‹ La comtesse Hortensia (volume 2)Chapitre 2 sur 66 · LES PERSONNAGES · texte numérisé non relu

LES PERSONNAGES

Sur la place de l'Annonciade, à Gènes, il est fort agréable, le dimanche, quand la soirée est belle, d'assister à la sortie des vêpres. Je voudrais bien pouvoir définir le charme qu'on éprouve à regarder, en détail et tout à la l'ois, ce tableau vivant, la grande nef de l'église, avec ses superbes colonnes de marbre rose; la vapeur d'encens et de cire éteinte qui flotte et voile le sanctuaire ; l'ombre mystérieuse des nefs, et l'éblouissant éclat du soleil sur les édifices extérieurs ; les joies de la religion et les joies du monde, associées avec cette grâce italienne qui n'exclut rien et embellit tout. Il y a toujours là des jeunes gens dont les regards cherchent quelque chose dans des groupes mondainement dévots, lorsqu'à la sortie, les lames des éventails tombent devant de frais visages surpris par le soleil, comme des persiennes devant les odalisques aux croisées du harem.

La foule de ces oisifs et de ces curieux était encore plus grande que de coutume le dernier dimanche de mai de l'année 1833. Le nombre des dames était encore plus considérable, et il était facile de deviner, à la longue file des équipages stationnés devant le palais

Mari, que le beau Bexe aristocratique de Gênes avait a>sis[.; aux vêpres à PAnnonciade.

Il y eut dans les groupes de jeunes gens un vif mouvement de curiosité indiscrète, lorsqu'une dame qui paraissait fort belle dans tout l'ensemble de sa personne, sortit de l'église et fît un signe d'éventail à son cocher au moment où celui-ci s'avançait avec sa calèche découverte. Un monsieur, d'un âge mûr, donnait le bras à cette dame, et il laissa percer sur son visage un éclair de mécontentement lorsque la voiture s'éloigna et que sa charmante compagne exprima le désir de rentrer à pied en traversant la Strada Balbi.

Deux jeunes gens avaient suivi tous les mouvements de la dame de la calèche avec une attention plus particulière.

L'un était le comte Fabiano Val di Nota, un riche seigneur fort à la mode dans la société génoise, fort estimé à cause de ses rentes, fort redouté à cause de son audace, ayant d'ailleurs toujours sur les lèvres l'étincelante malignité de ses yeux gris. Son visage, empreint d'une distinction dédaigneuse, portait une arme à double tranchant : la parole et le regard. Il avait dans sa démarche l'allure fière et décidée de l'homme qui court à un but en écrasant l'obstacle ; et lorsque dans un salon il agitait, au milieu d'une discussion, les boucles de ses cheveux d'ébène et l'arc délié de sa moustache, un chœur générai dï'ioges donnait raison à tous ses torts.

Le comte Fabiano avait attaché à son orageuse fortune un de ces êtres cosmopolites, toujours prêts à se mettre, comme lune, au service du premier soleil venu. Ce satellite franco-italien se nommait Octavien d'Oropeza. Il avait voyagé partout, et ne comptait pas encore trente ans. Sa figure ronde et fraîche an no i irait un cœur plein d'insouciance et vierge de passions sérieuses; une de ces organisations qui n'exploitent dans

le monde que dos plaisirs sans conséquence; un de ces

hommes auxquels il ne manque, pour jouir d'une haute ré] utation de probité, que des immeubles vierges d'hypothèques et bien établis au soleil.

Le comte Fabiano arrondit gracieusement son hras, et salua la belle dame et son cavalier. Une molle inflexion de la tète et un sourire divin répondit à ce salut.

Le monsieur regarda Fabiano par- dessus ses lunettes d'or et n'ôta son chapeau qu'à demi; mais il ne reconnut pas Fabiano.

— Ce vieux et riche marquis, dit Fabiano, a pris un excellent métier pour avoir le droit de se moquer des gens impunément.

— Quel métier ? demanda Octavien.

— Il s'est mis dans la police secrète ; il appartient à buon-governo. C'est un poltron qui a voulu se faire protéger par son métier.

— Nous le respecterons celui-là.

— Comme on respecte le diable quand on ne sait pas faire le signe de la croix.

— Parlons bas, comte Fabiano; ces façades de marbre sont des nids d'échos.

— Octavien, c'est la première fois que tu vois cette femme?

— Oui, Fabiano.

— Comme la trouves-tu?

— Quelle demande me fais-tu là !

— Adorable! adorable!.. As-tu entendu dire que j'étais en grande laveur auprès d'elle?

— On disait cela chez Michel, hier, à table, entre voyageurs.

— C'est un bruit accrédité... mais il est faux...

— Tu le démentiras donc...

— Pourquoi le démentir?... d'ailleurs le monde n'aime pas qu'on démente une calomnie.

8 LA COMTESSS HORTENSIA.

— ïl a raison le monde : que lui resterait-il, si l'on démentait tout ce qu'il dit?

— Ali ! mon cher Octavien, il paraît que tu t'es fait vertueuxî Sur quelle herbe as-tu marché en venant de Rome?

— Sur la pierre nue, mon cher Fabiano; j'ai fait ma roule à pied, par les Apennins, comme un homme qui n'a pas le sou.

— Je serai ton banquier, comme toujours.

— Mais je t'admire aussi, toi, Fabiano; tu passes pour être l'ami de cœur de cette dame, et tu te défends de cela comme d'un crime, devant moi !

— Devant toi, tu as raison. S'il faut que tu me serves, il faut bien que tu saches l'exacte vérité! Voilà toute ma vertu ;jet'attendaispourdressermesbatteries.

— Je comprends. Crois- tu que la conquête sera difficile ?

— C'est une femme...

— Cela te coûtera-t-il cher?

— Ma fortune ou rien.

— Fabiano, tu ne changeras jamais!

— Jamais. La vie d'un homme riche doit être une perpétuelle chasse aux femmes. Celle-ci, cette grande dame qui marche devant nous, je crois que je suis en train de faire la sottise de l'aimer... N'ouvre pas tes grands yeux, mon cher Octavien. Oui, je sens que l'amour s'en mêlera... et quel amour !

— Fabiano, tu parles à un nouveau débarqué ; j'arrive de Rome hier matin, je ne connais encore la femme dont nous parlons que par un trois-quart de visage que j'ai saisi au vol. Est-elle fille, femme, veuve, Génoise, étrangère, voyageuse?

— En deux mots je vais te dire le peu que je sais. Ma tante, la marquise de Grimaldini, est une des bonnes amies de cette dame, c'est chez ma tante que je lai connue. Elle est de Varsovie; son mari a été

tué à la prise de cette ville, dans la dernière insurrection contre les Russes; elle est venue à Gênes se réfugier chez une vieille parente de sa mère, madame Gesualda Braschi, dont tu vois d'ici la maison, entre la petite rue San-Giro et le palais Serra. Notre belle Polonaise est proscrite, son nom même est proscrit; on ne la connaît dans le îiîonde que sous le nom de la comtesse Hortensia. Elle a un caractère charmant, un esprit d'ange, une gaieté qui lui fait oublier son exil, sa proscription et son veuvage ; elle va de l'église au bal comme une Italienne, elle s'habille comme une comtesse de Paris, elle prie comme une sainte, elle valse comme un lutin, elle est belle sous le lustre comme au soleil. Aux beaux jours de Gènes, Van Dick l'aurait peinte, Philippe Carlone l'aurait sculptée, Perino del Vaga l'aurait étendue dans une fresque au palais Doria sous le nom d'Amphytrite, et l'architecte Tagliafico lui aurait ciselé une montagne de marbre pour son palais. Maintenant, Octavien, tu comprends mon amour.

— A peu près.

— Prenons un air indifférent; elle rentre chez elle; n'ayons pas l'air de la remarquer, à cause de son redoutable cavalier.

Quoique le pas des deux jeunes gens fût dans ce moment d'une lenteur affectée, pour donner le temps à la comtesse de rentrer, la belle dame était encore sur le seuil de sa porte lorsque Fabiano et Octavien passèrent.

Une voix harmonieuse, qui semblait sortir d'une amphore d'albâtre et verser des notes d'or sur les marbres de la Strada Balbi, fit entendre distinctement ces mots :

— A ce soir donc, à bord du Cambrian.

Le comte Fabiano entraîna rapidement son ami, par San-Giro, dans l'étroite et déserte rue San-Lucca, et lui dit en se frappant le front :

— Le diable m'emporte! j'avais oublié le bal du Cambrian! Ceci était évidemment à mon adresse. Cesl un rendez-vous donné avec un à-propos merveilleux. Il n'y a qu'une femme qui trouve ces choseslà. Oui, le capitaine Hamilton donne ce soir un bal sur le Cambrian, Nous y serons. Octavien, tu viens de la voir dans toute la simplicité d'un négligé d'église, mon adorable comtesse ! Elle a prouvé à toutes nos Génoises que la beauté s'accommode fort bien de quelques aunes de mousseline, d'un réseau de paille de riz et d'un petit collier de jais, laissant tomber la plus modeste des croix sur la neige du sein. Eh bien ! tu la verras ce soir dans sa radieuse transfiguration au bal du Cambrian. Tu as vu la femme, tu verras la divinité.

La porte s'ouvrit et se referma; la comtesse disparut, et les regards de ceux qui passaient s'attachèrent tristement sur la place où elle n'avait laissé que son cavalier.

Celui-ci paraissait contrarié de l'attention publique ûxée sur lui; il hésita quelque temps, puis il traversa la rue et entra dans l'église Saint-Charles, pour donner le temps aux curieux de s'éloigner. Cet homme jouissait à Gênes d'une excellente réputation ; il était aimé à cause de sa justice et de sa piété; on citait ses services rendus aux familles; la veuve et l'orphelin n'avaient pas un plus ardent défenseur que lui : veuf depuis dix ans, il aurait pu prétendre, malgré son âge mûr, à quelque riche établissement, et de brillantes offres lui avaient été ménagées par de nobles entremetteuses de mariages: ^nais on disait que tous «es goût» s'étaient tournés du côté de la religion et que le monde n'avait plus d'attrait pour lui; il partageai* sa journée entre les cérémonies de l'Église et les importants devoirs de sa .barge. A ce portrait, il no main i uf. plus que le nom du marquis Antonio Viani.

Au tomber du jour, les canols à la voile et à la ramo

LA COMTESSE IlORTENSIA. 11

s'envolaient déjàdu quai Saint-Christophe vers la rade, où le Cambrian était à l'ancre, immobile sur une nier calme, et ressemblant à une île noire ombragée de mâts. La ville de Gènes avait donné une fête au commandant Bamilton, le destructeur des pirates de L'Archipel, et, ce jour-là, le commandant donnait un Lai pour remercier la ville.

On avait épuisé les parterres de la villa Negroni et de la villa Pallavicini, pour décorer le Cambrian. Les canons portaient à leur bouche une immense cocarde de fleurs; les guirlandes de dahlias et de roses couraient en ellipse autour des bastingages et s'élançaient en spirales à la pointe des mâts. Les tissus de Perse tendus de la pointe des vergues à la proue et à la poupe, donnaient au pont du vaisseau la physionomie d'un bazar d'Ispahan; des échelles de fleurs, aux larges degrés de velours, pendaient sur les flancs du navire, et l'orchestre du Carlo-Ftlice, aligné sur l'estrade de la dunette, envoyait déjà ses stridentes provocations à la danse par-dessus la ville, j usqu'au dôme de Garignan, par-dessus la mer, jusqu'aux portiques •du palais Doria.

On arrivait au joyeux appel du Cambrian du côté du port et du côté de la montagne. Les cloches de toutes les collines de Gènes sonnaient en chœur Y Angélus du soir ; le soleil s'éteignait au fond du golfe de Ligurie ; et le bal commençait avec cette furie italienne qui ne redoute que le repos, et veut dévorer toutes les minutes de la plus courte des nuits. 11 y avait déjà daDs l'air cette suavité inexprimable qui réjouit les sens, et accompagne toujours les fleurs, les femmes, la musique et la mer; les mille fanaux du Cambrian rallumaient le jour; le pont du navire semblait illuminé par un admirable clair de soleil ; on aurait dit que l'astre, en se couchant, avait laissé, par galanterie, son dernier rayon aux daines de Gènes.

Autour du Cambrian, la mer paraissait plus sombre que dans les autres nuits. On ne distinguait que L'ombre colossale du phare qui élevait son fanal rouge à cent mètres au-dessus du môle, et ressemblait à un cyclope accouru de la Montagne du Géant, pour regarder le bal.

Un canot pavoisé aux armes de Gênes accosta le navire, et le commandant traversa rapidement le pont pour recevoir les nouveaux venus.

Le marquis Antonio Viani monta l'échelle le premier, et se retourna pour donner la main à une jeune dame, qui, sans accepter la main offerte, s'élança du sommet de l'écbelle sur le pont, avec une légèreté de gazelle, ce qui lit sourire le marquis Viani et le commandant.

Au même instant, un jeune bomme qui s'était tenu à l'écart, assis sur un canon déguisé en divan, se leva et compta quelques pas avec lenteur vers les nouveaux venus : c'était le comte Anatole de Mersanes.

Le mouvement qu'il fit, quoique accompagné d'une certaine réserve, fut remarqué par quelques personnes; d'ailleurs ce voyageur était un de ces jeunes nommes qui attirent forcément les regards daus les grandes réunions, et que l'attention évaporée de la foule sait distinguer. M. de Mersanes, pourtant, ne devait pas ce privilège à de brillants avantages pbysiques, tout était simple en lui, maintien etr costume. Sous l'incarnat passager que le soleil et la mer donnent aux voyageurs, son visage avait cette pâleur nerveuse et virile qui annonce la santé du corps et la maladie de lame, et met dans un relief merveilleux l'ébène de la chevelure et la ilamme des yeux noirs. La distinction fière de ses traits et de son regard, paraissait apîir beaucoup plus à l'intelligence de l'artiste qu'à la noblesse de la naissance; il y avait dans tous uvements de sa tète et de son torse, cette sou-

plesse gracieuse, et cette aisance d'ondulation qui se retrouvent chez tous les hommes sûrs d'eux-mêmes, forts par le bras et par la pensée; chez tous les hou mus énergiquement organisés qui ont sondé de bonne heure le mystère de la vie, et qui ne redoutent rien parce qu'ils attendent tout.

La jeune dame polonaise excita dans le bal un long murmure d'enthousiasme; les femmes furent ravies de sa toilette, les hommes admirèrent sa grâce et sa beauté. Elle portait une robe de crêpe velouté couleur lilas de Perse, à taille allongée en pointe sur le devant, avec une ceinture à cordelières de perles, ses manches courtes, ornées sur chaque épaule d'un nœud de satin léger comme des ailes de papillon, laissaient à découvert l'ivoire des bras, coulé dans le moule de la Vénus d'Arles ; son collier de diamants, de perles et de rubis s'éclipsait devant l'éblouissant éclat de ses yeux, de ses lèvres et de son sein; sa chevelure opulente, tournée en couronne, se divisait sur les tempes en deux nattes et laissait tomber avec elles une double grappe d'acacia rose, légère comme des plumes de colibri. Une grâce suprême se révélait dans tous les détails de cette parure, et sous chaque pli de l'étoffe, sous chaque joyau, sous chaque fleur, l'aisance et la vie se faisaient sentir et ravissaient tous les yeux. Aussi lorsque la comtesse parut, toutes les sensations délicieuses qui venaient du ciel italien, de la musique, du parfum de la mer et des ileurs, toutes les exquises émotions de cette nuit de fête semblèrent arriver avec cette femme et lui appartenir : elle fut reine sans rivale au milieu d'un peuple d'adorateurs.

Le comte Fabiano et son arni Octavien d'Oropeza suivaient de près la jeune et belle dame étrangère, en affectant de montrer qu'ils étaient de sa suite ; puis ils s'assirent sur deux coussins de velours, liés à Fallût d'un canon, pour ne pas irriter le marquis Viani dont

la mauvaise humeur avait toujours un terrible lendemain contre ceux qui la provoquaient.

— Octavien, dit Fabiano, personne ne peut nous entendre ici; ces canons de vingt-quatre sont sourds et muets, et le bruit du bal et de l'orchestre domine nos paroles. Écoute, Octavien J'ai fait une découverte ; ce vieux inquisiteur est amoureux de la belle comtesse.

— Je le crains, dit Octavien, mais je ne le crois pas.

— Et moi je le crois et je ne le crains pas. Ce vieux marquis est dévot comme un pilier de San-Lorenzo; il baisse la tète devant une femme, selon le précepte que saint Paul donnait aux Corinthiens; il se parfume d'encens et de cire jaune, il a été canonisé de son vivant à Gènes, sans que l'avocat <\u diable ait pris la peine de parler contre lui; eV voilà que tout à coup mon coquin s'éprend dune violente passion pour les pompes du monde : il court les théâtres et les bals, il se fait le chevalier servant d'une jeune femme qui damnerait un séraphin en cheveux gris, il soigne sa toilette, il met un masque égrillard sur sa face de sacristain, il marche le jarret tendu sur la pointe des pieds; enfin, tantôt, lui, qui n'a ordinairement que du latin du roi David à la bouche, il a roucoulé à l'oreille de la divine comtesse ces vers de Pétrarque :

Benedetto sia il giorno, il mese, e l'annol etc.

Ainsi, tu le vois, Octavien; si ce vieux inquisiteur n'est pas amoureux de cette femme, je veux que tu m'emportes à l'enfer, comme un diable que tu es. Qu'en dis-tu î

— Maintenant je le crois et je le crains. C'est le plus dangereux de tous les rivaux.

— Pas plus dangereux qu'un autre, Octavien.

— Lui! un homme qui peut nous chasser de Gènes d'un seul trait de plume et d'un skiie de d

LA COMTESSE nORTEIYSÏA. 45

— Bah ! s'il est Génois, je suis Sicilien; s'il est chat, je suis tigre. Nous jouerons au plus lin; avec mes griffes je ne crains pas ses pattes. Vois quel air charmant d'étourderie et d'insouciance je prends auprès d'Hortensia lorsqu'elle me parle! as-tu remarqué avec quelle adresse, devant ce Viani, je supprime sur mon visage la rêverie de l'amoureux, pour le sourire de l'indifférent! Je défie cet inquisiteur, avec son œil de lynx, de prendre un seul de mes muscles en défaut. J'ai étudié mon corps depuis la pointe des pieds jusqu'à la cime des cheveux; quand je regarde le ciel, je puis mesurer le pli qui se l'ait à ma cheville; quand je regarde la terre, je sais combien de rides je donne à mon front . Fabiano dépisterait cent inquisiteurs comme Viani !.. Cet homme-là est taciturne, mais les hommes qui ne parlent pas ont tous quelque marotte de prédilection sur laquelle ils parlent beaucoup. Je découvrirai la marotte du marquis Viani : je l'ai classé; il appartient à une étrange espèce d'individus. C'est un homme spécial : il a tout juste l'intelligence qullfaut pour faire son métier; ôtez-le de sa profession et de ses bureaux, c'est un sot. Je vais me mettre à la recherche de ses manies, et je les lui diviniserai. Avec ces gens-là, on ne doit jamais craindre d'exagérer l'éloge de l'adulation : le vent de l'amour-propre fait tant de bruit à leurs oreilles, que la flatterie la plus hyperbolique arrive à leur épidémie avec la légèreté modeste d'un compliment... Eh bien! qu'as-tu donc, Octavien? Tu ne m'écoutes pas... Qu'examines-tu avec cet air d'excommunié ?

— Je regarde ce jeune homme qui cause avec Viani et notre belle Folonaise. Connaissez-vous ce jeune homme, Fabiano ?

— Non... c'est une figure d'étranger.

— Je le connais, moi ; c'est un Français ; c'est le comte Anatole de Mersaues.

— Tl est pâle comme une sibylle et triste comme un cyprès.

— Je le crois bien, Fahiano; je voudrais savoir si tu conserverais ton teint et ta gaieté après l'accident qu'il a subi à Sorrente...

— Quel accident a-t-il subi ?

— Il est mort l'an dernier, rien que cela.

— Quel conte de nourrice me fais-tu, Octavien?

— Ce n'est point un conte ; je te jure sur l'honneur...

— Octavien, je ne te crois pas; change de serment.

— Fabiano, j'ai connu à Naples cet Anatole de Mersanes, je l'ai vu dans le monde ! il m'est impossible de me méprendre. J'ai assisté, comme témoin, à la lecture de son testament : il a laissé vingt mille francs de rente, en bons herbages de To urai ne, à une vieille dame nommée Virginie Debard. J'ai essayé de vouloir épouser cette femme à cause de ses vingt mille francs de rente; je lui ai fait une cour assidue de trois jours à Montbazon, dans le domaine que lui a laissé feu Anatole de Mersanes ici présent, et puis j'ai reculé à l'idée d'épouser soixante ans incarnés sous une couronne de cheveux gris.

— Poltron !

— J'ai même conduit une fois la vieille femme au cimetière de Montbazon, où elle a fait élever par reconnaissance, une pyramide en miniature, tronquée par économie, et portant cette inscription : A la mémoire du comte Anatole de Mersanes, mort à Sorrente, le il juin 1831. Qu'il repose en paix!.. Est-ce clair cela ?

: — Très-clair! mon ami Octavien d'Oropeza; seulement tu peux te tromper sur l'identité du personnage; cependant à force de le regarder, ce garçon-là in'a pas l'air d'un vivant. Le voilà maintenant qui :che du côté de Ja mer avec la grâ e funèbre du saule pleureur. Octavien, puisque tu l'as connu à Na-

pies, va renouer connaissance avec lui; tu n'auras pas tous les jours l'occasion de causer avec un mort dans un bal.

— Je le veux bien; suis-moi.

Les deux jeunes gens marchèrent vers le groupe formé par la comtesse Hortensia, M. de Mersanes, le marquis Viani et le commandant Hamilton.

Oetavien d'Oropeza se posa lestement devant le comte Anatole et, lui tendant la main :

— Je ne me trompe point, lui dit-il, c'est bien à monsieur Anatole de Mersanes que j'ai l'honneur de parler ?

Le jeune comte fixa ses yeux de flamme dans les yeux d'Octavien, et présentant sa main avec lenteur et répugnance, il fit un signe de tête affirmât if.

— Vous souvenez-vous de moi, dit Oetavien; vous rappelez-vous Oetavien d'Oropeza?

Anatole baissa les yeux sur le pont, les éleva au ciel , caressa son front avec sa main, et dit :

— Ce nom m'est inconnu.

— Au reste, cela importe peu, ajouta Oetavien en riant; on rencontre tant d'étrangers en Italie, qu'il faudrait un mémorandum tout exprès pour eux dans une case du cerveau. J'avais à remplir un devoir auprès de vous, monsieur le comte; je suis chargé de rappeler à votre souvenir madame Virginie Debard de Montbazon.

Anatole de Mersanes ne fit paraître aucune émotion; il s'inclina poliment comme pour remercier, et tout fut dit.

Un prélude de contredanse partit de l'orchestre. Le comte Anatole présenta la main à la belle étrangère, et la conduisit au quadrille.

Fabiano et Oetavien restèrent à l'écart.

— Oh ! c'est bien mon mort ! dit Oetavien; je croyais ne le revoir qu'à la vallée de Josaphat.

— II no me manquait plus, dit Fabiano, que d'avoir un rival dans l'autre monde.

— La belle comtesse a traversé quelque cimetière, elle a ressuscité un mort, en marchant.

— Oli! elle est bien capable de ce tour !.. Quel rival tu me découvres là, mon cher Octavien !

— Bail ! nous l'écraserons comme un autre.

— Fanfaron ! enseigne-moi le secret de tuer les morts.

Page 1