‹ La comtesse de Salisbury (volume 4)Chapitre 2 sur 9 · RUE AUBER · texte numérisé non relu

RUE AUBER

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Maintenant jetons un regard en arrière et cherchons ce qu'était ce Robert d'Artois que nous avons vu au commencement de cette histoire déposer devant le roi le héron sur lequel les vœux furent faits. Voyons quelle était la cause de la haine du roi Philippe pour lui , et quelles avaient été, de son côté, ses raisons do vengeance contre son roi; car Robert d'Artois a déjà joué un grand rôle dans les événemens qui ont précédé, et il va en jouer un au moins aussi important dans ceux qui vont suivre.

Ce Robert d'Artois était petit-fils de ce Robert 1er, surnommé le bon et le vaillant, lequel était troisième fils de Louis VIII, et suivit son frère saint Louis en Egypte. Celui-là fut tué à la bataille de Mansourah , qu'il avait engagée malgré la promesse faite au roi de l'attendre après avoir passé le Nil.

Ce Robert d'Artois était, à ce qu'il paraît, un modèle de chasteté, de sorte qu'il n'eut d'enfant mâle qu'après sa mort. Cet enfant fut Robert II, qui suivit la seconde croisade en 1270, que le roi fît pair de Franc» et qui fut tué en 1302, dans ufl engagement contre les Flamands. Son corps fut retrouvé percé de trente coups de lance. Robert II eût pu être surnommé le vaillant, comme son père.

Son fils, mort avant lui, avait laissé un descendant qui fut Robert III, et qui était né en 1287. Mais Robert II, avant de mourir, ne se voyant pas d'héritier mâle, laissa à sa fille Mahaut le comté d'Artois, qu'elle apporta en dot à Othon, comte de Bourgogne.

A la mort de son aïeul , Robert revendiqua le comté. Telle fut la première cause de cette guerre de cent ans, dont, comme dit Froissard , a grande désolation avint au » royaume de France et en plusieurs pays. »

Mais, en 1302 , il y eut un arrêt rendu , par lequel Robert III était débouté de ses prétentions sur l'Artois, et ia comtesse de Mahaut maintenue dans son héritage.

Robert n'était pas homme à se tenir ainsi pour battu. En 1309 il revint à la charge , et demanda une sentence arbitrale, laquelle lui fut accordée et confirma le premier arrêt, en ajoutant cependant un conseil qui ressemblait fort à un ordre et qui était conçu en ces termes :

« Que ledit Robert amast ladite comtesse de Mahaut » comme sa chière tante, et ladite comtesse ledit Roberf » comme son cher nepveu. »

Ceci se passait sous le règne de Philippe IV, et, comme on le voit, cette discussion n'était pas près de finir.

Philippe IV mourut, et Louis X monta sur le trône.

Deux ou trois ans après survint un événement qui rei>dit l'espoir à Robert : les Artésiens se révoltèrent contre la comtessp dç Mahaut. Nous n'affirmerons pas que Ro-

bert ne fut pour rien dans cette révolte, dont il comptait profiter et qui semblait lui venir si merveilleusement en aide.

Malheureusement , il se trouva une «irmée aux ordres de Philippe le Long , qui força de nouveau Robert, impuissant par les armes, à s'en remettre à la justice, et, une troisième fois, les prétentions du comte furent rejetées.

Le roi voulut consoler Robert, et lui donna la terre de Beaumont-le-Roger, qui fut érigée en pairie, et par laquelle il avait dans l'Etat le même rang que par la possession de l'Artois.

Robert eut l'air d'être consolé , et il attendit tout simplement que les membres de la race régnante fussent tous morts, puisqu'aucun de ces rois ne voulait lui faire justice. Il fallait que Robert eût un secret pressentiment de l'avenir, car Philippe V, jeune encore , pouvait vivre d« longues années, et avait, en outre, trois fils qui auraient sans doute autre chose à faire qu'à appuyer les droits douteux de Robert, de si haut lignage qu'il fût.

Cependant Philippe V mourut en 1322, et Charles le Bel, qui lui succéda, mourut à son tour en 1328, après avoir épousé trois femmes dont pas une ne laissa un enfant mâle.

Jeanne d'Evreux , la dernière, était enceinte de sept mois lorsque le roi mourut. Celui-ci, se voyant au moment de trépasser, dit aux seigneurs qu'il avait rassemblés autour de son lit , que si la reine accouchait d'une fille ce serait aux grands barons de France à adjuger la couronne à qui de droit appartiendrait.

Deux mois après Jeanne accouchait d'une fille.

La reine Isabeau , mère d'Edouard III , veuve d'Edouard II, qu'elle avait fait assassiner comme on l'a vu au commencement de ce livre, se présentait comme hé-

ritière du trône de France contre Philippe de Valois. Ce qu'attendait Robert arrivait.

Les grands barons se réunirent, et quoiqu'ils ne fussent pas d'accord d'élire Philippe , disent les chroniques , Robert fit tant que messire Philippe fut élu.

C'était un grand pas pour Robert. Ajoutez à cela qu'il avait épousé Jeanne de Valois , sœur du roi, qui ne se contentait pas d'être comtesse de Beaumont, et qui assurait que son frère rendrait l'Artois à Robert , si celui-ci pouvait produire une pièce justificative, si petite que fût cette pièce.

Malheureusement, et nous pouvons nous servir de cette expression en songeant aux malheurs qu'eût prévenus cette injustice ou du moins cette faveur du nouveau roi, malheureusement la reconnaissance sur laquelle Robert avait compté de la part ae Philippe devait lui manquer.

La comtesse Mahaut, qui ne savait trop à quoi s'en tenir sur la décision que prendrait Philippe, eut peur pour son comté, et arriva en toute hâte à Paris. Il paraît qu'à cette époque l'air de la capitale était mauvais pour ceux qui n'y étaient point habitués, car il y avait à peine quelques jours que la comtesse résidait à Paris, qu'elle mou- TUt, et cela si subitement que l'on n'eut même pas le temps de savoir de quelle maladie elle était morte.

Le bruit courut bien un peu qu'elle avait été empoisonnée, mais ce bruit se perdit comme tous ceux qui peuvent compromettre un graad nom.

Cependant la comtesse Mahaut avait une fille qui avait épousé Philippe le Long , celui-là même qui s'était mis à la tête d'une armée pour défendre sa belle-mère. Cette filie héritait des droits de sa mère. Mais voilà que trois mois après la mort de la comtesse , sa fille , rentrée chez elle, eut soif, fit venir son houteiller, nommé Huppin, et

lui demanda à boire. Celui-ci s'empressa d'apporter à sa maîtresse ce qu'elle lui demanda.

Or, il faut croire que le vin était mauvais ou que celle qui avait soif était antérieurement malade, car à peine avait-elle bu qu'elle fut prise de grandes douleurs et mourut tout à coup, rendant le venin par les oreilles, la bouche, les yeux et le nez, et ne laissant qu'un corps taché de blanc et de noir.

Comme on le voit, le hasard servait admirablement Robert d'Artois.

Une circonstance nouvelle devait encore ajouter à ses espérances. L'évêque d'Arras venait de mourir. Cet évêque, qui avait été le conseiller de la comtesse Mahaut, avait eu une maîtresse , tout évêque qu'il était, laquelle était une certaine dame Divion, qui se trouva hériter de beaucoup de biens à la mort de son amant. La comtesse avait poursuivi cette dame en restitution, et la Divion s'était sauvée à Paris avec son mari, car elle en avait un.

Pendant ce temps, Robert avait affirmé qu'au mariage de Philippe d'Artois avec Blanche de Bretagne, quatre lettres stipulées dans le traité de mariage avaient été ratifiées par le roi, lettres qui donnaient l'Artois à Robert, et qui, depuis la mort du comte son aïeul, avaient été soustraites par sa chère cousine, Mahaut d'Artois.

En raison de cette allégation , Philippe , qui , à la mort de la fille de la comtesse, avait admis le duc de Bourgogne , son mari et frère de la femme du roi, à la jouissance du comté, n'avait fait cette concession qu'en réservant à Robert le droit de prouver ce qu'il avait allégué.

Si nous insistons sur ces contestations d'héritage, c'est que, comme nous l'avons déjà dit, ces contestations firent cette grande guerre dont nous avons entrepris de raconter les résultats, et dont par conséquent nous devons bien clairement asseoir les causes.

Nous sommes l'esclave de l'histoire et non de notre fantaisie. D'ailleurs cette grande époque offre assez d'intéressantes péripéties pour que notre imagination ne soit jamais forcée de venir au secours des événemens, et tout ce qui regarde Robert d'Artois n'est pas le moins attrayant des détails que nous avons à mettre sous les yeux du lecteur.

La Divion était donc depuis fort peu de temps à Paris, lorsqu'un soir une femme inconnue se présenta chez elle. Cette femme avait à la fois dans la voix le ton du commandement et de la résolution. A la façon dont elle interpella dès son entrée la Divion, celle-ci comprit qu'elle avait affaire à une femme qui avait l'habitude de se faire obéir, et qui venait chez elle avec la volonté bien affermie d'avoir ce qu'elle y venait chercher.

Aussi la Divion resta-t-elle debout malgré elle quand la visiteuse se fut assise.

— Madame, lui dit cette dernière, vous avez connu l'évêque d'Arras?

— Oui, répondit la Divion en rougissant du ton impertinent avec lequel cette parole avait été dite.

— Vous avez beaucoup de papiers scellés de son sceau et venant de lui ?

— Il est vrai.

— Et vous devez être fort irritée contre ces Mahaut qui vous ont poursuivie ?

— C'est encore vrai, madame.

— Alors vous êtes la femme qu'il nous faut.

La Divion regarda plus attentivement encore cette femme qui semblait convaincue qu'elle ne trouverait aucune résistance à ce qu'elle voulait dans celle qu'elle questionnait ainsi.

— Il s'agit, reprit l'inconnue, de me donner tous les papiers qui vous viennent de l'évêque Thierry.

— Et de quel droit les demandez-vous, madame ? hasarda la Divion.

— Vous devez comprendre au ton de mes paroles que j'ai le droit d'exiger ce que je demande. Donnez-moi donc «es papiers, et faites promptement, car j'en ai besoin au plus tôt.

Et celle qui venait de parler se leva comme si elle eût été impatiente que ses ordres fussent vite exécutés.

— En effet, répliqua la Divion, mais sans faire un mouvement, je vois au ton de vos paroles que vous êtes habituée à commander, madame ; cependant permettez-moi de vous demander quels sont, parmi ces papiers, ceux qui doivent vous être utiles.

— Tous ceux qui ont rapport à la succession de l'Artois.

— Alors, madame, vous avez pris une peine inutile en me visitant , car je n'ai aucun des papiers que vous venez de dire.

— L'évêque Thierry n'était-il pas le conseiller de la comtesse Mahaut ?

— Oui.

— La comtesse n'a-t-elle pas hérité frauduleusement du comté d'Artois, qui revenait au comte Robert ?

— C'est ce que j'ignore, fit la Divion.

— Vous l'ignorez ?

— Je le répète.

— Mais , comme conseiller de la comtesse, l'évêque a dû être informé de toutes ces contestations.

— Sans doute.

— La comtesse a dû lui en écrire, et vous qui avez hérité des papiers de cet homme , vous devez avoir des lettres de la comtesse qui prouveraient qu'elle n'avait aucun droit à cette succession, car la comtesse n'avait pas de secrets pour son conseiller, et son conseiller n'avait pas de secrets pour vous.

— Si j'avais eu en mon pouvoir les lettres dont vous

me parlez, madame , je m'en fusse servi à l'époque où j'étais en conteste avec la comtesse Mahaut, et ne l'ayant pas fait, c'est que je ne les avais pas.

— Il faudra pourtant que vous trouviez ces lettres et que vous me les donniez.

Cette parole avait été dite d'un ton si impératif et si clair que la Divion recula.

— Mais puisque ces lettres n'existent pas, reprit-elle; pour vous les donner, il faudrait que je les fisse.

— Vous les ferez.

— Mais ces lettres seront fausses.

— Peu importe.

— Je serai condamnée comme faussaire.

— Qui le saura? D'ailleurs, je réponds de tout.

— Et si je refuse?

— Je vous y contraindrai.

— Qui êtes-vous, madame, pour venir ainsi me donner l'ordre de commettre un crime?

— Je suis Jeanne de Valois , sœur du roi Philippe V, femme du comte d'Artois, le seul héritier du comté de ce nom. Or, continua Jeanne en souriant , comme mon frère veut absolument des preuves, nous lui en donnerons, et j'ai compté sur vous pour cela. Me croyez-vous assez riche pour payer largement ces lettres, assez forte pour vous protéger si nous succombons, assez puissante pour vous perdre si vous me refusez?

La Divion ne put que s'incliner sans répondre et comme pour attendre les ordres que la comtesse avait à lui donner.

Celle-ci le comprit du moins ainsi , car elle se rapprocha de cette femme, et lui dit :

— Vous avez des sceaux de l'évêque?

— Oui madame.

— Vous connaissez assez son écriture pour l'imiter î

— ressaierai.

'- Ce n'est pas tout, nous aurons besoin d'autres pièces encore où le sceau du comte Robert II sera utile, vous veus le procurerez.

— Où le trouverai-je ?

— Vous partirez pour l'Artois, et ce qu'on vous en demandera vous le donnerez. Vous trouverez bien là quelqu'un qui aura conservé ce sceau , et qui sera heureux d'en trouver un bon prix.

— Et vous m'assurez que je ne cours aucun risque, madame?

— Fiez-vous à moi. D'ailleurs, quoi qu'il arrive, niez. Et maintenant, puis-je compter sur vous ?

— Ordonnez.

— Vous partirez demain , et vous reviendrez dès que vous vous serez procuré le sceau du comte.

— Je partirai demain.

— Aussitôt votre retour, vous ferez prévenir le comte d'Artois que vous êtes à Paris.

La Divion paraissait réfléchir et ne répondait pas.

— Vous m'entendez? ajouta Jeanne. Peut-être songezvous en ce moment au moyen de vous enfuir une fois que vous aurez gagné l'Artois ; ce serait peine »">erdue; car, de loin comme de près, il doit arriver malheur à nos ennemis.

La Divion tressaillit comme une femme dont on a surpris la plus secrète pensée.

— Je suis votre esclave, répliqua-t-elle, et prête à faire tou, ce qu'il vous plaira m'ordonner.

— C'est bien, fit Jeanne en sortant ; pour aujourd'hui, c'est tout ce que je veux ; à votre retour nous nous occuperons du reste. A bientôt.

La Divion s'inclina et Jeanne sortit.

Quand elle fut seule, elle passa dans une autre chambre où elle trouva son mari, et elle lui dit :

— Je viens d'avoir une visite qui fera ma fortune ou qui me fera brûler.

Et elle lui raconta la scène qui venait d'avoir lieu entre elle et Jeanne de Valois.

Le lendemain, elle partit comme elle s'y était engagée.

Jeanne de Valois rentra chez elle, et une fois rentrée, fit appeler Robert à qui elle annonça la démarche qu'elle avait faite.

— Puisque mon frère veut absolument des preuves, dit-elle, nous lui en donnerons.

— Et cette femme vous a promis d'obéir ? demanda Robert.

— Soyez tranquille. Il y a un genre de promesses qui fait obéir les moins dociles. Avant huit jours elle sera revenue avec le sceau de votre aïeul Robert 1er.

— C'est bien, alors, répliqua le comte. Dieu veuille que que nous réussissions! mais je doute.

— Et pourquoi ?

— Parce que nous avons déjà échoué trois fois, et que cette cause me semble décidément perdue.

— Que peut-il arriver?

— Que le roi apprenne que ces pièces soîat fausses.

— Qui le lui dira?

— Cette femme , qui avouera tout le jour où monseigneur Philippe lui fera, pour qu'elle parle, les promesses que vous lui avez faites pour qu'elle vous obéisse.

— Je ne vous vis jamais si prévoyant, Robert, répondit Jeanne avec une sorte de dédain, et n'êtes-vous donc plus ce Robert que j'ai connu ? A quoi bon avoir tenté si

souvent cette entreprise pour en désespérer lorsqu'elle a le plus de chances de réussir ? Ne vous rappelez-vous pas ce que mon frère m'a dit : « Fournissez une preuve, si petite qu'elle soit, et le comté vous sera rendu. » Pouvait-il me dire hautement de fabriquer ces pièces, si elles n'existaient pas? Non. Mais c'était me laisser comprendre qu'il ne serait pas bien scrupuleux sur l'origine et l'authenticité des documens que je lui donnerais. Tout ce qu'il veut, c'est que ces documens soient écrits pour avoir le droit de dire qu'il a cru se rendre à l'évidence. D'ailleurs, Robert, vous interprétez mal mes paroles. Qui vous dit que ces pièces n'existent pas? Cette femme a nié d'abord qu'elles existassent , et elle a promis ensuite de les fournir. C'est sans doute pour avoir le droit de les vendre plus cher. Faites comme moi, soyez convaincu qu'elle va trouver les preuves dont nous avons besoin dans les papiers de l'évêque Thierry, et attendez, je ne dirai pas sans crainte, car un homme comme vous ne craint pas, mais sans douter un seul instant de la réussite de cette tentative.

— Vous vous trompez , Jeanne, je crains, fit Robert en se rapprochant de sa femme, mais je ne crains pas pour moi, qui suis un homme habitué aux luttes et aux guerres, je crains pour vous et pour nos deux enfans, dans le cas où le roi s'irriterait de ce mensonge, car nous savons bien que c'en est un, et punirait sur la femme et les enfans la faute de l'époux et du père. Voilà ce que je crains, Jeanne.

— Et vous avez tort, continua celle-ci. Le roi est mon frère, et vous êtes un de ceux à qui il doit sa couronne. Le jour où il voudra punir, il y aura deux voix qui lui conseilleront l'indulgence, deux voix plus fortes que celles de la justice, la voix du sang et la voix de l'intérêt. D'ailleurs, je vous le répète, nous ignorons tout. L'évêque d'Arras meurt ; cet évêque était le conseiller de la com-

tesse Mahaut et l'amant de cette Divion. Celle-ci hérite de tous les papiers. Nous lui demandons si, parmi ces papiers, il en est qui prouvent nos droits sur l'Artois, en lui promettant de les lui payer magnifiquement. Cette femme nous apporte ces papiers, nous lui donnons sa récompense. Les papiers sont faux. Tant pis pour elle. La justice a son cours, et il nous reste le droit de dire que nous avons été trompés. Tout ceci serait la chose du monde la plus simple pour des héritiers obscurs, à plus forte raison pour un descendant de saint Louis et une sœur de Philippe VL

— Ex lahris feminœ spiritus, comme dit l'Evangile, répondit Robert, et que votre volonté soit faite, Jeanne.

— Bien, monseigneur: ayez courage, et ce sera jour de fête pour nous et pour les Artésiens, le jour où nous rentrerons côte à côte dans notre vieille comté d'Artois.

Les yeux de Robert brillèrent de joie à cette espérance, et à compter de ce jour, il ne devait plus avoir ni craintes ni remords.

Peu de temps après, la Divion, revenue à Paris , faisait informer la comtesse de son retour. Jeanne se rendit chez elle, car elle ne voulait pas qu'on pût dire que l'on avait vu la DivioH franchir le seuil de sa maison , mais elle s'y rendit comme une princesse de sang royal qui ne veut pas être reconnue, c'est-à-dire la nuit, seule et voilée.

Lorsque Jeanne se présenta, une femme vint lui ouvrir la porte et l'introduisit dans une chambre où, à la lumière d'une chandelle, la Divion examinait certains papiers.

En reconnaissant Jeanne, la Divion se leva et fit signe à la servante de sortir.

— Eh bien? demanda la comtesse.

— Voici le sceau du comte Robert, madame.

Et elle passa en effet le sceau à Jeanne qui l'examina attentivement.

— Mais, continua-t-elle , il m'a donné grand'peine à

avoir. Je l'ai d'abord cherché vainement, et j'ai fini par le trouver entre les mains d'un homme, nommé Orson le Borgne. Cet homme a deviné de quelle importance ce sceau était pour moi , car il en a demandé trois cents livres, que je n'avais pas. Alors je lui ai offert en gage un cheval noir, sur lequel mon mari avait jouté à Arras. Mais il ne parut pas comprendre comme moi l'hoiineur qu'il y avait à posséder un pareil animal ; et, secouant la tête, il refusa. Je priai donc mon mari de m'autoriser à déposer autre chose , et je déposai des joyaux, deux couronnes, trois chapeaux, deux anneaux, deux affiches, le tout d'une valeur de sept cent vingt-quatre livres parisis. Alors, seulement, Orson consentit, et je suis revenue en toute hâte à Paris.

— C'est bien, fit Jeanne en jetant une bourse sur la table, voici de quoi racheter votre dépôt. Est-ce tout ce que vous avez fait ?

— Non, madame, et voici un sceaii de l'évêque Thierry que j'ai pris à une de ses lettres et qui vous servira pour celles que nous écrirons.

— Ce n'est pas tout. Il faut s'informer à Saint-Denis quels étaient les pairs à l'époque où auraient été faits les actes que nous allons faire.

— Demain même je le saurai.

^- En outre, vous savez que le roi Philippe n'écrivait jamais ses lettres qu'en latin , il faudra donc que la lettre de confirmation dont nous aurons besoin soit écrite en cette langue.

— Je connais un chapelain de Meaux nommé Thibaulx, qui avait de grandes obligations à monseigneur l'évêque d' Arras, et qui nous fera cette lettre en latin.

— Ainsi tout est prévu.

— Tout, madame, excepté ce qu'il piaira à Dieu nous envoyer.

— Priez Dieu qu'il conserve couronne et santé à mon-

seigneur le roi Philippe 1 et si Dieu exauce votre prière, vous n'aurez rien à craindre des hommes.

La Divion se mit aussitôt à l'œuvre et alla vite en besogne.

A mesure que les fausses pièces étaient faites , elle les faisait passer à Robert d'Artois. Elle avait même été jusqu'à demander qu'elles fussent vérifiées par des experts en écriture.

Cependant la Divion ne pouvait faire elle-même ces lelr très, et son mari ne le pouvait pas davantage. Il avait donc fallu trouver un homme habile, pauvre et discret.

Ce chapelain de Meaux, qui, en reconnaissance des services que lui avait rendus Tévêque d'Arras, avait donné le texte latin d'une lettre à sa presque veuve, enseigna à la dame Divion certain clerc, nommé Prot, lequel mourait quelque peu de faim et était homme à faire habilement tout ce qui lui serait demandé, moyennant qu'aux heures où il aurait faim, il fût sûr d'avoir à manger.

On fit venir ledit clerc et on commença par lui mettre entre les mains une bourse comme depuis longtemps il n'en avait rêvé une, en échange de quoi il consentit à tout ce que l'on voulut.

On commença par lui faire écrire une letti-e signée de l'évêque Thierry, et dans laquelle il demandait pardon à Robert de lui avoir soustrait , en faveur de la comtesse Mahaut , ses titres à la propriété de l'Artois. On faisait dire dans cette lettre au digne évêque que tous ces titres avaient été jetés au feu par un des grands seigneurs de France, ce qui désignait sans doute Philippe le Long, mais qu'il avait heureusement conservé une lettre qui à elle seule confirmait cette possession.

Quand cette première lettre fut écrite, la Divion chargea Prot de l'aller montrer au comte Robert d'Artois et d'en recevoir ses félicitations, si elle était bien faite, et ses reproches si elle était mal imitée.

Robert répondit au clerc, tremblant, à la fois d'avoir fait un faux et de se trouver en présence et complice d'un si haut personnage , que si toutes les pièces étaicnl ainsi bien imitées, le résultat était certain, ce qui rendil un peu de courage au pauvre diable , qui , depuis qu'il avait entrepris cette besogne , ne dormait ni ne mangeait plus, de sorte que l'argent qu'on lui donnait ne changeait rien à sa position, car autrefois il avait l'appétit sans l'argent, et maintenant il avait l'argent sans l'appétit.

Prot revint donc apporter à la Divion la réponse du comte, espérant qu'il en serait quitte pour cette première épreuve; mais quand la Divion eut appris que Robert arait été content de lui, elle lui dit qu'il fallait immédiatement se remettre au travail et écrire la lettre la plus importante, c'est-à-dire celle dans laquelle la comtesse Mahaut avouait à l'évêqu© ses craintes sur l'issue des prétentions de Robert , ces prétentions étant reconnues par elle légitimes et justement fondées.

Une sueur froide coula sur le front du pauvre clerc, et remettant sur la table la somme à peu près intacte qu'il avait reçue, il demanda, il supplia même qu'on ne le contraignît pas à écrire cette lettre. Mais la Divion n'était pas femme à se laisser émouvoir par ses prières, et comme il eût été difficile de retrouver un copiste aussi intelligent, elle refusa à Prost la liberté qu'il implorait en commençant par les raisonnemens et en finissant par les menaces.

Le pauvre garçon se rassit , prit une plume d'airain pour déguiser son écriture, et fit la seconde lettre de telle façon qu'une bourse pareille à la première lui fut donnée par Jeanne , et que de grands complimens lui furent de nouveau adressés par le comte.

Mais ce io^r-ia ce n'étaù p^* Prot qui était allé porter au comte la nouvelle pièce, c'était le mari de la Divion , et lorsque le soir le clerc s'était apprêté à rentrer chez

lui, il avait trouvé la porte de la chambre dans laquelle il travaillait hermétiquement fermée , et il lui avait été répondu que comme on pouvait avoir besoin de lui à toute heure du jour et de la nuit, il avait été décidé qu'il coucherait dans une chambre voisine et attenant à l'appartement de la Divion.

Ce fut le dernier coup.

Aux soins qu'on prenait de le garder, le clerc comprit la gravité de ce qu'on lui faisait faire. Il se jeta aux pieds de la dame Divion, espérant trouver plus de compassion dans le cœur d'une femme que dans celui d'un homme ; mais celle-ci fut inflexible. Une fois ses premiers scrupules levés, elle ne voyait plus dans ce qu'elle faisait que la source de sa fortune , et peu lui importait que ce clerc fût compromis , comme peu importait à Jeanne que la Divion fût brûlée.

Il fallut bien se résigner. Prot se résigna et entra dans la chambre qu'on lui avait préparée.

Mais toute la nuit il vit, quoique éveillé, des sergens qui venaient l'arrêter, des bûchers flamboyans qu'on dressait pour lui, des tortures incroyables dont on faisait l'essai sur son pauvre corps , de sorte qu'à chaque minute il s'exclamait :

— Hélas ! hélas ! voici les sergens qui me viennent quérir ! Grâce ! grâce !

Et comme rien ne répondait à ses cris, il s'en vint, pâle et pleurant, heurter à la porte de la chambre de la Divion en s'écriant :

— Laissez-moi partir! J'ai trop grand'peur, et, je vous en préviens , si l'on m'arrête, je dirai tout et n'épargnerai personne.

Ce fut à un tel point que, le lendemain, le mari de la Divion s'en alla quérir le comte Robert, lui disant de venir prier ou menacer le clerc, sans quoi il était capable par ses cris de révéler ce qui se passait.

Le comte vint et promit à Prot que dès que sa dernière

lettre serait écrite, sa liberté lui serait rendue , et qu'il lui serait donné assez d'argent pour fuir au bout du monde, si tel était son loisir.

Prot ''éprit courage sur cette promesse , et les autres preuves furent écrites, entre autres une charte de Robert qui assurait l'Artois à son petit-fils.

Lorsque tout fut terminé, Prot réclama la promesse du comte, qui lui donna de l'argent et qui lui facilita les moyens de quitter Paris.

On n'a jamais su ce qu'il était devenu.

La Divion sembla hériter des terreurs de son clerc quand il fut parti. Tant qu'elle avait pu commander à quelqu'un , elle avait oublié les craintes, mais quand à son tour elle fut aux mains de Robert ce que Prot avait été aux siennes, elle eut peur. Elle comprit qu'au jour de l'accusation et de la vérité elle n'aurait pers'inne sur qui rejeter son crime, et qu'au contraire ceux à qui elle obéissait le rejetteraient entièrement sur elle. Alors elle voulut revenir sur ses pas , mais il était trop tard. Une quatrième fois, Robert, appuyé sur ses preuves, avait invoqué la justice du roi.

Philippe VI, averti de ce qui se passait, fit appeler Robert, et lui demanda s'il comptait réellement faire usage des pièces qu'il avait offertes et qu'il savait être fausses.

Robert crut en imposer au roi, et lui dit qu'il soutiendrait encore ses droits comme il les avait toujours soutenus, et cela avec tant de fierté, que lorsque Robert sortît de sa chambre, le roi non-seulement ne voyait plus en lui un de ceux qui l'avaient le plus soutenu , mais devinait déjà un ennemi dans cet homme.

Néanmoins cinquante - cinq témoins se présentèrent, qui vinrent déposer en faveur de Robert. Il y en eut même qui affirmèrent qu'Enguerrand de Marigny, allant àla

mort, avait avoué sa complicité avec l'évêque d'Arras pour la soustraction des titres.

Mais il y en eut un qui avoua tout, ce fut la Divion, qui, épouvantée des résultats de toute cette affaire, crut obtenir l'indulgence en révélant les mensonges auxquels elle avait pris si grande part.

Après que la Divion eut avoué, tous les témoins avouèrent. Jacques Rondelle, un des principaux , se leva et s'écria qu'il n'avait déposé ainsi que sur la promesse que cette déposition lui vaudrait un voyage en Galice.

Gérard de Juvigny, se levant à son tour, raconta qu'il avait été tellement ennuyé des visites de monseigneur Robert, qui venait le prier de déposer de la sorte, qu'il s'y était engagé pour se soustraire à ses visites.

Robert prit la parole à son tour, et, levant les mains vers le ciel, il jura qu'un homme vêtu de noir, comme l'archevêque de Rouen , lui avait donné toutes ces lettres de confirmation.

Et en cela même Robert avait raison. Seulement il oubliait de dire que la veille du jour où il avait reçu ces lettres de la main de son confesseur, il les lui avait remises en lui Misant de les lui rendre le lendemain, subtilité dont personne ne fut dupe, puisque malgré ses aveux et la protection que lui avait promise Robert d'Artois, la Divion fut brûlée au marché aux Pourceaux, près la porte Saint-Honoré, et les principaux témoins attachés au pilori, vêtus de chemises toutes parsemées de langues rouges.

Robert d'Artois n'attendit pas qu'on rendît un jugement pouT ou contre lui : il partit pour Bruxelles, ou du moins le bruit de ce départ se répandit.

Cependant, de loin comme de près , Robert, dont les prétentions repoussées s'étaient changées en haine, eut recours aux moyens les plus violens pour en arriver à la concession de ce qu'il désirait. Des hommes tentèrent d'assassiner le duc de Bourgogne, le chancelier, le grand trésorier et d'autres encore que Robert avait reconnus pour ses ennemis. Ces hommes furent arrêtés et avouèrent qu'ils ne faisaient qu'obéir à messire Robert d'Artois.

Cet homme devenait donc un antagoniste dangereux pour Philippe VI, puisque ne pouvant frapper en plein jour, il combattait dans l'ombre , et , comme un larron, employait le poison et le poignard. Philippe, qui ne pouvait atteindre le comte , sévit contre ceux qui lui étaient chers, et la comtesse de Foix, accusée d'impudicité, fut enfermée au château d'Orthez , sous la garde de Gaston son fils. Jeanne , qui avait été , comme nous l'avons vu complice de la fabrication des fausses lettres, fut reléguée en Normandie, et le comte se trouva à la fois sans patrie et sans famille.

Mais le comte n'était pas homme à perdre ainsi courage.

Tout le monde le croyait déjà loin quand il revint, non pas avec éclat, mais la nuit, seul et inconnu.

Sa première visite fut pour sa femme , qui arriva à le convaincre que tout Paris serait pour lui, s'il pouvait tuer le roi.

Il n'en fallait pas plus pour rendre l'énergie à Robert. Il continua donc sa route vers Paris, où il arriva la nuit.

Cependant il avait reconnu que le fer ou le poison étaient désormais moyens inutiles et môme dangereux pour celui qui s'en servirait. Il fallait donc une mort qui ne laissât pas de traces, et qui semblât une colère de Dieu et non une vengeance des hommes.

En conséquence, vers la Saint - Remy de l'année 1333, un frère nommé Henry fut nuitamment mandé par Robert.

Il suivit l'homme qui l'était venu quérir, lequel le fît entrer dans une maison obscure d'un quartier éloigné. Au premier aspect , cette maison semblait complètement inhabitée ; mais le guide ayant poussé une porte , longé une ruelle , monté un étage, frère Henry se trouva dans une chambre dont les larges volets de bois intérieurs cachaient au dehors la lumière qui l'éclairait.

Dans cette chambre se trouvait le comte d'Artois.

— Vous ici, monseigneur? fit le frère Henry.

— Oui, frère, mais vous seul le savez, répondit Robert, et c'est pour chose si importante que je n'eu pouvais supporter le retard.

— Et je puis vous servir dans cette chose ?

— Oui.

— Parlez, monseigneur.

Robert d'Artois se leva et s'assura lui-même que personne ne pouvait l'entendre ; puis, quand il s'en fut assuré, il se dirigea vers une armoire qu'il ouvrit, et de laquelle i! tira une sorte d'écrin qui y était précieusement renfermé et qu'il déposa sur la table à côté de la lumière.

Cetécrin pouvait être de la longueur d'un pied et demi.

— Qu'est ceci? demanda le moine.

— Ceci, répondit Robert en examinant le frère comme pour voir quelle impression produiraient sur son visage

les paroles qu'il allait lui dire , ceci est un vœu que l'on a fait contre moi.

— Qu'est-ce qu'un vœu ? ajouta le moine.

— C'est une figure de cire que l'on fait baptiser pour tuer ceux à qui l'on veut du mal.

— Et ce vœu a été fait contre vous, messire?

— Oui.

— Par qui ?

— Par la reine de France.

Frère Henry sourit comme un homme qui ne croit pasc

— Vous en doutez? fit Robert.

— Non-seulement j'en doute, répondit le moine, mais je sais notre reine trop fidèle servante de Dieu pour l'invoquer autrement que pour le bien. C'est un ennemi de la reine qui vous a fait ce mensonge, ou peut-être un ennemi de vous-même.

Le comte ne répondit rien et parut hésiter quelque temps s'il continuerait à parler ou s'il congédierait le moine.

— Vous aviez raison, dit-il tout à coup, cette figure ne vient pas de la reine ; mais j'ai un secret important à vous révéler, que je ne vous confierai que lorsque vous m'aurez juré de le recevoir comme confession et de n'en rien conter à personne.

— Je le jure, messire.

— En outre , j'aurai sans doute quelque chose à vous demander , et, que vous fassiez ou ne fassiez pas cette chose, vous me jurez encore de n'en point parler?

— Je le jure de nouveau.

C'est bien. Ecoutez-moi donc. Vous savez ce que j'ai eu à souffrir de la part de monseigneur le roi, à propos de cette comté qui est bien mienne.

— Je le sais, messire.

— Mais ce que vous ne savez pas , c'est que monseignieur le roi est innocent de tout cela, et m'eût fait pleine

et entière justice si la reine n'eût été là pour lui conseiller le contraire et le faire agir ainsi à force de fausses insinuations.

Le moine ne répondit rien.

Robert le regarda, mais le frère Henry avait cette figure impassible de l'homme qui reçoit une confession.

— Or, continua Robert, je ne puis supporter un aussi grand dommage sans désirer m'en venger, et j'ai compté sur vous pour cela.

— Sur moi? demanda le moiiae étonné.

— Oui.

— Continuez votre confession , monseigneur. Robert d'Artois , au lieu de continuer , ouvrit l'écriB

qu'il avait déposé sur la table, et en tira une figure de cire , représentant un jeune homme magnifiquement vêtu et le front couvert d'une couronne.

— Connaissez -vous cette figure? demanda -t- il au moine.

— Oui. C'est celle du prince Jean, répondit celui-ci en avançant la main pour prendre cette image et la voir de plus près.

— Prenez garde d'y toucher, fit Robert, car elle est baptisée et toute prête ; mais voilà ce que je vous dis en confession, j'en voudrais une pareille.

— Et contre qui?

— Contre la reine, car le roi ne fera rien de bon tant que cette maudite vivra. Une fois la ^-eine et son fils morts , je fais du roi tout ce que je veux, et je me souviens alors, mon frère, de ceux qui m'ont aidé. Votre ministère, ajouta le comte en voyant le mouvement du moine, votre ministère se borne à bien peu de chose, et ne peut vous compromettre en rien. Une fois la figure faite à l'image de la reine , et je me charge de ce faire, il vous reste à la baptiser en prononçant ses noms, tout comme vous baptiseriez un enfant. Tout est prêt, le par-

rain et la marraine. Le baptême fait , nous remettons la figure dans son écrin , comme y est celle-ci , vous oubliez ce qui s'est passé , et le reste me regarde. Qu'en dites-vous ?

— Je dis, monseigneur, qu'il vous faut chercher pour cela un serviteur moins fidèle de Dieu et du roi , ou un homme plus ambitieux. Ce baptême est une malédiction, et de cœur ni de pensée je ne saurais maudire notre dame la reine. Or, non-seulement je vous refuserai mon ministère, monseigneur, mais encore j'essaierai de vous dissuader de l'œuvre que vous voulez , et j'invoquerai pour cela votre propre intérêt , cette religion des grands. Il ne convient pas à un si haut personnage que vous êtes de tenter parpille œuvre sur votre roi et votre reine, qui sont les personnes du monde que vous devez le plus respecter.

— (Test bien , mon frère , fit Robert en refermant l'écrin; voilà votre dernière parole?

— Oui, monseigneur.

— Alors nous chercherons un moins scrupuleux que vous.

— Et je prierai Dieu , monseigneur, que, pour votre bonheur et le repos de la France, il vous le refuse.

— Mais vous n'oublierez pas , j'espère , le secret que vous avez juré à cette confession.

— Quand j'aurai franchi le seuil de cette porte, monseigneur, ce secret dormira dans mon cœur comme le cadavre dans son tombeau.

— C'est bien , mon frère ; allez et que Dieu vous fasse paix!

Le moine s'achemina vers la porte. Au moment où il la touchait, Robert se retourna vers lui.

— Une dernière fois, lui dit-il, mon frère, c'est le bien sous l'apparence du mal que je vous demande.

— J'ai déjà oublié , monseigneur, fit le moine , et il sortit.

Cette nuit-là, Robert quitta Paris sans avoir pu accomplir la dernière vengeance qui lui restât.

Alors, depuis ce moment jusqu'à son arrivée à la cour d'Edouard III , commença pour Robert une vie qui sembla être le commencement du châtiment que Dieu lui réservait.

Il se réfugia d'abord en Brabant , dont le duc son cousin était assez puissant pour le soutenir; en effet, le duc le reçut à merveille et le réconforta de tous ses ennuis. Mais Philippe VI, qui avait conçu contre Robert une haine qui ne devait finir qu'avec sa vie, et qui s'exerçait déjà sur ses deux fils, Jacques et Robert, qui furent enfermés au château de Nemours , puis au château Gaillard d'Andelys ; le roi, disons-nous, ayant appris l'asile que le duc de Rrabant donnait à son cousin, lui envoya menaces sur menaces, lui annonçant que, s'il souffrait Robert dans ses Etats, il n'aurait pire ennemi que lui et lui nuirait dans toutes les occasions qu'il trouverait. Le duc n'osa donc garder le comte et le fit secrètement acheminer au château d'Argenteau, où il devait rester jusqu'à ce qu'on vît ce que ferait le roi.

Mais le roi, quand il sut cette nouvelle, fit tant que son cousin germain le roi de Bohême, l'évèque de Liège, l'archevêque de Cologne, le duc de Guérie, le marquis de Juliers, le comte de Bar, le comte de Las, le sire de Faulquemont et d'autres seigneurs, s'allièrent contre le duc de Brabant et le défièrent, à la requête et sur l'insistance de Philippe VI, ravageant, pillant et incendiant son pays.

Pour que le duc ne se trompât pas à la cause de cette attaque, Philippe envoya contre lui le comte d'Eu, sod connétable, avec une grande compagnie de gens d'armes. Le comte Guillaume de Hainaut promit de s'occuper de cette affaire, et il envoya sa femme, sœur du roi Philippe,

et le seigneur de Beaumont, son frère , pardevant le roi de France, afin d'obtenir une trêve entre lui et le duc de Brabant. Philippe était fort irrité , cependant il accorda cette trêve , à la condition toutefois qu'à un jour fixé par lui-même, le comte d'Artois serait hors des terres du duc de Brabant. Il fallut bien que le duc y consentît , et une seconde fois Robert se remit en route, cherchant un asile et un protecteur.

Il se rendit alors chez le comte deNamar qui l'accueillit comme avait fait le due. Mais Philippe était opiniâtre dans sa haine, si bien qu'il envoya dire aussitôt à Adolphe de Lamark , évêqne de Liège , qu'il eût à défier et à combattre le comte s'il ne mettait au plus vite Robert hors de sa compagnie.

« Cet évêque , dit Froissard, qui aimait moult le roi de France et qui petit aimait ses voisins , manda au jeune comte de Namur qu'il mît son oncle, messire Robert d'Artois, hors de son pays et de sa terre. »

Alors, traqué comme une bête fauve , convaincu qu'il ne trouverait pas en France un coin où ne pût l'atteindre Philippe, Robert d'Artois, à qui toutes ces persécutions n'avaient fait que souder plus fortement au cœur un désir de vengeance, se déguisa en marchand, passa en Angleterre, et s'en vint demander à Edouard III une protection, que non-seulement il était bien sûr que ce roi ne lui refuserait pas, mais qu'il lui accorderait de grand cœur.

Nous avons vu que Robert ne s'était pas trompé, et qu'en échange de l'hospitalité qu'il en avait reçu, il avait fait faire au roi d'Angleterre ce terrible vœu du héron, qui devait le venger d'abord et faire à la France une de ces blessures qui mettent des siècles à se cicatriser.

Maintenant que nous avons donné , un peu trop développée peut-être , la cause première de cette longue II. 2

guerre, voyons en quel état était la France pour la supporter, et s'il n'eût pas été politique à Philippe VI de faire une injustice pour son beau-frère.

Le roi Edouard ITI avait donc renouvelé ses prétentions à la couronne de France , et nous retrouvons dans les chroniques de Saint-Denis la lettre qu'il écrivit à Philippe VI, et qui ne sera pas sans intérêt pour le lecteur. La voici ;

« De par Edouard, roi de France et d'Angleterre, seigneur d'Irlande.

» Sire Philippe de Valois, par longtemps vous avons poursuivi par des messagers, et en plusieurs autres manières, afin que vous nous fissiez raison et que vous nous rendissiez notre droit héritage du royaume de France, lequel vous avez de longtemps occupé à force. Et parce que nous voyons bien que e'est à grand tort, et que vous entendez persévérer sans nous faire raison de notre droiturière demande, nous sommes entrés en la terre de Flandre, comme souverain seigneur d'icelle terre, et vous signifions que pris avons avec l'aide de Notre-Seigneur Jésus-Christ. »

Edouard finissait par défier Philippe à un combat singulier.

Voici ce que Philippe répondit , réponse pleine de noblesse et de dignité, mais dans laquelle malheureusement le roi de France prouvait qu'il se trompait sur le compte de ses aiUes.

« Philippe , par la grâce de Dieu, à Edouard, roi d'Angleterre.

» Nous avons vu une lettre envoyée à Philipe de Valois, apportée à notre cour, à laquelle lettre étaient quelques requêtes ; mais comme ladite lettre ne venait pas à nous, et comme les requêtes n'étaient pas non plus faites à BOUS , comme il appert par la teneur de ladite lettre, nous ne vous en faisons nulle réponse.

« Toutefois , par ce que nous avons entendu par ladite lettre que vous étiez venu combattre dans notre royaume, au grand dommage de netre peuple et de nous, sans raison et sans regarder que vous êtes notre homme lige, comme l'annoncent vos lettres patentes signées de votre grand scel que nous avons par devers nous, notre entente est telle que quand bon nous semblera de vous chasser de notre royaume, au profit de notre peuple, à l'honneur de nous et de notre majesté royale ; et de ce faire avons ferme espérance en Jésus-Christ dont tous biens nous viennent; car par votre emprise, qui est de volonté non raisonnable , a été empêché le saint voyage d'outre mer, et grande quantité de chrétiens mis à mort, le service de Dieu apetissé, et sainte Eglise ornée de moins de révérence. Et de ce que vous pensez avoir les Flamands en votre aide, nous pensons être certains que les bonnes villes et les communes reporteront en telle manière par devers et envers notre cousin le comte de Flandre, qu'elles garderont leur honneur et leur loyauté. Ce que les Flamands ont fait jusqu'ici a été conseillé par des gens qui ne regardaient pas au profit du commun peuple, mais au profit d'eux seulement.

» Donné sur les champs au prieuré de Saint-Andry, emprès Aire, sous le scel de notre secret, en l'absence de notre grand scel, le trentième jour de juillet, l'an 1340.»

Nous n'avons transcrit cette lettre que parce qu'il y

avait dedans trois choses que nous avions remarquées et sur lesquelles nous voulions revenir, qui sont la confiance que Philippe avait dans sa chevalerie, le regret qu'il avait de n'avoir pas fait sa croisade et sa foi dans l'alliance flamande.

Pour ce qui était de sa chevalerie , Philippe avait raison d'avoir confiance en elle, car c'était une des meilleures du monde, et le désastre de Crécy devait en donner la preuve.

Quant à la croisade qu'il regrettait tant de ne pouvoir accomplir, c'était moins un acte de chrétien qu'un marché de commerçant qu'il avait voulu faire. En effet, il avait imposé à son départ pour la Terre-Sainte vingt-sept conditions : il voulait le royaume d'Arles pour son fils, la couronne d'Italie pour son frère , la libre disposition du trésor de Jean XXII qu'il avait menacé de faire poursuivre comme hérétique par l'Université de Paris. Il voulait, en outre, que le pape lui donnât pour trois ans la disposition de tous les bénéfices de France, et pour dix le droit de lever les décimes de la croisade pour toute la chrétienté.

Comme on le voit , si cette croisade devait être agréable à Dieu, elle n'était pas inutile au roi.

Le pape Benoît XII était un de ceux que persécutait le plus Philippe. Il avouait en pleurant que le roi de France l'avait menacé de le traiter plus mal encore que n'avait été traité Boniface VIII s'il absolvait l'empereur. Lui-même voulait arriver à rempire,car, tout en traitant avec l'empereur, il contraignait le pape à lancer des bulles contre lui.

Voilà donc tous les avantages que faisait perdre â Philippe le défi d'Edouard. Il est vrai que Philippe s'était réservé trois ans avant son départ pour la croisade, et que le cas échéant où dans cet intervalle surviendrait quelque obstacle qui ie forçât à renoncer à so-n expédition, le

droit d'en juger la validité serait remis à deux prélats de son royaume.

Or le cas présent était plein de validité.

Restait la confiance de Philippe dans la fidélité des Flamands.

Nous avons vu de quelle façon Edouard avait miné les bases de cette fidélité dans son entrevue avec d'Artevelle, et comment il avait appelé à lui le commerce que re poussait la France, comme un des moyens les plus sûrs de tuer les pays qu'il attaquerait.

A la fin du treizième siècle, la croisade commerciale avait succédé à la croisade chrétienne, les caravanes aux pèlerinages. Un livre paraît, écrit par le Véniiien Sanuto, dans lequel il recommande aux bons chrétiens la conquête de Jérusalem et aux commerçans les épices de la Terre-Sainte.

Gênes et Venise sont les courtières de ces nouvelles croisades ; on retourne l'autel et l'on en fait un comptoir.

Le commerce n'est pas autre chose que deux grandes routes : par l'une le Nord envoie au Midi ce qu'il produit, par l'autre le Midi envoie ses productions au Nord ; mais ce qu'il faut avant tout, c'est que les routes soient sûres, et à cette époque elles ne l'étaient pas toujours. D'Alexandrie à Venise , le marchand n'avait à craindre que l'inconstance des élémens ; mais de Venise au Nord, il avait à redouter le pillage des hommes. Alors il s'enfonçait dans le Tyrol , suivait le Danube, traversait les forêts et les châteaux du Rhin , et ne s'arrêtait qu'à Cologne. Il pouvait encore pénétrer en France par la Champagne et exposer ses marchandises aux foires de Troyes, de Barsur-Aube, de Lagny et do Provins, lesquelles étaient plus anciennes que le comté même.

Il en avait été ainsi du reste jusqu'à ce que Philippe le Bel, maître de la Champagne par sa femme, portât ses or-

donnances contre les Lombards, brouillât les moanaies et voulût régler l'intérêt qu'on payait aux foires.

Sous Louis le Hutin ce fut pis encore. Il mit des droits sur tout ce qui pouvait s'acheter ou se vendre, et défendit tout commerce avec les Flamands, les Génois, les Italiens et les Provençaux, c'est-à-dire avec le monde entier dont ces quatre peuples étaient les commissionnaires.

Yoilà donc la France qui se ferme au commerce, et qui va par conséquent s'appauvrir de plus en plus. Les seigneurs ne pillent plus, il est vrai , mais ils ^ont remplacés par les agens du roi , plus cupide à lui tout seul que tous les seigneurs réunis.

L'Angleterre , qui semble avoir compris la faute de sa rivale, non-seulement l'évite , mais attire à elle ce que nos rois repoussent. En France, les monnaies varient selon la cupidité du roi ; là-bas , elles sont invariables. Ici l'on pille les marchands qui dès lors nous désertent , làbas les ports leur sont ouverts et des lois sont faites en leur faveur.

Edouard publie une chsffte dans laquelle, au lieu d'interdire tout commmerce, comme Louis le Hutin, avec les quatre grands peuples que nous avons nommés tout à l'heure, il déclare qu'il porte le plus grand intérêt à tous les peuples commerçans, 411emands, Français, Espagnols, Portugais, Lombards , Toscans, Provençaux, Flamands et autres. La protection, la justice, bon poids et bonne mesure, ces quatre sentinelles du commerce , sont posées aux portes de l'Angleterre avec une sévère consigne. Les étrangers ont pour les juger, dans le cas où ils sont forcés d'en référer à la justice, moitié de juges anglais, moitié de juges de leur nation.

Le commerce prend donc en Angleterre une telle proportion que d'Artevelle devient l'ami et le compère du roi Edouard III, et que, comme nous l'avons vu, ils traitent de puissance à puissance.

Et cependant nous voyons Edouard III commencer son: règne par une soumission à Philippe ; il est vrai qu'il ne tardera pas à prendre sa revanche, et que les premières dents qui vont pousser au jeune léopard vont faire de terribles morsures.

Dans le commencement de son règne, Philippe est un grand roi, et l'on croirait volontiers que le roi trouvé est un bonheur pour la France. Il bat les Flamands à Cassel, et remet le comte de Flandre en possession de ses Etats, et ses Etats sous sa dépendance. Il a reçu l'hommage d'Edouard. Ses cousins ont, l'un la couronne de Naples, l'autre le trône de Hongrie. Il protège le roi d'Ecosse. Jean de Bohême, que nous allons retrouver à Crécy, dit que Paris est le séjour le plus chevaleresque du monde.

Mais toutes ces espérances ne furent qu'un rêve. En »336, Philippe avait trouvé moyen de se brouiller avec tout le monde : avec les seigneurs, par le bannissement de Robert d'Artois ; avec les marchands, par ses impôts; avec l'empereur, par la guerre de bulles qu'il lui faisait faire par le pape ; avec le pape, par la servitude à laquelle il l'avait réduit ; avec la chrétienté , enfin , par cette condition que nous avons dite de lever sur elle les décimes de la croisade.

Nous avons vu dans le commencement de cette'histoire ce qui résulta de la mauvaise position qu'avait prise Philippe. Un danger plus grand se préparait encore contre lui, puisque, si on se le rappelle , en échange de leur liberté, Olivier de Clisson et Godefroy de Harcourt avaient promis par écrit, et scellé de leurs sceaux, leur assistance au roi d' Angleterre dans son expédition contre la France; car, on s'en souvient aussi , Edouard III n'avait pas encore vu les clochers de Saint-Denis , et, par conséquent, n'avait pas encore accompli son vœu.

Il avait donc confié les sceaux des deux prisonniers

français à Salisbury, qui, en attendant les ordres de son

roi, s'était retiré au château de Wark.

Nous savons dans quel deuil il y avait trouvé la comtesse.

Le comte eut une longue entrevue avec sa femme. Ce qui se passa pendant cette entrevue , nul ne le sait. Tout ce que nous pouvons dire , c'est que lorsque Salisbury quitta la chambre d'Alix, on eût dit un spectre et non un homme, tant il était pâle.

Il redescendit dans la cour du château, ordonna qu'on ressellât son cheval, et , sans ajouter une parole, sans prendre de repos ni de nourriture , il se remit en selle et sortit du château.

Le coup qui venait de frapper le comte était rude.

Après tant de loyaux services rendus à son roi, cette trahison était une infâme lâcheté ; après l'amour qu'il avait eu pour Alix, cette révélation était un horrible malheur. Croire que sa femme fût complice du roi était chose impossible pour le comte, car, au lieu de prendre le deuil de son honneur, elle eût caché sa honte sous le sourire et les fleurs. Alix n'avait donc succombé , comme la Lucrèce antique, qu'à la ruse et à la force, et elle revenait à son mari vierge de cœur et de pensée. Mais Salisbury, l'homme loyal, le chevalier ardent , n'était pas de ceux qui accordent ces sursis à leur honneur. Le roi l'avait trompé dans ce qu'il aimait le plus ; il fallait qu'il le punît dans ce qu'il avait de plus cher, et la vengeance grondait au cœur du comte u'autant plus terrible qu'elle ne pouvait s'accomplir aussitôt.

Qui eût vu Salisbury en ce moment ne l'eût pas re-

connu. Il descendait lentement la colline , le cœur plein de la réalisation des inquiétudes qu'il avait en la moHtant, et, comme Loth fuyant le feu de Sodome , il n'osait regarder en arrière. Le soleil se couchait derrière l'horizon, la nuit venait, et le chevalier, pâle, dont le visage s éclairait de temps en temps d'un des derniers rayons du crépuscule, semblait un chevalier fantastique des ballades allemandes, quelque Wilhem à la recherche de sa Léaor.

De temps à autre un paysan passait, qui s'arrêtait inquiet devant ce voyageur sombre, qui le saluait tant qu'il l'avait en face de lui , qui se signait quand il était passé.

C'est que les douleurs comme celle qu'éprouvait Salisbury marquent au front celui qui les souffre , et en font pour la foule un sujet d'admiration quand il est résigné, et d'épouvante quand il ne l'est pas.

Or, le comte était loin d'être résigné à ce qui lui arrivait. Nous avons vu quel amour il avait pour la belle Alix, et comment il s'était hâté d'accomplir le vœu qu'il avait fait pour elle. Alix était l'unique repos de ses batailles, l'unique espérance de ses retours. Pendant sa captivité en France , il avait eu foi dans sa délivrance, parce qu'il savait que, du fond de son château, en Angleterre, Alix priait Dieu pour lui , et que Dieu devait l'exaucer comme un ange. Et voilà que ce court passé de bonheur, qui n'était que la source d'un avenir heureux, s'envolait au souffle d'un roi débauché; voilà que, pendant qu'il combattait pour lui , Edouard lui volait lâchement l'honneur de son nom et le repos de sa vie ; quand toutes ces pensées revenaient à l'esprit du comte, il pâlissait encore de honte et de colère , et portait avidement la main à son épée ; puis, l'air du soir lui fouettait le visage, il jetait ses regards autour de lui , retrouvant dans la nature la nuit et la solitude de son cœur, et il se disait : « Plus lard. »

Il arriva ainsi à une espèce de chaumière isolée, et comme il n'était pas sûr d'en rencontrer une pareille de toute la nuit , il résolut de s'y arrêter pour faire reposer son cheval, car lui sentait bien qu'il ne prendrait ni repos ni sommeil avant la fin de son voyage et l'accomplissement du second vœu qu'il venait de faire, que, dans la crainte d'être trahi encore, il avait renfermé dans le fond de son cœur et n'avait même pas confié à la brise du soir.

Salisbury descendit de cheval et frappa à la porte mal jointe de la maisonnette devant laquelle il s'était arrêté.

Une vieille femme , étonnée qu'on frappât chez elle à cette heure , vint ouvrir et recula devant l'apparition de cet homme pâle et vêtu de noir.

Le comte lui demanda l'hospitalité pour lui jusqu'au matin et de la paille pour son cheval.

La vieille revint de ses terreurs et laissa entrer le visiteur inattendu. Le comte , pendant que l'hôtesse mena son cheval à l'écurie, s'approcha d'une lampe fumeuse qui éclairait à peine la salle, et qui laissait plutôt faire cette besogne au feu qui brûlait dans l'âtre, et, tirant de son sein des parchemins revêtus de sceaux, il les examina attentivement-

— Méaélas ! Ménélas 1 murmura-t-il, dix ans Troie s'est vue assiégée parce qu'un berger t'avait volé ta femme ; un roi m'a pris mon Hélène , et , Dieu aidant, il y aura une seconde guerre de Troie.

En ce moment, la vieille femme rentrait , et Salisbury, tout rêveur, se rasseyait auprès du feu.

C'est ainsi qu'il passa la première nuit après son départ du château de Wark.

Le lendemain, dès le point du jour, il se remit en route sans avoir dit d'autres paroles à celle qui l'avait reçu que des paroles de remercîmens quand il était entré, et de reconnaissance quand il était parti, laissant sur la table de

quoi payer pendant un an une hospitalité comme celie qu'il avait reçue pendant douze heures.

Les horizons s'effacèrent derrière lui les uus après les autres sans que le souvenir s'effaçât de son esprit.

Deux ou trois fois, pendant la chaleur du jour, il s'arrêta, descendit de cheval, et, laissant sa monture brouter l'herbe environnante, il s'asseyait au pied d'un arbre et contemplait d'un œil triste la vie heureuse des autres au milieu desquels il passait, sans leur donner de sa tristesse et sans pouvoir prendre de leur joie. Deux ou trois fois aussi, au souvenir des jours heureux qu'il avait vécus et des jours désolés qu'il allait vivre, des larmes silencieuses tombèrent des yeux de cet homme , qui avait vu au milieu des batailles la mort ravager autour de lui, sans plus s'en émouvoir que le rocher qui voit la mer en furie battre ses flancs impassibles ; tant il est vrai que, si fort que soit un homme, il garde dans un des plis de son cœur une jeunesse craintive dont la femme seule a le secret, et qu'elle emplit à son gré d'espérance, de joie ou de terreurs, qui le font plus facile à conduire et à épouvanter que l'enfant qui appelle en vain sa mère.

Il arriva ainsi jusque sur la côte, et il reconnut l'endroit où il avait débarqué lorsqu'Edouard avait obtenu du roi de France sa liberté contre celle du prisonnier écossais. Que de choses s'étaient passées depuis cette époque, qui semblaient ne devoir jamais arriver, et quelle étrange ironie cachait cette amitié royal el

— Oh ! mer ! dit le comte en plongeant ses regards sur l'océan, qui, calme à cette heure, venait jouer jusqu'à ses pieds et reflétait dans ses flots les nuages sans tempêtes dont le vent du sud voilait de temps en temps l'azur du ciel ; oh ! mer ! combien sont préférables tes orages immenses qui font monter tes vagues jusqu'au ciel, comme une armée de Titans, aux passions mystérieuses des hom-

mes qui les abaissent au-dessous des animaux les plus vils, et qui tuent plus souvent que tes vagues.

Salisbury resta ainsi quelques instans plongé dans sa rêverie, puis il passa la main sur son front, et ayant rencontré un paysan, il lui demanda de lui indiquer oii il trouverait le patroH d'un bateau qui pût le mener sur les côtes de France.

Le paysan lui montra du doigt une maison et continua son chemin.

Le lendemain au soir, le comte disait adieu aux rives d'Angleterre, qu'il croyait quitter pour jamais, et le matin il arrivait à Boulogne.

Là, il reprit son voyage à cheval, toujours seul et toujours sombre, s'arrêtant le soir dans quelque auberge, et recommençant sa route avec l'aube.

Quand il arriva à Paris, Paris était en fête, comme cela lui arrivait souvent, surtout depuis que la trêve avait été signée. Salisbury traversa cette foule de bourgeois, de baladins et de chevaUers , et , le soir, lorsque le bruit de la ville eut cessé, il se rendit au Louvre.

Le Louvre était loin d'avoir à cette époque l'aspect qu'il a maintenant. A la grosse tour et à son enceinte construites en 1204 par Philippe-Auguste, rien n'avait été encore ajouté, ou peu de chose du moins. La résidence royale était si simple qu'on eût dit quatre pans de murailles percés à l'aventure de petites croisées les unes sur les autres.

Salisbury traversa la grande cour qui était au centre de ce carré, et se dirigea vers la grosse tour qui en formait le milieu. Il passa le pont de pierre jeté sur le large fossé qui baignait la tour, et arriva à la porte de fer qui fermait l'escalier à vis par lequel on montait dans les appartemens.

Arrivé là, un capitaine se présenta qui lui demanda où ii allait.

— Je veux parler au roi Philippe, répondit le comte.

— Au nom de qui ? demanda le capitaine.

— Dites à monseigneur le roi que le comte de Salisbury, sujet et envoyé du roi Edouard III , demande à être admis en sa présence.

Le capitaine ouvrit la porte de fer, fit monter le comte et le laissa attendre quelques instans , puis il reparut et fit signe à Salisbury en s'inclinant que le roi l'attendait.

Il passa donc devant lui, et, soulevant une tapisserie, le fit entrer dans la chambre où se trouvait Philippe.

Le roi était seul, assis devant une grande table, et paraissait rêver. La chambre n'était que faiblement éclairée.

— C'est vous, comte, fit le roi en fixant des yeux étonnés sur celui qui venait de paraître.

— Oui, monseigneur, moi-même , le comte de Salisbury, qui se souviendra toujours qu'étant prisonnier du roi de France , il a été traité par lui comme un hôte royal, à ce point qu'aujourd'hui il regrette sa captivité.

Et le comte passa sa main sur son front comme pour en ehasser les douloureuses images qui l'assiégeaient.

— Séyez-vous donc près de moi, comte, et me veuillez dire à quoi je dois votre gracieuse présence ici.

— Monseigneur, je vous disais à l'instant que j'avais gardé le souvenir de vos bontés peur moi ,' j'aurais dû ajouter que je venais pour vous en prouver ma reconnaissance de façon à vous faire voir que je disais vrai.

— Vous venez envoyé par le roi d'Angleterre.

— Non, monseigneur. Nul ne sait que je suis en France, fit le comte d'une voix sombre, et j'espère que nul ne saura jamais que j'y suis venu. Permettez-moi , monseigneur, de vous faire quelques questions.

— Faites.

— Vous avez signé une trêve avec le roi Edouard ?

— Oui.

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