II
Toutes ces provisions et denrées leur venaient par mer d'Angleterre ou de Flandre, et, pendant ce temps, comme pour s'entretenir la main, les gens du roi d'Angleterre ravageaient quelque peu le pays.
Chaque jour ils faisaient une excursion nouvelle, soit dans le comté de Guines, soit jusqu'aux portes de Saint- Omer et de Boulogne, et ils ne revenaient jamais sans un très honnête butin.
Du reste, Edouard ne songeait pas une minute à faire assaillir Calais : il savait trop bien que ce serait peine inutile, et qu'il travaillerait inutilement. C'était par la famine qu'il voulait la prendre. C'était long, mais c'était sûr.
Une seule chose l'eût décidé è combattre, c'eût été que le roi Philippe VI vînt lui-même pour lui faire lever le siège.
Quand Jean de Vienne vit le moyen qu'Edouard avait choisi, il comprit tout de suite que moins il y aurait de bouches dans la ville, plus longtemps elle résisterait.
En conséquence, il ordonna que tous ceux qui n'avaient pas de moyen d'existence quittassent Calais, et le soir môme dix-sept cents individus, tant hommes que femmes et enfans, sortirent de la ville.
Cette troupe s'arrêta aux portes de la ville et n'osa avancer.
Entre mourir de misère et de faim ou mourir tués dans le camp anglais, ces gens n'hésitaient pas, et préféraient la première mort à la seconde.
Cependant, cette sortie n'avait pas échappé à Édouai'd.
Il envoya demander à ces gens pourquoi ils se trouvaient ainsi à la porte de leur ville et n'y rentraient pas.
Ils répondirent la vérité à l'envoyé du roi d'Angleterre.
Alors celui-ci leur fit dire qu'ils pouvaient passer dans son camp, qu'il leur laisserait la vie sauve, le passage liore, et qu'ils pourraient aller chercher leur existence ailleurs.
LA COMTESSE DE SALISBURY. im
Ils hésitèrent un peu, mais enfin quelques-uns se décidèrent, et les autres les suivirent.
Edouard aimait assez faire plus qu'il ne promettait.
Donc, au lieu de s'en tenir à ce qu'il avait promis, il fit i)oire et manger abondamment tous ces gens, leur donna à chacun deux esterlings, et les congédia émerveillés de la générosité de ce roi ennemi.
Nous allons un peu laisser Edouard devant Calais, où, selon toutes probabilités, il va rester longtemps, et nous allons voir ce qui se passait pendant ce temps en France, en Angleterre et en Ecosse.
La France venait de recevoir à Crécy une de ces secousses qui ébranlent fortement un royaume et qui le font longtemps vaciller sur sa base avant qu'il retrouve son équilibre.
Depuis cette défaite, le roi PhiUppe YI semblait fou. Il s'attendait si peu à ce désastre immense et rapide à la fois comme la foudre, qu'il ne savait plus guère de quel côté il lui faudrait repousser d'abord cette double invasion ; car, comme on se le rappelle, le comte Derby faisait à peu près de l'autre côté de la France ce que son gracieux souverain venait de faire en Normandie.
Cependant, comme jusque-là la victoire la plus sérieuse avait été du côté du roi d'Angleterre, Philippe songea à rappeler à lui ceux qui pouvaient le mieux le défendre contre Édouai'd, et il fit dire à son fils le duc de Normandie , qui attaquait les Anglais dans l'Aiguillon comme ceux-ci attaquaient les Français dans Calais, de venir le retrouver à Paris; car on doit se rappeler que le duc avait dit qu'il ne reviendrait que sur l'ordre de son père.
Il était temps.
Philippe de Bourgogne, fils d'Eudes de Bourgogne, cousin du duc de Normandie, jeune chevalier plein d'adresse et de bravoure, était venu rejoindre les Français devant Aiguillon.
Le 15 août environ, il y avait eu une escarmouche à laquelle il avait pris part, et, monté sur un cheval ardent et difficile, il lui avait enfoncé ses éperons dans le ventre, et il était parti.
Le cheval l'avait emporté, et, en franchissant un fossé, bête et cavalier avaient roulé à terre, et le cheval seul s'était relevé.
Cette mort avait fait une vive impression sur le duc de Normandie, qui aimait fort son cousin, et il était fort découragé quand les nouvelles de Crécy arrivèrent avec l'ordre du roi qui le rappelait à Paris.
L'ordre était formel, nous l'avons déjà dit ; non-seulement PhiUppe rappelait son fils, mais il lui ordonnait de lever !e siège; il lui faisait part de la mort de ses proches tués à Crécy, et il lui disait enfin que le trône avait immédiatement besoin du secours de tous, et en première ligne du sien.
Cependant, le duc rassembla les comtes et les barons qui étaient avec lui, leur demandant s'il n y aurait pas lâcheté à abandonner un siège qu'ils avaient juré de tenir jusqu'à la mort.
Tous furent d'avis que, dans de telles circonstances, il devait avant toutes choses obéir au roi son père, et que l'ordre qu'il venait de recevoir le dégageait de son serment.
Alors il fut arrêté que le lendemain on délogerait, et que l'on retournerait en France.
On juge de l'étonnement de ceux qui étaient dans l'Aiguillon quand le lendemain, dès le matin, ils virent les assiégea ns plier leurs tentes, ramasser leurs bagages, et se mettre en route dans une direction opposée à la ville.
Quand Gautier de Mauny vit cela, il ordonna que l'on s'armât, que l'on montât à cheval, car son avis n'était pas de laisser partir ainsi les assiégeans sans leur demander compte de leur siège.
Alors ceux de l'Aiguillon, la bannière de Gautier à leur tête, sortirent de la ville et s'en vinrent tomber sur l'ennemi avant qu'il fût complètement délogé, et tandis qu'il était encore occupé de ses préparatifs de départ.
Nous n'avons pas besoin d'ajouter que cette sortie réussit à merveille, et qu'après avoir tué de droite et de gauche, les Anglais ramenèrent plus de soixante prisonniers à leur forteresse.
Parmi ces prisonniers se trouvait un grand chevalier de Normandie, cousin du duc, dont l'histoire n'a pas conservé le nom, et à qui Gautier de Mauny demanda pour quelle cause le duc de Normandie levait ainsi le siège.
— Je l'ignore, répondit le chevalier.
— Comment se fait-il que vous l'ignoriez, répondit Gautier de Mauny, vous qui êtes parent et conseiller du duc?
-^ Le roi de France a rappelé son fils, dit laconiquement le chevalier.
— IMais ce rappel a une raison? insista Gautier.
— Oui.
— Laquelle?
Le chevalier hésita de plus belle, car ceux de l'Aiguillon ignoraient encore la défaite de Crécy, et il avait honte de la leur apprendre.
— Voyons, messire, reprit Gautier de Mauny, qui, à cette hésitation, devinait quelque nouveau malheur survenu à la France, et qui, comme on le pense bien, tenait à le connaître ; voyons, soyez franc. Nous sommes peut-être destinés à vivre longtemps ensemble. Vous êtes mon prisonnier, et la nouvelle que j'attends de vous paiera peut-être la moitié de votre rançon, ce qui n'est pas à dédaigner, messire, car, à l'heure où nous sommes, ce pauvre État de France n'enrichit pas ses chevaliers.
— Eh bien ! répliqua le prisonnier, les Anglais et les Français, le roi Edouard et le roi Philippe se sont rencontrés.
— Ah 1 vraiment! Et où cela?
— A Crécy en Ponthieu.
— Et le roi Edouard?
— A été vainqueur, fit le chevalier avec un soupir.
— Et qu'est-il devenu? continua Gautier avec un sourire.
— Il a mis le siège devant Calais, et a juré de ne s'en aller que lorsqu'il aurait pris la ville.
— Merci de cette bonne nouvelle, messire, s'écria Gautier de Mauny.
Et il annonça à ses compagnons ce que son prisonnier venait de lui apprendre.
Le lendemain, Gautier de Mauny vint trouver son prisonnier et lui dit :
— Messire, combien pouvez-vous donner pour votre rançon?
— Trois mille écus, dit celui-ci.
— Écoutez, reprit Gautier, je sais que vous êtes du sang du duc de Normandie, et fort aimé de lui. Vous paieriez donc la rançon que je vous demanderais ; mais ce n'est pas une rançon que je veux de vous, et vous serez libre sans cela.
Le chevalier regarda Gautier avec étonnement.
— Aujourd'hui même, reprit celui-ci, vous quitterez Aiguillon après m'avoir donné votre parole de faire ce que j'aurai réclamé de vous.
— Parlez, messire.
— Eh bien ! il y a longtemps que je suis séparé du roi d'Angleterre, que j'aime comme si j'étais son fils, que j'aime comme vous aimez le duc de Normandie, et que Je veux revoir. Je n'ai plus rien à faire ici, mais je ne puis aller rejoindre le roi Edouard sans un sauf-conduit, et je ne puis me mettre en route tout seul. Voilà tout ce que vous ferez, messire, ou plutôt ce que je vous prie de faire. Vous irez demander au duc de Normandie ce sauf-conduit
pour moi et vingt hommes, vous me l'apporterez, et vous serez libre. Vous avez un mois pour cela. Si dans un mois vous n'avez pu obtenir ce papier, continua Gautier en souriant, vous viendrez reprendre vos fers; mais soyez tranquille, nous serons moins cruels que les Carthaginois. Est-ce dit?
— Comptez sur moi, répondit le chevalier, je fais serment de vous apporter ce sauf-conduit ou de me reconstituer prisonnier.
— Allez donc, messire, dit Gautier, vous êtes libre.
Un mois après, le chevalier rapportait à Aiguillon la lettre que de Mauny lui avait demandée, et que lui avait, sur sa première réquisition, accordée le duc de Normandie.
Dès le lendemain, Gautier se mit en chemin avec sa petite troupe, après avoir tenu quitte le chevalier de sa rançon.
Confiant dans son sauf-conduit, Gautier ne cachait son nom nulle part, et, lorsqu'il était arrêté, il montrait sa lettre et passait.
Cependant, arrivé à Saint-Jean-d'Angely, Gautier trouva un capitaine moins accommodant que les autres, et qui, soit qu'il n'eût pas grande foi dans ce sauf-conduit, soit qu'il l'interprétât d'une façon particulière, voulut retenir prisonnier le chevalier et les vingt hommes qui l'accompagnaient.
Ceci n'était point l'affaire de Gautier, car il n'était pas en force pour résister. Il fallut donc discuter avec le capitaine, qui paraissait fort entêté.
Cependant il voulut bien se laisser convaincre, mais a
la condition que Gautier laisserait dix-sept de ses hommes en otage et n'en emmènerait que trois.
Il fallait bien en passer par là, à charge de revenir un jour avec deux mille hommes reprendre ses dix-sept compagnons, s'il n'y avait pas d'autre moyen de les déli\Ter.
Gautier consentit à ce que demandait le capitaine et se remit en route avec ses trois hommes.
Cela donna à penser à notre voyageur, et il commença à être plus prudent. Mais sa prudence ne devait pas lui servir beaucoup, car, arrivé à Orléans, il trouva un capitaine encore moins accommodant que l'autre, et qui, cette fois, quelques raisons que lui donnât Gautier, ne voulut entendre à rien, et, tenant à néant les lettres du duc de Normandie , fit bel et bien prisonniers Gautier et ses trois hommes.
Mais ce n'était pas tout.
Les quatre compagnons furent envoyés à Paris, et messire Gautier de Mauny emprisonné au Châtelet comme étant un de ceux qui avaient fait le plus de mal à la France.
C'était triste.
Cependant, le duc de Normandie, informé de ce qui se passait, vint trouver le roi et lui dit :
— Mon père, un emprisonnement injuste a eu lieu.
— Contre qui? demanda Philippe.
— Contre messire Gautier de Mauny.
Le roi regarda son fils.
— Gautier de Mauny, lui dit-il ; un des capitaines f^u roi d'Angleten-e?
— Oui, sire.
— Mais cet homme est de bonne prise, il me semble, et il nous a fait assez de mal pour que nous le retenions prisonnier, en admettant que nous nous contentions de ce châtiment.
— Sire, répliqua le duc, messire Gautier de Mauny n'a pas été fait prisonnier les armes à la main, mais lorsqu'il
se rendait tranquillement auprès du roi son maître, et pourvu d'un sauf-conduit signé de moi.
— Et comment se fait-il que le sire Gautier de Mauny eût un sauf-conduit signé de vous? demanda le roi.
— Gautier de Mauny, monseigneur, avait fait prisonnier un vaillant cLevalier de mon armée, alors que nous étions devant Aiguillon. Il n'a demandé que ce sauf-conduit pour toute rançon, et je le lui ai donné. Vous voyez bien, mon père, qu'il faut que ce chevalier soit mis en liberté, sans quoi je serais un prince déloyal, et j'aurais manqué à ma parole, ce que ne doit pas faire le plus humble sujet, et à plus forte raison le fils du roi de France.
— C'est possible, répondit Philippe, mais en temps de guerre toute prise est bonne, surtout quand il s'agit d'un homnae aussi dangereux que celui dont vous me parlez. Notre adversaire Edouard III ne faisait pas tant de farons.
— Sire, le roi Edouard III, reprit le duc, a sauvé la vie à dix-sept cents Calaisiens que Jean de Vienne avait renvoyés de Calais, et qui, sans le roi d'Angleterre, seraient morts de faim et de froid.
Philippe VI ne répondit rien.
— Mon père, reprit alors le duc, ce n'est pas grâce, mais justice que je demande. Il faut que cet homme soit mis en liberté.
— Et de quel droit faut-il cela?
— Du droit qu'il avait de voyager librement, voyageant sur ma parole.
— Attendez que nous soyons mort, messire, dit alors le roi, et vous donnerez des sauf-conduit» si bon vous semble à tous vos ennemis, pour qu'ils pillent et mcendient librement notre beau pays de France, qui sera vôtre alors; mais, tant que je vivrai, je ferai là-dessus ce que bon me semblera. Quant à ce Gautier de Mauny, non-seulement il ne sera pas libre, mais il mourra comme sont morts Clisson et Malestroit, et comme mourront tous ceux qui auront
porté atteinte au bonheur et au repos de notre royaume, lorsque Dieu me les enverra.
Le duc de*ïvormandie devint pâle.
— C'est bien, mon père, répondit-il froidement.
— D'ailleurs, ajouta le roi, ce sera un bon auxiliaire de moins pour Edouard.
— Et un bon auxiliaire de moins pour le roi Philippe VI.
— Que voulez-vous dire?
— Je veux dire, monseigneur, que tant que Gautier de Mauny ne pourra pas combattre pour son roi, le duc de Normandie ne combattra pas pour le sien.
Ce fut au tour du roi de pâlir.
— Mon fils m'abandonne, dit-il.
— Votre fils ne vous abandonne pas, monseigneur, mais votre fils veut que l'on sache bien qu'il s'imposera une punition éclatante chaque fois qu'il aura donné sa parole et qu'il ne pourra la tenir. Non-seulement je ne m'armerai pas contre le roi d'Angleterre, mais j'en détournerai tous ceux que je pourrai.
— Une trahison!
— Pour une trahison, oui, mon père.
Philippe se leva, et le duc, après s'être incliné, s'apprêta à prendre congé de lui.
— Qu'allez-vous faire? dit le roi.
— Monseigneur, je vais quitter cet hôtel, aller dire moimême à messire Gautier de Mauny ce qui vient de se passer, et je ne reviendrai que le jour où il sera libre.
Le duc de Normandie sortit alors, laissant Philippe VI en proie à une violente colère.
La chose fit grand bruit, car le duc ne se donna pas la peine de la cacher.
Cependant, le roi ne paraissait pas changer d'avis.
Il est vrai que les préparatifs de mort ne se faisaient pas.
Enfin, Philippe fut tellement conseillé, qu'il finit par ordonner la mise en liberté de Gautier de Mauny.
Alors il envoya près de son fils un chevalier du Hainaut, nommé messireMansari d'Eme, pour lui dire qu'il pouvait venir au Louvre, et que son protégé était libre.
Ce n'était pas assez pour le duc.
Il fit répondre au roi qu'il ne retournerait auprès de lui qu'accompagné de Gautier de Mauny, à qui il dirait luimême ce qu'il avait dit et fait en apprenant sa captivité.
Philippe y consentit.
Gautier de Mauny sortit de prison, et le duc de Normandie l'amena à l'hôtel de Nesle, où était le roi.
— Sire, dit le duc à son père, veuillez dire à messire Gautier de Mauny que j'ai pris une part si vive à son injuste arrestation, que j'ai oublié un moment ce que je devais à mon père et à mon roi.
— C'est vrai, répondit Philippe VI. Et il tendit la main au duc. Aussi, continua-t-il en s' adressant à Gautier, je ne veux pas que vous nous quittiez, messire, sans être sûr de notre regret de vous avoir gardé si longtemps. Ne vous en prenez de celte captivité qu'à votre grande réputation de bravoure, que nous nous plaisons à reconnaître ici.
Ee soir même, Gautier dîna en l'hôtel de Nesle avec le roi, le duc de Normandie, et d'autres des plus grands seigneurs de France.
A la fin du repas, Philippe prit des joyaux qui valaient un millier de florins, et, les offrant à Gautier, il lui dit :
— Messire, acceptez ces dons que nous voulons vous faire, et que vous garderez en souvenir de nous.
— Je les accepte, répondit Gautier, pour l'honneur du roi qui me les offre; mais je ne m'appartiens pas, sire, j'appartiens au roi d'Angleterre; je ne puis donc les accepter que sous condition. Si mon souverain m'autorise à garder ces présens, je les garderai, monseigneur; sinon, je vous les ferai remettre, tout en conservant le souvenir de votre justice et de votre générosité.
*-Vous parlez en loyal chevalier, dit Philippe, et cette
parole me plaît. Allez donc, messire, et que Dieu vous garde.
Alors Gautier prit congé du roi et du duc de Normandie, et quelque temps après arriva en Hainaut. Il resta trois jours à Valenciennes, après quoi il se remit en route, et arriva devant Calais, qui était toujours dans le même état.
Gautier fut reçu avec une grande joie par les comtes, les barons et le roi, à qui il raconta ce qui lui était arrivé depuis son départ de l'Aiguillon, et qui lui dit, après avoir vu les joyaux dont le roi de France lui avait fait don :
— Messire Gautier, vous nous avez servi toujours loyalement jusqu'à ce jour, et vous nous servirez encore de même, nous l'espérons bien. Renvoyez au roi Philippe ses présens; vous n'avez aucune raison de les garder. Nous avons assez, Dieu merci ! pour nous et pour vous, et notre volonté est de vous récompenser largement de tout ce que nous vous devons.
— Merci, monseigneur, répondit Gautier; il sera fait comme vous désirez.
Alors le chevalier, rassemblant les présens qu'il avait reçus du roi PhiUppe, les donna à messire Mansart, et lui dit:
— Retournez auprès du roi, dites-lui que je le remercie grandement des beaux présens qu'il m'a faits, mais que le roi d'Angleterre ne serait pas aise que je les gardasse; qu'en conséquence je les lui renvoie, en le priant de nouveau d'être convaincu de ma reconnaissance.
— Bien, dit Mansart, qui était cousin de Gautier. Et il partit aussitôt de Calais.
Quelques jours après, il remettait les joyaux au roi, qui lui disait :
— Je ne les veux reprendre ; ils sont entre les mains de trop bon et loyal chevalier. Gardez-les donc, messire, en souvenir de moi et de votre gentil cousin Gautier de Mauny.
On se souvient que le comte Derby s'était tenu toute la saison en la ville de Bordeaux.
Dès qu'il apprit le départ du duc de Normandie, l'envie lui prit de faire une petite expédition en Poitou, et comme rien ne le retenait, il fit aussitôt son mandement, auquel s'empressèrent de répondre le sire de Labret, le sire de l'Espare, le sire de Rosem, messire Aymon de Tarste, le sire de Mucident, le sire de Pommiers, le sire de Danton, le sire de Languerera et autres.
Le comte Derby réunit ainsi six cents hommes d'armes, deux mille archers et trois mille piétons.
Tous ces gens passèrent la rivière de Garonne entre Bordeaux et Blaye, et leurs prises recommencèrent.
Ce fut d'abord Mirebeau, capitale du petit pays de Mirebalue en Poitou.
Puis Aulnay, puis Surgères, puis Courçon, et ils ne s'arrêtèrent qu'au château de Marans, où ils ne purent rien faire, ce qui les força à se rejeter sur ]\Iortagne-sur-Sèvres en Poitou, où ils livrèrent un grand assaut qui vint à bonne fin pour eux ; après quoi ils marchèrent sur Lusignan, dont ils brûlèrent la ville, et dont le comte Derby assure qu'il prit le château, fait nié par Froissard.
A Taillebourg, un de leurs chevaliers fut tué, ce qui les irrita tellement qu'ils tuèrent tous ceux de la vilie, et passèrent outre pour venir devant Saint-Jean-d'Angely.
Tout le pays était si effrayé de la venue du comte , que tous les habitans du pays fuyaient devant son arrivée comme des feuilles tombées devant les vents d'hiver.
Les écuyers de Poitou et de Saintonge se tenaient en
leurs châteaux sans nulle apparence qu'ils voulussent combattre les ^jiglais.
Le comte, nous l'avons dit, était donc arrivé devant Saint-Jean-d'Angely, où, comme on doit s'en souvenir étaient restés prisonniers les dix-sept hommes de Gautiet de Mauny, ce dont le comte avait été informé, et ce dont ij comptait bien prendre sa revanche.
Quand les Anglais eurent donné un premier assaut et se furent retirés dans leur logis pour se reposer et recommencer le lendemain, ceux de Saint-Jean-d'Angely, qui n'avaient ni gens d'armes, ni écuyers, ni chevaliers, pour aider à garder la ville et conseiller les bourgeois, se trouvèrent fort en peine, craignant, et avec raison, de perdre leurs femmes, leurs enfans, leurs biens et eux-mêmes.
Il résulta de cette crainte générale que le maire de la ville, nommé Guillaume de Riom, voulut proposer un traité au com.te Derby, et, pour ce , envoya audit comte un messager qui devait lui demander un sauf-conduit pour six des bourgeois de la ville chargés de traiter la capitulation avec lui.
Le comte accorda ce sauf-conduit, valable pour toute la nuit et le lendemain.
Le lendemain donc, à la première heure, les six bourgeeis vinrent demander le comte Derby, qu'ils trouvèrent en son pavillon comme il venait d'entendre la messe.
— Eh bien! messieurs, leur dit le comte, quelles offres m'apporlez-vous?
— Nous venons, dit un des députés, demander que ceux de la ville puissent se retirer, eux, leurs enfans, leurs femmes et leurs biens, en abandonnant la ville.
— Et si je m'y refuse?
— Nous vous demanderons alors vos conditions.
■— Mes conditions, dit le comte, sont que la ville se rend» sans conventions, et en se fiant à nous.
— Nous n'accepterons pas, dirent les six bourgeois en se levant, et nous soutiendrons l'assaut.
— Libre à vous, messieurs, dit le comte. Et il se leva à son tour.
— C'est votre dernière volonté? dirent les envoyés.
— Oui
— Adieu donc, messire.
— Au revoir, messieurs, dit le comte en souriant. Et il prit congé des six bourgeois.
Ceux-ci s'acheminèrent vers la ville.
Au moment où ils allaient quitter le camp anglais, une douzaine de soldats leur barrèrent le passage en leur disant :
— Quatre de vous sont nos prisonniers.
— Mais nous avons un sauf-conduit, dirent les bourgeois étonnés.
Et, en disant cela, ils montraient le sauf-conduit du comte.
— Il est inutile, dirent les soldats.
— C'est donc une trahison ! s'écrièrent les envoyés.
— Nous l'ignorons ; mais nous avons ordre de ne laisser sortir que deux de vous.
— Et de qui vient cet ordre ?
— Du comte Derby.
— Mais vous pouvez nous mener à lui ? dit un des bourgeois.
— Oui.
— Alors, conduisez-nous, car nous resterons ou nous sortirons ensemble.
Les soldats conduisirent les six bourgeois auprès du comte.
— Que veut dire cela, messire? demandèrent-ils au comte; on nous arrête malgré votre sauf-conduit.
— Et l'on fait bien, messieurs.
— Et l'ordre vient de voua?
— De moi.
— Veuillez nous expliquer...
— C'est bien simple. Il y a quelque temps, le sire Gautier de Mauny passa par Saint-Jean-d'Angely ivec vingt hommes. Il était muni d'un sauf-conduit f"» duc de Normandie pour lui et les siens.
— Quel rapport cela a-t-il avec nous ? demandèrent les bourgeois.
— Vous allez le voir, continua le comte. Le sire de Mauny fut arrêté comme vous l'avez été; comme vous l'avez fait, il montra son sauf-conduit; mais, comme pour vous, il lui fut inutile. On retint dix-sept hommes sur les vingt qui l'accompagnaient, et ces dix-sept hommes sont encore dans votre ville.
— De sorte...
— De sorte que j'ai trouvé assez naturel de vous faire aujourd'hui ce que votre maire a fait à un des nôtres, et, calculant à peu près comme il avait calculé, je n'ai voulu laisser sortir de mon camp que deux de vous.
Il n'y avait rien à répondre.
— Ainsi, c'est un échange que vous voulez? dit un des bourgeois.
— L'échange d'abord, et la condition que je vous imposais tout à l'heure.
— La reddition de la ville?
— Sans engagement de notre part.
Les bourgeois se consultèrent.
— Eh bien ! dit l'un d'eux, nous sommes chargés des pouvoirs de la ville , nous acceptons, puisque nous ne pouvons pas faire autrement. Laissez-nous retourner jusqu'à la ville, et informer les habitans du traité que nous venons de faire.
— Vous n'avez pas besoin d'être six pour cela, et un seul suffit. Les autres entreront avec nous dans la ville.
Il n'y avait pas moyen de reculer.
— Vous comprenez bien, reprit le comte : nos dix-sept hommes vont d'abord nous être renvoyt's; puis, quand nous nous présenterons à la porte de la ville, votre maire viendra nous en apporter les clefs et faire sa soumission au nom de tous. Alors, et seulement alors, nous verrons ce que nous aurons à faire.
Un des six envoyés rentra à Saint-Jean-d'Angely et fit part des conditions imposées, lesquelles furent acceptées.
Deux heures après, les dix-sept compagnons de Gautier de Mauny étaient revenus au camp anglais, et le comte Derby prenait possession de la ville au nom du roi d'Angleterre.
Après huit jours de séjour à Saint-Jean-d'Angely, les Anglais se remirent en route et marchèrent sur Niort, une bonne ville, bien fermée, de laquelle un gentil chevalier, messire Guichard d'Angle, était capitaine et souverain pour le temps.
Trois assauts eurent lieu, qui ne produisirent rien aux Anglais.
Alors ils partirent et s'acheminèrent vers Poitiers ; mais sur le chemin ils prirent le bourg de Saint-Maixent, et tuèrent tous ceux qui s'y trouvaient, et, appuyant un peu à gauche, ils vinrent devant Montreuil-Bellay ; et cela n'était pas sans raison, comme on va le voir.
Il y avait dans cette ville plus de deux cents monnayeurs qui forgeaient et frappaient la monnaie du roi, ce qui n'était pas d'un mince attrait pour le comte.
Celui-ci fit sommer la ville de se rendre, mais la ville refusa.
Heureusement, les Anglais étaient habitués à ces refus, et savaient comment s'y prendre pour en avoir raison.
Ils commencèrent le siège en faisant venir les archers devant.
Au bout d'une heure, nul n'osait plus se montrer à la défense, et le soir la ville était prise.
Tous les habitans furent tués.
Nous n'avons pas besoin de dire ce que devint la monnaie du roi.
Le comte laissa une garnison dans le château, et il repartit pour Poitiers, qui était encore loin de là.
Le premier assaut fut inutile, et cependant la ville n'était pleine, dit Froissard, que de menus gens, peu aidables en guerre.
Le lendemain, plusieurs chevaliers montèrent à cheval et s'en vinrent rôder autour de la ville, cherchant un endroit par lequel elle pût être plus facilement attaquée.
Ils trouvèrent un lieu qui leur parut assez propre à une tentative, et ils en informèrent le comte, qui décida, après conseil, que le lendemain la ville serait attaquée sur trois points, et que les archers attaqueraient le point le plus faible.
Le lendemain, qui était le mercredi 4 octobre, le triple assaut commença avec le jour.
Les habitans de Poitiers avaient fort à faire, car ils ne pouvaient aller ainsi d'un point à un autre, et défendre aussi bien les trois.
La ville fut prise.
Hommes, femmes, enfans, vieillards, tout fut passé au fil de l'épée.
Le butin des Anglais fut énorme, car, outre le bien des habitans, il y avait encore celui des habitans du plat pays, qui s'étaient réfugiés à Poitiers, s'y croyant plus en sûreté que dans la campagne.
Gouvens, châteaux, églises, tout fut détruit, et le comte lui-nic/me, qui voulait séjourner onze ou douze jours dans îa viiie, ne put arrêter le pillage et la destruction qu'en menaçant de la mort quiconque s'y livrerait encore.
Le comte Derby s'apprêtait à aller à Calais, laissant derrière lui un sillage de feu, de sang et de ruines.
Tout le pays qu'il avait traversé était désert comme s'il
eût été visité par la colère du Seigneur, et comme si le comte eût été aidé dans son expédition d'un fléau comme celui qui devait ravager la France deux ans plus tard, et dont nous aurons à parler avant la fin de cette histoire.
Quand le comte eut séjourné quelques jours à Poitiers, il l'abandonna sans y laisser de garnison, car il eût été forcé Je repeupler son armée, tant la ville avait besoin d'hommes pour être gardée, et il revint à Saint-Jean-d'Angely à petites journées.
Le comte aimait fort se battre, mais il aimait fort aussi les fêtes et le repos après le combat.
A Saint-Jean-d'Angely, il acquit grand amour des bourgeois, des dames et des demoiselles, car il n'y fut pas plus tôt revenu que, comme à Bordeaux, il donna des fêtes et des bals sans nombre, et il se faisait des partisans là où quelques jours auparavant il avait des ennemis.
Il traînait à sa suite un immense butin d'or, de pierreries et de joya'ix dont il distribua une partie aux dames et aux demoiselles de Saint-Jean-d'Angély, ce qui ne contribua pas peu à laisser un agréable souvenir de lui dans les esprits de la gent féminine, au point qu'elles disaient qu'il était impossible de voir plus noble prince chevaucher sur palefroi.
Enfin, après force bals, dîners et soupers, le comte ordonna ses gens, fit renouveler au maire et aux habitans de la ville les serraens de fidélité déjà prêtés une fois, et il s'en alla vers la ville de Bordeaux.
Arrivé là, il donna congé à tous ses gens d'armes, garçons et autres, en les remerciant grandement de leur bon service.
Puis, peu après, il prit la mer et s'en alla en Angleterre avant de rejoindre Edouard et de lui rendre compte de son heureuse expédition.
Nous allons abandonner un instant la France et voir ce quise passait en Ecosse, car nous touchons à la fin de no-
tre livre, et les événemens nous reportent à la patrie de Robert Bruce,
Donc, avant d'aller à Calais, le comte Derby s'arrêta quelque temps en Angleterre.
Des lettres qu il avait reçues d'Edouard III le priaient d'aller voir par lui-même ce qui se passait à Londres et ce qu'il fallait croire d'une prochaine invasion écossaise dont le roi avait entendu parler, et que des messagers de la reine lui avaient fait pressentir.
Disons tout de suite que l'Ecosse était dans un bien pauvre état.
Voici comment Walter Scott s'exprime à ce sujet :
« II n'y avait plus ni refuge ni protection à trouver dans les lois, à une époque où toutes les questions étaient décidées par le bras le plus vigoureux et la plus longue épée. On ne cultivait plus la terre, puisque, d'après toutes les probabilités, l'homme qui l'aurait ensemencée n'aurait pu en recueillir la moisson. Peu de sentimens religieux se conservèrent au milieu d'un ordre de choses si violent, et le peuple devint si familier avec les actes injustes et sanguinaires, que toutes les lois de l'humanité et de la charité étaient transgressées sans scrupule. Des malheureux étaient trouvés morts de faim dans les bois avec leurs familles, et le pays était si dépeuplé et si inculte, que les daims sauvages quittaient les forêts et approchaient des villes et des habitations des hommes. Des familles entières étaient réduites à manger de l'herbe, et d'autres trouvèrent, dit-on, un aliment plus horrible dans la chair de leurs semblables. Un misérable établit des trappes dans lesquelles il prenait
LA COMTESSE DE SALISBURY. 20i
les créatures humaines comme des bêtes fauves et s'en nourrissait. Ce cannibale était appelé Christian du Grappin, à cause du grappin ou crochet qu'il employait pour ses affreuses trappes.
» Au milieu de toutes ces horreurs, continue le romancier historien, lorsqu'il y avait quelque trêve entre eux, les chevaliers écossais et anglais faisaient succéder aux combats des tournois et autres exercices de chevalerie. Le but de ces jeux n'était pas de combattre, mais de prouver qui était le meilleur homme d'armes. Au lieu de faire assaut d'adresse, et de chercher qui sauterait le plus haut ou de disputer le prix d'une course à pied ou à cheval, c'était la mode alors que les gentilshommes joutassent ensemble, c'est-à-dire qu'armés de toutes pièces, tenant leurs longues lances, ils courussent l'un contre l'autre jusqu'à ce que l'un des deux fût enlevé de sa selle et renversé par terre. Quelquefois ils se battaient à pied avec l'épée ou la hache, et, quoique ce ne fussent que des jeux où présidait la courtoisie, on voyait quelquefois périr plusieurs champions dans ces combats inutiles, comme s'ils eussent combattu sur un champ de bataille véritable. »
Quand le comte Derby arriva à Londres, il y avait trêve, ou du moins trêve apparente entre les deux Etats.
Le comte, après avoir fait part de son expédition à la reine, se rendit à Berwick, où il fît annoncer qu'un grand tournoi aurait lieu, auquel il convoquait tous ceux des chevaliers écossais qui voudraient combattre.
Or, il y avait à cette époque de vaillans hommes en Ecosse, et qui ne refusaient jamais ni un combat ni un tournoi.
Le comte Derby avait envoyé des espions en même temps qu'il avait fait annoncer ce tournoi, car, le temps que les chevaliers écossais passeraient à ce tournoi, ils no pourraient le passer à faire les préparatifs de l'invasion
projetée, et lui, le comte Derby, pourrait avertir Edouard, s'il y arait lieu.
Les espions revinrent.
— IMonseigneur, dirent-ils au comte, rien n'est plus certain que cette invasion.
— Et qui devait la commander?
— Le roi David Bruce en personne.
— Et les autres chefs de son armée?
— Étaient Alexandre Ramsay, William Douglas et le chevalier de Liddesdale.
— Et ces trois chevaliers viendront au tournoi?
— Oui, monseigneur.
Il n'y avait pas de temps à perdre.
Le comte, au lieu de prévenir Edouard, dont le séjour en France était si utile à la réussite de ses projets, fit prévenir la reine de ce qui se passait, afin que ceux de ses chevaliers qui lui restaient se missent en garde contre cette invasion, et le comte attendit le tournoi.
Les combattans arrivèrent.
Le comte les reçut avec les honneurs dûs à leur rang, et s'adressant à Ramsay, il lui dit :
— Avec quelles armes vous plaît-il que les chevaliers combattent?
— Avec les boucliers de métal, répondit Ramsay.
— Non, non, répliqua le comte, ri y aurait trop peu d'honneur à acquérir avec de pareilles armes. Servons-nous plutôt des armures légères que nous portons les jours de bataille.
— Aa'cc des pourpoints de soie si vous le voulez, répon* dit Alexandre Ramsay.
On s'en tint aux armures légères.
Le jour du tournoi arriva.
Les principaux chevaliers inscrits étaient, du côté des Écossais, Graham, Douglas, Ramsay et Liddesdale. Du côté des Anglais, le comte Derby et le baron Talbot.
Chacun de ceux-ci savait que c'était un ennemi véritable qu'il avait à combattre, car le comte Derby ne leur avait pas laissé ignorer les projets de l'Ecosse, et il avait même dit à Talbot :
— Baron , vous contenterez-vous de votre armure légère?
— Oui, avait répondu celui-ci.
— Eh bien! si vous m'en croyez, vous en mettrez une doublée au m^oins à la poitrine.
— Pourquoi ?
— Parce que, si nous avons deviné que nous avions des ennemis sérieux dans nos adversaires, ils ne nous épargneront pas ; car, de leur côté, ils doivent bien savoir que nous ne leur sommes guère amis, et le roi d'Angleterre a trop besoin de ses vaillans chevaliers pour que je vous laisse vous exposer sans raison.
— Merci du conseil, monseigneur; je le suivrai.
Si nous sommes entrés dans des détails sur ce tournoi, c'est qu'il fut un des plus meurtriers et des plus beaux de cette époque.
Le comte Derby devait combattre Liddesdale et Eamsay; Talbot, Graham et un autre chevalier écossais dont nous n'avons pas le nom.
Puis venaient d'autres chevaliers, braves, mais moins importans que ceux que nous venons de nommer.
Après plusieurs passes insignifiantes, le chevalier de Liddesdale vint frapper l'écu du comte Derby. Celui-ci sortit de son camp.
Liddesdale n'avait pas fourni deux fois la carrière que, blessé au bras droit, il était forcé de quitter la partie.
Le comte rentra dans son camp aux applaudissemens des spectateurs, et Talbot, qui le remplara, alla toucher l'écu désir Patrick Graham, qui était un redoutable champion.
C'est alors que Talbot sut gré au comte du conseil qu'il
lui avait donné, car la lance de son adversaire perça sa double cuirasse et s'enfonça d'un pouce dans la chair.
Avec sa cuirasse de guerre, il eût inévitablement été tué.
C'est ainsi que se termina le premier jour.
Le soir, au souper, un chevalier anglais voulut venger la défaite de Talbot, et défia Graham de fournir le lendemain trois fois la carrière contre lui.
— Ah I tu veux te mesurer avec moi, dit celui-ci. En ce cas, lève-toi demain de bonne heure, confesse tes péchés, car le soir tu rendras compte à Dieu.
Le bruit de ce défi se répandit, et le lendemain, quand Graham , déjà vainqueur la veille, reparut dans la lice, tous les yeux se fixèrent sur lui, car on était curieux de savoir s'il gagnerait son sanglant pari.
Patrick Graham s'avança jusqu'au milieu de la lice, et voyant venir à lui son adversaire, il lui cria :
— Avez-vous fait comme je vous ai dit, messire?
— Pas plus que vous, sire.
— Alors vous mourrez sans confession, ce qui est un malheur quand on est sérieusement chrétien comme je crois que vous l'êtes.
Et à peine Graham avait-il dit cela, qu'il prit du champ, assura sa lance, et, courant de toute la force de son cheval sur le chevalier anglais, il lui passa sa lance au travers du corps.
Le chevalier tomba à terre.
Quand on le releva, il était mort.
La chose avait été si rapide et si terrible à la fois, que l'admiration faisait place à l'eff'roi. Graham se retira au milieu du silence général.
Les applaudissemens n'éclatèrent que lorsque le comte Derby reparut.
Les dames et damoiselles de Saint-Jean-d'Angély avaient bien raison de dire que c'était le plus beau cavalier qu'on pût voir sur un palefroi.
Rien n'était plus élégant que lui lorsqu'il se présenta dans la lice, et cependant il était pâle et son sang bouillait, car il avait soif de venger la mort de celui qu'il venait de voir tuer.
William Ramsay. parent d'Alexandre Ramsay, dont nous avons parlé plus haut, répondit à l'appel du comte.
C'était un aussi brave chevalier que son frère.
Les deux adversaires fondirent l'un sur l'autre.
William visait, comme son prédécesseur, à la poitrine. Le comte visait à la tête.
Les deux lances se brisèrent, les deux chevaux plièrent sur leurs jarrets, mais les deux champions restèrent en selle.
Chacun r( prit une lance, et ils recommencèrent.
Cette foiSç, l'issue ne fut pas la même, quoique tous deux cherchasseï! t toujours.
La lance de William glissa, et celle du comte, traversant le casque de son adversaire, le lui cloua sur le crâne.
William ouvrit les bras et tomba.
Tout le monde le croyait tué, et cependant il respirait encore, mais si faiblement, que la première chose que l'on fit, quand il eut été transporté dans son camp, fut d'aller chercher un prêtre.
William se confessa sans prendre le temps d'ôter son casque.
— Que Dieu m'accorde, dit le comte Derby, qui ne s'occupait plus que de soigner le blessé, de me confesser le casque en tête et de mourir dans mon armure !
Quand la confession fut terminée, Alexandre Ramsay étendit son frère par terre tout de son long, et appuyant son pied droit contre la tête du patient, il réunit toutes ses forces, et tira le morceau de lance en même temps du casque et de la tête.
Après quoi William se leva, et, se frottant la tête, il dit en souriant :
— Allons, cela ira.
Les tournois étaient terminés.
On distribua les prix, dans lesquels le comte déploya toute sa munificence, et chacun s'en retourna d'où il était venu.
Quant au comte, il partit définitivement pour Calais, où il retrouva toutes choses dans le même état.
— Quelles nouvelles, cousin? dit le roi après avoir embrassé le comte.
— Bonnes, sire. L'Ecosse se prépare à une invasion en Angleterre.
— Et vous appelez cela de bonnes nouvelles? répliqua Edouard.
— Oui, sire, car tout le pays est prévenu, et s'il ne leur arrive pas malheur, cela m'étonnera bien. Croyez-vous donc, monseigneur, que j'aurais quitté l'Angleterre si votre beau royaume avait couru le moindre danger?
— C'est juste, fit le roi. Attendons ici.
Les choses en étaient là quand surgit un incident nouveau que nous ne pouvons passer sous silence.
Ramsay et Liddesdale étaient de neux amis et de neux compagnons d'arm.es, et ils avaient toujours été à côté l'un de l'autre quand il s'était agi de repousser l'invasion des Anglais.
Mais il arriva que dans une des dernières batailles, Ramsay prit d'assaut le château fort de Roxburg, ce qui l'avanra encore dans l'amitié du roi.
Au moment où l'invasion allait se faire, quelque temps après le tournoi, David Bruce voulut récompenser ce fait
LA COMTESSE DE SALISBURY. 2ff7
d'armes, et il nomma Ramsay shériff du comté de Roxburg, emploi qui était rempli auparavant par le chevalier de Liddesdale.
L'amitié de celui-ci pour Ramsay ne résista pas à la peine qu'il ressentit en apprenant que le roi le dépossédait pour son ami.
Un jour que Ramsay rendait la justice à Harwick, il fut assailli par une troupe d'hommes armés au milieu desquels il reconnut Liddesdale.
Ramsay fut blessé; mais, convaincu que son ami ne pouvait désirer sa mort, il se fit transporter dans le château solitaire de l'Ermitage, situé au milieu des marais de Liddesdale.
Là, il fut jeté dans un cachot dont la porte fut close pour ne jamais se rouvrir.
A travers les fentes du plafond de ce cachot, au-dessus duquel se trouvait un grenier, tombaient quelques graines qui furent pendant plusieurs jours l'unique subsistance du prisonnier, qui succomba cependant, et dont les ossemens furent retrouvés quatre cents ans après par un maçon qui creusait dans les ruines du château de l'Ermitage.
Quand David Bruce apprit le crime qui avait été commis, il en fut très courroucé et voulut le venger; mais le chevalier de Liddesdale était trop puissant pour être puni; puis le roi avait en ce moment à s'occuper d'autre chose que de punir un homme dont il allait avoir si gi-and besoin.
Cependant le chevalier garda le souvenir des persécutions que David Bruce avait tentées sur lui, et il se promit de s'en venger un jour si l'occasion s'en présentait.
Pendant ce temps, les préparatifs du roi continuaient.
Il comm.enra par lever une armée considérable, et, convamcu que nul ne savait ses projets, se fiant à l'absence du roi, il entra en Angleterre par les frontières occidentales et marcha sur Durham, ravageant tout sur son pas-
sage, et faisant en Angleterre ce qu'Edouard et le comte Derby venaient de faire en France.
David Bruce marcha vers Durham toujours avec la même confiance.
Mais les lords des comtés septentrionaux avaient, de leur côté, rassemblé une armée, et, après avoir défait l'avantgarde de l'armée écossaise, ils tombèrent à l'improviste sur le corps d'armée principal.
L'armée anglaise, dans laquelle il y avait beaucoup d'eoclésiastiques , marchait entonnant des hymnes saints et ayant un crucifix pour étendard.
Dieu protégea ceux qui le prenaient pour guide. Les Écossais trouvaient à chaque pas des combattans nouveaux qui semblaient sortir de terre comme les soldats de Cadmus.
La reine d'Angleterre était venue elle-même jusqu'en la ville de Neufchâtel sur la Tyne, accompagnée de l'archevêque d'York, de l'archevêque de Cantorbéry, de l'évêque de Durham, de l'évêque de Lincoln, du sire de Percy, du sire de Ros, du sire de Monbray et du sire de NeuMUe, auxquels, en partant pour Calais, le comte Derby avait fait les plus importantes recommandations.
En même temps arrivaient au secours des Anglais des gens des pays du nord, de Northumberiand et de Galles, car chacun avait hâte de combattre les écossais, tant pour l'amour de la reine que pour le salut du pays.
Quand le roi d'Ecosse et ses gens apprirent que les Anglais s'étaient rassemblés à Neufchâtel pour venir contre eux, ils envoyèrent jusqu'à cette ville des coureurs qui brûlèrent sur leur chemin des petits hameaux dont les Anglais voyaient les flammes de l'endroit où ils étaient. /
Le lendemain, David Bruce et toute son armée, qui se composait bien de quarante mille hommes, s'en vinrent loger à trois petites lieues de Neufchâtel, en la terre du seigneur de Neufville, et firent dire à ceux qui étaient dans
le château que, s'ils voulaient sortir, ils les combattraient volontiers.
Les Anglais y consentirent, et, sortant de la viUe, ils se trouvèrent douze cents hommes d'armes, trois mille archers et cinq mille autres hommes parmi les Gallois.
En voyant un si petit nombre, les Écossais, sûrs de la victoire, se rangèrent en bataille, comme faisaient les Anglais de leur côté.
Les Anglais- étaient rangés en quatre batailles.
L'évêque de Durham et le sire de Percy commandaient la première.
L'archevêque d'York et le sire de Neufville la seconde.
L'évêque de Lincoln et le sire de Monbray la troisième.
Messire Edouard de Bailleul et l'archevêque de Gantorbéry la quatrième.
La reine Philippe de Hainaut était au milieu de ses gens, comme avait fait quelques années auparavant la comtesse de Montfort, et elle les exhortait à combattre vaillamment pour l'honneur du roi et du royaume.
C'était surtout aux quatre prélats et aux quatre barons qu'elle s'adressait, et ceux-ci n'avaient pas besoin de ces exhortations, car ils n'étaient pas gens à ne pas s'acquitter loyalement de la mission, que leur roi y fût ou n'y fût pas.
Peu après le départ de la reine, qui se retira à Neufchâtel, les batailles se rencontrèrent.
Ce furent les archers qui de part et d'autre commencèrent la besogne ; mais les archers écossais ne durèrent pas longtemps. Ce premier choc fut peut-être le plus terrible que l'on retrouve dans des récits de combats.
Chacun faisait si bien de son côté, les Écossais pour réparer les échecs précédons, les Anglais pour tenir la promesse faite à leur reine, que la bataille commencée le matin durait encore à quatre heures du soir.
Sir John Graham offrit de disperser les archers anglais, qui tiraient et tuaient avec leur habileté ordinaire, et par
qui la victoire commençait à se décider, si l'on voulait lui confier un corps de cavalerie; mais, quoique le succès d'une tentative semblable eût décidé du succès de la bataille de Bannockburn, il ne put l'obtenir.
Alors le désordre commença à se mettre peu à peu dans l'armée écossaise.
— Sire, dit Alexandre de Ramsay au roi dont il portait la bannière, vous vous exposez trop ; vous êtes blessé, retirez-vous.
— (Jne m'importe! dit David Bruce; nous garderons la place, ou je me ferai tuer comme le dernier de mes archers!
En ce moment, une seconde flèche blessa le roi à l'épaule.
Alors, armé d'une hache, il se précipita au milieu des ennemis comme le plus obscur de ses soldats.
Un homme l'avait reconnu. Cet homme se nommait John Copeland et était gentilhomme du Northumberland.
Il traversa rapidement, et alla droit au roi d'Ecosse.
Alors une lutte désespérée s'engagea entre le roi et le gentilhomme, car le premier comprenait que, mort ou pris, il assurait la victoire aux Anglais, et l'autre, que s'il ne s'emparait vite de son adversaire, il serait infailliblement tué par ceux qui viendraient à son secours.
Un violent coup que David Bruce reçut sur le bras droit fît tomber à terre la hache qu'il portait. John Copeland profita de ce moment, et saisit à bras le corps son royal adversaire, qui, voyant cela, parvint par un effort désespéré à s'emparer de son poignard, avec lequel il fit sauter deux dents au gentilhomme ; mais celui-ci ne lâcha pas prise, et le roi, épuisé par cette lutte et ses deux blessures, resta au pouvoir du chevalier anglais.
A compter de ce moment, la bataille était finie.
Alexandre de Ramsay vint à l'aide de son maître, mais il ne réussit qu'à se faire tuer sous ses yeux.
John Copeland, avec une vingtaine d'hommes, fendit la presse, et chevaucha si bien, que ce jour-là même il fit quinze lieues, et que le soir le roi David Bruce était enfermé à un château qui s'appelait Châtel Orgueilleux, et qui appartenait a celui qui l'avait pris, et qui jura de ne rendre son prisonnier qu'à Edouard lui-même.
L'aile gauche de l'armée écossaise avait continué de tenir quelque temps après la prise du roi, mais eu vain, et elle parvint à exécuter sa retraite sous le commandement du comte de March, le mari de la comtesse de March, qu'on appelait Agnès la Noire, et qui, en l'absence de son mari, quelques années auparavant, avait si vaillamment défendu le château de Dumbar contre Salisbury.
Cette défense fut assez remarquable pour que nous fassions ici une digression en sa faveur.
Le comte de March avait embrassé le parti de David Bruce, et s'était mis en campagne avec le régent. La comtesse, que son teint basané avait fait surnommer Agnès la Noire, était la digne fille de Thomas Randolph, comte de Mercy. Le château de Dumbar, qu'elle habitait, était bâti sur une chaîne de rochers qui s'étendaient jusqu'à la mer. Il n'avait qu'un seul passage qui conduisît dans l'intérieur des terres, et ce passage était si bien fortifié qu'il était réputé imprenable.
Cependant, ce château fut attaqué par Salisbury, qui tenta tous les moyens pour s'en emparer.
Il commença par faire avancer des engins qui jetaient d'énormes pierres; mais Agnès la Noire, impassible sur les remparts, ne répondait à ces attaques qu'en essuyant avec un mouchoir blanc les places que les pierres frappaient, comme si cet assaut n'eût servi qu'à faire un peu de poussière.
Alors le comte fit faire une sorte de maison roulante qu'on appelait une truie, dont la forme ressemblait assez au dos d'un sanglier. Cette machine, que l'on roulait con-
tre le châtâau que l'on voulait attaquer, abritait contre les flèches et les pierres des assiégés les soldats qu'elle renfermait, et qui alors tiraient à leur aise ou cherchaient à miner les murs ou à pratiquer une brèche avec des haches et des pioches.
Quand la comtesse vit cet engin approcher des murs du château, elle cria au comte de Salisbury d'un ton moqueur :
Prends garde à toi, Salisburie, Des petits va faire ta truie.
En disant cela, elle faisait un signal, et un énorme fragment de rocher qu'elle avait fait détacher tout exprès fut précipité du haut des murailles sur la truie, dont le toit fut brisé en mille pièces, et Agnès s'écria en voyant fuir les Anglais, qui voulaient éviter la chute des débris et les flèches qu'on leur lançait du château, et contre lesquelles rien ne les garantissait plus :
— Voyez donc toute cette portée de petits porcs anglais !
On juge aisément par la femme de ce que devait être le mari. La retraite s'effectua donc assez bien sous son commandement. Les Écossais laissèrent quinze mille morts environ.
Quand la reine d'Angleterre apprit ce qui s'était passé, elle monta sur son palefroi et s'en vint le plus tôt qu'elle put sur la place où avait eu lieu la bataille. Alors elle demanda ce que le roi d'Ecosse était devenu. On lui répondi' que John Copeland l'avait pris et mené avec lui.
La reine écrivit alors au chevalier de Copeland de lui amener son royal prisonnier, ajoutant qu'il aurait dû le faire tout de suite.
Elle donna ces lettres à un de ses chevaliers, qui partit aussitôt pour Châtel Orgueilleux.
Madame Philippe revint sur le champ de bataille, où s'é-
tait rassemblée toute l'armée anglaise, qu'elle félicita grandement.
Là, le comte de Moret, messire Guillaume de Douglas, messire Robert de Bessi, messire Anebaut de Douglas, l'évêque d'Abredane, l'évêque de Saint-Andrieu, le chevalier de Liddesdale, et enfin tous les nobles prisonniers que les Anglais avaient faits, lui furent présentés.
Le lendemain arriva la réponse de John Copeland.
Elle était formelle.
Il refusait de remettre son prisonnier à tout autre qu'au roi, ajoutant que David Bruce était bien gardé, et qu'il n'y avait garde qu'il s'échappât.
Madame d'Angleterre ne put en tirer autre chose, et ne fut pas contente de l'écuyer.
Elle écrivit au roi le résultat de la bataille, et le roi fit dire à John Copeland de venir lui-même lui rendre compte à Calais de l'heureuse capture qu'il avait faite.
Quand cette nouvelle fut connue, le comte de Liddesdale, celui qui avait fait mourir Alexandre de Ramsay, et qui, comme nous venons de le dire, était prisonnier des Anglais, demanda à parler à la reine.
— Madame, lui dit-il, je voudrais voir le roi d'Angleterre, auquel j'aurais à dire des choses dont il ne peut que me savoir gi'é. Je viens vous demander de me laisser, sur ma parole, me rendre auprès de lui avec le sire de Copeland, dont je serai le prisonnier.
Ce que le comte de Liddesdale demandait lui fut accordé, et il partit avec le chevalier.
David Bruce resta enfermé dans un château qui se trouvait sur la route de Northumberland e de Galles.
214 LA COMTESSE DE SALISBUay.
v>uand Edouard vit l'écuyer et qu'il sut que c'était John Gopeland, il lui fit grande chère, et, le prenant par la main, il lui dit :
— Bien venu est mon écuyer, qui, par sa vaillance, a pris notre adversaire le roi d'Ecosse.
— Sire, dit alors John Copeland, ce que j'ai fait, tout autre l'eût pu faire ; mais ne me veuillez pas de mal si je n'ai pas rendu mon prisonnier à madame la reine, comme elle me le demandait, car je relève de vous, et c'est à vous que j'ai fait mon serment.
— Le bon service que vous nous avez rendu, dit le roi, vaut bien que vous soyez excusé de toutes choses, et honnis soient tous ceux qui penseraient mal de vous ! Voici ce que vous allez faire. Vous partirez de Calais, vous retournerez en votre maison, vous prendrez votre prisonnier, et le mènerez auprès de ma femme. Et, pour vous récompenser, je vous élève au grade de banneret, je vous retiens écuyer de mon corps et de mon hôtel, et vous assigne un revenu de six cents livres à l'esterlin.
— Sire, dit alors John, je ferai comme vous l'ordonnez; mais j'ai emmené avec moi le sire de Liddesdale, qui est aussi votre prisonnier, mais qui a obtenu de madame la reine la permission de venir vous voir et de s'entendre avec vous de sa rançon.
— Eh bien ! amenez-nous ce prisonnier, que nous garderons ici si sa rançon ne nous convient pas, et que nous renverrons si elle nous convient.
Quand l'écuyer fut parti, le chevalier de Liddesdale fut admis auprès du roi.
LA COMTESSE DE SALISBURf . 215
— Sire, dit-il à Edouard, je ne viens pas seulement pour vous offrir ma rançon, mais nour vous donner un bon conseil.
— Et d'où vient qu'un ennemi, mon prisonnier, veut me rendre un ser\ice?
— Cela vient, sire, de ce qu'il a peut-être à se venger de celui ou de ceux au service desquels il s'est fait prendre.
11 paraît que le conseil était bon et le service réel, car, à la fin de cette première entrevue, Edouard dit au comte :
— C'est bien, messire; nous vous remercions de tout ce que A'-ous venez de nous dire, et nous en ferons notre profit. Soyez tranquille, le roi David Bruce est en bonnes mains, et il ne verra de sitôt ce pays où il n'a su rester. Vous êtes libre, messire ; les services comme celui que vous venez de me rendre valent quatre rançons comme celle qu'on vous eût demandée.
Le comte de Liddesdale quitta alors la France et retourna en Ecosse, où son voyage à Calais était déjà connu.
Pendant ce temps, John Copeland était revenu en Angleterre, annonçant l'ordre qu'il avait reçu d'Edouard et les dons que celui-ci lui avait faits. Tous ceux qui se trouvaient là lui firent compagnie pour garder le prisonnier pendant sa translation de Châtel Orgueilleux à la ville de Berwick, où se trouvait la reine.
On alla donc prendre David Bruce.
John le présenta à la reine, qui était bien encore un peu courroucée du refus qu'il avait fait de le lui amener plus tôt, mais qui oublia son ressentiment en voyant qu'elle avait obtenu ce qu'elle voulait et en entendant les bonnes raisons que John lui donna.
Alors elle n'eut plus qu'un souci, ce fut de passer en France et de voir son mari et son fils, qu'elle n'avait pas vus depuis longtemps.
Elle pourvut la cité de Berwick, le château de Roxburg,
la cité de Durham, la ville de Neufchâtel et toutes les garnisons sur les routes d'Ecosse.
Elle confia la garde du pays de Northumberland aux seigneurs de Percy et de Neuf ville, après quoi elle partit de Berwick, s'en retourna à Londres, emmenant avec elle le roi d'Ecosse, le comte de Moret et tous les hauts barons qui avaient été pris.
Son entrée à Londres fut un véritable triomphe, et la joie des Anglais à la vue du roi d'Ecosse ne se peut exprimer.
La reine fit enfermer ses prisonniers au fort château de Londres, et elle ordonna les préparatifs de son départ.
Elle partit et arriva heureusement à Calais, où nous allons la retrouver tout à l'heure.
Maintenant, revenons au sire de Liddesdale.
Sa visite au roi d'Angleterre était connue, nous l'avons dit, et les Écossais, envoyant revenir le prisonnier, crurent qu'il avait entamé avec Edouard une négociation relative à la délivrance de leur roi. Mais ils étaient loin de la vérité, et peu à peu l'on crut que cette visite, au lieu d'être un service rendu à l'Ecosse, pouvait bien être une trahison.
Alors on se souvint que le comte avait tué Alexandre Ramsay, et qu'il n'avait jamais pardonné au roi David Bruce d'avoir voulu l'en punir.
Les suppositions étaient donc en chemin de devenir des certitudes, lorsqu'un matin William de Douglas, son parent et son filleul, lui proposa une partie de chasse dans !a forêt d'Ettrick.
Le chevalier de Liddesdale était grand chasseur : il ac- •.^e pta.
Le soir, on rapportait le cadavre du chevalier.
William de Douglas l'avait tué.
Et ce fut heureux, car on oublia la dernière action de sa vie pour ne se souvenir que des services qu'il avait rendus et de sa mort malheureuse et fortuite.
l,A COMTESSE DE SALISBURY. 217
Le siège se tenait toujours devant Calais, et les Anglais avaient fort à faire.
En etïet, le roi de France, qui venait d'échouer dans le secours qu'il avait donné à l'Ecosse, avait si bien garni les forteresses des comtés de Guiaes, d'Artois et de Boulogne, et les environs de Calais ; il avait mis sur mer tant de Génois et de Normands, que les Anglais, qui voulaient sortir de leur ville pour chercher aventure, faisaient souvent de dures et dangereuses renconties.
Un siège défmitif n'avait pas lieu, il est vi'ai, mais il ne se passait pas de jour sans qu'il n'y eût quelque escarmouche avec des morts, soit d'un côté, soit de l'autre.
Aussi le roi d'Angleterre et son conseil passaient-ils les jours et les nuits à faire des engins et à combiner des machines pour mieux attaquer et presser ceux de Calais. Mais rien ne venait à bout de ceux-ci, et les affamer était décidément l'unique moyen que pussent employer les assiégeans.
Mais à ce moyen il y avait un empêchement, car il y avait deux hommes, deux mariniers, se transformant comme des Prêtées, échappant comme des ombres, et qui ravitaillaient continuellement la ville.
Ces deux hommes se nommaient l'un Marant, l'autre Mestriel.
Les Anglais avaient été longtemps sans se rendre compte de la façon dont les vivres parvenaient aux Calaisiens; mais ils avaient fini par surprendre les deux hommes que nous venons de nommer en flagrant délit de commerce avec la ville.
Alors ils les avaient poursuivis; mais autant eût valu poursuivre des fantômes ou vouloir saisir l'insaisissable Prêtée.
Les deux mariniers échappaient toujours, et non-seulement ils échappaient, mais, comme ils connaissaient mieux la mer et les roules que les Anglais, ils les attiraient dans II. 13
des écueils ou les faisaient tomber dans des embuscades, ni plus ni moins que les chants des sirènes et les échos de la Lore-Ley.
Cela dura longtemps, car le roi d'Angleterre séjourna encore tout l'hiver devant Calais, et l'on finit par renoncer â vouloir s'emparer de ces deux hommes, qui étaient cependant devenus l'unique secours des Calaisiens.
Edouard III, tout le temps que dura ce siège, s'occupa sans cesse de rester en amitié avec les communautés de Flandre, car son avis était que c'était par eux qu'il en arriverait le plus aisément à ce qu'il voulait.
Enfin, le roi d'Angleterre leur fit tant de promesses, que les Flamands, qui, du reste, ne demandaient pas mieux, se laissèrent émouvoir.
Ils demandèrent en échange de leur secours que le roi leur rendît Lille, Douai et ses dépendances.
Le roi leur promit ce qu'ils demandaient, et ils vinrent mettre le siège devant Bélhune.
Celui qui les commandait était un capitaine nommé mossire Oudart de Renty, qui avait été banni de France, et qui avait tourné ses armes contre Philippe.
Mais ceux qui la défendaient étaient quatre braves chevaliers, Geofl'roi de Chargny, Baudoin Dennefrin, Jean de Handar, et notre vieille connaissance Eustache de Ribeaumont.
La ville de Béthune était si bien défendue par les quatre chevaliers que nous venons de nommer, que les Anglais ne purent rien sur elle.
Alors Edouard III en revint à sa première combinaison^
c'est-à-dire à vouloir que Louis de Maie, devenu comte de Flandre par la mort de son père, tué à Grécy, épousât sa fille Isabelle.
C'était hanli.
De quelque intérêt que soit une combinaison politique, elle devient au moins difficile quand il s'agit de faire épouser à un homme la fille de celui qui a tué son père.
Il faut ou que les intérêts soient bien puissans, ou que ce soit un bien mauvais fils, ou que la femme soit bien belle.
Cependant, le commun de Flandre, ne voyant que les grands avantages à tirer de cette alliance, et se rappelant la promesse faite par Gérard Denis, s'accordait entièrement h consentir à ce mariage, et ne se cachait pas de dire qu'il le désirait, ce dont se réjouissait fort Edouard, car par ce moyen il s'aiderait bien mieux et bien plus sûrement de la Flandre, de même qu'il semblait, et avec raison, aux Flamands, que s'ils avaient l'Angleterre pour alliée, ils pourraient hardiment résister au roi de France, dont ia protection était loin de pouvoir leur être aussi profitable que l'autre.
D'un autre côté, le comte Louis de Maie, qui a^ait été élevé à la cour de France, disait ce que nous disions tout à l'heure, c'est-à-dire qu'il n'épouserait jamais la fille de l'homme par qui son père était mort.
Une seconde difficulté se présentait.
C'était le duc Jean de Brabant, qui désirait fortement que le jeune comte prît sa fille pour temme, et qui prenait l'engagement vis-à-vis du prince de le faire jouir entièrefnent de la comté de Flandre. Puis le duc faisait entendre en même temps que, si ce mariage avait lieu, il ferait tant que tous les Flamands seraient de son accord et contraires fcU roi d'Angleterre. Ce qui faisait que le roi de France consentait au mariage de Brabant.
Quand le duc eut le consentement du roi de France, il
envoya de grands messagers en Flandre, adressés aux bourgeois les plus influens. Bref, il colora si bien les raisons qu'il leur donnait, que les conseils des bonnes villes de Flandre mandèrent le jeune comte leur seigneur, en lui faisant dire que s'il voulait venir en Flandre et suivre leur conseil, ils seraient ses bons et loyaux sujets, et lui délivreraient toutes les justices et juridictions de Flandre, plus et mieux que nul comte n'avait eu avant lui.
Le comte arriva, et fut reçu avec grande joio.
Mais, à peine Edouard III apprit-il ce qui se passait, qu'il envoya aussitôt en Flandre le comte deNorhantonne, lecomte d'Arondel et le seigneur de Cobehen, lesquels parlementèrent tant et pourchassèrent si bien les communautés de Flandre, qu'il y eut revirement, et que les Flamands, malgré tout ce qu'ils avaient dit, eurent plus cher que leur sire prît à femme la fille du roi d'Angleterre que la fille du duc de Brabant.
On voit qu'à cette époque la politique se faisait encore avec une touchante naïveté.
Cependant, si bon que fût le conseil, le comte ne voulut pas le suivre, répétant toujours que rien au monde ne le contraindrait à épouser la fille de l'homme dont les prétentions avaient tué son père.
Les conseillers eurent beau dire au jeune comte que si son père avait suivi les conseils qu'on lui donnait, il eût fait alliance avec Edouard et ne fût pas mort, le fils fût inébranlable dans sa volonté.
Alors, voyant qu'ils n'obtenaient rien par le raisonnement, les Flamands employèrent le dernier moyen qui leur restât, ils prirent le comte et le mirent dans une prison courtoise, mais qui était cependant bien une prison, et iui dirent, avec le respect qu'ils avaient pour leur maître, que ce qu'ils faisaient était pour son bien, et que, puisqu'il ne s'y prêtait pas de bon gré, ils voulaient qu'il fût heureux de force.
Le comte tint bon quelque temps; mais il n'était pas habitué à la réclusion, et il finit par changer d'avis. Il dit donc aux Flamands qu'il suivrait leur conseil, car plu? d^ biens devaient lui venir d'eux que de nul autre pays.
Ces paroles enchantèrent les Flamands, qui ouvrirent la prison et lui faissèrent reprendre une partie de ses habitudes, comme d'aller chasser des oiseaux d'eau sur le bord des rivières, distraction que le prisonnier aimait fort, et de laquelle il lui coûtait fort d'être privé. Mais ils ne cessèrent pas pour cela de le surveiller, et sa prison était en plein air au lieu d'être entre quatre murs, car « ils le guettaient de si près qu'à peine pouvait-il aller pisser, » dit Froissard.
Cela dura ainsi jusqu'à ce que les Flamands eussent fait dire au roi et à la reine, qui se tenaient devant Calais, de se rendre à l'abbaye de Bergues pour conclure le mariage, accepté enfin par le comte.
On prit donc jour pour que les deux parties se trouvassent entre Neuport et Graveiines.
Ih vinrent les hommes (es plus notables des bonnes villes de Flandre, amenant leur jeune seigneur, qui s'inclina courtoisement devant (e roi et la reine d'Angleterre, arrivés avant lui, et traînant; à leur suite une grande foule.
Edouard prit le comte par la main, et s'excusa de la mort de son père avec ces paroles douces et bienveillantes qu'il trouvait si bien, ajoutant qu'il avait voulu ne pas entendre parler du comte de Flandre fli le premier ni le second jour de la bataille de Crécy.
Louis de Maie sembla tr^s satisfait des raisons que lu lonnait Edouard, et il ne fut plus question que du mariage et de ses clauses.
Puis on discuta sur certains traités à faire et certains engagemens à tenir, après quoi le comte fut fiancé à madame Isabelle fille dn roi d'Angleterre, et, promit de l'épouser.
Le mariage fut remis à une époque où l'on aurait plus grand loisir de le faire, et les Anglais s'en retournèrent devant Calais, tandis que les Flamands s'en allaient en Flandre, chaque parti enchanté l'un de l'autre.
Les choses demeurèrent en cet état.
Le reste du temps, jusqu'au jour fixé pour le mariage, ne fut plus employé par le roi d'Angleterre qu'à faire les préparatifs nécessaires pour donner une grande pompe à cette fête, et qu'à choisir les beaux et riches joyaux dont il comptait faire des présens à cette occasion.
La reine, qui s'en voulait bien acquitter aussi, passa en largesses toutes les dames de son temps.
Le jeune comte, revenu en Flandre, continua cette distraction qui lui agréait si fort, et qui, comme nous l'avons dit, consistait à aller chasser des oiseaux d'eau sur le bord des rivières. Il paraissait enchanté du mariage convenu, et l'acceptait même avec bien plus de plaisir que ne l'eussent pensé ceux qui le lui conseillaient.
Les Flamands, convaincus par la franchise de leur seigneur, ralentissaient quelque peu leur surveillance, qui, après les choses qui s'étaient passées, eût fini par paraître une insulte.
Le mardi 3 avril, jour des fêtes de Pâques, arriva.
Huit jours après devait avoir lieu le mariage.
Le matin du 3 aATil, il faisait un temps magnifique. Aussi le comte se leva-t-il de bonne heure et envoya-l-il quérir son fauconnier, qui arriva en toute hâte.
Tous deux se mirent en route. Tous deux étaient à cheval.
Ils chem.inaient ainsi depuis quelque temps quand le fauconnier, voyant se lever un héron, lui lança l'oiseau chasseur, et le comte en fit autant.
Les deux faucons se mirent en chasse, et Louis de Maie après eux.
— Qui l'aura? qui l'aura? répétait-il.
Et éperonnant son cheval, il avançait toujours, laissant derrière lui le fauconnier, qui était loin d'être aussi bien monté que le prince.
Quand il se crut à une certaine distance, il se retourna, et voyant que, quoi qu'ils fissent, ses gardes ne le pourraient rejoindre, il enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval et prit les champs.
On tenta d'abord de le poursuivre, mais on s'aperçui bientôt que la chose était inutile.
Le comte passa en Artois, oîi il était en sûreté. De là, il se rendit auprès de Philippe VI, auquel il raconta comment il avait été forcé de faire ce qu'il avait fait, et comment, par amour pour lui, il avait échappé à la prison et au mariage.
Le roi de Franco le félicita de son courage et de sa fidélité.
Quant à Edouard, quand il apprit la fuite du comte, comme il savait parfaitement que les Flamands n'y étaient pour rien, et comme d'ailleurs son intérêt était que son alliance avec eux fût maintenue, il accepta facilement les excuses qui lui furent faites, et, en attendant, ne s'occupa plus que de son siège de Calais.
On eût dit vraiment que le roi comptait passer le reste de sa vie devant cette ville, tant il parlait peu de s'en aller et tant il en faisait comfortablement le siège.
Il tenait là sa cour comme à Londres, et c'étaient tantôt des chevaliers de Flandre et de Brabant, tantôt des chevaliers de Hainaut et d'Allemagne qui le venaient visiter, et qu'il comblait de présens.
En ce même temps revint de Prusse le sire Robert de Namur, que le sire de Spontin venait de faire chevalier en la terre Sainte.
Robert de Namur était jeune et brave, aimant les exploits (le guerre et les belles appertises d'armes.
De plus, il ne s'était engagé vis-à-vis d'aucun des deux
224 LA COMTESSE DE SALISBl'RY.
rois qui combattaient l'un contre l'autre, mais comme il était le neveu de Robert d'Artois, qu'Edouard avait si bien accueilli, ses penchans le portaient vers l'Angleterre.
Il réunit donc les chevaliers et écuyers dont il pouvait disposer, et, richement ordonné, il se mit en route ainsi qu'il convenait à un seigneur comme lui.
Il marcha ainsi jusqu'à ce qu'il arrivât au siège de Calais, où il fit part au roi de l'amour qu'il avait conçu de lui pour la protection qu'il avait donnée à son oncle, et où il lui offrit ses services et ceux des chevaliers et écuyers qui l'accompagnaient.
Robert de Namur devint donc féal du roi d'Angleterre, qui lui assigna une pension de trois cents livres à l'esterlin, payable à Bruges.
On se rappelle qu'une trêve avait été conclue, après le siège de Rennes, entre le roi de France et le roi d'Angleterre, pour ce qui regardait les hostilités de Charles de Blois et de la comtesse de Montfort.
Quand ces trêves furent expirées, chacun se remit à l'œuvre de plus belle, le roi de France confortant Charles de Blois, et le roi d'Angleterre aidant la comtesse de IMontfort, ainsi que tous deux s'y étaient engagés.
Edouard avait donc envoyé du siège de Calais au secours de la comtesse deux braves et vaillans chevaliers, nommés Thomas d'Angourne et Jean de Hartuelle.
Deux cents hommes d'ai'mes et quatre cents archers accompagnaient ces deux capitaines, et cette troupe de renfort ne s'arrêta que lorsqu'elle eut rejoint la comtesse à Hennebon.
Ils trouvèrent là un chevalier de la Basse-Bretagne qui se nommait Tanguy du Chaste! avec lequel ils firent souvent des chevauchées et des sorties contre les gens de mossire Charles de Blois, et sur le pays qui lui appartenait.
Tantôt c'étaient les uns qui gagnaient, tantôt c'étaient les autres. Ce qu'il y avait de plus clair, c'est que le pays
était gâté, coufu, pillé, et que les pauvres gens en souffraient.
Or, il advint un jour que, pour mieux utiliser leur temps, les trois chevaliers, Thomas d'Angourne, Jean de Hartuelle et Tanguy du Chastel, s'en allèrent avec une grande quantité de gens d'armes à cheval et de soudoyers à pied attaquer une bonne et forte ville appelée la Roche-Derrien, et dont la première résistance fut si belle qu'elle ne laissa pas grand espoir aux assiégeans.
Mais, comme toujours, la fatalité vint au secours des Anglais.
Le hasard voulut, en effet, que dans cette ville il y eût trois fois plus d'Anglais que de Français, de sorte qu'en voyant la ville assiégée par leurs compatriotes, les Anglais s'emparèrent du capitaine, nommé Tassart deGuines,et lui dirent tout simplement qu'ils le tueraient s'il ne passait aux Anglais avec eux. •
Tassart éta;t brave, mais brave seulement quand la mort est une chose utile et vient comme un adversaire sur un champ de bataille, et non quand, comme un larron, elle vous tue dans l'ombre et prend sur votre cadavre ce que vous lui refusez.
Tassart de Guines fit donc ce que voulaient ceux qui l'avaient pris, en récompense de quoi les Anglais, qui repartaient pour Hcnnebou, le laissèrent capitaine de la ville, mais ne poussèrent cependant pas la confiance jusqu'à ne pas augmenter sa garnison d'une quantité d'hommes suffisante pour le maintenir dans les nouvelles résolutions qu'il venait de prendre.
Quand messire Charles de Blois apprit ce qui venait de se passer, il jura qu'il n'en serait pas ainsi. Il manda donc en Bretagne et en Normandie les seigneurs qui étaient de sa partie, et il fit un si grand amas de gens d'armes qu'il réunit bien seize cents armures de fer et douze mille hommes de pied.
Il y avait bien dans cette armée quatre cents chevaliers, dont vingt-trois baronnets au moins, qui mirent immédiatement le siège devant la Roche-Derrien.
Les émigrés, voyant qu'ils n'étaient pas de force à 'enir contre une si grande masse de gens, envoyèrent messagers sur messagers à la comtesse de Montfort pour lui demander du secours.
La comtesse réunit k son tour mille armures de fer et huit mille hommes de pied, dont elle donna le commandement à Thomas d'Angourne, à Jean de Hartuelle et h Tanguy du Chastel.
En partant, les trois chevaliers lui dirent qu'ils ne reviendraient pas sans avoir fait lever le siège de la ville.
Quand les hommes de la comtesse se trouvèrent à deux lieues de l'armée française, ils se logèrent sur la rivière de Jauli, avec l'intention de combattre le lendemain. ]\îais quand ils eurent pris un peu de repos, messire Thomas d'Angourne et Jean de Hartuelle ne purent tenir en place, et, prenant environ la moitié de leurs gens, ils les firent armer et monter à cheval sans bruit, et minuit sonnait lorsqu'ils tombèrent sur l'un des côtés de l'armée de Charles de Blois.
Ils y causèrent grand dommage, abattant et tuant; mais ils ne surent pas se retirer à temps, de sorte que toute l'armée put s'armer à son tour, et qu'il leur fallut accepter la bataille que leur livTaient des troupes nouvelles et fraîches.
Ce furent alors les Anglais qui plièrent.
Messire Thomas d'Angourne fut pris et blessé deux fois,
et finit par rester au pouvoir des Français. Jean de Hartuelle parvint à s'échapper avec quelques-uns de ses gens, mais la plus grande partie demeurèrent morts ou prisonniers.
Jean et ses compagnons revinrent annoncer cette triste nouvelle à Tanguy, juste au moment où le sire Garnier de Quadudal, qui n'avait pu venir p.lus tôt, arrivait avec cent armures de fer.
— Que se passe-t-il ? demanda le nouvel arrivant.
On lui raconta l'échec que les gens de la comtesse venaient d'essuyer.
— N'est-ce que cela? dit-il.
— Vous en parlez bien à votre aise, dit Jean de Hartuelle; on voit bien, messire, que vous arrivez, et que vous n'aviez pas, comme nous, treize mille hommes sur le dos.
— Eh bien ! répliqua Garnier, savez-vous ce qui nous reste à faire?
— Dites.
— Suivrez- vous mon conseil?
— S'il est bon.
™ Faites aussitôt armer tous vos gens de cheval et de pied. Vos ennemis se reposent de leur victoire, et ne vous attendent certes pas en ce moment. Profitons de leur confiance, et tombons sur leur armée. Je vous réponds du succès.
Le conseil était bon. Il fut accepté.
Tou*. le monde prit les armes.
Ceux qui étaient à cheval allaient devant ; les gens de pied les suivaient.
Le soieil se levait au moment où ils tombaient sur le camp français, dont les soldats dormaient et se reposaient dans une tranquillité parfaite.
Les Anglais commencèrent par abattre les tentes, nefs et pavillons. Ils tuaient à leur aise, si bien que cela ressem-
blait plutôt à une bo.icherie qu'à une bataille. Plus de deux cents chevaliers français restèrent sur la place avec quatre mille autres gens. Charles de Blois et tous les braves de Bretagne et de Normandie furent pris.
Quant à Thomas d'Angourne, on n'eut pas besoin de le reprendre : il alla bien tout seul rejoindre ses compagnons, en sorte qu'il n'eut pas à se plaindre de sa longue captivité.
Jamais il ne fut donné à des ennemis de tuer en aussi peu de temps tant de braves et nobles gens, car messire Charles de Blois perdit là la fleur de son pays.
C'était une grande victoire pour la comtesse de Montfort, et l'on eût pu croire que la prise de Charles de Blois allait mettre fm aux hostilités ; mais la duchesse de Bretagne sa femme prit la survivance, et la guerre se trouva entre ces deux dames, la duchesse de Bretagne et la comtesse de Montfort.
Maintenant, laissons les uns se désespérer, les autres se réjouir de cette aventure, et revenons au roi Philippe, qui était battu de quelque côté qu'il se tournât.
Le roi de France, voyant la persistance avec laquelle Edouard tenait le siège de Calais, apprenant tous les jours ce que les assiégés avaient à souffrir, songea à en finir tout d'un coup, et à combattre Edouard, et à lui faire lever le siège, si cela se pouvait.
Il commanda donc par tout son royaume que tous les chevaliers et écuyers se trouvassent en la cité d'Amiens ou près de là le jour de la fête de la Pentecôte.
Nul ne manqua à l'appel, nul ne fit défaut au rendezvous, car, quelque blessure qu'on lui fit, quelque échec qu'il essuyât, le royaume de France était pourvu de si bonne et si loyale chevalerie, qu'il n'en pouvait jamais être dégarni.
Là se trouvaient donc le duc de Normandie, le fils aîné
du roi, qui n'avait voulu reprendre les armes qu'après que l'on avait eu délivré Gautier de Mauny.
Le duc d'Orléans, son fils puîné.
Le duc Eudes de Bourgogne, le duc de Bourbon, le comte de Foix, messire Louis de Savoie, messire Jean de Hainaut, le comte d'Armagnac, le comte de Forest, le comte de Valentinois, et tant de comtes et de barons que ce serait merveille à écrire.
Quand tout le monde fut réuni, et que les conseils furent ouverts à cette fin de savoir comment l'on pourrait conforter ceux de Calais, il fut reconnu que cela ne se pouvait qu'autant qu'une alliance aurait été faite a^ec les Flamands et qu'une porte serait ouverte aux Français du côté de Gravelines.
Philippe VI envoya donc aussitôt des messagers en Flandre pour en traiter avec les Flamands.
Mais le roi d'Angleterre avait à cette époque tant de bons amis en Flandre, que jamais ils n'eussent octroyé cette courtoisie à son adversaire.
Et cependant les propositions de celui-ci étaient belles. En effet, il offrait de faire lever l'interdit jeté sur la Flandre;
D'y entretenir le blé pendant six ans à un très bas prix;
De leur faire porter des laines de France, qu'ils manufactureraient, avec le privilège de vendre en France les draps fabriqués de ces laines, exclusivement de tous autres, tant qu'ils en pourraient fournir;
De leur rendre les villes de Lille et de Béthune;
De les défendre envers et contre tous, et, pour sûreté de cette promesse, de leur envoyer de grandes sommes d'argent;
Enfin, de donner des places avantageuses aux jeunes gens bien constitués qui ne jouissaient pas d'une fortune commode.
Les Flamands n'ajoutèrent point foi à ces promesses, et
230 LA COiMTESSE DE SALISBURY.
les rejetèrent, disant que le roi de France ne promettait que pour obtenir.
Quand Philippe vit cela, il ne voulut cependant pas abandonner son entreprise ni avoir fait venir pour rien tant de nobles et vaillans chevaliers.
Il annonça donc que l'on s'avancerait du côté de Boulogne.
Le roi d'Angleterre, qui tenait là son siège, et qui étudiait tous les jours afin de savoir comment il pourrait le mieux conuaindre ceux de Calais, avait bien entendu dire que le roi Philippe faisait un grand amas de gens d'armes et le voulait venir combattre, de sorte que ne pouvant attaquer sans folie d'un côté , et près d être attaqué de l'autre, il eut à réfléchir longuement.
Ce qui lui faisait prendre patience, c'était que la ville de Calais était mal pourvue de vivres, car les deux mariniers avaient, malgré leur adresse et leur zèle, grand'peine à entretenir la ville.
Alors, pour leur fermer le passage de la mer, Edouard fit charpenter un châtel haut et grand, et le fit si bien garnir qu'on ne le pouvait entamer.
^e fort était situé sur une langue de terre à l'embouchure du havre, à peu près où est maintenant le Risban.
Quelque temps après la construction de ce châtel, les Anglais apprirent qu'il y avait en mer un convoi de vivres pour les Calaisiens. Gauthier de Mauny, les comtes d'Oxford, de Norhantonne, de Pembrocke et plusieurs autres s'embarquèrent avec un corps de troupes, le lendemain de la Saint-Jean-BaptJote, et renconcontrèrent ce convoi en deçà du Crotoy.
Il se composait de quarante-quatre vaisseaux de même grandeur, dont dix galères, qui prirent aussitôt le large. Plusieurs se réfugièrent au Crotoy, mais il y en eut douze qui échouèrent, et dont les équipages périrent.
Le lendemain, quand le jour parut, les Anglais voyant
sortir de Calais deux vaisseaux, leur donnèrent aussitôt la chasse. L'un rentra dans le port, l'autre échoua, et l'on y fit prisonnier le patron des galères génoises, dix-sept Génois, et envii'on quatre cents autres personnes.
Au moment où il allait être pris, le patron jeta à la mer, attachée à une hache, une lettre que le gouverneur écrivait au roi de France.
Ce qu'il venait de faire n'avait pas échappé à Gautier de Blauny, qui comprit tout de suite de quelle importance devait être cette lettre.
Le lendemain, au moment où la marée descendait, un homme errait sur les bords de la mer avec une grande anxiété. Cet homme suivait de l'œil les flots qui s'éloignaient de lui, et il sondait d'avance les profondeurs des vagues qui fuyaient.
Cet homme, c'était Gautier de Mauny, à qui il avait semblé la veille, à en juger par l'endroit où la lettre avait été jetée, que la mer devait, le lendemain en se retirant, la laisser à découvert sur le sable.
Gautier ne s'était pas trompé.
Il poussa tout à coup un cri de joie : il venait d'apercevoir la hache à laquelle le papier avait été attaché, et le papier y était encore.
Il s'en empara, et voici ce qu'il lut :
» Très cher et très aimé seigneur,
D Je me recommande à vous tant que je le puis. S'il » vous plaît de savoir l'état de votre ville de Calais, sachez » qu'à l'heure où nous faisons cette lettre nous sommes B tous encore sams et sauls, et que nous conservons la vo- » lonlé de vous servir et de faire tout ce qui peut contri- » buer à votre honneur et à votre profit.
» Mais, hélas 1 très cher et très aimé seigneur, sachez 0 que si les gens sont encore sains, la ville est loin d'être D comme les gens : elle man(iue de blés, de vins, de vian-
» des. Sachez que nous en sommes déjà arrivés à manger » les chiens, les chats et les chevaux, et que, si cela con- » tinue quelque peu, nous allons manger les hommes, » puisque vouî> nous avez écrit de tenir la ville tant qu'il » y aurait à manger.
» Jlaintenant, nous n'avons point de quoi vivre.
» Nous avons donc résolu, si nous n'avons un prompt » secours, de sortir de la ville pour vivre ou mourir, car » nous aimons mieux mourir en combattant que de nous » manger les uns les autres.
» C'est pourquoi, très cher et très honoré maître, appor- » tez à cela le remède qui sera en votre pouvoir, car cette » lettre sera la dernière que vous pourrez recevoir de nous, » et votre ville sera perdue, ainsi que nous qui sommes » dedans, b
Après avoir pris connaissance de cette lettre, le roi d'Angleterre fit tant qu'il obtint des Flamands qu'ils sortiraient de Flandre, au nombre de cent mille, et viendraient mettre le siège devant la bonne ville d'Aire, ce qu'ils ne firent pas sans ravager préalablement le pays qu'ils avaient à parcourir avant d'arriver à cette ville.
C'est ainsi qu'ils brûlèrent Saint-Venant, Mureville, la Gorgne, Estelles, le Ventis, et une frontière que l'on appelle la Lœve, jusqu'aux portes de Saint-Omer et de Thérouenne.
Le roi de France, voyant cela, s'en vint loger dans la ville d'Arras, et envoya une grande quantité de gens d'armes pour renforcer les garnisons de l'Artois. Il mit Charles d'Espagne, qui exerçait alors la fonction de connétable par
commission, à Saint-Omer, car le comte d'Eu et de Guines, qui était connétable de France, était, ainsi qu'on doit se le rappeler, prisonnier du roi d'Angleterre.
Quand les Flamands eurent couru les basses frontières de la Lœve, le roi Philippe résolut d'aller avec toute son armée devant Calais, car, quoique la lettre de Jean de Vienne ne lui fût pas arrivée, il ne doutait pas que les assiégés ne fussent dans un état pitoyable, et il voulait tenter tous ses efforts pour les délivrer de ce siège.
En outre, il n'ignorait pas qu'Edouard leur avait fermé le passage de la mer, ce qui ne contribuait pas peu à amener la perte définitive de la ville.
Philippe partit donc d'Arras et prit la route d'Hesdin. Son armée tenait trois grandes lieues de pays.
Quand le roi se fut reposé un jour à Hesdin, il arriva le lendemain à Blangis, où il s'arrêta pour savoir quel chemin il prendrait. Quand sa route fut décidée, il repartit avec tous ses gens, qui montaient bien à deux cent mille hommes, et, après avoir traversé la comté de Fauquenbergue, il arriva droit sur leîmont de Sangattes, entre Calais et Wissant.
Les Français ne se cachaient pas, ils chevauchaient en plein jour et bannières déployées, comme s'ils eussent dû combattre quelques heures plus tard.
Quand ceux de Calais virent cette imposante armée, ils furent en grande joie, car ils crurent à leur délivrance prochaine ; mais quand ils virent les Français s'arrêter et se loger au lieu de continuer leur chemin vers les Anglais, ils furent encore plus courroucés qu'auparavant.
Quand Edouard sut que son royal adversaire arrivait à grand renfort de troupes pour le combattre et l'assiéger sous la ville de Calais, qui lui avait déjà cotUé tant de peine, et qui en était arrivée à ne pouvoir plus tenir longtemps, il chercha naturellement tous les moyens qui couvaient empêcher Philippe d'en arriver à ses fins.
23 î LA COMTESSE DE SALISBURY.
£douard savait que le roi ne pouvait venir ni approcher de la ville de Calais que par deux passages : par les dunes, sur le rivage de la mer, ou par-dessus, où il y avait une grande quantité de fossés, de tourbières et de marais qui eussent rendu ce chemin impénétrable sans un pont que l'on appelait le pont de Nieulay.
Voilà ce que fit alors le roi d'Angleterre.
Il fît retirer tous ses vaisseaux devant les dunes, il fît garnir lesdits vaisseaux de bombardes, d'arbalètes, d'archers et d'espingoles.
Il envoya son cousin le comte Derby loger sur le pont de Nieulay, à grand renfort de gens d'armes et d'archers, afin que les Français n'eussent d'autre passage que les marais, qui, comme nous l'avons dit, étaient infranchissables.
Entre le mont Sangattes et la mer, de l'autre côté, il y avait une haute tour que gardaient trente-deux archers anglais, et (jui défendait en cet endroit, et pour plus de sûreté, le passage des dunes contre les Français.
Quant à la tour, elle était fortifiée de doubles fossés, et h pou près imprenable.
Quant les Français furent logés sur le mont de Sangattes, les gens des communautés aperçurent cette tour. Ceux do Tournay, qui étaient bien quinze cents, vinrent pour l'assaillir. Dès que les archers qui la gardaient les virent approcher, ils tirèrent sur eux et en tuèrent quelques-uns.
Alors U y eut assaut, et assaut terrible, car les Anglais se défeiulaient aussi bien que les Tournaisiens attaquaient. A chaque minute, un des assiégeans tombait; Tiais ceuxci étaient en nombre et n'en revenaient que plus courroucés à l'assaut. Enfin ils franchirent les fossés et arrivèrent jusqu'à la motte de terre sur laquelle était assise la tour.
Tous ceux qui se trouvaient dedans furent tués.
Cette première prouesse d'armes était d'un bon augure pour les Français et leur donna de l'espoir.
Philippe envoya donc immédiatement le seigneur de Beaujeu et le seigneur de Saint-Venant pour aviser et regarder comment et par où son armée pourrait passer le plus aisément, afln d'approcher les Anglais ei de les combattre.
Les deux maréchaux allèrent et revinrent en disant ce que nous savons déjà, c'est-à-dire qu'ils ne pouvaient risqijer d'approcher les Anglais sans être certains de perdre la plupart de leurs gens.
Le lendemain, Phihppe envoya des messages au roi d'Angleterre par le conseil de ses maréchaux.
Ces messages passèrent par le pont de Nieulay, que le comte Derby avait fait ouvrir aux messagers.
Ces messagers étaient Geffroy de Chargny, messire Guy de Nelle, le sire de Beaujeu et Eustache de Ribeaumont.
En passant, les quatre chevaliers avisèrent bien et considérèrent comment le pont était gardé, ce qui ne leur donna pas grand espoir, car le comte Derby avait admirablement organisé la garde de ce passage.
Les ambassadeurs trouvèrent le roi entouré de sa baronnie, s'inclinèrent, et messire Eustache de Ribeaumont s'avança et prit la parole.
— Sire, dit-il, le roi de France nous envoie par devers vous, et vous signifie qu'il est arrêté sur le mont de Sangattes pour vous combattre ; mais il ne peut ni voir ni trouver voie par laquelle il puisse venir jusqu'à vous, et cependant il en a grand désir pour désassiéger sa ville de Calais. Il vous demande donc de réunir son conseil au vôtre, et l'on avisera de l'endroit où l'on se pourra combattre. Voilà, sire, ce que nous étions chargés de vous dire de sa oart.
Edouard répondit :
— Je remercie le roi Philippe VI de vous avoir envoyé à moi, car je ne connais aucun messager qu'il me soit plus agréable de voir que vous, messire Eustache de Ribeau-
236 LA COMTESSE DE aALISBURY.
mont. Cependant^^vous venez au nom de mon adversaire, qui retient à tort un héritage qui m'appartient. Dites-lui donc, messire, qu'il y a un an que je suis ici, qu'il pouvait venir plus tôt, qu'il ne l'a pas fait, et m'a laissé par conséquent bâtir toute une ville et dépenser de grandes sommes. Dans peu de temps je serai maître de la ville. Ce n'est donc pas le moment d'aller risquer l'aventure d'un combat, quand j'ai ici la certitude d'une victoire. Dites-lui que du reste il ne se rebute pas, ajouta Edouard en souriant, et que, s'il n'a pas encore trouvé de chemin, qu'il cherche, et qu'il en trouvera peut-être un.
Les messagers virent bien qu'ils n'emporteraient pas d'autre réponse, et ils se retirèrent.
Le roi les fit accompagner jusqu'au bout du pont, et ils rapportèrent à Philippe ce qui leur avait été répondu, ce qui jeta le roi de France dans une grande consternation, car il n'y avait plus aucun moyen humain de sauver Calais.
Pendant ce temps arrivèrent, envoyés par le pape Clément, deux légats, qui étaient Annibal Ceccano, évêque de Tusculum, et Etienne Aubert, cardinal au titre de Saint- Jean et de Saint-Paul.
Plusieurs tentatives avaient déjà été faites par Clément VI, qui, depuis le commencement de la guerre, n'avait cessé de chercher à concilier les deux rois. Il avait même été jusqu'à écrire à Edouard, en lui témoignant sa surprise du peu d'égard que ce prince avait eu pour les ouvertures que lui avaient faites ses légats, lettres auxquelles le roi d'Angleterre avait répondu, en se justifiant du reproche qui lui était adressé, qu'il était prêt à faire la paix, sauf son droit à la couronne de France, qu'il regardait comme son légitime héritage.
Les doux cardinaux n'obtinrent pas plus que Philippe qu'Edouard levât le siège de Calais; tout ce qu'ils purent faire, ce fut de procurer une trêve de quelques jours, et
d'instituer de chaque côté quatre seigneurs qui devaient se réunir et parlementer de paix.
Du côté du roi de France, ce furent le duc de Bourbon et d'Athènes, le chancelier de France, le sire d Offremont et Greffroy de ChaT-gny.
Du côté des Anglais, le comte Derby, le comte de Norhantonne, messires Regnault de Cobehen et Gautier de Mauny.
Quant aux deux cardinaux, ils étaient les intermédiaires, et allaient de l'un a l'autre conseil.
Trois jours on parlementa, et le troisième jour on n'était encore venu à bout de rien.
Le roi d'Angleterre profitait de tous ces délais pour reposer son armée et faire faire de grands fossés sur les dunes, afin que les Français ne les pussent surprendre.
Ceux de Calais, qui jeûnaient pendant ce temps-là, voyaient toutes ces parlementations avec peine, car elles ne faisaient que retarder l'heure de leur délivrance, soit qu'on les prît, soit qu'ils se rendissent.
Quand Philippe vit bien qu'il n'y avait rien à obtenir d'Edouard, qu'il ne pourrait délivrer Calais, que son armée non-seulement lui était inutile, mais était ruineuse, il ordonna de partir et de déloger, et, le 2 août au matin, il fit plier les tentes, ramasser les bagages, et se mit en route du côté d'Amiens, après avoir donné congé à tous ses gens d'armes.
Quand ceux de Calais virent le départ des Français, ils en furent navrés jusqu'au fond de l'âme, et il n'y a cœur si dur qui, en voyant leur désespoir, n'eût eu pitié d'eux.
Comme on le pense bien, les Anglais ne perdirent rien à ce décampoment. Ils suivirent la queue de l'armée française et ramenèrent des chars, des lits, des vins et des prisonniers au camp du roi d'Angleterre.
Lorsque ceux de Calais se virent ainsi abandonnés, et que le secours dont ils avaient fait leur dernière espérance
leur ina/iquait, ils étaient en si grande détresse qu'ils tinrent conseil, et qu'ils décidèrent qu'ils se rendraient, disant qu'il valait mieux, après tout, se rendre et se mettre à la merci du roi d'Angleterre, ^ue de se laisser tous mourir de faim, ce q <i ne l'empêcherait pas ensuite d'entrer dan-i la ville quand 'es habitans ne seraient plus que des caâavres.
Ils vinrent donc trouver Jean devienne et le supplièrent de traiter de la capi lulation
Celui-ci se fit prur longtemps, mais enfin il comprit qu'il répondrait un jour de la vie lie tous ces gens s'il ne leur accordait ce qu'ils venaient lui demander, et, montant aux créneaux des murs de la ville, il fit signe à ceux du dehors qu'il voulait leur pa-ler.