‹ La comtesse de Salisbury (volume 4)Chapitre 5 sur 9 · II · texte numérisé non relu

II

no LA COMTESSE DE SALISBURY.

Quand le comte Derby apprit les désastres des Anglais et la sottise que les vainqueurs avaient faite de laisser le château debout, il y envoya des gens d'armes, leur ordonnant de bien se défendre , et ajoutant qu'il irait les secourir si besoin était. Puis, il envoya à la forteresse d'Aiguillon , Gautier de Mauny, Jean de Lille et autresj leur recommandant de tenir vigoureusement.

Ils partirent bien quarante chevaliers et trois cents armures, emportant des vivres pour le siège, ce siège dût-il durer six mois.

C'est alors que le duc de Normandie comprit la faute qu'il avait faite en n'abattant pas le château de Villefranche.

Il s'en inquiétait d'autant plus qu'il ne pouvait arriver h prendre Angoulême. Il ordonna donc aux gens d'armes do se loger près de la ville.

Le sénéchal de Beaucaire offre au duc de faire prendre des vivres par le pays, ce que le duc accepte. Le sénéchal prend six cents hommes d'armes et s'en va jusqu'à Âncenis, ville nouvellement rendue aux Anglais. Arrivé là, le sénéchal , avec soixante hommes seulement, va pour prendre des troupeaux aux Anglais qui les poursuivent, et qui, en les poursuivant, tombent au milieu de l'armée des Français, embusqués pour les attendre. Cette ruse réussit à merveille, car les six cents hommes revinrent ramenant au duc de Normandie un grand nombre de prisonniers.

Pendant ce temps, Jean de Norwich voyant (lue le duc ne lèverait pas le siège d'Angoulême , fit demander une «.«•ève pour le jour de l'Annonciation. Elle frt accordée. Aiors, dès le point du jour, le capitaine Jean de Norwich t»i armer tous ses gens et les fit sortir de la ville, traverser le camp français, et se retirer à Aiguillon, où ils furent nais avec joie.

Les gens d'Angoulême décident alors en conseil (ju'ifs

LA COMTESSE DE SALISBdRY. Hl

se rendront au duc de Normandie. Celui-ci les reçut à merci, il installa dans la ville un capitaine nommé Jean de Villiers, et cent soudoyers avec lui.

Le duc se rendit ensuite devant le château de Damassa, qui fut priâ^ et dont toute la garnison fut tuée. Il y établit un écuyerde Beauce, nommé le Borgne de Milly. De là, il se rendit devant Tonneins, dont le siège dura iongtemps.

Bref, les Anglais se rendirent par composition^ leurs corps et leurs biens saufs; les habitans demeurèrent en l'obéissance du duc de Normandie, qui, après avoir pris le port de Sainte-Marîe, qui était gardé par des Anglais, y laissa des gens d'armes et alla vers Aiguillon.

Il mit cent mille gens d'armes devant Aiguillon.

Il y avait deux assauts par jour. Le siège dura six mois.

Le duc alors commanda de faire un pont pour traverser l'eau et arriver jusqu'à !a forteresse. Trois cents charpentiers travaillaient jour et nuit. Quand le pont fut avancé, ceux d'Aiguillon le défirent.

On le recommença , mais les Français entourèrent si bien les ouvriers, que Gautier de Mauny etses gens d'armes ne purent les empêcher d'achever.

Toutes les semaines on trouvait un moyen nouveau pour assaillir le château d'Aiguillon. Un jour, en revenant de chercher des troupeaux. Charles de Montmorency et Gautier de Mauny se rencontrèrent. L'occasion était belle pour deux braves chevaliers. Il y eut combat. Les Francs étaient bien cinq contre un, mais ceux d'Aiguillon apprirent cette rencontre et vinrent au secours des leurs; les Francs furent tués, faits prisonniers, et Montmorency se sauva, laissant ses troupeaux aux Anglais.

Ce siège est un des plus étranges dont l'histoire ait gardé les détails ; quand on songe aux travaux que ût ♦"aire le duc de Normandie, on est effrayé.

Cependant les choses ne pouvaient en rester là. Le duc offre cent écus à celui qui pourra gagner le premier pont de la porte du château. Ce qui devait arriver arriva ; les soldats français se précipitèrent en masse , les uns tombèrent à l'eau, et un grand nombre fut tué par ceux d'Aiguillon.

Le duc fit faire une espèce de pont ceuvert pour approcher de la forteresse , mais les Anglais avaient fait faire des martinets, espèces de machines pour lancer des pierres, et ils en jetèrent de si grosses, qu'ils démolirent la couverture et que le chemin fut précipité dans l'eau, laissant un grand nombre de Français tués.

Les chevaliers français se désolaient de la longueur de ce siège, et n'osaient parler de le quitter, ayant entendu dire au duc qu'il ne s'en irait que sur l'ordre de son père. Alors le comte de Guines , connétable de France , et le comte de Tancarville , prirent sur eux de se rendre en France, près de Philippe VI, et de lui dire à la fois les malheurs et le courage de son fils. Le roi en fut émerveillé, et dit que puisqu'on ne pouvait prendre ceux d'Aiguillon par force, il les fallait prendre par famine.

Cependant, Edouard ayant appris que ses gens étaient battus et mal menés au château d'Aiguillon, et que le comte Derby ne pouvait le secourir, prit le parti de lever une grosse armée et d'aller en Gascogne.

En ce moment, Godefroyde Harcourt, banni de France, arriva en Angleterre. Le roi et la reine le reçurent comme ils avaient reçu le comte d'Artois, lui donnant tout de suite , avec cette magnificence qui les distinguait , un allié fidèle et dévoué.

Le roi fit part alors à Godefroy de la résolution qu'il avait prise d'aller au secours du comte de Derby, en Gascogne, lui demandant s'il l'accompagnerait dans cette expédition.

— Sire, lui répondit Godefroy, je suis tout à votre .sfir-

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vice, mais, si vous me le permettez, je vous donnerai un conseil.

— Dites, messire.

— II me semble que jusqu'à présent le comte Derby n'a pas eu besoin de votre secours, et qu'il est assez brave chevaliftr pour s'en passer encore. Laissez-le continuer sa besogne là-bas, sire, et commencez la vôtre d'un autre côté. Le duc de Normandie est absent , profitez-en, monseigneur, pour attaquer son pays.

— Eh bien 1 il sera fait comme vous le désirez, messire, répondit le roi , après avoir réfléchi quelque temps, et puisse Dieu entendre votre conseil et le faire venir à bien I

— Alors, monseigneur, nous partirons aussitôt, car j'ai hâte de vous voir réussir.

— Non, messire, nous ne partirons pas avant que j'aie fait un pèlerinage qui me reste à faire , car si Dieu voulait qu'il m'arrivât malheur pendant cette expédition, je croirais que cet oubli en est la cause. Puis , murmura le roi tout bas, il faut que sache ce qu'ils sont devenus l'un et l'autre.

Le lendemain, le roi ordonna qu'on fît venir au port de Hantonne un grand nombre de nefs et de vaisseaux.

Il fit appeler de tous côtés ses gens d'armes et chevaliers, et fixa le départ pour le jour de la Saint-Jean-Eaptiste, c'est-à-dire vers le 25 juin 1346.

Puis, sans escorte, seul avec ses souvenirs et ses craintes, Edouard III partit pour le château de Wark.

Ce n'élait déjà plus ce roi jeune et bouillant tel que nous l'avons vu au commencement de cette histoire. Quiconque l'eût rencontré n'eût pas reconnu en lui l'élégant chevalier des tournois.

La politique et la guerre avaient pâli son front et donné à ses yeux une sorte de fixité rêveuse. Puis, surtout en ce moment , Edouard , qui ne savait au-devant de quelles

impressions il allait , redoutait malgré lui un malheur eaché derrière les horizons qu'il lui fallait encore dépasser.

Pas un jour ne s'était passé, depuis celui où il avait profité du sommeil d'Alix, sans qu'il songeât à cette femme, et son amour s'était encore augmenté par la possession.

Mais ce n'était plus un amour surpris qu'il lui fallait» ce n'était plus par un philtre qui n'avait jeté dans ses bras qu'une statue inanimée qu'il voulait à l'avenir posséder Alix, c'était par la réalité de sa passion , par la sincérité de sa parole, et il y avait des momens où Edouard eût donné son royaume d'Angleterre et ce beau royaume de France qu'il convoitait pour être aimé de la comtesse, ne fût-ce qu'un jour, et pour que la passion vivifiât un instant ce beau corps dont le sommeil lui avait dévoilé les richesses.

Edouard avait cru autrefois que ces désirs soudains qui montaient de son cœur à sa tête, quand la robe de la comtesse touchait sa main, s'éteindraient dans la possession de la femme , et il s'était servi du moyen que nous ..vons vu. Mais Dieu n'a pas mis dans le cœur de l'homme l'amour, cette flamme divine , pour qu'elle pût s'éteindre au premier souffle de la matière, et, nous le répétons, depuis qu'il avait possédé la comtesse , Edouard ne songeait plus qu'à la posséder encore. Seulement il avait compris qu'il la lui fallait tout entière, avec ses aveux et ses expansions, sans quoi il se consumerait peut-être à ce feu intérieur qui s'était augmenté du premier aliment qu'il avait reçu

XVÎI

Maintenant il allait seul avec ses pensées loin de cette cour à laquelle il essayait de faire sou cœur impénétrable.

La campagne était immense ; l'air pur caressait son visage , il oubliait qu'il était roi pour oublier qu'il n'était pas aimé.

Par momens , il lui semblait que là où il allait il était attendu, qu'il était un humble bachelier, sans autre bonheur que l'amour de sa maîtresse , et que, pendant l'absence d'un mari jaloux, une blanche main allait lui ouvrir la grille d'une tour, prison pour la châtelaine , paradis pour l'amant.

Il allait poursuivant sa course et son rêve.

Le gracieux visage d'Alix, empreint de ces terreurs qui, pour l'homme aimé, sont des confidences, lui apparaissait, et une nuit capable d'éclairer de son rayonnement toute la vie d'un homme , passait dans l'esprit du roi pleine de mystères et d'enchantemens.

Parfois encore Edouard se rappelait qui il était et qui il allait trouver. Le vague espoir de son pardon le saisissait alors.

— La femme est un étrange problème, se disait-il; autant elle met de forces à cacher son amour avant de s'être donnée , autant elle avoue facilement les secrets de son âme une fois que son corps s'est livré. Peut-être Alix m'aimait -elle, peut-être n'osait - elle se le dire à ellemême , et me le cachait-elle avec terreur ; mais maintenant qu'elle m'a appartenu, contre sa volonté, il est vrai,

peut-être mon souvenir préoccupe-t-il sa pensée, et peut-être vais-je trouver en arrivant l'aveu d'un amour partagé.

Et l'air qu'aspirait Edouard lui semblait imprégné de senteurs nouvelles et d'arômes inconnus.

Mais il y avait aussi des momens où une crainte secrète s'emparait du cœur du roi. L'âme de la femme a beau être un problème étrange , il est des femmes qui ne dévient pas d'elles-mêmes de la route que leur ange leur a montrée quand elles entraient dans la vie , et qui meurent le jour où une force impérieuse les écarte de leur chemin ; et malgré ses rêves , Edouard était forcé de se rappeler de temps en temps qu'Alix était une de ces femmes.

Les craintes du roi , qu'il chassait avec des espérances, se représentaient à lui si périodiquement qu'il en tressaillait.

Alors tout prenait un aspect nouveau aux yeux du voyageur solitaire.

La campagne , ainsi que son cœur, n'était plus qu'un immense désert , le château où il allait qu'une ruine, le nom qu'il murmurait qu'un nom de morte.

Le rêve faisait place à la crainte, la crainte se changeait en remords , et Edouard , sondant l'horizon du regard, semblait lui demander s'il fallait avancer ou retourner en arrière, et s'il ne valait pas mieux douter encore que d'affronter la réalité.

Cependant il avançait toujours.

Quand il arriva au château de Wark, le soleil était levé depuis deux heures , et le château , inondé de lumière, était loin d'avoir cet aspect sinistre que par instans Edouard croyait lui trouver.

Le soleil éclairait ardemment les vitraux, et la nature, parée d'un de ses plus beaux jours d'été , resplendissait à l'entour.

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Malgré lui le roi conçut une grande joie de ce qu'il voyait.

Le cœur est si craintif qu'il a presque toujours besoin des pressentimens extérieurs, et l'âme, qui s'éclaire parfois de la sérénité du dehors, admet difficilement la possibilité d'un chagrin au sein d'une nature jeune, chaude et parfumée.

Edouard arriva à la porte du château, qui lui fut ouverte comme toujours.

Il demanda en tressaillant à voir la comtesse, et le valet s'éloigna après avoir fait monter le roi dans un des appartemens avoisinant celui d'Alix.

Quelques inslans après, le valet reparut en disant :

— Monseigneur, la comtesse va se rendre ici dans quelques instans.

Le roi s'assit.

Rien n'était plus changé au dedans qu'au dehors.

Il y avait peut-être dix minutes que le roi attendait, lorsqu'Alix parut.

Elle était plus belle qu'elle n'avait jamais été , seulement elle était d'une pâleur de marbre.

Elle n'était pas vêtue de noir et portait au contraire un costume éclatant.

Edouard recula de deux pas en la voyant s'approcher, car elle avait plus l'air d'une apparition que d'une réalité.

— Vous dans ce château, sire! dit la comtesse avec un sourire auquel ses lèvres ne semblaient plus habituées, savez-vous que ce m'est un grand honneur que je m'attendais peu à avoir ?

— Madame, répondit le roi , je vais partir pour une de ces expéditions dont un roi peut ne pas revenir, et, avant de partir, je voulais vous voir une dernière fois.

— Une dernière fois , vous avez raison de parler ainsi,

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monseigneur; dit Alix en levant les yeux au ciel, car qui sait lorsqu'on se quitte si jamais on se reverra !

Et la comtesse , portant la main à son front comme si elle eût ressenti une douleur, se laissa tomber plutôt qu'elle ne s'assit sur un siège à eôté de celui du roi.

— Pourquoi, fit celui-ci , me parlez-vous de ce ton amer. Dieu vous garde encore de longues années , madame ; vous êtes jeune, vous êtes belle, et votre vie n'est pas entourée des écueils qui avoisinent celle d'un roi.

— Vous croyez, monseigneur.

— Surtout lorsque , comme vous, Alix, on est aimée d'un homme jeune, noble et puissant.

— Le comte de Salisbury ne reviendra jamais ici, monseigneur.

— Je ne vous parle pas du comte , Alix , vous le savez bien.

— Et de qui parlez-vous donc, sire î

— D'un homme qui vous aime.

— Au point d'affronter un remords, n'est-ce pas, monseigneur, c'est cela que vous voulez dire?

— Ecoutez , Alix , dit le roi en se rapprochant de la comtesse, et en prenant une de ses mains froides comme la glace , qu'Alix lui abandonna comme si sa pensée eût été ailleurs; écoutez, j'étais loin de vous, et je ne vivais plus que de corps; ma vie était restée ici. Oh! combien triste et vide est la gloire d'un roi , madame, quand il n'a pas pour la partager le cœur qu'il a choisi et qu'il aime. Alors elle est plus lourde que les plus lourds fardeaux , car elle est inutile. Oui , j'ai affronté un remords pour vous , Alix , mais un remords qui peut se changer en une éternité de bonheur si vous dites un mot. Dieu vous eût-il mise si belle à côté de moi, et eût-il versé dans mon cœur cet intarissable amour, s'il n'avait voulu nous réunir? Qu'ai-je fait à Dieu pour qu'il me re*

fuse cette joie sans laquelle ma vie n'est plus qu'une chose stérile? Qu'avez -vous, Alix, vous pâlissez ?

— Je vous écoute, monseigneur. Il arrive un moment où l'on peut tout écouter.

— Dites-moi , Alix , que vous me pardonnerez ce dont vous m'accusiez tout à l'heure.

— 11 airive une heure, sire, où l'on pardonne tout.

— Que voulez-vous dire? s'écria le roi effrayé de la pâleur de la comtesse et du ton dont elle avait dit ces dernières paroles.

— Je veux dire, monseigneur, qu'en effet Dieu avait le pouvoir de me faire heureuse, et qu'il ne l'a pas fait, voilà tout.

— Alix, il n'y a douleur si grande qui ne s'oublie un jour.

•—Monseigneur, l'âme qui comprend les amours infinies admet les douleurs éternelles.

— Mais cependant, Alix, votre deuil a cessé.

— Qui vous le dit?

— Ces vêtemens qui vous couvrent.

—Oh ! sire, que votre âme est peu savante en douleurs, uisque vous vous fiez au deuil des vêtemens , sans regarder même la pâleur du visage et sans chercher les plaies du cœur!

— Alors, pourquoi ces vêtemens ?

— Parce que, sire, je ne voulais pas attrister d'un deuil trop apparent le gracieux roi qui daigne me visiter, et que je ne voulais pas laisser de remords trop profonds dans l'esprit de celui qui a forisé ma vie pour un caprice.

— Alix !

— Vous parti , monseigneur, je reprendrai mes vêtemens de deuil, et pour l'éternité, je vous le jure.

-- Et si le comte revient ? demanda le roi.

— Il ne reviendra pas, sirt.

Et la comtesse se levant, s'approcha à moitié défaillante d'une table, et, remplissant d'eau une coupe d'or, elle la vida ardemment.

— Vous souffrez , madame , dit Edouard en se levant à son tour et presque épouvanté de l'agitation d'Alix.

— Non , monseigneur, fit-elle en se rasseyant, je suis prête à vous écouter encore.

Alors le roi se jeta aux genoux d'Alix ; et prenant ses mains dans les siennes ,

— Vous me pardonnerez, Alix, continua-t-il, en échange de ce que j'ai souffert ; croyez-moi, il y a encore pour vous du bonheur en ce monde , et ce bonheur je veux que vous me le deviez. Vous quitterez ce château sombre, plein de souvenirs amers et de fantômes désolés, vous reviendrez à la cour plus belle , plus enviée que jamais. Si vous saviez , Alix, depuis la dernière visite que j'ai faite à ce château, dit le roi à voix basse , si vous saviez de quels rêves mes nuits sont peuplées. Rien ne peut faire que vous ne soyez à moi ; et puisque j'ai commis presque un crime pour vous posséder, vous devez voir jusqu'où peut aller mon amour. Alix , soyez à moi encore , et tout ce qu'un roi peut donner, tout ce que l'âme souhaite en ce monde , vous l'aurez. Votre puissance sera sans bornes comme mon amour, votre fortune sans rivale comme votre beauté; ou bien, aimez- vous mieux, Alix, que j'abandonne tout? travaux passés, ambitions à venir ; voulez-vous que le roi d'Angleterre ne soit plus qu'Edouard, et qu'Edouard se retire avec vous au fond de quelque château isolé , dans queUue pays désert, où il n'y aura que nous et Dieu : tout ce que vous voudrez, Alix, je suis prêt à le faire, ordonnez.

— C'est bien, sire, répondit Alix avec un sourire empreint d'une indulgence céleste, je vous pardonne , car vous m'aimez peut-être, et si vous aviez su que votre amour dût me tuer, peut-être n'auriez-vous pas fait ce

que vous avez fait. Vous m'offrez, contiaua Alix d'une voix affaiblie, des biens dont une autre serait heureuse et fière, mais qui sont bien petits à côté des biens éternels dont j'ai fait désormais toute mon ambition : au lieu de tout cela , promettez moi de faire ce que je vais vous dire.

— Parlez, Alix.

— Peut-être un jour reverrez- vous le comte de Salisbury, monseigneur ; promettez-moi alors de lui dire que je suis morte parce qu'il ne m'avait pas pardonné une faute dont vous seul étiez coupable ; vous lui direz, monseigneur, que vous m'avez vue mourir et que je suis morte en le bénissant et en priant Dieu pour lui.

Alix épuisée ferma les yeux sous la douleur.

— Que signifie tout cela? murmurait le roi. Vous mourir, vous , Alix, vous que j'aime ! Vous êtes en délire; au nom du ciel ! Alix, parlez-moi.

La comtesse lit un mouvement , et prenant la main du roi, elle lui dit :

— Monseigneur, donnez-moi votre bras pour aller à cette fenêtre ; je veux voir une dernière fois le sourire de Dieu sur la terre.

Le roi obéit machinalement, et Alix, froide et le corps agité de tressaillemens soudains, s'appuya sur une des fenêtres d'où la vue s'étendait sur un horizon sans bornes, plein de fleurs et de chaudes haleines.

— Qui m'eût dit, sire , le jour où je faisais un vœu en faveur de celui que j'aimais, que, peu de temps après ce vœu accompli , je mourrais abandonnée de mon époux et soutenue par le bras de celui qui me faisait mourir?

— Alix , vous m'épouvantez par ces paroles de mort. Dites-moi que vous voulez me torturer, mais ne dites plus que vous allez mourir.

— Dans une heure je serai morte, sird.

— Vous ?

— Oui.

— Du secours ! s'écria le roi.

- Oh ! c'est inutile; ne me quittez pas, sire; je serais morte avant que vous revinssiez , et j'ai encore quelque chose à vous dire.

Le roi tomba à genoux.

— Mon Dieu 1 mon Dieu ! disait-il, sauvez-la et pardonnez-moi I

— Quand vous êtes venu, continua Alix en relevant le roi, j'ai quitté mes habits de deuil et j'ai revêtu ces habits de fête. Je vous avais vu venir, car il y a bien des jours que je sonde de ma fenêtre la route qui conduit à ce château. Alors, comme des sentimens humains me dominaient encore, j'ai voulu donner à votre vie le remords éternel de ma mort. Je me suis empoisonnée, sire, et je raesuis dit : « Je mourrai en le maudissant , et il souffrira ce que j'ai souflFert. »

— Par le Dieu vivant 1 Alix , dit Edouard , laissez-moi vous sauver, et je vous jure que jamais je ne prononcerai votre nom , que je m'enfermerai au fond d'un cloître s'il le faut ; mais ne mourez pas, ne mourez pas !

Et le roi éperdu couvrait de larmes les mains glacées de la comtesse.

— C'est inutile, répéta Alix, il le faut; et d'ailleurs il n'est plus temps. Puis je ne vous maudirai pas, sire, car je vous l'ai déjà dit, je vous pardonne. La mort n'a d'aspect effrayant que pour ceux qui redoutent quelque chose au delà do la vie, mais moi, je ne redoute rien. Je meurs pour me puri Her de la faute d'un autre, et ma vie passera ée la terre à l'éternité sans effort et comme, au crépuscule, le jour se fond dans la nuit. Voyez, tout souri* autour de nous, et je vous jure que je n'ai jamais été aussi calme que je le suis en ce moment. Ne craignez donc rien, sire^ j'en ai fini avec la haine. Mon âme, qui va remonter à Dieu, est déjà tellement dégagée des hens de la terre,

que je ne vois plus en vous l'homme qui me fait mourir, mais l'ami qui me soutient au moment où je meurs. Je vous plains, sire, car, moi morïe , vous allez souffrir et vous imposer longtemps des remords dont je voudrais vous absoudre. Vous m'aimiez , monseigneur ; seulement votre amour vous aveuglait et vous a fait oublier qu'il y des ai^iours qui tuent celles sur qui ils se reportent, comme un soleil très ardent tuerait nos fleurs du Nord. Vous avez brisé en un instant deux existences si heureuses qu'on dirait que Dieu les avait formées à regret, et qu'il était injuste- à ses yeux de donner tant de bonheur à deux créatures lorsque tant d'autres souffraient. Vous vous êtes trompé, sire, voilà tout. Et cependant j'eusse dû vous aimer. Vous êtes jeune , noble et puissant, et il eût pu se faire que votre image se présentât à moi avant celle du comte. Pourquoi Dieu ne l'a-t-il pas fait? Pour compléter ma vie par le martyre sans doute , et parce qu'il vous appelait, à de plus hautes destinées.

Alix parlait d'une voix à la fois si douce et si émue, qu'Edouard, la tête renversée en arrière et la main sur ses yeux, pleurait abondamment.

— Soyez fort, monseigneur, reprit Alix après une pause. Voyez par quel beau jour Dieu me rappelle à lui. Je n'aurai même pas la douleur de voir ce beau soleil s'éteindre derrière la colline ; mes yeux seront fermés avant qu'il ne se couche , et j'habiterai la patrie sans ombre et sans nuits. Ainsi, monseigneur, vous allez partir pour de nouvelles conquêtes , vous allez ajouter un royaume au vôtre sans doute , et faire tuer quelques milliers d'hommes. L'J^istoire vous garde une grande place dans ses pages, monseigneur, et peut-ôtre mon nom passera-t-il à la postérité éclairé du reflet de l'amour que vous aurez eu pour moi ; alors on s'étonnera que cette humble femme soit morte et ait résisté à l'amour de ce grand conquérant. Etrange chose que la vie , lorsqu'on la regarde

du point où je la vois maintenant ! Dites-moi , sire , demanda Alix avec un regard plein de douceur, vous m'aimiez réellement?

— Vous me le demandez ? répondit Edouard avec des sanglots.

— Et vous eussiez fait tout ce que vous promettiez tout à l'heure?

— Tout, je vous le jure.

— Quel triomphe pour moi dans l'avenir, dit la comtesse, et comment se fait-il que je ne vous aie pas aimé 1

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— Je devrais faire appeler un prêtre puisque la mort approche, reprit la comtesse, mais j'aime mieux que vous seul entendiez ma confession , monsei(?neur. Un prêtre n'aurait rien à me dire de plus que ce que Dieu me dit en ce moment, et je n'aurais rien à lui dire que ce que vous pouvez entendre. Dieu a-t-il besoin pour croire à notre repentir que nous remettions ce repentir entre les mains d'un de ses ministres , ou la confession n'est-elle qu'une humilité préparatoire?

— Si vous saviez, Alix, répliqua le roi, quel mal votre calme me fait. J'aimerais mieux votre colère et votre malédiction. Quand je songe que c'est mon amour fatal qui interrompt votre existence heureuse , je me demande si je ne dois pas me briser la tête contre une muraille et me donner au moins la joie de ne pas vous voir mourir, en mourant avant vous.

— Non, sire, vivez; votre mort serait un crime, car trop d'existences et d'intérêts tiennent à votre vie pour qee vous la détruisiez ainsi; moi , je ne tiens plus à rien sur

la terre. Que je vive ou que je meure, nul n'en souffrira, roilà pourquoi mes derniers momens sont si calmes. L'heure des restitutions est venue, monseigneur, et il faut que je vous rende quelque chose qui me vient de vous et que vous garderez à votre tour comme un souvenir de moi.

Alix s'approcha d'une table sur laquelle se trouvait une boîte d'or richement travaillée, qu'elle ouvrit et dont elle tira divers bijoux.

— Bijoux, parures, vains ornemens de ce monde, combien je vous méprise à cette heure , vous que j'aimais tant lorsque vous me faisiez belle pour celui que j'aimais!

Et Alix jeta au hasard sur la table les perles et les diamans de ses écrins, et continua de chercher dans la boîte un objet qu'elle trouva enfin, car montrant au roi une bague d'émeraude, elle lui dit :

— Vous souvient-il de cet anneau, sire?

— Oui, répondit le roi devenu rêveur.

— Et de celui à qui vous l'avez remis?

Le roi fit un signe de tête affirmatif, car l'émotion que ce souvenir évoquait en lui l'empêchait de parler.

— Pauvre Guillaume ! murmura la comtesse , il m'aimait aussi, et maintenant il dort dans la tombe. Sa dernière parole a été un conseil. Il avait pressenti que votre amour me porterait malheur, sire , et il m'avertissait de vous redouter. Jamais un homme ne conçut un amour plus pur que le sien ; jamais un homme n'a souffert comme f^elui-là de l'idée qu'en mourant il retirait un un appui à celle qu'il avait protégée jusqu'alors. C'était au point que j'avais honte démon bonheur quand il était auprès de moi. Trois hommes m'ont aimée, monseigneur, Guillaume , le comte et vous ; j'ai déjà porté malheur à deux de ces hommes : Guillaume est mort , qui sait ce qu'est devenu le comte ? Reprenez cette bague, sire, et

Dieu veuille qu'elle vous serve de talisman. Et maintenant, murmura Alix qui s'affaiblissait de plus en plus, je vais me retirer dans mon oratoire pour causer un peu du passé avec Dieu, puis j'attendrai sur mon lit que la mort vienne. Alors, sire , si l'aspect d'une mourante ne vous fait pas trop grande peur, vous pourrez entrer me voir une dernière fois.

A ces mots, la comtesse, chancelante, ouvrit la porte de son oratoire qu'elle referma sur elle.

Quant au roi, quand il fut seul , il tomba à genoux et pria Dieu longtemps.

Il venait à peine de se relever quand une des dames de la comtesse entra et lui dit que sa maîtresse l'attendait dans sa chambre.

Alix, vêtue de blanc , était étendue sur son ht d'où, la fenêtre ouverte, elle pouvait voir se dérouler l'autre côté du paysage qu'elle regardait avec le roi quelques instans auparavant.

— Adieu, sire, dit-elle, la mort vient et je souffre beaucoup.

En effet, le visage de la comtesse se contractait sous les premières convulsions de l'agonie.

Le roi ne trouvait plus ni larmes ni paroles.

Il tomba à genoux sur les marches du lit, et colla ses lèvres sur la main que la comtesse laissait tomber en dehors de la couche.

— Qui m'eût dit, murmura-t-elle , que je mourrais •aussi jeune et loin de celui que j'aimais?

— Ah 1 ne me maudissez pas , madame , disait le roi, car quoique vous souffriez, je souffre encore plus que vous.

La respiration d'Alix devint plus précipitée , la vie qui se débattait fit un violent effort, après lequel, les yeux artones, le visage lugubrement pâle, la comtesse resta dans une immobilité qu'on eût prise pour la mort, si l'on n'eût

entendu un souffle haletant entr'ouvrir ses lèvres pâlies.

L'heure qui se passa alors tut une heure douloureuse.

Alix ne souffrait plus que du corps, et son âme, voltigeant encore sur sa bouche, semblait à chaque instant prête à prendre son vol vers les cieux.

Le roi, courbé sous la douleur et les souvenirs , était plus sombre et plus désolé que le patient devant lequel on apprête les instrumens de torture.

Enfm , Alix prononça une dernière fois le nom de son mari, pressa la main du roi, comme dans un dernier pardon, et mourut.

Alors son visage, au lieu de se contracter par la mort, perdit au contraire les dernières contractions de l'agonie, sa bouche était entr'ouverte comme un vase qui vient d'exhaler son dernier parfum , et la pâleur de ses joues, jointe au costume blanc qu'elle avait revêtu , lui donnait l'aspect d'une fiancée morte en ailant à ses fiançailles.

Dieu avait exaucé sa prière sans doute , car une sérénité parfaite éclairait son visage. Alix restait tellement belle , qu'on eût dit que son âme n'était remontée vers Dieu que comme messagère , et que le corps l'attendait prêt à la recevoir de nouveau après l'accomplissement de quelque mystérieuse mission. Elle était tellement belle enfin , qu'Edouard ne pouvait se lassser de la regarder, et qu'il ne pouvait croire que cette bouche, qu'il avait vue sourire ^nt de fois , n'allait pas se rouvrir dans un sourire éternel.

Le soleil entrait à pleins rayons dans la chambre, éclairant le lit blanc et virginal de la morte. Des oiseaux chantaient au dehors, comme si l'âme d'Alix en s'exhalant avait éveillé le concert endormi de leurs voix.

Alors , le roi quitta cette chambre , descendit dans le jardin et cueillit des fleurs à pleines mains. Puis il remonta.

En entrant dans la chambre d'Alix , il croyait presque qu'elle allait lui parler. Mais rien n'était changé, et les feuilles des arbres continuaient de faire jouer leurs ombres fugitives sur le visage impassible de la belle trépassée.

Le roi s'agenouilla de nouveau , et jetant les fleurs qu'il venait de cueillir, il dit :

— Ange, reçois ces lis et ces roses, moins purs et moins blancs que ton âme; âme en qui j'aurais voulu enfermer mon amour et abriter mon cœur, reçois l'offrande pieuse de mon désespoir éternel.

Puis Edouard, se penchant sur le lit d'Alix, déposa un dernier baiser sur son front, et, s'approchant d'un timbre, il frappa violemment.

Un valet parut.

— La comtesse Salisbury vient de mourir , dit-il , et il sortit de la chambre laissant dans la stupeur les gens du château.

Le roi ne voulut pas repartir sans assister aux funérailles de celle qu'il avait aimée. Il rentra dans l'appartement qu'il avait occupé tant de fois lorsque le comte habitait encore le château.

Le soleil , que ne devait plus voir Alix , disparut derrière l'horizon , et comme elle avait toujours demandé à reposer sur la colhne qui dominait le château , un de ses anciens serviteurs alla quérir des fossoyeurs.

Le soir, trois hommes entrèrent dans le château.

Le roi les entendit marcher, et quittant sa chambre , il vint jusqu'à la porte de celle où était morte la comtesse.

Alix avait été ensevelie , et son visage était caché par les voiles blancs qui la couvraient des pieds jusqu'à la tête.

Un des trois hommes entra seul et fit signe aux autres de s'éloigner.

Alors celui qui était resté dans la chambre de la morte,

et dont Edouard épiait tous les mouveraens , se aingea vers le lit.

Quand il y fat arrivé, il leva le linceul qui couvrait Alix, et, s'agenouillant , il fit une prière après laquelle il déposa un baiser sur son front.

— Honte et malédiction sur celui qui t'a tuée ! murmura cet homme, paix et pardon à ton âme, pauvre martyre I

A cette voix le roi tressaillit.

L'homme tournait le dos à la porte , et par conséquent au royal spectateur dp. cette scène.

Quand celui qui était entré comme fossoyeur dans le château eut recouvert le cadavre de la comtesse, il sortit de la chambre, et Edouard, toujours caché, murmura en voyant son visage:

— Le comte !

Le comte , non pas tel que l'avait connu le roi , mais sombre, les cheveux blanchis, les joues creusées, la barbe longue, et méconnaissable pour tous.

Le roi porta la main à ses yeux comme un homme qui se croit sous l'empire d'un rêve , et quand il regarda de nouveau, le spectre avait disparu.

Alors, les autres fossoyeurs rentrèrent dans la chambre d'Alix.

Le roi les y suivit.

"- Où est votre camarade? leur demanda-l-il.

— Il est parti, répondit un des deux hommes.

— Et il ne reviendra pas ?

— Non.

~ Quel est cet homme? Est-ce un fossoyeur comme vous ?

— Je ne pense pas.

— Alors, comment se fait-il qu'il vous accompagne?

— Depuis quelque temps il rôde dans la contrée, et aujourd'hui , quand il a su que la comtesse était morte, il

est venu chez moi et m'a demandé à m'aider dans l'ensevelissement. Pour cela, il m'a mis des pièces d'or dans la main, et je n'ai pas criA devoir lui refuser ce qn'il me demandait.

— C'est bien, fit le roi, et maintenant , où est-il î

— Je l'ignore.

Le roi courut à la fnêtre, et aux rayons de la lune il vit une ombre qui sortait du château, et qui, après s'être arrêtée quelques mstans à contempler l'édifice, disparaissait dans l'épaisseur de la nuit.

- C'est bien lui, dit Edouard.

Et tout pensif il rentra dans son appartement.

Au moment où il en franchissait la porte, il entendait les premiers coups de marteau de celui qui clouait la bière de la comtesse.

Le lendemain , dès l'aube, les funérailles commencèrent.

Rappelez-vous celles d'Ophélie dans Hamlef, et vous aurez le tableau de l'enterrement d'Alix.

Les restes de la pieuse jeune femme furent déposés dans le jardin du château, du côté qui regardait le soleil levant.

Puis la tombe, bénie par les prières , fut couverte de fleurs et de Jarmes.

Le roi assista à cette douloureuse cérémonie, et quand elle fut terminée, il repartit pour Londres.

Nous n'avons pas besoin de décrire ce qui se passait en lui.

Aussi , comme il avait besoin de faire diversion à sa douleur, son premier mot fut-il, en arrivant à Londres :

— Partons.

Edouard avait été exact au rendez-vous qu'il avait donné. Le jour de saint Jean-Baptiste, il se mit en route après avoir pris congé de la reine, pauvre femme qui, placée entre les amours et les conquêtes du roi, semble toujours oubliée du cœur de son mari.

11 la confia à la garde du comte de Kent, son cousin, et il établit comme gardiens de son royaume les seigneurs de Percy et de Neuville, conjointement avec l'archevêque de Cantorbéry, l'archevêque d'York , lesquels formaient vraisemblablement le conseil du prince Lyonel, auquel son père avait donné, à partir du 25 juin, la garde de tout son royaume.

«Cependant, de quelque importance que fût cette expédition, il resta dans le pays, dit Froissard, assez de bonnes gens pour le garder et le défendre si besoin en était.»

Le roi partit pour Hanlonne comme il avait convenu, et il attendit qu'il eût le vent favorable pour se mettre en mer.

Ce dut être, du reste, chose merveilleuse h voir que le départ de cette flotte qui allait, comme une nuée de vautours, s'abattre sur les côtes de France.

En effet, à en croire Froissard , qui est accusé d'avoir porté les forces du roi au-dessus de ce qu'elles étaient, le roi emmenait avec lui six mille Irlandais , douze mille Gallois, quatre mille hommes d'armes et dix mille archers ; niais Nighton affirme, sans cependant pouvoir le fixer, que le nombre des hommes qui accompagnaient le roi était bien supérieur à celui que nous venons de dire ; il compte douze cents grands bâtimens pour transporter l'armée d'Edouard, et six cents petits destinés à porter les approvisionnemens.

Le 2 juillet, le roi s'embarqua.

Le prince de Galles et messire Godefroy de Harcourt entrèrent dans le mAme vaisseau que lui.

Puis venaient les comtes de Herfort, de Norenton. d'Arundel, de Cornouailles, de Warwick, de Hortidonne, de Suffolk, d'Askesuffort.

Les barons étaient messire Jean de Mortemer, qui depuis fut le comte de Lamarche; messire Jean, messire Louis, messire Royers de Beauchamps ; messire Regnault de Cobeden , messire de Montbray, le sire de Ros, le sire de Lussy, le sire de Felleton, le sire de Brasseton, le sire de BuUeton, le sire de la Ware, le sire de la Manne, le sire de Basset , le sire de Bercler, le sire de Wibbi et autres.

Joignez à ceux-là les bacheliers Jean Chandos , Guillaume Fitz-Warrine , Pierre et Jacques Daudlée, Rogers de Wettvale, Barthélémy de Bruis , Richard de Penbruge.

Il n'y avait d'étrangers que messire Oulphart de Ghistel et quelques chevaliers d'Allemagne dont les noms ne sont pas arrivés jusqu'à nous.

Le roi était toujours soucieux, et, la nuit, il se promenait les yeux fixés sur l'horizon qu'il laissait derrière lui, et qui, sombre comme sa douleur, ne le consolait en rien de sa pensée.

Alors Godefroy de Harcourt, qui ne savait ce qui préoccupait le roi et qui craignait que cette tristesse ne lui vînt des craintes que lui inspirait l'issue du conseil qu'il lui avait donné, s'approcha de lui en disant :

— Soyez sans inquiétude, sire; le pays de Normandie est l'un des plus beaux du monde , et je vous promets, sur ma tête, que vous y débarquerez librement. De ceux qui viendront à vous, vous n'aurez rien à craindre, car ce sont gens qui ns furent jamais armés, et quant à la fleur de la chevalerie normande, elle est à cette heure avec son duc devant Aiguillon. Vous trouverez là de gros-

ses villes et de bonnes métairies, où vos gens seront si bien , que , vingt ans après, ils s'en ressentiront encore.

— Je suis sûr que vous ne m'avez donné qu'un bon conseil, messire , reprit le roi; aussi n'est-ce pas l'avenir qui me rend soucieux , mais le passé. Puisse Dieu m'envoyer assez de gloire et de travaux pour effacer de mon souvenir un jour dont la date brûle ma pensée!

Et le roi retomba do nouveau dans des rêveries si profondes que, ni Godrefoy de Harcourt, ni le prince de Galles même ne tentèrent de l'en retirer.

Cependant, les côtes de Normandie commençaient à se détacher à l'horizon, et rappelèrent à Edouard qu'il avait une grande mission à accomplir, et que, répondant de la vie de ceux qu'il avait à sa suite , il devait jeter un voile entre lui et le passé, et ne plus s'occuper que du salut de ses compagnons et de la réussite de ses projets.

Alors, telle était la puissance de cet homme sur luimême, qu'à partir de ce moment il redevient le roi que nous avons connu, et qu'il semble avoir rompu complètement avec la vie et les impressions de l'homme.

Comme l'aigle du Nord, il porte un blason à !a place du cœur.

En efTet, il ne veut pas confier à d'autres la direction de son vaisseau, et s'en fait l'amiral.

Il semble que Dieu le protège, car il aborde sans encombre le 12 juillet à la Hogue-Saint-Wast.

Le roi de France avait bien entendu dire qu'Edouard IT! levait une grande armée , et il avait été informé que le roi d'Angleterre s'était embarqué. Mais il ignorait complètement le but de celte expédition, et n'avait pas soupçonné un instant ce qui arrivait.

Aucunes mesures n'avaient été prises, de sorte que les habitans du Cotentin, épouvantés de ce qu'ils voyaientf. II. 8

envoyèrent à Philippe V des messagers qui accoururent en toute hAle à Paris.

Aussitôt que Philippe eut appris que les Anglais avaient pris terre en Normandie , il fit mander son connétable le comte do Ghines, et le comte de Tancarville, nouvellement arrivés d'Aiguillon, et leur dit de se rendre au plus vite devant la ville de Caen et de la défendre contre les Anglais.

Ceux que le roi avait mandés acceptèrent avec joie leur mission, et ils chevauchèrent tant qu'ils arrivèrent dans la ville de Caen, où ils furent reçus comme des sauveurs par les bourgeois et ceux qui s'y étaient réfugiés.

Ils firent armer tous ceux qui s'y trouvaient, et l'on attendit. Quand le roi débarqua à la Hogue, au moment où il allait mettre pied à terre , il glissa et tomba si rudement que le sang lui sortit du nez ; alors, les chevaliers qui l'entouraient s'approchèrent de lui en disant:

— Cher sire , retirez- vous en votre vaisseau et ne venez pas à terre de tout le jour, car cette chute est un mauvais signe pour vous.

Mais le roi répondit aussitôt, en essuyant son visage et en souriant :

— Vous voyez bien au contraire que la terre m'attire. Tout le monde se réjouit de cette réponse et de l'interprétation que le roi donnait à cet incident.

Alors , on ne s'occupa plus que de décharger les navires et d'amener à terre les chevaux et les équipe mens.

Puis le roi , après avoir fait maréchaux Godefroy de Harcourt et le comte deWarwich, après avoir fait connétable le comte d'Arundel , ordonna au comte de Hostidonne de demeurer sur son navire avec cent hommes d'armes et quatre cents archers.

Après quoi on entra en délibération atîn de savoir de quelle façon l'armée parcourrait le pays.

Il fut décidé que les deux nouveaux maréchaux et le connétable ordonneraient leurs gens en trois batailles, dont l'une sui^Tait le rivage de la mer à droi te et l'autre h gauche, tandis que le roi et le prince son fils iraient par terre au milieu.

Toutes les nuits les corps de bataille des maréchaux devaient se retirer au logis du roi.

Ils partirent donc ainsi qu'il avait été ordonné ; .e comte de Hosîidonne prenant en main tous les bàtimens, petits et grands, qu'il rencontrait et les emmenant avec lui ; les archers et gens de pied pillant et brûlant tout ce qu'ils trouvaient sur leur passage.

C'est ainsi qu'ils arrivèrent au port de Barfleur dont les habitans s'enfuirent à l'approche des Anglais, abandonnant une grande quantité d'or, d'argent et de joyaux.

L'armée avançait toujours , plutôt comme un incendie que comme une armée; c'est ainsi que Cherbourg, Monbourg et Valognes furent pillées et détruites , ainsi que bien d'autres villes qu'il serait trop long de nommer.

Pendant ce temps-là, une partie de l'armée s'était embarquée et ne redescendit à terre qu'en face de la ville de Carentan, qui se rendit après un siège d'une courte durée, et sur la promesse qui lui fut faite que ses habitans auraient la vie sauve.

Quand les Anglais eurent pris possession de Carentan, voyant qu'ils ne pouvaient laisser de garnison dans la ville, ils la brûlèrent , emmenant avec eux les habitans qui s'étaient rendus, et qui se joignirent sur les vaisseaux anglais à ceux de Harfleur, qui n'avaient pas eu le temps de se sauver et que les Anglais avaient emmenés de même.

Quand le roi d'Angleterre eut envoyé ses maréchaux, le comte do Warvvick ot messire Rogers de Cobehen,

comme nous l'avons vu tout à l'heure, il partit de la Hogue Saint-Wast, et nomma Godefroy de Harcourt chef de toute son armée ; et c'était avec raison, car Godefroy de Harcourt était mieux au courant que qui que ce fût des entrées et sorties de Normandie; puis, comme Robert d'Artois, il avait à se venger de Philippe VI, et personne ne savait aussi bien que lui par où la France pouvait être le mieux attaquée.

Il partit donc comme maréchal de la route du roi, avec cinq cents armures de fer et deux cents archers.

C'est ainsi qu'il pilla et brûla sept lieues de terrain, ramenant au camp du roi des chevaux et de magnifiques troupeaux de bœufs , dont il s'emparait, mais ne pouvant lui apporter les richesses incalculables que les soldats prenaient et qu'ils gardaient pour eux.

Godefroy de Harcourt revenait donc tous les soirs , là où il savait que le roi devait loger, et lorsqu'il demeurait deux jours sans revenir, c'est que le pays était plus riche et le pillage plus long.

Cependant le roi se dirigeait vers Saint-LÔ en Cotentin, mais avant d'y arriver, il se logea sur la rivière de la Vire , attendant ceux qui suivaient le rivage de la mer, et auxquels il voulait se réunir pour continuer sa marche.

Nous voilà entrés maintenant dans cette série d'événemens et de défaites qui semblaient devoir épuiser la France et l'asservir définitivement à l'Angleterre.

Mais nous l'avons déjà dit dans un autre livre (1), à

(1) Le Véloce,

lA COMTESSE DE SAÎ.ISBURl. 137

propos de la lutte incessante de ces deux puissances qui , depuis cinq siècles, combattent corps à corps, nous l'avons dit , et nous ne saurions trop le répéter : d'où vient ce flux qui depuis cinq cents ans apporte l'Angleterre chez nous , et la remporte toujours chez elle ? Ne serait-ce pas que dans l'équilibre des mondes elle représenterait la force et nous la pensée? et que ce combat éternel, cette étreinte sans fin, ne serait rien autre chose que la lutte génésiaque de Jacob et de l'ange» qui lutlètèrent toute une nuit , front contre front , flanc contre flanc, genou contre genou , jusqu'à ce que vînt le jour?

Trois fois renversé , Jacob se releva trois fois, et, resté debout enfin , devint le père des douze tribus qui peuplèrent Israël et se répandirent sur le monde.

Autrefois, aux deux côtés de la Méditerranée, existaient deux peuples personnifiés par deux villes , qui se regardaient comme des deux côtés de l'Océan se regardent la France et l'Angleterre. Ces deux villes étalent Rome et Carthage ; aux yeux du monde , à cette époque , elles ne représentaient que deux idées matérielles : l'une le commerce , l'autre l'agriculture , l'une la charrue, l'autre le vaisseau.

Après une lutte de deux siècles, après Trébie, Cannes et Trasimène , ces Crécy, ces Poitiers , ces Waterloo de Rome, Carthage fut anéantie à Zama, et la charrue passa sur la ville de Didon , et le sel fut semé dans les sillons qu'avait tracés la charrue. Et les malédictions infernales furent suspendues sut la tête de quiconque essaierait de réédifier ce qui venait d'être détruit.

Pourquoi fut - ce Carthage qui succomba et non point Rome ? est-ce parce que Scipion fut plus grand qu'Annibal ? Non, comme à Waterloo, le vainqueur disparut tout entier dans l'ombre du vaincu.

Non, c'est que la pensée était avec Rome , c'est qu'elle portait dans ses flancs féconds la parole du Christ , c'est-

à-dIre la civilisation du monde. C'est qu'elle était comme phare aussi nécessaire aux siècles écoulés que l'est la France aux siècles futurs.

Voilà pourquoi la France s'est relevée des champs de ba-, tailles de Crécy, d'Azincourt, de Poitiers et de Waterloo,

Voilà pourquoi la France n'a pas été engoutie à Aboukir et à Trafalgar.

C'est que la France catholique c'est Rome , c'est que l'Angleterre protestante n'est que Carthage. L'Angleterre peut disparaître de la surface du monde , et la moitié du monde sur laquelle elle pèse battra des mains.

Que la lumière qui brille aux mains de la France, t&ntôt torche, tantôt flambeau, s'éteigne, et le monde tout entier poussera dans les ténèbres un grand cri d'agonie et de désespoir.

Maintenant, et en'attendant les résultats de l'avenir, reprenons le récit des événemens passés.

Quand le roi de France apprit de quelle façon les Anglais pillaient et brûlaient son beau pays de Normandie, et comment Edouard était arrivé jusqu'en Cotentin , il jura que les Anglais ne s'en retourneraient pas sans avoir été combattus et sans avoir chèrement payé les ennuis qu'ils lui causaient.

Il écrivit donc sans délai à tous ceux qu'il pouvait appeler à son aide. C'est ainsi qu'il s'adressa au roi de Bohême qu'il aimait fort et dont il était fort aimé , eî k messire Charles de Bohême son fils , qui s'appelait déjà roi d'Allemagne, et qui avait enchargé ses armoiries des armes de l'empire.

Le roi de France les priait aussi instamment qu'il rt pouvait faire de venir se joindre à lui pour marcher contre les Anglais qui dévastaient son pays.

Les deux premiers arrivèrent, eux et les gens d'armes qu'ils avaient rassemblés.

Ensuite arrivèrent au secours du roi le comte de Sau-

me, le comte de Flandre, le comte Guillaume de Namur et messire Jean de Hainaut , dont Louis de Blois avait épousé la fille.

Mais pendant qu'il faisait ces raandemens et que ceux qui voulaient le secourir levaient leur armée, Edouard continuait sa conquête dans tout le pays de Cotentin et de Normandie.

Or le roi Edouard chevauchait à petites journées, car le pays était si riche qu'il eût eu regret de laisser quelque chose derrière , si bien que tout en avançant peu il prenait beaucoup.

L'ébahissenient et l'effroi de ceux du pays était chose curieuse à voir, car ils n'avaient jamais su jusqu'alors ce que voulaient dire les mots de guerre et de bataille, et ils n'avaient garde de se défendre, et se sauvaient abandonnant aux ennemis leurs granges toutes pleines.

C'est ainsi que Saint-Lô, qui avait huit ou neuf mille habitans, fut prise et pillée.

« Il n'est homme vivant , dit Froissard , qui pût croire ni penser le grand avoir qui là fut gagné par les Anglais et la grand'foison de draps qu'ils y trouvèrent. »

Malheureusement ils ne savaient à qui les vendre , si bien que toutes ces richesses étaient perdues pour les uns sans profiter aux autres.

Cependant Edouard approchait de la ville de Gaen qui n'était pas disposée à se rendre comme les autres.

Outre qu'elle était gardée par un preux et hardi chevalier de Normandie, nommé messire Robert de Varigny, on se rappelle que le roi de France avait envoyé pour la défendre les comtes de Ghines et de Tancarville.

Gaen était à cette époque une des grandes villes de France; riche de commerce et de marchandises, pleine de nobles dames et de belles églises.

Il y avait surtout deux grosses abbayes de l'ordre de

saint Benoît, l'une d'hommes, l'autre de femmes, et occupant chacune un des bouts de la ville.

Le château, avec sa garnison de trois mille Génois, était un des beaux et forts châteaux de Normandie.

Enfle . 'a ville était digne en tous points d'exciter la convoitise d'Edouard , qui avait dédaigné Coutances pour elle.

Le roi d'Angleterre se logea à deux petites lieues de Caen, ce que voyant le connétable de France et les autres seigneurs qui y étaient rassemblés, ils se réunirent après s'être préalablement armés , et tous les bourgeois de la ville, afin de savoir comment ils se maintiendraient.

Le résultat de la délibération fut que nul ne quittât la ville, et que seigneurs et bourgeois, nobles et manans? garderaient les portes, le pont et la rivière, qui était d'un côté l'unique rempart de la ville.

Mais ceux de la ville étaient impatiens de combattre; ils répondirent que non-seulement ils n'attendraient pas les ennemis, mais qu'encore ils iraient au-devant d'eux.

— La volonté de Dieu soit faite ! s'écria le connétable, et je vous jure que vous ne combattrez point sans moi et sans mes gens.

Ils sortirent donc de la ville en assez bonne ordonnance et tous prêts à mettre leur vie en aventure.

C'est ici qu'il faut vraiment croire à la fatalité, et que Dieu semble retirer son regard de ceux qu'il avait exaltés un instant.

En effet , à peine tous ces bourgeois , qui étaient si résolus quelques instans auparavant, eurent-ils vu s'approcher lentement l'armée anglaise , que leur courage s'évanouit.

Ces bataillons plus pressés que les épis , et qui marchaient bannières etpennons développés, semblaient une de ces marées vivantes auxquelles rien ne peut résister.

Quand ceux de Caen virent ces archers impassibles s'approcher d'eux comme une muraille d'airain , ils furent si effrayés qu'ils s'enfuirent ; et qu'eût-on mis derrière eux pour les retenir le double des ennemis, on ne l'eût pu faire.

Chacun rentra dans la ville , que le connétable le voulût ou non ; mais comme ils voulaient tous entrer les premiers, il y en eut un grand nombre jetés à terre et tués à la porte de la ville.

Voyant cela, le connétable de France, le comte de Tancarville , et d'autres chevaliers encore, se mirent à l'abri à l'entrée du pont, car ils avaient compris tout de suite, en voyant fuir leurs gens, qu'il n'y avait plus rien à espérer. En effet, les Anglais étaient déjà entrés, et tuaient sans merci tous ceux qui se trouvaient sur leur pas-

Beaucoup se sauvèrent au château , où les recueillit messire Robert de Varigny, et bien leur en prit, car le château était riche et bien défendu.

Cependant il advint que le connétable de France et le comte de Tancarville voyaient de la porte oîi ils étaient cachés le massacre de leurs compagnons qu'ils ne pouvaient défendre. Les Anglais avançaient avec une telle rapidité que le connétable et le comte pressentirent qu'il allait leur en arriver autant.

— Je suis curieux de voir, disait le comte de Tancarville en riant, comment Dieu va s'y prendre pour nous tirer ae ià.

— Tout ce que je sais , répondit le connétable, c'est qu'ils n'auront pas marché de nous comme de toute cette canaille que nous avons vue se sauver tout à l'heure.

— En tout cas, répondit le comte , comme nous ne savons pas ce qui va arriver, donnons-nous la main, messire, et si l'un de nous deux en réchappe, qu'il puisse dire qu'il a vu mourir l'autre vaillamment.

Les deux hommes s'embrassèrent et attendirent. Quelques instans après , le comte de Tancarville considérait attentivement quelques chevaliers qui venaient de son côté, et, comme le soleil était ardent et l'empAchait de voir, il posa la raain au-dessus de ses yeux, de manière à faire ombre et à distinguer plus sûrement.

— Que considérez-vous donc ainsi ? demanda le ^connétable en s'adressant au sire de Tancarville.

— Je regarde , reprit celui-ci , le moyen que Dieu emploie pour nous sauvw, et que vous étiez si curieux de connaître tout à l'heuîB.

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire que, ou je me trompe fort, ou nous verrons d'autres batailles que celle-ci , car voici venir à flous une de mes anciennes connaissances qui ne sera pas plus fâchée de me rencontrer que je ne suis fâché de le voir en ce moment.

Pendant ce temps , la petite troupe dont nous avons parlé tout à l'heure s'était avancée de plus en plus , il était même facile de distinguer les visages de ceux qui la composaient.

Alors le comte abaissa sa main en disant au connétable :

— C'est bien lui 1

— Qui, lui ? demanda le sire de Ghines.

— Vous voyez bien cet homme qui marche devant les six autres ?

— Oui, celui qui n'a qu'un œilî

— Justement.

— Eh bien I

— C'est messire Thomas de Holland.

— Et qu'est-ce que ce messire Thomas de Holland ?

— Autrefois ce n'était qu'un compagnon, mais aujourd'hui c'est un ami.

Et comme celui que le comte de Tancarville venait dd

désigner se trouvait à portée de sa voix, le comte lui cria :

— C'est bien vous, messire Thomas ?

— Oui, répondit le chevalier.

— C'est bien vous qui avez voyagé autrefois en Espagne et en Prusse ?

— Moi-même.

~ Vous souvient il d'un comte de Tancarville qui vous y vit et vous y accompagna ?

— C'était un brave chevalier, reprit messire Thomas, et dont j'ai gardé bonne mémoire. Qu'est-il devenu?

— C'est lui qui vous parle, et qui en échange de la bonne compagnie que vous lui avez faite, et du bon souvenir que vous avez gardé de lui , veut vous faire faire aujourd'hui une bonne affaire.

— Parlez , messire , reprit Thomas de Rolland. Mais je vous préviens que je désire plus vous être agréable que faire une affaire, si bonne qu'elle soit.

— Eh bien! messire, vous aurez la satisfaction des deux choses, car voici le comte de Ghines, qui, du jour où il sera votre prisonnier, vaudra bien cinquante mille moutons d'or, et qui va se rendre à vous ainsi que moi, mais à une condition , c'est que vous allez retourner en arrière et faire cesser l'horrible massacre qui s'y fait.

— L'heureuse aventure , s'écria messire Thomas , cent raille moutons d'or et le plaisir d'obliger deux braves cnevaliers ne se trouvent pas tous les jours. Attenaez-moi un instant, messeigneurs, car je veux que vous ne teniez votre parole que quand j'aurai tenu la mienne.'

Et en disanx cela, messire Thomas retournait dans les rues, et, annonçant la capture qu'il venait de faire, il aoaisa le carnage. Quand il revint , les de"x comtes et vingt-cinq chevaliers se rendirent à lui.

Grâce à la capitulation que noHS venons de raconieije sire de HoUand , avec plusieurs chevaliers d'Angletene. entrèrent dans la ville et trouvèrent mainte belle bourgeoise et mainte dame de cloître à violer ; mais cependant ils ne prirent pas possession de la ville sans qu'il leur en coûtât quelque chose ; en effet , les habitans, montés sur les toits des maisons, se défendaient toujours comme s'ils n'eussent pas reconnu la reddition faite pas les deux comtes.

Ils jetaient des pierres, des bancs et des meubles sur les ennemis, et en tuèrent plus de cinq cents, ce dont le roi d'Angleterre fut si courroucé, quand il l'apprit le soir, qu'il ordonna que le lendemain la ville fût brûlée et que les habitans fussent passés au fil de l'épée.

Mais messire Godefroy, qui semblait se souvenir de temps en temps qu'il était Français, dit au roi :

— Cher sire, veuillez calmer un peu votre colère, vous

avez encore beaucoup de chemin à parcourir avant d'être

à Calais où vous voulez aller. Il y a encore dans cette

ville beaucoup d'habitans qui se défendront dans leurs

maisons comme ils se sont défendus aujourd'hui, et vous

perdrez beaucoup de gens avant d'en avoir eu raison.

Conservez donc vos hommes qui vous seront si utiles

dans un mois, car il est impossible que le roi de France,

en voyant comme vous ravagez son pays, ne vienne pas

vous combattre. Quant à moi, ajouta Godefroy, je me

fais fort de vous l'aire seigneur et maître de cette ville,

sans qu'il soit versé une goutte de sang.

— Messire Godefroy, ajouta Edouard qui comprit tout de suite la vérité de ce que lui disait le comte, vous êtes rotre maréchal. Faites donc comme il vous plaira, car celte fois surtout je ne me veux mêler en rien de ce que vous ferez.

Alors messire Godefroy de Harcourt fit promener sa bannière de rue en rue, et commanda de par le roi que nul ne fût assez hardi pour mettre le feu, tuer homme ou violer femme.

Quand ceux de Caen entendirent cette défense, ils commencèrent à se tranquilliser et reçurent même quelquesuns des Anglais dans leurs maisons. Quelques-uns même ouvrirent leurs coffres et leurs écrins, abandonnant tout ce qu'ils avaient sur la promesse qu'ils auraient la vie sauve.

« Cependant , ajoute Froissard, notre guide éternel dans le dédale de cette époque , nonobstant ce et le ban du roi et du maréchal, il y eut dedans la ville de Caen moult (beaucoup) de vilains meurtres et pillemens, de roberies (vols), d'arsures (incendies) et de larcins faicts ; car il ne peut être que en un tel ost ( armée ) que le roi d'Angleterre menait, il n'y ait des vilains garçons et des malfaiteurs assez et gens de petite conscience. »

Les Anglais , maîtres de la ville, y séjournèrent trois jours pendant lesquels ils gagnèrent et reconquirent tant de richesses que ce serait merveille à dire.

Pendant ce temps ils dressèrent leur plan et ordonnèrent leur besogne , après avoir envoyé dans les bateaux à Austrehem, où se trouvaient leurs grands vaisseaux, les draps, joyaux, vaisselle d'or et d'argent , et toutes les choses enfin dont ils s'étaient emparés.

Puis, pour plus de sûreté , ils décidèrent que le navire qui renfermait le butin et les prisonniers serait envoyé en Angleterre. En conséquence, le comte de Hostidonne, au- II. 9

quel on donna deux cents hommes d'armes et quatre cents archers, fut nommé commandant du navire.

Parmi les prisonniers se trouvaient messire de Ghines et messire de Tancarville, que le roi avait achetés à messire Thomas de HoUand, et qu'il lui avait payé vingt mille nobles à la rose.

Le vaisseau partit donc , emmenant [)lus do soixante chevaliers, plus de trois cents riches bourgeois, « et, continue le chroniqueur, grand'foison de saluts et d'amitiés de la part du roi à sa femme, la gentille reine d'Angleterre, madame Philippe. »

Pendant ce temps, le pape s'était mêlé des affaires des deux rois ; en effet , les légats du saint-père avaient entamé une négociation de paix , et, au nom de Philippe de Valois , ils avaient proposé à Edouard le duché d'Aquitaine, que celui-ci eût possédé comme l'avait possédé son père. Mais Edouard, obéissant à la destinée providentielle qui le poussait , rejeta toute proposition , et continua de s'avancer, portant partout le fer et le feu.

C'est ainsi qu'il arriva à Louviors, dont il s'empara aisément, car la ville n'était même pas fermée.

La ville pillée, ils entrèrent dans la comté d'Evreux, qu'ils brûlèrent toute à l'exception des forteresses, et le roi, continuant à suivre le conseil de Godefroy de Harcourt, n'assaillit ni ville fermée ni château fort afin de conserver ses gens et son artillerie.

En approchant de Rouen, le roi et toute son armée s'embarquèrent sur la Seine, mais ils se dirigèrent sur Vernon et non sur Rouen , qui regorgeait de gens d'arn es, dont le capitaine était le sire de Harcourt, frère de messire Godefroy.

Après avoir brûlé Verneuil et tout le pays qui avoisinait Rouen, Edouard arriva à Pont-de-l'Arche où le roi de France vint le joindre et lui présenter la bataille. Mais le

roi d'Angleterre la refusa, en ajoutant qu'ayant un vœu à accomplir il ne l'accepterait que devant Paris.

Philippe rentre alors dans sa capitale, se loge en l'abbaye de Saint-Germain- des-Prés, et attend.

Si nous insistons sur les détails de cette expédition, c'est qu'il nous semble qu'il y a pour le lecteur comme pour nous un intérêt réel à suivre l'envahissement de cette conquête étrange.

En effet, une invasion semblable serait si impossible aujourd'hui, qu'il nous faut l'unanimité des chroniqueurs pour croire à celle de 1346.

On dirait que le regard de Dieu s'est retiré de la France et qu'il abandonne tout à fait ce pays et son roi.

Quand on suit Philippe VI dans toute cette campagne, on est étonné de ces hésitations perpétuelles, qui vont se terminer à Crécy par cette brusque détermination qui va lui faire perdre la bataille. A peine si les Anglais trouvent sur leur passage une lutte d'un instant. Le plus souvent la trahison vient au-devant d'eux ; ils avancent comme si le Seigneur lui-même avait tracé la route, et comme s'ils étaient plutôt les instrumens de sa colère que de l'ambition de leur roi.

Ainsi Edouard, en quittant Pont-de-l'Arche, arrive à Mantes, traverse Meulan , brûle Mureaux et s'arrête devant Poissy, le septième jour du mois d'août de l'année

Mais, à Poissy, le pont était défait, et le roi de France poursuivait Edouard de l'autre côté du fleuve, si bien qu'en plusieurs endroits l'armée de l'un pouvait vuir l'armée de l'autre.

Le roi d'Angleterre demeura six jours à Poissy et son fils à Saint-Germain-en-Laye. Pendant ce temps des soldats anglais brûlaient les villes environnantes jusqu'à Saint- Cloud, tellement que ceux de Paris pouvaient en voir les feux et les fumées.

Cependant Rueil fut épargnée, et le chroniqueur dit qu'elle le dut à un miracle de monseigneur saint Denis.

Mais ce qui était un grand déshonneur pour la France, et ce qui prouvait la trahison, c'est que le roi d'Angleterre et son fils habitaient justement les lieux dont les rois de France et Philippe VI avaient fait jusque là leurs résidences préférées.

Pas un noble de France ne tenta de chasser Edouard, qui pendant six jours habita les propres maisons , coucha dans le lit et but le vin de son royal adversaire.

Mais ce qu'il y avait de plus curieux encore , c'est que les nobles faisaient effondrer les bateaux et rompre les ponts partout où avait passé le roi d'Angleterre.

Cependant, Philippe avait quitté Saint-Germain-d es- Prés, et, la veille de l'Assomption, il s'était rendu à Saint- Denis.

Quand il fut là, un homme s'approcha de lui, disant qu'il avait des nouvelles à lui donner de l'ennemi ; cet homme était un paysan des environs de Poissy.

— Sire, le roi Edouard d'Angleterre est devant la ville de Poissy, dit-il.

— Je le sais, répondit Philippe.

— Mais ce que vous ne savez peut-être pas, sire, répondit cet homme, c'est qu'il fait refaire à la hâte le pont qui a été détruit.

— Et qui vous a dit cela î demanda le roi.

— Je l'ai vu, sire.

— Cet homme ment ou il est fou, s'écrièrent ceux qui approchaient de Philippe , à moins que ce ne soit un espion du roi Edouard.

— Je jure , s'écria le paysan en étendant la main, que ce que j'ai dit est vrai, et je demande à mourir si j'ai menti.

Alors fut prouvée cette parole de l'Évangile :

« Le pauvre a parlé- et on lui a dit : Qui es-tu? Et on s'est moqué de lui.

» Le riche a parlé à son tour, et chacun s'est tu par respect et nul n'a douté. »

Ce que venait de dire cet homme était vrai, et comme celui de l'Ecriture, il fut raillé par ceux qui l'avaient entendu.

Cependant, ce qu'était venu annoncer le paysan se confirma, et le roi envoya au pont de Poissy la commune d'Amiens, pour empêcher le travail des Anglais. Mais ce fut en vain. Le vendredi, le lendemain de l'Assomption, le roi d'Angleterre, après avoir mis le feu à l'hôtel du roi, à Poissy, traversa le pont qu'il avait fait reconstruire, armes découvertes et bannières déployées.

Il marcha ainsi jusqu'à Saint-Germain. Arrivé là , il campa sur une hauteur d'où l'on découvrait Paris, et, réunissant autour de lui les principaux chevaliers de son armée:

— Messieurs, leur dit-il alors en leur montrant les clochers de Saint-Denis, que le soleil éclairait en ce moment, et dont les arêtes blanches se découpaient en vigueur sur l'horizon; messieurs, j'ai fait autrefois le vœu de camper en vue des clochers de Saint-Denis ; vous pourrez dire à votre retour en Angleterre que le roi a accompli le vœu qu'il avait fait.

Tous renouvelèrent leur serment de fidélité à Edouard, et celui-ci, resté seul, laissa sa pensée se reporter sur ceux qui avaient fait des vœux en même temps que lui.

« Mon Dieu 1 dit- il, avez-vous donc mal reçu tous ces vœux, que vous avez puni ceux qui les ont faits ? Pas un de ceux qui étaient à ma table ce jour-là n'est auprès de moi aujourd'hui. L'exil, la douleur ou la guerre les ont pris.

» Mon pauvre Guillaume de Montaigu a été tué par Douglas.

i50 LA COMTESSE DE SALISBURY.

» Gautier de Mauny risque tous les jours sa vie pour moi, et qui sait s'il n'est pas déjà mort.

» Robert d'Artois a expiré dans mes bras.

» Jean de Hainaut m'a abandonné pour le roi de France.

» Salisbury a disparu, Alix est morte.

» Seule, la reine d'Angleterre a accompli heureusement son vœu, le seul qui m'ait fait tressaillir au milieu de tous les autres.

» Puissiez-vous la garder de tout malheur, ô mon Dieul et jeter sur moi seul vos malédictions et vos colères I

» Puissiez-vous, au jour du jugement suprême, me pardonner tout le sang et toutes les larmes que j'aurai fait répandre pour l'accomplissement d'un vœu qui n'était que la vengeance d'un homme !»

Pendant ce temps-là , le roi Philippe VI commençait à s'inquiéter sérieusement du voisinage d'Edouard. Il quitta de nouveau Paris,où il était revenu sur la nouvelle de la retraite du roi d'Angleterre.

En conséquence , il fit dire à Jean de Bohême, au duc de Lorraine, à Jean de Hainaut, au comte de Flandre, au comte de Blois, à toute sa baronnie et chevalerie, de l'attendre à Saint-Denis , d'où il partirait avec eux, afin de poursuiM-e le roi d'Angleterre.

Alors , pour chevaucher plus librement, v\ fit abattre tous les appuis extérieurs des maisons, et le3 gens de Paris furent si effrayés du départ du roi , qu'ils vinrent au-devant de lui dans les rues , et se jetant à ses genou:^ lui dirent :

— Ah ! cher sire et noble roi, qu'allez-vous faire ? voulez-vous abandonner notre ville de Paris ? Songez que \ei ennemis sont à deux lieues d'ici, et que, vous absent, s'ils viennent jusqu'en cette ville, nous n'aurons personne qui nous défende. Restez donc, sire, et nous aidez à garder votre bonne cité.

— Bonnes gens, répondit le roi, ne craignez rien, je vais jusqu'à Saint-Denis rejoindre mes gens d'armes, afin de marcher contre les Anglais. Quant à l'ennemi, soyez tranquilles, il ne viendra pas jusqu'à vous.

Pendant ce temps, le roi d'Angleterre, comme s'il n'eût eu en vue que l'accomplissement de son vœu, et une fois ce vœu accompli n'eût plus songé qu'à retourner en arrière, il cessa de marcher sur Paris, et laissant messire Godefroy de Hàrcourt former l'avant-garde de son armée avec cinq cents hommes et douze cents archers, il chevaucha d'autre part et s'achemina vers la Picardie.

Or, il arriva que messire Godefroy rencontra une grande quantité de bourgeois d'Amiens à pied et à cheval, qui se rendaient au mandement du roi Philippe; ils étaient tous bien armés , et de plus commandés par quatre vaillans capitaines du pays d'Amiens.

Les Anglais les assaillirent, et la lutte fut longue, mais, comme toujours, les Anglais furent vainqueurs et restèrent maîtres du champ de bataille, où gisaient douze cents cadavres, tant Anglais que Français.

De son côté, le roi était entré dans le pays de Beauvoisis, et il était venu se loger à la belle et riche abbaye de Saint-Lucien, près de Beauvais.

Il y logea une nuit, et lorsque le lendemain il se remit en marche, à peine avait-il fait mille pas qu'il lui sembla qu'un grand incendie venait d'éclater derrière lui ; il se retourna et vit l'abbaye tout en flammes.

Alors il revint sur ses pas , et comme il avait défendu, sous peine du gibet, que nul ne violât églises ou abbayes,

il fit arrêter ceux de ses gens qui avaient mis le feu à celle de Saint-Lucien.

Puis, comme il avait hâte de donner un exemple de sa justice, comme il ne voulait pas que dans l'accomplissement de son vœu un seul sacrilège fût commis qui pût en détruire l'effet, il fit apporter des cordes, et fit mander un moine de l'abbaye incendiée.

— Mon père , lui dit-il, vingt-deux hommes vont mourir qui ont besoin de votre ministère ; ils vont mourir pour avoir violé l'asile des serviteurs de Dieu. C'est ainsi que mourront tous ceux que je trouverai offensant le Seigneur sur mon passage.

Le roi s'éloigna , laissant les coupables entre leur confesseur et leur bourreau.

Une heure après , l'abbaye entière était en flammes, et vingt-deux cadavres pendus aux arbres découpaient leurs silhouettes noires sur l'horizon enflammé.

L'armée du roi d'Angleterre prit silencieusement sa route, et le soir même le roi d'Angleterre s'en vint loger dans un bourg du Beauvoisis, du nom de Melly, après être passé à côté de la cité de Beauvais qu'il n'avait pas voulu assaillir, ne voulant pas fatiguer ses gens sans raison.

Mais ce n'était pas là l'affaire des maréchaux de l'armée d'Edouard. Ils ne purent résister au désir d'aller escarmoucher un peu avec ceux des faubourgs de Beauvais. Ils revinrent donc sur leurs pas et assaillirent les barrières de la ville. Mais la ville était bien gardée, et les assaillans furent forcés de se contenter de l'incendie , après quoi ils revinrent trouver le roi là où il était logé.

Toujours brûlant et pillant, l'armée reprit sa course, et après s'être arrêtée une nuit dans le village de Grandvilliers, elle s'empara du château d'Arjis qui n'était défendu par personne , et qui ne fut bientôt plus qu'un amas de cendres.

11 y avait dans les environs le château de Poix, qui devait être d'une bonne prise , car le seigneur de Poix était réputé pour un seigneur très riche.

Quand le roi arriva au château de Poix, les Anglais s'en étaient déjà emparés ; mais , contre leur habitude , ils ne l'avaient pas encore incendié. Au moment où il franchissait la porte du château , messire Jean Chandos et le duc de Basset , deux braves chevaliers de son armée , se présentèrent , amenant au roi deux belles jeunes filles tout en larmes.

— Sire, dit messire Jean Chandos, le château n'était occupé que par ces deux damoiselles que nous avons faites prisonnières, non pas pour exiger une rançon, mais pour sauvegarder leur honneur.

— C'est bien , messire , répondit le roi , vous avez agi comme deux nobles et courtois chevaliers.

Puis s'adressant à l'une des deux belles éplorées :

— Mon enfant , lui dit-il , qui êtes-vous , vous et votre compagne ?

— Monseigneur, dit la jeune fille d'une voix émue, ma compagne est ma sœur, et le sire de Poix est notre père.

— Et le sire de Poix n'est pas à son château ?

— Non, sire.

— Eh bien 1 nous ne faisons pas la guerre aux femmes, et nous protégeons même ceux que les femmes aiment et protègent. Dites ce que vous désirez , et ce que vous désirez sera fait.

Alors elles tombèrent toutes deux aux genoux du roi, et lui demandèrent à aller rejoindre leur père qui était à Corbie.

En conséquence , le roi les fit escorter jusqu'à l'endroit où se trouvait leur père.

— Vous tenez, sans doute , dit Edouard à messire Jean Chandos et au sire de Basset, à remettre vos prisonnières

en lieu de sûreté. Accompagnez-les donc et veillez bien sur elles.

Quand les deux chevaliers revinrent à l'armée, le roi remarqua en souriant qu'ils étaient plus rêveurs et plus soucieux qu'il ne les avait vus jusqu'alors.

Pendant ce temps ceux de la ville de Poix, qui avaient eu connaissance de la générosité d'Edouard envers les deux filles de leur seigneur, espérèrent trouver la même générosité pour eux chez les maréchaux de l'armée anglaise.

Ils leur firent donc proposer une somme considérable s'ils voulaient ne rien prendre et ne rien brûler.

Cette somme devait être payée immédiatement après le départ du roi.

La proposition fut acceptée. Ordre fut donné , sous peine de mort, de respecter la ville et les châteaux, et le lendemain , lorsque le roi partit , quelques-uns des chevaliers restèrent pour recevoir l'argent qu'on leur devait délivrer.

Cependant l'heure fixée était écoulée depuis longtemps, et les chevaliers ne voyaient rien venir.

Ils s'acheminèrent alors vers le château de Poix pour réclamer la rançon promise, mais au lieu de rançon ils trouvèrent des gens bien armés qui , après leur avoir signifié qu'ils ne paieraient rien, se mirent à leur courir sus.

Les Anglais voyant qu'ils étaient joués , envoyèrent deux des leurs demander du secours à l'armée, et se préparèrent à combattre jusqu'à ce que ce secours leur arrivât.

Ceux de Poix étaient en nombre, mais les Anglais leur donnèrent tant de besogne, que lorsque messire Regnault de Cobehen et messire Thomas de Holland, qui conduisaient l'arrière-garde, arrivèrent à leur secours, ils combattaient encore et n'avaient pas perdu un homme.

— Trahis ! trahis ! criaient les Anglais , et, secondés par le renfort qui leur arrivait, ils brûlèrent la ville, tuèrent presque tous les habitans et jetèrent à bas les deux châteaux.

Puis ils rejoignirent le roi qui était venu à Airoiaes, et qui, voulant y loger un jour ou deux, avait défendu qu'on causât aucun dommage à la ville.

Le roi Edouard s'occupa immédiatement de trouver un passage sur la Somme , et à cet effet , il envoya le comte do Warwick et messire Godefroy de Harcourt avec mille hommes d'armes et deux mille archers « pour qu'ils s'en allassent , dit Froissard , tâtant et regardant le long de la rivière de Somme s'ils pourraient trouver passage où ils pourraient passer sauvement. b

Les deux maréchaux que nous venons de nommer se mirent en route et trouvèrent un pont, mais ce pont était si bien gardé, que malgré un grand assaut qu'ils eurent contre les Français , ils ne purent s'en emparer et n'eurent que le temps de se porter d'un autre côté.

Ils arrivèrent alors à Long en Ponthieu , oîi il y avait encore un pont ; mais il était si bien défendu qu'ils se mirent en quête d'un autre qu'ils trouvèrent à Pecquigny, mais qui était encore mieux gardé que les deux autres, si bien que les deux maréchaux vinrent trouver leur roi, en lui disant ce qui était, c'est-à-dire que Philippe VI avait fait pourvoir et garnir les passages sur la rivière de Somme, afin qu'Edouard et son armée ne pussent passer, et que lui, Philippe, pût les combattre à sa volonté ou les aflfamer s'il aimait mieux.

Pendant ce temps, Philippe VI avait cessé ses hésitations, et, désireux de combattre Kdouard, s'était mis franchement à sa poursuite. Il avait donc quitté Saint-Denis, et, marchant à grandes journées, il était arrivé à Amiens pendant qu'Edouard était encore à Airaines.

Le soir même du jour où le comte de Warwick et Godefroy de Harcourt étaient venus apporter au roi la réponse que nous avons dite tout à l'heure, des hommes furent pris et reconnus pour être des espions du roi de France.

Un seul de ces hommes nia être espion du roi de France. Le hasard seul, disait-il, l'avait fait trouver avec les autres. Il assurait même que, loin de vouloir servir Philippe, il eût voulu servir Edouard d'Angleterre. C'était un mode de défense si connu, que personne n'y prit garde, et que tous furent d'avis qu'il fallait pendre le prisonnier, et celui-là avant tous les autres. Alors cet homme se tut, et le roi, après l'avoir attentivement examiné, se contenta de garder les prisonniers jusqu'à nouvel ordre; puis, avant que le camp français pût être informé de sa position, il donna l'ordre du départ, qui devait avoir lieu le lendemain matin même.

En effet, au soleil levant, le roi entendit la messe, les trompettes sonnèrent, et les Anglais partirent, emmenant les prisonniers les mains liées derrière le dos, et attachés par des cordes à la selle des chevaux.

Les Anglais arrivèrent ainsi près d'Abbeville, où il y avait un gué qu'i-douard ignorait encore, mais que connaissait Philippe, et qu'il avait confié à la garde de six mille hommes sous le commandement de messire Godemart du Fay.

Mais Godemart du Fay recruta sur son passage tous ceux qui voulurent l'accompagner, et sa troupe s'augmenta de six mille hommes encore.

Philippe, sûr alors qu'Edouard ne traverserait pas la Somme et ne pourrait lui échapper, quitta Amiens et marcha sur Airaines, où il croyait que son royal adversaire se trouvait encore. Mais, comme nous l'avons vu, les Anglais étaient partis dès le matin, et les Français, qui trouvèrent encore les tables mises, ne trouvèrent plus les convives, qui étaient déjà loin.

En effet, Edouard savait que le roi de France le suivait avec acharnement, mais, comme s'il eût voulu épuiser les forces de son ennemi par ces poursuites continuelles, il fuyait toujours devant lui, et ne voulait point livrer la bataille.

Il resta donc en la ville d'Oisemont à attendre que ses deux maréchaux, qu'il avait de nouveau envoyés à la recherche d'un passage, fussent revenus. Ils revinrent le soir : ils s'étaient battus vaillamment, mais ils n'avaient rien trouvé.

Alors le roi fit appeler les prisonniers et leur dit :

— Y a-t-il parmi vous un homme qui connaisse le passage qui doit être près d'Abbeville, et par où nous et notre armée nous puissions passer sans danger? S'il en est un de vous qui le sache, qu'il le dise, et il sera libre.

Tous ces hommes gardèrent le silence.

— Sire, dit alors Godefroy de Harcourt en se penchant à l'oreille du roi, je connais les Français, et aucun de ces hommes, pour avoir seul la vie sauve, ne vous dira ce que vous leur demandez. Promettez-leur à tous la liberté, et peut-être l'un d'eux consentira-t-il, pour sauver ses camarades, à vous indiquer ce passage.

— C est bien, dit Edouard. Et se retournant vers les prisonniers : Ce n'est plus la liberté d'un seul, dit-il, c'est la

liberté de tous que je promets; plus, centécus nobles si l'un de vous m'indique ce passage.

Alors un de ces hommes s'approcha du roi et lui dit :

— Sire, aucun de mes compagnons, qui sont tous Français, ne voudrait trahir son pays ; mais moi, dit-il, j'étais sujet d'Olivier de Clisson, qui est mort pour vous avoir reconnu pour son vrai roi ; c'est donc à moi de me dévouer pour les autres, car le roi de France n'est pas mon roi.

— Et cependant, fit Edouard, vous espionniez notre armée pour le compte du roi de France lorsaue vous avez été arrêté.

— Sire, lorsque j'ai été arrêté, j'ai déjà dit que je n'étais pas un espion ; aujourd'hui je le répète. J'ai dit en outre que j'eusse voulu vous servir. Aujourd'hui, j'en ai l'occasion, et je le prouve. Donnez-moi de nouveau votre parole royale que tous ces hommes seront libres, et je vous montrerai moi-même le passage que vous voulez connaître.

— Je me fle à votre parole, dit alors Edouard, convaincu par le ton sincère de cet homme, et vos compagnons sont libres dès à présent.

En même temps Edouard ordonnait qu'on déliât les cordes des prisonniers, et qu'on les laissât sortir du camp.

— Sire, dit alors Gabin-Agace, car l'histoire a conservé le nom de cet homme, nul ne connaît mieux que moi le passage de la Blanche-Tache, car je l'ai cette année mémo passé plus de vingt fois. Je m'engage donc, sire, sur ma tête, à vous faire passer la Somme à un endroit où vos hommes de pied n'auront de l'eau que jusqu'aux genoux et que vos cavaliers passeront sans mouiller leurs éperons i car lorsque le flux de la mer arrive, il fait regorger la rivière, et nul ne pourrait passer ; mais lorsqu'il se retire, ce qui aiTive deux fois par nuit, on peut passer comme je viens de vous le dire. A l'endroit où se trouve ce gué, il y a du gravier blanc : c'est de là que lui vient lo nom de Blanche-Tache.

— Et il n'y a pas d'autre passage? demanda Edouard.

— Il y a encore le pont d'Abbeville, mais il est défendu de façon que vous perdriez beaucoup de vos hommes à .0 vouloir franchir, et cela peut-être sans résultat.

— Mais la Blanche-Tache n'est-elle pas défendue?

— Elle l'est, sire, répondit Gabin-Agace, mais il n'y a aucun danger pour vous ni pour votre armée.

— Pourquoi ?

— Parce que c'est messireGoiemart du Fay qui l'occupe, et que messire Godemart du Fay n'est pas entêté en matière de lutte.

— Ainsi il se rendra ?

— Il n'en viendra probablement même pas là, sire : il s'en ira tout simplement quand il vous verra arriver.

— Tout va bien, alors, fît Edouard, et si nous réussissons, comme vous nous le promettez, comptez sur ma générosité, compagnon.

— Je réponds de tout, sire, répliqua Gabin en s'inclinant, pourvu que vous soyez au gué demain quand le soleil se lèvera.

— Nous y serons.

Et le roi fit ordonner ausitôt que chacun se préparât à partir.

A minuit, les trompettes annoncèrent le départ.

Les soldats s'appareillèrent, on chargea les chars, et l'on partit.

Quand les Anglais arrivèrent au gué, il y avait encore le flux de la mer, et il fallut attendre qu'il se fût retiré.

Alors, messire Godemart du Fay, qui, comme nous l'avons dit, avait rassemblé douze mille hommes environ, se présenta et fit ranger son armée de façon à empêcher le passage de l'armée anglaise.

Alors, contre la prédiction de Gabin-Agace, un combat étrange s'engagea entre les deux armées, c'est-à-dire qu'elles combattirent dans l'eau, et que de temps en temps le cou-

rant emportait un cadavre qui roagissait de son sang l'eau transparente et éclairée des premiers rayons du soleil.

C'était un spectacle curieux à voir que ces hommes quittant le rivage et se précipitant dans l'eau pour se combattre, tandis qu'impassibles comme des dieux marins, les archers anglais tiraient aussi rapidement et sûrement que s'ils eussent été en une plaine unie.

Pendant ce temps, les Anglais passaient, protégés par ce mur vivant et impénétrable.

Cependant, il n'y avait pas de temps à perdre.

Les Français venaient à grand train, et il fallait les éviter.

Les Anglais firent un dernier efïort, et les Français disparurent les uns d'un côté et les autres d'un autre, par les chemins qui menaient à Abbeville et à Saint-Riquier.

Les Anglais n'avaient pas tous quitté le rivage quand quelques écuyers des seigneurs de France, qui voulaient prendre leur revanche d'un échec qu'ils avaient subi quelques jours auparavant, arrivèrent. Ils rallumèrent la lutte prête à s'éteindre, espérant donner par ce moyen le temps au roi de France d'arriver.

Mais Gabin-Agace, qui n'avait pas quitté le roi, lui dit :

— Sire, allez au secours de vos hommes ou abandonnezles, car le flux va revenir, et, outre qu'il sera trop tard pour passer la Somme, le roi de France, qui vient sur vous, vous aura rejoint.

C'était contre les hommes du roi de Bohême et de Jean de Hainaut que les Anglais escarmouchaient ainsi.

Édouara arriva au secours des siens, et les ennemis s'enfuirent comme des gazelles épouvantées, laissant plusieurs cadavi'es sur le rivage.

Les derniers Anglais passèrent.

Il était temps.

A peine le dernier avait-il touché l'autre rive que Philippe VI apparaissait là où le combat venait d'avoir lieu.

Il s'apprêtait à passer et à poursuivre les Anglais, quand les maréchaux lui dirent :

— Sire, regardez!

En effet, la mer s'emparait du fleuve, et le flux arrivait si rapide et si vaste que le bruit de ses flots éteignait les clameurs des milliers de soldats qui couvraient le rivage.

— Trop tard 1 murmura Philippe ; trop tard 1 Ce n'est donc pas à des hommes, mais à des démons que nous avons affaire !

Pendant ce temps, les Anglais prenaient du champ, et Edouard demandait à Gabin-Agace ce qu'il devait lui donner en échange du service qu'il lui avait rendu.

— Sire, donnez-moi un cheval, répondait cet homme, afin que je m'éloigne au plus vite, car je ne crois pas qu'il fasse bon pour moi maintenant en ce pays.

Edouard donna au paysan ce qu'il demandait, en y joignant en outre les cent nobles d'or qu'il lui avait promis ; puis il se remit en route, traversa la ville de Noailles sans lui faire aucun dommage, car elle appartenait à la fille de Robert d'Artois, et alla se loger à la Braye. Il se remit en route le lendemain, et le vendredi à midi il s'arrêta à un endroit assez près do Crécy en Ponthieu, et comme si Dieu lui-même lui eût ordonné de s'arrêter en ce lieu :

— C'est là, dit-il.

Et il fit ranger son armée en trois batailles.

Edouard III arriva donc près de Crécy en Ponthieu, comme nous l'avons dit tout à l'heure, et il avait dit : — Je suis ici sur le droit héritage de madame ma mère,

qui lui fut donné en mariage, et le veux défendre contre mon adversaire Philippe de Valois ou y mourir.

Nous croyons avoir mentionné la visite qu'il avait faite la veille à la comtesse d'Aumale. Il ne s'était pas contenté de faire respecter ses terres, comme étant fille de Robert d'Artois, il lui avait juré de venger l'exil et la mort de son père.

Nous allons voir maintenant comment Edouard tint parole.

Il n'avait pas à son service le huitième des gens qu'avait Philippe , il s'agissait donc pour lui de bien organiser ses batailles.

Il s'arrêta avec toute son armée en plein cliamp, et, quand elle fut réunie, il envoya le comte de V.'arn'ick, Godefroy de Harcourt et Regnault de CoDehen chercher la place où elle stationnerait définitivement pour donner le combat.

En outre, des coureurs furent envoyés à Abbeville, chargés d'apprendre ce que comptait faire le roi de France, el de s'assurer qu'il ne passerait pas la Somme ce jour-là.

Les coureurs revinrent en disant qu'il n'y avait rien à craindre jusqu'au lendemain.

En conséquence, le roi donna congé à ses soldats d'aller chercher leur logis oîi bon leur semblerait pour la nuit, leur ordonnant d'être prêts le lendemain dès le matin, au premier appel des trompettes, et de se réunir à l'endroit qui avait été indiqué comme plus favorable par le comte de Warvick et Godefroy de Harcourt.

Nous allons laisser les Anglais s'établir le mieux possible, et nous allons voir ce que, pendant ce temps-là, faisait le roi Philippe VI.

Ce vendredi, qui était le 25 août 1346, Philippe resta tout le jour à Abbeville, attendant ses gens, qui arrivaient de toutes parts.

Il les faisait immédiatement sortir de la ville et se ren-

dre en pleine campagne, afin d'être prêts plus tôt le lendemain, car son intention était bien arrêtée de quitter la ville et de combattre les Anglais, quoi qu'il en dût arriver.

11 fit à son tour ce qu'avait fait Edouard.

Il envoya deux de ses généraux, le sire de Saint-Venant et le sire de Montmorency, s'assurer des dispositions de l'armée anglaise.

Les deux généraux revinrent annonçant qu'il? avaient trouvé les Anglais logés près de Crécy, et, selon toute apparence, attendant là leurs ennemis.

— C'est bien, dit Philippe, et, s'il plaît à Dieu, nous les combattrons demain. Maintenant, messeigncurs, ajouta le roi, nous allons souper, car je veux ce soir boire à la santé de tous ceux qui me viennent en aide.

Toute la noblesse et la chevalerie de France étaient à ce souper.

C'était le roi de Bohême, le comte d'Alençon, le comte de Blois, le comte de Flandre, le duc de Lorraine, le comte d'Auxerre, le comte de Santerre, le comte de Harcourt, messire Jean de Hainaut et beaucoup d'autres encore qu'il serait trop long de nommer.

Quand le souper toucha à sa fm, le roi se leva et dit:

— Messires, demain la France va jouer une grande partie, qu'avec l'aide des seigneurs et de votre courage elle gagnera, je l'espère. Mais il faut pour cela que vous soyez tous unis, tous amis les uns des autres, sans envie, sans haine et sans orgueil, que chacun ait sa part de la victoire si nous v'avons, et que nul ne puisse rejeter sur son voisin la défaite si elle a lieu.

Tous jurèrent alors au roi qu'ils feraient comme il le désirait, et qu'ils seraient unis comme des frères.

— Sire, dit alors le roi de Bohême à Philippe, à la aroite duquel il était assis, je suis aveugle et ne pourrai voir la grande chose qui s'accomplira demain, mais je vous jure

16i LA COMTESSE DE SaLISBURY.

que je ne mourrai pas sans avoir donné quelques vaillans coups d'épée pour votre cause.

Les deux rois s'embrassèrent, et chacun so retira pour aller prendre un peu de repos.

Pendant que ceci se passait à Abbeville, même chose se passait au camp d'ildouard.

Les Anglais avaient trouvé le pays gras et plantureux ; aussi, rois, princes et barons firent-ils bonne chère en attendant les événemens, et tous se retirèrent en excellentes dispositions.

Quand Edouard fut seul, il entra en son oratoire, se mit à genoux et resta longtemps en prière, demandant dévotement à Dieu, s'il combattait le lendemain, de le laisser sortir du combat à son honneur.

Quand le roi eut fini ses oraisons, il fit appeler le prince de Galles.

— Mon fils, lui dit-il, c'est demain, selon toute probabilité, que vous devez gagner vos éperons. Faites comme je viens de faire, priez Dieu de vous venir en aide, car toute force nous vient de lui.

Edouard embrassa son fils, qui à son tour s'agenouilla et fit ses dévotions.

Le roi s'alla coucher.

Le lendemain, il se leva de bonne heure et entendit la messe avec le prince de Galles, qui lui dit :

— Je suis prêt, mon père.

La plus grande partie des chevaliers qui accompagnaient le roi se confessèrent, et, après les messes, lidouard ordonna à tous ses gens de quitter leur logis et de venir reprendre la place qu'ils occupaient la veille.

Puis il fit faire un grand parc près d'un bois, derrière son armée. Ce parc n'avait qu'une entrée, et il enfermn dedans les chars et les chevaux.

Tous les hemmes d'armes et archers demeurèrent à pied.

Ensuite il procéda à l'ordonnance des batailles, ou, peut

mieux dire el nous servir d'une expression plus moderne, il disposa ses corps d'armée.

Il en fit trois.

Le premier était commandé par le prince de Galles, auquel furent adjoints le comte deWarwick, le comte de Kenfort, messire Godefroy de Harcourt, messire Regnault de Cobehen, messire Thomas de Holland.

Puis venaient messire Richard de Stanfort, le sire de Manne, le sire de Haware, messire Jean Chandos, messire Barthélémy de Brubbes, messire Robert de Neufville, messire Thomas Aiford, le sire de Bourchier, le sire Latimes, et plusieurs autres bons chevaliers et écuyers.

Ce corps d'armée pouvait se composer de huit cents hommes d'armes, de deux mille archers et de mille brigands choisis parmi les Gallois. Nous avons dit plus haut ce que c'était que les brigands.

Le second corps était commandé par le comte de Norhantonne, le comte d'Arondel, le sire de Ros, le sire de Lucq, le sire de Villebé, le sire do Basset, le sire de Saint-Aubin, messire Louis Tuetou, le sire de Multon et le sire de Lascels et autres.

Il se composait de cinq cents hommes d'armes et de douze cents archers.

Enfin, le troisième corps était commandé par le roi luimême et une foule de chevaliers et écuyers (ju'il choisit à sa convenance.

Il se composait de sept cents hom.mes d'armes environ et de doux mille archers.

Quand ces trois batailles furent ordonnées, quand chacun, comte, baron et chevalier, sut ce qu'il avait à faire, le roi d'Angleterre monta sur un petit palefroi, un petit bâton blanc à la main, et, accompagné de ses maréchaux qui se tenaient à sa droite, il traversa les rangs de son armée, rappelant à ses gens qu'ils avaient son droit et son honneur entre les mains.

Il disait cela d'un ton si doux et avec un si gracieux sourire, que, quelque chagrin que l'on eût, on s'en fût consolé en voyant si charmant visage et en entendant si bonnes paroles.

Quand cette admonestation fut finie, il pouvait être midi.

Edouard rentra en son armée et ordonna que tous ses gens mangeassent à leur aise et bussent un coup.

Quand ils eurent mangé et reporté leurs pots et leurs barils dans les chariots, ils s'assirent à terre, en mettant leurs armes devant eux, et ils attendirent.

De son côté, Philippe VI avait do grand matin entendu \a messe en l'abbaye de Saint-Pierre, h Abbeville, avec le roi de Bohême, le comte d'Alençon, le comte de Blois, le comte de Flandre et les principaux des grands seigneurs qui étaient dans la ville.

Au soleil levant, Philippe sortit d'Abbeville, traînant à sa suite une si grande quantité d'hommes, que ce serait merveille à dire.

Quand le roi fut à deux lieues de la ville, Jean de Hainaut s'approcha de lui et lui dit :

— Sire, il serait bon que vous ordonnassiez vos batailles et que vous fissiez passer devant tous vos gens de pied, pour qu'ils ne soient pas foulés par ceux à cheval. Puis il faudrait aussi envoyer trois ou quatre de vos chevaliers, pour aviser les ennemis et voir en quel état ils sont.

— Vous avez raison, messire, dit le roi, et je vais suivre votre conseil.

En effet, il envoya quatre vaillans chevaliers, qui étaient le Moyne de Bascle, le seigneur de Noyers, le seigneur de Beaujeu et le seigneur d'Aubigny, à la reconnaissance de l'ennemi.

Ces quatre chevaliers approchèrent de si près, que les Anglais virent bien ce qu'ils venaient faire; mais ils eu-

Tent l'air de ne pas les voir, et les laissèrent tranquillement rejoindre leur armée, qui s'arrêta en les voyant reparaître.

Ils traversèrent la foule qui les séparait encore du roi, îequel, s'adressanl à le Moyne de Bascle, lui dit ;

— Eh bien 1 messire, quelles nouvelles?

— Sire, répondit celui qui était interrogé, nous avons vu les Anglais : ils sont rangés en trois batailles, et no paraissent pas disposés à fuir, car ils sont tranquillement assis à terre. Si vous me le permettez, sire, je vous Qonnerai un conseil.

— Parlez.

— Je crois, sauf meilleur avis, qu'il vous faudrait faire arrêter ici tous vos gens et les y faire loger tout ce jour, car, avant que les derniers rejoignent les premiers et que vous ayez ordonné vos batailles, il sera tard. Vos gens seront lassés et sans ordre, tandis que vos ennemis seront frais et sûrs de ce qu'ils doivent faire. Demain matin, vous pourrez beaucoup mieux ordonner vos batailles et voir df quel côté vous devez attaquer.

Le conseil plut au roi, qui ordonna qu'il fut fait comme le Moyne de Bascle venait de dire.

Les deux maréchaux chevauchèrent donc, l'un devant, l'autre derrière, et crièrent aux bannerets :

— Arrêtez, bannières, de par le roi et monseigneur saint Denis!

Ceux qui étaient devant s'arrêtèrent, mais ceux qui étaient derrière continuèrent à marcher, disant qu'ils ne s'arrêteraient que lorsqu'ils seraient aussi avant que les premiers.

Quand ceux qui étaient devant virent cela, ils reprirent leur marche, car chacun mettait à oi^ueil d'être au premier rang, si bien que la parole du vaillant chevalier ne fut point entendue.

Le roi ne put pas plus être maître de ses gens que les

autres chefs, et toute cette masse se mit en mouvement sans ordre et sans obéissance.

Alors arriva ce qui devait arriver.

Quand ils eurent marché quelque temps encore, ils se trouvèrent face à face avec les ennemis, et les gens qui avaient tous voulu être au premier rang reculèrent et comprirent qu'ils auraient mieux fait de suivre la parole de le Moyne de Bascle que de faire ce qu'ils faisaient.

Mais il était trop tard.

Ils reculèrent en tel désordre, que ceux qui étaient derrièrecrurentquel'on se battaitau front de l'armée et qu'une partie des leurs était déjà vaincue, si bien que, ne sachant que faire, les uns allèrent au secours des premiers, les autres restèrent en place.

Les chemins qui allaient d'Abbeville à Crécy étaient couverts d'hommes ; il y en avait en effet si grande foule, que trois lieues avant d'arriver au camp anglais ils avaient déjà tiré leurs épées en criant :

— A mort! à mort!

Et ils criaient pour rien, car ils ne voyaient encore personne.

Nul ne pourrait rendre un compte exact de ce qui se passa alors du côté des Français, tant il y eut désordre et désarroi dans l'armée du roi de France.

Quand les Anglais virent venir à eux les Français, ils se levèrent sans nul effroi et se rangèrent en leurs batailles, celle du prince de Galles devant les archers posés en manière de herse, et les gens d'armes au fond de la bataille.

Le comte de Norhantonne et le comte d'Arondel, avec

leur corps d'armée, se tenaient prêts à protéger celui du prince, si besoin était.

« Vous devez savoir, dit Froissard, que ces seigneurs, rois, ducs, comtes, barons français, ne vinrent pas jusquelà tous ensemble, mais l'un devant, l'autre derrière, sans arroy et sans ordonnance. »

Quand le roi Philippe vint jusqu'à la place où étaient les Anglais, quand il les vit, le sang lui monta au visage, car il les haïssait fort. Il ne put donc s'abstenir de les combattre, et dit à ses maréchaux :

— Faites passer nos Génois devant, et commencez la bataille, au nom de Dieu et de monseigneur saint Denis I

Philippe avait là quinze mille arbalétriers génois environ, qui eussent autant aimé ne pas commencer le combat, car ils étaient si las d'avoir marché six lieues avec leurs armures et .leurs arbalètes, qu'ils pouvaient à peine se tenir sur leurs pieds.

Ils dirent donc que, dans l'état où ils étaient, ils ne pouvaient être d'un grand secours à la bataille.

Ces paroles arrivèrent jusqu'au comte d'Alençon, qui en fut courroucé, et qui s'écria :

— Pourquoi se charge-t-on de cette ribaudaille, qui manque lorsqu'on en a besoin?

A peine le comte d'Alençon venait-il de parler ainsi qu'il arriva une chose étrange.

Le soleil se voila comme s'il y avait eu une éclipse, et il tomba une pluie qui ressemblait plutôt à un déluge.

A chaque instant le ciel se lézardait, et un éclair entr'ouviait ses voûtes d'un horizon à l'autre, et le tonnerre grondait.

Puis, comme si Dieu n'eût pas voulu faire grâce d'un présage à ce beau pays de France qui courait si grand danger, une nuée de corbeaux, semblable à un immense voile de deuil, passa au-dessus des deux armées, accompagnant son vol de cris lugubres et sinistres.

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