‹ La comtesse Hortensia (volume 2)Chapitre 6 sur 66 · LE RENDEZ-VOUS · texte numérisé non relu

LE RENDEZ-VOUS

Le comte Fabiano fut introduit sur-le-champ par ordre du marquis Viani.

Le jeune seigneur sicilien mit un masque de joie matinale sur son visage décomposé par les émotions de la nuit, et il se précipita sur les mains du marquis.

— Eh! bonjour, mon cher marquis! C'est bien à vous que je puis adresser ces beaux vers du onzième chant :

O sol che sani ogni vista turbata Tu mi contenti si...

J'ai une excellente nouvelle à vous annoncer, et je n'ai pas consulté ma montre : j'ai reçu une lettre de Leipsick!

— Ah ! mon cher comte ! dit le marquis en serrant les mains de Fabiano, il n'est jamais trop tôt de recevoir une bonne nouvelle.

— Le manuscrit a été acheté...

— Par M. Octavien d'Oropeza?

*- Non, par un savant prussien. Mais n'importe. Le savant est ruiné; il a dit qu'il le revendrait à cent florins de béntûce, et il a donné son adresse à Berlin,

Bern-Strass , n° 27. M. d'Oropeza est parti sur-leehamppour iMilin, et nous pouvons considérer l'affaire comme terminée.

— Mon cher Val di Nota, vous êtes un homme prodigieux! Il est très-beau, il est très-glorieux «à votre âge d'avoir cette noble passion de la science et d'abandonner les plaisirs superficiels des jeunes gens.

— Oh! marquis Viani, dit Fabiano, en secouant mélancoliquement la tète, j'ai connu de bonne heure la vanité des plaisirs du monde! j'ai l'expérience d'un jeune vieillard. Ma vie, comme vous voyez, est simple ; je la compose de travail et de méditation. A neuf heures, je vais au lit; à l'aurore, je sors, et j'assiste sur la montagne au lever du soleil. Quel magnifique spectacle ! avec quel œil de pitié je regarde passer devant moi les jeunes fous qui s'en reviennent honteusement de quelque rendez-vous infâme, et qui accusent cet éclat du soleil , inexorable dénonciateur des nocturnes forfaits !

— Oui, comte Fabiano, vous devez, à cette heure, surprendre bien des mystères...

— Des mystères et des crimes! cher marquis; de quoi alimenter la faim de la calomnie et de la médisance, pendant un siècle et plus, si je ne m'étais fait une loi de tenir ma bouche close, en ces occasions; car, ainsi que dit le sage : « Celui qui s'endort médisant se « réveille calomnié!.. » Ce matin, encore, le hasard de ma promenade m'a révélé... Oh! parlons d'autre chose, cher marquis...

— Voyons, voyons, dit le marquis Viani, avec un de ces sourires qui provoquent une confidence ; mon cher comte, qu'avez-vous vu ce matin? Quelque galanterie! quelque incartade de belle dame?.. Voyons; une fois n'est pas coutume. Contez-moi ça; je suis discret.

— Oh! mon cher marquis, ce ne sera pas une in-

discrétion de ma part; je ne vous apprendrai rien de nouveau, à vous qui n'ignorez rien.

— Eh ! qui sait ! contez toujours.

— Vous le voulez, dit Fabiano en paraissant faire un violent effort sur lui-même; eh bien! mon cher marquis, ce matin, comme je faisais ma promenade [favorite, j'ai vu descendre de Villa-Braschi... devinez Wi?

Une affreuse pâleur couvrit le visage de Viani. Fabiano n'eut pas Pair de le remarquer, et il poursuivit ainsi :

— Vous ne devinez pas?.. J'ai vu passer dans un désordre significatif, ce jeune Français, celui qui a dit à Villa-Bianca ce blasphème : « Dante est un fou qui « a écrit ses rêves, et qui a trouvé d'autres fous pour « les commenter... » Vous devinez à présent... le comte Anatole de Mersanes?

— Et d'où venait-il? demanda Viani d'une voix à peine entendue.

— Mais, il me semble que le reste n'est pas difficile à deviner...

— Comment?., vous croyez... mon cher Fabiano... que la comtesse..

— Cher marquis, voici un axiome : partout où vous verrez une dame polonaise, vous rencontrerez un Français. C'est l'association doublement coupable de la politique et de l'amour... Maintenant, cher marquis, faites comme si je n'avais rien dit... Irez-vousà Curlo-Fciice ce soir?..

— Comte Fabiano, savez-vous que ce fait est plus grave que vous ne pensez?

— Oh ! j'y vois clair comme vous! C'est un club polonais qui s'organise là-haut sous les auspices de Gupidun.

— C'est cela!

— Il parait même que le comte de Mersanes avait

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oublié je ne sais «{uni à Villa-Braschi, car, en venant chez vous, c'était mon chemin, j'ai passé devanl L'hôtellerie voisine, et j'ai reconnu nu domestique de la comtesse qui portait une lettre à M. de Mersanes. J'ai entendu dire qu'une certaine espèce d'amants ne se quitte que pour s'écrire. Les nôtres en sont là.

— Comte Fabiano, vous auriez pu vous tromper...

— Eh bien ! marquis, envoyez quelqu'un d'adroit à l'hôtellerie Michel... c'est bien simple : on demandera si la lettre apportée par un domestique de la maison Braschi a été remise exactement ce matin à M. de Mersanes.

— Oui.

Yiani sonna et donna ses ordres; ses lèvres tremblaient.

— Mon cher marquis, poursuivit Fabiano en affectant des airs d'indifférence, vous êtes logé d'une façon spiendide, vous avez là une charmante Sainte- Famille... C'est du Carlo Dolce, n'est-ce pas?

— Oui, dit le marquis sourdement.

— Voilà un Holopberne très-beau... c'est par l'un des Carraches... Est-ce Louis ou Annibal?

— Louis.

— Quelle belle Descente de croix!.. C'est signé Sébastiano del Piombo, à cent pas... voilà un Canaletti ravissant!., je vous en donne deux mille écus, marquis Yiani... acceptez -vous?

— Non, comte Fabiano... à vous dire vrai, cette affaire me préoccupe beaucoup... ce n'est pas la petite intrigue d'amour... au moins.»

— Oh ! je crois bien ! l'amour est toujours une bagatelle.

— Je vois la chose au point de vue politique...

— Politique, c'est cela!

— Comte Fabiano, il y a d'autres intrigues là- dessous !

— Mille intrigues sourdes, marquis Viani.

— Qu'il faut couper à la racine., sans pitié.

— Sans pitié.

— La raison d'Etat avant tout, comte Fabiano.

— Avant tout.

L'envoyé, de retour, donna cette réponse au marquis :

— La lettre apportée par un domestique de la maisonBraschiàM. de Mersanes lui a été remise exactement à son lever.

— Vous voyez, marquis Viani, dit Fabiano, c'est de l'amour chauffé au maximum : la lettre après le rendez-vous. J'avais, moi, une intrigue dans ce genre, à Paris; une femme d'une exigence!.. Excusez-moi, cher marquis; j'avais vingt ans, l'âge des folies! Un jour, je lui fis annoncer par un ami éploré que je m'étais brûlé la cervelle pour lui prouver mon amour. — Le lâche, dit-elle, il n'a pas eu le courage de se pendre !

— Tout cela est bon, cher comte, mais nous nous écartons de la question.

— Il faut attendre les événements...

— Que parlez-vous d'attendre! comte Val di Nota; attendre que le mal soit plus grand !.. je vais user du pouvoir discrétionnaire que notre loi nous donne contre les étrangers soupçonnés d'intrigue politique.

— C'est cela! vous allez le faire arrêter; très-bien.

— Je ferai ce que j'ai fait vingt fois depuis 1830, et pour des choses bien moins graves certainement.

— Eh bien! cher marquis, je vous baise les mains; je vous laisse à vos affaires administratives... nous nous verrons plus tard.

— Je vous remercie, comte Fabiano, de m'avoir mis sur la trace de ces intrigants...

— Oh! marquis, remerciez le hasard qui a donné cette tournure à une conversation scientifique... Fautil ébruiter cette affaire?..

— Diable ! non ! le plus grand secret ! bouche close! c'est entre nous, rien qu'entre nous !

— Bien ! mon cher marquis; c'est entendu.

— Que je vous serre les mains, mon cher comte ; le crime sera foudroyé.

— Marquis Viani, je vous dirai ce que Dante dit à Virgile : « Maître, le sens de ces paroles est terrible ; » maestra, il senso lor m'è duro! chant troisième.

— Vous citez toujours heureusement Adieu,

comte Fabiano.

On se sépara.

Fabiano ne s'écarta pas de la maison Viani. Il voulut épier le mouvement des hommes de police, et s'assurer, par ses propres yeux, si ie marquis jaloux dirigeait habilement ses opérations.

A la même heure, et dans le voisinage, le comte Anatole de Mersanes décachetait en tremblant une lettre embaumée comme une fleur du matin; son visage s'illumina du rayon céleste qui luit au front du prédestiné; une extase de béatitude remplit sou âme; c'était un billet de la femme adorée; c'était le bonheur en trois lignes ; c'était l'univers qu'il tenait dans sa main.

Comment dévorer ces heures, ces siècles de minutes qui allaient éterniser ce jour jusqu'au lever des premières étoiles ! quelle patience d'homme ne devait pas succomber dans ce martyre ! Le comte de Mersanes regarda autour de lui, et il rougit de se voir si pauvre en face de cette rayonnante, lettre qui venait le couronner comme un roi; il se sentait oppressé par ces viles murailles, trop étroites pour contenir l'immensité de son bonheur. Ce qu il lui fallait maintenant, c'était un palais de marbre, comme Serra ou Durazzo; c'était l'escalier superbe qui monte aux jardins suspendus; la nymphée verte de feuilles, rouge d'oranges, retentissante de fontaines, les grands tableaux

de la galerie, les rideaux de soie des balcons, les mosaïques des salons de bal.

Ces beaux rêves le firent tomber dans la réalité de la vie commune, et il ne se consola de son indigence qu'à l'idée de se remettre bientôt en possession de sa richesse abandonnée, et que l'héritière avait offert de lui rendre généreusement. Si cette réflexion ne l'eût pas soutenu, il aurait renoncé, dès ce moment, à l'amour d'une grande et riche dame, de peur d'être regardé un jour comme un aventurier qui avait tenté un coup de fortune dans un établissement avantageux. Ayant mis ainsi sa conscience en repos, il ne songea plus qu'à la villa Braschi, cette résidence aérienne voisine du ciel, et qui n'attendait qu'un seul élu.

Brûlé de cette impatience fiévreuse qui ne laisse prendre à l'esprit aucune distraction, le comte Anatole s'habilla comme pour le plus beau jour de fête, et sortit de l'hôtellerie du pas triomphant de l'homme heureux qui met à son insu toute une ville dans la confidence de son bonheur. Lazare, sorti du tombeau après sept jours, ne montra pas une plus radieuse figure au peuple de Jérusalem. Notre jeune Français passait à travers les grandes lignes monumentales de la cité superbe, seul cadre digne de son amour, et il plaignait les nobles seigneurs de ces palais qui avaient le néant pour locataire, et qui n'auraient pu acheter un seul sourire de la plus belle des femmes avec ces montagDes de marbre ciselées par des artistes géants.

Une rencontre l'arracha violemment à ses ex*ases. Le comte Fabiano, qui ne perdait pas de vue son heureux rival, l'aborda d'une façon étourdie, et lui prenant les mains au milieu de la Sirada Nuovissima :

— - Eh ! quel heureux hasard, s'écria-t-il, vous a fait

i ici à cette heure? Cher comte, on ne vous voit

donc plus? Parole d'honneur, je croyais ne plus vous

revoir que dans un ermitage l Diable ! quel magnifique

négligé du matin ! Voua allei aa bal avant déjeuner?

.— Comte Val di Nota, «lit Anatole, tout étourdi de

cette rencontre, je veus croyais à Villa-Biancajj'ai en

l'honneur de me présenter deux foischezvous en ville

pour vous faire ma visite.

— Oh ! cher comte,. entre nous c'est sans façon. La tyrannie «les visites est intolérable. On se visite dans la rue à la première rencontre; c'est le privilège de l'amitié. Voulez-vous prendre mon bras, cher comte?

— Volontiers, monsieur.

— Eh bien ! que dites-vous de nos belles dames génoises? Moi, je raffole de toutes. J'ai les mœurs françaises. Avez-vous entendu ma sérénade cette nuit? je l'ai donnée à la princesse sicilienne qui habite le palais Doria. C'était ravissant sur l'eau... Vous n'avez pas l'air de vous amuser beaucoup, comte de Mersanes.

— Pardonnez-moi, monsieur, je mène une vie assez retirée, mais assez conforme à mes goûts.

— Venez donc ce soir chez la marquise Grimaldini, ma tante ; nous avons un concert, un souper. On ne parlera pas de Dante. La princesse nous honore de sa visite... puis-je compter sur vous?

— Ce soir... ce soir, monsieur le comte... je n'ose pas m'engager... j'attends un voyageur... un Français...

— Allons! un bon mouvement... amenez avec vous le voyageur... puis-je vous annoncer à ma tante?..

— Vraiment, monsieur le comte... c'est impossible... je suis au désespoir...

— Eh bien ! venez donc pour le souper, au moins... à onze heures...

— Impossible ! croyez bien...

— A minuit!., que diable ! on n'a plus rien à faire à minuit !

— Oh! cela renverserait toutes mes habitudes... je suis réglé comme un vieillard.

— Comte de Mersanes, vous me désobligez..', mais n'importe, je ne vous garde pas rancune : à chacun sa liberté. Ce sera pour une autre fois, n'est-ce pas, cher comte ?

De Mersanes se laissa serrer les mains, rendit l'adieu par deux signes de tète, et respira, débarrassé de cette amitié improvisée qu'il ne s'expliquait pas très-clairement.

D'ailleurs, cet incident fut promptement oublié. La grande pensée du jour absorbait toutes les autres réflexions dans la tète du comte de Mersanes.

Il y avait dans le billet de la comtesse cette indication: Prenez le chemin le plus long, Anatole songea donc à faire son plan d'ascension, conformément à l'ordre divin qu'il avait reçu. Il résolut de sortir de la ville par la porte de Pilla, qui s'ouvre sur la montagne. Arrivé hors de l'euceinte fortifiée, il se dirigerait vers la colline d'Albaro, coupée par le chemin de Toscane, et de là vers les longues lignes des aqueducs où il devait arriver une heure avant le coucher du soleil. C'est du point culminant de ces régions qu'il réglerait sa marche sur Villa-Braschi .

C'était un petit voyage qu'il fallait accomplir : de Mersanes ne recula pas devant une fatigue qui soulageait son impatience. L'agitation des pieds donne du calme à la tète. Il consulta le soleil, comme on regarde le cadran d'une horloge, et la position de l'astre dans le ciel lui promettait encore de longues heures; cependant il partit pour accomplir son pèlerinage d'amour, comme s'il eût craint que pour la première fois de sa vie, le soleil, imitant une étoile volante, ne tombât subitement des hauteurs du zénith à l'horizon de la mer.

C'était l'heure où, devant les eaux stagnantes, les cigales commencent à chanter sur les roseaux. L'œil ne pouvait supporter l'éclat incendiaire que se ren-

voyaient la mer et le ciel, double firmament de Dieu. Les aromates fumaient sur les collines embi comme l'encens dans les cassolettes; les dômes des couvents ressemblaient à des constellations de planètes, tombées sur la ville et rendant au soleil ses rayons; la volupté du midi, ce mystérieux démon qui cherche l'ombre du marbre ou des bois, courait dans Pair avec les parfums et les étincelles. La ville, enflammée de lumière, semblait descendre de son amphithéâtre pour se baigner dans son golfe, au brûlant milieu du jour.

Le comte de Mersanes franchissait la ligne des remparts sous la porte Pilla : personne, un seul homme excepté, n'aurait soupçonné le but de sa course, en le voyant marcher dans cette direction. Le pâtre du val d'Albaro, le quêteur franciscain, le soldat en maraude, seuls habitants de ces régions désertes, regardaient avec un long étonnement cet étrange pèlerin, en habit de bal, qui gravissait la montagne avec l'agilité du chamois. Quant à lui, il ne regardait rien; il se sentait légèrement attiré vers les cimes, comme s'il eût mis ses pieds dans la nacelle d'un aérostat. Par intervalles, il ouvrait la lettre de la femme aimée, et il s'élançait avec plus d'ardeur sur la pointe des rocs, comme le marinier consulte sa carte de voyage, et bondit de joie en retrouvant son chemin.

Cependant une contraction d'inquiétude assombrit soudainement le visage du jeune homme; il venait de remarquer, à sa gauche, trois hommes armés qui suivaient la même route, et qui le regardaient avec une attention singulière. Ce sont des chasseurs, sans doute, se dit-il mentalement; mais des chasseurs à midi, au mois de juin, sur une montagne, sont des êtres bien extraordinaires .

Il doubla le pas pour s'écarter d'eux, mais eux ne paraissaient pas vouloir s'écarter de lui.

Il s'arrêta, ils s'arrêtèrent ; il s'assit, ils s'assirent.

Le comte de Mersanes, irrité des mouvements ironiques de ces hommes, marcha droit à eux, avec cette fierté d'allure qui vaut souvent la meilleure épée, et leur dit d'un ton décidé :

— Avez-vous l'intention de me suivre longtemps ainsi ?

— Non, dit un de ces hommes en se levant, nous vous arrêtons de par le roi.

Et les deux autres saisirent le comte avec une vigueur qui prouvait que le marquis Viani et Fabiano avaient bien choisi leurs hommes.

— M'arrêter, dit le comte Anatole ; et qui vous a donné ce droit ?

— Vous allez le savoir bientôt... là -bas... oh! point de résistance, elle serait inutile et même dangereuse pour vous... regardez, voici encore trois des nôtres qui arrivent de la porte de l'Est, vous êtes entre deux feux.

— Mais c'est une méprise ! s'écria le comte avec une voix déchirante.

— Non, ce n'est pas uue méprise, vous allez voir; suivez-nous.

La lutte était impossible, il fallait se résigner; six hommes armés contre un seul !

On descendit au poste de la porte de Pilla, et le comte fut enfermé dans une casemate. Le chef des sbires lui montra l'ordre émané du Buon-yoverno. Cet ordre, scellé désarmes royales, expulsait immédiate meut des États de Carlo-Alberto, le comte Anatole de Mersanes, pour cause d'intrigues politiques et de connivence coupable avec des réfugiés et des proscrits.

— MaiSj s'écria le comte, c'est une horrible calomnie! c'est uue infâme trahison!

— Nous ue connaissons que les ordres des chefs., lui répondit-on.

— On ne peut pas me refuser de voir le consul de France. Conduisez-moi chez mon consul !

— Votre consul n'a rien à voir dans les affaires politiques de notre pays.

— Allez au diable avec vos affaires politiques! Estce que je suis un conspirateur!

— Voilà l'ordre.

Ces deux mois furent dits d'un ton sèchement officiel, et la porte de la casemate fut fermée à triple tour.

Il fallait un accident aussi terrible, dans une circonstance aussi solennelle, pour arracher le comte de Mersanes à son calme stoïque; mais le noble jeune homme ne tarda pas à rentrer dans son naturel ; il ne fit point de conjectures, parce que les conjectures n'ont jamais rien deviné; il s'assit sur un grabat, et attendit, avec résignation, ce qui était dans son destin.

A tout hasard, il écrivit au crayon, sur son album de voyage, une lettre au consul de France, et il disposa sa missive de manière à être promptement glissée dans quelque main secourable ou vénale si elle se rencontrait sur sa route.

Au tomber du jour, la porte de la prison s'ouvrit, et l'escorte armée qui le conduisait descendit un sentier tortueux et solitaire, presque verticalement posé sur le rivage de la mer. Devant la batterie de l'École, une chaloupe et quatre rameurs attendaient le prisonnier. Deux hommes armés jusqu'aux dents s'y placèrent à côté du jeune Français. Le chef fit un signal, et la chaloupe vogua lourdement vers la haute mer.

A la dernière lueur du crépuscule, Anatole de Mersanes vit un petit bàtinien* « l'ancre, et à une portée de fusil du brick, du côte de Gènes, l'ombre noire et immobile du Cambrian. La vue dece vaisseau quirappelait une si douce nuit, et une fête comme les étoiles ne devaient plus en éclairer, plongea le prisonnier dans une sombre trictesse.

Le capitaine de la bombarde génoise, l'Assomption, avait ordre de conduire à Marseille le comte de Mersanes, et les deux gardes du police, choisis par Viani, étaient chargés de veiller à rembarquement. Tous les, bagages du jeune étranger avaient été transportés de l'hôtellerie à bord de la bombarde.

La police avait mis tant de mystère et de précaution dans cette affaire que le jeune Français comprit qu'il y avait là-dessous quelque machination horrible dans laquelle la susceptibilité politique la plus ombrageuse n'avait aucune part.

De Mersanes se dit à lui-môme, dans un monologue mental :

— C'est évident, j'ai un rival puissant qui prend, pour sauver l'État, toutes les précautions qu'on prend pour commettre un crime. 11 n'y a plus de doute, cette adorable femme est en péril.

La chaloupe s'éloigna, et la bombarde mit à la voile. Un petit vent de terre soufflait sans rider la mer. L'étoile Y épi de la Vierge s'élevait sur le dôme de Garignan.

Le comte de Mersanes s'enveloppa d'un lambeau de voile latine, et s'étendit sur l'échelle triangulaire de la proue pour dormir à la fraîcheur de la nuit.

— Il a pris gaiement son parti, dit le capitaine, c'est un brave garçon !

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