UN BAL A BORD DU CAMBRÎAN
Le commandant Hamilton, accoudé sur le cabestan, causait avec le marquis Viani, à une assez grande distance du quadrille où la comtesse dansait avec M. de Mersanes.
Fabiano étudia le terrain avec la distraction apparente de la bète fauve, qui ne regarde jamais le point qu'elle menace. DerrièreM. de Mersaneset sa danseuse, la toile de Perse, tendue sur les quadrilles, descendait verticalement comme une tapisserie sur un mur, et s'agrafait par le bout aux porte-haubans.
Fabiano descendit dans l'entre-pont, de l'air ennuyé d'un homme qui cherche un siège de repos loin de la foule; et sortant par un sabord, il grimpa sur les bastingages avec l'agilité d'un chat qui s'élance d'une croisée de mansarde sur les gouttières. Bientôt il ne fut plus séparé du quadrille de la comtesse que par une: mince cloison d'étoffe. Dans cette position, il entendit facilement un de ces entretiens entrecoupés de silence et à phrases interrompues, brisées et reprises cuuimc on en l'ait au bal.
LA COMTESSE HORTENSIA. Va
— Oui, madame, disait Anatole, depuis que je vous ai vue de loin, à Villa-Pamphili, sous les grands pins
de la prairie, et devant la grille de la chapelle du Chœur, à Saint-Pierre, le mercredi saint, j'espérais
avoir le bonheur de ne plus vous revoir.
— C'est charmant, ce que vous diles là, monsieur !( répondait la comtesse avec un éclat de rire; vous me ferez adorer la galanterie française.
— Que vous êtes heureuse, madame, d'avoir ce trésor de gaieté inépuisable et un sourire toujours prêt à éclater!
— Ah ! monsieur, les visages sombres m'ont dégoûté de la tristesse. On est bien laide quand on est triste; il faut être belle au bal sous peine de ne pas danser... Attention à votre vis-à-vis, monsieur le comte.
Et l'entretien fut un instant interrompu. Après la figure :
— Pardonnez-moi, madame, dit le comte de Mersanes, l'indiscrétion de ma demande; comptez-vous faire un long séjour à Gênes?
— Probablement. J'aime beaucoup cette ville. Ma mère était Génoise, et elle adorait son pays. 11 faut toujours aimer ce que notre mère a aimé.
— Vous n'avez pas fait un long séjour à Rome?
— Oh ! ne me parlez pas de Rome ! C'est un cimetière et un nid de lézards, c'est une ville qu'on ne peut pas habiter, à moins d'être pape. Quelle horreur de pays! Tout y est vieux, tout y est noir. Les monuments vous donnent leurs rides. Au bout de huit jours on devient Colysée ou Panthéon. Il y a sur les murailles des teintes qui se relletent sur vos fronts, et qui ne s'effacent plus. Pas l'ombre d'un bal. Les statues seules y dansent sur des bas-reliefs. Il faut être Bacchante ou Ménade, et avoir un thyrse à la main, et sortir d'une carrière de marbre pour figurer dans un
bal au Vatican ! Ne me parlez pas de cette ville, au nom des dieux!
— Madame, vous donneriez delà gaieté aux ruines, et la vie à une tombe. Vous avez donné un sourire à mon front; j'aurais voulu le retenir, ce sourire, parce qu'il venait de vous.
— Mais quel plaisir, monsieur, trouvez-vous à cette vie de désolation que vous menez à travers l'Italie? Je vous ai vu à Villa-Pamphili; vous comptiez les feuilles de nénuphar dans les bassins. Je vous ai vu à Saint-Pierre; vous étiez blotti dans la cannelure d'un pilastre, comme Jérémie écoutant ses lamentations le vendredi saint. Je vous revois dans un bal, et vous gémissez encore, quand l'orchestre vous joue en contredanse le sextuor de la Cenerentola !
— Ah ! madame ! si vous saviez ! . .
— Eh bien! instruisez-moi, je saurai.
— Aujourd'hui!., à cette heure, madame ! à peine aurais-je le temps de vous dire trois mots...
— Eh ! monsieur ! trois mots souvent disent beaucoup ; il n'y a qu'à bien les choisir.
— Si je ne craignais pas de vous offenser, le choix serait fait. Toute chose qui vient du cœur, adressée à Dieu ou à la femme, se résume en trois mots.
— Je n'ai pas le temps de deviner des énigmes, monsieur; le bal tue la réflexion.
— Puis-je espérer, madame, Je vous revoir?
— A une condition, monsieur.
— Laquelle?
— A condition que vous déposerez à la porte de mon salon votre tristesse de Villa-Pamphili, du mercredi saint, et du bal du Cambrian; à condition que vous aurez le caractère des jeunes gens de votre pays. Acceptez-vous?
— Je prendrai un masque pour vous plaire, madame.
— Je déteste les masques, je n'aime que les vil
— Eh bien ! madame, je mettrai un visage sur muii masque.
— Très-bien! voilà déjà quelque chose qui ressemble à une plaisanterie. Vous vous formerez. Je serai d'ailleurs charmée de vous recevoir au palais Braschi, chez ma noble tante. C'est une maison de joie et de fête. Vous y trouverez des amis. Vous vous lierez avec le comte Fabiano Val di Nota, un jeune seigneur charmant élevé à Paris; un aimable fou qui vous donnera de la gaieté malgré vous. Il n'est jamais venu chez moi; mais je le ferai inviter par ma tante au premier bal. C'est que, monsieur le comte, je m'intéresse vivement à vous, parce que vous êtes Français, et je ne veux pas vous voir dévorer par la tristesse. Mon Dieu ! quelle doit être votre mélancolie quand vous êtes seul, puisque vous êtes sombre comme Dante au milieu d'un bal !
— Je vous remercie, madame, de l'intérêt que vous me témoignez. Heureux le comte Fabiano Val di Nota ! il vous inspire , lui, d'autres sentiments que cette compassion vulgaire qui est accordée avec une générosité touchante aux êtres souffrants ! Heureux les fous qui savent donner par leur esprit un sourire éternel à votre divin visage! Moi, j'ai reçu du ciel un de ces caractères mal faits qui provoquent la mauvaise fortune par une tristesse sans motifs, et qui éprouvent ensuite une atroce volupté lorsque les malheurs fondent sur eux et justifient leur tristesse. Vous voyez maintenant, madame, si je puis me déguiser et en-(/ trer dans votre société avec le titre de fou en second. J'aime mieux me dévoiler à vous tel que je suis. S'il vous faut un nuage dans l'azur de votre maison, je serai heureux d'être accueilli chez vous, madame, et d'assister à vos joies et à vos fêtes comme le cercueil aux festins des Égyptiens.
— Ali! monsieur! dit la comtesse en donnant un léger coup d'éventail sur le bras de son danseur, ceci est 1 rop fort ! je vous arrête; vous vous faites trop noir. Nous sommes au bal, et non au Campo-Santo. Nous allons pleurer en mesure, si vous continuez. A votre âge, monsieur, n'a vez-vous point de honte d'être vieux?
— Écoutez, madame...
— Nous voilà seuls, monsieur ; veuillez bien me donner la main et me reconduire à ma place.
Le commandant Ilamilton, le marquis Viani et Octavien d'Oropeza paraissaient attendre la fin de la contredanse, auprès du divan de la comtesse Hortensia. Le commandant racontait sa campagne contre les pirates de l'Archipel, et ses deux auditeurs, ne prêtant qu'une attention fort distraite à ce récit, suivaient tous les mouvements du comte Anatole et de sa belle danseuse.
— Commandant Iïamilton, rien n'est beau comme votre bal, dit la comtesse, en reprenant sa place à son divan : tout le monde élégant de Gênes est à votre bord, et si vous leviez l'ancre, nous pourrions continuer le bal dans la Méditerranée jusqu'à l'hiver prochain.
— Il n'est rien que je ne puisse faire pour obliger madame la comtesse, dit le commandant.
— C'est que madame aime le bal avec fureur, dit le marquis Viani.
— Avec fureur, dit la comtesse; le marquis connaît mon goût. La vie devrait être un bal perpétuel. Au bal, tout est oublié; le bruit des pieds et de la musique donne à la tète un étourdissement délicieux; le bal enivre comme l'intempérance d'un festin. On habite un monde nouveau, un monde meilleur par conséquent; on s'exalte du délire des autres ; on s'enflamme des passions de ses voisins : c'est un tourbillon de feu où chacun étincelle, et qui vous emporte dans l'm-
connu. Otez le bal de cotte t^rre, et la vie ne vaut pas la peine d'être prise au sérieux.
— Je viens rappeler à madame la comtesse que la vie est un bal perpétuel jusqu'à demain, dit le comte Fabiano, j'ajouterai que j'ai l'honneur d'être son danseur au premier coup d'archet.
— Marquis Viani, dit la comtesse en se levant, je vous confie mon éventail et mon bouquet; vous m'en répondez sur votre tête, n'est-ce pas?
— Madame, dit le comte Fabiano, en conduisant sa belle danseuse au quadrille, je vous annonce une fâcheuse nouvelle : vous êtes menacée par une conspiration de tous les officiers du Cambrian. Ils ont résolu de danser avec vous, depuis le Midshipman jusqu'au Post-Captain.
— Eh bien! comte Val di Nota, je danserai avec eux.
— Vingt-sept contredanses,, madame!
— Tant mieux !
— Avec des danseurs anglais?
— J'ai dansé avec les Allemands, c'est plus fort.
— Madame, c'est le courage polonais appliqué au bal. Je vous admire. Vous n'échapperez pas non plus à l'engagement du marquis Viani.
— Oh ! le marquis Viani a donné sa démission de danseur.
— Quel homme ennuyeux ! C'est effrayant de penser que ce marquis est obligé de passer toute sa vie avec lui-même! Gomme il lui sera facile de mourir!
— Il a un cœur excellent, comte Fabiano.
— Je ne connais pas son cœur, madame...
— Mais vous connaissez son esprit!
— Oui, comme on connaît un absent.
— Comte Fabiano, vous avez inventé la médisance.
— Non, madame; j'ai le courage d'exprimer la pensée des poltrons.
— Comto Fabiano, nous sommes sur le sol anglais ; n'abusons pas de notre position...
— Tour -vous plaire, madame, j'adorerai le marquis Viani... Comment trouvez-vous le bal, madame?
— Superbe !
— Il n'y manque, je crois, que des jolies femmes, des danseurs et des toilettes.
— Oh ! vous êtes injuste, comte Fabiano !
— Toutes mes antipathies génoises sont ici. Voilà un trio de femmes, devant le cabestan, qui défigurerait à lui seul un bal de madones et de séraphins. La contessina de M*** qui s'est fait corriger son corps par sa robe, et qui se serre les lèvres pour nous prouver qu'elle a des dents. Elle a pourtant fait une bonne chose dans sa vie...
— Ah ! voyons.
— Elle a toujours oublié d'aimer son mari.., Je vous signale à sa droite madame Antonina de G***, qui a obligé un rosier à couronner sa tête, et qui ment à ses amoureux dans chaque pli de ses étoffes.
— On dit qu'elle a posé pour les bras devant le sculpteur Bartolini à Florence...
— Oui, madame, c'est un bruit qu'elle fait courir... Vous connaissez sa voisine, la marquise D***; c'est une femme qui naquit pour être homme, elle a nommé son mari ambassadeur à Saint-Pétersbourg, et elle vit dans la plus profonde retraite à la cour de Turin l'hiver, et aux bals des vaisseaux l'été. A ceux qui s'étonnent de ce qu'elle n'a pas suivi son mari en Russie, elle répond que le climat du Nord l'épouvante, et qu'elle s'enrhume en prononçant le nom de Saint-Pétersbourg.
— Comte Fabiano, vous allez passer en revue toutes les dames du bal?
— Eh! mon Dieu! le bal, je crois, n'a été inventé que pour faire de la médisance en musique. C'est bien
LA I . HORTENSIA, 2î>
froid de médire sans accompagnement. C'est un libretlo sans orchestre.
— Je voudrais bien savoir, comte Fabiano, ce que vous dites de moi avec accompagnement d'altos et de basson? 1
— Je dis, madame, que celui qui ne vous adore pas est un athée en amour; que le salon d'or et de lapislazuli du palais Serra n'est pas digne d'honorer la poussière de vos pieds; que le palais Durazzo devient chaumière quand vous l'humiliez d'un seul rayon de vos yeux; que toutes les mélodies de Rossini ne valent pas un son de votre voix, que tout l'éclat du soleil italien n'est que la sombre nuit de votre beauté. Je dis que l'homme qui touchera votre âme mérite les peines de l'enfer par compensation, et que j'altends de votre bouche la faveur d'être damné.
— Ah ! vous dites cela?
Ces quatre mots furent dits par la comtesse avec une grâce railleuse qui glaça Fabiano.
Le jeune comte sicilien se mêla quelques instants aux mouvements du quadrille ; et reprenant sa place auprès de sa danseuse, il dit avec lenteur, et en appuyant sur chaque mot :
— Et vous, madame, que dites-vous?
— Moi, monsieur, je dis que je ne veux damner personne...
— Pas même moi ?
— Personne, monsieur.
— Vous damnerez le marquis Viani.
— Ah ! voici la calomnie, comte Fabiano ! Le marquis Viani me tient lieu de père; c'est un ami et un protecteur.
I Son dévouement n'a pas de bornes; vous le voyez; iil passe la nuit au bal pour moi.
— Je connais mon Viani par cœur; quand il a rendu des services, il tend la main pour être payé.
— Comte Fabiano, vous ne pouvez plus médire, l'orchestre ne vous accompagne plus.
— Permettez, madame, que je vous reconduise à votre fauteuil de vingt-quatre, batterie n° i.
— Vous êtes bien léger, comte Fabiano ! je vous envoie droit en paradis.
— J'espère, madame, que vous m'arrêterez en chemin.
Le comte Fabiano prit le bras de son ami Octavien d'Oropeza, et l'entraîna vers la proue du vaisseau.
— Mon ami, lui dit-il, nous sommes à un bal masqué de dénions ; cette femme sort de l'enfer : c'est une énigme de chair et de satin; elle m'épouvante! Je tremble à son ombre comme un écolier. Si ce n'est pas un démon qui a changé sa chair boucanée à la flamme contre l'épiderme savoureux d'une comtesse de vingt-quatre ans, c'est une statue de marbre, froide et glacée comme un bloc de Carare; c'est une déesse de Philippe Carlone, échappée de la galerie Doria; elle a volé la chevelure noire de quelque Génoise du Lerbino, et une robe de la modiste de San-Luca; elle s'est animée au soleil de ce pays, et elle vient nous ravager à l'église et au bal ! Quelle atroce dérision ! il n'y a pas une libre humaine dans cette femme! pas une étincelle au fond de ce cœur ! En deux mois, j'ai tout tenté auprès d'elle; je suis aussi avancé que le premier jour!
— Deux mois, comte Fabiano !
— Ne m'en parle pas : la rougeur de la honte couvre mon iront! J'ai joue tous les rôles; je la croyais dévote, je me suis fait dévot; y* ^ croyais mondaine, je me suis fait mondain ; je la crovais jalouse, j'ai déchiré toutes les femmes! Tantôt, derrière la tapisserie, elle a parlé de moi avec éloge à ce fantôme de M. de M<tsanes; cela m'a enhardi; j'ai risqué une déclaration... Elle m'a tué sur place avec trois mots, trois mots qui
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m'ont blessé au cœur comme un poignard triangulaire!
Et le Sicilien, en parlant ainsi, déchirait sa poitrine avec une rage concentrée. Son ami n'osait lui répondre. Fabiano continua.
— D'où diable vient cette femme? Les maris meurent quelquefois tout exprès pour laisser des veuves qui les vengent ! Encore qui peut affirmer que c'est une veuve! A la fin de toute guerre l'univers se trouve peuplé de veuves de généraux ! Je suis fou ! je sens que j'aime cette femme d'un amour intraitable ! La lave de mon compatriote l'Etna s'est rallumée dans mon cœur sicilien !... Regarde mes mains, mon ami; elles gardent l'empreinte des mains de cette femme ! et cela me glace et me brûle tout à la fois ! Il n'est pas un pli de mes habits qui ne garde un souvenir d'un pli de sa robe de bal ! et cela me fait frissonner comme si j'allais mourir; et cela m'exalte comme si je ressuscitais d'entre les morts !
il se tut un instant, et ses yeux plongèrent dans les quadrilles du bal.
— Et maintenant ! maintenant ! s'écria le comte, je ne pourrai plus la ressaisir un seul instant, cette femme ! Elle appartient à tout ce monde, excepté à moi !... La voilà relancée dans le bal! elle a des sourires pour tous ses danseurs!... Octavien, observe-la : elle ne daignera pas jeter un regard à droite ou à gauche pour découvrir où je suis! Je n'ai pu lui donner un instant de distractiou !... Elle danse! elle danse! heureuse ! fière! triomphante! adorée!... Il y a autour d'elle des passions inexorables qui grondent. . . Elle danse ! elle danse! la ioie est dans ses yeux et sur ses lèvres ! Tout ce qu'elle avait de terrestre a disparu; elle est au ciel!.. Démon!
— Calme-toi, Fabiano, disait Octavien; tu as besoin de tout ton sang-froid. iVes jeux ne sont pas voiles
comme les tiens; j'y vois clair dans cette nuit; calmetoi,, Fabiano.
— Je suis calme, Octavien; calme comme cette mer hypocrite avant Ja tempête ! je vois tout ce que tu vois... je vois une fête enivrante; une fièvre de plaisir qui embrase le navire même et le fait palpiter sur l'abîme; un orchestre qui verse des notes fulminantes sous les pieds des danseuses ; un nuage de cheveux et de dentelles, un tourbillon de têtes d'anges; une furie de volupté qui éclate dans tous les regards. Toutes les passions italiennes, tous les vices de cette Gênes sensuelle ont pris un corps, une âme, un nom, et se sont donné rendez-vous à ce bal. Est-ce que je ne vois pas tout, Octavien?
— Non, Fabiano, non.
— Éclaire-moi, Octavien.
— Tu ne vois pas ce spectre, immobile devant le quadrille de la comtesse...
— Le comte de Mersanes ?
— Oui... il y a un échange rapide de regards entre elle et lui.
— Impossible, Octavien !
— Ouvre les yeux, Fabiano.
— Mes yeux sont ouverts; il n'y a que des ténèbres devant moi; je ne vois que la nuit... Le bal est-il éteint, Octavien?
— Fabiano, il est plus brillant que jamais... Calmetoi! tu te perds; point d'imprudence, enragé Sicilien!... Si le commandant remarque ton agitation folle, il te fera jeter à la mer comme un forban.
— Femme folle ! elle n'a jamais eu une larme pour son pays ! pas un souvenir ! Une veuve de Varsovie i|in danse sur des tombeaux!
— Fabiano, tu te perds! il y a des espions ici, le marquis Viani les a déguisés en honnêtes gens. Tu te perds, Fabiano !
— Elle dansera jusqu'à midi ! avec toute l'escadre, sil'escadre vient l'engager!... Octavien, je ne puis pas rester ici une minute de plus... Quel bea i pour moi! assister au triomphe des autres! et moi,
oublié... Oh! je veux couru comme un fou au dénoîiment de cette histoire qui me tue à sa première nuit! Que m'importent les inutilités intermédiaires ! je voudrais retrancher de ma vie tout ce qui n'est pas elle et moi!... Octavien, tu as raison; un éclair de bon sens m'illumine... Je pars... Oui, j'en ai assez vu de cette nuit ! Je sens qu'il y a un volcan de poudre au fond de ce vaisseau, et qu'avec une de ces torches de fête, je puis incendier ce bal, et mourir comme Sardanapale, avec cent femmes sur mon bûcher!... Je pars... toi, reste... observe tout... je t'attendrai chez moi à ma villa Bianca... Viens me rejoindre après le bal... Adieu!
Le comte Fabiano marcha lentement vers l'échelle du vaisseau, et avant de mettre le pied sur le premier degré, il se retourna pour observer encore une fois la comtesse Hortensia qui dansait avec Hamilton.
Un rapide regard jaillit des yeux de la jeune femme comme le rayon d'un diamant, et tomba sur Fabiano. Celui-ci hésita un instant; mais la comtesse reprit tout de suite son allure évaporée, comme si elle eût regretté le regard donné au jeune Sicilien par distraction.
Fabiano serra la main d'Octavien et descendit dans son canot.
La comtesse Hortensia n'avait pas encore demandé an instant de trêve à la furie du bal.
Ce fut donc avec une sorte d'étonnement qu'Octavien, qui de loin, ne la perdait pas de vue pour compte d'ami, remarqua un signe expressif qu'elle faisait à un jeune homme; ce signe annonçait un refus formel de suivre le danseur. Une seconde et une troi-
invitation ne furent pas plus heureuses. Pour la première fi is, L'archet donna raccord, et la comtesse ne bougea pas de son divan.
( m allait danser la mazourka de Varsovie !
Tout à coup, ceux qui entouraient la jeune comtesse remarquèrent sur toute sa personne une agitation convulsive qui ne paraissait pas déterminée par l'enivrement du bal, car l'horrible et soudaine pâleur de la ligure révéla une de ces douleurs intérieures qui manquent de phrases pour arriver aux lèvres. Deux larmes tombèrent des yeux de cette femme, et roulèrent sur son sein comme deux perles échappées du collier; en même temps elle frissonna de la tète aux pieds avec une violence alarmante; on aurait dit qu'un accès de froid l'avait saisie après l'ardente sueur du bal.
Sa tante, la marquise Gesualda Braschi, le marquis Viani et le comte Anatole exprimèrent à la fois autour d'elle les craintes les plus vives; mais la comtesse Hortensia, par une sorte de violence intérieure qu'elle se lit à elle-même, reprit sa gaieté habituelle et son sourire charmant, avant que cette crise eût été reinarqi ée du inonde du bal.
Octavien entendit cette conversation entre deux personnes inconnues.
— Elle vient de se brouiller avec le comte Fabiano, un seigneur sicilien.
— Celui qui a quitté le bal?
— Après la quatrième contredanse.
— Ah! diable, je comprends l'attaque de neris maintenant.
— C'est une crise de jalousie.
— On se raccommodera.
Les deux interlocuteurs s'enfoncèrent dans la foule, et lorsqu'ils rencontrèrent leurs amis, ils leur racontaient comment la belle Vaisovienne avait eu une crise
nerveuse à la suite d'une brouillerie d'amour. Le monde du Lai accueillait celte nouvelle avec cette foi aveugle qu'on accorde aux diffamations; personne n'élevait le moindre doute, ni parmi ceux qui publiaient la chose, ni parmi ceux qui Pécoutaient.
L'orchestre s'arrêta; les musiciens se levèrent pour essuyer leurs fronts et regarder par-dessus les pupitres, pour voir si les rangs s'éelaircissaient, car ils avaient besoin de repos.
Le bal expirait aux premières lueurs de l'aurore. Déjà les canots emportaient des quadrilles entiers vers la ville, et dans les éclaircies de la mer, où se reflétait le rayon du jour naissant, on voyait courir à la rame une flottille qui semblait vouloir élargir le cercle du bal, et continuer sur le golfe la fête du Cambrian.
La comtesse Hortensia dit à M. de Mersanes :
— Comment donc, monsieur, le bal meurt, et on le laisse mourir ! mais c'est une honte pour les jolies femmes et les jeunes gens! Allons, messieurs, ranimez le bal! à notre dernière contredanse, il faut invi ter le soleil. Comte Anatole, je vous engage. Commandant Hamilton, envoyez un aide-de-camp à l'orchestre, et retirez l'échelle de votre vaisseau pour couper la retraite aux fuyards.
Et les derniers quadrilles se formèrent avec les plus intrépides des danseuses et les officiers du Cambrian.
La dernière contredanse finie, le comte Anatole dit à sa belle danseuse :
— Madame, je vous remercie de la fête que vous nous avez donnée; je me survivais à moi-même, et il me semble que je ressuscite! 3h! si je pouvais, comme ce vaisseau, jeter l'ancre dans cette radieuse phase de ma vie ! si je pouvais retenir dans mes bras ces instants de douceur et de flamme qui passent pour ne plus me revenir ! Me rendrez-vous un jour, madame, ce que vous m'ôtez aujourd'hui?
La comtesse ût un gracieux mouvement de tête et d'épaule, et dit :
— Vous oubliez nos conditions, monsieur; vous ne sortez donc pas du genre sérieux !... Croyez-vous qu'on puisse encore organiser une nouvelle et dernière contredanse?
— Vous voyez, madame, dit Anatole, que tout le monde part.
— Alors, dit la comtesse, il faut se résigner. Comte Anatole, permettez-moi de rejoindre le marquis Viani et ma tante. Au revoir, bientôt, j'espère, monsieur... à bientôt.
Anatole s'inclina respectueu?ement, et la formule d'adieu ne put franchir ses lèvres. Faisant un dernier effort de courage, au moment de la séparation, il dit :
— Il faut espérer, madame, que votre légère indisposition n'aura pas de suiles.
— Oh! ce n'est rien, monsieur, dit la comtesse avec un sourire forcé; c'est la fraîcheur de l'eau qui m'a saisie, et...
— Et qui vous a arraché deux larmes...
— Que dites-vous donc, monsieur? dit la jeune femme en riant aux éclats, vous allez me persuader que je pleure au bal?
— Deux larmes! je les sens encore couler sur mes joues !
— Oui... Il paraît que j'ai pleuré par vos yeux... Vos plaisanteries commencent tard, mais elles me réjouissent beaucoup... Adieu, monsieur le comte. Voilà le marquis Viani qui se réveille. 11 a dormi sur l'affût d'un canon, comme François Ier à Marignan.
Anatole demeura quelque temps immobile à la même place, les yeux baissés : quand il regarda autour de lui, il ne vit sur le pont que le commandant. Tout avait disparu ; il ne restait de la fête que des ileurs hachées à morceaux par l'ouragan du bal.
— C'est fort Lien, comte do Mersanes, dit le commandant Hamilton, vous soutenez dignement !" neur de votre nation; comme mon aïeul quiétail
compatriote, vous restez le dernier sur le lapis du bal.
— Capitaine Hamilton, dit le comte en B'efforçant
de sourire, j'espère avoir fait ainsi mieux que personne l'éloge de votre fête.
— J'accepte de grand cœur le compliment, comte de Mersanes, mais j'en rapporterai la moitié à lord Maitland, car je me souviens qu'en 1831 vous quittâtes aussi son bal le dernier.
— Il paraît que c'est mon habitude, dit le comte en riant faux. Capitaine Hamilton, votre station dans ces parages est une bonne fortune. Sera- 1- elle longue encore ?
— Dans quinze ou vingt jours je tirerai le canon d'adieu.
Le commandant accompagna de Mersanes jusqu'à l'échelle, et lui serra les mains.
A VILLA -BÏANGA.
Le comte Fabiano attendait Octavien sur le bord de la mer, dans la petite baie qui sert de port à Vilia- Bianca.
Le canot d'Octavien arriva quelques heures après le lever du soleil.
Fabiano interrogea son ami par un énergique serrement de main.
— Sois content, dit Octavien, ton affaire est en bon train.
— Je veux la vérité, toute la vérité, dit Fabiano ;
j'aime mieux la vérité qui me tue, que le mensonge qui me l'ait vivre.
— Celte femme t'aime, Fabiano.
— Elle te l'a dit?
— A peu près... Il y a un silence qui parle, et des actions muettes qui sont des confidences.
— Au fait, Octavien, point de paroles oiseuses! Nous sommes dans une intrigue de feu qu'il faut enlever au vol !
— Eh bien ! cette femme a été foudroyée de désespoir après ton départ. Aujourd'hui ce sera la nouvelle de la ville. Au bal, on ne parlait que d'elle et de toi. Elle a subi une crise terrible; puis elle a voulu faire bonne contenance, mais il n'était plus temps; tout le monde avait son secret.
— Tu ne me flattes pas, Octavien ?..
— Fie-toi à ma parole. Elle a cru longtemps que tu reparaîtrais au bal; elle a fait même prolonger les danses jusqu'au lever du soleil. L'équipage du Cambrian dormait debout. Ta belle comtesse n'a quitté le pont qu'après le départ du dernier musicien. Tant qu'un violon est resté aux pupitres, elle n'a pas bougé. Elle regardait la terre, la mer, l'échelle, les canots ; elle t'attendait.
— Quelle femme! elle a dansé tout le soir et toute la nuit?
— Pour t'attendre, Fabiano, c'est évident! Il n'y a pas d'exemple d'une pareille frénésie au bal. Elle aurait dansé tout le jour, si elle avait découvert ton canot en panne à l'horizon. Oh ! si tu l'avais vue ce matin, dans son négligé de l'aurore, avec sa robe dévastée, sa chevelure ruisselante, ses jolis souliers de satin en lambeaux, ses gants flétris, ses bracelets flottants au bout des bras; si tu l'avais vue dans ce désordre adorable qui exprimait tout le délire de la nuit, tu serais tombé à ses pieds, tu serais mort d'amour, Fabiano I
-^gt l'autre?.... l'autre, l'a vue, lui?.... l'autre?...
— Anatole de Mersanes? Il s'est posé toute la
nuit, à vingt pas d'elle, dans l'altitude de la statue du désespoir.
— Octavien... Mes idées se brouillent dans moD cerveau... Écoute, tu m'as parlé un peu légèrement de cet Anatole, hier Tu m'as fait sur lui une histoire étrange voyons; puisque cet homme se jette
à travers ma vie, il faut le connaître à fond
— Fabiano, je te répéterai cent fois la même chose: Anatole de Mersanes est mort à Sorrente, j'ai assistée la lecture de son testament, et j'ai failli épouser son unique héritière à Montbazon. Suis-je clair?
— Comment s'est comporté le Viani?
— Pauvre vieux ! il a dormi cà et là sur le pont. Fabiano croisa les bras sur sa poitrine, et marcha
silencieusement sur le bord de la mer, dans l'attitude d'un homme qui ourdit un plan et veut prendre une détermination.
Il renoua ainsi l'entretien après quelques minutes :
— Écoute-moi bien avec attention, dit-il à Octavien : comment nommes-tu cette héritière d'Anatole de Mersanes, mort ou vif?
— Virginie Debard.
— Bien. Ce jeune fantôme français est logé sans doute à l'hôtellerie de Michel, ou à la Croix-de-Malte sur le port. Tu prendras tes informations pour le découvrir.
— C'est fort aisé.
— Tu connais parfaitement la troisième chanteuse du Carlo-Felice...
— La signora Tadolina. . . qui parle le français comme une Parisienne. Je l'ai connue à Naples; elle est arrivée hier.
— Elle-même. C'est une femmequi joue tousles rôles dans la perfection, nour de Tarant. Tu lui donneras
dix louis, monnaie de France, et tu l'enverras chez Anatole de iMcrsanes, avec un beau rôle dont tu lui feras jouer la répétition devant toi. Je te charge d'écrire ce rôle, et de le lui apprendre comme une scène de Romani. Ce rôle consiste à se présenter chez M. de Mersanes, chargée d'une mission quelconque de madame Virginie Debard. Tu inventeras, chemin faisant, le genre de mission qui conviendra le mieux aux moyens de la Tadolina; tu lui donneras scrupuleusement les détails les plus minutieux sur madame Debard, sur la Touraine, sur Montbazon, sur l'intérieur domestique de cette héritière : la Tadolina te comprendra du premier coup, et elle retiendra par cœur tout ce que tu lui diras. Il est impossible que ce stratagème ne nous éclaire pas sur la véritable position de M. de Mersanes dans ce monde ou dans l'autre. Nous agirons ensuite quand nous serons fixés.
— Donne-moi ton cabriolet et je pars; j'adore ces choses-là.
— Un instant, Octavien !.. j'ai remarqué depuis trois semaines que tous les lundis, à deux hem es, un valet de pied stupide sort de la Casa Braschi, où demeure la comtesse, et porte une lettre à la poste. Tu sais que l'hôtel de la poste est dans un coin désert, près du Carlo-Felice ; la boîte est placée sous des arcades solitaires comme des galeries de Thèbes. J'ai pris, l'autre jour, la dimension de cette boîte, et j'ai fait une gaîne en lames de plomb que l'on peut introduire dans la boîte aux lettres. Ainsi tu te poseras en sentinelle vigilante sous lus arcades de la Poste, avec ma gaîne toute prête, et lorsque tu verras s'avancer un valet habillé de vert, tu placeras mon filet de plomb et tu iw ras quand la lettre de la comtesse sera jetée et quand le valet aura disparu. Tu as compris ?
— C'est clair comme le jour.
— Viens à la villa, je mettrai tout ce dont tu as bo
soin à ta disposition, sans oublier un rouleau de pièces d'or : la TaJolina les aime. Moi, je te rejoindrai ce soir à Carlo-Felke y dans nia loge : on joue Otello, c'est de circonstance. Maintenant je vais essayer de prendre un peu de repos pour guérir ma fièvre, je suis malade, l'amour demande la Santé... Encore une chose, Octavien!.. ne manque pas d'aller à la messe de onze heures, à San-Lorcnzo, et de t'agenouillcr dévotement à deux pas de la stalle du marquis Viani. Cet acte de piété te mettra en bonne odeur auprès de lui... Voilà tout... une heure avant le lever du rideau, je t'attends au théâtre.
— C'est entendu.
— Octavien, voici mes principes dans les drames que je me joue; il faut négliger tout incident intermédiaire, et voler au dénoùment. L'incendie, la foudre, la cataracte doivent être nos modèles , trots choses qui ne se reposent qu'après avoir atteint le but.
Une demi-heure après cet entretien, Octavien courait vers le faubourg de Saint-Pierre d'Arena, et Fabiano dormait de ce sommeil agité qui brûle comme l'insomnie.
au carlo-felice:
Au coup de sept heures, Octavien entra dans le cabinet de la loge du comte Fabiano. Le théâtre était encore désert et l'orchestre vide.
— Tout est fait, dit Octavien en entrant; tout a réussi.
— As-tu la lettre?
— La voilà.
— Donne... Oui, c'est bien sa main!.. Octavien, jo ne suis pas assez complètement perverti... je tremble en brisant le cachet de cette lettre...
— Du courage, Fabiano, ce n'est que de la cire d'Es pagne...
— J'ai des remords avant le crime...
— Cela te dispense d'en avoir après.
— Démon tentateur !
— Eh! je ne suis pas ton ami pour t'abandormer dans le péril!..
— Lisons, puisqu'il le faut. . . En déchirant ce cachet, il me semble que je déchire le cœur de cette femme, et que mes mains vont se teindre de son sang! Voyons!., c'est adressé au général D..., à Paris.
• Général,
« Rien ! toujours rien ! c'est désolant !
a J'ai fait mon pèlerinage à Notre-Dame-de-Lorette, et j'ai quitté cette sainte chapelle avec une ombre d'espoir au fond du cœur.
& Vous ne sauriez croire combien cet asile aérien donne de consolation à Pâme en peine. Il y a dans la nef un parfum divin et une sérénité suave, comme on doit les retrouver aux régions tranquilles, dans le voisinage du ciel.
« J'ai visité Rome, ville auguste et consolante. J'ai prié sur le tombeau de saint Pierre, et il me semble qu'une voix m'a dit d'espérer en Dieu.
«J'espère!
« J'espère en vous aussi, mon vieil ami. Ma vie est attachée à vos lettres. Que vos lettres et votre intelligente amitié ne se refroidissent pas ! Persévérez! ! !
« J'irai vous voir à Taris, au milieu de l'été. Ma tante me retiendrais encore un mois ou six semaines.
« Si vous avez occasion d'écrire à ma glorieuse amie, la comtesse Plater, rappelez-moi à sou souvenir. a v Afe bien aiïediomiée, G. II. de II. »
— Eh bien ! dit Octavien, que penses-tu de celte kttrei
— Ce n'était pas la peine d'être si criminel pour s'i peu de chose. La comtesse a voulu écrire une folie sérieuse pour se reposer après La dernière nuit. C'est une pénitence de dix lignes qu'elle s'est imposée avant son lever... lettre nulle!.. Octavien, il faut remettre cette lettre à la poste. Le courrier de lundi nous donnera quelque chose de mieux et de plus clair... Ces lignes ne signifient rien... Pourtant on peut tirer parti de tout dans l'occasion.
— Donne la lettre Je remettrai l'enveloppe dans son premier état; c'est mon métier.
— Maintenant, parlons *n peu de la Tadolina.
— Ah ! ceci est plus gai que la lettre... La Tadolina s'est tirée de son rôle à souhait. Je lui ai fait un li- Iretio et elle l'a chanté sans musique à M. de Mersanes.
— Donne-moi vite les détails.
— La cantatrice s'est habillée avec un goût exquis; elle s'est composée un visage de circonstance, d'après la fille du commandeur de don Giovanni; ses vaix portaient l'empreinte des larmes qu'elle n'avait pas versées, et sa voix de mezzo-soprano semblait fatiguée par des sanglots réprimés depuis le matin. Elle s'est fait annoncer chez M. de Mersanes, en prétextant une affaire de la plus haute importance. Le comte Ta reçue avec une politesse froide, lui a présenté un fauteuil et l'a invitée à lui parler. Cette Tadolina est un démon d'intelligence et d'esprit !
— Monsieur le comte, a-t-elle dit, vous ne serez pas étonné de ma visite lorsque vous saurez que j'arrive de Montbazon en Touraine, et que je suis la nièce de madame Virginie Debard.
La Tadolina, ces paroles dites, a baissé pudiquement les yeux pour essuyer des larmes absentes.
— Que puis-je l'aire pour vous être utile, made-
moisello?aditle comte de Mersanes; tous arrivez avec
une recommandation toute-puissante chez moi ; mais je ne comprends pas comment vous avez pu me joindre
— Un de mes parents vous a vu à Rome à la dernière semaine sainte, a poursuivi Tadolina, et, de retour à Montbazon, il a annoncé cette nouvelle à ma tante. Jugez de la joie de cette pauvre femme! Est-il possible! s'est-elle écriée. Anatole est vivant! Oh! qu'il vienne! qu'il vienne! et je lui rends toute sa fortune !
Le comte Anatole s'est levé avec vivacité, dans la plus grande agitation, et il a croisé ses mains par-dessus sa tête ; puis se rasseyant il a dit :
— Puisque vous savez tout, mademoiselle, (signe de Tadolina exprimant qu'elle sait tout), je vous dirai que ce qui a été donné est bien donné; madame Virginie Debard n'a rien à me rendre.
— Oh! ce n'est pas son intention, monsieur! Ma tante a des scrupules, et votre testament est cassé de droit, puisque vous n'êtes pas mort.
— Mademoiselle, je n'ai pas l'intention de faire casser mon testamen t.
— Ma tante a d'autres projets; elle vous rend votre fortune, et... je n'ose continuer, monsieur le comte...
— Achevez, je vous prie, mademoiselle.
— Vous n'avez pas oublié, monsieur le comte, votre beau portrait en pied que vous avez donné à ma tante? un portrait de Court?
— Oui, je me rappelle ce portrait...
— Eh bien! monsieur le comte... nous avons souvent parlé de vous avec ma tante, devant ce portrait que je trouve si ressemblant aujourd'hui... Bien souvcii! aussi j'ai passé des heures entières en contemplation devant cette image adorée; puis, j'allais au cimetière pleurer sur le monument funèbre que ma tante
vous a élevé... Hélas! qu'ai-je tait, malheureuse!.. Mes larmes et mon desespoir vous expriment le reste... Et ma tante m'a dit : Tu es jeune, tues belle, tu as un cœur aimant ; va taire un petit voyage en Italie. Tu rencontreras Anatole, tu mettras sa fortune à ses pieds; je le connais, en échange il te donnera son cœur. A ces mots la Tadolina s'est précipitée aux genoux d'Anatole et elle les a arrosés de Larmes de comédie. La physionomie du jeune homme annonçait le plus étrange embarras.
— Mademoiselle, a-t-il dit en relevant la comédienne, je ne suis pas préparé à cette scène... Calmezvous... reprenez cette réserve qui est l'honneur de votre sexe... J'aurai le plaisir de vous écrire... donnez-moi votre adresse..
— Au nom du ciel! s'est écriée la Tadolina avec un accent de cinquième acte, j'attends une réponse verbale à vos pieds : ne me la refusez pas!
Alors Anatole exaspéré, s'est arraché violemment des mains de l'actrice, et s'est réfugié dans une pièce voisine dont il a fermé la porte à double tour.
Tadolina ayant rempli son but et le noire, a cru devoir s'arrêter là ; elle s'est bornée à pousser quelques cris déchirants notés sur le ma s'il padre m'abandona, à'Otello.
Le Sicilien écouta ce récit circonstancié, et se penchant à l'oreille d'Octavien d'Oropeza :
— Je suis très-content de la Tadolina, dit Fabiano ; cet Anatole de Mersanes a sur la conscience quelque grief mystérieux, et l'audace intelligente de cette actrice met cet homme à notre disposition. Joue-t-elle, ce soir, dans Otello, la Tadolina?
— Non, c'est le début de la Franceschini dans Desdemona. La Tailolina n'a pas encore débuté.
— Elle ne débuterapas. J e l'engage, moi ; je lui donne le tripte de ce que lui promet Yimpressario, et je paie
son dédit. Demain tu négocieras cette affaire. Nous allons jouer na opéra temiêeria, sans public. Que la Tadolina reste enfermée dans sa maison, en attendant celle que je lui choisirai dans un faubourg !
Cependant la foule arrivait et peuplait les loges du Carlo-Feliee. Les musiciens préludaient dans l'orchestre a l'ouverture d'Oiello.
— La voilà, dit Fabiano; elle entre dans la loge en face avec sa tante et l'éternel Viani... A propos, as-tu fait tes dévotions ce matin à San-Lorenzo?
— Je n'ai rien oublié... ; j'ai passé une heure dans cette cathédrale, et j'ai compté tous ses carreaux de marbre noir et blanc.
— As-tu fixé l'attention du marquis Viani ? — 11 n'est pas venu.
— Ah ! voici du nouveau. Viani déserte l'église ! décidément il est plongé dans les pompes du démon jusqu'aux cheveux, s'il en a... Octavien, as-tu remarqué le salut gracieux que je viens d'envoyer à la belle comtesse?.. Cherchons cet Anatole de loge en loge, et prenons un air indifférent et distrait.
L'opéra commença, et tous les regards des femmes et des hommes qui s'attachaient déjà sur la comtesse étrangère se portèrent sur le théâtre. A la fin du premier acte, les visites de loge en loge commencèrent, selon l'usage italien.
Le comte Fabiano passa dans son cabinet, étudia sa toilette et sa physionomie au miroir, et se dirigea vers la loge de la comtesse.
Après les questions et les réponses ordinaires, sur le bal de la nuit, le comte sicilien prit un air touchant de bonhomie, et demanda au marquis Viani son opinion sur la musique de Bossini.
— A vous parler franchement, dit le marquis, cette musique me fatigue beaucoup.
— C'est l'effet général qu'elle produit, dit Fabiano;
jen\ii jamais pu entendre un opéra de Rossini, jusqu'àla tin... Marquis Viani, connaissez-vous Otello? — Je connais rÔfe/Zo anglais; c'est iinchef-d'œuvre; je l'ai vu jouer à Londres, dans ma jeunesse, lorsque j'étais attaché à la chancellerie. Je me rappelle encore l'émotion que j'éprouvais, lorsque l'acteur s'écriait :
< Lève-toi, noire vengeance! sors de ton antre fatal!.. »
C'est de Shakespeare, comme vous savez... Rossini a imité l'auteur anglais.
— Imité, comme vous dites.
— Le costume d'Othello, ici, n'est pas exact, poursuivit le marquis...
— Oui, le costume manque d'exactitude... ce n'est pas un More. Votre observation est juste, marquis Viani.
— Ensuite Rossini n'a pas trouvé la seule musique convenable à l'entrée d'Othello.
— Oui, il a manqué l'entrée. J'en faisais l'observation à mon ami.
— Il fallait à l'entrée à'Otcllo une musique douce, une musique vénitienne, si je puis m'exprimer ainsi... vous comprenez.
— Parfaitement, marquis Viani, une musique de gondole...
— C'est cela, monsieur... une musique passionnée...
— Passionnée...
— Plutôt dans le fond que dans la forme... point de fracas... quelque chose de menaçant et de voilé...
— Et de contenu...
— Oui... malheureusement, Rossini s'est laissé entraîner par le goût du siècle.
— Hélas ! le siècle a un triste goût, marquis Viani !
— Je me souviens d'avoir entendu, dans ma jeunesse, un opéra de Didon par le maestro Caravagli...
44 LA COMTESSE iioutensia.
il est mort à vingt-sept ans ce pauvre diable !.. c'était une musique facile, légère... une musique du cœur... il y avait un air... Vien Anna dileltal.. accompagné seulement par un violon et la petite flûte... un air qui vous arrachait les larmes... Si ce pauvre Carats agli eût vécu !..
— Rossini n'aurait pas brillé...
— Oh! certainement, il n'aurait pas brillé!.. Rossini, comme le disait l'autre jour un homme de beaucoup d'esprit, ne sera jamais qu'un élégant discoureur en musique.
— Ah! bien jugé! marquis Viani... Madame la comtesse est sans doute de notre avis; elle a si bon goût en toute chose !
La comtesse jeta sur Fabiano un regard oblique et étincelant d'esprit, un regard qui signifiait, vous êtes un rusé courtisan! Et elle dit :
— Je ne connais pas suffisamment la musique de M. Rossini pour la juger; mais je crois, comte Fabiano, que je la jugerai comme vous, quand je la connaîtrai.
L'entrée d'Anatole de Mersanes suspendit cette conversation.
Fabiano qui était assis à côté de la comtesse Hortensia, se leva pour céder sa place au nouveau venu, selon l'usage italien établi au théâtre.
Lorsque le rideau monta, la comtesse invita ses jeunes visiteurs à rester. Elle n'eut pas besoin d'insister pour être obéie.
Viani, pour ne pas être remarqué du public, s'était enfoncé dans un angle obscur de la loge, en prenant une de ces poses équivoques qui annoncent la médita* tion profonde ou le sommeil dissimulé.
On avait intercalé dans Otdlo le duo d'Armida de Rossini, Amor possente nome! que le public attendait avec impatience.
Rossini a écrit ce merveilleux duo àNaplcs; il avait au cœur un trésor de jeunesse el d'amour, et uTépancha
en notes ardentes et langoureuses sur une feuille de sa partition. Tout ce qu'il y a de volupté* mystérieuse et de passion sensuelle dans cette molle atmosphère qui lit éclore Capoue et Sybaris] t tûtes hs secrètes extases qui descendent avec la nuit sur le golfe et sous les treilles; tout ce que la voix de la femme a de mélodieux et d'embaumé ; tout le charme qui vient de l'amour sous les orangers avec le soleil, sur la colline avec les étoiles; tout est dans ce duo à'Armide; l'orchestre et le chant y donnent des aspirations inouïes, et le cœur intelligent qui les écoute a des allégresses intimes qui font tressaillir de bonheur.
Le duo commença.
Le comte Anatole se pencha sur le bord de la loge, comme pour recueillir une à une ces émanations de la musique et des voix. Un murmure de joie intérieure, doux et léger comme le soupir du golfe dans les aiguilles des pins, courut dans l'ellipse du théâtre, et accompagna l'orchestre et le chant.
Anatole ouvrit ses yeux éteints de langueur, au moment de la reprise de ces trois mots : Amor possente nome! et il rencontra un regard qui étincela dans la loge sombre comme la première étoile levée à l'horizon. Ce regard eut la rapidité de la pensée qu'il emportait avec lui; mais il avait été saisi au vol par le comte de Mersanes; mais il avait donné à un homme, en un instant, toutes les félicités du ciel.
A l'entr'acte, le comte Fabiano se retourna vers le marquis Viani, et dit :
— Voilà un duo que je classe dans les substances opiacées. J'allais m'endormir impoliment. Avez-vous reconnu là un duo d'amour, marquis Viani ?
— On a chanté si bas que je n'ai rien entendu, répondit Viani.
— Que vous êtes heureux !
— Toute cette musique nouvelle, monsieur, je n'en fais pas plus de cas que de la chansonnette de no? petits enfants :
Buove, buove, dove andale, l'utte le porte son serrate, etc.
C'est de la même force.
— Marquis Viani, j'aime mieux l'air charmant de buove, buove...
— Oui, c'est plus simple, plus naturel, plus franc; vous avez raison, comte Fabiano... Si je n'avais pas eu l'honneur de donner le bras à madame la comtesse, j'aurais vraiment regretté l'emploi de cette soirée. Nous avons à la même heure une séance des plus intéressantes à la société anthologique. La séance du lundi.
— Oh ! vous voyez en moi un des plus ardents admirateurs de cette société; je suis vos travaux avec un intérêt toujours croissant. Tous les mardis je m'informe des travaux de la veille.
— A vrai dire, nous ne marchons pas mal... nous commentons le Dante avec une fureur dont l'Europe savante nous saura quelque gré. Ce soir nous arrivons au fameux tercet.
Donna è yentil nel ciel, che si compiange.
La séance sera orageuse. Vous savez que l'Italie est partagée depuis trois siècles sur le sens véritable de ce passage. Quant à moj, mon opinion est arrêtée : je crois fermement que le Dante a voulu faire une allégorie avec ces trois femmes : Lucia, Rachele et Béatrice. Qu'en pensez-vous, comte Fabiano ?
— J'ai beaucoup étudié ce passage, marquis Vi.iui, et je disais le mois dernier, à Florence, aux antnologistes réunis chez M. Vieusscux...
— C'estnotre correspondant pour les commentaires.
— Je disais que L'allégorie des trois femmes était claire comme Le .jour, et qu'une explication contraire serait une véritable aberration il».1 commentateur.
— (Jne véritable aberration; le mot est juste. Comte Fabiano, seriez-vous Lien aise de venir nous aider dans nos travaux?
— Je n'osais me proposer, marquis Viani. J'aime Dante avec fureur; c'est ma seule passion. Si vous veniez chez moi vous trouveriez mon Dante, édition 1605, sur ma table de travail.
— Comte Fabiano, saviz-vous quel sens j'ai donné au fameux passage in fin chel veltro verra?
— Voyons,, quel sens avez- vous donné ?
— Devinez, comte Fabiano... de quel lévrier le Dante a-t-il voulu parler ?
— Mais... d'un lévrier ordinaire.
— Non, ce lévrier, c'est Gan de l'Escale, prince de Vérone.
— Oui, oui, cet illustre prince!., je cherchais sou nom... Quel lévrier! Can de l'Escale! il n'y a pas à s'y méprendre, marquis Viani...
— Che la fard morir con doglia! Vous voyez que l'allusion est frappante.
— Frappante ! c'est Can de l'Escale.., le lévrier...
— Le lévrier qui a vaincu les Guelphes !
— Qui les a écrasés! marquis Viani... Che la fard morir! Dante ne se serait pas mieux commenté luimême.
— Messieurs, dit la comtesse en riant, ce que vous dites là est fort beau, saja^doute, mais permettez-moi d'entendre la romance del Sa'ice. Vous reprendrez le Dante après.
Dante fut abandonné.
Au tomber du rideau, les visiteurs prirent congé de la comtesse.
— Avouez, marquis Viani, dit la comtesse, que vous êtes enchanté du comte Fabiano Val di Nota?
— C'est un jeune homme plein d'esprit et d'instruction, madame répondit Viani; celui-là n'a pas trempé dans toutes les folies du jour.
La comtesse Hortensia ne répondit rien. Elle avait, malgré sa ruse profonde, deviné le comte Val di Nota, et Viani n'aurait rien compris à ce qu'elle aurait pu lui dire.
Fabiano venait de rejoindre son ami dans sa loge, et il lui disait :
— Octavien, j'ai passé une soirée d'enfer. Je me suis contraint; admire mon héroïque fermeté : il m'a fallu parler de Dante avec son enfer au cœur ! Cet Anatole de Mersanes a fasciné la comtesse ! il y a eu entre eux des entretiens muets, des intelligences de regards que j'écoutais avec mes yeux!... Octaviem, il faut détruire cet homme à tout prix.
— Nous le détruirons, dit froidement Octavien.
LA SOCIETE ANTHÛLOGIQUE.
La comtesse Hortensia vécut toute cette semaine dans le plus grand isolement. Elle ne se montra pas une seule fois dans le monde.
Le comte Fabiano s'était présenté à la Casa Braschi : on lui avait répondu que madame était un peu souffrante, et qu'elle ne recevait pas. Pourtant Fabiano uv;i il de fortes raisons de croire qu'Anatole de Mersel H- marquis Viani continuaient leurs visites, et qu'ils étaient reçus. 11 rôdait le soir, à la nuit tombée, devant la Casa Braschi, pour interroger les crui
sées des salons de la comtesse, et il voyait des silhouettes d'hommes s'agiter dans toute la longueur des rideaux, et les lumières trembler sur Les vitres, ce qui annonçait des scènes intérieures orageuses, dont les acteurs marchaienl avec précipitation.
Dévoré d'une impatience fébrile. Le comté Pabiano attendait la sortie de ces êtres mystérieux qui troublaient la sérénité de ces salons, autrefois si calmes; mais la porte ne s'ouvrait pas. L'horloge de Saint- Charles épuisait les heures, et la bruyante prolongation des coups de minuit, douze fois vibrant sur les vitres, ne rappelait même pas à ces visiteurs obstinés qu'il était temps de prendre congé de la comtesse. Puis, à la dégradation des teintes intérieures, il était facile de s'apercevoir que les lampes et les bougies s'éteignaient l'une après l'autre avec lenteur, dans quelque nonchalante causerie de domestiques, devenus maîtres du salon. L'obscurité complète arrivait ensuite, et le silence de la maison n'était troublé que par un dernier et lointain grincement de porte, etpaT le bruit de la fontaine dans la conque de marbre sous les orangers de la nymphée du jardin.
Mille visions allumées dans le cerveau par le démon de la jalousie entretenaient la brûlante veille de Fabiano. Quand il rentrait dans son palais sur la piazza Amorosa, l'aube donnait ses lueurs pâles aux jardins aériens de Durazzo, et semblait animer les deux lions de marbre aux balustrades de son escalier.
Fabiano avait dans son organisation cette volonté de fer qui, dans les plus violentes tempêtes de la passion, sait appeler à son secours le calme et le sangfroid pour rétléchir et combiner quelque plan de réussite.
Plusieurs fois il avait étudié le caractère du valet de pied du palais Braschij ce domestique lui sembla remplir toutes les conditions de l'homme servile qui
peut faire une trahison pour de l'argent. C'était un de ces Italiens ramassés dans la vue par quelque grande dame compatissante qui avait échangé ses haillons contre une livrée, et qui, par ce bienfait, avait préparé une ingratitude. Celui-ci se nommait Antonini. Quand il sortait, avec un ordre de sa maîtresse, il montrait sur sa figure tous les ennuis de la domesticité : dans les rues tout était pour lui un spectacle et une distraction; le pèlerin chargé de coquilles, le frère quêteur avec sa besace, une procession de moines, un Facchino chantant au soleil, une dispute de mendiants devant l'Hôtellerie des Fauvres, un groupe de marins jouant à la m<mrra, une revendeuse de confetti, un peintre barbouillant une enseigne, tout l'intéressait dans sa course, excepté la mission qu'il devait remplir.
Fabiano ayant étudié les mœurs de ce domestique, l'aborda un jour, dans la strada Novissima, et lui dit :
— Écoute. Connais-tu l'église de Nolre-Dame-du- Remède?
— Oui, monseigneur, répondit Antonini sans se déconcerter; c'est la première église à main droite, après le théâtre.
— Bien ! tu vas y aller; tu demanderas le prêtre de semaine, et tu lui donneras cette pièce de cent francs pour faire brûler cinquante cierges devant l'autel.
Le domestique regarda Fabiano et la pièce d'un œil ébahi, et tendit machinalement la main avec la défiance d'un homme qui craint une mystification, et un sonrire plein d'intelligence et d'esprit.
— Prends donc, dit Fabiano, et fais ce que je te dis. Je t'attends devant les colonnes du théâtre et je te récompenserai bien... Va!
Le domestique fut combattu par une vive tentation ; la grande pièce d'or lui brûlait la main; il était
si facile de dire qu'elle avait été donnée au prêtre, et si facile de la garder. Cependant la commission fut remplie fidèlement; Antonini vint rejoindre Fabiano
sur Ja place du Carlo-Felice et lui dit :
— Le prêtre vous remercie, et Dieu vous le rendra; ce sont les paroles qu'on m'a chargé de vous rapporter.
— Voilà dix écus pour toi, maintenant, dit Fabiano. C'est un vœu... Tu ne comprends pas cela, toi... Demain, tu porteras la même somme à l'église de Carignan, et tu auras la même récompense. Ne parle à personne de cela... Demain, à dix heures du matin, tu seras sur le pont de Carignan.
— A dix heures, monseigneur... Mais si ma maîtresse me retient... C'est l'heure du service...
— Tu t'échapperas.
— Et si l'on me chasse...
— Je te prendrai à mon service... me connais-tu?
— Il me semble que j'ai vu sa seigneurie une fois sur l'escalier de la maison... cependant je n'en suis pas sûr...
— Tu ne m'as jamais vu... J'arrive de Milan ce matin... Que gagnes-tu chez ton maître?
— Cinquante francesconi.
— Je t'en donnerai cent... Voilà mes arrhes... une grande pièce d'or... prends... Comment se nomme ton maître?
— Je sers comme frotteur à la Casa Braschi, et je fais le petit service de ville de madame la comtesse Hortensia,..
— Une dame mariée au comte... à quel comte?
— Une veuve.
►- Riche?
— Nous sommes cinq domestiques, et quatre chevaux, sans compter le cocher.
— La comtesse reçoit?
— Madame la comtesse va souvent dans le monde, mais elle reçoit bien rarement...
— Cependant, ce matin, à déjeuner à la Loranda, j'ai vu un noble étranger qui avait passé les deux dernières soirées chez la comtesse Hortensia... oui, c'est bien ce nom que ce monsieur a prononcé... la comtesse Hortensia.
— Oh! votre seigneurie fait erreur. Madame la comtesse n'a reçu personne...
— Personne ?
— Elle reçoit tous les soirs le marquis Viani; mais cela ne compte pas... c'est son ami.
— Son ami ?... pas plus que cela?
— On dit qu'il doit l'épouser.
— Ah! on dit cela !.. le marquis Viani doit épouser la comtesse, et, en attendant le mariage, il passe ses soirées... fort tard, sans doute... jusqu'à...
— Jusqu'à onze heures.
— Et après onze heures...
— Après onze heures il rentre chez lui.
— J'ai une lettre de recommandation pour le marquis Viani... loge-t-il loin, bien loin d'ici?
— Votre seigneurie ne peut pas se tromper. Salita San-Ciro, deux portes après les deux statues de l'église. Les jardins de sa maison et du palais Braschi communiquent par une grille de fer, que j'ouvre et que je ferme tous les soirs...
— A onze heures?..
— A onze heures, comme j'ai l'honneur de le dire à votre seigneurie...
— Mais sais-tu pourquoi je te demande tout cela, moi?., tu ne le devines pas ! je veux savoir si tu es un garçon intelligent, si tu t'exprimes bien, si tu n'es pas embarrassé dans tes réponses; il faut que /e te connaisse, si je te prends à mon service... va... jo suis content de toi.
— Demain, à dix heures, sur le pont de Carignan...
— Non... non... ce sera pour un autre jour... jt? t'avertirai... Seulement, rappelle- toi une chi Quand tu me verras Lever la main par-dessus la tète, il y aura toujours de Por pour tu au b ait de celte mai n. Ton métier est de recevoir et de ne pas réfléchir.
— Je saurai faire mon métier.
Le comte Fabiano laissa tomber sur le domestique un regard de fascination du haut de ses yeux gris, et Antonini s'inclina de respect et de frayeur. Kien ne domine les âmes serviles comme la fierté du commandement soutenue par la générosité.
Il fallait que Fabiano eût une entrevue avec la comtesse, et que le marquis Viani ou Anatole de Persanes ne vinssent pas troubler par leur apparition importune cet entretien.
Le soir même de ce jour que Fabiano avait employé à des machinations de tout genre, le marquis Viani reçut la lettre suivante, qui sollicitait une réponse affirmative et immédiate :
« Monsieur le marquis,
o Je reçois à l'instant la lettre ci-incluse du secrétaire de l'Institut de France; vous verrez combien elle est pressante, et je ne doute pas que vous ne veniez à mon aide dans cette occasion délicate.
« Le bruit qui se fait à cette heure en Italie, autour de l'ombre de Dante, a du retentissement chez l'étranger. On sait que les savants florentins et génois ont tourné toutes leurs méditations vers la Divina Comedia. La lettre de M. le secrétaire de l'Institut de France nous annonce que deux membres de cette société s'occupent d'une traduction de Dante sous les auspices du gouvernement.
« Ces traducteurs m'ont posé un problème bien dif-
fieile à résoudre. Ils désirent connaître les motifs qui ont poussé Dante à insulter la France dans le 2(Je chant de L'Enfer.
ÏTor fà giamai
Gente si vana corne la Sencse?
Certo non la Francesca si d'assai.
€ Dante a mis en parallèle la frivolité et la vanité de la nation française et de la nation siennoise. L'orgueil de la France s'irrite, un peu tard il est vrai, de cette comparaison humiliante, et ses ambassadeurs littéraires s'adressent à nous pour connaître les griefs que Dante avait contre les Français. On connaît l'origine de la haine qui a inspiré à Alûeri son Misogallo, mais Dante a peut-être gardé son secret. Dans les circonstances politiques où nous nous trouvons, je ne crois pas qu'une folle insulte faite par Dante à la France au quatorzième siècle nous suscite une guerre avec nos voisins, mais il faut toujours leur donner une satisfaction littéraire pour entretenir nos bonnes relations.
a Demain lundi, j'ai résolu de réunir à un grand banquet scientifique votre société anthologique, dont vous êtes le plus ferme pilier. Nous tiendrons cette séance à la campagne, à ma villa Bianca, loin du bruit et des importuns. La France y sera représentée par M. le comte de Mersanes, que je vais inviter en personne, et qui rendra témoignage de notre zèle à ses compatriotes.
a A demain, à cinq heures du soir.
a De V. S. le très-humble serviteur,
a Comte Fabiano Val di Nota. »
Fabiano ménagea fort habilement ses visites et ses loi lies d'invitation.
Il envoya une voiture à la porte de chaque savant
LA COMTESSE TIORTENSTA. 53
commentateur, et son équipai i livrée à l'hô-
tellerie du comte de Mersanes. Le marquis Viani avait iccepté d'enthousiasme la proposition.
Le marquis Viani arriva le premier, tout rayonnant de joie; Fabiano le reçut à la grille, avec la respectueuse soumission d'un écolier qui reçoit son maître. Les autres commentateurs du Dante suivirent de près.
Anatole de Mersanes seul montra peu d'empressement; il avait même été sur le point d'envoyer une lettre d'excuses; mais il recula devant la crainte de répondre à une politesse par un mauvais procédé, indigne des mœurs françaises, et il se rendit comme les autres à la villa Bianca.
Tous les convives étaient vêtus de noir, avec plus ou moins d'élégance, selon leurs moyens. Tl y avait là quelques habits de gala qui avaient figuré devant Masséna vers la fin du siècle dernier.
Viani faisait le dénombrement de ces commentateurs à l'oreille de Fiabiano.
— Celui-ci, disait-il, poursuit un mot obscur dans ses derniers retranchements, et l'oblige à se faire clair. Celui-là n'a pas d'égal en Italie, pour remonter par mille échelons à la source d'une étymologie. C'est lui qui a découvert qu'on avait formé le mot cadaver avec les trois premières syllabes de ces trois mots : CAro DAta VERmibus. 11 est décoré de l'Éperon d'or pour cette découverte. Ce vieillard sec, qui marche en regardant ses pieds, récite les cinq premiers chants de Y Enfer de Dante, au rebours, en remontant depuis le dernier vers :
E caddi corne corpo morto cade, jusqu'au premier,
Nel mezzo del camin di nostra vita.
Comte Fabiano, je veux encore vous désigner notre célèbre Bonifacio qui a fait une dissertation pom prouver qu'au treizième siècle les enfants au berceau disaient mamma et baba pour désigner les deux, auteurs de leurs jours, démonstration qui ressort évidemment de ce vers du 32e chant de l'Enfer :
Né da lingua che chiammi mamma à labba.
— Quels hommes! disait Fabiano, et que l'on est honteux de passer devant ces profondes intelligences, lorsqu'on sait à peine, comme moi, bégayer la langue du berceau de la science ! mamma à babba !
Et Fabiano prenait l'attitude d'un homme prêt à se prosterner devant de hautes intelligences.
Viani triomphait.
On se mit à table. La salle du festin avait été décorée à i'improviste dans la nuit; un peintre, rival de Luca fa presto, avait barbouillé à grands traits au plafond les cercles de l'enfer du Dante, d'après la fresque florentine d'Andréa Orcagna; et l'artiste, par des procédés chimiques, avait forcé sa peinture à vieillir de dix années dans une nuit, ce qui annonçait que la passion de Fabiano pour le Dante n'était pas le caprice d'un jour.
Les commentateurs prirent d'abord le repas au sérieux; lorsque la première faim scientifique fut apaisée, on attaqua la grande question que le président Viani avait mise à l'ordre du jour.
Fabiano et Octavien se faisaient remarquer par une contenance grave et modeste ; dès qu'ils hasardaient une observation, un commentateur la pulvérisait, et ils se soumettaient avec résignation.
Le comte de Mersanes, qui ne s'était jamais trouvé à pareille fête, ne savait s'il devait la prendre au sérieux ou au comique, et, dans le doute, il s'abstenait.
Au dessert, l'orgie de la science était arrivée à son
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comble. Les commentateurs, enivrés du vin de France, avaient au cerveau tous les cercles de L'enferde Dante. C riait une mêlée de citations latines an feu d'artifice de strophes qui retombaieni en syllabes harmonieuses sur la tète des convives, et embrasaienl leur sang italien au degré de L'ébullition. Le marquis Viani, en sa double qualité de magistrat redouté et de président admiré, régularisait, par intervalle, ce désordre, et sa voix, pareille à Tartarea tromba, ramenait quelques instants de silence dans cet enfer de commentateurs.
Octavien profita d'une de ces éclaircies pour réciter une leçon que Fabiano lui avait apprise le matin.
— Messeigneurs, dit-il, les yeux baissés et la tête mélancoliquement penchée sur l'épaule droite, illustres savants, permettez-moi de vous citer un fait qui, peut-être, vous expliquera l'origine de la haine que Dante avait vouée à la France. Vous savez, messieurs, que Dante avait subi le joug de l'hyménée...
— Dante était célibataire ! s'écria un savant.
— 11 était marié, poursuivit Octavien; Dante épousa Paula Ghiberti, de Poggi Bonzi, en 127J, après la mort de sa Béatrice adorée; et il commit ce grand acte d'imprudence d'après les conseils d'Amédée Manfred, neveu de Charles d'Anjou, prince français. Vous savez tous, messeigneurs, que Dante eut deux enfants de cette union, et que son bonheur conjugal fut ensuite empoisonné par la mauvaise conduite de sa femme. Il chercha la mort aux batailles de Campaldino et de Caprona, il ne la trouva point, selon l'usage de ceux qui la cherchent.
— C'est un fait à constater, dit le président; cecii est grave.
— A quelle source avez-vous puisé ces renseignements? demanda un commentateur.
— Dans un mémoire qnp j'ai lu à l'Académie de la
Crusca. Mais les infortunes domestiques de ttoa^
sont consignées dans l'édition de 1005, que je posséda dans la bibliothèque de mon palais, jnazza del Campo, à Sienne.
— C'est précisément l'édition qne j'ai chez moi à Gènes, dit le comte Fabiano.
— Il faut la consulter, dit le président : cette édition affirme-t-elle que Dante se maria à l'instigation du neveu de Charles d'Anjou?
— Elle l'affirme et elle le prouve, répondit Octavien.
— Comte Fabiano, le congrès vous prie d'envoyer un domestique à votre palais de ville...
— Un domestique! interrompit Fabiano; cette édition est renfermée dans une châsse d'or ! Il faut des mains pures pour y toucher! j'y vais moi-même... On va vous servir des sorbets et du punch.
Le comte Fabiano s'élança sur un cheval bridé et sellé, et partit comme l'éclair.
Octavien lui avait remis une seconde lettre de la comtesse, dérobée comme la première dans la boHe de la poste. Cette lettre était ainsi conçue : « Mon cher général,
« J'ai résisté jusqu'à ce moment, mais je sens que mes forces me manquent.
« Votre lettre, que j'ai reçue mardi dernier, m'a poussée au comble du désespoir.
« Toutes les peines que vous avez prises pour moi seront ainsi perdues! Rien! toujours rien!.. Vous aussi, vous avez désespéré !
« Oh ! si Dieu m'ouvrait encore une fois les portes de Varsovie, il me semble que mes yeux, ma main et mon cœur ne m'égareraient pas !
« Pardon! pardon! mon vieil ami.
a Au nom du ciel, trompez-moi ! trompez-moi î
a Je ne veux pas la vérité, je veux vivre !
u Votre amie, Hortensia. »
Fabiano parcourut eu quelques minutes la distance qui Le séparait de la Casa Braschi. La porte ouverte, et L'escalier franchi, il mira dans L'antichambre, et ordonna lestement à un domestique de L'ann*incer;
celui-ci hi'si'a. Fabiano lui dit qu'une allai n de la plus haute importance l'amenait chez madame la
comtesse.
Le domestique entra. Fabiano entendit indistinctement un bruit de paroles sourdes et de frôlements de robes. Il lui paraissait que son introduction soulevait quelque difficulté. Cependant la porte du salon se rouvrit, et une voix céleste prononça ces mots :
— Introduisez M. le comte Val di Nota.
Fabiano prit une démarche pleine de distinction et d'élégance, et entra au moment où le domestique sortait.
Le salon était meublé avec ce charme splendide qui règne dans les grande? demeures de Gènes. Au plafond Perino del Vaga avait peint l'apothéose du cardinal Braschi reçu dans le ciel chrétien par Minerve et Apollon. Des portraits de famille peints par Van Dick, Luca Giordano et Solimene décoraient les panneaux; deux girandoles posées sur une cheminée de lapis-lazuli éclairaient ce salon.
Fabiano ne vit qu'une femme : autour d'elle, tout ce qui brille dans le monde aurait perdu ses rayons.
Elle était debout, les bras croisés nonchalamment à la pointe du corsage, la tête penchée en arrière, avec une grâce merveilleuse dans l'inllexion de son col : elle portait une écharpe romaine à plusieurs nuances vives, comme un échantillon de l'arc-en-ciel. La comtesse Brignole, encore vivante au palais voisin, parla grâce d'Antonio Van Dick, donnait moins d'enchantement à la galerie de Durazzo.
Fabiano s'inclina de respect devant cette femme, reine par la grâce et sa beauté; il s'effraya de son émotion, et il douta de lui-même pour la première ibis.
— Madame, dit-il, je vous remercie de m'avoir ac* cordé L'honneur de vous présenter mes hommages.
— - Ma porte, monsieur le oomte, est toujours ouverte aux personnes qui ont des affaires importantes à me communiquer, répondit la comtesse, avec cette assurance d'organe que les femmes supérieures trouvent toujours devant les hommes audacieux qui tremblent.
— Oui, madame, dit Fabiano, une affaire sérieuse m'amène ici...
— Sérieuse pour vous, ou pour moi, monsieur le comte?
— Vous en jugerez, madame... Avant toute chose, permettez-moi de vous dire combien j'ai été désolé de ne plus vous voir chez ma noble cousine, la marquise Amalia Bonzi...
— Depuis la semaine dernière, j'ai suspendu toutes mes visites...
— Votre indisposition du bal du Cambrian n'a pas eu de suites fâcheuses ? demanda Fabiano avec une intention très-marquée dans le ton et le regard.
— Non, monsieur... j'avais oublié cela comme on oublie tout le lendemain d'un bal.
— Que vous êtes heureuse, madame, d'avoir une mémoire si complaisante!.. J'ai le malheur, moi, de ne rien oublier... Je me souviens môme d'avoir entretenu dans mon cœur une espérance que je suis obligé aujourd'hui de rendre à celle qui me l'avait donnée...
— Je ne vous comprends pas, monsieur.
— Et moi, madame, je vous avais mal compris... Il faut que vous connaissiez tous mes torts...
— Ah! vous avez eu des torts?
— Je me trompe, madame, ce sont des crimes...
— M »nsieurle comte, il m'est impossible d'écouter une confession... Ceux qui ont des crimes à se re-
LA COMTESSE BORTENSIÀ. 61
piocher doivent aller à l'église voisine, échanger le repentir contre l«i pardon.
La comtesse Hortensia était toujours debout, 16- ; uit ainsi qu'elle ne voulait pas accorder on long entretien; en prononçant cette dernière phrase d'un ton glacial, elle étendit la main vers la porte.
Il y eut quelques instants de silence.
Fabiano luttait avec émotion, se raffermissait sur ses pieds, habituait ses yeux: à regarder cette femme, cl passait avec la rapidité de l'éclair, d'une résolution audacieuse qui va tout braver, à la prostration la plus complète des facultés de l'âme et du corps.
— Monsieur le comte, dit la comtesse, j'attends toujours la communication de cette affaire importante que vous savez...
Et un sourire triste accompagna ces paroles.
Fabiano tressaillit à cette voix, qui avait trop de calme et de mélodie railleuse pour faire entrevoir quelque bonne lueur d'espérance au plus vaniteux deshommes. Une irritation infernale vint le secourir; il se rappela tout à coup ce regard de passion intelligente que la comtesse avait donné à un rival, le soir d'0/e//o, et la colère étouffant l'émotion, il redevint Fabiano.
— J'espère au moins, madame, dit-il, que vous ne me livrerez pas pieds et poings liés à votre marquis Viani. Si je vous demandais de l'amour, je ne m'étonnerais point d'un refus, mais je ne vous demande que de la générosité.
En disant cela les lèvres de Fabiano étaient si serrées par la colère intérieure, que les mots semblaient sortir de la poitrine sans passer par la bouche.
— Vous craignez donc bien le marquis Viani, monsieur ?
Le volcan sicilien éclata.
— Aon, madame, je ne crains pas le marquis Viani,
je crains le Génois inquisiteur. Mais songez-y, madame, si vous avez mon secret, j'ai le vôtre, moi !
— Mon secret, monsieur! dit la comtesse en avançant d'an pas vers Fabiano.
— Oui, madame! et voilà l'importante affaire qui m'amenait ici... Dénoncez-moi à votre Viani, dites-lui que j'ai eu l'audace de vous aimer, afin qu'il me chasse de Gènes, et moi je lui dirai que vous entretenez des correspondances coupables avec les chefs de la Pologne révoltée; que vous trahissez les saints devoirs de l'hospitalité italienne; que vous conspirez ici comme vous avez conspiré avec votre coupable amie, la comtesse Plater.
— Au nom de Dieu ! monsieur, parlez bas ou taisezvous, dit la comtesse pâle et tremblante, les mains levées sur la bouche de Fabiano.
— Oui, madame, je parlerai bas, mais vous réécouterez jusqu'au bout. Je lui dirai, au marquis Viani, que. votre étourderie de coquette n'est qu'un masque sur le visage d'une amazone; que le plus compromis des généraux de votre insurrection (je n'ai pas besoin de vous dire son nom ici), est l'agent mystérieux de vos trames, et qu'il entretient à Paris vos folles espérances, je lui dirai, enfin, qu'il y a dans Varsovie un être...
La comtesse Hortensia se précipita sur Fabiano et lui ferma la bouche avec ses mains, en disant à voix basse :
— Arrêtez-vous, démon ! Pas un mot de plus! Et elle se laissa tomber sur un fauteuX.
A la vue de la comtesse Hortensia ainsi accablée, Fabiano, dévoré de mille sentiments opposés, fit quelques tours à grands pas dans le salon, et comme il levail machinalement les yeux vers un tableau à cadre neuf, il lut au bas : Varsovie, janvier 1832, /. Wi~ ganoski.
(Tétait le portrait en pied d'un généra] polonais, le mari de La comtesse; évidemment.
Cela rai examiné an vol, mais retenu,
La comtesse gardait une immobilité de mort; elle était superbe de douleur, oomme une statue funèbre de Michel-Ange sur le tombeau de Médicis.
Fabiauo la contemplail avec cette volupté infernale que L'homme perverti éprouve dans ces situations où la femme orgueilleuse est dominée par une puissance irrésistible, et semble demander merci.
Cependant Fabiano s'estimait heureux d'avoir été arrêté au milieu de cette dernière phrase : 77 y a dans Varsovie un être... qu'aurait-il pu ajouter? rien. 11 est vrai que son habileté l'aurait toujours mis hors d'embarras, mais le cri et le geste de la comtesse l'avait • ut servi au delà de ses espérances : il s'était posé devant elle avec l'air triomphant d'un homme qui a la tète pleine de secrets terribles, et qui n'attend qu'une nouvelle provocation pour écraser une femme.
La comtesse découvrit son visage humide de larmes et rouge de l'incarnat de la fièvre, et dit avec une voix qui semblait attendrir les statues de marbre du salon :
— Monsieur le comte, une dame, une exilée, une amie de votre famille vous supplie de vous retirer.
Fabiano garda quelque temps un morne silence; puis il dit :
— M'est-il permis, madame, d'espérer de vous revoir?
— Vous avez trop de délicatesse, monsieur, pour m'imposer des conditions dans un pareil moment.
— Eh bien ! madame, c'est dans un pareil moment que je vous fais une prière, dit Fabiano avec la grâce formidable du tigre qui allonge la griffe sur sa proie.
— Monsieur, la conduite que vous allez tenir à présent réglera la mienne vis-à-vis de vous dans l'avenir.
Fabiano hésita quelques instants, donna à la com-
64 LA COMTESSE IIORTENSIA.
tesse un dernier regard dans lequel la tendresse corrigeait la menace, et dit :
— Madame, celui qui a le pouvoir et la force vous obéit.
La comtesse fit un signe de la tête et de la main, comme un adieu bienveillant.
Dans l'antichambre, Fabiano trouva le domestique Antonini.
— J'étais là, dit l'Italien vendu à Fabiano.
— Bien ! A demain, cette fois, à dix heures sur le pont de Carignan.
Fabiano reprit au galop le chemin de la villa Bianca. A la grille du jardin, il trouva Octavien qui se désespérait d'impatience.
— Enfin, te voilà ! s'écria-t-il ; j'avais tout épuisé pour les retenir; je leur ai fait cent histoires... As-tu l'édition de 1605?
— Elle est dans ma poche depuis ce matin, dit Fabiano en descendant de cheval.
Et entraînant Octavien vers la maison,
— Octavien, j'ai frappé un grand coup au palais Braschi ! Cette femme est dans mon pouvoir! Le hasard m'a servi à merveille. [1 y a une Providence pour les mauvais sujets comme nous.
Et il s'élança dans le salon, le Dante 1605 à la main.
Latable était jonchée desdébrisde l'orgie dantesque. Un lac de punch avait été épuisé ; les bols, sillonnés de scories, ressemblaient à des cratères de volcans éteints.
Le président Viani ouvrit l'édition 1605 à la page indiquée, et dit d'une voix éclatante :
— Lexomte Fabiano, qui a consacré sa vie à l'étude de Dante, nous apporte le livre qui tranche souverainement la question. Oui, il est démontré que c'est par les conseils de la France que Dante alluma les llam-
beaux d'un hymen qui causa tous ses malheurs. Inde irœ !
La motion du président fut mise aux voix et adoptée à l'unanimité. La séance fut Levée. Le comte Fabiano fut chargé <lii régler le procès-verbal et de l'expédier à L'Institut de France.
Le marquis Viani prit, sur la terrasse, le bras de Fabiano et lui dit :
— Comment nommez-vous ce jeune homme qui a découvert les véritables griefs de Dante contre la France?
— Octavien d'Oropeza.
— C'est un bien beau talent, comte Fabiano !
— Un talent du premier ordre, marquis Viani; un jeune homme que j'ai découvert comme on découvre un monde. Une académie en un seul homme ! Vous savez la nouvelle, marquis Viani ?
— Quelle nouvelle?
— Oh! une nouvelle affligeante pour la science... C'est M. Old-Born, le bibliothécaire de Leipsick, qui vient de me la donner. On va vendre à l'encan, à Leipsick, le fameux manuscrit de 1363, intitulé Tesoro dei Dante ! Il n'y a pas de temps à perdre, et je veux l'acheter à tout prix.
— Très-bien! comte Fabiano.
— Il faut envoyer à Leipsick M. Octavien d'Oropeza: je lui donnerai une lettre de crédit illimité.
— Bravo !
— Et vous, marquis Viani, vous lui donnerez un passeport... mais un passeport soigné... parce que, dans ces temps de crise politique... vous comprenez... si le manuscrit est acheté, il faut que M. d'Oropeza puisse, avec son passeport, poursuivre l'acheteur à Berlin, à Pétersbourg, à Varsovie, à Vienne, partout... Vous comprenez, marquis Viani?
— A merveille ! comte Fabiano, je lui donnerai un passeport recommandé. Reposez-vous sur moi.
— Il n'y a pas de temps à perdre...
— Soyez tranquille, comte Val di Nota. Notre jeune savant pourra partir demain.
— Le manuscrit est à nous !... Permettez-moi, marquis Viani, de vous accompagner jusqu'à votre voiture... A demain.
— A demain, comte Fabiano; je vous dois une journée délicieuse.. . Comment nommez-vous ce grand et pâle jeune homme si sournois, qui n'a pas dit un mot et a refusé tous mes verres de punch ?
— Que, vous êtes observateur, marquis Viani ! Ce jeune homme est Français; il se nomme le comte de Mersanes.
— Est-il muet?
— Malheureusement non! par politesse, je lui ai demandé son opinion sur notre séance ; voici ce qu'il m'a répondu : Dante est un fou qui a écrit ses rêves, et il a trouvé d'autres fous pour les commenter.
— L'infâme blasphémateur! Quoi qu'il en soit, comte Fabiano, la science a fait aujourd'hui un grand pas.
— Marquis Viani, je vous présente û?*s respects.