‹ La comtesse de Salisbury (volume 4)Chapitre 3 sur 9 · II · texte numérisé non relu

II

— Et sur la foi de cette trêve, vous êtes tranquille ?

— Vous le voyez. Non-seulement nous sommes tranquilles , mais encore le plus souvent nous sommes en fête. Notre bon peuple français est ua grand enfant qu'il faut amuser jusqu'à ce qu'il se batte.

— Mais , monseigneur, vous avez là- bas des prisonniers comme le roi Edouard en avait ici.

-^ Je me le rappelle , messiro : ce sont le sire de Clisson , le sire Godefroy de Harcourt et le sire Hervey de Léon, trois braves capitaines dont l'un m'est déjà rendu, puisque je l'ai échangé contre le duc de Stanfort. Et celui-là est messire Olivier de Clisson.

— Oh ! monseigneur, la France est malheureuse depuis quelque temps , car ceux-là même qui devraient la défendre l'abandonnent.

— Je ne comprends pas, fit le roi en se levant.

— Je disais, monseigneur, que le roi Edouard a rendu la liberté à Olivier de Clisson en échange du duc de Stanfort, et qu'il l'a refusée à Hervey de Léon.

— C'est vrai.

— Savez-vous , monseigneur , d'où vient cette préférence du roi d'Angleterre pour l'un de vos sujets?

— Je l'ignore.

— C'est qu'il y a eu à cet échange une condition que vous ne connaissez pas, monseigneur, que messire Olivier de Clisson a acceptée , et qui met à cette heure le royaume de France en un des plus grands périls qu'il ait jamais courus.

Philippe Vî pâlit.

^- Et c'est vous, comte, dit-il, vous, un des fidèles sujets du roi Edouard, qui venez m' avertir du danger; vous qui avez quitté l'Angleterre pour venir m'annoncer cette nouvelle, en échange , dites-vous , de la douce captivité que je vous ai faite. Depuis quand les sujets loyaux d'ua

roi viennent-ils si gracieusement prévenir les rois ennemis des dangers qu'ils courent?

— Depuis, reprit le comte d'une voix grave , depuis que pendant leur absence les rois déshonorent les sujets loyaux qui combattaient pour eux.

Philippe fixa ses regards sur le comte, car malgré l'accent de la voix de Salisbury, il craignait une trahison.

— Vous dites donc, reprit le roi, qu'il y avait à la délivrance d'Olivier de Clisson une condition secrète.

—- Connue d'Olivier seul et du roi d'Angleterre.

— Et cette condition 1

— Est tout simplement une trahison, monseigneur.

— Une trahison I

— Oui.

— C'est impossible. Olivier de Clisson est un brave capitaine,

— Je le sais , monseigneur, puisque je l'aï eu à combattre devant Rennes. Mais Olivier de Clisson est un traître, puisque j'en ai les preuves, et ces preuves, les voici.

Et en disant cela , Salisbury montrait au roi Philippe les sceaux d'Olivier de Clisson et de Godefroy de Harcourt.

Philippe lut les engageraens des deux prisonniers, et, regardant Salisbury, il lui dit d'une voix tremblante :

— Ainsi, à la fin de la trêve, la France était ouverte à votre roi par ces traités.

— Oui, monseigneur.

— Ah ! Edouard III est un homme habile. Ainsi, continua Philippe , mes meilleurs chevaliers m'abandonnent et me trahissent , Olivier de Clisson, Godefroy de Harcourt , Laval , Jean de Montauban , Alain de Quedillac, Guillaume , Jean et Olivier des Brieux, Denis du Plessis, Jean Mail art, Jean de Senidavi, Denis de Callac, Henry de Malestroit. Ah I je me vengerai cruellement. Savez-vous bien ce que vous avez fait là, comte 1

— Oui, monseigneur.

— Vous avez détruit ma confiance la plus chère.

— Edouard a brisé mes espérances les plus saintes.

— Vous ferez couler le plus noble sang de France.

— Que m'importe, monseigneur, pourvu que je sois vengé !

— Et d'où vient qu'à votre tour vous abandonnez votre roi.

— Je vous l'ai déjà dit , monseigneur, cela vient de ce que mon roi m'a lâchement volé mon bien le plus cher, l'honneur de mon nom , le sang de mon cœur, l'espoir unique de ma vie. Oh ! monseigneur, punissez et répandez le sang , faites dresser des échafauds , inventez des tortures ; mais si haut que monte votre vengeance, elle ne sera jamais au niveau de ma douleur et de ma haine.

— Et qu'allez-vous faire ?

— Le sais-je, monseigneur ; que voulez-vous que fasse un homme dont le cœur est brisé?

— Restez quelque temps en France, comte, et vous verrez comment le roi punit la trahison.

— Maintenant , monseigneur, dit Salisbury. il ne me reste plus qu'à vous demander la permission de me retirer, en vous priant de me rendre ces parchemins.

— Vous les rendre, et pourquoi?

— Parce que, monseigneur, cette dénonciation, excusable aujourd'hui en raison de ce que j'ai souffert, ne le serait peut-être pas pour l'avenir.

— Je vous jure , comte, dit le roi, que nul ne saura que j'ai ces papiers , que nul ne saura que vous me les avez remis , et que je frapperai en prenant sur moi seul la responsabilité de la punition. Mais laissez-moi ces preuves, car, vous parti, le crime de ces hommes est si affreux que j'en douterais et que je n'oserais peut-être plus punir, si je ne l'avais toujours devant les yeux.

U COMTESSE DE SALISBUM. 41

— C'est bien, monseigneur, fit le comte, je garde votre parole.

— Adieu , messire , et n'oubliez jamais l'hospitalité de la maison de France.

Salisbury se retira.

La nuit était noire. Il quitta le Louvre qui découpait sur le ciel la silhouette sombre de sa tour, où veillaient çà «t là quelques lumières.

— Maintenant, dit-il en franchissant l'enceinte du palais, je suis sûr, roi Edouard d'Angleterre, que tu n'accompliras pas ton vœu.

Et il disparut dans les ombres de la nuit.

Le lendemain même le roi fit publier que des fêtes auraient lieu dans le commencement du mois de janvier i343.

En effet, pour le quinzième jour de ce mois, un tournoi fut annoncé dans lequel devaient jouter tous les nobles chevaliers du royaume, et auquel le roi Philippe VI luimême devait prendre part.

En conséquence , des hérauts furent envoyés dans les provinces voisines , lesquels étaient chargés de requérir les eombattans.

De grands préparatifs se firent sans que nul pût deviner quel sanglant dénoûment ils devaient avoir.

Deux ou trois jours avant le tournoi , le roi^t appeler le prévôt de Paris.

— Tous ceux dont je vous ai remis la liste sont-ils à Paris ? demanda-t-il.

— Oui, monseigneur.

— - Messire Olivier de Clisson f

— Est arrivé ce matin.

— Et messire Godefroy de Harcourt?

— Est le seul qui ne soit pas venu à Paris.

— Se douterait-il de quelque chose ? murmura !e roi en se promenant à grands pas dans la chambre. Mais en tous cas, sa femme est ici ?

— Oui, monseigneur.

— Oh I mon frère d'Artois, il paraît que vous n'êtes pas le seul traître de notre royaume , et voilà que vos alliés se montrent. Mais, Dieu aidant, je vous anéantirai tous, dussé-je pour cela raser vos châteaux .jusqu'au sol , et faire pendre jusqu'à vos derniers rejetons.

— Monseigneur n'a pas d'autres ordres à me doaner ? demanda le prévôt.

— Non, allez.

Trois jours après Paris ôialt en rumeur.

Le soleil s'était levé plus radieux qu'on n'eût osé Tespérer, comme si le ciel eût voulu protéger la fête qui devait avoir lieu.

Dès le matin , comme à la fête que le roi Philippe !e Bel avait donnée à Edouard II et à Isabeau , lors de leur voyage en France , les rues de Paris furent encourtinées, c'est-à-dire que les maisons étaient tendues de rideaux. Des processions eurent lieu, qui se composaient des bourgeois et de tous les corps de métiers , les uns à pied , les autres à cheval , accompagnés d'instrumens qui faisaient grand tapage.

Puis venaient; des ménestrels et des baladins de toutes sortes , vêtus de costumes bariolés , et s'accompàgnant d'une musique de trompes et de tambourins.

Le roi et sa suite regardaient toute cette chevauchée se dirigeant à grands cris vers l'île de Notre-Dame.

Puis venaient encore les chevaliers du tournoi . tous

LA COMTESSE DE SALISBURY. iH

montés sur des cihevaux magnifiquement caparaçonnés, et vêtus de leurs plus riches armures , chacun accompagné de son écuyer, qui déployait au vent la bannière de son maître sur laquelle se lisait quelque noble légende.

Puis enfin le peuple, avec les mêmes cris qu'il retrouve toujours chaque fois qu'on lui donne une fête nouvelle.

Le soir il y eut festins et spectacles, et le lendemain à midi devait commencer, à l'abbaye Saint- Germain-d es- Prés, le tournoi pour lequel tant de ehevaliers s'étaient inscrits.

Ce tournoi avait été retardé d'un jour par ordre du roi, quï voulait sans doute attendre vingt-quatre heures de plus dans l'espérance que Godefroy de Harcourt arriverait , mais , malgré ce sursis, Godefroy n'arriva pas.

A midi donc on entrait en lice.

Nous retrouvons à ce tournoi Eustache de ïlibeaumont, avec qui nous avons déjà fait connaissance, et que nous re verrons encore reparaître dans le courant de cette histoire.

Ce j'Our-là il fit ïtterveilîe, et après plusieurs passes qui lui firent grand honneur , le roi l'appela et le fit asseoir à côté du vieux roi de Bohême , Jean de Luxembourg, qui, quoiqu'aveugle, avait voulu assister à cette scène, et dont le cœur tressaillait de joie chaque fois qu'un beau coup était donné et qu'au milieu des applaudissemens on lui en faisait le récit.

Quant à Philippe , il était pâle. Une grande inquiétude l'agitait, et il paraissait attendre impatiemment une chose qui n'arrivait pas assez vite.

Enfin, un chevalier armé de toutes pièces parut dans la lice, et le roi le reconnut sans doute , car sa figure s'illumina à la fois d'un rayon de haine et de joie.

Ce chevalier, qui n'était autre qu'Olivier de Clisson, alla frapper de sa lance l'écu d'un chevalier, et revint prendre sa position à l'autre bout du camp; mais, au mo-

ment où il allait mettre sa lance en arrêt, quatre hommes s'avancèrent accompagnés du prévôt de Paris , qui lui dit :

— Messire Olivier de Clisson, au nom du roi, je vous arrête comme traître et allié da roi d'Angleterre, et nous déclarons pareillement traîtres le sire de Laval , Jean de Montauban , Alain de Quedillac , Guillaume de Brieux, Jean et Olivier ses frères , Denis du Plessis, Jean Mallart, Jean de Senidavi, Denis deCallac, ici présens, et Godefroy de Harcourt , qui n'est pas en notre royaume , les sommant de nous remettre leurs épées.

Tous les yeux se fixèrent sur la loge du roi , mais Philippe était déjà parti.

Une grande consternation se répandit dans toute cette foule. Les chevaliers que nous venons de nommer remirent leurs épées, et une compagnie de la prévôté les conduisit au Châtelet, qui se referma sur eux.

Le peuple se retira en silence, tout étourdi encore de la scène qui venait de se passer sous ses yeux.

Pendant ce temps, Henri de Malestroit, ancien maître des requêtes de l'hôtel de Philippe de Valois , accusé de trahison, avait été arrêté et emprisonné comme les autres.

A compter de ce jour, Philippe parut plus tranquille et plus joyeux.

Il n'y eut ni procès, ni jugement, ni preuves. Ces accusés furent condamnés à mort. Ils savaient qu'ils le méritaient, c'était tout ce qu'il fallait.

Quant au peuple, on n'avait pas de raisons à lui donner. Il était libre d'assister à l'exécution dont on lui donnait le spectacle en éciiange de la fête du tournoi qu'il n'avait pas vue.

A la nouvelle de cette arrestation, l'évêque oe Paris réclama Henry de Malestroit , comme clerc et comme relevant uniquement de la justice papale. Henry de Maies-

troit fut donc élargi , mais sa punition , pour être plus lente, ne devait pas être moins terrible.

Les exécutions furent fixées au 29 novembre 1343.

Jusque-là on n'avait pu obtenir aucun aveu de la part de ceux qui avaient été arrêtés.

Le 28 au soir, Philippe VI lui-même descendit dans le cachot d'Olivier de Clisson, qui crut presque à une grâce en voyant le roi le visiter.

Olivier voulut nier d'abord , mais Philippe lui montra la lettre revêtue de son sceau, par laquelle il s'engageait au roi d'Angleterre, lui et ses compagnons.

Olivier baissa la tête et ne répondit rien. Le roi retourna au Louvre, et le lendemain , à onze heures du matin, les prisonniers furent transférés du Châtelet aux Halles , au milieu d'une populace immense , accourue sur leurs pas.

L'échafaud était dressé aux Halles de Paris.

Le roi avait voulu assister à ce spectacle, et, derrière une fenêtre, la seule qui fût fermée sur toute la place, se tenait l'ombre royale, qui gardait les yeux ardemment fixés sur l'échafaud.

Au moment de mourir, Olivier de Clisson avoua publiquement son crime , disant qu'avant de paraître devant Dieu il voulait gagner sa clémence par cet aveu.

Quatorze têtes tombèrent encore ce jour-là, comme si Philippe eût voulu entourer le trône d'un fossé de sang pour le rendre inattaquable.

Quand la justice du roi fut accomplie, chacun, épouvanté de la scène dont il venait d'être témoin, regagna lentement sa demeure. Un homme était mêlé à ceux qu'avait attirés ce spectacle, et lorsqu'il fut fini , il s'éloigna comme tout le mende. Seulement, au lieu de rentrer dans le sein de la ville , il franchit l'enceinte de Paris, et, à une centaine de pas des murs , il trouva un écuyer qui l'attendait avec deux chevaux. II en prit un,

l'écuyer prit l'autre , et tous deux s'éloignèrent rapidement.

Cet homme était le vicomte de Salisbury, qui n'avait plus rien à voir à Paris.

Cependant cette première exécution n'avait pas encore assouvi Philippe, à qui, on se le rappelle , l'évêque avait arraché «ne victime.

Dès qu'il avait été forcé de rendre Henry de Malestroit, le roi avait écrit au pape , 1 ui racontant le crime dont le clerc s'était rendu coupable, et lui demandant la permission, sinon de le punir par la peine de mort, du moins de le flétrir par un châtiment quelconque.

Nous avons vu que le pape était un des sujets les plus soumis du roi de France, il envoya donc à Philippe l'autorisation que celui-ci lui demandait, et le roi s'empressa de faire arrêter Henry de Malestroit.

ïl tint sa parole et ne le condamna pas à mort.

Tl fut seulement dégradé, et comme cette punition ne paraissait pas suffisante, Philippe le fit élever sur une échelle, où il fut lapidé par la populace.

— VoxpopiiU, voœ Dei, dit le soir Philippe VI quand on vint lui annoncer la mort de Henry de Malestroit.

La nouvelle de la mort de Clisson et des autres chevaliers ne tarda pas à arriver en Angleterre , et le roî Edouard en fut si courroucé , qu'il s'écria aussitôt qu'il vengerait cruellement la mort de ceux qui s'étaient alliés à lui , et puisque tel avait été le bon plaisir du roi de France , son bon plaisir, à lui , était de rompre la trêve signée.

Puis il fit appeler le comte Derby, auquel il fit part de ce qui venait d'arriver, et de la résolution qu'il venait de prendre de faire subir à Hervey de Léon le sort que Philippe avait fait subir aux chevaliers bretons et normands.

— Sire, lui dit le comte, vous allez à jamais ternir vo-

tre gloire par eelte mort. Laissez votre voisin de France être déloyal, mais ne le soyez pas, et, au lieu de mettre à mort Hervey de Léon parce qu'il est resté fidèle à son roi, rendez-lui au contraire la liberté , moyennant une faible rançon, afin qu'il puisse proclamer partout la justice et la générosité du roi d'Angleterre.

— Vous avez raison, mon cousin, dit le roi en tendant sa main au comte, et il faudrait toujours que les rois, dans leurs momens de colère, eussent un homme comme vous auprès d'eux.

— Rompre la trêve , c'est justice , répondit Derby en s'inclinant; faites la guerre, c'est votre droit, et s'il vous faut de braves et loyaux chevaliers, sire , vous savez sur qui vous pouvez compter.

— Oui, je sais ce que vous voulez dire, comte. Aussi jetterai-je en France une armée telle que Philippe se repentira éternellement delà mort de ces braves chevaliers, dont Dieu veuille avoir l'âme ! Une dernière fois, merci de votre conseil, mon cousin.

Alors le roi ordonna qu'on lui amenât Hervey de Léon, et, quand celui-ci fut arrivé, il lui dit :

— Ah ! messire Hervey, mon adversaire Philippe de Valois a fait mourir lâchement de braves chevaliers , ce dont la nouvelle m'a causé grand'peine. Aussi voulais-je faire de vous comme il a fait d'eux , car vous êtes un de ceux qui m'ont le plus nui en Bretagne ; mais j'aime mieux que mon honneur domine ma colère , et je vous laisserai partir pour rançon légère. Remerciez de cette grâce le comte Derby, aux conseils duquel vous la devez.

Les deux chevaliers s'inclinèrent l'un devaut l'autre, et messire Hervey reprit :

— Cher sire , si vous avez quelque chose à me commander , dites-le , et tout ce que je pourrai faire loyalement pour vous, je le ferai.

— Eh bien '.reprit le roi, je sais, messire, que vous êtes

un des plus riches chevaliers de Bretagne , et je pourrais par conséquent vous demander trente ou quarante mille écus que vous me donneriez ; mais, je vous le répète, une rançon légère me suffira , à la coadition au'à votre arrivée en France vous irez trouver mon adversaire Philippe, et lui direz, de par moi, qu'en faisant mourir tant de braves chevaliers , il a rompu la trêve conclue , qu'en conséquence je le défie et lui déclare de nouveau la guerre. Moyennant ce message accompU , votre rançon, messire, ne sera que de dix mille écus, que vous enverrez à Bruges trois mois après qnf) vous aurez repassé la mer.

— Monseigneur, dil, alors messire Hervey do Léon, pénétré de reconnaissance à cette grâce du roi, je ferai ainsi que vous le désirez, et puisse Dieu vous rendre un jour la courtoisie que vous me faites aujourd'hui!

Hervey de Léon ne demeura pas longtemps après en Angleterre; il arriva promptement à Hennebon, où il s'embarqua pour Harfleur. Mais le mauvais temps le prit, et il fut si malade qu'il faillit en mourir.

Cependant il arriva à Paris, où il put accomplir le message que lui avait confié Edouard III.

Pendant ce temps, les hostilités avaient continué en Bretagse. Robert d'Artois, que nous avons laissé à Heanebon, avait pris la cité de Rennes, d'où s'étaient enfuis Hervey de Léon et Olivier de Clisson, et où ils furent pris à un second assaut.

Nous avons vu ce qui était résulté de cette capture, mais les aflaires de France n'avaient pas empêché les af-

faires de la comtesse de Montfort et de Charles de Blois de se continuer.

Edouard III avait donc assiégé la ville de Dinan, pendant que Salisbury retournait au château de Wark et apprenait son déshonneur de la bouche même d'Alix.

Edouard avait vu tout de suite que la ville était prenable, car elle n'était fermée que de palissades.

En conséquence, il fit monter ses archers dans des nacelles et les fit approcher de la ville, à une portée de flèche, d'où ils assaillirent ceux qui défendaient les palissades, si adroitement qu'à peine s'ils osaient se montrer.

En même temps d'autres nacelles se détachaient de celles des archers. Celles-là portaient des hommes armés de grandes cognées tranchantes et protégés par les flèches des archers, qui passaient sur leurs têtes et les couvraient comme un toit de fer ; ils se mirent à entamer ces palissades, et cela si rapidement, qu'en un espace très court ils en abattirent un grand pan et entrèrent dans la ville. ^

« Quiconque voulut y entrer y entra, dit Froissard, et quand ceux de la ville virent déborder chez eux les Anglais comme une marée de mort, ils s'enfuirent en désordre vers le marché, laissant aux mains des assiégeans messire Pierre Portebœuf qui était leur capitaine. »

Cependant cette première victoire devait être suivie d'un échec. Après la prise de Dinan, Edouard, satisfait de la capture qu'il y avait faite, car la ville était fort riche, s'en alla sans même y laisser de garnison , et il s'achemina du côté de Rennes , ville devant laquelle il s'étabht.

Or, il y avait en mer pendant ce temps-là, entre la Bretagne et l'Angleterre, des vaisseaux que commandait messire Louis d'Espagne , messire Charles Aimant , messire Othon Dorée , vaisseaux chargés de Génois et d'Espagnols, lesquels causaient de grands dommages aux Anglais cha-

qfae fois que ceoiï-ci venaient obercher des provisions devant Rennes.

Ils profitèrent donc d'un moment où 1© vaisseau du roi, qui était à Tancre près de Hennés, était a^sez mal gardé Dour l'attaquer. Tls tuèrent une grande partie de l'équipage, et eussent sans doute tué le reste, sieeux qui étaient devant la ville n'étaient venus an secours du vaisseau a»glais , ce qui n'empêcha pas messire Louis d'Espagne et ses compagnons d'emmener quatre sefs anglaises chargées de provisions. T*onr être sûrs qu'on ne les leur reprendrait pas, ils en détruisireTït trois et n'en gardèrert qu'une chargée de leur fentin.

Ce fut à partir de ce moment qu'Edouard fit rester une partie de sa flotte au port du Havre, et fautre au port de Hennebon.

Cependant le siège se continuait devant Vannes, devant Nantes et devant Rennes sans que l'on entendît parler de Charles de Rlois.

C'est alors qjue le duc de Normandie &i une chevauchée en Bretagne pour le secourir. Il quitta la ville (f Angers avec trente-quatre mille hommes commandés par le sire de Montmorency et ie sire de Saint-Venaoït. Puis venaient le duc de Normandie, le'Comte d'Alençon, son oncle, et le comtedeBlois, son cousin. Il y avait «^ncore les plus nobles noms de France , le duc de Bourbon, le comte de Ponthieu, le comte de Boulogne , le comte de Vendôme, le comte de Dampmartin, le sire de Craon, le sire de Coucy, le sire de Sully, le sire de Piennes, le sire de Roge et autres barons et chevaliers de Normandie, d'Auvergne, de Berry, d'Anjou , du Maine , du Poitou et de la Saintonge, en si grand nombre qu'on ne les pourrait tous nommer.

■Ces nouvelles arrivèrent aux seigneurs anglais qui assiégeaient Nantes. Ils en informèrent aussitôt Edouard,

lui faisant demander ce qu'ils devaient faire et s'il fallait qu'ils se retirassent ou qu'ils l'attendissent.

Quand le roi d'Angleterre apprit ce secours qui arrivait à Charles de Blois, il devint tout rêveur, se demandant s'il ne ferait pas mieux de quitter le siège de Vannes et de Rennes et de se porter avec tontes ses forées à celai de Nantes.

Alors il demanda conseil à ses chevaliers, et il fut résolu que comme il était assez près de Nantes pour y aller dès que besoin serait, il continuerait à rester devant Vannes. En conséquence, ceux qui étaient devaet Nantes furent rappelés et reportés sur Vannes.

Le duc de Normandie s'installa donc à Nantes avec tonte sa troupe, ou du moins avec une partie de sa troupe, car elle était si nombreuse qu'elle n'eût pn tenir tout entière dans la ville.

Pendant que le duc de Normandie était à Nantes, les Anglais en profitèrent pour assiéger Tiennes.

Ce fut un des plus beaux assauts qui se soient donnés dans toute cette campagne, car il dura tout un jour, et il y avait à Hennés de bons chevaliers et écnyers de Bretagne, tels que le baron d'Ancenis, le baron du Tout, messire Jean de Malestroit, Yvain Charruel et Bertrand Duguesclin.

Voyant cela, le duc de Normandie partit de Nantes avec toute son armée, et s'en vint devant Vannes afin d'y rencontrer plus tôt ses ennemis.

Les Français se logèrent dans la campagne, faisant creuser un fossé autour de leur camp pour protéger les tentes qu'ils avaient établies. Alors commencèrent des escarmouches entre ceux d'Edouard et cenx dn duc de Normandie, car les Anglais venaient attaquer les Français, et tourner autour do leur camp comme un essaim d'abeilles autour de la ruche.

Voyant cela , le roi d'Angleterre fit dire à ceux qui te-

naient le siège de Rennes de le venir rejeindre afin qu'il fût plus fort. Il attendait surtout le comte de Salisbury, auquel il avait envoyé , au château de "Wark, l'ordre de le venir retrouver.

Les deux armées anglaise et française étaient fort belles, car deux rois les commandaient. En effet, Philippe lui-même était venu en Bretagne, et voici comment Edouard l'apprit.

Un matin , un héraut envoyé de l'armée française se présenta à la tente du roi.

— Sire, dit-il à Edouard , je viens de la part de mon maître, le roi de France, vous dire qu'il vient d'arriver au camp du duc de Normandie, et que, lassé de ces hostilités sans fm, il vous défie à un combat singulier, alîn que Dieu mette un terme à ces guerres inutiles.

— Répondez à votre maître, dit Edouard , que je lui sais gré de l'honneur qu'il me fait, mais que ce que le chevalier eût accepté, le roi le refuse. Trop de grandes destinées reposent dans mes mains pour que je les abandonne aux chances d'un combat singulier.

Et en disant cela, le roi d'Angleterre remit au héraut une bague d'un grand prix, pour qu'il la gardât en souvenir de sa mission.

Les escarmouches continuèrent, mais un peu plus sanglantes qu'auparavant. Robert d'Artois , qui s'était réuni au roi d'Angleterre, n'était pas de ceux qui combattaient le moins. Chaque jour, avec quelques autres vaillans chevaliers comme lui , il trouvait moyen de faire quelque belle entreprise qu'il racontait après au roi , et qui lui valait grande estime de la part d'Edouard.

T- Je ne puis rester en repos, disait-il au roi , quand je vois des gens de cet ingrat pays de France , et mon cœur n'est satisfait que lorsque j'en ai tué quelques-uns.

Mais il arriva qu'un jour Robert d'Artois, qui n'était accompagné que de quelques chevaliers, tomba dans une

embuscade, et que lui et sa petite troupe se trouvèrem aussitôt entourés d'ennemis.

Ils se défendirent vaillamment, mais les Français étaient «n nombre, le cheval de Robert fut tué, et le comte blessé mortellement. Les Anglais, qui voyaient de loin ce qui se passait, vinrent à leur secours, mais trop tard, et rapportèrent au camp d'Edouard Robert , vivant encore , mais perdant son sang par trois ou quatre larges blessures, tant à la tête qu'à la poitrine et au bras.

Quand Edouard eut appris cette nouvelle , il se rendit aussitôt auprès du comte , qu'il trouva gisant sur son lit sous sa tente, et qui lui dit en lui tendant la main :

— Noble sire, je vais mourir bientôt, et sans avoir pu accomplir le vœu que j'ai fait de me venger moi-même, mais je remets ma vengeance entre vos mains, et vous prie en mourant de ne faire grâce ni merci au roi de France qui m'a si injustement dépouillé.

— Mais peut-être ne mourrez-vous pas de cette fois, fit Edouard, et pourrez-vous accomplir votre vœu.

— Hélas ! liélas ! fit le comte , Dieu sait que je ne regrette la vie que parce qu'en la quittant j'abandonne le service du gracieux roi qui m'a reçu et protégé , mais je sais que je n'aurai plus longue vie maintenant, et que je n'ai autre chose à faire qu'à recommander mon âme à celui qui à son tour va me recevoir en son royaume éternel.

Et le roi Edouard ne pouvait retenir ses larmes et ses plaintes devant la mort de ce vaillant chevalier qu'il aimait fort.

Le comte sentant qu'il s'affaiblissait de plus en plus, prit une dernière fois la main du roi, et la portant à ses lèvres, il lui dit :

— Sire, souvenez-vous de la promesse que vous avez faite à celui qui va mourir.

— Je jure , fit le roi, de venger par tous les moyens le

dommage que le roi Philippe vous a fait , comte, et votre mort, qui me navre à ce point que je donnerais tout ce qu'il pourrait souhaiter à qui vous rendrait la vie, tant je vous ai eïi estime et amitié.

— Merci, sire , murmura le comte d'une voix affaiblie, et je mourrai complètement satisfait si mon corps repose en votre pays qui me fut si hospitalier.

— Il sera fait ainsi que vous le voulez.

Le comte, comme s'il n'eût attendu que cette dernière promesse pour mourir, entra en agonie et trépassa peu de temps après.

Edouard renouvela sur le cadavre le serment qu'il avait fait au mourant , et nous verrons plus tard comment il l'accomplit.

Le corps du comte fut transporté à Londres, et fut enterré à Saint-Paul , où le roi lui fit faire des obsèques comme il en eût fait à son fils.

Les deux armées étaient toujoiars leai présence et attendant un moment favorable pour s'attaquer, lorsque l'évêque de Preneste, Pierre des Prés, et Etienne Aubert, évêque de Clermont, arrivèrent devant Rennes , envoyés par Clément VI , qui occupait alors le trône pontifical. Ces deux évêques allaient de l'une à l'autre armée pour les accorder, mais elles ne voulaient entendre à rien. Edouard, que la mort de Robert d'Artois venait d'iiTiter encore davantage, ne voulait pas accorder de trêve , quelles que fussent les conditions. Il disait qu'il ne s'en irait que vainqueur ou vaincu.

Les choses en étaient là quand revint le messager qu'Edouard avait envoyé chercher le «omte de Salisbury.

Dès son arrivée, il vint treuver le roi.

— J'ai rempli votre message , monseigneur, lui dit-il.

— Et le comte ? demanda le roi.

— Le comte n'est pas au château «de Wark.

— Et OÙ est-il ?

— Nul ne le sait, sire. Il est venu un jour, et dans la même journéa il est reparti seul et sans dire ni où il allait, ni s'il reviendrait.

Aeette nouvelle, Edouard devina un malheur.

— Et la comtesse, fit-il, l'avez-vous vue"?

— Non, monseigneur. Tout ce qtre j'ai pu apprendre, c'est que la comtesse avait sans doute perdu un parent qui lui était bien cher, car elle ne sortait pas de son oratoire et menait un grand deuil.

— C'est bien, fit le roi.

Et il s'éloigiïa pensif.

vm

A partir de ce moment, Edouard fut plus accessible aux propositions de trêve (jue lui firent les deux ëvêques, car il avait hâte de revenir en Angleterre et d'approfondir les causes du départ mystérieux de Salisbury et du grand deuil de la coTBtesse.

En conséquence , il fut convenu que les deux armée se retireraient, et que des ambassadeurs seraient envoyés par les deux rois , le 19 janvier de Vannée suivante, à Malestroit, où le traité serait conclu.

La France chargea de cette mission Eudes, duc de Bourgogne, et Pierre, duc de Bourbon.

L'Angleterre confia ses pouvoirs à Henri comte de Lancastre et à Guillaume de Bohun.

Quant à Edouard , il revint à Londres, et ce fut alors, qu'il apprit l'exécution des seigneurs bretons et normands. Cette exécution comcidait si parfaitement avec le départ

de Salisbury, qu'il ne douta plus qu'il n'eût été trahi par le comte.

La position était grave pour Edouard.

Robert d'Artois venait de mourir, Salisbury l'abandonnait, la Bretagne et la Normandie, sur lesquelles il avait tant compté, lui étaient fermées par la mort de leurs chevaliers et la connaissance que Philippe avait prise du traité de Clisson avec l'Angleterre.

Alix, qu'il aimait toujours et qu'il aimait même plus encore qu'autrefois, le maudissait sans doute du fond de son deuil. Il fallait donc qu'Edouard rejetât sur quelqu'un la colère que ces circonstances amassaient dans son cœur.

Ce fut comme toujours la France qui en hérita.

Nous avons vu qu'Edouard avait déjà envoyé faire une déclaration de guerre à Philippe par Hervey de Léon.

Ce n'était pas tout.

Comme on se le rappelle , d'Artevelle était venu lui offrir les Flandres pour son fils. Edouard s'en souvint, et, avant de se rendre à Gand , il donna au comte Derby le commandement de l'armée qui devait aller attaquer la Guienne.

Nous allons d'abord suivre le comte, et nous irons ensuite accompagner le roi et voir quels événemens il trouva à son arrivée chez son compère d'Artevede.

Lorsque tous les préparatifs furent faits , les gens venus, les vaisseaux frétés et appareillés, le comte prit congé du roi et s'en vint à Hantonne où était toute sa flotte ; là, il s'embarqua et cingla vers Bayonne, où ils prirent terre et déchargèrent toutes leurs provisions. Puis ils s'acheminèrent vers Bordeaux, où ils furent reçus avec grande joie, tant ceux de Bordeaux les aimaient.

Le comte fut logé à l'abbaye de Saint-Andrieu, et tous ses gens demeurèrent dans la ville.

l.a nouvelle de l'arrivée du comte Derby parvint vite

au comte de Lille, qui tenait Bergerac pour je roi de France. Il fit donc aussitôt avertir ceux qui voulaient se rallier à lui de l'y venir rejoindre, et tous les seigneurs qai se tenaient en l'obéissance de Philippe accoururent.

C'étaienf le comte de Comminges, le comte de Pierregord, le vicomte de Carmaing, le vicomte de Villemur, le comte de Valentinois, le comte de Mirande, le seigneur de Duras, le seigneur de Taride, le seigneur de la Barde, le seigneur de Pincornet , le vicomte de Castelbon , le seigneur de Châteauneuf, le seigneur de Lescun et l'abbé de Saint-Siloier.

Quand ils furent tous réunis, le comte de Lille, en leur faisant part du danger, leur demanda ce qu'il y avait à faire pour le parer. Ils répondirent qu'ils étaient assez forts pour tenir le passage de la Dordogne à Bergerac contre les Anglais.

Au bout de quinze jours que le comte Derby séjournait en la cité de Bordeaux , il apprit que les chevaliers gascons se tenaient à Bergerac, et il fit tous ses préparatifs pour partir le matin.

Conséquemment il fit maréchaijx de son armée messire Franque de Halle et messire Gautier de Mauny, que nous avons perdu de vue depuis le moment où le chevalier aventureux qu'il avait mortellement blessé lui avait raconté comment son père avait été tué par Jean de Levis, et comme quoi le tombeau de Le Borgne de Mauny se trouvait dans la ville de La Réole.

' Messire Gautier, tout au service du roi d'Angleterre, n'avait pas encore eu le temps d'accomplir la fin de sou vœu, qui consistait à aller rechercher les restes paternels pour les faire transporter en Hainaut, puisque la moitié de ce vœu était déjà accomplie par la mort du chevalier Aventureux, fils du meurtrier de son père.

Quand l'armée fut ordonnée ainsi, elle se mit en marche, et après avoir cheminé trois lieues, elle s'arrêta au

châtel de Montlucq , distant d'une petite lieue de Bergerac.

Les Anglais restèrent là tout le jour et toute la nuit en attendant les coureurs qu'ils avaient envoyés jusqu'aux barrières de Bergerac, et qui devaient venir leur dire dans quelles dispositions était l'armée du comte de Lille.

Dès le matin ils se mirent à table, car ils voulaient avoir dîné de bonne lieure dans le cas où il leur faudrait livrer la bataille ce jour-là même.

Ils étaient encore à. table lorsque les eouireurs reparurent et annoncèrent qu'ils avaient trouvé à l'armée du comte de Lille une assez mince apparence.

Alors Gautier de Mauny regarda le comte Derby en disaxtt:

— I\tonseigneuj, il me vient une envie ?

— Laquelle?

— j\Iais il faudrait pour cela que nous fussions tous gens résolus et experts.

— Parlez alors.

— Ce serait de boire à notre souper de& vins d& ces seigneurs de France qui se tiennent en garaison à Bergerac.

—C'est une excellente envie, messire, que je comprends parfaitement et que j'exécuterai volontiers.

Les compagnons, qui entendirent Gautier de Mauny et le comte parler ainsi , délibérèrent ensemble et se dirrent :

— Allons nous armer^ car il paraît que nous chevaucherons prochainement devant Bergerac.

En un instant ils furent armés et les chevaux sellés. Quand le comte Derby vit les gens en si bonnes dispositions, il fut tout joyeux, et s'écria :

— Or, mai'chons, au nom de Dieu et de Saint-Georges! «u devant de nos ennemis.

^e grands cris répondirent à cette exhortation, et tous,

malgré la ehaleui du jour, armes en maios et bannières déployées, coururent sur Bergerac.

La tactique de l'armée anglaise fut simple comme elle Tétait toujours. Quand elle fut à une portée de flèche de 5'ennemi, le comte fit avancer ses archers,qui commencèrent à tirer avec tant d'adresse et d'ensemble que la confusion se mit dans les rangs des Français, Au bout de peu de temps on combattait corps à corps, et de part et d'autre on attaquait et l'on se défendait vaillamment. Cependant les Français furent repoussés jusque dans les faubourgs, et le sire de Mauny,. qui, fît ce jour-4à de belles appertises d'armes, s'avançait si avant dans les ennemis qu'on le rappelait en vain». Le vicomte de Bosquentin, le sire de Châteauneuf, le vicomte de Châteaubon, le sire de l'Eseure, restèrent prisonniers aux mains des Anglais, qui ne se retirèrent que lorsque, lassés de combattre et de tuer, ils virent ceux qui avaient survécu se réfugier dans le fort, en fermer la porte, et, gagnant les guérites d'en haut, assaillir les assiégeans de pierres et de traits.

Ce qui n'empêcha pas Sautier de Maany de satisfaire l'envie qu'il avait eue de boire du vin de France, car les Anglais en trouvèrent, ainsi que des viandes, de quoi vivre largement pendant deux meis si besoin était.

Le cemte Derby, qui n'était pas venu là pour y séjourner, fit sonner ses trompettes dès le lendemain matin, et donner l'ordre de commencer l'assaut , qui se fit et dura iusqu'à none. Mais si fortement qu'ils combattissent, les Anglais ne gagnèrent rien à cette attaque , car il y avait dans la ville de vaillans gens d'armes qui se défendaient ëe tout cœur.

Les Anglais abandonnèrent donc l'attaque par terre, et, après avoir tenu Gonseil, décidèrent que le lendemain ils attaqueraient Bergerac par eau, car la ville n'était fermée que de palissades. Le maire de Bordeaux mit donc à leur disposition plus de quarante nefs qui station-

naient inutilement au havre de Bordeaux, et dont l'arrivée, le lendenaain au soir, fit pousser des cris de joie aux assiégeans.

La nuit se passa à faire les préparatifs de l'assaut qui devait avoir lieu le lendenaain.

Le siège ne fut pas long.

Comme devant Vannes, les archers criblèrent les assiégés pendant que les autres détruisaient les palissades, et cela si promptement que ceux de Bergerac, voyant qu'ils ne pouvaient durer longtemps contre un pareil assaut, allèrent trouver le eomte de Lille et lui dirent :

— Seigneur, regardez ce que vous voulez faire, nous sommes au moment d'être perdus , il vaudrait peut-être mieux que nous nous rendissions au comte Derby avant d'avoir essuyé de plus grands dommages.

— Allons où il y a du danger, répondit le comte de Lille , car nous ne sommes pas de ceux qui doivent se rendre ainsi.

Et tous les chevaliers s'en vinrent aux palissades, qu'ils défendirent de leur mieux , accompagnés de leurs arbalétriers génois, qui , bien et dûment armés contre les traits des Anglais, tiraient sûrement et firent tout ce jour grand dégâts parmi les ennemis.

Mais les Anglais parvinrent enfin à abattre un pan de palissade, et, à partir de ce moment, il n'y eut plus d'espoir pour les assiégés.

Alors ils demandèrent que le combat cessât, et qu'il leur fût accordé jusqu'au surlendemain , [lour qu'ils délibérassent s'ils devaient continuer ou se rendre.

Ce sursis leur fut concédé, mais à la condition que, pendant ce temps, ils ne répareraient pas leurs palissades , ce à quoi ceux de Bergerac consentirent d'autant plus volontiers qu'ils ne pouvaient faire autrement.

Les barons de Gascogne se réunirent donc en grand conseil, et le résultat de leur délibération fut qu'ils

LA COMTESSE DE SALISBURY. fil

n'avaient rien de mieux à faire qu'à se eharger de tout ce qu'ils possédaient et à partir au plus vite.

En effet, h minuit ils montèrent à cheval , et chevauchèrent vers La Réole , qui était peu éloignée de Bergerac.

Le lendemain , les Anglais , qui désiraient entrer dans la ville, soit qu'elle se rendît, soit autrement, montèrent en leurs nacelles et s'en vinrent là où ils avaient commencé de détruire la palissade. A ce moment ils aperçurent les assiégés qui leur criaient qu'ils étaient prêts à se rendre , à condition qu'on leur laisserait la vie et les biens saufs.

Le comte de Penebroch et le comte de Kenfort retournèrent porter ces nouvelles au comte Derby, qui , noble de cœur, répondit aussitôt :

— Qui merci demande merci doit avoir : dites-leur qu'ils ouvrent leur ville et nous laissent entrer dedans; nous les assurons de nous et des autres.

Les deux chevaliers allèrent donc reporter à ceux de Bergerac la réponse du comte; et ce jour, qui était le 26 août 1345, les Anglais prirent possession de la ville de Bergerac.

Hommes et femmes s'assemblèrent sur la place , on sonna les cloches, et après avoir mené le comte Derby en la grande église , ils lui jurèrent féauté et hommage au nom du roi d'Angleterre , en vertu du pouvoir dont il était revêtu.

Maintenant nous allons voir ce qu'étaient devenus les seigneurs de Gascogne qui s'étaient retirés à La Réole.

ea LA COMTESSE DE SAUSBURY,

Quand le comte de Lille et les chevaliers gascons se furent retirés à La Réole , ils tinreat conseil et prirent avis qu'ils devaient se séparer pour faire des garnisons aux différentes plaees que les Anglais devaient successivement attaquer.

Les ekefs de ces garnisons furent , à Montauban, le sé- Héchal de Toulouse ; à Auberoche, le eomte de Villemur; à Pillagrue , messire Bertrand des Prez ; à Montagrie, messire Philippe de Dijon; à Maudurant, le sire de Montbrandon ; à Lamougies , Ernoult de Dijon ; à Beaumont en Laillois , Robert de Malmort ; à Rennes en Agenois, messire Charles de Poitiers ; et ainsi les autres chevaliers, de garnison en garnison.

Ils se séparèrent donc tous les uns des autres , et le comte de Lille demeura à La Réole, et fit tellement et si bien réparer la ville et la forteresse qu'il n'y avait garde qu'on l'attaquât avant un mois ou deux.

Après la prise de Bergerac et deux jours de repos dans cette ville , le comte Derby prit à son tour de nouvelles dispositions. Il s'informa donc du sénéchal de Bordeaux de quel côté il devait marcher; celui-ci lui conseilla é'al- 1er devant Pierregord, et de gagner la haute Gascogne, ce que fit le comte, après avoir laissé à Bergerae un capitaine nommé messire Jean de La Zouenne.

Voilà donc de nouveau les Anglais en campagne et peu disposés à laisser sur leur passage le moindre châteausans le prendre. C'est ainsi qu'ils rencontrèrent celui de Langon, et qu'ils s'y arrêtèrent en disant qu'ils ne passeraient pas avant de l'avoir pris. L'assaut commença immédiate-

ment. Le premier jour ils ae firent rien ; mais le second, ayant comblé les fossés avec du bois et des fagots, ils arrivaient sans danger jusqu'aux murs , si bien que le château demanda le temps de se consulter, et que le résultat de la délibération fut qu'il serait rendu aux Anglais.

Le comte Derby prit doBC possession du château de Langon, dont il confia la garde à un capitaine du nom d'Aymon Lyon et à trente archers, puis ils reprirent leur route et s'acheminèrent vers le château du Lac , comme s'ils n'avaient eu, ainsi qu'une marée , que le but d'envahir.

Quand ceux du Lac virent avec quelle rapidité l'ennemi s'emparait des places et des châteaux, ils apportèrent au comte Derby les clefs de la ville, et le reconnurent seigneur, au nom du roi anglais. Peu de temps après il était devant le château de Lamougie, après avoir laissé garnison à la forteresse du Lae.

Puis les Anglais prirent Prisart, La Liène, Fossat, assez facilement, et Beaumont en Laillois devant lequel ils restèrent trois jours, après quoi, ils s'acheminèrent sur Montagrie, dont ils firent le gouverneur prisonnier et l'envoyèrent à Bordeaux. Enfin, ils arrivèrent devant Lille, la ville souveraine du comte que messire Philippe de Dyon et messire Arnoult de Dyon, dont la captivité avait été de courte durée, gardaient comme capitaines.

Le siège commença par les archers, et, le second jour, les bourgeois de la ville qui craignaient pour leurs femmes et leurs enfans, virent bien qu'ils ne pourraient tenir longtemps. Ils prièrent donc deux chevaliers de traiter arec les Anglais et d'obtenir leurs vies sauves.

Les chevaliers se chargèrent d'autant plus volontiers de cette mission que, comme les bourgeeis, ils prévoyaient parfaitement l'issue qu'aurait une plus longue résistance. Ils envoyèrent donc un héraut au comte Derby, lui faisant demander un jour de répit. Le comte voulait qu'ils

se rendissent sur-le champ, et il ne consentit à accorder ce qu'on lui demandait qu'à la condition qu'on lui donnerait des otages , moyennant quoi ceux de la ville seraient libres d'aller où bon leur semblerait. Les conditions furent accordées, et les gens d'armes de Lille s'en allèrent rejoindre ceux de La Réole.

S'il nous fallait suivre cette expédition dans tous ses détails, il nous faudrait élargir considérablement le cadre de ce livre. Disons seulement qu'après avoir pris Bonneval, 'es Anglais entrèrent en la comté de Pierregord ; mais ils ne l'assaillirent point , car elle était défendue de telle façon qu'ils virent tout de suite qu'ils y perdraieat leur peine. Cependant ils s'étaient assez avancés en reconnaissant le pays pour que ceux de Pierregord les eussent vus.

— Puisqu'ils sont venus jusqu'ici sans nous attaquer, c'est qu'ils ne sont pas en force suffisante. A notre tour d'aller les visiter cette nuit. Seulement nous, nous les réveillerons.

Les Français sortirent donc de Pierregord et s'avancèrent jusqu'à la forteresse de Pillagrue , où s'étaient retirés les Anglais. A leur tour ils donnèrent l'assaut, et l'on se battit vaillamment de part et d'autre.

Le comte de Renfort fut pris par les Gascons au moment où il s'armait pour aller combattre , et ceux-ci , satisfaits de leur prise , se retirèrent avant que le reste de l'armée , informé de ce qui se passait, vînt au secours de son chef.

On se rappelle que les Anglais avaient pris aux Gascons, dans le commencement de l'expédition, quatre chevaliers, le vicomte de Bosquentin, le vicomte de Châteaubon, le sire de l'Escun et le sire de Châteauneuf. Après avoir assailli le château de Pillagrue pendant six jours, et sans aucun résultat, car il était défendu par messire Bertrand des Prés, un vaillant capitaine, les Anglais proposé-

rent de rendre les quatre prisonniers qu'ils avaient fait en échange du comte de Kenfort , et l'échange fut accepté. Une fois le comte de Kenfort revenu , le comte de Lille abandonna Pillagrue , et, reprenant sa route sans se lais-| ser décourager par cet échec, il arriva devant Auberoche, qui se rendit presque aussitôt , ainsi que la ville de Libourne, que le comte de Derby quitta après y avoir laissé une garnison commandée par messire Richard de Stanfort , messire Etienne de Tornby et messire Alexandre Auriel, puis il retourna à Bordeaux avec le comte de Kenfort et Gautier de Mauny, et ils y furent reçus en grand triomphe. Le comte s'arrêta quelque temps dans cette ville, et son retour y fut fêlé par de nombreuses fêtes, où s'ébattaient joyeusement les dames et les bourgeois de la ville.

L« comte de Lille, qui avait été informé des conquêtes du comte, et qui n'avait pu s'y opposer, crut qu'à cause des différentes garnisons que ce dernier avait mises dans les différentes villes qu'il venait de prendre , son armée devait être épuisée et incapable de résister à une vigoureuse attaque. En outre, il le voyait séjourner à Bordeaux et restait bien convaincu qu'il ne se remettrait pas de sitôt en expédition. En conséquence , il mit le siège devant Auberoche , faisant donner l'ordre à tous ceux qui se tenaient Français de l'y venir rejoindre.

Les comtees de Carmaing, de Comminges, Brumctel et tous les barons de Gascogne se rendirent à cet ordre, et, après avoir assemblé et équipé leurs gens, retournèrent devant Auberoche au jour indiqué par le comte.

Alors commença un siège terrible.

Les Français se logèrent autour d' Auberoche et firent

enir quatre machmes d'où ils lançaient continuellement

des pierres' et des traits sur la ville assiégée, tellement

que les toits des maisons étaient effondrés et que les haL

bitans ne trouvaient de refuges que dans les caves, e-

bruit de cette attaque était bien parvenu jusqu'au comte Derby, mais il ne se doutait pas qu'elle fût aussi-isérieuse, et sachant ceux qu'il avait laissés en garnison de bons et vaillans chevaliers , il ne s'en inquiétait aucunement et continuait de séjourner à Bordeaux.

Cependant , quand messire Franque de Halle, messire Alain de Finefroide et messire Jean de Lindehalle , capitaines de la garnison d'Auberoche , se virent en cette position, ils délibérèrent entre eux afin de savoir quel parti ils avaient à prendre. Ils demeurèrent d'accord que si le comte Derby savait à quel point ils en étaient, il viendrait évidemment à leur secours, et qu'il n'y avait autre chose à faire qu'à l'en avertir.

Mais l'ambassade était périlleuse , et aucun d'eux ne pouvait s'en charger ; car, en cas de mort, il retirait un puissant soutien aux assiégés. Ils demandèrent donc à leurs valets quel était celui d'entre eux qui voulait gagner une forte somme en se chargeant de ce message dangereux.

Il s'en présenta un qui dit qu'il s'en chargerait , moins pour gagner de l'argent que pour sauver les assiégés du péril où ils étaient.

Oh attendit la nuit.

La nuit venue, les trois chevaliers remirent à cet homme une lettre pour le comte Derby, scellée de leurs trois sceaux, et que, pour plus de sûreté, ils cousirent dans le drap de son habit, puis ils le firent descendre dans le fos.sé qui environnait la ville.

Quand il fut là, il escalada le talus opposé et commença de s'avancer au milieu du camp ennemi , puisqu'il ne pouvait faire autrement, les Français entourant la ville, comme nous l'avons dit tout à l'heure.

Il n'avait pas fait cent pas qu'il rencontra un guet.

— Où allez-vous? lui demanda-t-on.

Heureusement le messager parlait gascon, de sorte qa'il répondit :

— Je rentre au camp ; je suis un homme au vicomte de Carmamg.

Le guet passa, et le valet continua sa route.

Cinquante pas plus loin, il fut rencontré par d'autres valets à qui il voulut donner les mêmes explications ; mais il ne fut pa? aussi heureux cette fois , et on le conduisit devant le chevalier du guet, qui le fit garder, en attendant que les seigneurs du caimp fussent levés.

Dès que le jour parut, on les informa de la prise qui avait été faite.

Le valet fut amené devant le comte de Lille.

— D'où venez vous ? lui dit le C9mte.

— De la ville, répondit le valet.

— Et pourquoi l'avez-vous quittée ?

— Parce que j'étais las d'y être assiégé, et que j'aimais mieux me sauver que d'attendre que la ville capitulât ou qu'on la prît.

— Et dans quel état sont les assiégés? demanda le comte.

— En assez mauvais état, messire, et s'ils tiennent huit jours encore, c'est tout ce qu'ils pourront faire.

Le messager espérait tromper ainsi la surveillance du comte, mais celui-ci se défiait encore, car il ajouta :

— Pourquoi avez-vous répondu hier que vous apparteniez au vicomte de Carmaing, qui ne vous connaît pas ?

—■ Parce que , fit le valet avec un certain embarras, je voulais traverser le camp au plus vite, et que j'avais plus court de dire cela que de donner au guet , qui ne les eût pas comprises, les raisons que je vous donne.

— C'est bien, vous serez libre, fit le comte, mais quand on vous dura fouillé et que l'on sera sûr que vous n'êtes ni un espion ni un messager.

Malgré lui . le valet oorta la main à l'endroit de son

habit où était cousue la lettre. C'était se dénoncer luimême.

On s'empara de lui, on le fouilla, on trouva la lettre, qui fut lue au milieu des acclamations de joie des seigneurs français, à qui elle apprenait dans quel triste état se trouvait la ville, et, la lecture faite , le messager fut emmené au sommet d'une des machines d'où l'on assiégeait la ville.

Là, il fut mis dans une de ces immenses frondes qui lançaient les plus lourds projectiles. On lui pendit les lettres au col, et on le jeta dans Auberoche, où vint tomber son cadavre, au milieu des chevaliers consternés à la fois de la mort de ce vaillant homme et de la non réussite du dernier moyen qui leur restât.

Pendant ce temps-là , le comte de Pierregord , messire CharJes de Poitiers , le vicomte de Carmaing et le sire de Duras étaient montés à cheval , et passant le plus près qu'ils pouvaient des murs de la forteresse, ils criaient à ceux de dedans et pour les railler :

— Seigneurs , seigneurs anglais , demandez donc à votre messager où il a trouvé le comte Derby, et comment il se fait qu'il soit déjà revenu de son voyage.

— C'est bien , c'est bien , répondit Franque de Halle, nous sommes enfermés ici, mais nous en sortirons quand il plaira à Dieu et au comte Derby ; et plût à Dieu que le comte sût en quel état nous sommes, car alors il n'y aurait nul d'entre vous assez avisé pour tenir la bataille, et si vous voulez l'en avertir, l'un de nous se mettra en prison chez vous et vous le rançonnerez après comme le plus riche gentilhomme.

— Non pas, répondit le sire de Duras, le comte Derby les aura quand nos engins auront rasé votre ville jusqu'au sol, et que pour avoir vos vies sauves vous nous demanderez merci.

— Ceux dont nous tenons ici la place, vos compatriotes,

B'écria messire Alain de Finefroide , nous ont demandé merci à nous, mais nous qui sommes en plus mauvais état qu'eux , nous ne demandons merci à personne , et quand la ville se rendra, c'est que nous serons tous morts et qu'elle n'aura plus personne pour la défendre.

Voyant cela , les chevaliers français revinrent au camp, et les trois chevaliers anglais, qui ne savaient plus d'où feur pouvait venir le secours, restèrent à Auberoche, regardant cette pluie de pierres qui fondaient sur leur ville et qui semblaient plutôt tomber du ciel qu'être lancées par la main des hommes.

Cependant il y avait dans le camp français un espion que l'on n'avait pas pris comme le messager d' Auberoche, et qui revint dire à Gautier de Mauny et au comte Derby la position où se trouvait la ville.

— Par ma foi ! s'écria le comte , ce sont trop braves chevaliers ceux qui se tiennent si franchement dans une ville assiégée de la sorte , pour que nous les y laissions périr. Qu'en pensez-vous, messire Gautier?

— Je pense , répondit Gautier qui était toujours prêt quand il s'agissait de bravoure et de bataille j que mon père atteadra encore un peu dans son tombeau de La Réole, et que je vous suivrai à Auberoche, messire.

Aussitôt, car il n'y avait pas de temps à perdre , le comte Derby fit dire au comte de Pennebroch qui se tenait en Bergerac , et à messire Richard de Staffort et Etienne de Tornby de le venir joindre.

Les messages faits et envoyés , le comte Derby partit secrètement de Bordeaux et se dirigea sur Auberoche.

Il arriva à Libourne, oîi il attendit tout un jeur que le comte de Pennebroch arrivât , mais le jour se passa sacs 4u'on eût de nouvelles du comte , et Derby se remit en •••ute, tant il était pressé de porter secours à ses comparons.

Toute la nuit, Gautier de Mauny, messire Richard de Stanfort, le comte Derby, le comte Deslendorf , messire Hue de Hartingues, messire Etienne de Tornby, le sire de Ferrières, et beaucoup d'autres encore, chevauchèrent sans s'arrêter une minute, et se trouvèrent le lendemain à deux petites lieues d' Auberoche.

Arrivés là, ils se cachèrent dans un bois, descendirent de leurs chevaux, les lièrent aux arbres, les laissant brouter et attendirent le comte de Pennebroch.

Mais le comte n'arriva pas plus que la veille , ce dont s'inquiétaient fort Derby et les autres chevaliers.

Us montèrent sur une hauteur, et, ne voyant rien venir :

— Qu'allons-nous faire ? dit le comte à Gautier de Mauny.

— Décidez, messire, répondit celui-ci.

— Nous avons trois cents lances et six cents archers, et les Français sont dix ou onze mille hommes.

— Il est vrai , répondit Gautier, mais ils ne se doutent pas que nous sommes là. Puis, si nous nous retirons, nous perdrons le château d'Auberoche, qui est une bonne place, sans compter les trois capitaines, qui sont de braves chevaliers.

— Allons donc , fit le comte Derby. Mais maintenant, comment attaquerons-nous le camp ?

— Youlez-vous mon avis? demanda Gautier.

— Parlez, messire, vos avis sont toujours bons.

— Eh bien! seigneurs, dit de Mauny en se tournant

vers les autres chevaliers , mon opinion est qu'il faut côtoyer ce bois en restant à couvert jusqu'à ce que nous soyons de l'autre côté et près du camp français. Une fois là, nous enfoncerons nos éperons dans le ventre de nos chevaux, et nous crierons de toutes nos forces pour nous laire croire plus en nombre que nous ne sommes effectivement. Nous arriverons sur le camp vers l'heure du souper, et vous verrez les Français si surpris et si ébahis qu'ils se tueront eux-mêmes.

— Qu'il soit fait comme vous le dites I s'écrièrent tous les seigneurs.

Chacun reprit son cheval, le sangla étroitement, fit resserrer son armure , et ordonnant aux pages et valets de rester là, ils se mirent à chevaucher tout doucement jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés de l'autre côté du bois.

Alors ils virent le camp français établi en un grand val auprès d'une petite rivière.

Arrivés là , ils déployèrent leurs bannières, lancèrent leurs chevaux au galop et tombèrent sur tous ces seigneurs français, qui étaient loin de s'attendre à cette attaque, et dont la plupart même étaient déjà assis pour souper.

Il y eut donc grande confusion dans l'armée gasconne, et les Anglais ne cessaient de frapper en criant :

— Derby, Derby au comte ! Mauny, Mauny au seigneur 1

Puis ils se mirent à briser les tontes et les pavillons, à battre, à tuer, au point que l'on eût dit une boucherie plutôt qu'une bataille.

Les Français ne savaient que faire. Ces impassibles archers anglais, espèce de muraille d'airain , fortification vivante , meurtrière et invincible , étaient toujours là et les tuaient sans grâce ni merci.

A peine s'ils eurent le temps de s'armer. Le comte de Lille fut pris dans sa tente, ainsi que le comte de Pierre-

gord. Le sire de Duras et messire Louis de Poitiers furent tués , et le comte de Valentinois fut pris. Bref, on ne vit jamais tant de vaillans chevaliers être vaincus ou tués aussi vite , et chacun fuyait, Il est vrai de dire que le comte de Comminges , les vicomtes de Carmaing, de Villeneuve, de Bruniques , le sire de La Barde et le sire de Taride, qui étaient logés de l'autre côté du château, arrivèrent leurs bannières déployées, et se battirent bravement. Mais messires Franque de Halle et Jean do Lindehalle qui étaient au château d'Auberoche , quand ils virent cette grande mêlée et reconnurent leurs bannières, s'armèrent et firent armer tous ceux qui étaient avec eux. Puis ils montèrent à cheval , sortirent de la forteresse et se jetèrent au plus fort de la bataille , ce qui ne fut pas d'un mince secours aux Anglais. Enfin la nuit seule sauva le reste de l'armée française , car lorsqu'elle survint il y avait déjà trois comtes, sept vicomtes, trois barons , quatorze bannerets et un grand nombre de chevaliers au pouvoir des Anglais.

Le lendemain, le comte de Pennebroch arriva et trouva la besogne faite.

— Certes , cousin , dit-il au comte Derby, il me semble que vous ne m'avez point fait honneur en ne m'attendan pas et en combattant sans moi , moi que vous aviez mandé si ini^tamment ; vous deviez bien savoir cependant qu^ je n'aurais pas de hâte que je ne fusse venu.

Le comte se mit à rire en voyant le visage vraiment courroucé de Pennebroch.

— Par ma foi ! consin , répondit-il , nous désirions autant vous voir arriver que vous pouviez désirer venir, et la preuve c'est que nous vous avons attendu à Libourne depuis le matin jusqu'à vêpres. Quand nous vîmes que vous ne veniez pas, nous en fûmes étonnés. Alors, comme nous craignions que l'ennemi ne sût notre venue, nous neus sommes dépêchés , et tout est venu à biec,

comme vous le voyez. Vous n'avez plus rien à faire qu'à nous aider à garder nos prisonniers et à les mener à Bordeaux. Et sur ce, messire, donnez-moi la main, et ne par- Ions plus de cela , car voici l'heure du souper, et nous avons ce soir des hôtes nouveaux et avec lesquels vous allez faire connaissance.

En effet , ils se mirent bientôt à table, et à cette table étaient assis les prisonniers français, que les chevaliers anglais traitaient courtoisement, avec les provisions il est vrai, que ceux-là avaient apportées pour le temps que durerait le siège, et dont ceux du comte Derby s'étaient emparés.

Après le souper, plusieurs prisonniers semblaient regretter, non pas la rançon à laquelle ils étaient mis, mais la liberté qu'on leur prenait jusqu'à ce qu'ils eussent payé cette rançon.

— Seigneurs , leur dit alors le comte Derby, donnezmoi votre parole de vous retrouver dans huit jours à Bergerac, et dès ce soir vous pouvez quitter Auberoche.

Les seigneurs français s'y engagèrent, et comme pas un d'eux n'était homme à manquer à sa parole, le comte les laissa libres do se retirer, ce qu'ils ne firent pas sans lui avoir manifesté toute leur reconnaissance pour cette générosité. Mais il y en eut parmi eux qui, se trouvant bien de l'hospitalité que les Anglais leur donnaient, ou qui, ne pouvant payer leur rançon au jour indiqué, préférèrent attendre les circonstances, et jusque-là rester avec ceux qui les avaient pris.

Le lendemain, les Anglais se mirent en route et arrivèrent à Bordeaux . où , comme toujours , ils furent reçus avec de grandes acelamations , et où , suspendant toute expédition, ils restèrent tout l'hiver, après avoir envoyé à Edouard le récit de ce qui s'était passé.

A Pâques l'armée s© remit en mouvement. Le comte Derby fit une réunion de gens d'armes et d'archers pour marciier sur La Réole , ce que Gautier de Mauny attendait, comme on se le rappelle , avec une grande impatience.

Après avoir séjourné trois ou quatre jours à Bergerac, les Anglais , au nombre de mille combattans et de deux mille archers, mirent le siège devant le château de Saint- Basile, sur la Garonne.

Ceux du château, qui auraient dû être défsndus par les seigneurs de Gascogne, restés prisonniers du comte, ne firent aucune résistance et se rendirent immédiatement.

Le comte se remit en chemin et marcha sur l'Aiguillon.

Mais il y avait sur la route un autre château, appelé la Roche-Milon, que les Anglais voulurent prendre.

Malheureusement, la Roche-Milon était pourvu de vaillans soldats, qui ne se rendirent pas comme ceux de Saint- Basile, et qui repoussèrent vigoureusement la première attaque. Pour cela , ils étaient montés sur le sommet de l'édifice, et de là jetaient aux assaillans des pierres, du bois, des barres an fer et de la chaux.

Toute la première journée se passa ainsi , et le soir les Anglais avaient perdu beaucoup de leurs hommes qui s'étaient trop bravement exposés dans l'attaque, et qui avaient voulu lutter contre ce nouveau genre de défense.

Quand il vit cela, le comte Derby fit retirer son armée et fit apporter par les paysans force bûches et fagots que

l'on jeta dans les fossés, et même de la terre dont on les recouvrit.

Quand une partie des fossés fut comblée , et quand ob put aller sûrement jusqu'au pied des murs , le comte fit avancer trois cents archers et deux cents brigands, soldats de pied, qui tiraient leur nom de la cotte de maille qu'ils portaient et que l'on appelait brigandine. Ces hommes étaient armés de pieux et de pioches , et pendant qu'ils abattaient la muraille , les archers tiraient avec cette régularité et cette adresse que nous leur connaissons, si bien que nul des assiégés n'osait se montrer à la défense.

Une grande partie du jour se passa de la sorte, et le soir les brigands avaient pratiqué un trou assez grand pour que dix hommes y passassent de front.

Ceux du dedans commencèrent alors à s'épouvanter et à s'enfuir vers l'église. Il y en eut même qui se sauvèrent de la ville par derrière.

La forteresse ne pouvait plus tenir longtemps.

Elle fut prise et pillée , et tous ceux qui furent trouvés dedans passés au fil de l'épée, à l'exception de ceux qui s'étaient réfugiés dans l'église. Mais le comte Derby leur permit de sortir, leur promettant la vie sauve.

Le comte rafraîchit la garnison de nouvelles gens , et y établit deux capitaines qui étaient Wille et Robert l'Es- GOt, après quoi il alla mettre le siège devant Mont-Ségur, qui était déf^mdue par un chevalier nommé Battefol, dans lequel les habitans avaient la plus grande confiance, car il avait été placé là par le comte de Lille, qui le regardait comme un de ses plus vaillans capitaines.

Aussi le comte Derby comprit-il tout de suite que cette ville se défendrait plus longtemps que les autres.

En conséquence , il fit établir son armée devant la ville, et resta quinze jours ainsi.

Pas UH jour ne se passa sans qu'il n'y eût assaut.

Mais ces assauts n'amenaient aucun résultat.

Il fallut donc faire venir de Bordeaux et de Bergerac des machines de siège semblables à celles dont s'étaient servis les Gascons pour attaquer Auberoche, et qui avaient été si fatales au messager des sires Franque de Halle et Alain de Finefroide.

Le siège commença alors plus sérieusement.

Les machines faisaient pleuvoir sur la ville une grêle de pierres qui ne laissaient debout ni murs , ni toits, ni maisons.

Et cependant le comte Derby envoyait tous les jours dire aux assiégés que s'ils se rendaient il les tiendrait pour amis ; mais qu'ils ne devaient attendre ni grâce ni merci , s'ils ne se remettaient pas en l'obéissance du roi d'Angleterre.

Ceux de Mont-Ségur, qui prévoyaient bien la fin de ce siège, se consultèrent souvent et finirent par demander avis à leur capitaine de ce qu'il leur restait à faire, lui avouant franchement qu'ils croyaient que la capitulation seule pouvait les sauver.

Hugue de Battefol les blâma durement d'une pareille pensée, et leur dit qu'ils s'effrayaient à plaisir, ajoutant que la ville était encore assez bien pourvie pour tenir le siège pendant six mois.

Ceux à qui il disait cela ne répondirent rien et s'éloignèrent.

Quant à Hugue, il rentra chez lui.

Le soir, comme il sortait pour visiter les remparts , six hommes se présentèrent, et, le saisissant par les bras ei les jambes, l'emportèrent après avoir eu soin de lui bâik lonner la bouche.

Hugue essaya de se défendre, mais ce fut en vain.

On le transporta ainsi dans un couvent , on l'enferma dans une cellule, et il entendit les verrous extérieurs se

refermer sur lui, sans pouvoir rien comprendre à cette incarcération violente.

Une heure après environ , il entendit des pas s'arrêter devant sa porie , qui s'ouvrit bientôt, donnant passage à douze bourgeois de la ville.

— Nous venons vous faire une proposition, messire, dit l'un de ces hommes.

— Dites.

— Savez-vous pourquoi nous vous avons fait enlever ?

— Parce que j'ai refusé de rendre la ville.

— Oui, et que nous qui avons nos femmes, nos pères et nos enfans en péril de perdre la vie , si la ville est prise, nous aimons mieux la rendre que de les perdre.

Hugue ne répondit rien.

— Alors, reprit celui qui avait pris la parole, comme nous vous savons brave et vaillant chevalier, nous avons pensé que vous ne rendriez la place que par force, et nous avons voulu vous y contraindre.

— Et vous avez'eu tort.

— Ainsi, vous refusez?

— Je refuse. Je suis ici au nom du comte de Lille , et le comib de Lille m'y a mis au nom du roi de France. Rendez la ville si bon vous semble , puisque je ne puis me défendre, mais moi je ne la rendrai pas.

— Demain nous viendrons vous consulter une dernière fois, reprit le bourgeois ; et avec les onze autres il se retira.

Le lendemain, en effet, les douze bourgeois revinrent.

— Avez-vous réfléchi, messire ? dit celui qui avait parlé la veille.

— Oui.

— Et vous avez d«ddé?...

— Ce que j'avais décidé hier.

Les douze hommes se regardèrent.

— Mais la ville est assiégée de telle façon qu'elle sera prise avant huit jours.

— Mon devoir est de me faire tuer ici.

— Votre devoir est de sauver la vie ceux qui vous sont confiés.

— Alors, laissez-moi ici et rendez la ville.

— lit si nous trouvions un moyen de tout concilier î

— Voyons ce moyen.

— Vous relevez du comte de Lille 1

— Oui.

— Eh bien ! envoyons demander au comte Derby de suspendre le siège pendant un mois , en lui promettant de nous rendre à lui si dans ce mois neus n'avons pas reçu de secours.

— Il refusera.

— On peut essayer.

— Faites.

— Pendant ce temps nous ferons demander des secours au comte de Lille, et si nous n'en recevons pas, vous serez alors libre de faire ce à quoi les circonstances vous contraindront.

— Je consens à ce moyen, dit messire de Battefol.

— Alors venez avec nous, messire.

— Et pourquoi?

— Parce qu'il faut que ce soit vous qui traitiez de ces eonditions.

Le chevalier se leva.

— Je vous suis, messieurs.

Ils se rendirent aux remparts, et le sire de Battefol envoya dire à Gautier de Mauny qu'il désirait lui parler.

Gautier était là et se rendit immédiatement aux désirs du chevalier.

— Messire, lui dit ce dernier, vous ne vous devez pas étonner si nous tenons si longtemps contre vous, puisque nous avons juré fidélité au roi de France; mais puis-

que personne ne vient de sa part nous aider à vous combaltre, nous vous demandons de ne nous plus faire la guerre pendant un mois ni nous à vous. D'ici là, ou le roi de France , ou le due de Normandie nous porteront secours, sinon dans un mois, jour par jour, nous nous rendrons à vous. Acceptez-vous ces conditions ?

— Je ne puis rien faire sans l'aveu du comte Derby, répondit Gautier ; mais je vais le consulter aussitôt, et faire tout mon possible pour qu'il accepte ce que vous me proposez.

A ces mots, Gautier quitta les barrières de la ville et retourna auprès du comte Derby, auquel il raconta ce qu: venait de se passer.

Le comte réfléchit quelques instans, puis il dit :

— J'accepte ce que messire de Battefol propose, mais à une condition,

— Laquelle ?

— C'est qu'en garantie de ces conditions , il nous donnera comme otages deuze des principaux de la ville. Mais ayez bien soin, ajouta le comte , de prendre de bons otages, et faites-leur promettre qu'ils ne répareront pas pendant ce mois les traces de notre attaque , et que si nous avons besoin de vivres, nous les pourrons avoir dans la ville moyennant nos deniers.

— Telle était mon intention , dit messire Gautier de Mauny.

Et il quitta le comte pour se rendre auprès du chevalier qui l'attendait toujours aux barrières de la ville.

— Le comte Derby consent à ce que vous demandez, dit Gautier de Mauny, mais à la condition que vous lui remettrez en otage douze des bourgeois de la ville.

— Nous voilà, dirent ceux qui étaient venus demander à Hugue de rendre Mont-Ségur.

Les conditions furent donc acceptées, et le soir les douze otages partaient pour Bordeaux.

Quant au comte Derby, il n'entra pas dans la ville, il continua ses courses dans le pays, pillant et faisant grand butin, car ce pays était fort riche.

Ce fut ainsi qu'il arriva assez près de l'Aiguillon.

Or, il y avait à ce château de l'Aiguillon un châtelain qui était loin d'être un vaillant chevalier, car dès qu'il apprit l'arrivée du comte Derby, et avant même que celui-ci n'eût mis le siège devant sa ville, il courut au-devant de lui et lui en remit les clefs, demandant seulement que lui et les biens de la ville et du château fussent saufs, ce que le comte lui accorda aisément, comme on le pense bien.

Mais le bruit de cette capitulation volontaire se répandit vite, et il en rejaillit une grande honte sur le châtelain, dont heureusement l'histoire n'a pas conservé le nom.

Ceux de la ville de Toulouse furent surtout courroucés de cette lâcheté, et ils firent demander le châtelain de l'Aiguillon, sans dire pourquoi ils le demandaient ; mais quand il y fut , ils l'accusèrent de trahison, lui firent son procès, et le pendirent, à la grande joie des Toulousains.

Cette ville de l'Aiguillon, située au confluent du Lot et de la Garonne , deux rivières portant navires, était une si bonne prise pour le comte Derby, qu'après l'avoir rafraîchie et réparée de tout ce dont elle avait besoin, il en fit son garde-corps, dit Froissard, et la confia au vaillant Jean de Gomory, lorsqu'il se remit en route pour assiéger La Réole , après avoir, comme toujours, assiégé et pris sur son chemin un château que l'on appelait Segrat et dont toute la garnison fut tuée.

xn

Le comte Derby s'en alla donc mettre le siège devant La Réole.

— Voilà une ville qu'il nous faut prendre, dit Gautier de Mauny, en arrivant devant les barrières, car il faut que j'y aille conquérir le tombeau de mon père, et ce m'est une croisade aussi sacrée que celle du saint roi Louis de France.

— Nous la prendrons tout comme les autres , fit le comte Derby, que la réussite de son expédition encourageait de plus en plus. Vous retrouverez le tombeau de votre père, messire; mais, avant cela, il faut que vous rendiez encore un service à notre gracieux roi Edouard.

— Lequel ?

— Celui d'aller rappeler au chevalier Hugue de Battefol que la trêve qu'il nous a demandée est expirée, et que la ville nous appartient, à moins qu'il n'ait reçu du renfort du roi de France ou du duc de Normandie.

— C'est bien, messire, fit Gautier de Mauny. Et il partit pour la ville de Mont-Ségur.

Le renfort attendu n'était pas arrivé.

Conséquemment, Hugue de Battefol, esclave de la parole qu'il avait donnée au comte Derby, comme il avait été esclave de celle donnée au comte de Lille, rendit à Gautier de Mauny la ville dont il était le capitaine, et devint sujet du roi d'Angleterre,

Penf\ant ce temps-là le siège de La Réole continuait.

Les Anglais, qui séjournèrent deux mois entiers devant cette ville, avaient fait charpenter deux tours colossales, et chacune de ces tours était placée sur quatre roues.

Ces tours étaient toutes couvertes de cuir bouilli du côté qui regardait la ville, et se trouvaient ainsi défendues du feu et des flèches.

A force d'hommes, les Anglais amenèrent ces deux tours jusqu'aux murs de la ville, car ils avaient préalablement fait combler les fossés de façon à conduire leurs tours plus à leur aise et plus près.

Chaque tour avait trois étages, et chaque étage cent archers qui, dès que leur citadelle mouvante fut en place, commencèrent à tirer sans obstacle, sans interruption et sans danger.

A peme s'il apparaissait de temps en temps sur les remparts quelque soldat. Encore fallait-il qu'il fût bien cuirassé pour pouvoir résister à cette grêle de flèches.

Entre ces tours étaient placés ces mêmes hommes qui, avec des pioches et des pieux, avaient percé une brèche dans les murailles de Mont-Ségur, et qui, là comme toujours, faisaient merveille; car, protégés par le tir incessan* des archers, non-seulement ils travaillaient à leur aise, mais, comme Épaminondas, ils auraient pu dire qu'ils travaillaient à l'ombre.

Évidemment la ville allait être prise quand les bourgeois, épouvantés, acoururent à l'une des portes, demandant à parler soit au seigneur de Mauny soit à quelque autre seigneur de l'armée.

Mauny et Stanfort se rendirent dans la ville, dont ils trouvèrent les habitans prêts à capituler si on leur laissait la vie et les biens saufs.

Les deux seigneurs, après avoir entendu ces propositions, rejoignireut le comte Derby à qui ils les commu niquèrent.

Mais il y avait un capitaine de la ville qui ne la voulait pas plus rendre que Hugue de Battefol ne voulait rendre Mont-Ségur. Ce capitaine se nommait Agnos-de-Baux.

Quand il sut quelle était l'intention des habitans de La

Réole , il ne voulut pas y souscrire ; et, se renfermant dans la forteresse, il appela à lui tous ses compagnons, puis, pendant que ces pourparlers avaient lieu, Agnos-de- Baux faisaii apporter et renfermer dans son château une grande quantité de vivres et de vins, après quoi il en fit fermer les portes en jurant qu'il ne se rendrait pas.

Gautier de Mauny et le sire de Stanfort revinrent dire au comte Derby que ceux de La Réole voulaient se rendre, sauf le capitaine qui s'était renfermé dans le château.

— Retournez donc auprès d'eux, dit le comte, et voyez s'ils continuent à vouloir se rendre malgré le refus du sire de Baux.

Les deux chevaliers retournèrent à La Réole, et il leur fut de nouveau répondu que le capitaine était libre de faire ce qu'il voulait, comme les habitants étaient libres de se rendre si tel était leur plaisir; qu'en conséquence, ils persistaient, et que le comte n'avait plus qu'à venir recevoir leur soumission.

— Prenons toujours la ville, dit le comte Derby, ensuite nous prendrons le château.

Les Anglais se rendirent donc à La Réole et reçurent l'hommage des habitans, qui s'e^ngagèrent sur leurs têtes à ne porter aucun secours à ceux de la forteresse qui, d'ailleurs, pouvait bien se défendre toute seule, car elle était de construction sarrasine et réputée imprenable.

Le comte, après avoir pris possession de la ville, cerna le château qu'il fit assaillir de pierres, mais inutilement, car les murs étaient solides et il était pourvu de bonnes gens et de grande artillerie.

Quand messire Gautier de Mauny et le comte virent qu'ils perdaient leur temps à attaquer ainsi, ils demandèrent à des mineurs s'il était possible de miner le château de La Réole. Sur la réponse affirmative de ceux-ci, on se mit à l'œuvre.

Cette façon d'attaquer devait évidemment prendre plusieurs jours. Gautier de Mauny s'approcha donc du comte, et lui dit :

— Messire, vous savez que j'ai un pieux devoir à remplir ici, et je vais, puisque je suis momentanément inutile, tâcher de découvrir enfm le tombeau de mon père.

— Allez, dit le comte et que Dieu vous aide I messire.

Gautier de Mauny fît alors savoir par la ville qu'il donnerait cent écus de récompense à celui qui lui indiquerait le tombeau de son père.

Le soir, un homme fit demander à Gautier de Mauny s'il pouvait lui parler.

Gautier le fit entrer.

C'était un homme de cinquante à cinquante-cinq ans environ.

— Messire, dit-il, en regardant avec attention Gautier, vous avez voulu connaître la tombe de votre père ?

— Oui.

— Et vous n'aviez aucun indice?

— Au contraire, le fils de son meurtrier m'avait indiqué le cimetière du couvent des Frères- Mineurs , en me disant que la tombe sur laquelle il y avait le mot : Orate, était celle de mon père. Mais j'ai cherché en vain, et n'ai point trouvé cette tombe.

•— Elle existe cependant.

— Et vous allez me l'indiquer 1

— Oui.

— Merci, ami; vous savez quelle récompense j'ai promise?

— Oui, mais je n'en veux rien.

— Pourquoi?

— Parce que c'est un devoir que je remplis et non un marché que je fais.

— Quel intérêt avez vous donc à me rendre service?

— Il y a un an que mon frère est mort. Il avait été longtemps au service de Jean de Levis, et...

Le vieillard hésita.

— Continuez fit Gautier de Mauny.

— Et le soir où messire Jean de Levis attendit messlre Lebocque de Mauny, il était accompagné de mon frère.

— De sorte que dit d'un ton ému messire Gautier.

— De sorte que mon frère embrassa trop chaudement la vengeance de son maître, et qu'avant de mourir, c'est-àdire vingt-trois ans après cet événement, ce crime torturait encore sa conscience. Il mourut en me disant de prier pour lui, et je crois que la meilleure prière que je puisse faire à Dieu c'est de rendre au fils de la victime le cadavre de son père.

— C'est bien, murmura Gautier, mais comment ce mot latin qui devait me servir à reconaaître la tombe a-t-il été effacé?

—Parce que, messire, la vue de ce mot me faisait souffrir, et j'ai cru en l'effaçant du marbre sur lequel il était écrit, effacer en même temps le souvenir de ce crime. Mais le souvenir étaitgravé en lettres ineffaçables, et quoique je fusse innocent du meurtre, les remords de mon pauvre frère étaient si obstinés qu'on eût dit qu'ils n'avaient pas assez d'une conscience à tourmenter, et que lui mort j'en devais hériter. Voilà pourquoi, messire, je ne veux rien recevoir de vous, car j'espère que ce que je fais aujourd'hui apaisera un peu la colère du ciel.

— C'est bien, allons, mon ami, dit le comte en tendant la main ai; 'rère du meurtrier de son père, et que Dieu te pardonne comme je le fais.

Les deux hommes s'acheminèrent alors vers le cimetière des Frères-Mineurs, complètement désert à ce moment.

Gautier était pris d'un recueillement profond. Son compagnon marchait devant lui.

Après quelques détours, l'homme s'arrêta devant uno

tombe dont la pierre était couverte d'herbes grimpantes.

— Cest iei, messire, dit-il. Vous avez à prier sans doute. Moi, je vais ^ittendre à la porte du cimetière les ordres que t^ous avez peut-être encore à me donner.

Et il s'éloigna laissant Gautier de Mauuy seul. Alors Gautier s'inclina, fit une loHgue prière, et revint auprès de celui qui l'avait guidé.

— Maintenant, lui dit-il, un dernier service.

— Parlez, messire.

— Amenez moi quatre fossoyeurs, car j'ai fait vœu de transporter le cadavre de mon père en un autre pays.

L'homme amena les quatre fossoyeurs, et deux jours après, messire Gautier de Mauny,après avoir mis les restes de son père dans an cerceuil de chêne, les envoyait à Valenciennes, dans le comté de Hainaut, où ils devaient être enterrés avec tous les honneurs dus à un vaillant capitaine père d'un brave chevalier.

Pendant ce temps-là, les mineurs avaient continué ieur besogne tant et si bien, qu'ils arrivèrent sous le château, et qu'ils abattirent une basse tour des enceintes du donjon. Mais ils ne pouvaient rien contre la grande tour, car elle était bâtie sur une roche impossible à creuser.

Messire Agnos de Baux s'était bien aperçu que l'on minait sa forteresse, et la chose était assez grave pour lui donner à réfléchir.

Il réunit donc ses compagnons et leur fit part de cette découverte, leur demandant ce qu'il y avait à faire pour se maintenir dans le château.

Ceux-ci, tous braves, n'étaient cependant pas de ceux qui se laissent inutilement mourir quand ils peuvent sertii d'embarras autrement.

Ils répondirent donc à leur capitaine :

— Messire, vous êtes notre maître, et nous vous devons obéir. Mais nous est avis que nous nous sommes bien conduits jusqu'à cette heure, et qu'il vaudrait peut-être

mieux, puisque c'est notre dernier moyen de salut, nous rendre honorablement au comte de Derby, à la condition qu'il nous laissât nos biens.

—C'est mon avis ainsi, répondit Agnes. Et mettant la tête à une des basses fenêtres, il fit un signe qu'il voulait parler à quelqu'un de l'armée ennemie, quel qu'il fût.

Un homme vint qui lui demanda ce qu'il voulait :

—Je veux parler au comte Derby, dit le sire de Baux.

Le comte était curieux de savoir ce que le capitaine voulait lui dire. Il monta aussitôt à cheval, et, accomp jgné de Gautier de Mauny et de messire Stanfort, il se rendit auprès du chevalier, qui lui fit aussitôt les propositionj qu'il venait de résoudre avec ses compagnons.

— Messire Agnos, dit le comte, bous ne vous laisserons pas en aller ainsi. Nous savons bien que nous vous avons si durement assiégé que nous vous aurons quand nous voudrons, car votre forteresse ne repose que sur étais. Rendez-vous donc à notre discrétion , c'est seulement ainsi que nous vous recevrons.

— Certes, répondit le chevalier de Baux, si nous prenons ce parti, je vous connais assez généreux, messire, pour savoir que nous n'aurions rien à redouter de vous, et que vous nous traiteriez comme vous traiteraient dans le même cas le duc de Normandie ou le roi de France. Mais ce serait peut-être exposer quelques soudoyers que nous avons ici, que j'ai ramenés de Provence, de Savoie et du Dauphiné, et que vous ne traiteriez peut-être pas aussi bien que nous. Et sachez bien que si le plus petit d'entre nous ne devait pas être reçu à merci comme le plus grand, nous préférerions nous renfermer de nouveau et vendre chèrement notre vie. Veuillez donc y réfléchir, messire, et traitez-nous avec la loyauté dont les guerriers usent entre eux.

Les trois chevaliers se retirèrent alors pour consulter, et le résultat de leurs réflexions fut, comme toujours,

qu'on prendrait les assiégés aux conditions qu'ils demandaient.

Ajoutons bien vite que la crainte que la grosse tour ne résistât longtemps encore aux mineurs, ne fut pas d'ur petit poids dans la générosité des assiégeans.

— Nous vous accordons ce que vous nous demandez, dit le comte au chevalier, mais à la condition toutefois que vous n'emporterez d'ici que vos armures.

— Ainsi soit fait, dit messire Agnos de Baux. Et tous se préparèrent immédiatement à partir.

Mais ils s'aperçurent qu'il n'y avait que six chevaux dans la forteresse, et que ce nombre était loin d'être suffisant.

Ils firent donc demander aux Anglais de leur en vendre, et ceux-ci les leur vendirent un tel prix, qu'ils regagnèrent par ce commerce les rançons qu'ils avaient perdues par la générosité de leur chef.

Messire Agnos de Baux partit du château de La Réole, et les Anglais, après en avoir pris possession, se rendirent à Toulouse.

Le lendemain de leur départ, l'homme qui avait indiqué à Gautier de I\Iauny le tombeau de son père, reçut de celui-ci, non pas la somme qu'il avait promise, mais le triple de cette somme.

Maintenant laissons le comte Derby continuer sa conquête que nous avons jusqu'ici suivie pas à pas, laissons-le prendre Mont-Férat, Villefranche et Angoulôme, et voyons ce que faisait Edouard III pendant ce temps-là.

On se rappelle que Jacques d'Artevelle av^ait offert au roi d'Angleterre de faire son fils, le prince de Galles, seigneur de Flandre, et de faire de la Flandre un duché.

En conséquence, Edouard III réunit autour de lui barons et chevaliers, et leur fit part de la résolution qu'il avait prise de mener son fils à l'Écluse, pour y être investi du titre promis par d'Artevelle, les priant de l'accompagner, ce que chevaliers et barons s'empressèrent de faire.

Le roi avec toute sa troupe se rendit au port de Sandwich, et, le 8 juillet 1345, s'y embarqua.

II arriva bientôt au havre de l'Écluse, où il resta et où venaient constamment le visiter ses amis de Flandre.

iMais de toutes ces visites, il résulta bientôt pour le roi d'Angleterre une chose certaine, c'est que son compère d'Artevelle ne jouissait plus d'une aussi grande faveur qu'autrefois, et qu'il s'était bien hardiment avancé en promettant de dépouiller le comte Louis, son seigneur naturel, en faveur du prince de Galles.

Cependant d'Artevelle venait souvent visiter Edouard III, et le rassurait autant qu'il le 'pouvait sur les suites de la négociation, ce qui n'empêcha pas un soir le roi de s'en ouvrir franchement avec son compère.

— lime semble, maître, disait Edouard à d'Artevelle , tout en se promenant sur le pont de la Catherine, vaisseau si grand et si gros, qu'au dire de Froissard, c'était merveille à voir ; il me semble, maître, que notre engagement ne s'exécute pas aussi promptement que vous l'aviez promis. Ei cependant vous êtes homme de conseil et d'expérience; car je me souviens de votre première entrevue, et je me rappellerai toujours les sages avis que vous m'avez donnés. Aujourd'hui j'ai eu une entrevue avec les conseillers de vos bonnes villes de Flandre, et ils m'ont paru fort embarrassés de me donner une réponse définitive qu'ils m'ont cependant promise pour demain.

D'où vient cela, maître? A mesure que vous avez grandi en renommée, avez-vous donc perdu en puissance ?

— Monseigneur, répondit d'Artevelle, que le roi n'avait jamais vu si soucieux, je me suis engagé à donner la Flandre à votre fils, votre fils l'aura. Mais vous comprenez qu'un tel royaume ne passe pas sans secousse d'une main dans une autre, et qu'il y a entre celui qui donne et celui qui reçoit bien des gens qui le tiraillent à eux. Je n'ai rien perdu de mon influence, je l'espère du moins, mais tout homme, quand il grandit, jette une ombre plus grande et cache d'autant plus de gens jaloux de lui. On sait mon dévoûment à Vôtre Seigneurie, et l'on craint que ce dévoûment ne m'entraîne un peu loin. Tout ce qu'il faut, c'est faire comprendre à ces bonnes gens qui vous êtes et le bien que je leur veux en les donnant à vous. Et, ajouta d'Artevelle, s'ils ne comprennent pas de bon gré, il faudra bien qu'ils comprennent de force.

— Vous vous fâcheriez, maître d'Artevelle, et pour moi I fit Edouard.

— Je ne pourrais, à vrai dire, me fâcher pour une plus noble cause, monseigneur; oh! vous ne me connaissez encore que comme homme de conseil, vous me connaîtrez peut-être un jour comme homme d'action, et alors celui que le roi d'Angleterre appelle en riant son compère deviendra peut-être sérieusement l'ami de son auguste allié,

— Je vois déjà, maître, que vous êtes un homme de précaution, et qu'il y a peu do souverains aussi bien gardés que vous.

— Et qui vous a dit cela, monseigneur?

— Un ambassadeur que vous avez envoyé autrefois au Toi d'Angleterre, et qui est revenu à Gand avec Walter) l'ambassadeur du roi Edouard.

— Gérard Denis, fit d'Artevelle en pâlissant malgré lui.

— Lui même. Un chef de tisserands, je crois. Et qu'est

devenu cet homme? demanda le roi d'un air indifférent.

— Ce qu'il est devenu, monseigneur? rien encore! mais Dieu sait ce qu'il deviendra.

— Le «ommerce 1 a-t-il enrichi?

— Malheureusement, monseigneur, il s'occupait d'autre chose que de commerce.

— El de quoi donc?

— De politique.

— C'est de votre faute, maître. Pourquoi en avez-vous fait un ambassadeur? Il vous était attaché cependant.

— Comme le chien à sa chaîne, monseigneur, et parcequ'il ne pouvait faire autrement; mais s'il doit m'arriver malheur un jour ce sera par cet homme.

— Mais, si je me rappelle bien la conversation que j'eus avec lui peu avant le voyage que nous fîmes ensemble, il me dit que vous étiez entouré d'hommes si dévoués que vous n'aviez qu'à faire un signe pour que vos ennemis disparussent. Il se trompait donc?

— Il ne se trompait pas pour les autres, mais, malheureusement, il se trompait pour lui. Aujourd'hui Gérard Denis a un parti, Gérard Denis est presque dangereux, et essayer de se débarasseï de lui ce serait presque reconnaître sa force, et en tous cas ce serait s'exposer. Si nous trouvons maintenant de l'opposition à nos projets, c'est de cet homme qu'elle nous vient. Aussi...

D'Artevelle sembla hésiter s'il continuerait sa phrase.

— Aussi? reprit le roi comme pour inviter Jacques à compléter son idée.

— Aussi voulais-je vous engager, monseigneur, à ne le point recevoir dans le cas où il se présenterait ici. Il ne peut y venir que dans de mauvais desseins.

A peine Jacquemart avait-il achevé ce dernier mot, que Robert, celui-là môms qui avait accompagné le roi lors de son pramier voyage à Gand, s'approcha d'Edouard et lui dit :

— Monseigneur, un homme vient d'aborder qui demande à parler à Votre Seigneurie.

Pendant ce temps, d'Artevelle s'était éloigné et attendait au bout du pont qu'Edouard revînt à lui.

— Et que veut cet homme? demanda le roi.

— Il veut vous parler, monseigneur.

— S'est-il nommé?

— Non, monseigneur; mais je l'ai reconnu.

— Et c'est?

— Celui avec qui voyageait monseigneur quand j'eus l'honneur de l'accompagner à Gand.

— Gérard Denis I murmura Edouard, maître Jacques l'avait prévu. C'est bien. Robert, continua le roi en s'adressant au valet, fais entrer cet homme dans mon appartement et dis-lui de m'attendre.

Robert s'éloigna, et Edouard se rapprocha de d'Artevelle.

— Eh bien ! maître, dit le roi, demain nous saurons h quoi nous en tenir, n'est-ce pas?

— Oui, monseigneur.

— Car vous comprenez que je ne puis rester toute ma vie dans ce port de l'Ecluse. J'ai un voeu à accomplir, et vous seul me retardez.

— Comptez sur moi, sire, fit d'Artevelle, qui, au ton dont le roi avait dit les dernières paroles, avait compris qu'il devait s'éloigner, comptez sur moi et défiez-vous des autres.

Jacquemart s'inclina, et, quittant le pont du vaisseau, il descendit dans sa barque qui le reconduisit à terre.

Le roi descendit dans l'entrepont, et trouva Gérard Denis qui l'attendait.

Le chef des tisserands n'était plus tout à fait le même qu'autrefois : son costume était aussi simple, mais son visage avait changé; une certaine fierté était le caractère dommant de sa physionomie, et Edouard comprit tout de suite, en le revoyant, qu'il employait à des commerces

plus graves que les achats de laines la finesse dont la nature l'avait doué et qui éclairait ses petits yeux, dont le regard était plus assuré et plus pénétrant qu'autrefois. Cet homme avait sur le visage un air de fausse loyauté auquel un politique moins fin qu'Edouard se fût laissé prendre, mais qui ne pouvait tromper le royal compère de d'Artevelle. Il était facile de voir que Gérard Denis avait toutes les mauvaises passions de Jacquemart, mais qu'il n'avait pas tout l'esprit de son rival pour les déguiser, II avait la ruse qui conçoit, mais il devait manquer de l'adresse qui exécute. Il était fin, mais il devait arriver un moment où la brutalité dominerait la finesse. Cela venait sans doute de ce qu'il n'était pas ambitieux par intérêt, mais par imitation. C'était un de ces hommes qui, en voyant s'élever un de leurs semblables, le prennent en haine et veulent s'élever non pas à côté de lui, mais à sa place. Ils n'ont l'idée de grandir que parce qu'ils voient grandir les autres, et au lieu d'appliquer leurs facultés au triomphe de leur ambition, ils l'appliquent à la destruction de l'homme qui les gêne, si bien que le jour où ils ont pris la place de leur rival, leur haine étant assouvie, ils ne savent plus que faire, et ne sont que les obscurs plagiaires de leurs prédécesseurs.

Gérard Denis était envieux. Nous avons vu au commencement de cette histoire qu'il détestait personnellement d'Artevelle. Si Jacquemart fût resté simple brasseur, Gérard fût resté un simple tisserand. Quand un homme du peuple s'élève tout à coup, comme d'Artevelle, il fait éclore aussitôt parmi ceux-là même qui devraient le soutenir, puisqu'il sort de leur classe, des haines mystérieuses et continues qui ébranlent sourdement la position qu'il s'est faite.

Gérard enviait la fortune de d'Artevelle comme un enfant envie le jouet d'un autre enfant, sans raison, et pour le briser quand à son tour il le possédera.

Du reste Gérard consentait volontiers à ne pas être ruthwaert, mais à la condition que d'Artevelle ne le serait plus.

Quoi qu'il en soit, pendant que Jacques était devenu quelqu'un, Gérard était devenu quelque chose, et tel qu'il était, il venait visiter le roi Edouard III.

Quand le roi se trouva en face de Gérard, celui-ci le regarda fixement et lui dit après s'être incliné :

— Maître Walter, je suis heureux de vous revoir, car j'ai gardé bon souvenir de notre voyage; aussi implorai-je de vous la faveur de parler le plus tôt possible à votre gracieux souverain.

— Suivez-moi donc, maître Gérard, fit le roi en souriant» car j'ai gardé un aussi bon souvenir que vous du voyage que j'ai eu le plaisir de faire avec vous.

Et ce disant, le roi fit entrer Gérard dans une chambre, dont il ferma lui-même la porte, après avoir fait asseoir son visiteur.

— Vous vouliez parler au roi d'Angleterre, maître, lui dit-il, eh bien! parlez, le roi d'Angleterre vous écoute.

Gérard se leva malgré lui.

— Ainsi, dit-il, "Walter et le roi Edouard îîî...

— Ne faisaient qu'un, maître ; ce qui ne doit pas vous empêcher de vous asseoir, car le roi se souvient aussi bien que Walter de son compagnon de voyage Gérard Denis.

y* Eh bien ! maître, continua le roi, la spéculation dont j'ai été le confident a-t-elle réussi î

— Oui, sire, et je dois même dire que je crois que votre gracieuse compagnie m'a porté bonheur, ear tout ce que j'ai entrepris depuis m'a aussi bien réussi que cett« contrebande...

— Ainsi, le commerce va bien?

— Oui, monseigneur ; mais Votre Altesse doit penser que ce n'est pas une affaire de commerce qui m'amène

— Mais, en tout cas, c'est une affaire ?

— Oui, monseigneur ; et si je viens, c'est dans l'intérêt de Votre Altesse, et pour lui rendre un service.

— Je suis heureux, maître Gérard , que , tout , depuis mon premier voyage, vous ait réussi à ce point, que vous puissiez aujourd'hui rendre un service au roi d'Angleterre.

Gérard comprit, à la réponse du roi , que celui-ci ne traiterait pas de puissance à puissance avec lui, comme avec d'Artevelle, et qui sait de combien cette différence que le roi faisait entre les deux hommes augmenta la haine de Gérard contre le ruthwaert.

— Quoi qu'il en soit , monseigneur , répliqua le tisserand, et si loin de vous que je sois, par cela même que je n'habite pas les mêmes sphères que vous, il est des choses que je vois et qui échappent à vos regards , cachées qu'elles sont par les intérêts de ceux qui ont l'honneur de vous approcher. C'est sur ces choses- là que je voulais vous éclairer, sire, et personne ne le pouvait faire mieux que moi ; voilà pourquoi je me suis permis de venir à vous, non plus en ambassadeur de d'Artevelle , mais comme mon propre ambassadeur.

— Parlez, maître Gérard, parlez.

— Puisque vous voulez bien vous rappeler, sire , le voyage que j'ai eu l'honneur de faire avec vous , peutêtre vous rappelez-vous aussi ce qu'à cette époque même je vous dis de d'Artevelle ; que sa puissance ne durerait

pas longtemps , et q-u'il y avait à Gand des gens qui feraient, aussi bien et mieux que lui , avec Edouard d'Angleterre, tous les traités de politique et de commerce qui seraient à la convenance d'un aussi grand roi.

— C'est vrai, je m'en souviens.

— Je me rappelle même, monseigneur, continua Gérard, comme s'il eût voulu bien faire voir au roi qu'il n'avait oublié aucun des détails de la route qu'il avait faite en sa compagnie, je me rappelle même qu'au moment où je vous disais cela , vos yeux se fixèrent sur un faucon qui chassait un héron vaincu: vous prîtes l'oiseau chasseur au bec duquel vous passâtes une bague d'émeraudes d'un grand prix; vous gardâtes même le faucon, ce qui étonna fort celui qui venait le réclamer, et ce qui m'étonna beaucoup aussi.

— C'est vrai encore, murmura Edouard à qui ce souvonir rappelait Alix de Grafton et l'inquiétude où le laissait la disparition du comte de Salisbury, c'est vrai encore ; continuez, maître.

Et le roi se leva et se promena h grands pas en passant de temps à autre la main sur son front.

— Eh bien ! sire, ajouta le tisserand en se levant à son tour, ces hommes que je vous prédisais alors existent réellement an ourd'hui, et la puissance du brasseur est si violemment ébranlée, que demain peut-être il sera forcé de fuir comme un criminel, si quelque bon coup d'arbalète ne l'arrête en chemin.

— Et sans doute à la tête de ces hommes se trouve maître Gérard Denis.

— Oui, sire.

— Et le nouveau chef vient, sinon imposer, du moins offrir ses conditions au roi d'Angleterre.

— Non, sire, il viejit seulement avertir le roi Edouard que d'Artevelle a pris un engagement qu'il ne pourra tenir, et que ceux à la tête desquels se trouve Gérard Denis

ne veulent d'autre souverain que leur souverain légitime, à moins...

~ A moins?...

— A moins que celui qui les commande ne veuille autre chose, ou ne trouve un moyen de tout concilier.

— Et ce moyen?

— Je l'ai, sire.

— Et puis-je le savoir?

—Certainement, sire, mais vous me permettrez de vous le taire jusqu'au moment où , au lieu d'être une probabilité, il pourra devenir une certitude.

— Ainsi, la conclusion de cette entrevue...

— Est, monseigneur, que, quoi qu'il arrive, la Flandre tiendra à grand honneur l'alliance de l'Angleterre , et que, si jamais elle dépend de moi , cette alliance est certaine.

— Si toutefois l'Angleterre l'accepte.

— Et quel intérêt l'Angleterre aurait-elle à la refuser?

— L'Angleterre n'a pas seulement des intérêts , maître Gérard, elle a des amitiés. Jacques d'Artevelle a été jusqu'ici l'allié fidèle et l'ami dévoué du roi Edouard III, et il se peut que, s'il arrive malheur au ruthwaert, le roi d'Angleterre embrasse sa cause et essaie de le venger comme il commence déjà à venger en France ceux que Philippe VI a fait mourir parce qu'ils étaient ses alliés. Cependant nous prendrons conseil des circonstances , maître Gérard. En attendant , je suis ici sur l'invitation de Jacques d'Artevelle, que je quitte à l'instant, et jusqu'à ce qu'il ait manqué à ses promesses, je ne manquerai pas aux miennes , et encore saurais-je , le cas échéant , faire la part des événemens dont il aura pu être la victime.

— Sire , vous attendez demain une députation des conseillers?

— Oui.

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