassiez mourir des gens sans défense qui se sont dévoués pour sauver leurs compagnons.

— Merci de vos bons conseils, messire, répondit sèchement le roi, mais il sera fait comme j'ai dit. Ceux de Calais ont fait mourir tant de mes hommes, qu'il faut que ceuxci meurent à leur tour. Qu'on fasse venir le bourreau^ egouta le roi.

Au moment où l'on allait exécuter Tordre du roi, Isi, reine s'approcha de lui.

— Monseigneur, dit-elle, vous m'avez promis,, quand je suis arrivée d'Angleterre, de m'accorder tout ce que je vous demanderais, pour me récompenser des périls que j'avais courus pour vous venir rejoindre. Je ne vous ai encore rien demandé, monseigneur, mais aujourd'hui, au nom de votre parole, je requiers de vous la grâce de ces hommes I

Le roi hésita quelque temps.

• Il était évident qu'un grand combat se livrait entre sa haine et sa promesse.

Enfin il dit, en passant la main sur son front et comme avec effort,

— C'est juste, madame. Prenez donc ces hommes et faites-en ce que bon vous semblera.

Un an après les événemens que nous venons de raconter, c*est-h-dire pendant la nuit du 31 décembre 1349 au i«' janvier 1350, il y avait fête au château de Calais.

Une immense table était servie et n'attendait plus que les convives, que Ton entendait parler dans les salles avoi-

sinantes. Parmi ces convives se trouvait Eustache de Ribeaumonty et celui qui donnait le souper était le roi d'An* gleterre.

Nous allons voir à la suite de quelles circonstances avait lieu ce souper.

Quand Edouard eut donné à la reine Philippe les six bourgeois de Calais, il dit à Gautier de Mauny :

— Vous allez, messire, vous mettre en possession de la ville de Calais. Vous prendrez tous les seigneurs et chevaliers que vous y trouverez, et me les amènerez pour que je les mette à rançon, à moins qu'ils ne donnent leur parole de se rendre, moyennant quoi vous les laisseriez, car ils sont tous gentilshommes et ne sauraient manquera leur parole. Quant aux soudoyers et à tous ceux qui se battaient pour gagner leur vie, vous les renverrez, et ils s'en iront librement où ils voudront, ainsi que tout ce qui sera femmes, hommes et enfans, car je veux repeupler cette ville de purs Anglais.

Tout avait été fait ainsi que le roi Pavait ordonné, et deux maréchaux accompagnant Gautier de Mauny, et accompagnés de cent hommes au plus, étaient venus prendre possession de Calais, et avaient fait prisonniers messire Jean de Vienne , messire Baudouin de Bellebourne et les autres.

Les maréchaux avaient fait apporter à la halle toutes les armures des soudoyers, les avaient fait réunir en un tas, et avaient fait partir tous les menus gens.

Quand les principaux hôtels avaient été é^'acués, quand le château avait été prêt à recevoir Edouard*, la reine et tous les gens du roi, Gautier en avait prévenu son maître, et celui-ci était enfin entré à Calais, au son des tambours, des trompes, des musettes, et accompagné de ménestrels qui chantaient son triomphe.

La reine était accouchée heureusement d'une fille qui

âld LA CDffTESfiC W m»W^Yt

fat ào»^é&MI»rgU0flto(d9 CMsnsr ^I^QMiépc^^ ^muis le comte de fetùhtdke^

; Le roi avait fait la distribution des hôtels à ses cheva-* liers^ à Gautier deiMa»!^» em barosi 4» Stafford^ au seigneur de Gobehen, à messire Barthélémy de Bri^Qs et aux autres^

Son intention était en crutre, vsm fois quil sefaii de r^ tour à Londres, d^eïiv^^er à Gâtei» treste-six riches, bourgeois et notais de m €$fâtale«

Quant à la ville même, bâtie par U roi, elle avsdt été abattue. Les prisonniers furent envoyés èb Lowires, oîi ils restèrent six mois environ, api^s quoi ils payèreni leur rançon et s'en allèrent.

Ce fut un douloureut spectacle que de voir partir de leur patrie, misérables et k moitié morts de faimytqiuseea gens qui y possédaient auparavant des maisons et des for^ tunes, et qui ne savaient ïittératement que devenir^

C'est alors que Philippe de Valois, qui li'avait pu realc en aide aux Calaisiens pendant le siège» se souvint ^^un après. Il fit tout ce qui était eu son pouvoir pour récom^ penser le courage et la fidélité de ces malheureux, il pu* blia une ordonnance par laquelle il accordait tous les ol^ fices vacans à ceux qui Voudraient s'en faire pourvcdr*

Une autre ordonnanceavait précédé celle-là, par laquelle Il faisait, aux Calaiâiens chassés de leur ville» co^ieession de tous lès biens qui lui échoieraient pour quelque Q^msQ que ce fût.

. Il ne «^arrêta pas là, èt^ le 10 septembre, il leur accorda, par une nouvelle ordonnasoe» un grand nombre de privilèges qui leur furent confirmés sous les règnes suivons* j Une grande partie desî exilés s'était retirée à Saint-Omear; ' Philippe était resté à Amiens et Edouard à Calais. Enfin, une trêve avait été conclue entre les deux rois, trêve qui ne s'appliqi^ait pas au duché de Bretagne» pour lequel la

LA dûAITESSE QE SAUSBU{IT. 247

dudiesiede IMtgne et la comtesse de Moplfort conti* nuaient h se combattre.

Le roi d'Angleterre était reparti avec la reine, laissant lecommaiMlemeDt de Calais à Jean deMon^^ommery. Son premier soin en revenant à Londres avait été d'envoyer à Galaia ttent0-six riches bourgeois avec leurs femmes et leurs enfans, et plus de trois cents autres hommes de moindre état»

Charles de Bretagne avait été amené en Angleterre et mis en prison avec le roi d'Ecosse et le comte de Murray ; maiSi grâce aux sollicitations de madame la reine, il avait la liberté de se promener à cheval autour de Londres, et pouYSât de temps en temps passer une nuit hors du château.

Le coQite d'ilu et de Guines était aussi prisonnier en Angleterre, mais il était si joli cavalier qu'il était partout le bien venu du roi et de la reine, des barons, des dames et des damoiselles d'Angleterre.

Une trêve avait bien été conclue entre les deux rois, le roi d'Jiicosse avait bien été pris, mais cela n'empêchait pas messire de Dou^lsis, le vaillant chevalier d'£cosse, et les Escots qui se tenaient en la forêt de Gedours, de guerroyer contre les Anglais, partout où ils en rencontraient, et de ne tenir aucun compte des trêves que le roi de France et le roi d'Angleterre avaient ensemble.

D'autre part aussi, ceux qui étaient en Gascogne, en Poitou, en Saintonge, semblèrent ne pas avoir entendu parler des trêves conclues. Ils conquéraient villes fortes et châteaux les uns sur les autres, de ruse ou de fbroe, de nuit ou de jour, et il y avait de belles aventures d'armes, tantôt du côté des Anglais, tantôt du côté des Français.

Toutes ces escarmouches, ces pillages, ces batailles isolées engendrèrent des espaces de brigands qui, se mettant à la tête de quelques hommes, ravageaient le pays et ga* gnaient & ce métier de bons et beaux butins. Il y ayait

parmi ces chefs des gens qui se trouvaient bien possesseurs de cinquante et soixante mille écus, ce qui était une véritable fortune.

Ils avaient û9s plans dQ siège et de bataille qui étaient d'une naïve simplicité.

Ils épiaient de loin un bon château ou une bonne ville, pendant un jour ou deux, puis ils s'assemblaient vingt ou trente brigands," et s'en allaient tant de jour que de nuit et par voies couvertes jusqu'à ce qu'ils entrassent dans la ville ou le château. Ils y arrivaient juste au point du jour, et mettaient le feu à une ou deux maisons. Ceux de la viUe croyaient par ce début avoir affaire au moins à mille armures de fer, et s'enfuyaient à qui mieux mieux, abandonnant leurs maisons, leurs coffres et leurs bijoux à ces brigands, qui s'en revenaient tranquillement, chargés de leur pillage.

C'est ce qu'ils firent à Doumac et en bien d'autres en-droits encore.

Parmi ces brigands, il y en a deux qui méritent que leur biographie prenne place ici.

Le premier s'appelait Bacon. Celui-là était Languedocien, c'était un homme habile, adroit et ambitieux.

Il avisa le château de Bombourne en Limousin, partit avec trente hommes, l'escalada, le prit, tua tous ceux qui l'habitaient, à l'exception du seigneur, qu'il garda prisonnier dans son château même, et qui finit par payer sa rançon vingt-quatre mille écus, qu'il paya comptant, car messire Bacon n'était pas gentilhomme et ne lui eût pas fait crédit.

Ce ne fut pas tout.

Bacon garda le château par-dessus le marché, le fortifia bien d'hommes, d'armes et de vivres, et ravagea le pays environnant.

Quand le roi de France apprit les prouesses du brigand, au lieu de le faire arrêter et pendre, il le manda auprès

LA COMTESSE DE SAUSBURY. 2/i9

de lui, lui acheta son château vingt mille écus, le fît soir huissier d'armes, et l'eut en grand honneur.

Ce qui prouve que, dans ce temps déjà, la vertu finissail toujours par trouver sa récompense.

Le «econà était un gaillard peut-être plus hardi, peutêtre plus habile, mais à coup sûr moins ambitieux que Tau- Ire, du moins do cette ambition de cour et d'honneurs que Bacon avait acceptée.

Celui-là, qui s'appelait Croquàrd, avait commencé par Être un pauvre diable, longtemps page au service du seigneur d'Eule, en Hollande.

Quand ce Croquàrd commença à devenir grand, il eut congé, passa en Bretagne et se mit à servir un homme d'armes. Il fit si bien, qu'à une rencontre qui eut lieu, son maître fut tué, et que ses compagnons l'élurent capitaine,, en remplacement de celui qui venait de succomber.

C'était tout ce que voulait Croquàrd.

Depuis ce temps, il acquit tant par prises et par rançons, qu'il se trouva un jour à la tête de soixante mille écus, sans compter les chevaux doht il était bien pourvu, car il en avait bien dans ses écuries vingt ou trente, bons coursiers et doubles roncins.

Deux ans après, il fut choisi pour être de la bataille des Trente, et combattant pour les Anglais, il fut le meilleur combattant.

Le roi de France voyant cela, le voulut avoir auprès de lui, mais comprenant qu'il fallait lui faire de plus belles propositions qu'à Bacon, il lui offrit de le faire chevalier, de le marier richement, et de lui donner deux mille livres de revenu par an, s'il voulait redevenir Français. (

Mais Croquàrd n'était pas ambitieux : comme César, il aimait mieux être le premier dans un bourg que le second à Rome; Croquàrd refusa.

Ce refus devait lui porter malheur, car quelque temps après, en essayant un jeune cheval qu'il avait acheté trois

qents écus, et l'édiauffant outre mesure, le cheral remportQ, et cheval et cavalier roulèrenlt dfltns un fond, sans qu'aucun d'eux s'en relevât»

«Je ne sais, dit Froissard, que son avpir devin);, ni qui eut r&me $ m^is je sdiô <iue Croquard finit ainsi» 9

xxxyin

Maintenant, revenons à la ville de Calais, dont le sî^ et la prise définitive doivent être le dernier incidept de cet ouvrage.

En ce teipps-lè, c'est à dire à la fin de Tannée 1349, se tenait à 1^ v^lle 4e Saint-Omer le vaillant chevalier inessire Gefft'oy de Chargny,

Il était là, envoyé par le roi de France, qui Favalt fait gaj^dien de ses frontières^ si bien que Geffroy de Chargnj y commandait comme un roi^

Or, il était pjus que qui ce fût courroucé (Je Ja prise de Calais, et il passait tout son temp^ et occupait toute son ipiilgiu^tion à savoir coiriment il la pourrait reprendre.

Par force, c'était chose impossible.

Par ruse, c'était chose improbable.

Restait la trahison^

Ce moyen offrait plus de chances, car maître Aimcry de P^yie à qui la ville avait été confiée, était lombard, et les Lombards étaient réputés pour leur amour de Targent,

Geffroy de Çhargny résolut donc de tenter l'aventure de ce côté.

N Une fois cette résolution prise, le capîtaîpe français ne ijj)j;Tnit pas qu'il ne l'eût accomplie*

Il L:'alla pas lui-môme, mais il envoya secrètement des enftgmfc^tteurs à Aimery de Pavie, car une trêve avait été

LA COMTESSE DE SALÏSBURY.^ 2Sl

concîae, et ceux de Calais pouvaient aller à SainW)iiier,et ceux de Saint-Omer à Calais, pour faire leur» provisions et vendre leurs marchandises.

Ceux que Geflfroy de Chargny avait envoyés, et qu'il attendait avec une grande impatience, revintent enûn. Leur visage paraissait le miessager de bonnes nouvelles.

— Quelle réponse ? demanda le capitaine.

— Excellente, messire*

— Ainsi, cet Aimeryde Pavie.«é

— £st un vrai misérable, mais dont nous ne devons pas dire trop de mal en ce mcNOienty car il va nous être ûtilOi

— Ainsi il consent?

— Parfaitement I

— Et ses conditions!?

— Ne sont pas exorbitantes.

— Que veut-il t

— Vingt mille écus, et il livrera le châteàtf.

— C'est bien, dît Geffroy de Chargny, vous allez ce soir même partir pour Paris, annoncer cette bonne nouvelle au roi Philippe VI, et lui demander les vingt' mille écus qu'il nous faut. ^

Le soir même les envoyés de Geffroy de Chargny partirent de SaintOmer, et, à peu près à la même heure, un homme quittait le château de Calais et s'embarquait pour l'Angleterre.

Cet homme était Aimery de Pavie.

Il arriva à Douvres, s'achemina vers Londres, et fut introduit près du roi d'Angleterre.

— Sire, lui dit-il, j'^ suivi vos ordres.

— Eh bien I

— Eh bien I les Français sont venus et ils m'ont demandé pour quel prix je leur livrerais le château: j'ai demandé vingt mille écus, et comme messire Geffroy de Cbargny ne tes avait pa^^ i) les a envoyé demander à Phi-

lippe VI, et pendant ce temps je suis venu vous dire ce qui se passait.

— Et vous avez bien fait, messire, car vous savez que nous vous aimons.

— Que me reste-t-il à faire?

— Concluez le marché. Seulement, faites-moi savoir le jour où vous devez livrer le château.

— Et les vingt mille écus? demanda Aimery de Pavie qui n'était pas tout à fait délombardisé.

— » Ne seront qu'une bien faible récompense de vos loyaux services. Cependant gardez-les. Ils seront de bonne prise. Dès que messire Geffroy de Chargny a abusé de la trêve pour faire de telles propositions, nous sommes dans notre droit en en profitant. Allez.

Aimery de Pavié s'inclina et prit congé du roi.

Quand il revint à Calais, nul n'avait encore été informé de son départ.

Quant au roi de France, il avait refusé les vingt mille écus, disant qu'une pareille action pendant une trêve était une déloyauté.

Mais messire Geffroy de Chargny, qui n'était pas de cet avis, et qui voulait le bien du roi Philippe malgré lui, réunit plusieurs chevaliers de Picardie, leur fît part de ce qui se passait, et tous furent d'accord qu'il fallait livrer les vingt mille écus et reprendre la ville, ce dont Philippe serait fort content une fois que la chose aurait été faite sans qu'il y eût pris part.

En conséquence, les seigneurs de Fremie, de Ribeaumont, Jean de Landas, Pépin de Were, le seigneur de Créqui, Henry de Biais et plusieurs autres se cotisèrent, et fournirent les vingt mille écus demandés; puis on envoya dire à Aimery de Pavie que l'échange aurait lieu dans la nuit du 1er janvier.

Aimery avait juste le temps do prévenir le roi.

Comme il ne pouvait quitter la ville en un moment si

périlleux, il envoya à Edouard son frère, dans la , duquel il avait une confiance entière.

Quand le roi d'Angleterre eut vu le frère d'Aimery et fut informé de tout, il fit appeler Gautier de MauAy, et lui conta ce qui se préparait.

— Nous allons partir, ajouta le roi, et vous, messire, qui nous accompagnerez, vous serez chef de cette besogne, car mon fils et moi nous combattrons sous votre bannière.

— Merci de cet honneur, réppndit Gautier, et, à moins que Dieu ne nous trahisse, la chose viendra à notre honneur.

Le roi d'Angleterre partit en effet avec trois cents hommes d*armes, six cents archers et le prince de Galles ; il s'embarqua à Douvres et arriva de nuit à Calais. Personne ne sut la cause du retour du roi et de ses neuf cents hommes. ^

Lui et sa troupe se rendirent au château, où ils se cachèrent en attendant l'événement.

Le !«' janvier 1350, Geffroy de Chargny avec ses gens d'armes et ses arbalétriers quitta Saint-Omer quand la nuit fut avancée.

Il arriva assez près de Calais, et ayant fait arrêter ses hommes, il envoya deux de ses écuyers demander à Aimery de Pavie si le moment de se présenter était venu.

Les deux écuyers chevauchèrent secrètement et trouvèrent Aimery qui les attendait, et qui leur demanda où était messire Geffroy.

— Il est près d'ici, répondirent les écuyers.

— Eh bien ! allez lui dire qu'il vienne, fit Aimery.

Les écuyers ne se le firent pas dire deux fois, et ils coururent annoncer à Geffroy de Chargny qu'il pouvait marcher sur Calais.

Celui-ci disposa sa petite troupe, traversa avec elle le pont de Nieulay et approcha de Calais. .

Arrivé là, il envoya douze de ses chevaliers et cent ai«- II. 15

854 LA COMTESSE D£ SAUSBURT.

mures de fer prendre possession de la ville, et il remit les vingt mille écus à Oudard de Rentj, qui était chargé de 1^ donner à Aimerj de Pavie, en recommandant que le capitaine lombard ouvrît la porte du château» car c'était 9g^ lemènt par \h qull voulait entrer.

Aimery de Pavie, qui était un homme sage» avait abaissé le pont de la porte des champs, et il laissa paisiblement entrer tous ceux qui lé voulurent. Quand les cent aroxu» res et les douze chevaliers furent en haut du château» ils crurent qu'ils en étaient maîtres. Voyant cela, Aimery de Pane demanda à Oudard de Rentyoù étaient les vingt mille écus.

— Les voici, dit celui-cî en lui remettant le sac où $e t^uvaient ses florins, comptez-les si bon vous semble.

— Je n'ai pas le temps, répondit Aimery, et d'ailleura, messire, je me fie à voire parole.

Et prenant le sac il le jeta dans la chambre voisine.

— Il ne vous reste plus qu'à tenir votre promesse, dit Oudard.

Alors Aimery se leva et alla fermer & clef la porte de la chambre dans laquelle il venait de jeter l'argent ; pui^ il dit à messire Oudard :

— Attendez-moi Ici, vous et vos compagnons, je vais ouvrir la grande tour, par laquelle vous serez plus facilement maîtres du château.

En sortant, Aimery de Pavîe ferma la porte au verrou, et il alla en effet ouvrir celle de la tour.

Mais dans celte tour se trouvaient Edouard, son QIs, Gautier de Mauny et deux cents combaltans environ, qui sortirent en tirant leurs épées et en criant :

-r- Mauny l Mauny I à la rescousse I

£t ils ajoutèrent :

— Croient-ils donc, ces Français, reconquérir si facil|^ment le château et la ville de Calais.

Quand lesf rançais virent ces deux ci^ntâ bçmm^ a«i fe

LA COMTESSE DE SALlSBUft?. 955

précipitaient furieux, ils comprirent qu'il était inutile de se défendre et ils se* rendirent.

A peine s'il y eut quelques bles§és.

Quand les Anglais eurent renfermé les prisonniers, il» se mirent en ordonnance et partirent du château. Arrivés à la porte, ils montèrent è eheyal et se dirigèrent vers la porte de Boulogne.

C'était là qu'était messîre Oeffroy de Chargny avec sa bannière, de gueules avec trois éeussens d'argent, et qui attendait patiemment le moment d'entrer dans la ville où il Voulait entrer le premier ; aussi ne pouvait-il se conle- ' Bir, et disait-il de temps en temps aux chevaliers qui étaient auprès de lui :

— Que ce Lombard tarde longtemps, il nous fait mourir de froidure. ^ -

— Hé! mon Dieu! répondait Pépin de Were, les Lombards sont malicieuses gens, et celui-là regarde vos florins pour voir s'ils y sont tous ou s'il n'y en a pas de faux, et cela prend du temps.

Ils en étaient là de leur conversation quand la porte «*ouvrit et qu'une troupe d'hommes à cheval s'avança sur eux. \5n instant ils crurent que c'étaient les leurs qui reve- Baient, mais ils virent bientôt qu'ils se trompaient, et reconnurent les bannières de Gautier de Mauny, du seigneur de Beauchamp. En entendant ceux qui venaient crier ainsi qu'ils avaient fait dans la tour :

— Mauny! Mauny! à la rescousse !

— Nous sommes trahis! s'écria Geffroy de Chargny, Si nous nous sauvons, nous sommes perdus; si nous nous rendons, nous sommes des lâches. Défendons-nous^ et la journée nous restera. i

— Par saint Denis! vous dites vrai, s'écrièrent tous les chevaliers fr^çaiSi et malheur à qjixi fuirai

Alors tous les Français se mirent à pied et chassèrent leurs chevaux dans le chemin, car ils eussent été trop foulés. Quand le roi d'Angleterre vit cela, il fit arrêter la bannière sous laquelle il était et dit :

— Je veux rester et combattre ici, mais que Ton fasse passer la plus grande partie de nos gens devant la rivière et le pont de Nieulay, car on m'a ditiju'il y a là quantité de Français à pied et à cheval.

Il fut fait ainsi que le roi l'avait ordonné.

Six bannières et trois cents archers le quittèrent et s'en vinrent au pont de Nieulay, que messire Moreau de Fiennes et le sire de Creseques gardaient.

Les arbalétriers de Saint-Omer et d'Aire se trouvaient entre Calais et le pont, il y en eut plus de cent-vingt de tués.

Moreau de Fiennes et le sire de Creseques résistèrent longtemps et vaillamment, mais quand ils virent que les Anglais croissaient toujours et recevaient nécessairement du renfort de Calais, ils remontèrent sur leurs coursiers et montrèrent les talons.

Les Anglais se mirent à leur poursuite.

Ce fut une rude journée, et quand le soleil se leva, il éclaira bien des morts.

De part et d'autre on s'était bien battu, et il y avait eu un grand nombre de prisonniers.

Quant au roi d'Angleterre, il s'en était venu la visière baissée, et toujours sous la bannière de Gautier de Mauny, chercher ses ennemis a:u milieu même de leurs rangs.

Parmi eux il reconnut messire Eustachede Ribeaumont, et, sans lui dire qui il était, il l'attaqua.

Ettstache de Ribeaumont était un rude jouteur dans un tournoi, comme nous l'avonsTu, mais c'était un dangereux adversaire dans une bataille. Deux fois il fit tomber Edouard sur ses genoux, et deux fois celui-ci, relevé par Gautier de Mauny et Regnault de Gobehen, recommença la lutte.

Mais Edouard était un partenaire digne d'Eustache, et ne se laissant pas abattre par ces deux premiers échecs, il ne voulut jamais abandonner le combat quoi que pût lui dire Gautier, et ce fut le chevalier français qui commença à plier, tant et si bien, que tombant sur ses genoux à son tour et ne pouvant se relever, il rendit son épée à Edouard sans savoir que c'était au roi qu'il la rendait.

La journée resta aux Anglais, après quoi Edouard se retira à Calais et-ordonna qu'on y amenât les prisonniers. Quand ceux-ci surent que le roi avait combattu lui-même sous la bannière de Gautier de Mauny, ils en furent tout joyeux, car ils comptaient sur sa générosité bien connue.

Edouard commença par leur dire qu'il voulait cette première nuit de Pan les avoir tous à souper. En conséquence, à l'heure où les tables furent prêtes, tous les prisonniers entrèrent dans la salle du festin richement vêtus et devisant gahnent, ainsi que nous l'avons dit au commencement du chapitre précédent.

Quand tous les chevaliers prisonniers furent à table, les chevaliers anglais et le jeune prince de Galles leur servirent eux-mêmes le premier mets, après quoi ils allèrent s'asseoir à une autre table où on les servit à leur tour.

Pour Edouard, il présidait le repas, et avait fait mettre à ses côtés les prisonniers, donnant à chacun la place qui convenait li son rang.

Quand les tables furent levées et le repas fini, le roi, la tête nue, et portant au col un chapelet de perles fines, avec lequel jouait sa main droite, alla parler aux plus nobles de ses prisonniers.

258 LA G01ITE8SE DE IMULlffiDRTi

^ Mêssire, dit-il en s'adrtSOTit à Q^ffifay do OMggBy ,V Je devrais Toils eu vouloir beaucoup^ à vous qui voulM ▼DUS elnpttrer en une nUit de c& (Juî m'a coûté pli» d*ihi an diB pfeines, et avoir pou* tingl mille écus ee ^i A'i coûté tant d'argent J mais Weu m'a aidé> VOwii avte été vaincus, et, comme je suis sûr qu'il m'aidera enoôte^ je Youir pardo&fie de grand coeur»

— Sirè, répondit Gefifroy de Chargny^ n'aeouses qtx% nm Ae de qui est arrivé^ car notre seigneur t\ maître^ I9 roi de France^ n'a pas voulu donner les vingt mille éaiin què nous lui d^oiandions pour conclure le marché, disant qu'c^ teiûpd de trêve pareilles choses étaient déloyalas^

— Je sais cela, messine, répliqua le roi; je serai moins sév^ que le roi de France, car» à mon avis» eontre des ^nemis comme nous, toute ruse est de bonne guerr&4

Puis Edouard, quittant Geffroy de Chargny, alla à me«^ sire Eustache de Ribeaumoni

««•Messire Eustache» lui diHl» vous êtes en v^téte chevalier que j'aime lô plus Voir après Gautier de Manitiy. D'ailleurs, je vous l'ai déjà dit à Calais^ quand voua âtos venu à moi en ambassadeur*

Bustache s'inclina.

— Nul, reprit le roi, n'attaquo et ne se défend miei» que vous. Ah! vous êtes un terrible adversaire, messiro^ et je n'ai Jamais eu tant à faire Contre quelqu'uii qu'aujourd'hui contre vous*

-^Contre moi, sire?

-^ Eh pardieui oui» Montré vous; vous m'avet jeté deax fois à terre, messire, et €'eU à moi que vous voua êtes rendu»

— Alors, je regrette moins d'avoir été vaineu, sîre, d'autant plus que ce n'est pas la premitee fois que j« me reconnais vaincu par vous^

•^ C'est vrai, répliqua le roi; aussi, messire» je V0tts veux, en souvenir de ces deux luttes et d*ttii temps phis

U COMTESSE DE SAUI^UAT. 8S9

heureux p(mr moi, dounêir tut giÈiiê dé tàM èsfllM Ix^ vous.

En disant cêlà, le rot tetif dit lè (Shdpelèf de pM^ ^'il avait autour du col et ajoutait :

— Prenez ce chapelet, messire, je tous le donne comme au mieux combattant de la journée de ceux du dedans et du dehors, et vous prie de le porter toute cette année pour l'amour de moi. Je sais que vous êtes gai et amoureut, et que volontiers vous vous trouvez entre dames et damoiselles : dites donc, quand cela vous arrivera, que c*est moi qui vous ai donné ce cIiApeiet el pourquoi je vous Pai donné, elles ne vous en estimeront que plus. En attendant, vous êtes mon prisonnier; mais comme je ne veux pas faire les choses à demi, je vous tiens quitte de votre rançon, et vous pourrez repartir demain quand vous autét reposé.

Quand messire Eustache de Ribeaumont entendit œs paroles, il s'en r^ouit fort, et deux choses causèrant sa Joie.

La première, 6'étalt ce pris de bravoure que lui ie»naît le roi devant tant de braves et vaillans cfaevaliera*

La seconde, c'était que le roi lai faisait grè^ de.sa prison ; aussi ne put^it s^empêcher de dire h Edouard :

^ Gentil sire* vous me faites plus d'honneur que je ne taux, et Dieu vous puisse rendre les courtoisies que vous ttiô tiGiltes. Je suis! un pauvre homme qui n'eût jamais pu t^yer sa rançon et qui désire son avancement. Merci, monseigneur, du double encouragement que tous me donnez. Je porterai ce collier, non pas un an, mais toute inavicet après le service de mon tràs cher et très redouté seigneur le roi, je ne sais nui roi que je sorvirais si volontiers que vous.

^ Grand meroi, dit Édeuird, ear je saie que vous pon* iSiJ tout cela.

$ftieteoitM«il<miipporti tetiailhi éptoee,el leioi

se retira dans sa chambre et donna congé h tout le inonde.

Le lendemain au matin, le roi fit délivrer à Eustache deux roncins et vingt écus pour retourner à son hôtel.

Eustache prit congé des chevaliers français qui restaient prisonniers, et s'en retourna en France, racontant partom ce qui s'était passé et la courtoisie que lui avait faite Edouard.

Un grand malheur avait traversé les deux dernières années pendant lesquelles s'étaient accomplis les évén^nens que nous venons de raconter.

Gomme si la France n'eût pas eu assez de ses défaites quotidiennes, des misères .et du découragement qui en résultaient, un immense fléau lui arriva tout à coup de l'Italie. Le jour de la Toussaint de l'an 1547, le premier cas de peste se manifesta en Provence, et répidémiOf^omme un manteau noir, couvrit bientôt toute la France. Elle traversa le Languedoc, emportant dix consuls sur douze; elle visita Narbonne et y laissa trente mille cadavres. Dans le commencement, ceux qui survivaient ne pouvaient suffire à l'enterrement des morts, et bientôt ils y renoncèrent, abandonnant sur leur lit, le fils sa mère, le père son fils, le frère sa sœur.

Le mal allait toujours envahissant. Semblable à une marée mortelle, partout oii il passait on ne retrouvait rien que la trace de son passage.

Enfin, il arriva au cœur, c'est-à-dire à Paris. Là il s'abattit comme un vautour, dévorant incessamment les entrailles de ce Prométhée étemel qu'on appelle la France,

LA COUTESSE DE SALISBUltT. 981

et qui, grave et rêveur au milieu de ses plus grandes tortures, reste les yeux fixés sur ce ciel dont il veut surprendre la flamme et dire la vérité.

(Tétait une effroyable mortalité d'hommes et de femmçs, de vi^llards et de jeunes gens. Seulement la mort semblait préférer les jeunes, et courtisane éhontée, venait les prendre au milieu de leur jeunesse, de leur force et de. leurs amours, et terminait dans les convulsions de l'agonie la chanson commencée dans les rires du festin.

Il y a à Florence une fresque d'Orcagne qui nous servira d'image. La Mort, traversant les plaines éthérées, n'écoute pas les misérables et les vieillards qui l'appellent, en étendant vers elle leurs mains décharnées, mais, sombre et haineuse, elle brise d'un violent coup de sa faux une porte derrière laquelle chantent, boivent et dansent des jeunes hommes et de belles jeunes femmes.

Il en était ainsi à Paris.

Ceux qui étaient atteints souffraient deux ou trois jours, puis mouraient. Ceux qui les assistaient emportaient le germe de la maladie et mouraient comme ceux qu'ils avaient vu mourir.

Les prêtres s'éloignaient, et quelques religieux, plus fermes dans leur foi, plus convaincus de leur mission, soignaient les malades.

Les sœurà de l'Hôtel-Dieu surtout, semblaient porter en elles un trésor inépuisable de douceur, de confiance et d'humilité. Elles mouraient pieusement sans rien regretter delà vie, sans rien reprocher à Dieu.

Nul ne savait à qui s'en prendre de ce fléau, car les hommes ne peuvent se venger de Dieu quand ils l'accusent, et lorsqu'ils souffrent il faut qu'ils se vengent sur quelqu'un.

Jamais on n'avait eu si grande abondance de vivres. Ce n'était donc pas à la terre qu'il fallait s'en prendre. On dit alors que cette peste venait d'une infection de l'air et des

Sm Là COMTESSE DB SALISBURT*

eoatf él( oommft toujours, œ fut aux juifs qm Vof^^&k prit. Le mtmde s6 isoulôya contre eux» et oomme le feu purifie, on alluma d'immenses bûchers^ et l'oa brûla des milliers dfjttiflBb

€e fut surtout en Alle!;i«ifi^e que ce fléau se présoita solis un sinistre aspect. L'Allemagne était excommuniée par le pape, à eaUse de la fidélité réelle qu'elle avait gai-* dée» d'un côté à son empereur mort, et de l'autre à Louis deBavièrSt II eu résulta que eeutqui mouraient croyaient que le mal dont ils étalent atteints était le complément de leur excommunication, l'aide^ enfin, qu'apportait le Sei« gneur à la colère de son ministre pontifical.

À Strasbourg^ seiise mille hommes moururent qui m crutent daknnés» car aucun sacrement n'arait visité leuf ligonie»

Quelque temps les dominicains avaient persisté k fair^ le service divin, puis ils avaient fini par s'en aller eomme les autres.

Trois hommes seulement, trois mystiques, ne tinrent pas compte de l'interdit. Le premier de ces hommes était Tauler, qui écrivait son Imitation de la pauvre vie de J4sus> et qui allait confesser dans la forêt de Soignes» près Louvain, le vieux Buysbrock, le docteur extatique»

Le second était Ludolph, qui écrivait la vie duGhrist*

Le troisièmâ était Suro, qui écrivait le livra des Neuf rochers.

Pendant ce temps, le peuple avait voulu suppléer par quelque chose à l'abandon où le laissait l'Églisaj au lieu dd l'absolution il avait l'extase» eu lieu de la pémteno» la mortification.

Tout à coup des populations eutiàrss parlent sanss^ voir où mener leurs pas, poussées devant elles par e^ vml dé mort, comme les massés de sable dti désert s'ennrfent en rouges tourbillons sous le souffle ardent du simoUN niei étaient pressées d^onbssota â*lmlfrttiOA#lmit9|

LA COMtËBâË DE HAtldStmlT. 161

et, i'ffifètaiit ikùÈ tes tillm, lei hoffiibêl «t tei fémmeè à moitié nus, pâles et décharnés, venaient sur lel ^lacéi. Se fouettant avec des fouets arihés de pointes d*acier. On eût dit le repentir soudain des démons de Tenfer. Puis ils ehantaient des cantiques comme cclui-<:i :

Or avant, entre nous tous frères, Battons nos charogne*: bien fort.

En remembrant la grant nilsèrO De Dieu ei sa piteuse njort, Qui fut jour en la gent amère.

Et vendu et traï ô tort, Et battu sa chair vierge et dèré ; Au nf m de ce battons plus foit^

f\i Wilàîent ainsi un jour et une nuit danè chaffue TÎHe, ae flagellant deux fois par jour, puis quand ils en avaient fait autant pendant trente-trois jours et demi, ils se croyaient aussi purs qu*au jour dû baptême.

Cette idée prit d*abord les Allemands, puis éile gagna la France par la Flandre et la Picardie.

Ce n'était pas seulement le peuple, mais deft gentil»hommes, de nobles dames et des seigneurs qui se livraient à ces pérégrinations et à ces mortifications sangiantea et publiques.

Ces sombres pénitences du nord n'envafaireht pas ri«talle.

Lisez le prologue du Décaméron ûe Boccàce.

« J*ai vu, dit-il, deut porcs qui, dans la rue, secouèrent do groin les haillotis d'un mort : une petite hedre après, ils tourneront, tournèrent et tombèrent; ils étaient morts eux-mêmes.

» Ohi continue le conteur, que de belles maisons restèrent vides l que de fortunes sans héritiers! que de belles 4iXttM| 4*Aimablei jaunes gens dtnèrent le matin ave«

m LA COMTESSE DE SÀLISBURY.

leurs amis, qui, le soir venant, s'en allèrent souper avec leurs aïeux.»

Plusieurs s'enfermaient, se nourrissaient avec une extrême tempérance des alimens les plus délicats et des vins les plus uns. Ils ne voulaient entendre parler en aucune façon des malades, et se divertissaient par les danses et la musique, en s*abstenant de luxure. D'autres prétendaient au contraire que la meilleure médecine était d'aller chantant, buvant et riant de tout. Ils le faisaient comme ils le disaient, et couraient jour et nuit de maison en maison, et cela d'autant plus facilement que tous lai^ salent leurs biens à l'abandon, n'en ayant pas plus soin que d'eux-mêmes. Les lois divines et humaines étaient dissoutes. Il n'y avait plus personne pour promulguer les unes ni pour faire respecter les autres. Les gens delà campagne, attendant à chaque instant la mort, n'avaient plus aucune préoccupation de l'avenir, et mus par un dernier sentiment d'égoïsme, ils s'efforçaient de consommer tout ce qu'ils avaient. Quant aux animaux, on eût dit que rien n'était cl^angé pour eux dans la nature. Les bœufs, les ânes, les moutons s'en allaient dans la campagne, et quand ils étaient repus, ils rentraient tranquillement le soir à la maison, et sans qu'il fût besoin d'un berger pour les y ramener. .

De cet abandon général résulta une chose jusque-là inouïe : c'est qu'une femme malade, si belle, si noble, si gracieuse qu'elle fût, ne craignait pas de se faire servir par un homme même jeune, ni de lui laisser voir, si la nécessité de la maladie l'y obligeait, tout ce qu'elle aurai montré à une femme, ce qui peut-être, ajoute Boccace, causa diminution d'honnêteté en celles qui guérirent. i

Voici ce que dit le continuateur de Nangis : '

a Ceux qui restaient, hommes et femmes, se marièrent en foule. Les survivantes concevaient outre mesure. Il n'y en avait pas de stériles; on ne voyait d'ici et de là que

femmes grosses. Elles enfantaient qui deux, qui trois enfans à la fois.

» • » Pendant ce temps, la reine de France, femme du roi Philippe^ était morte, ainsi que Bonne de Luxembourg, femme du duc de Normandie. Si bien que le père et le fils 8e trouvèrent veufs. '

» Le duc Jean n'eut pas de cesse qu'il ne fût remarié, et il jeta les yeux sur madame Blanche, fille de Philippe III de Navarre; mais, pendant un voyage qu'il fît, son père épousa Blanche, et, à son retour, le duc de Normandie, le retrouvant marié, épousa tout simplement la veuve de Philippe de Bourgogne, son cousin germain, dont la mort, on se le rappelle, lui avait fait tant de peine à l'Aiguillon.

» Quailt au comte Louis de Flandre, qui s'était si adroitement soustrait au mariage projeté et presque conclu entre lui et la fîUe d'Edouard, il épousa la fille du duc de Brabant, et rentra en jouissance de ses droits. »

Un dernier épisode, et nous en aurons fini avea l'histoire politique et guerrière de Philippe VI et d'Edouard III.

Comme nous l'avons vu dans le chapitre précédent, le roi d'Angleterre avait emmené avec lui à Londres les prisonniers qu'il avait faits à Calais, lorsqu'Aimery de Pavie avait dû livrer aux Français le château et la ville.

Geffroy de Chargny faisait partie de ces prisonniers, et il fut un des premiers qui payèrent leur rançon et qui revinrent en France.

Or, ce capitaine avait toujours sur le cœur la trahison du Lombard et les vingt mille écus qu'il lui avait donnés; de sorte qu'en arrivant à Saint-Omer, la première chose dont il s'enquit fut de savoir, ce qu'était devenu Aimery de Pavie.

Celui-ci s'était retiré en un petit château que l'on appelait Fretin, sur la route de Calais, et dont le roi Edouard III lui avait fait don. Il vivait là, se donnant beaucoup de bon temps, et ayant pour maîtresse une fort belle femme qu'il

M UCOUTEMEMfiOJSBUt.

orait amenée d'Angleterreé Maie eette femoae 19» ee tentait pas de n'aimer que lui comme lui ne se eoBteBlait d'aiûier qu'dle» Il en résulta qu'elle avait un autre ornant, lequel était éeuyer de messire Moreau de Fiennes, et passablement jaldux d'Aimery de Pavie.

\ Quand Gefifroy de Chargny se mit en quôte du Lombard» le hasard fit qu'il s'adressa justement à cet éouyer» qui, comprenant aut questions du capitaine ce dont il s'agie- «ait, se garda bien de lui cacher la retraite d*Aimary de Parie, et, gagnant par ses réponses la confiance de GetÂpey» flnit par faire avouer à celui-ci tout ce qu'il voulait.

L'occasion de n'avoir plus è être jaloux était bonne. L'écnyer vengeait son pays et se débarrassait d'un rival. Il se chargea de conduire Gcffroy de Chargny jusqu'à la porte de la chambre du Lombard, en lui recommandant d'épargner la femme qui se trouverait dans le château, et de ne dire à personne qui lui avait donné les renseignomeiia qu'il demandait.

Aimery, qui ne soupçonnait pas qu'il pût courir le moi^ dre danger, continuait fc passer son temps en fètee et en festins, et s'abandonnait sans le moindre pressenttoeiit à eon amour pour sa belle maîtresse.

Pendant ce temps, Geffroy de Chatgny avait fait une a»- «omblée de gens d'armes, avec lesquels il se mit en route ud soir.

Le lendemain, dès le point du jour, ces homme! entouraient le château, qui n'était pas grand, et Geffiroy entrait . dedans seulement avec quelques compagnons. 1

Une demi-heure après» Aimery était prisonnier, ainsi que sa maîtresse. Du reste, rien ne fut pris ni violé dans le château, car il y avait trêve entre la France et l'Angleterre.

-«- Vous savez, meesire, ce que vous m'avez promis, dit l'écuy^ à Oeffroj de Ghargny quand le prisonnier mX aa Mttmie f ureiH été twuyertia à 6atiit<^^

u coimau w sausburt. m

^ Je voos ai promis la grâce de cette femme,

— Oui, messire.

Geffroy de Chargny regarda Técuyer en souriant et lui dit :

— Comment se fait-il que vous connaissiez si bien l'intérieur du château de Fretin î

-* Gela Tient, messire, de ce que j'y 3uis allé souvent pendant que le sire de Pavie n'y était p^s, de sorte que celle qui me recevait passait son temps h m^ faire visitef lechâteau'

— £h bient si non-seulement je vou$ (Connais là grâce de cette femme, mais encore la femme, que feriez-vous? (

— Je la prendrais, messire, et je la garderais le ^m longtemps possible, en souvenir de votre courtoisie.

— Eh bieni prenez-la donc, car elle est libre, et, si j'en crois ce que je suppose, elle ne Sera pas longtemps ûdèld à la mémoire du Lombard.

Le soir même, la demoiselle quitta le ch&teau où elle avait été renfermée, et vint rejoindre celui à qui elle devait la vie, et avec lequel elle vécut à partir de ce jour.

Quant à Aimery, il fut jugé par les seigneurs français et condamné comme traître.

En conséquence, le peuple fut appelé à venir voir sur la place du marché de quelle façon le sire de Chargny punirait la trahison, et il ne s*en retourna qu'aprè$ avoir vu le cadavre du Lombard suspendu par le col à là potence que l'on avait dressée exprès pour lui.

2tô LA COMTESSE DE SALISBUBT,

Huit ans se sont passés depuis les premiers événemens du dernier chapitre. .

Philippe VI est mort dans cet intervalle, laissant à son fils Jean une couronne difficile à porter, et celui-ci a recommencé aussitôt les hostilités avec l'Angleterre, le seul hérftage réel que lui ait laissé son père.

Le pape Clément est mort et Innocent VI lui a succédé. Le duc de Brabant est mort à son tour; une trêve entre Jean et Edouard, due à Tintervention du nouveau pape^a duré deux ans.

Edouard a fait alliance avec Charles de Navarre, et les hostilités contre la France ont recommencé.

Guillaume de Douglas a repris Berwick que le roi d'Angleterre va reprendre peu de temps après.

Le prince de Galles, accouru, a brûlé et pillé le pays de Toulousain et de Narbonnais. L'invasion éteinte sur un point s'est incessamment rallumée sur un autre.

Enfin, la bataille de Poitiers a eu lieu, terrible et plus terrible répétition môme de la bataille de Crécy.

Dieu semble combattre contre la France.

Le prince de Galles arrive avec deux mille hommes d'armes, quatre mille archers et deux milles brigands, dans un pays qu'il ne connaît pas, manquant de vivres, et ne sachant môme pas si l'ennemi est devant ou derrière lui.

Jean, au contraire, a cinquante mille hommes à sa suite et couvre toute la campagne de ses coureurs. Il a avec lui ses quatre fils, vingt-six ducs ou comtes, cent quarante baronnets avec leurs bannières déployées.

LA COMTESSE DE SAU66URY. Sm

La position de chacun des adversaires est désespérée* L'Anglais n'a plus de vivres; comme à Crécy les Français marchent sans ordre.

Le prince de Galles offre alors de rendre tout ce qu'il a priSy villes et prisonniers, et de ne plus servir sept ans contre la France.

Jean refuse. Il veut que le prince de Galles se rende avec cent chevaliers.

Le combat s'engage.

Les Anglais sont fortifiés sur le coteau de Maupertuîs, près Poitiers.

Il n'y a qu'à les laisser là et les y cerner : au bout de * deux jours ils se rendront à moitié morts de faim.

Gomme son père à Gréçy, Jean est impatient de combattre, et il attaque.

Le coteau sur lequel se trouvent les Anglais est une colline raide, plantée de vignes, fermée de haies, hérissée de baissons.

Les archers dominent la pente.

Un sentier étroit est le seul chemin qui conduise à eux*

Jean le fait gravir par ses cavaliers, qui, reçus par les flèches anglaises, tombent les uns sur les autres.

L'ennemi profite du désordre et descend de son poste.

Trois des fils du roi se retirent avec une escorte de huit cents lances et sur l'ordre de leur père.

Je«i ne veut pas reculer et fait merveille.

Une hache à la main droite et son plus jeune fils à côté de lui, il frappe sans relâche comme un bûcheron dans une forêt.

Aussi est-ce le point vers lequel les chevaliers anglais se dirigent. A partir de ce moment, ils espèrent faire prisonnier le roi de France.

Les assauts redoublent. Geffroy de Chargny est tué, la bannière de France en main; Godefroid de Hainaut est massacré.

IM LA COU TI8SR DS tAUSBURT.

ÏM MftosèOTS de lean âiminuest peu & pou* Il aô ptut luttèf 6ûu\ eontte tous texai qui k*enviroiinda^ et ses for^ cess*épuisent.

En ce moment un homme fend la foule des conAattans» errivè Jusqu'à Jean et lui dit en fraudai» i

— Sire, rendez- vous.

^ Qui ôtee^YOuft^ lui dît alors le roi, tous qoi m» dites de me rendre dans la langue que je parle)

— Sire, je suis Denys deMorbecque, chetaKet d'Artois, et je iMrrs le roi d'Angleterre, nepouraut deflDeurerau royaume de France, oh j*ai perdu tout ce que je pené^ daiSé

— Je ne mô rendrai qu*à nion cousin le prinoe de GMied, répond le roi, et Je ne le Vois pas«

— Rendez-vous à moi, sire , et je vous mène à lui.

-* Voici mon gant droit, dit lean, et il suivit le cbevalier.

Le prince de Galles emmène son royal captif qu'il traite en roi.

Il lui fait faire son entf ée à Londres, sur un cheval blanc, ce qui est un signe de suzeraineté, et il lé suit $ur une haquenée noire.

Humilité dont il prend bien sa revanche en gardant prisonnier le roi du pays ennemi. Il est vrai que la prison du roi Jean est un palais et sa captivité une suite de fêtes et déplaisirs, \

pendant ce tempsi les fuyards de Poitiers viennent annoncer à Paris qu'il n'y a plus ni rois, ni barons en Françêt qu'ils sont tous pris ou tués, et le pays effrayé se di^ mande oe que l'Anglais va faire de lui.

Les prisonniers de Poitiers reviennent chercha lems lançons, épuisent les ^ysans et ruinent le pays*

La France est inflMtée de pillards qui se disent Maïamâs et viennent on ne sait d*où.

LA GOUTSSSE 1M SAU^URT. a?i

Le dauphin n'a aucune autorité, et, eu eût41> ne saurait qu'en faire : il est faible^ jeune ^.malade, inquiet

Le moment arrive où la France va être dans l'état où Edouard veut depuis si longtemps qu'elle soit

Il y a environ deux ans que Jean est en Angletenre quand un homme se présente à Westminster et remet une lettre à Edouard.

A peine Edouard a-t-il pris lecture de cette lettre» ^'tt pâlit et ordonne qu'on lui selle un cheval.

Une fois déjà il a suivi la route qu'il va suivre» Getta première fois, il était accompagné de Jean de Itainaut et de Robert d'Artois; mais aujourd'hui ses deux compagnensj ne sont plus là, tous deux sont morts, et le roi, après avo^ ordonné qu'on selle son cheval, fait appeler Gautier 4o Mauny, avec lequel il part.

Au commencement de cet ouvrage , nous avons vu Edouard suivre la Tamise, la traverser à Windsor, et entrer au château de Reding, où il a confié sa mère à la garde ou plutôt à la surveillance de Mautravers.

Cette fois encore il prend la même route, et comme toujours, c'est le front baissé et la bouche silencieuse qu'il la parcourt. Seulement il a mis son cheval à une allure plus rapide, et au bout d'une heure de marche, il s'arrête à la porte du château» où il prie Gautier de Mauny de l'attendre»

On abaisse le pont et le roi entre.

n traverse une cour, monte un large escalier et pénètre dans une chambre où le reçoit Mautraverâ.

— Comment est ma mère? demanda Edouard.

— Très mal, sire» répond l'ancien assassin deveau geft« lier.

— Estrce qu'elle demande à me voir 1

— Non, monseigneur, c'est moi qui ai cru diev^ir tous prévenir de ce qui arrivait*

^ fit «ù est-elle?

273 U COMTESSE DE SÀUSBURT.

—-Dans cette chambre.

Et en disant cela, Mautrayers soulère une tapisserie^ et le roi, se découvrant, entre dans la chambre de la mori^ bonde. ^

Il y resta deux heures environ; ce qui se passa entre la mère et le fils, nul ne le sait.

De temps en temps, Mautravbîs entendait un sanglot. Était-ce le fils qui pleurait ce qu'il avait fsfit à sa mère, étaiirce la mère qui pleurait la mort de son époux, le crime de sa jeunesse et l'adultère de sa vie.

Nous Tignorons.

Tout ce que nous pouvons dire, (f est que deux heures après qu'il était entré dans la chambre de la reine douairière, Edouard en sortit plus sombre et plus pâle encore.

— Vous êtes libre, dit-il à Mautravers, ma mère est morte.

Si vous voulez sortir de Londres avec nous et suivre la Tamise, à neuf milles environ de la capitale de l'Angleterre, vo'ls trouverez un village qu'on appelle aujourd'hui Richemond, qui autrefois s'appelait Sheen, et était un petit manoir royal qu'Edouard habitait fréquemment à cause de sa position charmante.

C'est le 21 juin 1576, et le, manpir, éclairé des feux d'une belle journée de printemps, sourit au soleil.

Tout chante au dehors.

Entrons, 'tout est triste au dedans.

Une foule de chevaliers et de seigneurs silencieux encombrent les chambres qui avoisinent celle du roi.

C'est le duc de Bretagne, le] comte Derby, le comte

LA COMTESSE DE SÂLISBURT. 2f73

de Cambridge, le comte de la Marche, madame de Goucy, fille du roi.

Tous ces gens attendent, espèrent ou craignent.

Depuis le matin, Edouard est si malade, qu'à moins que Dieu ne fasse un miracle, il doit mourir avant la fin du jour.

Passons maintenant dans la chambre du roi.

Il est couché ; son fils, le prince de Galles, n'est pas auprès de lui, car il est mort Tannée précédente, et Edouard n'a auprès de lui que le jeune Richard, fils du prince.

— Venez auprès de moi, mon enfant, lui dit Edouard. Vous allez être roi ; ceux à qui je vais vous laisser vous diront ce que j'ai fait de bien et de ihal, et ce sera à vous de juger en quoi vous devrez imiter ou abandonner l'exemple de votre aïeul.

Puis Edouard faisant entrer les comtes, barons, chevaliers et prélats qui se trouvaient dans le château, se leva sur son séant, tout faible qu'il était, revêtit son héritier des insignes royaux, et fit jurer à tous ceux qui étaient là qu'après sa mort ils le reconnaîtraient pour roi.

Ce serment fait et reçu* Edouard congédia tous ceux qui venaient d'entrer et resta seul avec Gautier de Mauny.

— Tu es le seul de tous ceux que j'aimais, dit-il au chevalier, qui ait survécu et qui m'aide à sortir de cette vie sans trop me lamenter à l'idée de la mort. Tant que Dieu te laissera vivre, Gautier, veille sur Richard et sur ma belle Angleterre que j'aurais voulu faire plus heureuse, car je l'ai toujours aimée comme une fiancée. Crois-tu que j'ai fait pour elle tout ce que je devais faire ?

— Je le crois, sire.

— Crois-tu que l'avenir gardera ma mémoire et respectera mon nom?

— Monseigneur, non-seulement je crois qu'il gardera votre mémoire, mais je suis sûr qu'il la bénira.

— Merci, Gautier, dit le roi en serrant la main du vieux

chevalier, merci. Maintenant causons un peu de notre yip de guerre et d*aventures. 11 me semblera que ^e m^urs comme j'aurais voulu mourir, en combattant, car il ;^ a un souvenir qui pèse sur ma vie et cjuo la mort lente fait grandir à mes yeux et change en remords.

— Eh bien 1 sire, un saint homme s*est présenté tout à l'heure, disant qu'il voulait vous parler et vous exhorter avant vptre mort; voulez-vous que je l'aille chercher?

— A-t-il dit son nom.

— Non, monseigneur; 11 a dit seulement qu'il était l'ertnite du château de Wark.

— Du château de Waitl dit le roi en tressaillant ; faitç^ «ntrer cet homme, Gautier, et laissez-moi seul avec lui.

OaulJer obéit au roi.

Quelques instans après, un vieillard aux cheveux hlancs et à la barbe blanche entrait dans la chambre d'£douai4 et a'asseyait à son chevet.

Le roi fixa sur lui un regard inquiet, cherchant à distin.guer dans les traits de cet homme un visage connu et que depuis la mort d'Alix il avait yevu biçn spuyent dans ^es rêves.

— Vous ne me reconnaissez pas, sire, dit cet hon)|ne.

— Ohl maintenant, je vous reconnais, mujrmura le rpi j TOUS avez parlé.

Et, l'œil fixé sur ce vieillard coi^mesur son ju|;e, le t^ attendait.

— Vous ne comptiez pas me revoir, sire.

— Non, balbutia Edouard.

— Écoutez, monseigneur, fit le comte de Salisbury, je ne viens pas tourmenter votre mort. Dieu vous rappelle à lui avant moi, c'est sans doute pour que Je puisse vous absoudre du remords qui doit vous ronger le cœur, loar un roi comme vous, monseigneur, ne brise pas l'^ipiour et l'honneur d'un serviteur comme moi sans s'en repentir amèrement au Jour de sa comparution deyaut Dieu*

-» C'ôrt vrai, messîre, c'est vrai.

— Trente ans ont passé sur votre crime et sot ma vengeance. Le monde a été plein de votre nom, «t votre gloire n'a pa$tué ce témoin éternel qu'on nomftie la oonteleBce. Moi, depuis trente ans, je vis dans la retraite* el la solitude a tué en moi cettd mauvaise oonsQill^ qu'on nomme la haine ; si bien qu'aujourd'hui, ^ir e, fi je n'ai pas ou« blié t<iut b fait, j'ai du moin« p^donnéi #t ç^'e^t ^ Asii que jç visite votre lit de mort.

— Merci, comte, merci, réppndit ie rpi.

Et il teodit sa main à Salisbuiy. '

— Vous voyez, sire, que je suis moins ine^oieibte qsfi vous, reprit celui-ci, car ce n'est pa3 avec le^ n^nyef <«p- Hmens que vous ayez assisté h Tago^i^ de votrd^ rî^,

— Quoi, savez-vou5,..î

— J'étais à côté de la chambre çh eWe ^ wrt^i (^ j'«i entendu tout ce que vous lui ave^ dit,

— Et comment étiez-vous là,

— Comme je suis ici, comme un mjA homme <Jowt les paroles de consolation pnuvent soulager une âme prête à retourner au Seigneur. Voyons, sire, jetez un regard sur le passé, eontinua Salisbury en ^aécoudant sut le lit di^ roi, ei maintenant que les passions et le^ jpimbitiops de la terre doiv«it vous paraître choses bieuTides et bien méprisables, maintenant que tos cheveux ont blandii et qu'il ne reste de ce que vous étiez autrefois que votre nom, dités-moi sfil n'eût pas mieux valu que je n'eusse rien à vous pardonner, ei si vous ne préféreriez pas me voir venir à vous non pas comme un juge indtiigent, mais comme ui^ ami reconnaissant? Vous avez fait bien des heureux, sire, vous avez £iit bien des largesses, répandu bien des honneurs, vous avez fait grâce à des milliers d'individus entre i vos mains; «camsnant sa £ait-il, monseigneur, que vous ' n'ayez pas fait grâce à la femme de celui qui vous était te plus dévoué, ^ q^i eftt iomé m H>unant;ui ne pm ¥qus,

270 U GOlfTESSE DE SÀLISBURT.

quoique sa mort eût dû le séparer de ce qu*il aimait le plusaumonde?

Et malgré lui le comte sentait des lannes mouiller ses yeux, car il y a des douleurs que trente ans de solitude ne cicatrisent pas.

— Pardon, comte, pardon, fit le moribond royal ; j'ai été bien coupable et j'ai souffert autant que vous.

— Étrange, destinée, reprit Salisbury, qui vous force, vous, le roi conquérant, à me demander pardon, à moij le chevalier obscur. Quelle est donc la puissance de Dieu qui fait si humble et si faible le cœur des rois les plus puissans de la terre I

Ce qui se passait dans Edouard est impossible à dire. Gomme si son âme n'eût attendu que ce pardon pour abandonner son corps, il s'affaiblissait de plus en plus et ne pouvait que murmurer de temps en temps :

— Merci, comte, merci.

Alors, voyant que la moft approchait, le comte se leva, et d'une voix solennelle il dit au mourant :

— Sire, vous avez fait autant de bien et autant de mal que pouvait en faire l'homme qui était le plus grand roi de son siècle. Vous avez fait mourir des milliers de créatures qui défendaient leur droit et leur bien ; mais celui à qui vous avez fait le plus de mal, sire, c'est moi, car j'ai survécu au mal que vous m'avez fait; eh bien I au nom de tous ceux que vous avez fait souffrir, et qui, morts ou séparés de vous, ne peuvent vous pardonner à cette heure suprême, je vous pardonne, monseigneur, et je prie Dieu pour vous I ?

Un dernier sourire passa sur les lèvres d'Edouard, et il expira.

Alors Salisbury ouvrit la porte et dit à tous ceux qui attendaient :

— Messeigneurs, le roi Edouard III est mort.

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