A UNE JEUNE VEUVE QUI VIEILLIT
Un jour de fête, Un jour de deuil!
La vie est faite Eu uu clin d'œil.
Dans ce coin silencieux et solitaire delà campagne, ces mots semblaient sortir de l'arbre comme un cri de désolation. La jeune femme lança un regard rapide autour d'elle, car elle s'imagina qu'une voix ou qu'un écho avait répété ces quatre vers, mais elle ne vit que la riante nature de tous les jours; elle n'entendit que le souffle qui monte de la mer, et fait incliner les marguerites sur la mousse du rocher.
Qui peut avoir écrit cela? pensa-t-elle, ce n'est pas Yiani, il ne sait pas arrondir une lettre, d'ailleurs, c'est une main jeune qui se fait reconnaître à la vigueur de la ciselure. Ce n'est pas non plus le comte sicilien... Apres la scène audacieuse qu'il m'a faite la semaine dernière, une modeste et timide visiti arbre ne peut être admi.\-e : il n'y a rien de son carao-
tère là-dessous... Oh ! il n'y a pas à douter un seul instant... c'est L'autre... C'est le noble comte de Mersanes! c'est la carte de visite d'un gentilhomme
lia n rais.
Et la jeune femme vint se replacer devant l'arbre, et relut lentement les vers avec un sourire mélancolique. C'est lui aussi, dit-elle, qui a coupé ce gazon! Oh ! c'est lui ! il y a de certaines traces qui restent comme un nom écrit!
Elle chercha encore, au hasard, autour de l'arbre, comme pour faire quelque nouvelle découverte, et son pied recula, comme si la tète d'une couleuvre se fût dressée devant lui.
Sur la terre nue, toute dépouillée de gazon, il y avait un petit carré de feuilles vertes, artistement disposées, et se détachant du sol dévasté avec tant de relief, que la comtesse Hortensia s'étonna de ne les avoir pas aperçues du premier coup.
Elle examina quelque temps, avec une attention méticuleuse, et, pour ainsi dire, une à une, la position de ces feuilles, afin de pouvoir les remettre au besoin dans le même état, et en les sondant avec le doigt, elle entendit le léger grincement d'une feuille de papier.
La campagne était déserte, le regard embrassait l'horizon sans découvrir une forme humaine ; aux environs, les arbres étaient si frêles qu'ils n'auraient pu. abriter un enfant.
La curiosité de la femme, l'ennui de l'exilée, l'insatiable besoin d'émotion qui dévore les âmes ardentes, toutes les excitations fébriles qui conseillent de faire une chose défendue, lorsqu'il n'y a pas de témoins, poussèrent la main de la comtesse à retirer la /feuille mystérieuse de son enveloppe de verdure : cette belle et blanche main tremblait comme si elle eût tenu le poignard de Psyché.
C'était une lettre; elle avait été mise là, toute large ouverte , afin que rien ne prouvât qu'elle avait été lue ; car le dérangement des feuilles pouvait même être attribué au premier souille du vent du Midi. La comtesse devina cette intention délicate de l'auteur de la lettre, et elle ne fut que plus hardie à tout lire jusqu'à la fin.
Il n'y avait point d'adresse, et point de signature à cette lettre; mais elle était adressée et signée d'un bout à l'autre, comme on va le voir :
o Si cette feuille de papier ne rencontre pas le regard attendu, elle roulera de la montagne à la mer avec le premier torrent de l'été. Ce n'est pas un destin vulgaire.
« Dieu a semé sur ce plateau désert une foule de choses charmantes qui brillent à l'aurore et meurent la nuit, sans avoir réjoui un instant l'œil d'une créature. Je suis fier de mêler cette feuille obscure aux brillantes œuvres de Dieu.
« Voici ce que je voudrais dire à la femme qui, peut-être, ne m'entendra pas.
a Je veux qu'elle ajoute foi à mes paroles; il me semble que la sincérité se révèle comme un rayon de soleil ; il me semble que le mensonge crie qu'il ment à toutes ses phrases ; il me semble que la vérité tombe sur le papier avec une auréole à chaque mot.
« Je suis arrivé à l'âge de trente-trois ans. C'est liage où l'homme devrait mourir; le Christ lui en a donné l'exemple. C'est l'âge où les illusions de la jeunesse s'en vont. On a déjà perdu un parent, un ami, un amour, une vocation, une joie ; on sent qu'il n'y a plus rien à gagner que les rides du visage et la neige des cheveux.
« C'est l'âge où l'on devine que la religion seule peut donner à la vie un but sérieux; et si la foi est faible ou absente, on se retourne fiévreusement de
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tous côtés, vers tous les horizons, et Ton ne trouve rien qui donne une joie sérieuse au cœur.
« Il y a surtout des âmes ardentes qui, sur la foi de tout ce qui est beau et serein autour d'elles, se précipitenl dans le monde avec une conliance aveugle, et lui demandent le bonheur promis et attendu. Celleslà se heurtent, à leur premier élan, contre un écueil, se blessent mortellement, et entretiennent leur plaie incurable jusqu'au tombeau. La poésie philosophique des Grecs, qui fit même de la mort une chose badine, avait inventé Eurydice, la jeune femme qui court joyeusement sur les hautes herbes de la prairie, et trouve une couleuvre sous ses pieds.
« J'avais un ami bien cher; Dieu me l'avait donné comme un frère, et ma mère l'avait adopté. Un jour, — il y a trois ans de cela, — je n'ai jamais vu un plus beau jour; le ciel était tout azur et lumière; le ciel semblait donner une fête à ce pauvre globe !.. La terre répondait au ciel par un ouragan. Nous nous égorgions entre frères à coups de canon. Le tonnerre des hommes foudroyait le ciel qui restait serein par bonté.
« Mon ami sortit de sa demeure avec une idée au front ; une idée noble, mais une idée ! J'étais avec lui. Cent mille autres étaient avec nous. Les tambours battaient la charge; la fusillade éclatait dans les rues, les drapeaux flottaient aux balcons, la fumée couvrait le soleil, les hommes criaient sur les barricades, les femmes applaudissaient aux fenêtres; il y avait une frénésie écarlate sur tous les visages, une flaque de sang à tous les pavés, une odeur de carnage dans l'air, une exhalaison de volcan partout. J'entendis un cri à mon côté. Je regardai mon ami; il était pâle et chancelant. Je le soutins dans mes bras; il me dit adieu du bout des lèvres; il expira. Une balle suisse l'avait frappé au cœur devant les Tuileries, Je rapportai son
cadavre à notre mère. La pauvre femme fut blessets du même coup : je la perdis... Une douleur vive tue comme une balle de plomb.
« Ces choses se passaient le 29 juillet 1830, à Paris; jour de deuil comme tous les jours de victoire !
« Il y a des douleurs qui s'écoulent avec les larmes; il en est d'autres qui épuisent les pleurs et qui continuent ensuite avec les sourires. Ces dernières douleurs sont les miennes; je les garde comme un trésor.
« J'aimais une jeune femme, bien avant cette cruelle époque : cette femme pleura mon ami et ma mère; elle m'était chère par sa grâce, elle me fut sacrée par sa douleur. Je croyais n'avoir jamais d'autre épouse qu'elle. Autre fatalité! ma jeune fiancée, accompagnée de sa mère, alla demander la santé au ciel de Sorrente. Je vins en Italie aussi ; j'y trouvai un troisième deuil. Ma fiancée mourut. Naples tue comme Paris !
« Alors j'eus horreur de moi-même; je me figurai que j'avais en moi une influence fatale qui frappait de mort tout ce qui m'était cher. J'étouffais en mon cœur tout principe d'afièction dès qu'il se révélait; je me condamnai à une vie d'isolement absolu, redoutant même de contempler une fleur avec amour, de peur de la voir se flétrir à l'instant sous mes yeux.
« Au bout de quelques mois, cette vie me parut intolérable. Être né pour aimer toujours et vivre pour haïr ! Ma raison s'égara. Une idée infernale s'alluma dans mon cerveau et ne s'éteignit plus.
a Je résolus de finir ma vie par un suicide.
« Une sorte de joie qui m'était inconnue accompagna cet arrêt de mort prononcé par moi. Dans mon délire, je me croyais le formidable possesseur des vertu? homicides que l'on attribue au Boon-upat, l'arbre indien qui tue avec son ombre. J'étais héroïque à mes propres yeux, en ayant la force de m'extir-
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per d'une terre où mon existence était un fléau vivant.
« Je fis mes dispositions suprêmes : je Léguai ma fortune à la mère de celle qui devait être ma femme; je déposai mon testament à mon hôtellerie de la
Victoire, àNaples; j'écrivis à mon ambassadeur une lettre dans laquelle j'annonçais mon suicide, et m'étant ainsi placé dans la nécessité de mourir, je sortis de la demeure des hommes pour n'y plus rentrer.
a C'était un dimanche de la belle saison. Je m'acheminai du côté de la mer, cherchant le gouffre de ma tombe, dans quelque coin retiré où je n'aurais que les rochers pour témoins.
a Dans cette matinée de désespoir, la Providence me gardait un de ces incidents fort simples en euxmêmes, mais qui peuvent ébranler une résolution.
« Une procession de villageois, jeunes gens, vieillards et jeunes tilles, descendit sur mon sentier, et me barra le passage. C'était la fête des Rogations. Théorie de la Grande-Grèce baptisée avec Constantin. Le prêtre bénissait les fruits de la terre et les fruits de la mer ; la sainte sérénité du dimanche rayonnait partout; les petites vagues du golfe accompagnaient de leurs voix charmantes Y Ave maris Stella des jeunes tilles; la mer reflétait le feu du soleil et des cierges; l'encens de l'église montait au ciel avec les parfums du golfe; l'or et l'azur inondaient l'air; tout ce qu'il y a de tristesse lourde au fond du cœur de l'homme s'échappait devant ce spectacle tranquille, plein de grâce et de suavité.
« Cn pauvre paysan, vieilli dans les sueurs du sillon, me présenta un des cordons de soie de la bannière de la Vierge; la sainte image rappelait dans sa naïveté le tableau primitif de Cimabuë, que l'Italie entière parfuma d'encens et couvrit de fleurs. Il me sembla que la grande patronne du ciel venait en aide au naufragé, qu'elle me tendait une main propice et
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un lion sauveur qui me retenait au rivage. Je n'eus pas la force de lutter contre une puissance manifestée avec tant de douce séduction; je me mêlai à la fête catholique, et je rentrai avec elle dans la petite église de Résina qui se protège du volcan voisin avec une croix.
(f Je passai plusieurs jours à l'ombre de cet humble sanctuaire, où viennent pleurer à genoux de pauvres femmes simples de cœur, où elles se relèvent consolées.
« Il me |semblait que j'avais changé de monde. Un horizon nouveau se déroula devant moi. Je compris que toute douleur morale porte avec elle son remède, qui est au ciel, comme toute douleur phys;que trouve son baume dans les plantes des jardins et des collines. Au lieu de cette tristesse pesante qui gonllait mes veines, et brisait mon front, je sentis naître dans mon âme une mélancolie pieuse, qui est peut-être cette fête continuelle du cœur dont parle le livre saint.
« Ma première visite était donc terminée; j'avais tous les bénéfices de la résurrection, sans avoir passé par la tombe. Il résultait pour moi vaguement de cette position étrange un avenir sans inquiétude, et coloré même d'un charme inconnu.
« Je résolus de ne jamais rentrer en France, afin de laisser jouir paisiblement mon héritière du legs que je lui avais abandonné par mon testament.
«Au reste, lorsqu'on a eu le bonheur de mourir une fois dans sa vie, on s'inquiète fort pen des misères et des éventualités prosaïques de l'avenir.
« A l'expiration de mon triple deuil, j'étais à Sienne, que j'habitais depuis un an. Sienne est une ville merveilleuse : c'est une autre Floren » au <1 isert, et qui est restée sur une crèlr (lis
Apennins, silencieuse et solitaire, pour servir d'hù-
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toilerie à Michel-Ange et à Raphaël, les plus illustres des pèlerins de Roui''.
« Le séjour que j'ai fait dans cette ville sainte m'a renouvelé. Sienne m'a donné cette suave mélancolie qui est en elle, et i ette passion de solitude et de recueillement qu'elle nourrit depuis deux siècles, sans ennui.
« J'ai visité ensuite la madone de Cimahuë, à Santa- Maria-Novella de Florence; elle avoisine la chapelle des Rucellaï. J'ai déposé sur son autel une prière et un don; mais je n'ai pu payer la seconde vie que la céleste image m'accorda .
a A cette aurore de ma résurrection, je me sentais entraîné vaguement vers quelque affection tendre qui était dans mes rêves et que je ne pouvais définir. J'avais besoin d'an isolement à deux. Mes anciennes idées, celles qui me poussèrent au suicide, étaient sorties de mon esprit, li me semblait que le mauvais levain de mon âme avait disparu, et que mes pèlerinages aux lieux saints de l'Italie venaient de me purifier comme un second baptême.
a C'est alors que je vis rayonner sous les grands pins de la villa Pamphili, sous les voûtes de Saint- Pierre, une femme plus belle que la plus belle divinité, peinte dans l'Olympe de la Farnesina par la main de Raphaël. 0 faiblesse de l'homme ! Je fermai les yeux pour ne pas voir cette femme, et je la vis reluire sur le fond ténébreux de ma pensée dans un relief étincelant, comme si quelque pouvoir surnaturel eût déjà gravé son image dans mon cœur.
« Et maintenant ma vie est à cette femme comme ma mort est à Dieu.
o Gènes, juin 1833. »
La comtesse Hortensia s'estima heureuse d'être seule en un pareil moment, car malgré sa fermeté
-virile, elle n'aurait pu maîtriser une émotion qui se trahissait sur son visage et dans son maintien.
De quel sentiment provenait cette émotion? ellemême eût été fort embarrassée de le dire. Après cette lecture, et dans ce désert, h jeune femme éprouvait sans doute ce trouble mystérieux qui ne vient pas encore d'une passion, mais qui lui sert de précurseur. Isolée et exilée, poursuivie avec un acharnement infernal par deux hommes, l'un tout-puissant par son titre, l'autre par sa fortune et son audace, elle osait se demander à elle-même si elle ne réclamerait pas l'appui de ce noble et jeune Français qui semblait avoir été sauvé du suicide afin qu'elle fût sauvée par lui.
De jour en jour la position de l'étrangère proscrite devenait plus alarmante.
Le marquis Viani, qui n'avait pas l'excuse de la jeunesse pour se faire pardonner en public une passion coupable, affectait devant le monde des airs d'indifférence ou d'amicale protection ; mais lorsqu'il se trouvait seul avec la comtesse, il parlait un langage violent qui n'était pas celui de l'amitié, car dans chaque phrase perçait la menace de l'homme du pouvoir ou de l'inquisiteur amoureux qui met sa protection à un prix révoltant.
Le comte sicilien inspirait une autre sorte de terreur; depuis sa dernière scène, il semblait s'être effacé; mais son caractère et ses antécédents rendaient plus formidable encore cette inaction apparente. On le redoutait comme un de ces ouragans qui éclatent plus terribles après une longue sérénité. Restait à la comtesse une seule ressource : la fuite; elle était imposable.
La lettre reçue le lendemain du bal du Cambrian lui annonçait que tous ses biens avaient été confisqués et quoiqu'elle eût l'espoir d'être indemnisée un jour de cette spoliation, il fallait se résoudre à vivre rési-
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gnée dans la famille de la marquise Braschi sa tante, et attendre les événements.
La comtesse Hortensia, dominée par tant de pensées
désolantes, tenait toujours la lettre du comte de Mersanes, et relisait lentement les passages où éclataient la sincérité du cœur et la loyauté de l'honnête homme. Dans ce moment, elle n'osait encore prendre une détermination contraire à sa dignité ; elle ne voulait pas aussi affliger le comte Anatole par quelque procéda dans lequel il aurait pu voir l'indifférence ou le mépris. Elle fit tout ce qu'elle pouvait faire dans la limite des convenances ; elle garda la lettre et dispersa les feuilles qui Favaient couverte. Garder la lettre, c'était répondre. Le comte deMersanes, d'ailleurs, ne demandait rien de plus pour le moment.
La jeune femme jeta un dernier et tendre regard au beau magnolia, seul confident de cette scène, elle coupa une de ses belles fleurs, celle que la main d'Anatole avait écartée pour écrire les vers, et elle la posa dans ses cheveux.
Au même instant, la comtesse poussa un cri et arracha la fleur de sa tète; un homme s'était levé du milieu d'un buisson de chênes-nains, et, les mains jointes, il retombait à genoux.
ANTONINT.
Cet homme qui semblait sortir de la terre comme une apparition était le comte de Mersanes.
La comtesse Hortensia resta immobile ; après un moment de frayeur, elle se sentit excitée par cette
prompte réaction do courage qui ne fait jamais défaut, dans les grandes occasions, aux âmes énergiques : un sourire charmant ramena sur sa figure le teint de la jeunesse et de la santé; elle croKi nonchalamment Jes bras sur sa poitrine, et elle dit :
— Relevez-vous, monsieur, relevez-vous; ne me laissez pas croire que vous demandez un pardon.
— C'est pourtant la seule chose que je demande à présent, dit le comte en faisant quelques pas vers la jeune femme.
— Tout pardon suppose une faute, monsieur, et vous ne lavez point commise. Cet angle de la montagne est à vous, comme à moi, comme au premier artiste qui cherche un point de vue; et certes, il faut convenir que l'atelier du peintre serait bien choisi; voilà un paysage qui pose admirablement sous nos pieds; il est à regretter que les oiseaux ne sachent pas peindre. Quel ravissant tableau de campagne, de ville et de mer !
— Je ne puis rien voir que vous, madame, en ce moment.
— Monsieur le comte, réservez votre galanterie française pour le salon; à ta campagne il faut d'autres mœurs.
— Vous avez raison, madame; devant les sublimes œuvres de Dieu, on ne doit parler qu'une langue sérieuse...
— Ah! je vous arrête, comte de Mersanes; vous oubliez nos conditions. Vous savez que j'abhorre la tristesse à la ville. Voyez, le ciel nous donne l'exemple de la gaieté : imitons le ciel.
•— Je n'ai point oublié nos conditions, madame; je n'ai point oublié aussi que vous avez daigné me permettre de vous présenter mes hommages...
— Oui, monsieur le comte, mais je vous avoue que je n'attendais pas votre visite, à mille toises au-dessus
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du niveau de la mer, entre an pin et un magnolia. Aussi je n'accepte pas cela comme une visite; une rencontre; nous sommes venus herboriser dans le même coin «1rs Apennins.
— Madame la comtesse, «''est le hasard qui m'a conduit ici...
— Le hasard ! monsieur le comte ! dit la jeune femme en riant, le hasard!., c'est justement ce que je vous disais... les Apennins ont quatre cents lieues de longueur; le hasard nous a fait tomber tous deux à la même heure, sur le même point. Cela s'est vu.
— Ayez la bonté de m'écouter, madame, et peutêtre vous excuserez une hardiesse qui vous déplaît, je le vois.
Mardi dernier, j'étais assis au lever du soleil, sur le pont de Carignan; j'aime à voir poindre le jour dans cet abîme de maisons, du haut de l'arche colossale. Il y a pour moi une idée attachée à ce spectacle. A quelques pas, dormait un mendiant. Je regardais le mendiant et le soleil. Un rayon tomba obliquement sur les paupières du misérable, et le réveilla, comme un valet de chambre réveille un grand seigneur à l'heure dite.
La première chose que fit le mendiant fut de me demander l'aumône; je crus devoir faire une honorable largesse à cet homme qui avait pour lit le pont de Carignan, pour lambris les saintes étoiles, pour chambellan le soleil. De son côté, le mendiant, ^ui sans doute allait se mettre en route et exercer son état, se crut obligé de rester à quelques pas de moi pour me chanter un long remerciment dans cette langue italienne qui a été inventée pour la musique, l'aumône et l'amour.
En ce moment, un domestique porteur d'une livrée que je crus reconnaître arriva de la ville sur le pont. Il marchait d'un pas très-hàté. Après avoir jeté un
coup d'œil sur les deux parapets, il s'approcha du mendiant et lui dit :
— Veux-tu gagner un écu?
— Je crois bien ! deux écus même...
— Écoute. Tu ne bougeras pas du pont.
— C'est facile.
— Au coup de dix heures, dit le domestique en appuyant sur chaque mot, tu verras venir vers toi un beau jeune homme habillé comme le fils du gouverneur, marchant le nez au vent, avec du feu dans ies yeux ; il cherchera quelqu'un ici, et il ne le trouvera pas. Ce quelqu'un, c'est moi. Tu iras à lui et tu lui diras : Votre seigneurie cherche- t-elle le domestique Antonini? Rappelle-toi ce nom.
— Antonini, Antonini...
— Il te répondra : Oui. Alors tu lui diras qu' Antonini a été obligé de suivre à sept heures, ce matin, madame la comtesse, qui va passer l'été à la villa Braschi avec sa tante et tous les domestiques... As-tu bien compris?
— Soyez tranquille, je ferai votre commission comme vous-même.
— Tiens, voilà ce que je t'ai promis, et à mon retour je ne t'oublierai pas.
— Il y a quelque amourette là-dessous, hein ?
— Cela ne te regarde pas. Fais ce que je dis et tais-toi...
Tout cela m'a paru fort étrange, et je vous prie, madame, de me pardonner si je me suis permis d'attendre dix heures pour connaître ce personnage mystérieux qui disposait ainsi d'un domestique de votre maison.
Pendant ce récit du comte de Mersanes, la comtesse appelait à son aide tout son sang-froid pour déguiser son émotion.
Le comte Anatole poursuivit ainsi :
— Je me plaçai sur une éminence de l'autre côté du pont, près de l'église de Carignan, et, j'attendis. A l'heure convenue, je vis arriver à pas précipites le comte Fabiano Val diNota. Le mendiant s'avança, et remplit sacommission. Je remarquai le vif mouvement de dépit et de surprise que lit le seigneur sicilien. Il regarda la terre, le ciel, le fleuve de maisons qui semble couler sous le pont de Carignan, et frappant l'air avec sa canne, comme pour se venger de quelqu'un par contumace, il courut du côté de la ville, et disparut. Voilà, madame, le hasard qui m'a fait découvrir votre retraite. La trahison de l'un de vos serviteurs m'était acquise; j'ai cru voir au fond de cette trame, ourdie par un homme puissant et plein d'audace, quelque danger pour vous, et c'est pour cela, madame, que je me suis placé ici, pour vous porter mon aide, si la circonstance le réclamait.
— Je vous remercie, monsieur, de l'intérêt amical que vous me portez, dit la comtesse avec un son de voix émue; veuillez bien me donner le bras jusqu'à la maison; vous vous y reposerez quelques instants, et je vous présenterai la marquise Braschi, ma tante.
Anatole et la jeune dame marchèrent silencieusement vers la villa. La distance était fort courte; aussi M. de Mersanes aima mieux se taire que commencer un nouvel entretien qu'il n'aurait pu achever.
Sur la terrasse, il y avait plusieurs domestiques occupés à rouler de petites tentes de coutil rayé.
— Est-il là ? le reconnaissez-vous ? dit la comtesse à voix basse.
— Je le reconnais parfaitement, dit Anatole, c'est celui qui ne travaille pas et qui nous regarde.
La comtesse fît signe à Antonini d'approcher; le domestique s'avança.
— Antonini, lui dit la comtesse, mardi dernier, à sept heures du matin, vous étiez sur le pont de Carignan?
— Oui, madame la comtesse, répondit le domestique avec une effronterie qui pouvait passer pour de l'innocence.
— Que faisiez-vous là, à cette heure?
— Je me promenais.
— Vous avez parlé à un mendiant?
— C'est possible; j'aime à faire l'aumône, le matin. Madame la comtesse m'a donné cet exemple.
— Vous avez donné à ce mendiant une commission?
— Quelle commission? dit le domestique en pâlissant.
— Votre demande est un mensonge. Antonini, vous êtes un misérable; vous avez trahi votre maîtresse, je vous livrerai aux hommes de justice, vous serez puni comme vous le méritez.
Antonini se jeta aux pieds de la comtesse, et la supplia de lui pardonner.
— Sortez de chez moi, à l'instant même, ajouta la comtesse, à l'instant même; entendez-vous! pas un mot de plus.
En ce moment, Anatole éprouva un sentiment de joie ineffable; il sentit le bras de la jeune femme se serrer contre le sien. C'était un remerciment muet, mais énergique, adressé à l'homme loyal et dévoué.
Le domestique se leva, et marcha vers la maison, pour faire ses préparatifs de voyage.
— Maintenant, dit la comtesse à Anatole, je vais vous présenter à ma tante, et vous laisser avec elle quelques instants. J'ai deux mots à écrire au secrétaire du marquis Viani.
Cetle lettre^ qui arriva à la ville avant Antonini. recommandait au chef de la police de faire embarquer suivie-champ, pour être envoyé à Civita-Veccnia, le domestique Antonini, que la comtesse Hortensia avait
retiré, à Rome, de la mendicité, pour L'attacher à son
service.
Le serviteurquiportait cette lettre était aussi i h maler Antonini à la police; toutes les mesures furent prises pour le foire arrêter avant la Quit,e1 l'envoyer à bord de l'une deces felouques toujours en partance pour le littoral romain.
Le jour était près de finir, lorsqu'Anatole de Mersanes prit congé de la comtesse Hortensia. Ils étaient seuls sur la cime de l'escalier taillé daus la montagne et suspendu sur la ville.
— Vous aviez raison, monsieur le comte, dit la jeune dame; c'est un Lien singulier hasard qui vous a fait découvrir une pareille trahison.
— Je ne crois point au hasard, répondit le comte; je crois à la Providence, qui veille sur les nobles et saintes exilées.
— Vous ne croyez donc plus alors, monsieur, à cette influence fatale qui était en vous?..
— Oh! madame! s'écria le jeune homme ivre de joie; vous avouez que vous avez lu ma lettre, et vous me pardonnez ainsi de vous l'avoir écrite!
— Je l'ai lue, monsieur, et je crois tout ce qu'elle contient.
— Je regrette alors, madame, de n'avoir pas écrit une page de plus.
— Ne regrettez rien, monsieur, vous avez tout dit. La jeune dame tendit la main au comte de 31er-
sanes, et fit luire ce sourire qui divinisait sa beauté. Anatole serra la main offerte, et murmura quelques mots d'adieu.
— Souvenez-vous de cet escalier, dit la comtesse.
— C'est l'escalier duciel, dit le comte ense retournant surlaquatrième marche; je plains celui qui le descend.
— Je connais un comte qui ne le montera jamais... Ce n'e^t pas vous; adieu; monsieur.
Le comte Anatole sentait son cœur se serrer à chaque marche qui l'éloiguait du voisinage du ciel/en le rapprochant de la terre. Arrivé au bas de cette nouvelle échelle de Jacob, il regarda au zénith, et il lui sembla que tous les anges étaient entrés dans la céleste demeure, et qu'un seul apparaissait encore au sommet, laissant tomber sur lui un signe de ses mains ou de ses ailes, du milieu d'une corbeille d'aloès.
Il poursuivit sa route vers le faubourg voisin, attachant une pensée d'amour sur les plantes agrestes, les maisons rustiques, les saintes chapelles, les sources d'eaux vives, qui décoraient le sentier. Un espoir rempli de secrètes extases donnait à son âme une joie si vive et si nouvelle, qu'elle semblait emprunter, par moments, les aiguillons de la douleur. Depuis ce premier regard, lié pour toujours au souvenir du duo àïArmida, le comte Anatole n'avait pas ressenti une ivresse pareille. Alors, à cette révélation qui éclata sous la mélodieuse aspiration : Amor possejite nome, le jeune homme douta de son bonheur avec cette noble méfiance des nobles âmes; il n'osa croire en lui et en elle; il s'accusa même d'avoir donné, par amourpropre, trop d'importance à un regard qu'un capricieux mouvement de tête avait dirigé par hasard sur lui, et que l'ivresse de la musique anima, en l'absence de l'amour. Mais aujourd'hui, l'homme le moins vain pouvait se livrer sans crainte à tout le délire d'une espérance infaillible. De Mersanes avait laissé à la villa Braschi, dans le cœur d'une femme, cette impression charmante qui, peut-être, n'est pas encore l'amour, mais qui le sera.
Antonini, le serviteur chassé de la maison Braschi,
fut arrêté par des hommes de police, à quelques pas
d'j La porte de l'Est, devant l'église dejlla Consolazione :
il voulut d'abord faire quelque résistance, ue sachant
- >rt on lui réservait; mais il avait à lutter contre
IA COMTESSE ÏÏORTENSIA. 85
trois sbires vigoureux qui le maltraitèrent rudement, le mirent dans un canot, et le consignèrent à la garde du capitaine sur une felouque de Fiumicino, qui devait mettre à la voile le lendemain. Le chef des sbires remit un ordre écrit au capitaine, qui répondit sur sa tète du prisonnier.
Antonini était un jeune Transtéverin fort intelligent, fort rusé, plein d'audace et de résolution.
Il jugea de l'importance des services qu'il avait rendus et qu'il pouvait rendre encore, par ce luxe de précautions prises contre lui. Il comprit que sa fortune serait faite, s'il pouvait apprendre tout ce qui se passait au comte Val di Nota, Retenant sa pensée en éveil pour saisir la première occasion favorable, il s'étendit sur un rouleau de cordages et fit semblant de dormir.
La nuit tombée, le capitaine ordonna au mousse d'aller faire la provision d'eau à la fontaine Saint- Christophe, qui coule sur le quai du port.
Le mousse faisait ses petits préparatifs, et, comme il passait à côté d'Antonini pour prendre un baril vide, il sentit une main qui touchait légèrement son pied nu, et vit une autre main qui lui présentait deux grandes pièces d'argent fort luisantes.
Le mousse avait vu brfller un trésor; il se pencha, comme pour mettre en ordre une liasse de cordes, et examina le trésor de plus près, ayant soin de mettre son oreille sur la bouche d'Antonini. Dans cette position, il entendit ces mots légers comme un souffle :
— Prends ces deux écus, et, à ton retour, je t'en donnerai deux autres. Va à Piazza-Amorosa, en volant comme un goéland, tu frapperas à la porte du premier palais peint, à droite, et tu feras dire p<.r un domestique au comte Val di Nota qu'Anton'ià est prisonnier à bord de la Vergine-del-Carmelo, et qu'il n'y a pas un instant à perdre. Si l'on t'interroge, dis tout ce que tu as vu.
Le mousse prit l'argent, roula quelques cordages par contenance et dit à Anton in i :
— Piazza-Amorosa, le comte Valdi Nota, Antonini.
— Bien ! dit Antonini, va.
Le mousse descendit dans la chaloupe.
Le capitaine sonpait avec les matelots, à six pas <T Antonini.
Rien ne réussit comme un mauvais coup. Le mousse, avec cette intelligence italienne qui n'a pas d'égale dans les classes inférieures, remplit sa mission avec un grand succès.
Une heure après, le comte Fabiano paraissait abord de la felouque ; il était éblouissant comme un écria de pierreries : l'équipage de la Vergine-del-Carmelo, composé de six hommes déguenillés, s'inclina devant lui, un demi-clair de lune mettait dans un relief mystérieux la figure distinguée du jeune seigneur sicilien, et le luxe de son costume.
— Ouest le capitaine? demanda Fabiano d'un ton leste, comme celui d'un vice-roi de Sicile.
— C'est moi, répondit le capitaine dont le corps s'était brisé en angle aigu,
— Quel est ton pays?
— Je suis de Bagna-Cavallo, dans les États-Romains.
— Cette barcaccia est à toi?
— Oui, mon prince.
— As-tu des marchandises à bord?
— Je suis en lest.
— Quand pars-tuf
— Au jour.
— Voici une bourse pleine d'or, regarde... touche... c'est pour ici. Conduis-moi tout de suite à deux portées de fusil itfirès San-Piétro-ôVArena. Tu partiras de là. Point de v^ile, il n'y a pas de vent; à la raine.
L'équipage se précipita sur les rames, et la telouque sortit du port, dirigée vers le point demandé.
Quand le petit bâtiment eut dépassé Villa-Biam a, Fabiano dit au capitaine avec ce ton impérieux qui
supprime toute réplique :
— Mets ta chaloupe en mer... Je t'achète cette chaloupe... elle vaut bien trois écus, je t'en donne cinquante; et cette montre d'argent avec sa chaîne... les voilà.
L'équipage se jeta aux genoux de Fabiano.
— Ecoute, capitaine de coquille de noix, ajouta Fabiano; je te défends de rentrer dans le port de Gènes ; je telaisse tous les autres ports de la Méditerranée pour ton commerce de terres cuites... Voilà de plus unegratiticatiou pour ton équipage... et je te reprends mon domestique qu'on m'a volé... Ici, Antonini !
Antonini se leva et sauta lestement dans la chaloupe avec Fabiano. Le capitaine, ébahi, les regarda faire, son bonnet rouge serré entre ses mains. En vingt coups de rame la chaloupe arrivait devant Villa- Bianca.
Un vieux concierge ouvrit les portes de la villa au maître et se retira.
— Écoute, dit Fabiano a Antonini , tu ne bougeras pas de cette maison pendant dix jours. Songe que tu m'appartiens, que tu me dois la vie, que j'ai ton secret. Tu es intelligent, tu es brave, tu es jeune, je te mènerai loin. Dès ce moment ton rôle va changer. Tu as la mémoire des noms; tu t'es souvenu du mien et de celui de ma demeure que tu n'as entendu qu'une fois, il y a cinq jours, quand tu descendis de Villa-Bras c h i ; avec cette qualité tu feras fortune. Voici ma bibliothèque; tu apprendras par cœur les titres de ces ouvrages; les titres seulement, ne prends pas la peine d'ouvrir les livres. Tu laisseras croître ta moustache et tes baffi, comme un Calabrais. Tu prendras l'habitude des distinguées en regardant tous ces portraits. Tu choisira? dans mon cabinet de toilette ceux de mes habits
qui te conviendront, et tu t'exerceras à les porter avec aisance. M'as-tu bien compris?
— Oh! parfaitement, monseigneur; vous serez content de moi.
— Tu n'as jamais rien fait dans ta vie?
— Rien, altesse.
— Bon ! c'est ce qu'il faut pour faire quelque chose de bien... Quel âge as-tu î
— Vingt-cinq ans.
— Où as-tu passé tes premières années?
— A Rome, J'étais San-Pietrino.
— Tu as donc travaillé?
— Non , monseigneur. On me donnait deux pauls par jours, et je brossais les lions du tombeau de Clément XIII. Un métier de fainéant.
— Et pourquoi l'as-tu quitté?
— Parce que cela m'ennuyait de brosser de grands lions tous les jours. Et puis les Anglais se moquaient de moi.
— Tu es un brave garçon. Tu ne méritais pas de brosser deux lions toute ta vie. Tu as mieux aimé demander l'aumône, à la porte de tous les cardinaux, n'est-ce pas?
— Certainement.
— Bien, tu as le cœur bien placé. Voilà les sentiments qu'il me faut ; Antonini, tiens-toi prêt, dans dix jours, à suivre les ordres que je te donnerai. Ici, mon vieux concierge aura soin de toi. Je rontre à la ville parce qu'on va fermer les portes bientôt. Encore deux mots. On t'a chassé de ViUa-Braschi, parce qu'on t'a soupçonné de me servir, n'est-ce pas?
— Certainement, monseigneur.
— Est-ce la comtesse qui t'a chassé?
— Elle-même; mais c^est son amant qui m'a dénoncé. Fabiano fit un bond, et vit toutes les étoiles au lambris de la salle.
— Son amant! son amant, dis-tu? Quel est cet amant?
— Un grand monsieur brun et pale, qui m'a enfoncé ses yeux dans ma poitrine comme deux stylets.
— Et cet homme est à Villa-Braschi ?
— Oui, monseigneur; c'est le comte de Mersanes. Fabiano raidit ses bras, ferma ses poings, et baissa
la tète sur le parquet.
— C'est bien, dit-il d'une voix calme qui formait un effrayant contraste avec son agitation.
Et il sortit.
Fabiano traversa en courant le faubourg San-Piétrod'Arena, et arriva devant les remparts au moment où Ton fermait les portes. Il put encore entendre le bruit des chaînes du lourd pont-levis qui semblait lui dire, enfermant sa gueule énorme : Il est trop tard!
La nuit était sereine; la ville allait s'endormir, étouffée dans sa ceinture de remparts.
Fabiano un instant contrarié par la brutalité inexorable du pont-levis, sentit que, dans l'agitation qui le dévorait, c'était une sorte de bonheur pour lui d'être obligé de respirer l'air de la montagne et du golfe, loin de ces palais de marbre, tombeaux des vivants, dans les nuits d'été. Il se jeta sur le premier de ces sentiers qui serpentent au flanc des collines; et d'étage en étage, il atteignit les plateaux charmants où semblent dormir avec une voluptueuse nonchalance, comme des harems d'Asie, les villes Spinoletta, Franzoni et Pallavicini.
Il était minuit, car le clocher des Capucins sonnait l'office de matines, lorsqu'il arriva devant la villa Braschi.
Il y a dans les bruits nocturnes des ressemblances singulières avec des bruits de pas, des plaintes humaines, des paroles dites à voix basse, tout cela si exactement noté qu'on se retourne pour voir, qu'on se
recueille pour écouter. Fabiano s'était enfermé dans un massif d'arbres, et il croyait distinguer des voix humaines dans les allées sombres qui aboutissent à la villa : A eroyait même entendre prononcer le nom harmonieux d'une femme, et il lui semblait aussi que les feuilles résineuses, tombées des pins, en aiguilles de verdure desséchée, craquaient sous les pieds de deux promeneurs mystérieux.
La jalousie, ce monstre qui brûle le cœur avec un tison, le front avec la fièvre du délire, la langue avec une sueur amère, avait allumé son bûcher autour du comte Fabiano ; cette nuit si pure, ce firmament si prodigue d'étoiles, ce concert des arbres et des eaux, cette extase voluptueuse qui enchantait la demeure aérienne, tout à ses yeux, était sombre comme ce royaume désolé que l'Euménide entrevoit, assise sur son lit de fer. Haletant, ivre de rage, l'œil égaré, la main à son poignard, Fabiano attendit, toute la nuit, ce rival heureux et invisible dont les échos lui apportaient les paroles ; mais rien ne parut. Aux premières lueurs de l'aube, les ombres perdirent leur mystère, les fantômes s'évanouirent, la jalousie seule resta.
Le comte Fabiano, se faisant éclipser par les arbres, de peur d'être découvert par quelque fenêtre matinale, se glissa furtivement jusqu'au grand escalier, et le descendit au vol comme s'il eût été précipité de la cime. Rentré sur les domaines de la nature, il se cacha de nouveau derrière un buisson de câpriers pour épier le passage de l'homme qui devait, d'après une conjecture infaillible, rentrer en ville ayant le lever du soleil : il attendit longtemps, et le pommeau de son
poi
nard suait de la sueur des mains.
Les rayons de l'est jaillirent enfin de la crête apennine la plus élevée, et ils allongèrent démesurément une ombre humaine jusqu'au buisson de câpriers. L'ombre s'agitait avec de brusques ondulations qui ne
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paraissaient pas appartenir aucorps d'un gentilhomme. Fabiano, l'œil ti\<; sur cette silhouette éternelle, sentit Ses forces défaillir, et il laissa tomber son poignard avant l'apparition du corps.
Il essuya ses yeux voilà parle feu de la veille, el il aperçut un domestique d'un âge mùr, tenant une lettre à la main et la regardant à chaque instant comme s'il eût craint de la perdre. Dès que le domestique eut dis-
parUj Fabiano s'élança comme un vautour, et en quelques bonds il se remit sur la piste du domestique, et entra bientôt dans la ville avec lui.
Le domestique traversa la strada Balbi, descendit San-Ciro, et entra dans l'hôtellerie de Michel. Fabiano le suivit nonchalamment, de l'air d'un voyageur qui va chez lui, et il entendit ces mots prononcés en mauvais italien :
— M. le comte de Mersanes est logé dans cet hôtel?
— Oui, répondit une voix.
— Voici une lettre qu'il faut lui remettre à son lever.
Fabiano rebroussa chemin, et comme son inspiration était aussi agile que son pied, il devina tout de suite ce qu'il fallait faire.
Quoique le jour fût trop peu avancé pour oser aventurer une visite, il frappa effrontément à la porte du marquis Yiani, et il dit au valet de chambre de l'annoncer.
— Le seigneur marquis n'est pas sorti de sa chambre, lui répondit-on.
— Eh bien! dit Fabiano, annoncez-moi toujours, et j'attendrai.
La lettre que M. le comte de Mersanes devait lire à son lever était ainsi conçue :
ce Monsieur le comte, a Étrangère et proscrite, ce sont doux
diligence d'un gentilhomme français. Ne jugez donc pas ma démarche, ne regardez que ma position !
a Vous êtes attendu, ce soir, aux premières étoiles, à Villa-Braschi. Prenez le chemin le plus long, et no vous montrez pas. « Comtesse H.
« Évitez le magnolia. »