AU VAL D'ARNO
Lorsqu'on se précipite au vol de la voile ou du cheval vers une ville où l'on va chercher un ami dont la demeure est inconnue, il semble que la première personne qui se présente sur le premier pavé sera cet ami : lui seul peuple la ville. On arrive, et tout ce qui vous entoure donne tort à votre imagination.
Les maisons, les rues, les places, les promenades ne vous montrent que des visages inconnus qui daignent à peine vous regarder; des hommes qui n'ont pas eu besoin de vous pour vivre avant votre arrivée, et qui continueront leur vie, avec la même facilité, sans vous demander votre nom. Vous tes moins isolé en plein désert, de Syrie qu'au milieu de cette foule. Une sorte de découragement s'empare de votre esprit. Vous irez même de rencontrer cet atome perdu qui peuplait la ville au dernier relais.
Le comte de Mersaues, en passant sous la herse qui porte l'écusson d'or et les tourteaux de gueules des
Médicis, cherchait déjà la belle comtesse dans le corridor du faubourg.
A peine descendu de voiture, il courait d'hôtellerie eu hôtellerie, consultant les registres des voyageurs, tous pleins de noms inconnus et vierges du nom désiré. Il y avait pourtant dans Pair de la ville quelque chose qui annonçait la présence de cette femme. L'affection vive est douée d'un instinct subtil qui s'inspire de l'émanation des atomes pour deviner ce qu'elle cherche. On n'explique pas cela, on le sent, quand on est organisé pour le sentir. De Mersanes parcourut au pas de course les beaux quartiers Via-Larga, Notre- Dame-des-Fleurs, le quai de la. rive droite de l'Arno, la place du Palais- Vieux, demandant à tous les balcons, à toutes les vitres de lui montrer le visage adoré, quoique odieux. Les balcons ne répondaient qu'avec des exhibitions de groupes ennuyés; les vitres n'encadraient que des têtes florentines, paresseusement inclinées sur la rue pour ramasser une distraction.
A l'heure des offices du soir, quand la fraîcheur invite le beau monde à la promenade des églises, et lorsque l'heure de la dévotion a sonné, de Mersanes entra dans Santa-Maria-Novella, et longeant la nef de droite jusqu'à la chapelle des Rucellai, voisine de l'abside, il s'agenouilla devant les naïves images que Fiesoles aligna sur les murs, avec toute la candeur angélique de son pinceau.
11 donna un regard furtif dans la chapelle de Cirnabuë, voilée à demi par le crépuscule charmant que le soleil d'été envoie aux églises, à six heures du soir.
Une femme priait devant la sainte et antique Madone du créateur de la peinture. Anatole aurait deviné le nom de cette femme sous le déguisement le plus trompeur: il resta immobile sur l'escalier de la chapelle, et des larmes de joie ou de tristesse tombèrent
de ses yeux. Un souvenir de la vision du jardin vint se mêler aux impressions de ce moment, et Anatole se demanda, sans réponse, comment une coquetterie criminelle pouvait s'allier à tant de piété! Il aurait voulu pouvoir douter, mais l'œil de la passion ne se trompait pas; c'était bien la comtesse évaporée du jardin Braschi.
De Mersanes s'arma d'un courage surhumain, et résolut d'attendre la comtesse sur la place de l'église, et de l'aborder hardiment si la circonstance le permettait.
Cela conclu, il sortit et attendit la fin de la prière.
Une voiture stationnait devant un des obélisques de la place; une très-modeste voiture de louage, sans domestique, et gardée par un pauvre cocher endormi. Anatole jeta un coup d'œil par le store, dans l'intérieur, et vit sur le siège du fond un éventail et une fleur de magnolia.
La chose la plus simple fait tressaillir quand une idée de passion et un souvenir d'amour s'y attachent. La découverte d'une ileur a souvent donné plus de joie à un inconnu, que la découverte de l'Amérique n'en a donné à Colomb.
Mais cette indestructible vision du jardin était malheureusement toujours là, fixée au cerveau du jeune homme, et tous les magnolias du monde se seraient fanés sous l'obsession permanente de ce souvenir.
Enfin, sur le parvis tout inondé de lumière, entre les rayons du soleil couchant et l'ombre religieuse de l'église, parut une jeune femme qui ressemblait à la statue du Jour, que le souffle de Michel-Ange aurait envoyée vivante de la chapelle du Pensiero , à cette Santa-Maria-Novella, que le grand sculpteur nommait son épouse, mia sposal
C'était bien elle ! Le soleil sembla s'arrêter pour la couronner de rayons, et de Mersanes fit quelque pas
dans la place déserte pour s'exposer au premier regard (.le la comtesse, et juger de L'effet qu'il produirait sur elle à cette soudaine apparition.
La jeune femme lit un mouvement de surprise instantané comme la réllexion qui le réprima; un calme sourire et un geste amical saluèrent le comte, et elle fît quelques pas vers lui avec une aisance hardie qui n'annonçait aucune émotion. Une légère teinte d'incarnat courut sur son visage ; mais elle était sans doute l'indice de l'ardente ferveur de la prière. D'ailleurs, de Mersanes n'avait pas assez de sang-froid pour remarquer le calme ou le trouble de la comtesse ; il fît aussi, de son côté, quelques pas, et s'inclina respectueusement devant elle, ayant soin de prolonger tous les petits détails qui accompagnent un salut solennel, ainsi qu'on fait quand on cherche, sans le trouver, le début d'une conversation.
Ce fut la jeune dame qui, voyant l'embarras d'Anatole, prit la parole la première :
— Vous devinez à merveille les énigmes, monsieur le comte ; je suis ravie de votre sagacité.
Ce ton familier rendit au jeune homme assez de tce d'esprit pour dire d'abord des phrases qui iblaientà des réponses, comme celle-ci:
— Je suis enchanté, madame, de recevoir un compliment de vous à votre première rencontre à Florence.
— votre exactitude mérite aussi les plus grands élo.qes, monsieur le comte, vous répondez à l'appel de vos amis avec la promptitude d'un écho.
— Je vous prie de m'épargner, madame, votre bonté me confond.
— Veuillez bien ms donner le bras jusqu'à la voiture... Excusez-moi, monsieur le comte, si je vous montre un équipage si indigent ; il a bien fallu se réduire, tous mes biens ont été confisqués... Heureuse-
ment, ajouta-t-elle en riant, que dans ces biens on n'a pas compris l'amitié des nobles cœurs... Où ètes-vous descendu à Florence, monsieur le comte?
— Ici, madame.
-— Comment ici ! vous prenez Santa-Maria-Novella pour une hôtellerie?
— Je ne me suis pas encore mis en souci d'un logement, madame, j'avais en arrivant quelque chose de mieux à faire...
— J'espère que nous nous reverrons, dit la comtesse en montant sur le marche-pied de la voiture.
— Je n'espère que cela, madame Vous n'êtes
pas descendue probablement dans un hôtel ? Où me sera-t-il permis de vous rendre mes visites respectueuses?
— Ah! ceci est encore un mystère... nous verrons plus tard... En ce moment, je ne puis recevoir personne...
La vision du jardin éclata dans le cerveau d'Anatole ; le fiel de l'écume de la mer mouilla sa langue et ses lèvres; une sueur froide courut sur son épiderme; la vapeur du sang voila ses yeux et brûla son front.
La comtesse, assise déjà dans la voiture, faisait un geste d'adieu. De Mersanes, la main droite sur la portière ouverte, se pencha dans l'intérieur, et d'une voix terrible, quoique contenue :
— Vous ne pouvez recevoir personne, dites-vous? Personne? Excepté l'homme qui vous a dit dansle jardin Braschi, Je donnerais ma vie pour toi, mon an<je adoré 1
Il y eut comme une éclipse de soleil sur la figure de ia comtesse Hortensia. Son sein se soule\ se raidirent, et le cri sourd qu'elle pjussa fut comme îs cri d'une mère endormie qui voit, dans son rêve, son enfant broyé sur le pavé.
Le cocher s'avança vers la portière pour demander
les ordres de la comtesse; une main le repoussa vivement, et lui fit signe de se retirer bien à l'écart.
La même main fît un autre signe au comte Anatole, un signe impérieux, un signe irrésistible, ud signe de reine à un esclave ; c'était un ordre muet de monter dans la voiture et de s'asseoir sur le siège opposé.
De Mersanes obéit.
Toutes ces choses si longues à raconter furent dites et faites au même instant.
Le cocher ferma la portière et la voiture partit assez lentement.
De Mersanea, les bras croisés sur la poitrine, les yeux fixes comme ceux d'un somnambule, les lèvres agitées par la tempête intérieure, attendait la parole de la comtesse comme on attend une balle dans un duel.
— Vous avez prononcé une phrase , monsieur, dit la jeune femme, une phrase que je vous prierai de répéter.
Sa voix tremblait comme la corde agitée sur l'instrument.
Anatole, d'un ton calme, répéta la phrase et n'ajouta rien de plus.
— Et où l'avez-vous entendue, cette phrase, monsieur; qui vous l'a répétée? Comment la connaissezvous? Je veux le savoir, dussé-je rester ici jusqu'à la nuit.
Anatole garda le silence.
— Vous ne me répondez pas, monsieur!.. Vous osez outrager une noble dame par votre silence.
De Mersanes secoua mélancoliquement la tête, et d'une voix pleine de larmes :
— Ah ! madame ! dit-il, votre émotion m'a rendu le calme. La colère a parlé par ma bouche... Et en voyant le mal que je vous ai l'ait, je voudrais racheter ce que j'ai dit par ma mort.
— C'est votre ton, monsieur, qui a été plus outra-
LA COMTESSE HOETEKSIâ* 481
géant que votre discours. Vous avez eu l'intention de
m'insulter; cette intention an Laté dans votre org me,
vos gestes, vos yeux. Qu'ai-je lait, monsieur, pour mériter une insulte? Vous n'êtes ni mon mari, ni mon frère; je vous croyais mon ami; je vous estimais; j'aurais pu vous aimer un jour, peut-ttre; car toute chose possible est dans l'avenir; eh bien! tout lieu d'estime et d'affection est brisé entre nous. Maintenant, continuez à vous taire, vous êtes connu.
— Madame, dit Anatole d'une voix inouïe, je ne vous ai donné, moi, ni amitié, ni affection, ce sont des sentiments trop vulgaires; je vous ai donné un amour sans pareil; et quoique tous les hommes s'imaginent par amour-propre, que la passion de leur cœur n'a pas son égale au monde, je sens, moi, avec toute la puissance d'une foi souveraine, que j'ai raison contre tous.
J'ai emporté cet amour à travers l'Italie; partout, madame, où il y a une fleur, un arbre, une colline, une goutte d'eau, un rayon de soleil, j'ai laissé une pensée de cet amour; et si toutes ces œuvres de la création répétaient en chœur mes confidences, l'hymne qu'elles chanteraient en votre honneur serait peutêtre digne de vous. Eh bien ! j'ai cru devoir éteindre en moi cette passion. Pour arriver à ce but, j'ai réuni toutes les forces de mon âme ; elle se sont épuisées à cet inutile labeur! Mon amour, ce poison qui tue ou qui fait vivre, est dans chaque goutte de mes veines. Pour l'anéantir, il faut renouveler mon sang. Voyez, maintenant, si la pensée d'un outrage peut venir de moi contre vous ?
— Qu'avez-vous fait alors, monsieur, si vous ne m'avez pas outragée?
— J'ai été subjugué à mon insu, par l'impression irritante d'un horrible souvenir. J'ai eu tort, car je n'ai aucun droit sur vous. La comtesse Hortensia n'est
paa ma femme, n'est pas ma maîtresse. Elle est libre de ses actions, je le reconnais.
— Vous m'étonnez singulièrement, monsieur, et vous vous justifiez par de nouveaux outrages, cette fois, du moins, dirigés avec le plus grand sang-froid, et déguisés avec art. Voyons; je veux bien entrer en explication avec vous. Ma dignité me commanderait autre chose, je le sens; mais on fait quelquefois l'inverse de son devoir. Point de détours, monsieur; parlez comme si vous étiez seul, mettez votre pensée brumeuse au grand soleil... oh! faites-moi grâce de ces regards et de ces soupirs plus irritants que toutes les accusations. Parlez.
— C'est un ordre, madame?
— Oui.
— J'obéis... Avant tout, madame, je vous demande pardon à genoux d'une faute... j'ai vu ce que je n'aurais pas dû voir; j'ai écouté ce que je n'aurais pas dû entendre...
— Point de préambules! parlez! parlez! au nom de Dieu!
— Vous vous rappelez, madame, le soir de la sérénade de la Strada-Balbi ?
— Oui, dit la comtesse en pâlissant.
— Ce soir fut suivi d'une terrible nuit... un démon me conduisit à la grille du jardin de votre tante... et j'ai tout vu, tout entendu!
De Mersanes laissa tomber son front sur ses mains et sanglota. Il y eut quelques instants de silence.
— Ce démon se nomme Viani, dit la comtesse; je le reconnais... Je fus bien imprudente, ce soir-là... mais ma pauvre tète était si bouleversée... elle allait où on la menait!.. 11 a élé le témoin de cette scène!
Cela fut dit sur le ton du monologue, et ne provoquait aucune réponse; aussi de Mersanes l'entendit à peine, et il garda son altitude désolée.
La comtesse changeant de ion :
— Eh bien ! monsieur, dit-elle, si VOUS avez écoute aux portes, je neeonprend pas votre désespoir, vous savez tout, et votre outca^e est. plus énigmatiqne pour
moi que jamais.
De Mersanes leva la tète et regarda la jeune femme avec des yeux étranges.
— Je n'ai entendu, madame, dit-il, qu'une seule phrase, celle que je vous ai répétée... Il me semble que c'est suffisant.
— Alors, vous ne savez rien.
— Mais j'ai tout vu, madame.
— Alors vous ne savez rien.
Le regard que lança le jeune homme sur la belle veuve signifiait clairement, voilà une audace qui m'anéantit !
— Vous ne savez rien ! poursuivit la comtesse d'une voix radoucie, rien ! Au reste vous ne seriez pas désespéré à ce point si vous saviez quelque chose...
— Eh bien ! madame, dit Anatole, instruisez-moi, je saurai.
— Hélas ! vous me demandez l'impossible ! comte de Mersanes.
— S'il en est ainsi, madame, je vous prie de me permettre de sortir. Je ne vous comprends pas; vous êtes un mystère vivant; vous m'avez appelé à Florence... pour me tuer.
Un soupir de désespoir suivit ces paroles; de Persanes essaya d'ouvrir la portière; Hortensia le retint.
— Comte Anatole, dit-elle avec l'accent des beaux jours, un serment lie ma bouche ; le plus grand de mes intérêts me lie à mon serment. Ayez confiance en moi.,.
— Le jardin! le jardin! s'écria de Mersanes en se frappant le front.
— Vous avez été dupe des apparences...
— Je donnerais nia vie pour toi, mon ange adoré !
— Dupe des apparences l
— Quel est ce jeune homme,, madame, qui vous parle avec toute l'intimité de l'amour?
— Eh bien! écoutez-moi, mon cher comte, dit Hortensia, les larmes aux yeux ; je vois que j'ai perdu votre estime, par un de ces hasards dont la vie est faite. Je tiens à votre estime, et je suis touchée de votre désespoir. Je me tairai, parce que mon honneur et mon intérêt le plus cher me condamnent au silence; mais, pour regagner votre estime et vous sauver de la mort, peut-être, je me résigne à une démarche qui trouvera, dans mon intention, son excuse devant Dieu... Comte de Mersanes, voulez-vous voir ce jeune homme qui me parle avec tant d'intimité amoureuse?
— Oui.
— Voulez-vous entendre une conversation entre lui et moi?.. Vous ne répondez pas; je comprends votre hésitation... Elle est injurieuse... mais je vous pardonne... Il vous est permis, agonisant comme vous êtes, de pousser ma complaisance à bout... Vous craignez que je n'avertisse ce jeune homme par parole ou par écrit, et que je ne lui dicte une comédie dialoguée pour vous tromper... eh bien! vous ne me quitterez pas. J'attends ce jeune homme à dix heures, ce soir, dans ma chambre. Je vous réserve une place où vous verrez tout et entendrez tout sans être vu. Puisqu'on n'a pas hésité sans scrupule à se servir de ce moyen pour vous faire du mal, je puis l'adopter aussi pour le remède. Ma bouche restera muette; un autre parlera pour moi, et vous saurez tout.
Anatole saisit la main de la jeune femme et l'arrosa de larmes.
— Pardonnez-moi, madame, dit-il avec la voix du cœur, pardonnez-moi I je vais mettre le comble à mes torts; j'accepte! Je ne suis pas as*ez grand, assez
noble, assez héroïque pour refuser. Je sens que mon devoir serait de vous dire : Je ferme 1'- yeux et je crois. Mais je n'ai pas le courage du devoir. L'excès de mon amour me rend coupable. Si je vous aimais moins, je refuserais. Il y a chez moi une atroce curiosité qui vient de l'enfer comme un crime; il y a une vision épouvantable qui brûle mon front : il faut un miracle pour me sauver, pardonnez-moi et sauvez-moi !
— Pas un mot de plus, comte Anatole; je n'exige rien au-dessus des forces de l'humanité.
Le cocher reçut ordre de hâter le pas de ses chevaux. La voiture sortit de la ville et entra dans la route du Val d'Arno; à peu de distance des remparts, elle s'arrêta au pied d'une colline. Le jour tombait. Analole et Hortensia montèreut par un sentier tortueux jusqu'à la grille dune petite maison blanche, aux persiennes vertes.
Stanislas, le domestique polonais, ouvrit la porte, et Hortensia lui dit :
— Stanislas, ce soir à dix heures, un jeune homme viendra ; vous le laisserez entrer, et vous le conduirez jusqu'à la porte de mon appartement. Vous resterez dans le jardin avec son domestique. On vous appellera...
Puis, se tournant vers le comte de Mersanes :
— Maintenant, ajouta la jeune femme, comte Anatole, causons de choses indifférentes; parlez-moi de vos voyages ; reprenez votre bonne humeur. Supprimons-nous de ce monde jusqu'à dix heures du sjir.
Ce programme de soirée ne fut pas exécute dans sa rigueur ; la situation était trop solennelle pour les deux personnages. Il y eut de longues interruptions pleines d'un silence morne. Parfois de Mersanes se levait convulsivement, comme entraîné par une secousse irrésistible, et il se promenait à grands pas en se demandant par quelle infernale supercherie de
femme ia comtesse parviendrait à rendre innocent le rendez vous du jardin?
A l'approche de l'heure attendue, la comtesse monta aux appartements supérieurs avec Anatole, et lui désigna le poste secret où il devait tout entendre et tout voir. La jeune femme n'était pas émue; de Mersanes tremblait.
— Voyez, comte de Mersanes, dit-elle, en lui montrant la campagne à travers les persiennes, voyez comme ce bout du monde est bien choisi pour goûter un peu de repos. L'Arno coule à mes pieds dans son lit étroit de collines. Il y a de jolis couvents sur ces hauteurs; il y a partout de charmantes petites maisons qui ressemblent à un village éparpxiié ; c'est un paysage adorable. Dieu m'a délivrée de Fabiano, ce démon sicilien qui m'épouvantait jour et nuit, et de cet ennuyeux Viani, qu'il m'a fallu subir si longtemps par nécessité de position; enfin je respire un air libre dans un pays délicieux ; c'est pour moi comme une vie nouvelle; je sens que j'existe : les heures sont si douces entre l'azur de ce fleuve et i'azur de ce ci il !
Quelle tranquillité d'esprit ! se dit de Mersanes à lui-même; tout ce'a est trop calme pour être vrai. Cette femme joue un rôle. Elle veut me faire quitter la place, en prenant ce ton mélancolique qui semble axclure toute préoccupation sérieuse. Mais, je suis plus rusé qu'elle; je resterai jusqu'au jour s'il le faut... et si personne ne vient !.. personne! je serai joué 1
Cependant un bruit de porte sur la terrasse décomposa soudainement la figure de la comtesse ; mais cette émotion paraissait plutôt appartenir à la joie vive qu'à tout autre sentiment.
La jeune femme posa son index sur sa bouche, et l'autre main désigna le poste secret. Anatole obéit machinalement au geste, se raffermit sur ses pieds, et attendit.
Il y a dans ces moments une terreur qui n'est pas celle des grands périls, et qui fait refluer Le sang au cœur, brûle la racine des cheveux et dessèche la
langue, comme si la voix d'un corps invisible vous parlait à l'oreille dans la nuit; comme si une main de plomb glacée secouait votre main dans les terreurs de rinsomuie. Les femmes sont plus à Taise que les hommes au milieu de ces émouvantes scènes; le premier moment de crise passé, les femmes se composent un visage, une voix, un maintien qui laissent croire qu'elles sont tranquilles; les hommes, dans les mêmes circonstances, tremblent jusqu'à la fin : il leur faut des dangers de mort, à eux, pour être braves : la nuit, entre une lampe et une femme, ils ont peur.
Un bruit de pas rapides se fit entendre dans l'escalier, et la respiration haletante d'un homme arriva même à l'oreille d'Anatole ; car, dans cette maison isolée, que n'agitait aucun bruit extérieur, le moindre murmure de l'air trouvait des échos.
Trois coups lents et nettement accusés retentirent sur la porte.
— Entrez, dit la comtesse d'un ton décidé.
La porte s'ouvrit.
Les yeux d'Anatole se voilèrent d'un nuage ; ses pieds faiblirent ; le sang gonfla les veines de son cou, comme le fer d'un carcan. Il se retourna vers une fenêtre ouverte derrière lui pour aspirer le baume de l'air, et demander un peu de calme à la sérénité des étoiles.
Le couvent dormait sur la colline, l'Arno dans son lit, l'arbre sur la rive, la fleur agreste sur le gazon. La tempête d'une passion rugissait seule au milieu de cette tranquillité sublime.
Il lui sembla entendre un cri de femme.
Ce cri lui rendit son énergie d'homme, et dissipa le nuage de ses yeux. Anatole vit au fond de la salle
la comtesse Hortensia dans une attitude alarmante; son bras tendu vers un homme semblait lui défendre d'approcher.
De Mersanes regarda cet homme, et il se crut, au premier coup d'oeil, dupe d'une illusion; mais le doute n'était pas longtemps permis : cet homme était signé de son nom de la tète aux pieds; c'était le comte sicilien Fabiano !
Il était debout, dans une attitude de respect assez rassurante; son geste paraissait humble et même suppliant; sa voix avait perdu cette vivacité orageuse et stridente qui semblait menacer toujours.
— Oui, madame, disait-il, je suis venu à la place de l'autre; vous ne vous attendiez pas à me voir, mais vous reconnaîtrez bientôt quejeviens en ami... Point de scandale ! point de cris ! Je vous le répète, tout serait perdu! La moindre imprudence vous coûterait des regrets éternels... Vous savez ce qui m'amène ici. Votre bonheur est entre vos mains; je suis prêt à vous le rendre. Quand vos autres amis parlaient, moi j'agissais. J'ai envoyé, à votre insu, mon intendant, Octavien d'Oropeza, en Pologne. Ce qu'il a fait tient du miracle. Lui-même vous a donné, dans votre jardin, tous les détails de son expédition aventureuse. 11 a vu vos amis à Varsovie ; il vous a rapporté des lettres de toutes les personnes qui s'intéressent à vous, entre autres la lettre de votre amie la comtesse Zamoiska, que vous avez couverte de baisers sur le perron de votre jardin, la nuit de votre première entrevue avec Octavien ; lettre qui se terminait par cette phrase de vous, adressée à votre jeune tille : Je donnerais ma vie pour toi, mon anje adoré ! C'est toujours par mes conseils qu'Octavien vous a fait quitter Gênes le lendemain de cette entrevue nocturne et solennelle. Vous auriez pu trouver un obstacle à votre départ dans le pouvoir tracassier du marquis Viani; j'ai su mettre
LA COMTESSE HORTENSIA. i89
cet homme dans l'impossibilité de vous nuire. Octavien vous a dit, sans doute, que la première personne qu'il a vue à Varsovie est le peintre Wiganoski, une de vos intimes connaissances. C'est par lui que mon émissaire est arrivé à tout, en prodiguant l'or. Le vieuï général, votre correspondant à Paris, n'a fait que des sottises, vous le savez. Nous avons triomphé, nous, de tous les obstacles. J'ai voulu qu'Octavien seul vous instruisît de tous les préliminaires, mars je me suis réservé le bonheur de vous annoncer le résultat. Octavien ne vous avait donné que de l'espoir, beaucoup d'espoir, il est vrai, et cela vous avait comblée d'unti joie bien naturelle. Moi je vous annonce, moi, qua votre petite Hortensia est trouvée, et que je puis de main même la mettre entre vos bras !
La jeune mère se laissa tomber sur un fauteuil mais cène fut qu'une faiblesse d'un moment. Le nobl * sang des femmes fortes de sa race vint à son aide.
— Monsieur, dit-elle d'une voix sanglotante, venezvous ici pour vous jouer du désespoir d'une mère? Ce rôle manquait à votre vie...
— Je m'attendais à cette injustice, madame. Vous êtes encore sous l'influence des calomnies débitées sur mon compte... Votre fille a été volée par une vieille femme du faubourg du Choletz, dépouillée de ses habits de luxe et couverte de haillons. Les vols de petiteG filles, vous le savez, sont fréquents dans votre pays : c'est le peintre Wiganoski, avec sa rare sagacité d'artiste, qui l'a retrouvée. On pouvait s'adresser aux tribunaux pour avoir justice de ce vol odieux; mais il aurait fallu prononcer votre nom, traîner l'affaire en longueur, subir un procès interminable; Octavien a tranché la question avec de l'or, en un instant. N'ayez aucune crainte, votre jeune fille est entre les mains l'une gouvernante qu'Octavien a prise à Berlin. Si vous ne la reconnaissiez pas à sa grâce en-
fantine et à sa beauté, vous la reconnaîtriez à une petite lentille charmante qu'elle a dans la fossette de la joue gauche, comme vous.
La comtesse éleva ses mains par-dessus la tète, et en les laissant tomber, elle dénoua le nœud de sa chevelure, et un torrent de tressas noires ruissela sur les épaules et sur le sein.
Puis elle dit d'une voix déchirante :
— Mon Dieu ! inspirez-moi ! est-ce une trahison ? est-ce un dévouement?.. Quelle chose vous faites , monsieur, si vous mentez! si vous prenez plaisir à déchirer un cœur de mère avec cette atroce et froide combinaison !
— Je ne vous comprends pas, madame, dit Fabiano avec la plus douce et la plus respectueuse des voix ; lorsque mon émissaire Octavien vous a demandé une première entrevue à dix heures du soir, loin des témoins et des importuns, vous l'avez accordée; au nom seul de Varsovie et de vos amis, vous n'avez pas hésité. Octavien a dirigé tous vos pas dans cette soirée, vous l'auriez suivi au bout du monde. C'est la même volonté, la mienne, qui vous a fait quitter Gênes, qui vous a donné pour retraite le val d'Aruo, et un pays libre, ouvert à tous vos compatiotes proscrits. Aujourd'hui, Octavien se retire; c'est moi qui arrive à sa place, tenant votre enfant par la main, et vous me traitez avec la même rigueur que si je vous enlevais votre fille ! La panthère ne roule pas des yeux plus menaçants lorsqu'on lui arrache ses petits. Si vous agissez ainsi, madame, pacce que vous vous méfiez de moi, expliquez-vous, je suis prêt à vous satisfaire; j'ai des réponses victorieuses à donner à toutes vos demandes.
La comtesse fit un sourire, et son regard resta sérieux; puis, avec un accent de sombre ironie :
— Vous êtes étonné, monsieur, dit-elle, de ma méfiance à votre égard! Vraiment! je suis injuste, n'est-
ce pas?.. Vous tramez une bonne action comme on trame un crime, et je n'aurais pas le droit de me méfier de votre bonne action ! Si vous avez un enfant à rendre a sa mère, rendez-le, monsieur, sans retard et sans condition, ainsi que ferait tout bcnnète homme.
— Oui, madame, tout honnête homme qui ne vous aimerait plus agirait ainsi; mais moi, madame, je vous aime d'un amour qui me tue : vous le savez. Je tous donne une éclatante preuve de cet amour en me dévouant nuit et jour à votre intérêt le plus précieux, à votre intérêt maternel; j'ai tout sacrifié pour rendre à votre âme une joie qui n'était que sur votre visage; et il ne me serait pas permis d'user de quelques moyens innocents pour obtenir la récompense d'un sourire ! Oh ! madame, si vous persistez dans cette rigueur, votre injustice deviendra une cruauté... Vous ne me répondez pas, madame; vous doutez, vous doutez toujours?.. Mais ayez la bonté d'apr^écier ma position; si je remettais, à présent, votre enfant dans vos bras, je serais, sans doute, accueilli en triomphateur, mais je serais chassé demain comme un esclave... Je vous aime trop pour commettre une pareille faute ; j'ai des droits victorieux, et je ne m'en dessaisis pas... Voulez-vous une preuve de plus? la voici... Lisez cette lettre du grand artiste qui a fait le portrait en pied de votre mari... la voilà, madame, lisez et remarquez la date, elle est des premiers jours de juillet 1833... lisez.
La comtesse hésita quelques instants; mais la noble curiosité de la mère l'emporta sur la dignité de la femme. Elle prit la lettre et lut :
A M. Odavien d'Oropeza.
o Mon cher monsieur, a D'après vos désirs, j'ai terminé chez moi, en quelques heures, le portrait de la charmante fille de la belle comtesse. Vous le trouverez frappant, j'espère. Il
n'a pas fallu perdre de temps, puisque vous partez aujourd'hui. Vous direz de vive voix à l'heureuse mère que je n'ai pas reçu les lettres qu'elle m'a écrites, si elle m'a écrit. Mettez-moi à ses pieds divins.
« Vous montez en voiture place Sigismond, 3, à sept heures du soir; c'est là que je vous donne rendez- *ous une demi-heure avant votre départ. Je vous attendrai à la grille de la Statue, et je vous donnerai le portrait de la petite Hortensia.
o Mille amitiés, W**\ »
— Quel horrihle martyre! dit la jeune femme en laissant tomber la lettre et la main sur ses genoux. Puis d'une voix éteinte, elle dit, sans regarder Fahiano :
— Et où est-il ce portrait? où est-il?
— Le voilà, madame, dit le Sicilien avec un gracieux geste d'abandon.
Hortensia prit le portrait, et le saisissement qu'elle éprouva n'arracha pas un cri à sa poitrine haletante; mais sa figure rayonna d'une joie immense, la joie qui aurait inondé Rachel devant la résurrection de ses enfants.
Elle se leva vivement, superbe d'amour ; elle oublia tout : le lieu, la scène, l'heure et les deux passions groudautes autour d'elle, et la main fatale qui lui faisait ce don. Elle s'abîma dans sa contemplation de l'image adorée, lui prodigua ses caresses, ses larmes, ses sourires, ses sublimes élans, tous les trésors du '"Sœur maternel ; son visage sembla refléter le feu de Vextase de» séraphins; tout ce qu'elle avait de mortel disparut ; la flamme céleste de ses yeux couronna son iront comme une auréole sainte; elle avait fui la terre, elle habitait le paradis !
Fabiano la contemplait avec des regards de démon ; il ressemblait à Lucifer se disposant à tenter la faiblesse d'Eve.
LA COMTESSE HORTENSTA. 193
Quant à l'autre témoin de cette scène, il était arrivé à cet état violent de surexcitation nerveuse qui chasse la pensée du cerveau. De Mersanes avait traversé toutes les phases émouvantes de ce drame, et il succombait sous cette oppression de secousses contrariées qui le courbaient et le relevaient, comme l'arbre exposé à la furie de tous les vents.
La comtesse Hortensia, épuisée aussi par l'excès de tant d'émotions, reprit sa place sur le même fauteuil qu'elle avait quitté, sans détourner un seul instant ses yeux de l'image chérie qui souriait à sa mère.
Le comte Fabiano se rapprocha d'elle d'un pas lent et légèrement appuyé sur le parquet; il se composa une voix douce, mais qui pourtant fit tressaillir la jeune femme, comme si elle eût été secouée dans un rêve.
— Madame, dit-il, je suis singulièrement étonm d'une chose en ce moment : dans toutes ces démon strations de joie, si naturelles d'ailleurs chez uni mère, dans tous ces nobles sentiments qui éclatent en vous, et qui me ravissent, je suis surpris de ne pas entendre une seule parole de reconnaissance adressée à moi. Il me semble que je mérite au moins un sourire de la mère dont j'ai sauvé la fille !
A mesure que Fabiano parlait, sa voix arrivait par gradations insensibles à l'accent de l'ironie poignante et de la colère contenue. La comtesse Hortensia regarda son formidable ennemi, et elle ne put se méprendre sur la nature desintentions de l'ardent Sicilien.
— Comte Fabiano, dit-elle, pourquoi n'avez-vous paï> amené ici, avec vous, M. Octavien d'Oropeza? Vos ru-es et votre audace, bien connues de moi, me donnent un étrange soupçon. N'auriez-vous pas surpris, par quelque machination infernale, le secret de M. d'Oropeza? n'auriez-vous pas...
— Excusez-moi, madame, si je vous interromps.
Octavien d'Oropeza est ici; j'ai prévu le cas : si vous jetez un coup d'oeil par cette fenêtre dans votre jardin, vous pourrez le voir causant à cent pas d'ici avec votre vieux Stanislas. Les étoiles donnent encore assez de clarté pour le reconnaître; c'est lui que j'ai fait passer pour mon domestique.
La comtesse se leva dans une agitation folle, et elle comprit toute l'infamie du complot tramé contre son honneur, complot qu'elle avait soupçonné dès le premier moment.
— Comte Fabiano, dit-elle, vous avez pris bien des précautions pour rendre un enfant à sa mère. Les combinaisons de votre vertu ressemblent aux préparatifs d'un crime. Eh bien ! je n'ai pas tremblé devant les batteries russes, et je ne vous ferai pas l'honneur de trembler devant vous. Vos indignités me délient de toute reconnaissance. Mon enfant est en votre pouvoir, je l'aurai malgré vous. Dieu se sert quelquefois d'une main criminelle pour secourir une grande infortune : vous avez été son instrument; et je vous jure, par les cendres de Varsovie, que je vous arracherai mon enfant, comme une autre mère de Florence arracha le sien de la gueule d'un lion !
— Et je vous jure, moi, s'écria Fabiano d'une voix qui sifflait comme uo ouragan, je vous jure par les cendres de ma mère que je ne vous rendrai votre fille qu'avec le titre de votre amant.
— J'aurai ma fille, monsieur, et vous ne ferez pas un seul geste de violence contre sa mère.
— Et qui m'en empêchera?
— MOI ! s'écria un tonnerre qui tombait devant le Sicilien, sous la forme d'Anatole de Mersanes.
Le comte Fabiano resta immobile, muet, l'œil fixe, comme la statue de Benvenuto sur la place du Paiais- Vieux.
A XONTENEEÛ.
De Mersanes ressemblait à un cadavre qui aurait pris son visage et qui, en ressuscitant, aurait gardé la pâleur de la mort et deux tisons de l'enfer dans ses yeux. Sa taille, grandie par une colère sublime, semblait surnaturelle; un rugissement aigu sortait de sa poitrine, et ses bras élevés au-dessus de sa tête s'agitaient avec des convulsions rapides comme deux tronçons de serpent boa.
— Pas un cri, pas un mouvement, pas un geste! dit-il avec une voix surhumaine. J'ai amené avec moi six hommes du Bargello pour éviter le crime d'un coup de poignard. Vous êtes mon prisonnier, Fabiano, jusqu'à i'aurore.
Ces six hommes du Bargello, dont parlait Anatole, étaient un mensonge de nécessité.
Le démon sicilien, écrasé d'abord par cette foudroyante apparition, retrouva bientôt son audace, et croisant les bras sur sa poitrine :
— C'est admirable, monsieur ! dit-il; je n'aurais jamais cru qu'un gentilhomme de votre nation répondrait à une insulte par un lâche guet-apens ! Mettez le comble à votre héroïsme, monsieur, assassinez-moi !
Un sourire de spectre précéda la réponse d'Anatole.
— Comte Fabiano, dit-il, vous osez parlez de guetapens, ici, en présence de cette noble dame que vos machinations infernales ont conduite dans ce désert, et sur laquelle vous leviez des mains violentes !
— Eh bien! monsieur, si vous êtes le champion de
madame, votre courage de Français aurait dû vous dicter quelque chose de mieux que l'idée d'un lâche guet-apens : je répète le mot.
— Je connais mon devoir, monsieur, et si vous connaissez le vôtre en ce moment , vous garderez le silence, et vous respecterez la douleur de cette noble femme qui succombe sous tant d'émotions.
— Comte de Mersanes, je me tais toujours quand j'attends un défi après une insulte.
— C'est bien, monsieur.
La comtesse Hortensia, renversée sur un fauteuil, et tenant à deux mains le portrait de sa fille, accompagnait cette scè-ne de ses sanglots. Elle poussa un cri déchirant et s'écria :
— Et ma fille ! ma fille ! qui me la rendra?
— Madame, dit Anatole, il m'est prouvé que votre enfant est au pouvoir de cet homme ; mais cet homme est en mon pouvoir. Ainsi , madame , rassurez-vous ; nous sommes dans un pays de forte et bonne justice, elle vous sera rendue. Moi, je ne vous quitte plus, comte Fabiano, et lorsque vous aurez rendu l'enfant à sa mère, je vous rendrai votre liberté. Ce sera moi alors qui me mettrai en votre pouvoir.
— Comte de Mersanes, dit la comtesse d'une voix mourante, vous n'avez aucune satisfaction à donner.
— Pardonnez-moi, madame, dit Fabiano avec un calme d'emprunt très-bien joué; bien avant cette scène, le comte de Mersanes a été insulté par moi, et je maintiens mon insulte en présence d'une femme.
~- Je vous comprends, comte Fabiano, dit Anatole en mesurant son adversaire de la tète aux pieds; vous êtes un spadassin sicilien, homme de longue épée et de bravoure courte, et vous croyez vous tirer d'affaire avec un duel. Eh bien! je vous déclare que je ne nie battrai pas. Mon sang et nia vie sont au service de celte noble dame qui. n'a que moi pour appui.
La comtesse serra las m tins du jeune homme.
— Madame, ajouta de Mersanes, laissex-nous seuls ici ; vous avez besoin de repos... lU-tirez-vous, madame, au nom du ciel et de votre enfant !
Hortensia ouvrit la porte d'un appartement v en témoignant par ses gestes toute sa reconnaissance; et les deux hommes, un instant après, restèrent seuls.
De Mersanes, qui n'avait pas quitté son poste d'observation à la distance d'un bras de Fabiauo, dit à voix basse, mais ferme :
— Soyez tranquille, monsieur, je me battrai.
— Nous verrons, dit froidement le Sicilien.
— Pas un mot de plus !
Le jour ne tarda pas à paraître. Les cloches sonnaient, les villageois d'Empoli et de Ponto-d'Era passaient en chantant sur la route qui longe FArno; les jardiniers des fermes voisines s'acheminaient vers la ville. La maison était tout animée par les bruits extérieurs. C'était l'heure joyeuse où l'on ne craint plus ni les fantômes, ni les assassins.
— Vous pouvez renvoyer vos sbires au Bargello, dit Fabiano; voilà le soleil.
— Je n'ai pas de sbires avec moi; il m'était permis de vous tromper, monsieur, pciur arrêter un poignard dans votre main ; je sais que vous ne marchez qu'avec lui. C'est vous, monsieur, qui avez amené votre sbire avec vous, et il va me servir... Voici une plume, de l'encre et du papier, écrivez sous ma dictée, monsieur... écrivez, ou de cette croisée j'appelle tout ce monde d'honnêtes gens qui passent, et je voui fais traîner pieds et poings liés à Buon-Gouerno!... Vous êtes pris dans vos propres pièges ! Si l'enfer vous inspire vos combinaisons pour le mal, Dieu m'inspire les miennes pour le bien ! Vous êtes vaincu, Fabiano !
Le poil se hérissa sur la lèvre de Fabiano, et un râle de tigre siffla à travers ses dents serrées.
— Oh ! siffle, serpent ! dit Anatole ; vautour, ron ge ton propre foie!., mais obéis! obéis!
— Lâche ! dit Fabiano, c'est ainsi qu'il se bat ! un Français!
— Prends cette plume, misérable ! ou je te dénonce atout le val d'Arno comme un voleur de nuit, comme un assassin !
— Et vous ne vous battrez pas !
— Sybarite efféminé du Val di Nota, je te mets à la torture avec ces deux doigts, si tu ajoutes un seul mot! Écris.
Fabiano fit une ondulation de tête, comme la hyène dans sa cage, et prit la plume. De Mersanes dicta, le Sicilien écrivit, et à chaque mot il s'arrêtait pour prendre haleine et pousser un rugissement sourd.
Voici ce billet :
« Mon cher Octavien,
« Je suis content de toi ! Toi, ne perds pas une minute; pars avec le dévoué Stanislas. Allez tous deux à San-Miniato, dans la maison que tu sais, et conduisez la petite Hortensia chez le général polonais comte P..., de l'autre côté de TArno, devant San- Spirito. Je t'attends ce soir à sept heures, à la Locanda de la Quercia Reale, à Livourne.
a Comte Fabiano Val di Nota. »
De Mersanes écrivit, de son côté, ce billet au général P...
« Mon cher général,
« Vous recevrez une jolie petite fille de cinq à six ans, et vous la rendrez à sa mère la comtesse Hortensia, votre compatriote. Vous donnerez vos soins à ces deux anges jusqu'à midi.
a A midi, vous trouverez un prétexte quelconque
pour vous absenter, et vous partirez en poste pour Livourne, où je vous attends à la Locanda àel'Aquila- Nera, devant le canal, ce soir, à sept heures.
« Vous comprenez que si je vous écris de ce ton impérieux, c'est que la circonstance est plus impérieuse encore que ma lettre.
« Surtout, le plus grand secret ! ne montrez ce billet à personne !
c Tout à vous de cœur. Comte de Mersanes. »
— Comte Fabiano, dit Anatole, vous le voyez, je fais mes dispositions en homme qui ajoute foi à tout ce que vous avez dit. Tant pis pour vous si vous avez, menti à la comtesse Hortensia ! Vous n'échapperez ni à la vengeance de la loi, ni à la mienne.
— Monsieur, dit Fabiano, je renonce de grand cœur aux droits sacrés que j'avais sur cette femme, en échange de l'inappréciable service à elle rendu par moi; je révèle même avec joie et sincérité l'asile où j'a-ais déposé son enfant, pourvu que vous me donnez votre parole d'honneur d'ensevelir mes secrets dans la tombe qui recevra ce soir vous ou moi, après un duel à mort.
— Vous comprenez enfin l'horreur de votre position, comte Fabiano, et je vous en félicite. Vous tranchez de l'homme généreux; vous sentez qu'il vaut mieux aller à Livourne pour affronter un pistolet que pour ramer au bagne de cette ville. Eh bien ! je vous accepte tel que vous êtes, et je vous donne ma parole d'honneur de ne tirer d'autre vengeance que celle qui me viendra du jugement de Dieu.
— C'est bien ! dit Fabiano de l'air d'un spadassin roit qui est sûr de son coup.
— Maintenant, dit de Mersanes, je veux bien vous donner une dernière explication. Vous avez prononcé le mot guet-apens : si je vous avais tendu un piège,
j'aurais paru devant vous armé ou suivi d'une escorte. Les six hommes du Bargello qui vous ont épouvanté se seraient réellement présentés avec moi pour me prêter main-forte. J'étais seul et sans armes; vous voyez bien que le hasard m'a conduit ici, et que je ne songeais pas à vous.
Fabiano lit un mouvement de tête et d'épaules qui signifiait : Tout cela m'importe fort peu !
De Mersanes sonna plusieurs fois; mais Stanislas ne paraissait pas. Octavien, fidèle à la consigne reçue, le retenait encore à l'extrémité d'une allée, assez loin de la maison, où l'appel de la sonnette n'arrivait pas.
— Oh ! s'écria Fabiano, il me tarde de voir fini? tout cela !
Et ouvrant brusquement la croisée, il appela Stanislas d'une voix retentissante.
Octavien, reconnaissant la voix de Fabiano, poussa lui-même le domestique dans la direction de la maison.
De Mersanes garda toujours sa distance vis-à-vis de Fabiano; il observait son prisonnier, toujours prêt à s'élancer sur lui au moindre mouvement de rébellion.
Stanislas entra et fut étrangement surpris de trouver deux hommes dont les traits annonçaient une horrible agitation.
— Écoutez-moi bien, Stanislas, lui dit Anatole; vous donnerez cette lettre du comte Val di Nota, ici présent, à M. Octavien d'Oropeza, votre compagnon de cette nuit. Vous irez d'abord avec lui où il vous conduira. Ensuite, à votre retour de San-Miniato, vous irez à cette adresse chez le général comte P***,et vous lui remettrez cette autre lettre. Gela fait, vous prendrez un calessino, et vous viendrez ici pour conduire madame la comtesse chez le général, devant San-Spirito. Si M. Octavien d'Oropeza vous demande qui vous a donné tous ces ordres, vous répondrez que c'est l
comte Fabiano Avez-vous bien compris?., je vais
■vous le répéter, vous le comprendrez mieux.
Le domestique se recueillit pour entendre la même chose une seconde fois... puis il hésita quelque temps et dit :
— Que votre seigneurie m'excuse; je voudrais savoirsi madame la comtesse m'autorise à faire cette commission.
— Ah! c'est juste!., frappez à cette porte, et demandez si vous pouvez exécuter les ordres de M. de Mersanes.
Stanislas entra chez la comtesse, échangea quelques mots avec elle, et reparut en disant, sur un ton de respect :
— J'obéis à monsieur le comte.
DeMersanes vit bientôt, à travers les lames des persiennes, Stanislas et Octavien s'acheminant vers San- Winiato.
Alors le jeune Français écrivit une courte lettre à la comtesse, et la laissa ouverte sur la table. Il écrivit aussi un court billet au général, et le cacheta pour l'emporter avec lui. Ce billet était ainsi conçu :
a Cher général,
« Si je suis tué, soyez l'ange gardien visible de la comtesse Hortensia. Il y a autour d'elle un démon !
t Comte Anatole. »
Après, il prit Fabiano sous le bras, et lui dit :
— Maintenant, monsieur, nous n'avons plus rien à faire ici. Sortons. Nous trouverons à Empoli un calessino qui nous conduira droit à Livourne.
— 11 est inutile, monsieur, dit Fabiano, que vous ^ous cramponniez à moi, comme vous faites; je vous préviens que vous ne m'échapperez pas.
— Excusez ce luxe de précaution, monsieur; j'ai peur de vous échapper.
Ce furent les dernières paroles qu'ils échangèrent. Tout était dit. Il n'y eut plus, de part et d'autre, qu'un silence menaçant et morne, comme celui qui se fait dans l'air à l'approche d'un ouragan.
Les pensées qui roulèrent pendant sept heures dans la tête de Fabiano et d'Anatole étaient bien différentes ; les unes avaient tous les rayons de l'espérance, les autres toutes les ténèbres du désespoir.
Ils descendirent à Livourne sur la place d'armes, et traversant la Grande-Rue, ils s'arrêtèrent devant la Quercia Reale.
Les marchands ambulants d'armes de touto espèce abondent dans cette rue; ils forment, avec d'autres brocanteurs, le tiers de sa population. 11 fut facile à nos deux jeunes hommes de faire, sans être aperçus, leurs provisions de combat. Ensuite, ils arrêtèrent entre eux les conditions irrévocables de leur duel.
Octavien d'Oropeza fut exact comme un serviteur fidèle et bien payé.
— Messieurs, dit de Mersanes à l'instant même où Octavien arrivait, je vais envoyer un domestique à VAquila-Nera, pour prévenir le comte P"* que je l'attends ici. Et vous, monsieur d'Oropeza, je vous prie de garder le silence sur tout ce que vous avez fait ce matin. Je ne veux rien savoir, rien.
Octavien regarda Fabiano qui fit un signe d'assentiment.
Le général polonais arriva ensuite, et tendit de loin les mains vers Anatole, comme pour lui demander par signes de quoi il s'agissait avant de le demander de vive voix. De Mersanes ne répondit qu'en mettant son index sur sa bouche; et dès qu'il put se faire entendre :
— Général, lui dit-il, ne me dites rien, ne m'an-
noncez rien, no me demandez rien. J'exige de vous un service d'honneur, et un silence absolu... Général, prenez ce billet cacheté; vous ne l'ouvrirez que demain, ou vous me le rendrez ce soir.
— C'est donc un duel? dit Octavienà Fabiano. Fabiano répondit oui par *un signe de tète. Octavien regarda de Mersanes d'un œil de commisération.
Le général mit la main sur sa bouche, et sembla dire en s'inclinant : Je vous obéis, mais je ne vous comprends pas.
De Mersanes reprit le bras de Fabiano, et ils suivirent à pied le chemin de Montenero. Le général et Octavien marchaient à quelque distance.
Au tomber du jour, ils arrivèrent devant Montenero, sur le bord de la mer. Le site était bien choisi. Il n'y avait d'autres témoins d'une mort sanglante que les vieux arbres de la montagne, les rochers nus, le sable du rivage et les flots qui blanchissaient d'écume l'écueil lointain de la Gorgone.
De Mersanes prit affectueusement la main du général et lui dit :
— Vous voyez qu'il s'agit d'un duel. Vous êtes proscrit, et vous trouvez ici, sous la protection du grand-duc, une hospitalité tranquille; eh bien*, je suis forcé à vous demander le plus grand des services : il faut que le brave général polonais viole les saintes lois de l'hospitalité, car le duel est un crime en Toscane; mais il y a des nécessités mystérieuses et indestructibles qui obligent un militaire à ne reculer devant aucune considération, lorsque les armes de deux hommes d'honneur se croisent devant lui. J'ai choisi exprès un port de mer qui, chaque jour, envoie des vaisseaux à tous les point? du globe, alin que cette nuit même, les acteurs ou les témoins de cette affaira puissent quitter le sol toscan, s'il le faut.
Le général ferma les yeux, inclina la tête, étendit les bras horizontalement comme un homme qui accepte une loi malheureusement supérieure à tous les codes, la loi des exigences d'honneur.
— L'arme et les conditions sont réglées et acceptées par nous, dit Anatole ; nous ne chargeons que deux pistolets, nous nous plaçons à vingt pas, et nous pouvons nous avancer jusqu'à six. Le dernier qui fera feu a le droit de décharger son arme à cette distance, et quand il le voudra.
— C'est atroce ! dit le général ! ce n'est pas même admissible !
— C'est irrévocable ! dit Anatole ; si nos témoins refusent, nous nous battrons sans eux.
— J'ai accepté toutes les armes et toutes les conditions, dit Fabiano; je regarde toute modification à ce pacte comme une lâcheté. Je ne veux point d'un duel d'écolier; je veux le duel qui tue au premier coup. Comte Anatole, vous voyez maintenant si j'avais envie de vous échapper!
A ces mots, le Sicilien se mit à regarder, avec une attention calme, un brick, léger comme un oiseau, qui, les voiles tendues, glissait sur la cime des vagues :
— Voilà un brick de mon pays ! dit-il en souriant ; c'est un oiseau de bon augure !
— Voilà les premières étoiles qui se lèvent! dit Anatole ; ce sont les miennes !
— Votre arme est chargée, dit le général à de Mersanes. C'est une bien triste chose que je fais là, mais je ne puis rien refuser à un Français.
Octavien donna l'autre arme à Fabiano qui la prit, la caressa et lui sourit avec la joie d'Achille à Scyros.
Les deux combattants prirent leur poste, et armèrent Leurs pistolets.
— Général, dit Fabiano, à vous le signal l
U. COMTESâïi UOnTBN9!Ai' pKl
— Général, dit de Mersanes, une jeune fille a-t-elle été rendue ce matin à sa mère?
— Oui, répondit le général.
Et le signal fut donné par lui.
Fabiano franchit quatre pas en un seul et fît feu.
— Touché ! dit Anatole ; et il était déjà sur la dernière limite, si près de Fabiano, qu'Octavien détourna la tête pour ne pas voir assassiner son ami presqu'à bout portant.
— Cette jeune fille vous sauve la vie, comte Fabiano ! s'écria de Mersanes.
Et il tira sa balle dans la mer.
Fabiano salua, et dit :
— Alors, messieurs, c'est au revoir.
— Non, monsieur, ce n'est pas au revoir, s'écria le général, vous allez quitter sur-le-champ la Toscane, car vous êtes dénoncé à Buon-Governo, et la seule faveur que nous puissions vous accorder, c'est de protéger votre fuite ou votre départ.
Octavien, qui était l'homme des bonnes et des mauvaises actions, pansait la blessure d'Anatole; heureusement, elle était fort légère : la balle avait effleuré le sommet de l'épaule droite, sans affecter les mouvements du bras.
— Ah! comte de Mersanes! dit Fabiano en s'avançant, c'est ainsi que vous tenez votre parole ! . . vous m'avez dénoncé!
— Il m'était plus facile de vous tuer que de vous dénoncer, dit Anatole; vous vous dénoncez vousmême, en mettant les villes en rumeur quand vous les traversez !
— Maintenant, comte de Mersanes, dit le général, je puis vous dire que vous avez outrepassé les exigences les plus rigoureuses du devoir. Assez d'héroïsme, il y en a déjà trop. Prenez mon bras, saluez ces messieurs, et partons.
— Je reste donc maître du champ de bataille, dit Fabiano à son ami.
— Gomme le cadavre reste maître de son tombeau, dit Octavien.
— Malédiction!
De Mersanes et le général étaient déjà bien loin.
Chemin faisant le général contait ainsi les aventures du matin à de Mersanes enivré de joie, et ce récit guérissait sa blessure.
— Oui, mon cher comte, disait-il, je ne reverrai jamais rien de pareil. Tous les élans de joie maternelle que le théâtre grimace ne peuvent vous donner une idée de cette scène d'intérieur à laquelle j'ai assisté, moi seul. Je connaissais depuis longtemps le courage héroïque de la comtesse Hortensia; je savais qu'elle pouvait supporter, sans fléchir, l'excès du bonheur ou de l'infortune. Aussi, je n'ai pas cru devoir prendre ces précautions méticuleuses dont on se sert pour préparer les âmes faibles à un coup foudroyant. Lorsqu'elle est entrée chez moi, je tenais sa fille sur mes genoux, une enfant délicieuse, un ange avec des yeux noirs superbes et des cheveux à mille boucles ; sa mère en miniature ! le ciel doit s'être ouvert pour voir ce tableau. Hortensia n'a pas couru; elle s'est précipitée sur moi, avec toute la furie de l'amour maternel ; sa chevelure s'est mêlée à celle de l'enfant; ses lèvres ont murmuré, sur la bouche de l'ange, des syllabes inouïes qui s'élançaient du cœur, des paroles ardentes que l'homme ne connaît pas, et qu'un séraphin souffle à l'oreille des mères. Je voyais étinceler des larmes sur des joues vermeilles, comme à l'aube les gouttes de rosre sur des fruits exquis; et mes larmes, alors, ont coulé aussi; et je les sens, à cette heure, tomber encore de mes yeux, comme elles tombent des vôtres, mon cher Anatole; car s'il est un spectacle à convier les an^es et à les attendrir, c'est celui d'une mère qui
a pleuré son enfant, et qui le retrouve vivant dans ses bras.
Le comte de Mersanes fléchissait sous une émotion inconnue, et son corps brisé par une nuit et un jour pleins de secousses déchirantes demandait un peu de repos.
Il fallut donc faire une halte de quelques heures dans Thôtellerie de Livourne, et, bien avant l'aube, un léger calessino emportait à Florence les deux amis.
De Mersanes voyait s'allonger devant lui cette route délicieuse qui semble promettre à tous quelque bonheur inattendu à son extrémité.
Une pensée d'amour s'épanouit avec délices sur ce chemin de fleurs et d'ombrages ; car l'amour n'est pas cette passion stupide et froide que l'ancien théâtre faisait beugler entre deux murs de carton peint; il faut à cette passion divine un cadre d'azur et d'or, les rayonnements du ciel et de la mer, les horizons des collines et des campagnes : il faut que la création environne de ses splendeurs la femme aimée, comme si elle seule recevait les caresses de tout ce qui chante et brille dans les tièdes régions, jardins de l'univers.
C'est bien sur la route de la mer à Florence que toutes les voix de l'air accompagnent la voix de celui qui passe avec une illusion au cœur. Les noms même des villages endormis au bord de l'eau sont pleins de grâce et d'harmonie; les cloches des collines et les arbres de la vallée semblent dire ces noms à vos oreilles : c'est Viarello, Pian-di-Pisa, Cashina, Pontod'Era, Empoli; on dirait que ce chemin scande lentement un vers de Virgile, et qu'il est bordé de ces jeunes arbres qui croissaient avec les amours. Le charme des paysages adoucit la fièvre du voyageur; la mer est déjà bien loin, et il croit encore entendre ses vagues, lorsque s'élèvent devant lui les deux monuments qui écrivent le nom de Florence dans le ciel : le campa*
nile de marbre, et le dôme de Sainte - Marie -des- Fleurs.
Le comte de Mersanes traversa la ville comme un éclair, franchit l'Arnosurle pont de la Trinité, courut à San-Spirito, et monta d'un bond Pescalier du ciel.
Une porte s'ouvrit... La Madone delta Seggiola qui se réjouit de son enfant, à la galerie de Pitti, n'est que Pombre du soleil qui éblouit alors les yeux du jeune homme; il tomba aux pieds du groupe divin, et dans la silencieuse extase de son adoration, il sentit une main bien connue, serrant la sienne, et une caresse enfantine effleurant ses cheveux... Si la vie était toujours ce moment, la vie serait quelque chose !
Quand Anatole se releva, une voix douce comme un écho du ciel lui avait donné, pour la première fois, un nom qui annonçait que l'amitié prenait un caractère plus tendre, et que l'espoir avait quelquefois raison d'espérer.
Florence, qui garde tant de gracieux souvenirs d'amour dans ses larges dômes de marbre, se rappellera aussi la fête nuptiale qui fut célébrée, quelques mois après ces événements, à Santa-Maria-Novella, devant la madone de Cimabuë.
Le comte de Mersanes recevait au pied des autels la main de la belle Française de Varsovie ; et, à côté des époux, on admirait avec une émotion de larmes une jeune fille habillée comme l'ange de Fiesole, peint sur les murs de la chapelle voisine, la cliapelie des Rucellaï; et l'on se racontait dans la foule les douleurs de la mère, la résurrection de l'enfant, et le nouveau miracle de la Madone du premier artiste florentin.