‹ La comtesse Hortensia (volume 2)Chapitre 10 sur 66 · CESARE · texte numérisé non relu

CESARE

Avant le départ de la comtesse Hortensia, Fabiano avait fait jouer une scène d'un autre genre dans la maison isolée de PAqua-Sola.

Le domestique Cesare, digne serviteur de son maître, avait fort bien joué son rôle d'attendrissement devant le marquis Viani, et celui-ci, qui se croyait menacé de la mort à tous les instants, remarqua sur le visage de Cesare une compassion muette qui lit naître chez lui un rayon d'espoir.

Viani, enfermé dans une salle basse, comme le condamné qui atiend le bourreau, » vait pas encore,

1f>8 LA COMTESSE HORTENSIA.

faute de courage et de force, adressé une question au domestique chargé de le servir à ses derniers moments; enfin croyant toucher à l'heure suprême, il hasarda cette question :

— La pauvre marquise d'Isola-Bella est-elle ensevelie?

— Oui, répondit Cesare, en feignant d'étouffer des sanglots,

— Pauvre femme !

— Oui, oh ! oui ! pauvre femme !

— A-t-elle hien souffert avant de mourir?

— Heureusement non; sa tête a frappé contre l'escalier; elle a poussé un cri... elle était morte!

— Jésu! Maria! dit Viani en Laissant la tête sur ses mains jointes.

Cesare essuyait ses yeux avec ses mains , comme s'il y avait eu des larmes.

— Vous êtes un bon jeune homme, vous! dit Viani avec cetî^ voix douce que les hommes fiers prennent vis-à-vis d'un inférieur dont ils dépendent.

— Vous êtes bien honnête, monsieur, répondit le domestique.

— Ce n'est pas vous qui aurez le courage de m'égorger, quand l'ordre fatal viendra !

— Oh! certes, non! plutôt m'égorger moi-même !

— Mais un autre, un autre, Cesare, aura ce courage?..

— C'est Poggioli qui est chargé de cette besogne ordinairement.

— Ordinairement! ah ! mon Dieu! que dites-vous, Cesare?.. cette maison est donc un repaire d'assassins?

Cesare baissa la tête et garda un silence effrayant. Viani fit cette réflexion mentale : Voilà donc comme Ja police est faiteàGênes ! comme les scélérats sejouent de notre vigilance et de notre autorité !

— Cesare, mon ami, dit Viani en posture de sup-

LA COMTESSE IIORTENSTA. 460

pliant; Cesare, mon enfant, je pourrais faire ta for tune, si tu me sauvais.

ire recula deux pas , comme effrayé de cette proposition. Viani répéta sa phrase en pantomime.

— Si je vous sauvais, dit Cesare, je ne voudrais d'autre récompense que ma bonne action.

Un rayon d'espoir illumina la figure blême du marquis.

— Noble Cesare, dit-il, le Ciel t'envoie une bonne inspiration; il faut la suivre.

— Je vous avoue, dit Cesare avec un attendrissement fort bien joué, je vous avoue que je suis las des horreurs de cette maison. Je n'étais pas né pour mener cette vie abominable...

— Bien, mon ami! très-bien! Ton naturel est bon. Reprends la vie honnête que tu n'aurais jamais du quitter. De quel pays es-tu?

— De Ponte-Centino.

— Serais-tu bien aise de revoir ton pays?

— Ah ! dit le rusé domestique en joignant ses mains et roulant ses yeux comme dans un souvenir de bonheur; mon beau pays ! Il y a uue petite maison au bas de la colline et une jolie rivière qu'on nomme la Paglia ! Je donnerais la Strada-Balbi pour cette rivière et cette maison!

Viani prit affectueusement les mains du domestique, et d'un ton patelin :

— Veux-tu que je te conduise, dit- il, à ton pays, avec de l'or dans tes poches, comme un Anglais !

Cesare se fit la contenance d'un homme qui n'ose prendre un parti.

— J'achèterai pour toi cette maison que tu aimes tant, poursuivit le marquis en posant ses mains sur les épaules de Cesare.

— Mais si le marquis d'Isola-Belia nous découvre, il nous tue tous deux.

470 LA COMTESSE ÏÏORTENSTA.

— Nous le tromperons. Sois tranquille, je suis plus fin que lui.

— Oh! je vois bien que vous êtes fin; vous avez le nez des gens fins... Mais je suis obligé de vous dire que si vous remettez le pied à Gênes, vous êtes perdu. Vous êtes accusé de meurtre. On a trouvé un poignard marqué à votre chiffre dans le bassin de votre jardin. Le gouverneur a dit que vous aviez fait exiler un jeune Français tout exprès pour entraîner sa maîtresse dans un piège horrible, et que vous avez pris la fuite après avoir fait un mauvais coup.

— Eh bien! Cesare, tout cela est faux, ou à peu près, mais les apparences sont contre moi. Le marquis d'Isola-Bella peut me perdre, je le sais; je lui ai fourni des armes. Malgré tout, je puis me sauver. Donne-moi de l'encre, une plume et du papier : j'écris deux mots à mon intendant. Il te donnera ma voiture et quatre chevaux; il te donnera deux passeports en blanc. Tous mes fonds sont placés sur une banque étrangère. J'ai sur moi plus d'argent qu'il ne m'en faut pour te mener à ton pays, et comme arrhes du marché, je te fais cadeau de ma voiture et de l'attelage. Gela te va-t-il?

— Une bonne action et une fortune! ma foi, je risque le coup!.. Justement le marquis d'Isola-Bella est absent... et je suis à peu près maître de la maison... Je vais vous apporter ce que vous demandez. Au diable la peur ! qui ne risque rien, n'a rien !

Gomme on le pense bien, tout réussit au gré des vœux du marquis Viani. La position était originale. Viani demandait à genoux ce qu'on brûlait de lui accorder...

A la nuit close, Gesare arriva de la ville avec la voiture, les chevaux e1 les passeports. Il feignit de prendre ies pi us munitieusesprécautionspouréchapper à la surveillance d'une maison déserte; il donna sa

LA COMTESSE HORTENSIA. 47 i

livrée à Viani et prit son habit noir; il hésita même au dernier instant, sur le seuil de la porte, et parât reculer devant une trahison domestique; mais Viani Bejeta à ses pieds et les arrosa de tant de larmes, que Cesare, vaincu, leva les mains au ciel, et dit :

— Allons !

Ils montèrent tous deux dans la voiture, et le postillon reçut ordre de prendre la route de Toscane. Viani embrassa Cesare.

— Voyez, dit le domestique, comme il est aisé de tromper la police ! Il faut convenir que les gouvernements emploient souvent de grands imbéciles pour veiller à ia sûreté des États, qu'en dites-vous, marquis Viani ?

La réponse fut un soupir.

Viani, pour en parler une dernière fois, courut en poste jusqu'à Xaples; deNaples il gagna Cadix, et il ne se crut en sûreté qu'à Londres : c'était là d'ailleurs que ses fonds avaient des placements sur divers comptoirs.

Un incident troubla, bien longtemps après la tranquillité dont il jouissait en Angleterre. Au Théàtre- Franeaisde Londres, on jouait le Misanthrope; la salle était déserte, et si bien déserte qu'il y avait môme, aux troisièmes loges, un homme pour prévenir quelque crime, dans le cas où l'ombre d'un spectateur s'y serait glissée imprudemment, sans méfiance.

Au coin du balcon le plus rapproché de Pavantscène, Viani s'était placé pour se faire protéger au moins par les acteur^ en cas de danger, car son isolement le terrifiait ! Cependant la comédie allait sérinnsenient son train, comme si la foule eût rempli le théâtre. Le directeur, M. Bone, disait :

— Mes amis, nous faisons ce soir une bonne répétition !

Au Théâtre-Français de Londres.. c& && de désert ne sont pas rajftb

Le marquis Viani éprouva un certain sentiment de fierté en voyant que les acteurs rélevaient à l;i dignité de public, et il crut devoir demeurer à sa place pour reconnaître la politesse. A l'entrée de Célimène, il tressaillit de peur ou de joie, car il crut reconnaître l'actrice chargée de ce personnage.

— Ma foi! se dit-il à lui-même, si la marquise d'Isola-Bella n'était pas morte, j'appellerais bien cette actrice de ce nom-là

Célimène regarda le public et le reconnut :

— Tiens ! dit-elle entre deux vers, c'est ce pauvre Viani !

Et l'actrice, laissant un instant son rôle de côté, s'avança vers la rampe et demanda cavalièrement au marquis des nouvelles de sa santé.

— Comment ! s'écria le marquis, c'est vous, madame? vous n'êtes donc pas morte!

— Bah ! dit l'actrice, vous croyez qu'on meurt comme cela! Je vous ai rendu, j'espère, un fameux service en ne mourant pas.

— Vous m'étonnez horriblement, madame !

— Excusez-moi, cher marquis, il faut que je continue la pièce; venez me voir; je suis logée Agar- Street, 2, en garni. Nous causerons un peu de ma mort et de mon enterrement dans votre jardin.

— D'honneur ! je n'y comprends rien, madame ! Et le marquis d'Isola-Bella, où est-il?

— M. Bone, notre directeur, l'a pris pour valet de chambre... Venez me voir, chez moi, 2, Agar-Strcet.

Viani ouvrait des yeux démesurés, mettait son visage dans ses mains, et le relevait pour s'assurer si le désert du théâtre n'avait pas son mirage comme celui de Syrie. Au troisième acte, le roi des gentlemen de Londres,et le seul habitué de French-Theatre, vint se placer à côté de Viani, et la salle se trouva presque peuplée.

— Pardon, monsieur, dit Viani à son voisin, quel est le nom de cette actrice?

•— Mademoiselle Tadolin, répondit M. Dorsay.

Viani finit par découvrir tout ce mystère; il partit bientôt pour Gènes, avec l'idée de se venger. Il était trop tard.

Cette digression finie, nous reprenons le fil des événements.

Le lendemain du jour qui vit s'échapper le marquis Viani de l'Aqua-Sola, le comte de Mersanes reçut une lettre, qui l'invitait à se rendre à la chancellerie.

Le jeune Français, devenu désormais fort indifférent à toutes les choses de ce monde, et s'apprêtant à quitter une ville odieuse pour s'étourdir dans les agitations d'un long voyage, hésita quelque temps avant de se rendre chez le consul d'Angleterre, avec lequel il n'avait plus rien à démêler.

Lorsque le cœur est dévoré par une douleur suprême, on éprouve un insurmontable dégoût à ce qu'on appelle les affaires; on sourit avec amertume à tous ceux qui ne vous entretiennent pas de votre mal.

Cependant Anatole se rendit à la chancellerie, où l'agent lui montra une lettre en lui demandant si c'était bien à lui qu'elle était adressée.

Anatole fit un signe de tête affîrmatif, car il crut reconnaître l'écriture, et l'émotion lui coupa la voix.

— Cette lettre, lui dit l'agent, est écrite depuis plusieurs jours; elle a passé déjà par beaucoup de mains, à travers bien des formalités. Elle vous a été adressée, comme vous voyez, à bord du Cambrian. Le commandant Hamilton a fait ici une station plus longue qu'il ne le croyait; mais enfin il a levé l'ancre, et quand cette lettre est arrivée, il était parti pour les iles Ioniennes. J'ai envoyé consulter les registres de toutes les hôtelleries de la ville, et ce n'est quhier que j'a>

découvert votre logement. Voilà ce qui explique le retard.

Anatole murmuraquelques paroles de remercîment, et sortit pour lire cette lettre, qui lui semblait venir d'une main bien pure autrefois.

11 la décacheta en tremblant, et lut ceci :

<x Gênes, juillet 1833.

o Comte de Mersanes,

a Vous vous feriez de moi une étrange idée si je quittais cette ville sans prendre congé de vous, au moins par quelques lignes d'adieu. Il faut que je parte sur-le-champ : c'est le plus impérieux des devoirs qui m'y oblige. 11 m'est impossible de vous dire où je vais.

« Croyez bien que j'ai toujours pour vous les mêmes sentiments de haute estime. Vous qui connaissez la vie, ne vous étonnez pas des choses mystérieuses que le hasard nous jette, et attendez avec calme ce qui est écrit dans le livre de Dieu.

« Avec calme! entendez-vous? Le désespoir est la ressource des âmes pusillanimes. Songez à la Madone de Santa-Maria-Novella ; elle vous a consolé dans vos jours de tristesse mortelle ; eh bien ! elle vous consolera encore; il y a des vertus mystérieuses attachées à ces images que la religion et l'art ont fait deux ibis saintes.

a Comtesse H. »

Cette lettre bouleversa de nouveau toutes les idées d'Anatole. Il la lut et la relut cent fois; il en commenta chaque mot pour en saisir l'esprit; car il lui parut évident qu'un sens mys étaitlMLveloppé

ses; il fallait donc lu découvrir.

La comtesse ne pouvait révéler, disait-elle, la lieu de sa retraite; mais cette affectation à rappeler la

Madone de Cimabuë, et à finir brusquement une lettre en glorifiant la vénérable image de Santa-Maria-No-

vella, fut pour lui un trait de lumière.

— C'est à Florence qu'il faut aller ! dit-il...

Et poursuivant en lui-même son dialogue mental :

— Oui, oui, j'irai à Florence, je la reverrai... mais qui chassera de mon souvenir l'horrible vision du jardin?.. Comment pourra-t-elle se faire chaste à mes yeux cette femme à jamais déshonorée pour moi? N'importe! j'irai! L'attrait de cette femme est si puissant qu'il anéantit toute considération !.. A Florence !

Page 1