‹ La comtesse de Salisbury (volume 4)Chapitre 9 sur 9 · II · texte numérisé non relu

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que ma chemise, et la corde au cou, me mettre à la merci du roi d'Angleterre.

Tous se jetèrent alors aux genoux de celui qui venait de parler ainsi, et un autre bourgeois, nommé Jean d'Aire, se leva à son tour et dit qu'il l'accompagnerait; puis un troisième, nommé Pierre de Vissant, puis le frère de celui-ci, puis un cinquième, puis un sixième, dont l'histoire ingrate n'a pas conservé les noms.

Quand les six victimes furent prêtes, messire Jean de Vienne monta sur une hacquenée et se dirigea vers la porte de la ville, suivi d'abord des six bourgeois, puis de toute la population, dont les femmes et les enfans pleuraient en se tordant les mains.

La porte fut ouverte. Jean de Vienne et ses six compagnons sortirent, et la porte se referma sur eux.

Alors Jean de Vienne dit à Gautier de Mauny, qui attendait sur le rempart :

— IMessire, je vous délivre, comme capitaine de Calais, et par le consentement du pauvre peuple de cette ville, ces six bourgeois, en vous jurant qu'ils sont et ont été jusqu'à ce jour les plus honorables et les plus notables de la ville. Je vous adjure, gentil sire, que vous veuilliez prier pour eux le roi d'Angleterre, et que ces braves gens ne perdent pas la vie.

— J'ignore ce que fera monseigneur, répondit Gautier; mais ce dont je puis répondre, c'est que j'userai de tout mon pouvoir sur lui pour obtenir la grâce de ceux que je lui mène, et qui se sont si noblement et si promptement dévoués.

Alors la barrière fut ouverte, et les six bourgeois s'en allèrent dans l'état que nous avons dit.

A l'heure oïl ils se présentèrent à Edouard, celui-ci était dans sa chambre, en grande compagnie de comtes, de barons et de chevaliers.

Quand il apprit que c'était les six bourgeois qu'il avait

aemandés qui arrivaient, il s'en vint sur la place devant son hôtel, suivi de tous les seigneurs qui étaient dans sa chambre avec lui.

En un instant la place fut pleine de gens curieux de savoir comment finirait ce drame inattendu, et la reine d'Angleterre elle-même, quoiqu'elle fût enceinte et au moment d'accoucher, accompagnait son seigneur.

— Sire, dit Gautier de Mauny, voici la représentation de la ville de Calais à voire ordonnance.

Un sourire de triomphe passa sur les lèvres du roi, car il haïssait réellement les habitans de Calais, pour les dommages qu'ils lui avaient causés autrefois sur mer.

Les six bourgeois se mirent à genoux devant le roi et lui dirent :

— Gentil sire, tous six nous sommes d'ancienneté bourgeoise de Calais et grands marchands : nous vous apportons les clefs de la ville de Calais, et nous livrons à vous en l'état où vous nous voyez pour que vous épargniez le reste de nos compatriotes, qui ont eu tant à souffrir du siège que vous nous avez fait.

Certes il n'y eut pas en ce moment dans toute la place un homme de cœur qui pût s'abstenir de verser des larmes de pitié.

Le roi, au contraire, regarda ces hommes avec colère, et il était tellement irrité qu'il ne pouvait dire une parole.

Enfin il parvint à maîtriser cette colère et il dit :

— C'est bien. Emmenez ces homhies et qu'on leur tranche la tête.

Tous les barons qui étaient là se jetèrent aux genoux du roi en pleurant et en demandant la grâce de ces malheureux, mais Edouard ne voulait entendre à personne.

Gautier de Mauny, qui se savait aimé du roi, prit alors la parole et lui dit :

— Ah ! sire , veuillez apaiser votre courroux et vous souvenir de votre réputation de noblesse et de clémence»

qui ne doit pas être souillée en cette circonstance. Tout le monde regardera comme une inutile cruauté, sire, que vous fassiez mourir des gens sans défense qui se sont dévoués pour sauver leurs compagnons.

— Merci de vos bons conseils, messire, répondit sèchement le roi, mais il sera fait comme j'ai dit. Ceux de Calais ont fait mourir tint de mes hommes, qu'il faut que ceuxci meurent à leur tour. Qu'on fasse venir le bourreau, ajouta le roi.

Au moment où l'on allait exécuter l'ordre du roi, la reine s'approcha de lui.

— Monseigneur, dit-elle, vous m'avez promis, quand je suis arrivée d'Angleterre, de m' accorder tout ce que je vous demanderais, pour me récompenser des périls que j'avais courus pour vous venir rejoindre. Je ne vous ai encore rien demandé, monseigneur, mais aujourd'hui, au nom de votre parole, je requiers de vous la grâce de ces hommes !

Le roi hésita quelque temps.

Il était évident qu'un grand combat se livi*ait entre sa haine et sa promesse.

Enfin il dit, en passant la main sur son front et comme avec efTert,

— C'est juste, madame. Prenez donc ces hommes et faites-en ce que bon vous semblera.

Un an après les événemens que nous venons de raconter, c'est-à-dire pendant la nuit du 31 décembre 1349 au l^"" janvier 1350, il y avait fête au château de Calais.

Une immense table était servie et n'attendait plus que les convives, que l'on entendait parier dans les salles avoi-

sinantes. Parmi ces convives se trouvait Eustaciie de Ribeaumont, et celui qui donnait le souper était le roi d Angleterre.

Nous allons voir à la suite de quelles circonstances avait lieu ce souper.

Quand Edouard eut donné à la reine Philippe les six bourgeois de Calais, il dit à Gautier de Mauny :

— Vous allez, messire, vous mettre en possession de la ville de Calais. Vous prendrez tous les seigneurs et chevaliers que vous y trouverez, et me les amènerez pour que je les mette à rançon, à moins qu'ils ne donnent leur parole de se rendre, moyennant quoi vous les laisseriez, car ils sont tous gentilshommes et ne sauraient manquer à leur parole. Quant aux soudoyers et à tous ceux qui se battaient pour gagner leur vie, vous les renverrez, et ils s'en iront librement oii ils voudront, ainsi que tout ce qui sera femmes, hommes et enfans, car je veux repeupler cette ville de purs Anglais.

Tout avait été fait ainsi que le roi l'avait ordonné, et deux maréchaux accompagnant Gautier de Jlauny, et accompagnés de cent hommes au plus, étaient venus prendre possession de Calais, et avaient fait prisonniers messire Jean de Vienne , messire Baudouin de Bellebourne et les autres.

Les maréchaux avaient fait apporter à la halle toutes les armures des soudoyers, les avaient fait réunir en un tas, et avaient fait partir tous les menus gens.

Quand les principaux hôtels avaient été évacués, quand le château avait été prêt à recevoir Edouard, la reine et tous les gens du roi, Gautier en avait prévenu son maître, et celui-ci était enfin entré à Calais, au son des tambours, des trompes, des musettes, et accompagné de ménestrels qui chantaient son triomphe.

La reine était accouchée heureusement d'une fille qui

fut nommée Marguerite de Calais, et qui épousa depuis le comte de Pembroke.

Le roi avait fait la distribution des hôtels à ses chevaliers, à Gautier de Mauny, au baron de Stafford, au seigneur de Cobehen, à messire Barthélémy de Bruges et aux autres.

Son Intention était en outre, une fois qu'il serait de retour à Londres, d'envoyer à Calais trente-six riches bourgeois et notables de sa capitale.

Quant à la ville même, bâtie par le roi, elle avait été abattue. Les prisonniers furent envoyés à Londres, oîi ils restèrent six mois environ, après quoi ils payèrent leur rançon et s'en allèrent.

Ce fut un douloureux spectacle que de voir partir de leur patrie, misérables et à moitié morts de faim, tous ces gens qui y possédaient auparavant des maisons et des fortunes, et qui ne savaient littéralement que devenir.

C'est alors que Philippe de Valois, qui n'avait pu venir en aide aux Calaisiens pendant le siège, se souvint d'eux après. Il fit tout ce qui était en son pouvoir pour récompenser le courage et la fidélité de ces malheureux. Il publia une ordonnance par laquelle il accordait tous les offices vacans à ceux qui voudraient s'en faire pourvoir.

Une autre ordonnance avait précédé celle-là, par laquelle il faisait, aux Calaisiens chassés de leur ville, concession de tous les biens qui lui échoieraient pour quelque cause que ce fût.

Il ne s'arrêta pas là, et, le 10 septembre, il leur accorda, par une nouvelle ordonnance, un grand nombre de privilèges qui leur furent confirmés sous les règnes suivans.

Une grande partie des exilés s'était retirée à Saint-Omer; Philippe était resté à Amiens et Edouard à Calais. Enfin, une trêve avait été conclue entre les deux rois, trêve qui ne s'appliquait pas au duché de Bretagne, pour lequel la

duchesse de Bretagne et la comtesse de Montfort continuaient à se combattre.

Le roi d'Angleterre était reparti avec la reine, laissant le commandement de Calais à Jean de Montgommcry. Son premier soin en revenant à Londres avait été d'envoyer à Calais trente-six riches bourgeois avec leurs femmes et leurs enfans, et plus de trois cents autres hommes de moindre état.

Charles de Bretagne avait été amené en Angleterre et mis en prison avec le roi d'Ecosse et le comte de Murray ; mais, grâce aux sollicitations de madame la reine, il avait la liberté de se promener à cheval autour de Londres, et pouvait de temps en temps passer une nuit hors du château.

Le comte d'Eu et de Guines était aussi prisonnier en Angleterre, mais il était si joli cavalier qu'il était partout le bien venu du roi et de la reine, des barons, des dames et des damoiselles d'Angleterre.

Une trêve avait bien été conclue entre les deux rois, le roi d'Ecosse avait bien été pris, mais cela n'empêchait pas messire de Douglas, le vaillant chevalier d'jtcosse, et les Escots qui se tenaient en la forêt de Gedours, de guerroyer contre les Anglais, partout où ils en rencontraient, et de ne tenir aucun compte des trêves que le roi de France et le roi d'Angleterre avaient ensemble.

D'autre part aussi, ceux qui étaient en Gascogne, en Poitou, en Saintonge, semblèrent ne pas avoir entendu parler des trêves conclues. Ils conquéraient villes fortes et ciiâteaux les uns sur les autres, de ruse ou de force, de nuit ou de jour, et il y avait de belles aventures d'armées, tantôt du côté des Anglais, tantôt du côté des Français.

Toutes ces escarmouches, ces pillages, ces batailles isolées engendrèrent des espèces de brigands qui, se mettant à la tête de iiuclques hommes, ravageaient le pays et gagnaient à ce mt^tier de bons et beaux butins. Il y avait

parmi ces chefs des gens qui se trouvaient bien possesseurs de cinquante et soixante mille ccus, ce qui était une véritable fortune.

Ils avaient des plans de siège et de bataille qui étaient d'une naïve simplicité.

Ils épiaient de loin un bon château ou une bonne ville, pendant un jour ou deux, puis ils s'assemblaient vingt ou trente brigands, et s'en allaient tant de jour que de nuit et par voies couvertes jusqu'à ce qu'ils entrassent dans la ville ou le château. Ils y arrivaient juste au point du jour, et mettaient le feu à une ou deux maisons. Ceux de la viUe croyaient par ce début avoir affaire au moins à mille armures de fer, et s'enfuyaient à qui mieux mieux, abandonnant leurs maisons, leurs coffres et leurs bijoux à cas brigands, qui s'en revenaient tranquillement, chargés de leur pillage.

C'est ce qu'ils firent à Dournac et en bien d'autres endroits encore.

Parmi ces brigands, il y en a deux qui méritent que leur biographie prenne place ici.

Le premier s'appelait Bacon. Celui-là était Languedocien, c'était un homme habile, adroit et ambitieux.

Il avisa le château de Bombourne en Limousin, partit avec trente hommes, l'escalada, le prit, tua tous ceux qui rhabitaient,à l'exception du seigneur, qu'il garda prisonnier dans son château même, et qui finit par payer sa rançon vingt-quatre mille écus, qu'il paya comptant, car messire Bacon n'était pas gentilhomme et ne lui eût pas fait crédit.

Ce ne fut pas tout.

Bacon garda le château par-dessus le marché, le fortifia bien d'hommes, d'armes et de vivres, et ravagea le pays environnant.

Quand le roi de France apprit les prouesses du brigand, au lieu de le faire arrêter et pendre, il le manda auprès

de !ui, lui acheta son château vingt mille écus, lo fit son nuïssier d'armes, et l'eut en gi'and honneur.

Ce qui prouve que, dans ce temps déjà, la vertu fmissail toujours par trouver sa récompense.

Le second était un gaillard peut-être plus hardi, peutêtre plus hahile, mais à coup sûr moins ambitieux que l'autre, du moins de cette ambition de cour et d'honneurs que Bacon avait acceptée.

Celui-là, qui s'appelait Croquard, avait commencé par Ctre un pauvre diable, longtemps page au service du seigneur d'Eule, en Hollande.

Quand ce Croquard commença à devenir grand, il eut congé, passa en Bretagne et se mit à servir un homme d'armes. Il fit si bien, qu'à une rencontre qui eut lieu, son maître fut tué, et que ses compagnons l'élurent capitaine, en remplacement de celui qui venait de succomber.

C'était tout ce que voulait Croquard.

Depuis ce temps, il acquit tant par prises el par rançons, qu'il se trouva un jour à la tête de soixante mille écus, sans compter les chevaux dont il était bien pourvu, car il en avait bien dans ses écuries vingt ou trente, bons coursiers et doubles roncins.

Deux ans après, il fut choisi pour être de la bataille des Trente, et combattant pour les Anglais, il fut le meilleur combattant.

Le roi de France voyant cela, le voulut avoir auprès de lui, mais comprenant qu'il fallait lui faire de plus belles propositions qu'à Bacon, il lui offrit de le faire cliovalier, de le marier richement, et de lui donner deux mille li^Tes de revenu par an, s'il voulait redevenir Français.

Mais Croquard n'était pas ambitieux : comme César, il aimait mieux être le premier dans un bourg que le second à Rome; Croquard refusa.

Ce refus devait lui porter malheur, car quelque temps après, en essayant un jeune cheval qu'il avait acheté trois

cents écus, et l'échauffant outre mesure, le cheval l'emporta, et cheval et cavalier roulèrent dans un fond, sans qu'aucun d'eux s'en relevât.

aJe ne sais, dit Froissard, que son avoir devint, ni qu;, eut l'âme ; mais je sais que Groquard finit ainsi. »

XXXVÎII

Maintenant, revenons à la ville de Calais, dont le siège et la prise définitive doivent être le dernier incident de cet ouvrage.

En ce temps-là, c'est à dire à la fin de l'année 1349, se tenait à la ville de Saint-Omer le vaillant chevalier messire Geffroy de Chargny.

Il était là, envoyé par le roi de France, qui l'avait fait gardien de ses frontières, si bien que Geff"roy de Chargny y commandait comme un roi.

Or, il était plus que qui ce fût courroucé de la prise de Calais, et il passait tout son temps et occupait toute son imagination à savoir comment il la pourrait reprendre.

Par force, c'était chose impossible.

Par ruse, c'était chose improbable.

Restait la trahison.

Ce moyen offrait plus de chances, car maître Aimery de Pavie à qui la ville avait été confiée, était Lombard, et les Lombards étaient réputés pour leur amour de l'argent.

Geffroy de Chargny résolut donc de tenter l'aventure de ce côté.

Une fois cette résolution prise, le capitaine français ne dormit pas qu'il ne l'eût accomplie.

Il n'alla pas lui-même, mais il envoya secrètement des entremettûurs à Aimery de Pavie, car une trêve avait été

LA COMTESSE DE SALISSURY. 2dI

conclue, et ceux de Calais pouvaient aller à Saint-Omer, et ceux de Saint-Omer à Calais, pour faire leurs provisions et vendre leurs marchandises.

Ceux que Geffroy de Chargny avait envoyés, et qu'il attendait avec une grande impatience, revinrent enfin. Leur visage paraissait le messager de bonnes nouvelles.

— Ouolle réponse ? demanda le capitaine.

— lilxcellente, messire.

— Ainsi, cet Aimeryde Pavie...

— Est un vrai misérable, mais dont nous ne devons pas dire trop de mal en ce moment, car il va nous être utile.

— Ainsi i' consent?

— Parfaitement !

— i- 1 ses conditions?

— Xo sont pas exorbitantes.

— Que veut-il ?

— Vingt mille écus, et il livrera le château.

— C'est bien, dit Goflfroy de Chargny, vous allez ce soir même partir pour Paris, annoncer cette bonne nouvelle au roi Philippe VI, et lui demander les vingt mille écus qu'il nous faut.

Le soir même les envoyés de GefTroy de Chargny partirent de Saint-Omer, et, à peu près à la même heure, un homme quittait le château de Calais et s'embarquait pour l'Angleterre.

Cet homme était Aimery de Pavie.

Il arriva à Douvres, s'achemina vers Londres, et fut introduit près du roi d'Angleterre.

— '^ire, lui dit-il, j'ai suivi vos ordres.

— Eh bien !

— Eh bien ! les Français sont venus et il? m'ont demandé pour quel prix je leur livrerais le château: j'ai demandé vingt mille écus, et comme messire Geffroy de Chargny ne les avait pa.«, il les a envoyé demander à Phi-

lippe VI, et pendant m temps je suis venu vous dire ce qui se passait.

— Et vous avez bien fait, messire, car vous savez que nous vous aimons.

— Que me reste-t-il à faire?

— Concluez le marché. Seulement, faite&-moi savoir le jour où vous devez livrer le château.

— Et les vingt mille écus ? demanda Aimery de Pavie qui n'était pas tout à fait délombai'disé.

~- Ne seront qu'une bien faible récompense de vos loyaux services. Cependant gardez-les. Ils seront de bonne prise. Dès que messire GefTroy de Chargny a abusé de la trêve pour faire de telles propositions, nous sommes dans notre droit en en profitant. Allez.

Aimery de Pavie s'inclina et prit congé du roi.

Quand il revint à Calais, nul n'avait encore, été informé de son départ.

Quant au roi de France, il avait refusé les vingt mille écus, iisant qu'une pareille action pendant une trêve était une déloyauté.

Mais messire Geffroy de Chargny, qui n'était pas de cet avis, et qui voulait le bien du roi Philippe malgré lui, réunit plusieurs chevaliers de Picardie, leur fit part de ce qui se passait, et tous furent d'accord qu'il fallait livrer les vingt mille écus et reprendre la ville, ce dont Philippe serait fort content une fois que la chose aurait été faite sans qu'il y eût pris part.

En conséquence, les seigneurs de Fremie, de Ribeaumont, Jean de Landas, Pépin de ^^'ere, le seigneur de Créqui, Henry de Biais et plusieurs autres se cotisèrent, et fournirent les vingt mille écus demandés; puis on envoya dire à Aimery de Pavie que l'échange aurait lieu dans la nuit du l^r janvier.

Aimery avait juste le temps de prévenir le r^v

Comme il ne pouvait quitter la ville en un momeiit si

périlleux, il envoya à Edouard son frère, dans la duquel il avait une confiance entière.

Quand le roi d'Angleterre eut vu le frère d'Aimery et fut informé de tout, il fit appeler Gautier de Mauny, et lui conta ce qui se préparait.

— Nous allons partir, ajouta le roi, et vous, messire, qui nous accompagnerez, vous serez chef de cette besogne, car mon fils et moi nous combattrons sous votre bannière.

— Merci de cet honneur, répondit Gautier, et, à moins que Dieu ne nous trahisse, la chose viendra à notre honneur.

Le roi d'Angleterre partit en effet avec trois cents hommes d'armes, six cents archers et le prince de Galles ; il s'embarqua à Douvres et arriva de nuit à Calais. Personne ne sut la cause du retour du roi et de ses neuf cents hommes.

Lui et sa troupe se rendirent au château, où ils se cachèrent en attendant l'événement.

Le 1^'' janvier 1350, Geflfroy de Chargny avec ses gens d'armes et ses arbalétriers quitta Saint-Omer quand la nuit fut avancée.

Il arriva assez près de Calais, et ayant fait arrêter ses hommes, il envoya deux de ses écuyers demander à Aimery de Pavie si le moment de se présenter était venu.

Les deux ecuyers chevauchèrent secrètement et trouvèrent Aimery qui les attendait, et qui leur demanda où était messire Geffroy.

— Il est près d'ici, répondirent les écuyers.

— Eh bien ! allez lui dire qu'il vienne, fit Aimery.

Les écuyers ne se le firent pas dire deux fois, et ils coururent annoncer à Geffroy de Chargny qu'il pouvait marcher sur Calais.

Celui-ci disposa sa petite troupe, traversa avec elle le pont de Nieulay et approcha de Calais.

Arrivé là, il envoya douze de ses chevaliers et cent ar-

259 t-A COMTESSE DE SALISBURY.

mures de fer prendre possession de la ville, et il remit les vingt mille écus à Oudard de Renty, qui était chargé de les donner à Aimery de Pavie, en recommandant que le capitaine lombard ouvrît la porte du château, car c'était seulement par là qu'il voulait entrer.

Aimery de Pavie, qui était un homme sage, avait abaisse le pont de la porte des champs, et il laissa paisiblement entrer tous ceux qui le voulurent. Quand les cent armures et les douze chevaliers furent en haut du château, ils crurent qu'ils en étaient maîtres. Voyant cela, Aimery de Pavie demanda à Oudard de Renty où étaient les vingt mille écus.

— Les voici, dit celui-ci en lui remettant le sac où se trouvaient ses florins, comptez-les si bon vous semble.

— Je n'ai pas le temps, répondit Aimery, et d'ailleurs, messire, je me fie à votre parole.

Et prenant le sac il le jeta dans la chambre voisine.

— Il ne vous reste plus qu'à tenir votre promesse, dit Oudard.

Alors Aimery se leva et alla fermer à clef la porte de la chambre dans laquelle il venait de jeter l'argent ; puis il dit à messire Oudard :

— Attendez-moi ici, vous et vos compagnons, je vais ouvrir la grande tour, par laquelle vous serez plus facilement maîtres du château.

En sortant, Aimery de Pavie ferma la {)orte au verrou, et il alla en effet ou\Tir celle de la tour.

Mais dans cette tour se trouvaient Edouard, son fils, Gautier de Mauny et deux cents combattans environ, qui sortirent en tirant leurs épées et en criant :

— Mauny 1 Mauny 1 à la rescousse !

Et ils ajoutèrent :

— Croient-ils donc, ces Français, reconquérir si facilement le château et la ville de Calais.

Quand les Français virent ces deux cents hommes qui se

précipitaient furieux, iïs comprirent qu'il était inutile de se défendre et ils se rendirent.

A peine s'il y eut quelques blessés.

Quand les Anglais eurent renfermé les prisonniers, ils se mirent en ordonnance et partirent du château. Arrivés à la porte, ils montèrent h cheval et se dirigèrent vers la porte de Boulogne.

C'était là qu'était messire Geffroy de Chargny avec sa bannière, de gueules avec trois écussons d'argent, et qui attendait patiemment le moment d'entrer dans la ville où il voulait entrer le premier ; aussi ne pouvait-il se contenir, et disait-il de temps en temps aux chevaliers qui étaient auprès de lui :

— Que ce Lombard tarde longtemps, il nous fait mourir de froidure.

— Hé! mon Dieu! répondait Pépin de Were, les Lombards sont malicieuses gens, et celui-là regarde vos florins pour voir s'ils y sont tous ou s'il n'y en a pas de faux, et cela prend du temps.

Ils en étaient là de leur conversation quand la porte s'ouvrit et qu'une troupe d'hommes à cheval s'avança sur eux. Un instant ils crurent que c'étaient les leurs qui revenaient, mais ils virent bientôt qu'ils se trompaient, et reconnurent les bannières de Gautier de Mauny, du seigneur de Beauchamp. En entendant ceux qui venaient erier ainsi qu'ils avaient fait dans la tour :

— Mauny 1 Mauny! à la rescousse!

— Nous sommes trahis! s'écria Geffroy de Chargny. Si nous nous sauvons, nous sommes perdus; si nous nous rendons, nous sommes des lâches. Défendons-nous, e^ la journée nous restera.

— Par saint Denis! vous dites vrai, s'écrièrent tous les chevaliers français, et malheur à qui fuira!

Alors tous les Français se mirent à pied et chassèrent leurs chevaux dans le chemin, car ils eussent été trop foulés. Quand le roi d'Angleterre vit cela, il tlt arrêter la bannière sous laquelle il était et dit :

— Je veux rester et combattre ici, mais que Ton fasse passer la plus grande partie de nos gens devant la rivière et le pont de Nieulay, car on m'a dit qu'il y a là quantité de Français à pied et à cheval.

Il fut fait ainsi que le roi l'avait ordonné.

Six bannières et trois cents archers le quittèrent et s'en vinrent au pont de Nieulay, que messire Moreau de Fiennes et le sire de Creseques gardaient.

Les arbalétriers de Saint-Omer et d'Aire se trouvaient entre Calais et le pont, il y en eut plus de cent-vingt de tués.

Moreau de Fiennes et le sire de Creseques résistèrent longtemps et vaillamment, mais quand ils virent que les Anglais croissaient toujours et recevaient nécessairement du renfort de Calais, ils remontèrent sur leurs coursiers et montrèrent les talons.

Les Anglais se mirent à leur poursuite.

Ce fut une rude journée, et quand le soleil se leva, il éclaira bien des morts.

De part et d'autre on s'était bien battu, et il y avait eu un grand nombre de prisonniers.

Quant au roi d'Angleterre, il s'en était venu la visière baissée, et toujours sous la bannière de Gautier de Mauny, chercher ses ennemis au milieu même de leurs rangs.

Parmi eux il reconnut messire Eustachede Ribeaumont, et, sans lui dire qui il était, il l'attaqua.

Eustache de Ribeauraont était un rude jouteur dans un tournoi, comme nous l'avons vu, mais c'était un dangereux adversaire dans une bataille. Deux fois il fit tomber Edouard sur ses genoux, et deux fois celui-ci, relevé par Gautier de Mauny et Regnault de Cobehen, recommença la lutte.

Mais Edouard était un partenaire digne d'Eustache, et ne se laissant pas abattre par ces deux premiers échecs, il ne voulut jamais abandonner le combat quoi que pût lui dire Gautier, et ce fut le chevalier français qui commença à plier, tant et si bien, que tombant sur ses genoux à son tour et ne pouvant se relever, il rendit son épée à Edouard sans savoir que c'était au roi qu'il la rendait.

La journée resta aux Anglais, après quoi Edouard se retira à Calais et ordonna qu'on y amenât les prisonniers. Quand ceux-ci surent que le roi avait combattu lui-même sous la bannière de Gautier de Mauny, ils en furent tout joyeux, car ils comptaient sur sa générosité bien connue.

Edouard commença par leur dire qu'il voula'it cette première nuit de l'an les avoir tous à souper. En conséquence, à l'heure où les tables furent prêtes, fous les prisonniers entrèrent dans la salle du festin richement vêtus et devisant gaîment, ainsi que nous l'avons dit au commencement du chapitre précédent.

Quand tous les chevaliers prisonniers furent à table, les chevaliers anglais et le jeune prince de Galles leur servirent eux-mêmes le premier mets, après quoi ils allèrent s'asseoir à une autre table où on les servit à leur tour.

Pour Edouard, il présidait le repas, et avait fait mettre h ses côtés les prisonniers, donnant à chacun la place qui convenait à son rang.

Quand les tables furent levées et le repas fini, le roi, la tête nue, et portant au col un chapelet de perles fines, avec lequel jouait sa main droite, alla parier aux plus nobles de ses prisonniers.

— Messire, dit-il en s'adressant à Geffroy de Chargny, je devrais vous en vouloir beaucoup, à vous qui vouliez vous emparer en une nuit de ce qui m'a coûté plus d'un an de peines, et avoir pour vingt mille écus ce qui m'a coûté tant d'argent; mais Dieu m'a aidé, vous avez été vaincus, et, comme je suis sûr qu'il m'aidera encore, je vous pardonne de grand cœur.

— Sire, répondit GefTroy de Chargny, n'accusez que moi de ce qui est arrivé, car notre seigneur et maître, le roi de France, n'a pas voulu donner les vingt mille écus que nous lui demandions pour conclure le marché, disant qu'en temps de trêve pareilles choses étaient déloyales.

— Je sais cela, messire, répliqua le roi; je serai moins sévère que le roi de France, car, à mon avis, contre des ennemis comme nous, toute ruse est de bonne guerre.

Puis Edouard, quittant Geffroy de Chargny, alla à messire Eustache de Ribeaumont.

— Messire Eustache, lui dit-il, vous êtes en vérité le chevalier que j'aime le plus voir après Gautier de Mauny. D'ailleurs, je vous l'ai déjà dit à Calais, quand vous êtes venu à moi en ambassadeur.

Eustache s'inclina.

— Nul, reprit le roi, n'attaque et ne se défend mieux que vous. Ah ! vous êtes un terrible adversaire, messire, et je n'ai jamais eu tant à faire contre quelqu'un qu'aujourd'hui contre vous.

— Contre moi, sire?

— Eh pardieul oui, contre vous; vous m'avez jeté deuxfois à terre, messire, et c'est à moi que vous vous êtes rendu.

— Alors, je regrette moins d'avoir été vaincu, sire, d'autant plus que ce n'est pas la première fois que je mo reconnais vaincu par vous.

— C'est vrai, répliqua le roi; aussi, messire, je vous veux, en souvenir de ces deux luttes et d'un temps plus

heureux pour moi, donner un gage de mon estime pour vous.

En disant cela, le roi retirait le chapelet de perles qu'il avait autour du col et ajoutait :

— Prenez ce chapelet, messire, je vous le donne comme au mieux combattant de la journée de ceux du dedans et du dehors, et vous prie de le porter toute cette année pour l'amour de moi. Je sais que vous êtes gai et amoureux, et que volontiers vous vous trouvez entre dames et damoiselles : dites donc, quand cela vous arrivera, que c'est moi qui vous ai donné ce chapelet et pourquoi je vous l'ai donné, elles ne vous en estimeront que plus. En attendant, vous êtes mon prisonnier; mais comme je ne veux pas faire les choses à demi, je vous tiens quitte de votre rançon, et vous pourrez repcwrtir demain quand vous aurez reposé.

Quand messire Eustache de Ribeaumont entendit ces paroles, il s'en réjouit fort, et deux choses causèrent sa joie.

La première, c'était ce prix de bravoure que lui donnait le roi devant tant de braves et vaillans chevaliers.

La seconde, c'était que le roi lui faisait grâce de sa prison ; aussi ne put-il s'empêcher de dire à Edouard :

— Gentil sire, vous me faites plus d'honneur que je ne vaux, et Dieu vous puisse rendre les courtoisies que vous me faites. Je suis un pauvre homme qui n'eût jamais pu payer sa rançon et qui désire son avancement. Merci, monseigneur, du double encouragement que vous me donnez. Je porterai ce collier, non pas un an, mais toute ma vie, et après le service de mon très cher et très redouté seigneur le roi, je ne sais nul roi que je servirais si volontiers que vous.

— Grand merci, dit Edouard, car je sais que vous pensez tout cela.

En ce moment on apporta le vin et les épices, et le roi

se retira dans sa chambre et donna congé à tout le monde.

Le lendemain au matin, le roi fit délivrer à Eustache deux roncins et vingt écus pour retourner à son hôtel.

Eustache prit congé des chevaliers français qui restaient prisonniers, et s'en retourna en France, racontant partouî ce qui s'était passé et la courtoisie que lui avait faite Edouard.

Un grand malheur avait traversé les deux dernières années pendant lesquelles s'étaient accomplis les événemens que nous venons de raconter.

Comme si la France n'eût pas eu assez de ses défaites quotidiennes, des misères et du découragement qui en résultaient, un immense fléau lui arriva tout à coup de l'Italie. Le jour de la Toussaint de l'an 1547, le premier cas de peste se manifesta en Provence, et l'épidémie, comme un manteau noir, couvrit bientôt toute la France. Elle traversa le Languedoc, emportant dix consuls sur douze ; elle visita Narbonne et y laissa trente mille cadavres. Dans le commencement, ceux qui survivaient ne pouvaient suffire à l'enterrement des morts, et bientôt ils y renoncèrent, abandonnant sur leur lit, le fils sa mère, le père son fils, le frère sa sœur.

Le mal allait toujours envahissant. Semblable à une marée mortelle, partout où il passait on ne retrouvait rien que la trace de son passage.

Enfin, il arriva au cœur, c'est-à-dire à Paris. Là il s'abattit comme un vautour, dévorant incessamment les entrailles de ce Prométhée éternel qu'on appelle la France,

«t qui, grave et rêveur au milieu de ses plus grandes tortures, reste les yeux fixés sur ce ciel dont il veut surprendre la flamme et dire la vérité.

C'était une effroyable mortalité d'hommes et de femmes, de vieillards et de jeunes gens. Seulement la mort semblait préférer les jeunes, et courtisane éhontée, venait les prendre au milieu de leur jeunesse, de leur force et de leurs amours, et terminait dans les convulsions de l'agonie la chanson commencée dans les rires du festin.

Il y a à Florence une fresque d'Orcagne qui nous servira d'image. La Mort, traversant les plaines éthérées, n'écoute pas les misérables et les vieillards qui l'appellent, en étendant vers elle leurs mains décharnées, mais, sombre et haineuse, elle brise d'un violent coup de sa faux une porte derrière laquelle chantent, boivent et dansent des jeunes hommes et de belles jeunes femmes.

Il en était ainsi à Paris.

Ceux qui étaient atteints souffraient deux ou trois jours, puis mouraient. Ceux qui les assistaient emportaient le germe de la maladie et mouraient comme ceux qu'ils avaient vu mourir.

Les prêtres s'éloignaient, et quelques religieux, plus fermes dans leur foi, plus convaincus de leur mission, soignaient les malades.

Les sœurs de l'Hôtel-Dieu surtout, semblaient porter en elles un trésor inépuisable de douceur, de confiance et d'humilité. Elles mouraient pieusement sans rien regretter de la \ie, sans rien reprocher à Dieu.

Nul ne savait à qui s'en prendre de ce fléau, car les hommes ne peuvent se venger de Dieu quand ils l'accusent, et lorsqu'ils souffrent il faut qu'ils se vengent sur quelqu'un.

Jamais on 'n'avait eu si grande abondance de vivres. Ce n'était donc pas à la terre qu'il fallait s'en prendre. On dit alors que celte peste venait d'une infection de l'air et des

eaux, et, comme toujours, ce fut aux juifs que l'on s'en prit. Le monde se souleva contre eux, et comme le f&u purifie, on alluma d'immenses bûchers, et l'on brûla des milliers de juifs.

Ce fut surtout en AUeir.'igne que ce fléau se présenta sous un sinistre aspect. L'Allemagne était excommuniée par le pape, à cause de la fidélité réelle qu'elle avait gardée, d'un côté à son empereur mort, et de l'autre à Louis de Bavière. Il en résulta que ceux qui mouraient croyaient que le mal dont ils étaient atteints était le complément de leur excommunication, l'aide, enfin, qu'apportait le Seigneur à la colère de son ministre pontifical.

A Strasbourg, seize mille hommes moururent qui se crurent damnés, car aucun sacrement n'avait visité leur agonie.

Quelque temps les dominicains avaient persisté à faire le service divin, puis ils avaient fini par s'en aller comme les autres.

Trois hommes seulement, trois mystiques, ne tinrent pas compte de l'interdit. Le premier de ces hommes était Tauler, qui écrivait son Imitation de la pauvre vie de Jésus, et qui allait confesser dans la forêt de Soignes, près Louvain, le vieux Buysbrock, le docteur extatique.

Le second était Ludolph, qui écrivait la vie du Christ.

Le troisième était Suro, qui écrivait le livre des Neuf rochers.

Pendant ce temps, le peuple avait voulu suppléer par quelque chose à l'abandon où le laissait l'Église; au lieu de l'absolution il avait l'extase, au lieu de la pénitence la mortification.

Tout à coup des populations entières partaient sans savoir où mener leurs pas, poussées devant elles par ce vent de mort, comme les masses de sable du désert s'envolent en rouges tourbillons sous le souffle ardent du simoun. Elles étaient pressées d'un besoin d'émigration étrange ;

et, s'arrêtant dans les villes, les hommes et les femmes à moitié nus, pâles et décharnés, venaient sur les places, se fouettant avec des fouets armés de pointes d'acier. On eût dit le repentir soudain des démons de l'enfer. Puis ils chantaient des cantiques comme celui-ci :

Or avant, entre nous tous frères, Battons nos charognes bien fort. En remembrant la grant misère De Dieu et sa piteuse mort.

Qui fut jour en la gent amère, Et vendu et traï a tort, Et battu sa chair vierge et dère ; Au nem de ce battons plus fort.

Ils restaient ainsi un jour et une nuit dans chaque ville, se flagellant deux fois par jour, puis quand ils en avaient fait autant pendant trente-trois jours et demi, ils se croyaient aussi purs qu'au jour du baptême.

Cette idée prit d'abord les Allemands, puis elle gagna la France par la Flandre et la Picardie.

Ce n'était pas seulement le peuple, mais des gentilshommes, de nobles dames et des seigneurs qui se livraient à ces pérégrinations et à ces mortifications sanglantes et publiques.

Ces sombres pénitences du nord n'envahirent pas l'Italie.

Lisez le prologue du Décaméron de Boccace.

« J'ai vu, dit-il, deux porcs qui, dans la rue, secouèrent du groin les haillons d'un mort : une petite heure après, ils tournèrent, tournèrent et tombèrent; ils étaient morts eux-mêmes.

B Oh 1 continue le conteur, que de belles maisons restèrent vides! que de fortunes sans héritiers! que de belles dames, d'aimables jeunes gens dînèrent le malin avec

leurs amis, qui, le soir venant, s'en allèrent souper avec leurs aïeux.»

Plusieurs s'enfermaient, se nourrissaient avec une extrême tempérance des alimens les plus délicats et des vins les plus fins. Ils ne voulaient entendre parler en aucune façon des malades, et se divertissaient par les danses et la musique, en s'abstenant de luxure. D'autres prétendaient au contraire que la meilleure médecine était d'aller chantant, buvant et riant de tout. Ils le faisaient comme ils le disaient, et couraient jour et nuit de maison en maison, et cela d'autant plus facilement que tous laissaient leurs biens à l'abandon, n'en ayant pas plus soin que d'eux-mêmes. Les lois divines et humaines étaient dissoutes. Il n'y avait plus personne pour promulguer les unes ni pour faire respecter les autres. Les gens de la campagne, attendant à chaque instant la mort, n'avaient plus aucune préoccupation de l'avenir, et mus par un dernier sentiment d'égoïsme, ils s'efforçaient de consommer tout ce qu'ils avaient. Quant aux animaux, on eût dit que rien n'était changé pour eux dans la nature. Les bœufs, les ânes, les moutons s'en allaient dans la campagne, et quand ils étaient repus, ils rentraient tranquillement le soir à la maison, et sans qu'il fût besoin d'un berger pour les y ramener.

De cet abandon général résulta une chose jusque-là inouïe : c'est qu'une femme malade, si belle, si noble, si gracieuse qu'elle fût, ne craignait pas de se faire servir par un homme même jeune, ni de lui laisser voir, si la nécessité de la maladie l'y obligeait, tout ce qu'elle aurai montré à une femme, ce qui peut-être, ajoute Boccace, causa diminution d'honnêteté en celles qui guérirent. Voici ce que dit le continuateur de Nangis : « Ceux qui restaient, hommes et femmes, se marièrent en foule. Les survivantes concevaient outre mesure. Il n'y en avait pas de stériles; on ne voyait d'ici et d© là que

fiemmes grosses. Elles enfantaient qui deux, qui trois enfans à la fois.

» Pendant ce temps, la reine de France, femme du roi Philippe, était morte, ainsi que Bonne de Luxembourg, femme du duc de Normandie. Si bien que le père et le fils se trouvèrent veufs.

» Le duc Jean n'eut pas de cesse qu'il ne fût remarié, et il jeta les yeux sur madame Blanche, fille de Philippe III de Navarre; mais, pendant un voyage qu'il fit, son père épousa Blanche, et, à son retour, le duc de Normandie, le retrouvant m.arié, épousa tout simplement la veuve de Philippe de Bourgogne, son cousin germain, dont la mort, on se le rappelle, lui avait fait tant de peine à l'Aiguillon.

» Quant au comte Louis de Flandre, qui s'était si adroitement soustrait au mariage projeté et presque conclu entre lui et la fille d'Edouard, il épousa la fille du duc de Brabant, et rentra en jouissance de ses droits. »

Un dernier épisode, et nous en aurons fini avec l'histoire politique et guerrière de Philippe VI et d'Edouard III.

Comme nous l'avons vu dans le chapitre précédent, le roi d'Angleterre avait emmené avec lui à Londres les prisonniers qu'il avait faits à Calais, lorsqu'Aimery de Pavie avait dû livrer aux Français le château et la ville.

Geflroy de Chargny faisait partie de ces prisonniers, et il fut un des premiers qui payèrent leur rançon et qui revinrent en France.

Or, ce capitaine avait toujours sur le cœur la trahison du Lombard et les vingt mille écus qu'il lui avait donnés; de sorte qu'en arrivant à Saint-Omer, la première chose dont il s'enquit fut de savoir ce qu'était devenu Aimery de Pavie.

Celui-ci s'était retiré en un petit château que l'on appefait Fretin, sur la route de Calais, et dont le roi Edouard III lui avait fait don. Il vivait là, se donnant beaucoup ae bon temps, et ayant pour maîtresse une fort belle femme qu'il

avait amenée d'Angleterre. Mais cette femme ne se contentait pas de n'aimer que lui comme lui ne se contentait d'aimer qu'elle. Il en résulta qu'elle avait un autre amant, leq uel était écuyer de messire Moreau de Tiennes, et passa blement jaloux d"Aimery de Pavie.

Quand Geffroy de Chargny se mit en quête du Lombard, le hasard fit qu'il s'adressa justement à cet écuyer, qui, comprenant aux questions du capitaine ce dont il s'agissait, se garda bien de lui cacher la retraite d'Aimery de Pavie, et, gagnant par ses réponses la confiance de GefFroy, finit par faire avouer à celui-ci tout ce qu'il voulait.

L'occasion de n'avoir plus à être jaloux était bonne. L'écuyer vengeait son pays et se débarrassait d'un rival. Il se chargea de conduire Geffroy de Chargny jusqu'à la porte de la chambre du Lombard, en lui recommandant d'épargner la femme qui se trouverait dans le château, et de ne dire à personne qui lui avait donné les renseignemens qu'il demandait.

Aimery, qui ne soupçonnait pas qu'il pût courir le moindre danger, continuait à passer son temps en fêtes et en festins, et s'abandonnait sans le moindre pressentiment à son amour pour sa belle maîtresse.

Pendant ce temps, Geffroy de Chargny avait fait une assemblée de gens d'armes, avec lesquels il se mit en route an soir.

Le lendemain, dès le point du jour, ces hommes entouraient le château, qui n'était pas grand, et Geffroy entrait dedans seulement avec quelques compagnons.

Une demi-heure après, Aimery était prisonnier, ainsi que sa maîtresse. Du reste, rien ne fut pris ni violé dans le château, car il y avait trêve entre la France et l'Angleterre.

— Vous savez, messire, ce que vous m'avez promis, dit l'écuyer à Geffroy de Chargny quand le prisonnier et sa maîtresse eurent été transportés à Saint-Omer.

— Je VOUS ai promis la grâce de cette femme.

— Oui, messire.

Geffroy de Chargny regarda l'écuyer en souriant et lui dit :

— Comment se fait-il que vous connaissiez si bien l'intérieur du château de Fretin?

— Cela vient, messire, de ce que j'y suis allé souvent pendant que le sire de Pavie n'y était pas, de sorte que celle qui me recevait passait son temps à me faire visiter le château.

— Eh bien! si non-seulement je vous donnais la grâce de cette femme, mais encore la femme, que feriez-vous?

— Je la prendrais, messire, et je la garderais le plus longtemps possible, en souvenir de votre courtoisie.

— Eh bien 1 prenez-la donc, car elle est libre, et, si j'en crois ce que je suppose, elle ne sera pas longtemps fidèle à la mémoire du Lombard.

Le soir même, la demoiselle quitta le château où elle avait été renfermée, et vint rejoindre celui à qui elle devait la vie, et avec lequel elle vécut à partir de ce jour.

Quant à Aimery, il fut jugé par les seigneurs français et condamné comme traître.

En conséquence, le peuple fut appelé à venir voir sur la place du marché de quelle façon le sire de Chargny punirait la trahison, et il ne s'en retourna qu'après avoir vu le cadavre du Lombard suspendu par le col à la potence que l'on avait dressée exprès pour lui.

XLÎ

Huit ans se sont passés depuis les premiers évênemens du dernier chapitre.

Philippe VI est mort dans cet intervalle, laissant à son fils Jean une couronne difficile à porter, et celui-ci a recommencé aussitôt les hostilités avec l'Angleterre, le seul héritage réel que lui ait laissé son père.

Le pape Clément est mort et Innocent VI lui a succédé. Le duc de Brabant est mort à son tour; une trêve entre Jean et Edouard, due à l'intervention du nouveau pape, a duré deux ans.

Edouard a fait alliance avec Charles de Navarre, et les hostilités contre la France ont recommencé.

Guillaume de Douglas a repris Berwick que le roi d'Angleterre va reprendre peu de temps après.

Le prince de Galles, accouru, a brûlé et pillé le pays de Toulousain et de Narbonnais. L'invasion éteinte sur un point s'est incessamment rallumée sur un autre.

Enfin, la bataille de Poitiers a eu lieu, terrible et plus terrible répétition même de !a bataille de Crécy.

Dieu semble combattre contre la France.

Le prince de Galles arrive avec deux' mille hommes d'armes, quatre mille archers et deux milles brigands, dans un pays qu'il ne connaît pas, manquant de vivres, et ne sachant même pas si l'ennemi est devant ou derrière lui.

Jean, au contraire, a cinquante mille hommes à sa suite et couvre toute la campagne de ses coureurs. Il a avec lui ses quatre fils, vingt-six ducs ou comtes, cent quarante baronnets avec leurs bannières déployées.

La position de chacun des adversaires est désespérée* L'Anglais n'a plus de vivres; comme à Crécy les Français marchent sans ordre.

Le prince de Galles offre alors de rendre tout ce qu'il a pris, villes et prisonniers, et de ne plus servir sept ans contre la France.

Jean refuse. Il veut que le prince de Galles se rende avec cent chevaliers.

Le combat s'engage.

Les Anglais sont fortifiés sur le coteau de Maupertuis, près Poitiers.

Il n'y a qu'à les laisser là et les y cerner : au bout de deux jours ils se rendront à moitié morts de faim.

Comme son père à Crécy, Jean est impatient de combattre, et il attaque.

Le coteau sur lequel se trouvent les Anglais est une colline raide, plantée de vignes, fermée de haies, hérissée de buissons.

Les archers dominent la pente.

Ur sentier étroit est le seul chemin qui conduise à eux*

Jean le fait gravir par ses cavaliers, qui, reçus par les flèches anglaises, tombent les uns sur les autres.

L'ennemi profite du désordre et descend de son poste.

Trois des fils du roi se retirent avec une escorte de huit cents lances et sur l'ordre de leur père.

Jean ne veut pas reculer et fait merveille.

Une hache à la main droite et son plus jeune fils à côté de lui, il frappe sans relâche comme un bûcheron dans une forêt.

Aussi est-ce le point vers lequel les chevaliers anglais se dirigent. A partir de ce moment, ils espèrent faire prisonnier le roi de France.

Les assauts redoublent. Geffroy de Chargny est tué, la bannière de France en main; Godefroid de Hainaut est massacré.

Les défenseurs de Jean diminuent peu à peu. Il ne peut lutter seul contre tous ceux qui l'environnent, et ses forces s'épuisent.

En ce moment un homme fend la foule des combattans, arrive jusqu'à Jean et lui dit en français :

— Sire, rendez- vous.

— Qui êtes- vous, lui dit alors le roi, vous qui me dites de me rendre dans la langue que je parle?

— Sire, je suis Denys de Morbecque, chevaHer d'Artois, et je sers le roi d'Angleterre, ne pouvant demeurer au royaume de France, où j'ai perdu tout ce que je possédais.

— Je ne me rendrai qu'à mon cousin le prince de Galles, répond le roi, et je ne le vois pas.

— Rendez-vous à moi, sire, et je vous mène à lui.

— Voici mon gant droit, dit Jean, et il suivit le chevalier.

Le prince de Galles emmène son royal captif qu'il traite en roi.

Il lui fait faire son entrée à Londres, sur un cheval blanc, ce qui est un signe de suzeraineté, et il le suit sur une haquenée noire.

Humilité dont il prend bien sa revanche en gardant prisonnier le roi du pays ennemi. Il est vrai que la prison du roi Jean est un palais et sa captivité une suite de fêles et de plaisirs.

Pendant ce temps, les fuyards de Poitiers viennent annoncer à Paris qu'il n'y a plus ni rois, ni barons en France, qu'ils sont tous pris ou tués, et le pays effrayé se demande ce que l'Anglais va faire de lui.

Les prisonniers de Poitiers reviennent chercher leurs rançons, épuisent les paysans et ruinent le pays.

La France est infestée de pillards qui se disent Navarrais et viennent on ne sait d'où.

Le dauphin n'a aucune autorité, et, en eût-il, ne saurait qu'en faire : il est faible, jeune, malade, inquiet.

Le moment arrive où la France va être dans l'état où Edouard veut depuis si longtemps qu'elle soit.

Il y a environ deu:: ans que Jean est en Angleterre quand un homme se présente à Westminster et remet une lettre à Edouard.

A peine Edouard a-t-il pris lecture de cette lettre, qu'il pâlit et ordonne qu'on lui selle un cheval.

Une fois déjà il a suivi la route qu'il va suivre. Cette première fois, il était accompagné de Jean de Hainaut et de Robert d'Artois; mais aujourd'hui ses deux compagnons ne sont plus là, tous deux sont morts, et le roi, après avoir ordonné qu'on selle son cheval, fait appeler Gautier de Mauny, avec lequel il part.

Au commencement de cet ouvrage , nous avons vu Edouard suivre la Tamise, la traverser à Windsor, et entrer au château de Reding, où il a confié sa mère à la garde ou plutôt à la surveillance de Mautravers.

Cette fois encore il prend la même route, et comme toujours, c'est le front baissé et la bouche silencieuse qu'il la parcourt. Seulement il a mis son cheval à une allure plus rapide, et au bout d'une heure de marche, il s'arrête à la porte du château, où il prie Gautier de Mauny de l'attendre.

On abaisse le pont et le roi entre.

Il traverse une cour, monte un large escalier et pénètre dans une chambre où le reçoit Mautravers.

— Comment est ma mère? demanda Edouard.

— Très mal, sire, répond l'ancien assassin devenu geôlier.

— Est-ce qu'elle demande à me voir T

— Non. monseigneur, c'est moi qui ai cru devoir vous prévenir de ce qui arrivait.

— Et où est-elle?

— Dans cette chambre.

Et en disant cela, Mautravers soulève une tapisserie, et le roi, se découvrant, entre dans la chambre de la moribonde.

Il y resta deux heures environ ; ce qui se passa entre la mère et le fils, nul ne le sait.

De temps en temps, Mautravers entendait un sanglot. Était-ce le fils qui pleurait ce qu'il avait fait à sa mère, était-ce la mère qui pleurait la mort de son époux, le crime de sa jeunesse et l'adultère de sa vie.

Nous l'ignorons.

Tout ce que nous pouvons dire, c'est que deux heures après qu'il était entré dans la chambre de la reine douairière, Edouard en sortit plus sombre et plus pâle encore.

— Vous êtes libre, dit-il à Mautravers, ma mère est morte.

Si vous voulez sortir de Londres avec nous et suivre la Tamise, à neuf milles environ de la capitale de l'Angleterre, vo'.s trouverez un village qu'on appelle aujourd'hui Richemond, qui autrefois s'appelait Sheen, et était un petit manoir royal qu'Edouard habitait fréquemment à cause de sa position charmante.

C'est le 21 juin 1576, et le manoir, éclairé des feux d'une belle journée de printemps, sourit au soleil.

Tout chante au dehors.

Entrons, tout est triste au dedans.

Une foule de chevaliers et de seigneurs silencieux encombrent les chambres qui avoisinent celle du roi.

C'est le duc de Bretagne, le; comte Derby, le comte

de Cambridge, le comte de la Marche, madame de Coucy, fille du roi.

Tous ces gens attendent, espèrent ou craignent.

Depuis le matin, Edouard est si malade, qu'à moins que Dieu ne fasse un miracle, il doit mourir avant la fin du jour.

Passons maintenant dans la chambre du roi.

11 est couché ; son fils, le prince de Galles, n'est pas auprès de lui, car il est mort l'année précédente, et Edouard n'a auprès de lui que le jeune Richard, fils du prince.

— Venez auprès de moi, mon enfant, lui dit Edouard. Vous allez être roi ; ceux à qui je vais vous laisser vous diront ce que j'ai fait de bien et de mal, et ce sera à vous de juger en quoi vous devrez imiter ou abandonner l'exemple de votre aïeul.

Puis Edouard faisant entrer les comtes, barons, chevaliers et prélats qui se trouvaient dans le château, se leva sur son séant, tout faible qu'il était, revêtit son héritier des insignes royaux, et fit jurer à tous ceux qui étaient là qu'après sa mort ils le reconnaîtraient pour roi.

Ce serment fait et reçu, Edouard congédia tous ceux qui venaient d'entrer et resta seul avec Gautier de Mauny.

— Tu es le seul de tous ceux que j'aimais, dit-il au chevalier, qui ait survécu et qui m'aide à sortir de cette vie sans trop me lamenter à l'idée de la mort. Tant que Dieu te laissera vivre, Gautier, veille sur Richard et sur ma belle Angleterre que j'aurais voulu faire plus heureuse, car je l'ai toujours aimée comme une fiancée. Crois-tu que j'ai fait pour elle tout ce que je devais faire?

— Je le crois, sire.

— Crois-tu que l'avenir gardera ma mémoire et respectera mon nom?

— Monseigneur, non-seulement je crois qu'il gardera votre mémoire, mais je suis sûr qu'il la bénira.

— Merci, Gautier, dit le roi en serrant la main du vieux

chevalier, merci. Maintenant causons un peu de notre vie de guerre et d'aventures. Il me semblera que je meurs comme j'aurais voulu mourir, en combattant, car il y a un souvenir qui pèse sur ma vie et que la mort lente fait grandir à mes yeux et change en remords.

— Eh bien ! sire, un saint homme s'est présenté tout à l'heure, disant qu'il voulait vous parler et vous exhorter avant votre mort ; voulez-vous que je l'aille ch.ercher ?

— A-t-il dit son nom.

— Non, monseigneur ; il a dit seulement qu'il était l'ermite du château de Wark.

— Du château de Wark! dit le roi en tressaillant; faites entrer cet homme, Gautier, et laissez-moi seul avec lui.

Gautier obéit au roi.

Quelques instans après, un vieillard aux cheveux blancs et à la barbe blanche entrait dans la chambre d'Edouard et s'asseyait à son chevet.

Le roi fixa sur lui un regard inquiet, cherchant à distinguer dans les traits de cet homme un visage connu et que depuis la mort d'Alix il avait revu bien souvent dans ses rêves.

— Vous ne me reconnaissez pas, sire, dit cet homme.

— Oh ! maintenant, je vous reconnais, murmura le roi ; vous avez parié.

Et, l'œil fixé sur ce vieillard comme sur son juge, le roi attendait.

— Vous ne comptiez pas me revoir, sire.

— Non, balbutia Edouard.

— Écoutez, monseigneur, fit le comte de Salisbury, je ne viens pas tourmenter votre mort. Dieu vous rappelle à lui avant moi, c'est sans doute pour que je puisse vous absoudre du remords qui doit vous ronger le cœur, car un roi comme vous, monseigneur, ne brise pas l'amour et l'honneur d'un serviteur comme moi sans s'en repentir amèrement au jour de sa comparution devant Dieu.

— C'est vrai, messire, c'est vrai.

— Trente ans ont passé sur votre crime et sur ma vengeance. Le monde a été plein de votre nom, et votre gloire n'a pas tué ce témoin éternel qu'on nomme la conscience. Moi, depuis trente ans, je vis dans la retraite, et la solitude a tué en moi cette mauvaise conseillère qu'on nomme la haine ; si bien qu'aujourd'hui, sire, si je n'ai pas oublié tout à fait, j'ai du moins pardonné, et c'est en ami que je visite votre lit de mort.

— Merci, comte, merci, répondit le roi. Et il tendit sa main à Salisbury.

— Vous voyez, sire, que je suis moins inexorable que vous, reprit celui-ci, car ce n'est pas avec les mêmes sentimens que vous avez assisté à l'agonie de votre mère.

— Quoi, savez-vous...?

— J'étais à côté de la chambre où elle est morte, et j'ai entenuQ tout ce que vous lui avez dit.

— Et comment étiez-vous là.

— Comme je suis ici, comme un saint homme dont les paroles de consolation peuvent soulager une âme prête à retourner au Seigneur. Voyons, sire, jetez un regard sur le passé, continua Salisbury en s'accoudant sur le lit du roi, et maintenant que les passions et les ambitions de la terre doivent vous paraître choses bien vides et bien méprisables, maintenant que vos cheveux ont blanchi et qu'il ne reste de ce que vous étiez autrefois que votre nom, dites-moi s'il n'eût pas mieux valu que je n'eusse rien à vous pardonner, et si vous ne préféreriez pas me voir venir à vous non pas comme un juge indulgent, mais comme un ami reconnaissant? Vous avez fait bien des heureux, sire, vous avez fait bien des largesses, répandu bien des honneurs, vous avez faitgrâceà des milliers d'individus entre vos mains ; comment se fait-il, monseigneur, que vous n'ayez pas fait grâce à la femme de celui qui vous était le plus dévoué, et qui eût donné en souriant sa vie pour vous,

quoique sa mort eût dû le séparer de ce qu'il aimait le plus au monde ?

Et malgré lui le comte sentait des larmes mouiller ses yeux, car il y a des douleurs que trente ans de solitude ne cicatrisent pas.

— Pardon, comte, pardon, fit le moribond royal ; j'ai été bien coupable et j'ai souffert autant que vous.

— Étrange destinée, reprit Salisbury, qui vous force, vous, le roi conquérant, à me demander pardon, à moi, le chevalier obscur. Quelle est donc la puissance de Dieu qui fait si humble et si faible le cœur des rois les plus puissans de la terre !

Ce qui se passait dans Edouard est impossible à dire. Comme si son âme n'eût attendu que ce pardon pour abandonner son corps, il s'affaiblissait de plus en plus et ne pouvait que murmurer de temps en temps :

— Merci, comte, merci.

Alors, voyant que la mort approchait, le comte se leva, et d'une voix solennelle il dit au mourant :

— Sire, vous avez fait autant de bien et autant de mal que pouvait en faire l'homme qui était le plus grand roi de son siècle. Vous avez fait mourir des milliers de créatures qui défendaient leur droit et leur bien ; mais celui à qui vous avez fait le plus de mal, sire, c'est moi, car j'ai survécu au mal que vous m'avez fait ; eh bien ! au nom de tous ceux que vous avez fait souffrir, et qui, morts ou séparés de vous, ne peuvent vous pardonner à cette heure suprême, je vous pardonne, monseigneur, et je prie Dieu pour vous !

Un dernier sourire passa sur les lèvres d'Edouard, et il expira.

Alors Salisbury ouvrit la porte et dit à tous ceux qui attendaient :

— Messeigneurs, le roi Edouard III est mort.

El traversant la foule des courtisans et des chevaliers, il quitta le château sans que personne l'eût reconnu, et plutôt semblable à un spectre qu'à un homme.

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