‹ La comtesse Hortensia (volume 3)Chapitre 1 sur 7 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

^ Les histoires que les romanciers racontent et qui

N sont vraies^ par conséquent^ si elles représentent d'a-

^ près nature les passions et les pays, ne peuvent pas o^ toujours être circonscrites dans le département de la

^ Seine, ainsi que semble l'exiger le goût presque uni- \ versel des lecteurs. Il y a dans le monde d'autres l)o- "^^ rizons que ceux de Meudon et de Montmartre, et il devrait être permis à l'historien de conduire ses héros sous un autre ciel que le brouillard de Paris. Le temps est venu où un auteur ^ à genoux dans une humble pré» faeej doit demander pardon à ses lecteurs de les conduire en Italie. Encore l'Italie ! s'écrie-t-on bientôt de toutes parts. L'Italie est considérée en général comme un pays épuisé, parce qu'il a été, en cinquante ans, le théâtre d'une douzaine d'histoires. Tout est dit sur cette péninsule. Deux auteurs allemands, qui abhorraient la mer, le catholicisme et le soleil^ ont mois*

LA OOMTESSE fiORTENSIA.

êonné dans cette terre tous ses fruits, toutes ses fleurs. Goethe s^est écrié, à propos de Tltalie : // eêt un pays ùù naît l'oranger! Ce qui supprime toute description ultérieure. Aussi on a souvent déploré Taveuglement de ceux qui osent parler dt l'Italie après cette phrase de Goethe. Un autre auteur illustre et étranger a épuisé ritalie avec cette strophe : terre des arts et de la liherlél tu n^ es plus gu'tin beau cadavre. Quand seras-tu consolée, 6 Niohé des nations? M. Dupaty a fait un vaudeville en prose sur l'Italie, M. de Lalande quatre volumes inconnus, M. Richard un in-octavo pour les hôtels garnis. Un illustre écrivain a aimé véritablement ritalie, mais il n'a écrit sur Rome que quelques pages admirables, pour ne pas décourager les autres : c'est M. de Chateaubriand Les romanciers célèbres,' nos contemporains, ont presque tous dédaigné Tltalie. Le chef-d'œuvre des épopées a été écrit par un homme de génie autour de Notre-Dame de Paris. Un des écrivains les plus spirituels, les plus originaux, les plus passionnés de l'époque, Léon Gozlan, a même fait éclater un accès de délicieuse mauvaise humeur contre les cités italiennes; et cette explosion de verve et de raillerie puissantes a trouvé des échos. Alexandre Dumas est le seul Parisien qui soit excessivement ultramontain; il connaît mieux l'Italie que son hôtel de la rue Richelieu; il a semé sur elle tous les trésors de son esprit inépuisable et de sa merveilleuse imagination. Pourtant, ceux qui ne ne se lassent jamais de lire les histoires que Dumas raconte avec tant de grâce, d'éclat et de gaieté, se plaignent par intervalles, d'être forcés de rentrer en Italie, à la suite du charmant voyageur; tandis que, depuis le Doyen de Killerine jusqu'en 1843, jamais un seul lecteur ne s'est plaint de voir commencer trente mille histoires avec cette phrase, ou une autre du même genre : Par une belle, mais froide matinée de janvier, un étranger se prom^

tA. COMTESSE HORTENSIA. .']

natl sur le bouîenard Montmartre avec mne eeriaine agitation. Moi-même j'ai employé ce début dans ufiÉ nouvelle, et cela m'a réussi. On m'a affirmé que jV vais été lu. Celui qui aura le malheur de faire la centième histoire commençant, par ces mots : Par un beau soir de juin, soub leê orangers de la villa Fiani, serÀ maudit et déchiré.

L'Italie mériterait bien d'obtenir au moins cent fois l'honneur qu'on a accordé aux rues Montmartre et Saint-Denis, à une époque toute récente, lorsque Paris, aujourd'hui si beau, était la plus inhabitable ville .du globe. L'Italie a des charmes qu'on retrouve difficilement ailleurs; elle a un soleil d'abord, chose assez rare en Europe; plie a deux mers véritables, qui ne sont pas des Océans gris et invisibles, elle a les originaux des paysages de Poussin, de Salvator Rosa et de Léopold Hobert; elle a des villes pleines de statues, de tableaux, de jardins, d'églises, de fontaines, de ruines; et dans ces villes chaque minute trouve un remède à son ennui; elle a les passions de son climat; elle vous donne de beaux horizons pour votre berceau, une terre harmonieuse, odorante et chaude pour votre vie, et des marbres charmants pour votre tombe. Que peut-on demander de plus à un pays? Au reste, qu'il soit permis aux hommes du Midi de profiter des dernières heures poétiques laissées à l'Italie par notre siècle industriel et ravageur. Bientôt la terre de Saturne subira le sort commun : il y aura un chemin de fer sur la voie Appia; on établira des comptoirs de marbre dans la Strada Balbi, des usines à Tibur, des manufactures à Yilla-Pamphili, un gazomètre dans le Colysée, un télégraphe sur le Vésuve, un corps-degarde sous le laurier de Virgile, un observatoire sur le tombeau d'Adrien, des filatures sur le Tibre et à la cascade de Terni, un octroi dans le temple de la Sibylle, une fonderie dans les Thermes de Titus et de

i UL OOMtESSÈ ttORtti^àtâé

Caracalla^ une école des arts et métiers à Hercalanum ; les gondoliers de Venise chanteront les vaudevilles du Gymnase^ les paysannes d'Aricia prendront le costume iéL fermières de Meudon et les Italiens parleront an» glais et boiront du thé vert. Hâtons-nous d'écrire^ le Vésuve va s'éteindre et la vapeur menace notre pé* ninsule d'une épidémie de volcans.

LES PEEsocmAass*

Bbtla place de rAnnoaciade^ à Gènes, il e«r fort agréable, le dimanche, quand la soirée est belle, d'assister à la sortie des vêpres. Je voudrais bien pouvoir définir le charme qu'on éprouve à regarder, en détail et tout i la fois, ce tableau vivant, la grande nef de Téglisè, avec ses superbes colonnes de marbre rose; la vapeur d'encens et de cire éteinte qui flotte et voile le sanctuaire ; Tombre mystérieuse des nefs, et Téblouissant éclat du soleil sur les édifices extérieurs ; les joies de la religion et les joies du monde, associées avec cette grâce italienne qui n'exclut rien et embellit tout. n 7 a toujours là des jeunes gens dont les regards cherchent quelque chose dans des groupes mondainement dévots, lorsqu'à la sortie, les lames des éventails tombent devant de frais visages surpris par le soleil, comme des persiennes devant les odalisques aux croi« sées du harem.

La foule de ces oisifs et de ces curieux était encore plus grande que de coutume le dernier dimanche de mai de l'année 1833. Le nombre des dames était encore plus considérable, et il était facile de deviner, à la longue file des équipages stationnés devant le palais

Mari^ que le beau sexe aristocratique de Gènes avait assisté aux vêpres à PAnnonciade.

Il y eut dans les groupes de jeunes gens un vif mouvement de curiosité indiscrète, lorsqu'une dame qui paraissait fort belle dans tout l'ensemble de sa personne, sortit de l'église et fit un signe d'éventail i son cocher au moment où celui-ci s'avançait avec sa calèche découverte. Un monsieur, d'un âge mûr, donnait le bras à cette dame, et il laissa percer sur son visage un éclair de mécontentement lorsque la voiture s'éloigna et que sa charmante compagne exprima le désir de rentrer à pied en traversant la Straia Balhi.

Deux jeuaes gens avaient suivi tous les mouvements de la dame de la calèche avec une attention plus particulière.

L'un était le comte Fabiano Val di Nota, un riche seigneur fort à la mode dans la société génoise, fort estimé à cause de ses rentes, fort redouté à cause dt son audace, ayant d'ailleurs toujours sur les lèvres l'étincelante malignité de ses yeux gris. Son visage> empreint d'une distinction dédaigneuse, portait une arme à double tranchant : la parole et le regard. Il avait dans sa démarche l'allure fière et décidée de l'homme qui court à un but en écrasant l'obstacle ; et lorsque dans un salon il agitait, au milieu d'une discussioD, les boucles de ses cheveux d'ébène et l'arc délié de sa moustache, un chœur général d'éloges donnait raison à tous ses torts.

Le comte Fabiano avait attaché à son orageuse fortuiie un de ces êtres cosmopolites, toujours prêts à se mettre, comme lune, au service du premier soleil venu. Ce satellite franco-italien se nommait Octavien d'Oropeza. 11 avait voyagé partout, et ne comptait pas encore trente ans. Sa figure ronde et fraîche annonçait un cœur plein d'insouciance et vierge de passions sérieuses; une de ces organisations qui n'exploitent dans

LA GOMTBSSE HO&TJBNSU. 7

le monde qja^ des plaisirs sans conséquence; un de ces hommes auxquels il ne manque, pour jouir d'une haute réputation de probité, que des immeubles vierges d'hypothèques et bien établis au soleil.

Le comte Fabiano arrondit gracieusement son bras, et salua la belle dame et son cavalier. Une molle inflexion de la tète et un sourire divin répondit à ce salut.

Le monsieur regarda Falnano par- dessus ses lunettes d'or et n'ôta son chapeau qu'à demi; mais il ne reconnut pas Fabiano.

— Ce vieux et riche marquis, dit Fabiano, a pris un excellent métier pour avoir le droit de se moquer des gens impunément.

— Quel métier? demanda Octavien.

— Il s'est mis dans la police secrète ; il appartient à buon-govemo. C'est un poltron qui a voulu se £ure protéger par son métier.

— Nous le respecterons celui-là.

— Comme ou respecte le diable quand on ne sait pas faire le signe de la croix.

— Parions bas, comte Fabiano; ces façades de marbre sont des nids d'échos.

— Octavien^ c'est la première fois que tu vois cette femme?

— Oui, Fabiano.

— Comme latrouves-tut

— Quelle demande me fais-tu làl

— Adorable! adorable!.. As-tu entendu dire que j'étais en grande faveur auprès d'elle?

— On disait cela chez Michel, hier, à table, entre voyageurs.

— C'est un bruit accrédité... mais il est faux...

— Tu le démentiras donc...

— Pourquoi le démentir?... d'ailleurs le monde n'aime pas qu'on démente une calomnie.

8 ik coMTBssB hobtuibu;

— Ha raison le monde : que lui resterait-flj si Vm, démentait tout ce qu'il ditî

— Ah I mon cher Octavien^ il parait que tu t'es fait vertueux! Sur quelle herbe as-tu marché en venant de Rome?

— Sur la pierre nue^ mon cher Fabiano; j'ai fiât ma route à pied^ par les Apennins^ conmie un homme qui n'a pas le sou.

— Je serai ton banquier^ comme toujours.

— Mais je t'admire aussi^ toi^ Fabiano; tu passes pour être l'ami de cœur de cette dame^ettu te défends de cela comme d'un crime^ devant moi I

— Devant toi^ tu as raison. S'il faut que tu me serves^ il faut bien que tu saches l'exacte vérité ! Voili tontemavertu;jefattendaispourdres8ermesbatteries.

— Je comprends. Crois-tu que la conquête sera difficile î

— C'est une femme...

— - Cela te coûtera-t-il chert — - Ha fortune ou rien.

— Fabiano^ tu ne changeras jamais 1

— Jamais. La vie d'un homme riche doit être une perpétuelle chasse aux femmes. Celle-ci^ cette grande dame qui marche devant nous^ je crois que je suis en train de faire la sottise de l'aimer... N'ouvre pas tes grands yeux^ mon cher Octavien. Oui^ je sens que l'amour s'en mêlera... et quel amour I

— Fabiano^ tu parles à un nouveau débarqué; j'arrive de Rome hier matin^ je ne connais encore la femme dont nous parlons que par un trois-quart de visage quej'ai saisi au vol. Est-elle flUe^femme^ veuve. Génoise^ étrangère, voyageuse?

— En deux mots je vais te dire le peu que je sais. lia tante, la marquise de Grimaldini, est une des bonnes amies de cette dame, c'est chez ma tante que je l'ai connuot Elle est de Varsovie^ son mari a été

Là G01ITE8SB HO&TENSU. 9

toé à la prise de cette yille^ dans la dernière insnrréction contre les Russes; elle est venue à Gènes se réfugier chez une vieille parente de sa mère, madame Gesualda Braschi, dont tu vois d'ici la maison, entre la petite rue San-Ciro et le palais Serra. Notre belle Polonaise est proscrite, son nom même est proscrit; on ne la connaît dans le monde que sous le nom de la comtesse Hortensia. Elle a un caractère charmant^ un esprit d'ange, une gaieté qui lui fad t oublier son exil, sa proscription et son veuvage ; elle va de l'église au bal conmie une Italienne, elle s'habille comme une comtesse de Paris, elle prie comme une sainte, elle valse comme un lutin, elle est belle sous le lustre comme au soleil. Aux beaux jours de Gènes, Van Diçk l'aurait peinte, Philippe Carlone l'aurait sculptée, Perino del Vaga l'aurait étendue dans une fresque au palais Doria sous le nom d'Amphytrite, et l'architecte Tagliafico lui aurait ciselé une montagne de marbre pour son palais. Maintenant, Octavlen, tu comprends mon amour.

— A peu près.

— Prenons un air indifférent; elle rentre chez elle; n'ayons pas l'air de la remarquer, à cause de son redoutable cavalier.

Quoique le pas des deux jeunes gens fût dans ce moment d'une lenteur affectée, pour donner le temps i la comtesse de rentrer, la beUe dame était encore sur le seuil de sa porte lorsque Fabiano et Octavien passèrent.

Une voix harmonieuse, qui semblait sortir d'une amphore d'albâtre et verser des notes d'or sur les marbres de la Strada Balbi, fit entendre distinctement ces mots :

— A ce soir donc, à bord du Camhrian.

Le comte Fabiano entraîna rapidement son ami, par San-Ciro, dans l'étroite et déserte rue San-Lucca, et lui dit en se frappant le front :

iO tk GOMTBSSE HO&TIKSIA.

-«Le diable m'emporte! j'avais oublié le bal du Citmhrianl Ceci était évidemment à mon adresse. C'est un rendez-vous donn^ ivecun à-propos merveilleux. Il n'y a qu'une femme qui trouve ces choseslà. Oui^ le capitaine Hamilton donne ce soir un bal sur U Cambrian. Nous y serons. Octavien^ tu yiens de la Yoir dans toute la simplicité d'un négligé d'église^ mon adorable comtesse! Elle a prouvé à toutes nos Génoises que la beauté s'accommode fort bien de quelques aunes de mousseline, d'un réseau de paille de riz et â'unj)etit collier de jais, laissant tond)er la plus modeste des croix sur la neige du sein. Ëh bien ! tu la Terras ce soir dans sa radieuse transfiguration au bal àiiCambrian. Tu asvu la femme, tu verras la divinité.

La porte s'ouvrit etsere£Brma; la comtesse disparut, et les regards de ceux qui passaient s'attachèrent tristem^it sur la place où elle n'avait laissé que son cavalier.

Celui-ci paraissait contrarié de l'attention publique Bxée sur lui; il hésita quelque temps, puis il traversa la roe et entra dans l'église Saint-Charles, pour donner le temps aux curieux de s'éloigner. Cet homme jouissait à Gènes d'une excellente réputation; il était aimé à cause de sa justice et de sa piété; on citait ses services rendus aux familles; la veuve et l'orphelin n'avaient pas un plus ardent défenseur que lui : veuf depuis dix ans, il aurait pu prétendre, msdgré son ftge mûr, à quelque riche établissement, et de brillantes offres lui avaient été ménagées par de nobles entremetteuses de mariages : mais on disait que tous. tes goteuTteienl tournés du o6té de II leUgkm el qM le monde n'avait plus d'attrait pour lui; il part«^[eait sa journée entre les cérémonies de l'Église et les importants devoirs de sa charge. A ce portrait, il ne manque plus que le nom du marquis Antonio Viani.

Au tomber du jour, les canots à la voile et à la rame

LÀ COMTESSE HORTENSU. 11

s'envolaient déjàdu quai Saint-Christophe vers la rade^ où le Cambrian était à l'ancre, immobile sur une mer calme, et ressemblant à une lie noire ombragée de mâts. La ville de Gênes avait donné ime fête au commandant Hamilton, le destructeur des pirates de PArchipel, et, ce jour-là, le commandant donnait un bal pour remercier la ville.

On avait épuisé les parterres de la villa Negroni et de la villa Pallavicini, pour décorer te Cambrian. Les canons portaient à leur bouche une immense cocarde de fleurs; les guirlandes de dahlias et de roses couraient en ellipse autour des bastingages et s'élançaient en spirales à la pointe des mâts. Les tissus de Perse tendus de la pointe des vergues à la proue et à la poupe, donnaient au pont du vaisseau la physionomie d'un bazar d'Ispahan; des échelles de fleurs, aux larges degrés de velours, pendaient sur les flancs du navire, et l'orchestre du Carlo-Felice, aligné sur l'estrade de la dunette, envoyait déjà ses stridentes provocations à la danse par-dessus la ville, j usqu'au dôme de Carignan, par-dessus la mer^ jusqu'aux portiques du palais Doria*

On arrivait au joyeux appel du Cambrian du cAté du port et du côté de la montagne. Les cloches de toutes les collines de Gênes sonnaient en chœur l'Atigelus du soir ; le soleil s'éteignait au fond du golfe de Ligurie ; et le bal commençait avec cette furie'italienne qui ne redoute que le repos, et veut dévorer toutes les minutes de la plus courte des nuits. 11 y avait déjà' dans l'air cette suavité inexprimable qui réjouit les sens, et accompagne toujours les fleurs, les femmes, la musique et la mer ; les mille fanaux du Cambrian rallumaient le jour; le pont du navire semblait illuminé par un admirable clair de soleil ; on aurait dit que l'astre, en se couchant, avait laissé, par galanterie, son dernier rayon aux dames de Gènes.

li Lk €X)1CTE88B HORTENSIA.

Autour du Cambrian, la mer paraissait plus sombre

que dans les autres nuits. On ne distinguait que

Tombre colossale du phare qui élevait son fanal rouge

à cent mètres au-dessus du m61e> et ressemblait à un

cyclope accouru de la Montagne du Géant, pour re- :

garder le bal. '

Un canot pavoisé aux armes de Gènes accosta le navire> et le commandant traversa rapidement le pont pour recevoir les nouveaux venus.

Le marquis Antonio Viani monta Téchelle le premier^ et se retourna pour donner la main à une jeune dame^ qui^ sans accepter la main offerte^ s'élança du sommet de l'échelle sur le pont^ avec une légèreté de gazelle^ ce qui fit sourire le marquis Viani et le com* mandant. .

Au même instant^ un jeune homme qui s'était tenu '

i l'écart^ assis sur un canon déguisé en divan^ se leva h

et compta quelques pas avec lenteur vers les non- ^

veaux venus : c'était le comte Anatole de Mersanes.

Le mouvement qu'il fit^ quoique accompagné d'une certaine réserve^ fut remarqué par quelques personnes; d'ailleurs ce voyageur était un de ces jeunes hommes qui attirent forcément les regards dans les grandes réunions^ et que l'attention évaporée de la foule sait distinguer. M. de Mersanes^ pourtant^ ne devait pas ce privilège à de brillants avantages physiques^ tout était simple en lui^ maintien et costume. Sous l'incarnat passager que le soleil et la mer donnent aux voyageurs^ son visage avait cette p&leur nerveuse et virile qui annonce la santé du corps et la maladie de l'âme^ et met dans un relief merveilleux l'ébène de la chevelure et la flamme des yeux noirs. La distinction flère de ses traits et de son regard^ paraissait appartenir beaucoup plus à l'intelligence de l'artiste qu'à la noblesse de la naissance ; il y avait dans tous i

les mouvements de sa tète et de son torse, cette sou- '

plesse gracieuse^ et cette aisance d'ondulation qui se retrouvent chez tous les hommes sûrs d'eux-mêmes^ forts par le hras et par la pensée ; chez tous les hommes énergiquement organisés qui ont sondé de bonne heure le mystère de la yie, et qui ne redoutent rien parce qu'ils attendent tout.

La jeune dame polonaise excita dans le bal un long murmure d'enthousiasme; les femmes furent ravies de sa toilette^ les hommes admirèrent sa grâce et sa beauté. Elle portait une robe de crêpe velouté couleur lilas de Perse^ à taille allongée en pointe sur le devant^ avec une ceinture à cordelières de perles^ ses manches courtes, ornées sur chaque épaule d'un nœud de satin léger comme des ailes de papillon^ laissaient i découvert l'ivoire des bras^ coulé dans le moule de la Vénus d'Arles ; son collier de diamants^ de perles et de rubis s'éclipsait devant l'éblouissant édat de ses jeux^ de ^ ses lèvres et de son sein; sa chevelure opulente^ tour-

née en couronne^ se divisait sur les tempes en deux nattes et laissait tomber avec elles une double grappe d'acacia rose^ légère comme des plumes de colibri. Une grâce suprême se révélait dans tous les détails de cette parure^ et sous chaque pli de l'étoffe^ sous chaque joyau^ sous chaque fleur^ l'aisance et la vie se disaient sentir et ravissaient tous les yeux. Aussi lorsque la comtesse parut^ toutes les sensations délicieuses qui venaient du ciel italien^ de la musique^ du parfum de la mer et des fleurs^ toutes les exquises émotions de cette nuit de fàte semblèrent arriver avec cette femme et lui appartenir : elle fut reine sans rivale au milieu d'un peuple d'adorateurs.

Le comte Fabiano et son ami Octavien d'Oropeza suivaient de près la jeune et belle dame étrangère^ en afTectant de montrer qu'ils étaient de sa suite ; puis ils s'assirent sur deux coussins de velours^ liés à l'afiùt d'un canon, pour ne pas irriter te marquis Viani dont

i4 LA COMTESSE HORTENSIA.

la mauvaise humeur avait toujours un terrible lendemain contre ceux qui la provoquaient.

— Octavien, dit Fabiano, personne ne peut nous entendre ici; ces canons de vingt-quatre sont sourds et muets, et le bruit du bal et de l'orchestre domine nos paroles. Écoute, Octavien, j'ai fait une découverte ; ce vieux inquisiteur est amoureux de la belle com-

— Je le crains, dit Octavien, mais je ne le crois pas.

— Et moi je le crois et je ne le crains pas. Ce vieux marquis est dévot comme un pilier de San-Lorenzo; i] baisse la tète devant une femme, selon le précepte que saint Paul donnait aux Corinthiens; U se parfume d'encens et de cire jaune, il a été canonisé de son vivant à Gènes, sans que l'avocat du diable ait pris la peine de parler contre lui; ei voilà que tout à coup mon coquin s'éprend d'une violente passion pour les pompes du monde : il court les théâtres et les bals, il se fait le chevalier servant d'une jeune femme qui damnerait un séraphin eu cheveux gris, il soigne sa toilette, il met un masque égrillard sur sa face de sacristain, il marche le jarret tendu sur la pointe des.pieds; enfin, tantôt, lui, qui n'a ordinairement que da latin du roi David à la bouche, il a roucoulé à l'oreille de la divine comtesse ces vers de Pétrarque :

Benêd&ito s4a il giomo, U mêiê, e ¥<nmoi elo.

Ainsi, tu le vois, Octavien; si ce vieux inquisiteur n'est pas amoureux de cette femme, je veux que tu m'emportes à l'enfer, comme un diable que tues. Qu'en dis-tu ?

— Maintenant je le crois et je le crains. C'est le plus dangereux de tous les rivaux.

— Pas plus dangereux qu'un autre, Octavien.

— Lui! un homme qui peut nous chasser de Gènes d'un seul trait de plume et d'un signe de doigt.

LA. COMTESSE HOBTBNSIi.. IB

— Bah 1 s'il est Génois^ je suis Sicilien; s'il est chat^ je suis tigre. Nous jouerons au plus fin; avec mes grifies je ne crains pas ses pattes. Vois quel air charmant d'étourderie et d'ipsouciance je prends auprès d'Hortensia lorsqu'elle me parle 1 as-tu remarqué avec quelle adresse^ devant ce Yiani^ je supprime sur mon visage la rêverie de l'amoureux, pour le sourire de l'indifférent! Je défie cet inquisiteur, avec son œil de lynx, de prendre un seul de mes muscles en défaut. J'ai étudié mon corps depuis la pointe des pieds jusqu'à la cime des cheveux; quand je regarde le ciel, je puis mesurer le pli qui se fait à ma cheville; quand je regarde la terre, je sais combian de rides je donne à monfront.Fahianodépisteraitcentinquisiteurscomme Viani !.. Cet homme-là est tadturney mais les hommes qui ne parlent pas ont tous quelque marotte de prédilection sur laquelle ils parlent beaucoup. Je découvrirai la marotte du marquis Viani : je l'ai classé; il appartient à une étrange espèce d'individus. C'est un homme spécial : il a tout juste l'intelligence qu'il faut pour faire son métier; 6tez-le de sa profession et de ses bureaux, c'est un sot. Je vais me mettre à la recherche de ses manies, et je les lui diviniserai. Avec ces gens-là, on ne doit jamais craindre d'exagérer l'éloge de Tadulation : le vent de l'amour^propre fait tant de bruit à leurs oreilles, que la flatterie la plus hyperbolique arrive à leur épiderme avec la légèreté modeste d'un compliment... Eh bien! qu'as-tu donc, Octavien? Tu ne m'écoutes pas... Qu'examines-tu avec cet air d'excommunié ?

— Je regarde ce jeune homme qui cause avec Viani et notre belle Polonaise. Connaissez-vous ce jeune homme, Fabiano î

*— Non... c'est une figure d'étranger.

— Je le connais, moi; c'est un Français; c*estle comte Anatole de Mersanes.

48 LA OOMTBSSB horteubia.

— n est pâle comme une sibylle et triste comme un cyprès.

— Je le crois bien^ Fabiano; je voudrais savoir si tu conserverais ton teint et ta gaieté après l'accident qu'il a subi à Sorrente...

— Quel accident a-t-il subi î

— Il est mort l'an dernier^ rien que cela.

— Quel conte de nourrice me fais-tu, Octavienî

— Ce n'est point un conte ; je tejuresur Thonneur...

— Octavien, je ne te crois pas; change de serment.

— Fabiano, j'ai connu à Naples cet Anatole de Mersanes, je l'ai vu dans le monde ! il m'est impossible de me méprendre. J'ai assisté, comme témoin, à la leo* ture de son testament : il a laissé vingt mille francs de rente, en bons herbages de Touraine, à une vieille dame nommée Virginie Debard. J'ai essayé de vouloir épouser cette femme à cause de ses vingt mille francs de rente; je lui ai fait une cour assidue de trois jours à Montbazon, dans le domaine que lui a laissé feu Anatole de Mersanes ici présent, et puis j'ai reculé à l'idée d'épouser soixante ans incarnés sous une couronne de cheveux gris.

— Poltron I

■— J'ai même conduit une fois la vieille femme au cimetière de Montbazon, où elle a fait élever par reconnaissance, une pyramide en miniature, tronquée par économie, et portant cette inscription : il la mimoire du comte Anatole de Mersane$, mort à 5orrentej leii juin 1831. Qu'il repose en paix!.. Est-ce dair cela?

— Très-clair! mon ami Octavien d'Oropeza; seulement tu peux te tromper sur l'identité du personnage; cependant à force de le regarder, ce garçon-là n'a pas l'air d'un vivant. Le voilà maintenant qui se penche du côté de la mer avec la gràre funèbre du saule pleureur. Octavien, puisque tu l'as connu à Na-

UL GOlCnSSB HORTENSU. 17

ples^ va renouer connaissance avec lui; tu n^aurat pas tous les jours l'occasion de causer avec un mort dans un bali

— Je le veux bien; suis-moi.

Les deux jeunes gens marchèrent vers le groupe formé par la comtesse Hortensia, M. de Mersanes^ le marquis Viani et le commandant Hamilton.

Octavien d'Oropeza se posa lestement devant le comte Anatole et, lui tendant la main :

— Je ne me trompe point, lui dit-il, c'est bien à monsieur Anatole de Mersanes que j'ai Phonneur de parler?

Le jeune comte fixa ses yeux de flamme dans les yeux d'Octavien, et présentant sa main avec lenteur et répugnance, il fit un signe de tète affirmatif.

— Vous souvenet-vous de mol, dit Octavien; vous rappelez-vous Octavien d'OropezaT

Anatole baissa les yeux sur le pont, les éleva au ciel , caressa son front avec sa main, et dit :

— Ce nom m'est inconnu.

— Au reste, cela importe peu, ajouta Octavien en riant; on rencontre tant d'étrangers en Italie, qu'il faudrait un mémorandum tout exprès pour eux dans une case du cerveau. J'avais à remplir un devoir auprès de vous, monsieur le comte; je suis chargé de rappeler à votre souvenir madame Virginie Debard de Montbazon.

Anatole de Mersanes ne fit paraître aucune émotion; il s'inclina poliment rx)mme pour remercier, et tout fut dit.

Un prâude de contredanse partit de l'orchestre. Le comte Anatole présenta la main à la belle étran« gère, et la conduisit au quadrille.

Fabiano et Octavien restèrent à l'écart.

— Oh ! c'est bien mon mort ! dit Octavien ; je cropis ne le revoir qu'à la vallée de Josaphat,

18 LÀ COMTESSE HOATSNSU.

— 11 ne me manquait plus, dit Fabiano, que d'avoir un rival dans Pautre monde.

— La belle comtesse a traversé quelque cimetière, elle a ressuscité un mort, en marchant.

— Oh ! elle est bien capable de ce tour !.. Quel rival tu me découvres là, mon cher Octavien I

— Bah ! nous l'écraserons comme un autre-

— Fanfaron I enseigne-moi le secret de tuer les morts.

mr BAL ▲ BoaB du oambriait.

Le commandant Hamilton, accoudé sur le cabestan, causait avec le marquis Viani, à une assez grande distance da quadrille où la comtesse dansait avec M. de Mersanes.

Fabiano étudia le terrain avec la distraction apparente de la bête fauve, qui ne regarde jamais le point qu'elle menace. DerrièreM. de Mersaneset sa danseuse, la toile de Perse, tendue sur les quadrilles, descendait verticalement comme une tapisserie sur un mur, et s'agrafait parle bout aux porte-haubans.

Fabiano descendit dans l'entre-pont, de l'air ennuyé d'un homme qui cherche un siège de repos loin de la foule; et sortant par un sabord, il grimpa sur les bastingages avec l'agilité d'un chat qui s'élance d'une croisée de mansarde sur les gouttières. Bientôt il ne fut plus séparé du quadrille de la comtesse que par une mince cloison d'étoffe. Dans celte position, il entendit facilement un de ces entretiens entrecoupés de silence et à phrases interrompues, brisées et reprises comme on en fait au bal.

LA COMTESSE HORTENSU. 49

— Oui, madame, disait Anatole, depuis qneje vous ai vue de loin, à Villa-Pamptiili, sous les grands pins de la prairie, et devant la grille de la chapelle du Chœur, à Saint-Pierre, le mercredi saint, j'espérais avoir le bonheur de ne plus vous revoir.

— C'est charmant, ce que vous dites là, monsieur! répondait la comtesse avec un éclat de rire; vous me ferez adorer la galanterie française.

— Que vous êtes heureuse, madame, d'avoir ce trésor de gaieté inépuisable et un sourire toujours prêt à éclater!

— Ah ! monsieur, les visages sombres m'ont dégoûté de la tristesse. On est bien laide quand on est triste; il faut être belle au bal sous peine de ne pas danser... Attention à votre vis-à-vis^ monsieur le eomte.

Et l'entretien fut un instant intanrompu»

Après la figure :

— Pardonnez-moi, madame, dit le comte de Mersanes, l'indiscrétion de ma demande; comptez-vous faire un long séjour à Gênes?

— Probablement. J'aime beaucoup cette ville. Ma mère était Génoise, et elle adorait son pays. Il faut toujours aimer ce que notre mère a aimé.

— Vous n'avez pas fait un long séjour à Rome?

— Oh I ne me parlez pas de Rome ! C'est un cimetière et un nid de lézards, c'est une ville qu'on ne peut pas habiter, à moins d'être pape. Quelle horreur de pays ! Tout y est vieux, tout y est noir. Les monuments vous donnent leurs rides. Au bout de huit joui-s on devient Colysée ou Panthéon. Il y a sur les murailles des. teintes qui se reflètent sur vos fronts, et qui ne s'effacent plus. Pasi l'ombre d'un bal. Les statues seules y dansent sur des bas-reliefs. Il faut être Bacchante ou Ménade, et avoir un thyrse à la main, et sortir d'une carrière de marbre pour figurer dans un

dO LA COMTESSE HORTBNSLU

bal au Vatican! Ne me parlez pas de cette TiUe^ au nom des dieux!

— Madame, vous donneriez de la gaieté aux ruines» et la vie à une tombe. Vous avez donné un sourire à mon front; j'aurais voulu le retenir, ce sourire, parce qu'il venait de vous.

— Mais quel plaisir, monsieur, trouvez-vous i cette vie de désolation que vous menez à travers l'Italie? Je vous ai vu à Villa-Pamphili ; vous comptiez les feuilles de nénuphar dans les bassins. Je vous ai vu à Saint-Pierre; vous étiez blotti dans la cannelure d'un pilastre, comme Jérémie écoutant ses bunentations le vendredi saint. Je vous revois dans un bal, et vous gémissez encore, quand Torchestre vous joue en contredanse le sextuor de la Cenerentola !

— Ah ! madame ! si vous saviez !..

— - Eh bien! instruisez-moi, je saurai.

— Aujourd'hui!., à cette heure, madame ! à peine aurais-je le temps de vous dire trois mots...

— Eh ! monsieur ! trois mots souvent disent beaucoup ; il n'y a qu'à bien les choisir.

— Si je ne craignais pas de vous offenser, le choix serait fait. Toute diose qui vient du cœur, adressée à Dieu ou à la femme, se résume en trois mots.

— Je n'ai pas le temps de deviner des énigmes, monsieur; le bal tue la réflexion.

— Puis-je espérer, madame, de vous revoir?

— A une condition, monsieur.

— Laquelle?

— A condition que vous déposerez à la porte de mon salon votre tristesse de Villa-Pamphili, du mercredi saint, et du bal du Cambrian; à condition que vous aurez le caractère des jeunes gens de votre pays. Acceptez-vous?

— Je prendrai un masque pour vous plaire, madame.

La gomtessb hortensia. é4

— Je déteste les masques, je n'aime que les visages.

— Eh bien ! madame, je mettrai un visage sur mon masque.

— Très-bien! voilà déjà quelque chose qui ressemble à une plaisanterie. Vous vous formerez. Je serai d'ailleurs charmée de vous recevoir au palais Braschi, chez ma noble tante. C'est une maison de joie et de fête. Vous y trouverez des amis. Vous vous lierez avec le comte Fabiano Val di Nota, un jeune seigneur charmant élevé à Paris; un aimad)le fou qui vous donnera de la gaieté malgré vous. Il n'est jamais venu chez moi; mais je le ferai inviter par ma tante au premier bal. C'est que^ monsieur le comte, je m'intéresse vivement à vous, parce que vous êtes Français, et je ne veux pas vous voir dévorer par la tristesse. Mon Dieu! quelle doit être votre mélancolie quand vous êtes seul, puisque vous êtes sombre comme Dante au milieu d'un bal!

— Je vous remercie, madame, de l'intérêt que vous me témoignez. Heureux le comte Fabiano Val di Nota ! il vous inspire, lui, d'autres sentiments que cette compassion vulgaire qui est accordée avec une générosité touchante aux êtres souffrants ! Heureux les fous qui savent donner par leur esprit un sourire étemel à votre divin visage! Moi, j'ai reçu du ciel un de ces caractères mal faits qui provoquent la mauvaise fortune par une tristesse sans motifs, et qui éprouvent ensuite une atroce volupté lorsque les malheurs fondent sur eux et justifient leur tristesse. Vous voyez maintenant, madame, si \e puis me déguiser et entrer dans votre société avec le titre de fou en second. J'aimo mieux me dévoiler à vous tel que je suis. S'il vous faut un nuage dans l'azur de votre maison, je serai heureux d'être accueilli chez vous, madame, et d'assister à vos joies et à vos fêtes comme le cercueil aux festins des Égyptiens,

m LA GOMTESSe HORTENStÀ.

•— Aht monsieur! dit la comtesse en donnant un léger coup d'éventail sur le bras de son danseur^ ceci est trop fort ! je vous arrête; vous vous faites trop noir. Nous sommes au bal, et non au Campo-Santo. Nous allons pleurer en mesure, si vous continuez. A votre âge,monsieur, n'avez-vous point de honte d'être vieux?

— Écoutez, madame...

— Nous voilà seuls, monsieur ; veuillez bien me dbnner ]a main et me reconduire à ma plac«.

Le commandant Hamilton, le marquis Viani et Octavien d'Oropeza paraissaient attendre la fin de la contredanse, auprès du divan de la comtesse Hortensia. Le commandant racontait sa campagne contre les pirates de l'Archipel, et ses deux auditeurs, ne prêtant qu'une attention fort distraite à ce récit, suivaient tous las mouvements du comte Anatole et de sa belle dan-

— Commandant Hamilton, rien n'est beau comme votre bal, dit la comtesse, en reprenant sa place i son divan : tout le myonde élégant de Gênes est à votre bord, et si vous leviez l'ancre, nous pourrions continuer le bal dans la Méditerranée jusqu'à l'hiver prochain.

— n n'est rien que je ne puisse faire pour obliger madame la comtesse, dit le commandant.

— C*est que madame aime le bal avec fureur, dit le marquis Viani.

— Avec fureur, dit la comtesse; le marquis connaît mon goût. La vie devrait être un bal perpétuel. Au bal, tout est oublié; le bruit des pieds et de la musique donne à la tête un étourdissement délicieux; le bal enivre comme l'intempérance d'un festin. On habite un monde nouveau, un monde meilleur par conséquent; on s'exalte du délire des autres ; on s'enflamme des passions de ses voisins : c'est un tourbillon de feu où chacim étincelle^ et qui vous emporte dans Tio*

lÀ GOMTESSS fiORTSNStA. *i3

connu. Otez le bal de cette t«rre^ et la vie ne vaut pas la peine d'être prise au sérieux.

— Je viens rappeler à madame la comtesse que la vie est un bal perpétuel jusqu'à demain^ dit le comte Fabiano, j'ajouterai que j'ai Thonneur d'être son danseur au premier coup d'archet.

— Marquis Viani, dit la comtesse en se levant, je vous confie mon éventail et mon bouquet; vous m'en répondez sur votre tête, n'est-ce pas?

— Madame, dit le comte Fabiano, en conduisant sa belle danseuse au quadrille, je vous annonce une fftcheuse nouvelle : vous êtes menacée par une conspiration de tous les officiers du Cambrian. Ils ont résdiu de danser avec vous, depuis le Midshipman jusqu'au Post'Captain.

— Eh bieni comte Val di Nota, je dansênd Tcvec eux.

— Vingt^ept contredanses, madame I

— Tant mieux !

— Avec des danseurs anglais?

— J'ai dansé avec les Allemands, c'est plus fort.

— Madame, c'est le courage polonais appliqué m bal. Je vous admire. Vous n'échapperez pas non plus à l'engagement du marquis Viani.

— Ohl le marquis Viani a donné sa démission de danseur.

— Quel homme ennuyeux ! C'est effrayant de penser que ce marquis est obligé de passer toute sa vie avec lui-même I Comme il lui sera facile de mourir!

— Il a un cœur excellent, comte Fabiano.

— Je ne connais pas son cœur, madame...

— Mais vous connaissez son esprit I

— Oui, comme on connaît un absent.

— Comte Fabiano, vous avez inventé la médisance.

— Non, madame; j'ai le courage d'exprimer la pensée des poltrons.

14 lÀ COMTESSE âORTENsU.

— Comte Fabiano, nous sommes sur le sol anglais ; n'abusons pas de notre position...

— Pour vous plaire, madame, j'adorerai le marquis Viani... Conmient trouvez-vous le bal, madame?

— Superbe!

— Il n'y manque, je crois, que des jolies femmes, des danseurs et des toilettes.

— Oh I vous êtes injuste, comte Fabiano !

— Toutes mes antipathies génoises sont ici. Voilà un trio de femmes, devant le cabestan, qui défigurerait à lui seul un bal de madones et de séraphins. La eontessina de M*^ qui s'est fait corriger son corps par sa robe, et qui se serre les lèvres pour nous prouver qu'elle a des dents. Elle a pourtant fait une lK)nne chose dans sa vie...

— Ah! voyons.

— Elle a toujours oublié d'aimer son mari... Je TOUS signale i sa droite madame Antonina de C*", qui a obligé un rosier i couronner sa tète, et qui ment à ses amoureux dans chaque pli de ses étoffes.

— On dit qu'elle a posé pour les bras devant le sculpteur Bartolini à Florence...

—Oui, madame, c'est un bruit qu'elle fsdt courir... Vous connaissez sa voisine, la marquise D***; c'est une femme qui naquit pour être homme, elle a nommé son mari anûtassadeur i Saint-Pétersbourg, et elle vit dans la plus profonde retraite à la cour de Tui*in l'hiver, et aux bals des vaisseaux l'été. A ceux qui s'étonnent de ce qu'elle n'a pas suivi son mari en Russie, elle répond que le climat du Nord l'épouvante, et qu'elle s'enrhume en prononçant le nom de Saint-Pétersbourg.

— Comte Fabiano, vous allez passer en revue toutes les dames du bal ?

— Eh I mon Dieu! le bal, je crois, n'a été inventé que pour faire de la médisance en musique. C'est bien

2JL G0MT£SS£ hortensia. i&

froid de médire sans accompauoiement. C'est un /ibretto sans orchestre.

— Je voudrais bien savoir, comte Fabiano, ce que vous dites de moi avec accompagnement d'altos et de bassons I

— Je dis, madame, que celui qui ne vous adore pas est un athée en amour; que le salon d'or et de lapislazuli du palais Serra n'est pas digne d'honorer la poussière de vos pieds; que le palais Durazzo devient chaumière quand vous l'humiliez d'un seul rayon de vos yeux; que toutes les mélodies de Rossini ne valent pas un son de votre voix, que tout l'éclat du soleil italien n'est que la sombre nuit de votre beauté. Je dis que l'homme qui touchera votre âme mérite les peines de l'enfer par compensation, et que j'attends de votre bouche la faveur d'être damné.

— Ah I vous dites cela?

Ces quatre mots furent dits par la comtesse avec Tine grâce railleuse qui glaça Fabiano.

Le jeune comte sicilien se mêla quelques instants aux mouvements du quadrille; et reprenant sa place auprès de sa danseuse, il dit avec lenteur, et en appuyant sur chaque mot :

— Et vous, madame, que dites-vous?

— Moi, monsieur, je dis que je ne veux damner personne;..

— Pas même moi?

— Personne, monsieur.

— Vous damnerez le marquis Viani»

— Ah I voici la calomnie, comte Fabiano 1 Le mdis quis Viani me tient lieu de père; c'est un ami et un protecteur.

Son dévouement n'a pas de bornes; vous le voyez; il passe la nuit au bal pour moi.

— Je connais mon Viani par cœur; quand il a rendu des services, il tend la main pour èti^e payé. I. T. »

— Comte Fabiano, vous ne pouvez plus médire, Torchestre ne vous accompagne plus.

— Permettez, madame, que je vous reconduise à votre fauteuil de vingt-quatre, batterie n* 4.

— Vous êtes bien léger, comte Fabiano 1 je vous envoie droit en paradis.

— J'espère, madame, que vous m'arrêterez en chemin.

Le comte Fabiano prit le bras de son ami Octavien d'Oropeza, et Tentraina vers la proue du vaisseau.

— Mon ami, lui dit-il, nous sommes à un bal masqué de démons ; cette femme sort de l'enfer ; c'est une énigme de chair et de satin ; elle m'épouvante ! Je tremble à son ombre comme un écolier. Si ce n'est pas un démon qui a changé sa chair boucanée à la flamme contre l'épiderm^ savoureux d'une comtesse de vingt-quatre ans, c'est une statue de marbre, froide et glacée comme un bloc de Carare; c'est une déesse de Philippe Carlone, échappée de la galerie Doria; elle a volé la chevelure noire de quelque Génoise du Lerbino, et une robe de la modiste de San-Luca; elle s'est animée au soleil de ce pays, et elle vient nous ravager à l'église et au bal I Quelle atroce dérision I il n'y a pas une fibre humaine dans cette femme I pas une étincelle au fond de ce cœur ! En deux mois, j'ai tout tenté auprès d'elle; je suis aussi avancé que le premier jour 1

— Deux mois, comte Fabiano i

— Ne m'en parle pas : la rougeur de la honte coiivre mon front! J'ai joué tous les rôles; je la croyais dévote, je me suis fait dévot; je la croyais mondaine, je me suis fait mondain ; je la croyais jalouse, j'ai déchiré toutes les femmes I Tantôt, derrière la tapisserie, elle a parlé de moi avec éloge à ce fantôme de M. de Mersanes; cela m'a enhardi; j'ai risqué une déclaration... Elle m'a tué sur place avec trois mots, trois mots qui

Ll GOXTJSBSE HORTENSIA. 27

m'ont blessé au cœur comme un poignard triangulaire!

Et le Sicilien^ en parlant ainsi^ déchirait sa poitrine avec une rage concentrée. Son ami n'osait lui répondre. Fabiano continua.

— D'où diable vient cette femme? Les maris meurent quelquefois tout exprès pour laisser des veuves qui les vengent ! Encore qui peut affirmer que c'est une veuve! A la fin de toute guerre l'univers se trouve peuplé de veuves de généraux I Je suis fou I je sens que j'aime cette femme d'un amour intraitable ! La lave de mon compatriote l'Etna s'est rallumée dans mon cœur sicilien !... Regarde mes mains^ mon ami ; elles gardent l'empreinte des mains de cette femme I et cela me glace et me brûle tout à la fois I II n'est pas un pli de mes habits qui ne garde un souvenir d'un pli desa robe de bal I et cela me fait frissonner comme si j'allais mourir; et cela m'exalte comme si je ressuscitais d'entre les morts 1

8 se lut un instant^ et ses yeux plongèrent dans les quadrilles du bal.

— Et maintenant! maintenant! s'écria le comte^ je ne pourrai plus la ressaisir un seul instant^ cette femmes Elle appartient à tout ce monde^ excepté à moi !... La voilà relancée dans le bal ! elle a des sourires pour tous ses danseurs!... Octavien, observe-la : elle ne daignera pas jeter un regard à droite ou à gauche pour découvrir où je suis! Je n'ai pu lui donner un instant de distraction !... Elle danse! elle danse ! heureuse ! fière ! triomphante ! adorée !... Il y a autour d'elle des passions inexorables qui grondent. . . Elle danse ! elle danse! la ioie est dans ses yeux et sur ses lèvres I Tout ce qu'elle avait de terrestre a disparu ; elle est au ciel!.. Démon!

— Galme-toi, Fabiano, disait Octavien ; tu as besoin de tout ton sang-froid. Mes yeux ne sont pas voilés

i8 U G01ITB88I H0KTEN8U.

comme les tiens; j'y vois clair dans cette nuit ; calmetoi^ Fabiano.

— Je suis calme^ Octavien; calme c<>mme cette mer hypocrite avant la tempête ! je vols tout ce que tu vois... je vois une fête enivrante; une fièvre de plaisir qui embrase le navire même et le fait palpiter sur Tabime; un orchestre qui verse des notes fulminantes sous les pieds des danseuses ; un nuage de cheveux et de dentelles^ un tourbillon de têtes d'anges; une furie de volupté qui éclate dans tous les regards. Toutes les passions italiennes^ tous les vices de cette Gênes sensuelle ont pris un corps^ une àme^ un nom^ et se sont donné rendez-vous à ce bal. Est-ce que je ne vois pas tout^ Octavienî

— Non, Fabiano, non.

— Éclaire-moi, Octavien,

— Tu ne vois pas ce spectre, immobile devant le quadrille de la comtesse...

— Le comte de Mersanes?

— Oui... il y a un échange rapide de regards entre elle et lui.

— Impossible, Octavien I

— Ouvre les yeux, Fabiano.

— Mes yeux sont ouverts ; il n'y a que des ténèbres devant moi ; je ne vois que la nuit... Le bal est-il éteint, Octavienî

— Fabiano, il est plus brillant que jamais... Calmetoi I tu te perds; point d'imprudence, enragé Sicilien!... Si le commandant remarque ton agitation folle, il te fera jeter à la mer comme un forban.

— Femme folle ! elle n'a jamais eu une larme pour "son pays! pas un souvenir! Une veuve de Varsovie

qui danse sur des tombeaux !

— Fabiano, tu te perds! il y a des espions ici, le marquis Yiani les a déguisés en honnêtes gens. Tu te perds, Fa})iano I

LA COMTESSE HORTINSU. 19

— Elle dansera jusqu'à midi ! avec toute Pescadre, siPescadre vient rengager!... Octayien^ je ne puis pas rester ici une minute de plus... Quel beau rôle pour moi ! assister au triomphe des autres ! et moi, oublié... Oh! je veux courii comme un fou au dénoûment de cette histoire qui me tue à sa première nuit ! Que m'importent les inutilités intermédiaires ! je voudrais retrancher de ma vie tout ce qui n'est pas elle et moi!... Octavien, tu as raison; un éclair de bon sens m'illumine... Je pars... Oui^ j'en ai assez vu de cette nuit! Je sens qu'il y a un volcan de poudre au fond de ce vaisseau, et qu'avec une de ces torches de fête, je puis incendier ce bal, et mourir comme Sardanapale, avec cent femmes sur mon bûcher !... Je pars... toi, reste... observe tout... je t'attendrai chez moi à ma vilia Bianca... Viens me rejoindre aprèsle bal... Adieu!

Le comte Fabiano marcha lentement vers l'échelle du vaisseau, et avant de mettre le pied sur le premier degré, il se retourna pour observer encore une fois la comtesse Hortensia qui dansait avecHamilton.

Un rapide regard jaillit des yeux de la jeune femme comme le rayon d'un diamant, et tomba sur Fabiano.

Celui-ci hésita un instant; mais la comtesse reprit tout de suite son allure évaporée, conmie si elle eût regretté le regard donné au jeune Sicilien par distraction.

Fabiano serra la main d'Octavien et descendit dans son canot.

La comtesse Hortensia n'avait pas encore demandé un instant de trêve à la furie du bal.

Ce fut donc avec une sorte d'étonnement qu'Octavien, qui de loin, ne la perdait pas de vue pour compte d'ami, remarqua un signe expressif qu'elle faisait à un jeune homme ; ce signe annonçait un refus formel de suivre le danseur. Une seconde et une troisième

30 LA COMTESSE HORTENSU.

invitation ne furent pas plus heureuses. Pour la première fois^ l'archet donna Taccord^ et la comtesse ne bougea pas de son divan.

On allait danser la mazourka de Varsovie 1

Tout à coup^ ceux qui entouraient la jeune comtesse remarquèrent sur toute sa personne une agitation convulsive qui ne paraissait pas déterminée par l'enivrement du bal^ car Phorrible et soudaine pâleur de la figure révéla une de ces douleurs intérieures qui manquent de phrases pour arriver aux lèvres. Deux larmes tombèrent des yeux de celte femme^ et roulèrent sur son sein comme deux perles échappées du collier; en même temps elle frissonna de la tète aux pieds avec une violence alarmante; on aurait dit qu'un accès de froid l'avait saisie après l'ardente sueur du bal.

Sa tante^ la marquise Gesualda Braschi^ le marquis Viani et le comte Anatole exprimèrent à la fois autour d'elle les craintes les plus vives; mais la comtesse Hortensia^ par une sorte de violence intérieure qu'elle se fit à elle-même^ reprit sa gaieté habituelle et son sourire charmant^ avant que cette crise eût été remarquée du monde du bal.

Octavien entendit cette conversation entre deuxpefsonnes inconnues.

— Elle vient de se brouiller avec le comte Fabiano^ un seigneur sicilien.

— Celui qui a quitté le bal?

— Après la quatrième contredanse.

— Ah! diable^ je comprends l'attaque de nerfli maintenant.

— C'est une crise de jalousie.

— On se raccommodera.

Les deux interlocuteurs s'enfoncèrent dans la foule, et lorsqu'ils rencontrèrent leurs amis, ils leur racontaient comment la belle Varsovienne avait eu une crise

nerveuse à la suite d'une brouillerie d*amour. Le monde du bal accueillait cette nouvelle avec cette foi aveugle qu'on accorde aux 'liffamations; personne n'élevait le moindre doute^ ni parmi ceux qui publiaient la chose^ ni parmi ceux qui Técoutaient.

L'orchestre s'arrêta; les musiciens se levèrent pour essuyer leurs fronts et regarder par-dessus les pupitres, pour voir si les rangs s'éclaircissaient, car ils avaient besoin de repos.

Le bal expirait aux premières lueurs de l'aurore. Déjà les canots emportaient des quadrilles entiers vers la ville, et dans les éclaircies de la mer, où se reflétait le rayon du jour naissant, on voyait courir à la rame une flottille qui semblait vouloir élargir le cercle du bal, et continuer sur le golfe la fête du Cambrian.

La comtesse Hortensia dit à M. de Mersanes :

— Comment donc, monsieur, le bal meurt, et on le laisse mourir ! mais c'est une honte pour les jolies femmeset les jeunes gens! Allons, messieurs, ranimez le bal I à notre dernière contredanse, il faut invi ter le soleil. Comte Anatole, je vous engage. Comman* dantHamilton, envoyez un aide-de-camp àl'orchestre, et retirez l'échelle de votre vaisseau .pour couper la retraite aux fuyards.

Et les derniers quadrilles se formèrent avec les plus intrépides des danseuses et les officiers du Camhrian.

La dernière contredanse finie, le comte Anatole dit à sa belle danseuse :

— Madame, je vous remercie de la fête que vous nous avez donnée; je me survivais à moi-même, et il me semble que je ressuscite! 9h! si je pouvais, comme ce vaisseau, jeter l'ancre dans cette radieuse phase de ma vie ! si je pouvais retenir dans mes bras ces instants de douceur et de flamme qui passent pour ne plus me revenir ! Me rendrez-vous un jour, madame, ce que vous m'ôtez aujourd'hui?

32 LA COMTESSE HORTEIfSU.

La comtesse fit un gracieux mouvement de tète et d'épaule^ et dit :

— Vous oubliez nos conditions, monsieur; vous ne sortez donc pas du genre sérieux !... Croyez-vous qu'on puisse encore organiser une nouvelle et dernière contredanse?

— Vous voyez^ madame^ dit Anatole^ que tout le monde part*

— Alors^ dit la comtesse^ il faut se résigner. Comte Anatole^ permettez-moi de rejoindre le marquis Viani et ma tante. Au revoir^ bientôt^ j'espère^ monsieur... i bientôt

Anatole s'inclina respectueusement^ et la formule d'adieu ne put franchir ses lèvres. Faisant un dernier effort de courage» au moment de la séparation^ il dit :

— Il faut espérer^ madame^ que votre légère indisposition n'aura pas de suites.

— Oh ! ce n'est rien^ monsieur^ dit la comtesse avec un sourire forcé; c'est la fraîcheur de l'eau qui m'a saisie» et...

— Et qui vous a arraché deux larmes...

— Que dites-vous donc^ monsieur? dit la jeune femme en riant aux éclats^ vous allez me persuader que je pleure au bal?

— Deux larmes! je les sens encore couler sur mes joues I

— Oui... n paraît que j'ai pleuré par vos yeux... Vos plaisanteries commencent tard^ mais elles me réjouissent beaucoup... Adieu^ monsieur le comte. Voilà le marquis Viani qui se réveille. 11 a dormi sur l'affût d'un canon^ comme François I*' à Marignan.

Anatole demeura quelque temps immobile à la même place^» les yeux baissés : quand il regarda autour de lui» il ne vit sur le pont que le commandant. Tout avait disparu ; il ne restait de la fête que des fleurs hachées à morceaux par l'ouragan du bal.

LA COMTESSE HORTENSTÀ. 33

— C'est fort biea> comte de Mersanes, dit le commandant Hamilton, tous soutenez dignement i'hon« neur de votre nation; comme mon aïeul qui était voire compatriote^ vous restez le dernier sur le tapis du bal.

— Capitaine Hamilton^ dit le comte en s'efforçant de sourire^ j'espère avoir fait ainsi mieux que personne réloge de votre fête.

— J'accepte de grand cœur le compliment^ comte de Mersanes, mais j'en rapporterai la moitié à lord Maitland^ car je me souviens qu'en 1831 vous quittâtes aussi son bal le dernier.

— n parait que c'est mon habitude, dit le comte en riant taux. Capitaine Hamillon, votre station dans ces parages est une bonne fortune. Sera-t-elle longue encore?

— Dans quinze ou vingt jours je tirerai le canon d'adieu.

Le commandant accompagna de Mersanes jusqu'à l'échelle^ et lui serra les mains.

A TnXA-BIA5GA.

Le comte Fabiano attendait Octavien sur le bord de la mer, dans la petite baie qui sert de port à Villa- Bianca.

Le canot d'Octavien arriva quelques heures apràs le lever du soleil.

Fabiano interrogea son ami par un énergique serrement de main.

— Sois content, dit Octavien^ ton affaire est en bon train.

— Je veux la vérité, toute la vérité, dit Fabiano j

j'aime mieux la yérité qui me tue, que le mensonge qui me fait vivre.

— Cette femme f aime> FaLiano.

— Elle te l'a dit?

— Â peu près... H y a un silence qui parle, et des actions muettes qui sont des confidences.

— Au fait, Octavien, point de paroles oiseuses I Nous sommes dans une intrigue de feu qu'il faut enlever au vol I

— Eh bien! cette femme a été foudroyée de désespoir après ton départ. Aujourd'hui ce sera la nouvelle de la ville. Au bal, on ne parlait que d'elle et de toi. Elle a subi une crise terrible; puis elle a voulu flsdre bonne contenance, mais il n'était plus temps; tout le monde avait son secret.

— Tu ne me flattes pas, Octavien ?..

— Fie-toi à ma parole. Elle a cru longtemps que tu reparaîtrais au bal; elle a fsdt même prolonger les danses jusqu'au lever du soleil. L'équipage du Cambrian dormait debout. Ta belle comtesse n'a quitté le pont qu'après le départ du dernier musicien. Tant qu'un violon est resté aux pnpitres, elle n'a pas bougé. Elle regardait la terre, la mer, l'échelle, les canots; elle t'attendait.

— Quelle femme! elle a dansé tout le soir et toute la nuit?

— Pour t'attendre, Fabiano, c'est évident! Il n'y a pas d'exemple d'une pareille frénésie au bal. Elle aurait dansé tout le jour, si elle avait découvert ton canot en panne à l'horizon. Oh ! si tu l'avais vue ce matin, dans son négligé de l'aurore, avec sa robe dévastée, sa chevelure ruisselante, ses jolis souliers de satin en lambeaux, ses gants flétris, ses bracelets flottants au bout des bras; si tu l'avais vue dans ce désordre adorable qui exprimait tout le délire de la nuit, tu serais tombé à ses pieds, tu serais mort d'amour, Fabiano!

LÀ COMTESSE HORTENStA. 35

— EtPautre?.... J'aulre, Ta vue, lui?.... l'autre?...

— Anatole de Mersaaes? H s'est posé toute la

nuit, à yiiigt pas d'elle, dans Tattitude de la statue du désespoir.

— Octavien... Mes idées se brouillent dans mon cerveau... Écoute, tu m'as parlé un peu légèrement de cet Anatole, hier Tu m'as fait sur lui une histoire étrange voyons; puisque cet homme se jette

à travers ma vie, il faut le connaître à fond

— Fabiano, je te répéterai cent fois la même chose : Anatole de Mersanes est mort à Sorrente, j'ai assisté à la lecture de son testament, et j'ai failli épouser son unique héritière àMontbazon. Suis-je clair?

— Gomment s'est comporté le Viani?

— Pauvre vieux ! il a dormi oà et là sur le pont.

Fabiano croisa les bras sur sa poitrine, et marcha silencieusement sur le bord de la mer, dans l'attitude d'un homme qui ourdit un plan et veut prendre une détermination.

Il renoua ainsi l'entretien après quelques minutes :

-^ Écoute-moi bien avec attention, dit-il à Octavien : comment nommes-tu cette héritière d'Anatole de Mersanes, mort ou vif?

— Virginie Debard.

— Bien. Ce jeune fantôme français est logé sans doute à l'hôtellerie de Michel, ou à la Croixnle-Malte sur le port. Tu prendras tes informations pour le découvrir.

— C'est fort aisé.

*- Tu connais parfaitement la troisième chanteuse du Carla-Felice,,.

— La signera Tadolina. . . qui parle le français comme une Parisienne. Je l'ai connue à Naples; elle est arrivée hier.

— Elle-même. C'est une feramequi joue tous les rôles dans la perfection, pour de l'argent. Tu lui donneras

36 tk COMTESSE UOÉTENSU.

dix louJs^ monnaie de France^ et tu l'enverras chez Anatole de Mersanes^ avec nn beau rôle dont tu lui feras jouer la répétition devant toi. Je te charge d'écrire ce rôle^ et de le lui apprendre comme une scène de Romani. Ce rôle consiste à se présenter chez M. de Mei*sanes^ chargée d'une mission quelconque de madame Virginie Debard. Tu inventeras^ chemin faisant, le genre de mission qui conviendra le mieux aux moyens de la Tadolina; tu lui donneras scrupuleusement les détails les plus minutieux sur madame Debard, sur la Touraine, sur Montbazon, sur l'intérieur domestique de cette héritière : la Tadolina te comprendra du premier coup, et elle retiendra par cœur tout ce que tu lui diras. Il est impossible que ce stratagème ne nous éclaire pas sur la véritable position de M. de Mersanes dans ce monde ou dans l'autre. Nous agirons ensuite quand nous serons fixés.

— Donne-moi ton cabriolet et je pars; j'adore ces choses-là.

— Un instant, Octavien !.. j'ai remarqué depuistrois semaines que tous les lundis, à deux heures, un valet de pied stupide sort de la Casa Braschi, où demeure la comtesse, et porte une lettre à la poste. Tu sais que l'hfitel de la poste est dans un coin désert, près du Carlo-Felice ; la boîte est placée sous des arcades solitaires comme des galeries de Thèbes. J'ai pris, l'autre jour, la dimension de cette boite, et j'ai fait une gaine en lames de plomb que Ton peut introduire dans la boite aux lettres. Ainsi tu te poseras en sentinelle vigilante sous les arcades de la Poste, avec ma gaine toute prête, et lorsque tu verras s'avancer un valet habillé de vert, tu placeras mon filet de plomb et tu le retireras quand la lettre de la comtesse sera jetée et quand le valet aura disparu. Tu as compris ?

— C'est clair comme le jour.

— - Viens à la villa, je mettrai tout ce dont tu as be*-

LA COMTESSE HORTENSU. 37

soin à ta disposition, sans oublier un rouleau de pièces d'or : laTaJolina les aime. Moi^ je te rejoindrai ce soir à Carla-Feiicey dans ma loge : on joue OteilOy c'est de circonstance. Maintenant je vais essayer de prendre un peu de repos pour guérir ma fièvre, je suis malade^ l'amour demande la santé... Encore une chose, Octavien!.. ne manque pas d'aller à la messe de onze heures, à San-Loremo^ et de t'agenouilier dévotement i deux pas de la stalle du marquis Viani. Cet acte de piété te mettra en bonne odeur auprès de lui... Voilà tout... une heure avant le lever du rideau, je f attends au théâtre.

— C'est entendu.

— Octavien, voici mes principes dans les drames que je me joue; il faut négliger tout incident intermédiaire, et voler au dénoùment. L'incendie, la foudre, la cataracte doivent être nos modèles, trois choses qui ne se reposent qu'après avoir atteint le but*

Une demi-heure après cet entretien, Octavien courait vers le faubourg de Saint-Pierre d'Arena, et Fabiano dormait de ce sommeil agité qui brûle comme l'insomnie.

▲u gario-fslige;

Au coup de sept heures, Octavien entra dans le cabinet de la loge du comte Fabiano. Le théâtre était encore désert et l'orchestre vide.

— Tout est fait, dit Octavien en entrant; tout a réussi.

— As-tu la lettre?

— La voilà.

SB Là QOMTESSE HORTEIISU.

— Donne... Oui, c'est Men sa mam l.« Odayien, je ne suis pas assez compiétenient perrerti... je tremble en brisant le cachetée cette lettre...

— Dm courage^ Fabiano^ ce n'est qne de la cîre d'E^ pagne...

— J'ai des remords avant le crime...

— Gela te dispense d'en avoir après.

— Démon tentateur !

— Ëh! je ne suis pas ton ami pour f abandonner danslepénl!..

— Lisons, puisqu'il le &ut... En déchirant ce cachet, il me semble que je déchire le cœur de cette femme, et que mes mains vont se teindre de son sang! Voyons!., c'est adressé au général D..., à Paris.

aGÉNÉfiAI.,

a Bien! toujours rien \ c^est désolant!

« J'ai (ait m(m pèlerinage à Notre-Dame-de-L(M?ette^ tt j'ai quitté cette sainte chapelle avec une omlffe d'espoir au fond du cœur.

a Vous ne sauriez croire combien cet asile aérien donne de consolation à l'àme en peine. U y a dans la nef un parfum divin et une sérénité suave, cooune on doit les retrouver aux régions tranquilles, dans le voisinage du ciel.

a J'ai visité Rome, ville auguste et consolante. J'ai prié sur le tombeau de saint Pierre, et il me semble qu'une voix m'a dit d'espérer en Dieu.

a J'espère!

a J'espère en vous aussi, mon vieil ami. Ha vie est attachée à vos lettres. Que vos lettres et votre intelligepte amitié ne se refroidissent pas ! Persévérez! ! !

a J'irai vous voir à Paris, au milieu de Tété. Ma tante me retiendra ici encore un mois ou six semaines.

a Si vous avez occasion d'écrire à ma glorieuse amie, la comtesse Plater, rappelea*moià son souvenir. < \ Av^ bien affectionnée, C. H. de R. b

TA Ca^TESSE BOKTEITSII. SB

— Ëfr tmil dît Obtflcîfen^ <}ue pense9-ta deeeCto

— Ce n'était pas la peine d*6tre si criminel pour si peu de chose. La comtesse a voulu écrire une folie se* rieuse pour se reposer après la dernière nuit. C'est une pénitence de dix lignes qu'elle s'est imposée avant son lever... lettre nulle !.. Octavien, il fkut remettre cette lettre à la poste. Le courrier de lundi nous doiïnera quelque chose de mieux et de plus clair... Ces lignes ne signifient rien... Pourtant on peut tirer parti de tout dans l'occasion.

— Donne la lettre, je remettrai l'enveloppe dans son premier état; c'est mou métier.

— Maintenant, parions mn peu dé la Tadolina.

— Ah! ceci est plus gai que la lettre... la Tadolina s'est tirée de son rôle à souhait. Je lui aï fait un /u- Iretto et elle l'a chanté sans musique à M. de Mersaves.

— Donne-moi vite les détails;

— La cantatrice s'est habillée avec un goût exquis; elle s'est composée un visage de circonstance, diaprés la fille du commandeur de don Giovanni; ses vaux portaient l'empreinte des larmes qu'elle n'avait pas versées, et sa voix de mezza-soprano semblait fatiguée par des sanglots réprimés depuis Ib matin. Elle s^èst fait annoncer chez M* deMersanes, en prétextant une afikire de la plus haute importance. Le comte l'a reçue avec une politesse froidte, lui a présenté un fauteuil' et l'a invitée à lui parler. Cette Tadolina est un démoa d'intelligence et d'esprit !

— Monsieur le comte, a-t-efle dit, vous ne serez pas étonné de ma visite lorsque vous saurez que j'arrive de Montbazon en Tôuraine, et que je suis la nièce de madame Virginie Debard.

La TadoBna, ces parole? dites, a Baissé pudiquement les yeux pour essuyer des larmes absentes, r- Que puis-je faire pour vous être utile, «ladie-

40 LA GOMTESSE HORTSNSU.

moiselle? a dit le comte de Mersanes; vous arriyez avec une recommandatioD toute-puissante chez moi; mais je ne comprends pas comment vous avez pu me joindre

— Un de mes parents vous a vu à Rome à la dernière semaine sainte^ a poursuivi Tadolina^ et, de retour à Montbazon, il a annoncé cette nouvelle à ma tante. Jugez de la joie de cette pauvre femme! Est-il possible! s'est-elle écriée. Anatole est vivant! Oh! qu'il vienne! qu'il vienne! et je lui rends toute sa fortune!

Le comte Anatole s'est levé avec vivacité, dans la plus grande agitation, et il a croisé ses mains par-dessus sa tète; puis se rasseyant il a dit :

— Puisque vous savez tout, mademoiselle, (signe de Tadolina exprimant qu'elle sait tout), je vous dirai que ce qui a été donné est bien donné; madame Virginie Debard n'a rien à me rendre.

— Oh! ce n'est pas son intention, monsieur! Ma tante a des scrupules, et votre testament est cassé de droit, puisque vous n'êtes pas mort.

— Mademoiselle, je n'ai pas l'intention de faire casser mon testament.

— Ma tante a d'autres projets; elle vous rend votre fortune, et... je n'ose continuer, monsieur le comte..*

— Achevez, je vous prie, mademoiselle.

— Vous n'avez pas oublié, monsieur le comte, votre beau portrait en pied que vous avez donné à ma tante? un portrait de Court?

— Oui, je me rappelle ce portrait...

— Eh bien! monsieur le comte... nous avons souvent parlé de vous avec ma tante, devant ce portrait que je trouve si ressemblant aujourd'hui... Bien souvent aussi j'ai passé des heures entières en contemplation devant cette image adorée; puis, j'allais au cime- U^ pleurer sur le monument funèbre que ma tante

UL GOKTESSE HORTENSU; 41

TOUS a élevé... Hélas! qu'ai-je fait, malheureuse!.. Mes larmes et mon désespoir tous expriment le reste... Et ma tante m'a dit : Tu es jeune, tu es belle, tu as un cœur aimant; va faire un petit voyage en Italie. Tu rencontreras Anatole, tu mettras sa fortune i ses pieds; je le connais, en échange il te donnera son cœur. A ces mots la Tadolina s'est précipitée aux genoux d'Anatole et elle les a arrosés de larmes de comédie. La physionomie du jeune homme annonçait le plus étrange embarras.

— Mademoiselle, a-t-il dit en relevant la comédienne, je ne suis pas préparé à cette scène... Calmezvous... reprenez cette r4erve qui est l'honneur de votre sexe... J'aurai le plaisir de vous écrire... donnez-moi votre adresse..

— Au nom du ciel ! s'est écriée la Tadolina avec un accent de cinquième acte, j'attends une réponse ver» baie à vos pieds : ne me la refusez pas!

Alors Anatole exaspéré, s'est arraché violemment des mains de l'actrice, et s'est réfugié dans une pièce voisine dont il a fermé la porte à double tour.

Tadolina ayant rempli son but et le nôtre, a cru devoir s'arrêter là; elle s'est bornée à pousser quelques cris déchirants notés sur le ma $Hl padre m'abandona, d'Otelio.

Le Sicilien écouta ce récit circonstancié, et se penchant à l'oreille d'Octavien d'Orope^a :

— Je suis très-content de la Tadolina, dit Fabiano ; cet Anatole de Mersanes a sur la conscience quelque grief mystérieux, et l'audace intelligente de cette actrice met cet homme à notre disposition. Joue-t-elle^ ce soir, dans Otello, la Tadolina?

— Non, c'est le début de la Franceschlni dans Desdemona. La Tadolina n'a pas encore débuté.

—Elle ne débutera pas. Je l'engage, moi ; je lui donne le triple de ce que lui promet Vimpreuario ^ et je paie

4t LA ûOMfisaaE mmssmuù

scm td^dit* Demain ta négocieras cette affiûiB. JNous allons jouer un opéra «emûerMi^ sans public. Que ia TédoUna reste enfermée dans ^ maison^ en attendant ctMe que je lui ch<»6irai dans un faubourg !

€ependant la Mie scrlyaitet peuplait les Jqges du Caria-FeUce. Les musiciens préludaient clans llwh chestre ài'ouvertune à'Oullo.

— La voilà^ dit Fabiano; eUe entre dans la loge Bn îa^e avec sa tante et PâiCrnel Vkni.«. A propos^ as-tu fait tes dévotions ce matin à San-Lorenzoi

— Je n'ai rien oublié.*. ; j'ai passé une beiue dans cette cathédrale; et j'ai compté tous ses carjreaus de auirbre noir et:blanc.

— Asrtu fixé l'attention du marquis Viani ?

— 11 n'est pas venu.

— Ah! voici du nouveau, ^ani déserte l'église! décidément il ^t plongé dans les pompes du démon jusqu'aux cheveux,:s'ilen a... Octavien, as-tu jeœaarqué le salntgracieux que je viens d'envoyer à la belle c0mtesse?..'GherGhons!cet Anatolede logeen loge^ et prenons un air indifférent «t distrait

L'opéra eommeuça^ «t tous ks regards des ifemmes 6Et des hommes qui s'attachaient déjà sur la comtesse étrangère ee portèrent sur le tbéâl«e. A la &sl du pr^ mier acte, les visites de loge en loge commencèrent, selon Tusage italien.

Le comte Fabiano i^ssadans fion cahinel^ étudia sa toilette et sa physionomie au miroir, et se dirigea vers la loge de la comtesse.

Après les questions et les réponses ordinaires, »ir le bal de la nuit, le comte sicilien prit un air touchant de bonhomie, et demanda au marquis Viani son opinion sur^la musique de Rossini.

— A vous parler franchement, dit le marquis, cette musique me fatigue beaucoup.

— C'est l'effet général qu'elle produit, dit Fabiano^

je m*ai jasiâi pu eateadfe un opéra de Roflsiui^ jusqu'àk fift... Marquis Viani^ coQuaissez-vous OuUof — Je€oouai8rOi«Uoaaglais;c'est imchef-d'cBuvre; je l'ai vu jouer i Ltmdres, dans ma jeuœsse, iorsqpiâ î^éuàs aitacbé à la chanceUerie. Je me rappelle encore rémotion que j'éprouvais^ lorsque Facteur s'éeriait :

« Lèrre-toi, noire Jta^eaûtel «on d« ton aolr« fatal !.. ji

€'est de Shakespeare, comme vous sares... Rofisiot a imité l'auteur anglais.

— Imitée comme vous dites.

— Le costume d'Oihello, ici, n'est pas exact, poiusuivitle marquis...

— Oui, le costume manque d'exactitude.*, ce n'est pas un JMore. Votre observation est juste, marquis yiani.

— Ensuite Rossini n'a pas trouvé la seule musique convenable à l'entrée d'Othello.

— Oui, il a manqué l'entrée. J'en faisais l'observation à mon ami.

^- Il fallait à l'entrée d'Oullo une musique douce, une musique vénitienne, si je puis m'exprimer ainsi... vous comprenez.

— Par&itement, marquis Viani^ une musique de gondole...

— C'est cela, monsieur... une musique passionnée...

— Passionnée...

— Plutôt dans le fond que dans la forme... point de iracas... quelque chose de menaçant et de voilé...

— Et de couteau..*

-— Oui... malheureusem/'ut, Rossini s'est laissé entraîner par le goût du siècle.

— Hélas ! le siècle a un triste goât, marquis Yiani I

— Je me souviens d'avoir entendu, dans ma jeunesse, un opéra de Didon par le maestro CaravagU...

â est mort à vingt-sept ans ce pauvre diable I.. c'était une musique facile^ légère... une musique du cœur... il 7 avait un air... Vien Anna di(eUa!.. accompagné seulement par un violon et la petite flûte... un air qui vous arrachait les larmes... Si ce pauvre Garavagli eût vécu !..

— Rossini n'aurait pas brillé...

— Oh! certainement^ il n'aurait pas brillé!.. Rossini^ comme le disait l'autre jour un homme de beaucoup d'esprit^ ne sera jamais qu'un élégant discoureur en musique.

— Ah! bien jugé! marquis Viani... Madame la comtesse est sans doute de notre avis; elle a si bon goût en toute chose !

La comtesse jeta sur Fabiano un regard oblique et étincelant d'esprit, un regard qui signifiait, vous êtes un rusé courtisan! Et elle dit :

— Je ne connais pas suflisamment la musique de M. Rossini pour la juger; mais je crois, comte Fabiano, que je la jugerai comme vous, quand je la connaîtrai.

L'entrée d'Anatole de M ersanes suspendit cette conversation.

Fabiano qui était assis à côté de la comtesse Hortensia, se leva pour céder sa place au nouveau venu, selon l'usage italien établi au théâtre.

Lorsque le rideau monta, la comtesse invita ses jeunes visiteurs à rester. Elle n'eut pas besoin d'insister pour être obéie.

Viani, pour ne pas être remarqué du public, s'était enfoncé dans im angle obscur de la loge, en prenant une de ces poses équivoques qui annoncent la méditation profonde ou le sommeil dissimulé.

On avait intercalé dans Otello le duo à'Àrmida de Rossini, Amorpottente nomel que le public attendait avec impatience.

LA GOlfTESSE HORTENSIA. 45

Rossini a écrit ce merveilleux duo àNaples; il avait au cœur un trésor de jeunesse et d'amour^ et iirépancha en notes ardentes et langoureuses sur une feuille de sa partition. Tout ce qu'il y a de volupté mystérieuse et de passion sensuelle dans cette molle atmosphère qui fit éclore Gapoue et Sybaris; toutes les secrètes extases qui descendent avec la nuit sur le golfe et sous les treilles; tout ce que la voix de la femme a de mélodieux et d'embaumé; tout le charme qui vient de l'amour sous les orangers avec le soleil^ sur la colline avec les étoiles; tout est dans ce duo A'Armide; l'orchestre et le chant y donnent des aspirations inouïes^ et le cœur intelligent qui les écoute a des allégresses intimes qui font tressaillir de bonheur.

Le duo commença.

Le comte Anatole se pencha sur le bord de la loge^ comme pour recueillir une à une ces émanations de la musique et des voix. Un murmure de joie intérieure^ doux et léger comme le soupir du golfe dans les aiguilles des pins^ courut dans l'ellipse du théâtre^ et accompagna l'orchestre et le chant.

Anatole ouvrit ses yeux éteints de langueur^ au moment de la reprise de ces trois mots : Amor poitmte nome! et il rencontra un regard qui étinc^Ia dans la loge sombre comme la première étoile levée à l'horizon. Ce regard eut la rapidité de la pensée qu'il emportait avec lui; mais il avait été saisi au voi par le comte de Mersanes; mais il avait donné à un honime^ en un instant^ toutes les félicités du ciel.

A l'entr'acte^ le comte Fabiano se retourna vers le marquis Viani^ et dit :

— Voilà un duo que je classe dans les substances opiacées. J'allais m'endormir impoliment. Avez-vous reconnu là un duo d'amour^ marquis Viani ?

— On a chanté si bas que je n'ai rien entendu^ répondit Viani.

éb lA. GOMTSSSE HOaTUBU.

— Que TOUS êtes faeunnix 1

— Toule cette musique nouyelle^ monsieur^ je n'ea &is pas plus de cas que de la chansounette .de 4ii» petits enîaats:

Buovêy huove, dov9 andeUe^ Tutte le porie ion $errate, etc.

C'est de la même force.

— Marquis Viani^ j'aime mieux Pair oharmaiil; de huovcy buove,.,

— Ouit c'est plus simple^ plus naturel^ plus Xrauc ; vous avez raison^ comte Fàbiano... Si je lU^ayais pas eu l'honneur de donner le bras à madame lat comtesse, j'aurais vraiment regretté Pemidoi de ûeile «oirée. Nous avons à la même heure une séance des plus intéressantes i la société «anthologique. La séance du lundi.

— Oh ! vious voyez en moi un des plus ardents aluiirateurs de cette société; je suis vos travaux avec un intérêt toujours croissant. Tous las mardis je jBOL'informe des travaux de la veille.

— A vrai dire^ nous ne marchons pas mal... nous commentons le Dante avec une fureur dont l^urqiie savante nous saura quelque gré. Ce soir nous arrivons au iiameux tercet.

Boima é gentU itvl eiel^ thê si eompiange,

La séance sera orageuse. Vous savez que TEalie est partagée depuis Irois sièdies siff le sens véritable de fie passage. Quant à moi, mon opinion est arrêtée : je crois fermement que le Dante awnulu faire une allégocie avec ces trois toomes : Lueia, Baobale et Beateioe. Qu'en pensez-vous, comte Fabianof

— J'ai beaucoup étudié tce passage, marquis Yiani, 0t je disais le mois dornier, i Florence^ aux anthologistes réunis chez M. Vieusseux...

LA CKMfTSflfiE HOaTKNSU. 4^

-— C^est Dotie Gorrespoudant pour les commentaires.

— Je disais que Tallégorie des trois femmes était claire oomme le jour, et qu'une explication contraire serait une véritable aberration de commentateur.

— Une véritable aberration; le mot est juste. Comie Fabiimo, series-vous Uen aise de venir nous aider dans DOS travaux?

«— Je n'osais me proposer, marquis Viani. J'aime Dante avec fureur; c'est ma seule passion. Si vous veniez chez moi vous trouveriez mon Dante, édition 4605, sur ma table de travail..

— Comte Fabiano, savez-vous quel sens j'ai donné au fameux, passage tn/in c^«'/ veltro vêrrà?

-— Vo7on8, quel sens avez-vous donné ?

— Devinez, comte Fabiano... de quel lévrier le Dante a-t-il voulu parler?

— - Mais... d'un lévrier ordinaire.

— Non, ce lévrier, c'est Can de l'Escale, prince de Vérone.

— Oui, oui, cet illustre prince!., je cherchais son nom... Quel lévrier! Can de l'Escale! il n'y a pas à s'y méprendre, marquis Viani...

— Che la farà morir eon doglial Vous voyez que l'allusion est frappante.

— Frappante ! c'est Can de VEseale... le lévrier...

— Le lévrier qui a vaincu les Guelphes !

-* Hxà les a écrasés! maïqais Viani... Che la fera morir I Dante ne se serait pas mieux cc»DQmenté lui* même.

^ Messieurs, dit laeomtesse m. riant, ce que vous dites là est fort beau, sans d<»ite, mais permetteaHniH d'est^odre la romance del S4tike. Vous reprendrez le Dante après.

Dante fot abandonné.

An tomber dn rideau^ las visiteurs prirent congé de la comtesse.

M tk GOirrsssE hortznsu.

— Avouez^ marquis Viani^ dit la comtesse» que vous êtes enchanté da comte Fabiano Val di Nota?

— G^est un jeune homme plein d'esprit et d'instruclion^ madame répondit Yiani; celui-là n'a pas trempé dans toutes les folies du jour.

La comtesse Hortensia ne répondit rien. Elle avait^ malgré sa ruse profonde^ deviné le comte Val di Nota^ et Viani n'aurait rien compris à ce qu'elle aurait pu lui dire.

Fabiano venait de rejoindre son ami dans sa loge^ et il lui disait :

— Octavien, j'ai passé une soirée d'enfer. Je me suis contraint; admire mon héroïque fermeté : il m'a fallu parler de Dante avec son enfer au cœur 1 Cet Anatole de Mersanes a £au9ciné la comtesse I il y a eu entre eux des entretiens muets^ des intelligences de regards que j'écoutais avec mes yeux!... Octavien^ il faut détruire cet homme à tout prix.

— > Nous le détruirons^ dit froidement Octavien*

LA SOCIÉTÉ AIITHOLOOIOUB.

La comtesse Hortensia vécut toute cette semaine dans le plus grand isolement. Elle ne se montra pas une seule fois dans le monde.

Le comte Fabiano s'était présenté à la Casa Braschi : on lui avait répondu que madame était un peu souffrante^ et qu'eue ne recevait pas. Pourtant Fabiano avait de fortes raisons de croire qu'Anatole de Mersanes et le marquis Viani continuaient leurs visites^ et qu'ils étaient reçus. Il rôdait le soir^ à la nuit tom* bée^ devant la Casa Braschi^ pour interroger les croi

UL COMTESSE HOETENSIÂ. 49

sées des salons de la comtesse^ et 11 voyait des sQhoaettes d'hommes s'agiter dans toute la longueur des rideaux, et les lumiènss trembler sur les vitres, ce qui annonçait des scènes intérieures orageuses, dont les acteurs marchaient avec précipitation.

Dévoré d'une impatience fébrile, le comte Fabiano attendait la sortie de ces êtres mystérieux qui troublaient la sérénité de ces salons, autrefois si calmes; mais la porte ne s'ouvrait pas. L'horloge de Saint- Cïharles épuisait les heures, et la bruyante prolongation des coups de minuit, douze fois vibrant sur les vitres, ne rappelait même pas à ces visiteurs obstinés qu'il était temps de prendre congé de la comtesse. Puis, à la dégradation des teintes intérieures, il était facile de s'apercevoir que les lampes et les bougies s'éteignaient l'une après l'autre avec lenteur, dans quelque nonchalante causerie de domestiques, devenus maîtres du sabn. L'obscurité complète arrivai ensuite, et le silence de la maison n'était troublé que par un dernier et lointain grincement de porte, et par le bruit de la fontaine dans la conque de marbre sous les orangers de la nymphée du jardin.

Mille visions allumées dans le cerveau par le démon de la jalousie entretenaient la brûlante veille de Fabiano. Quand il rentrait dans son palais sur la ftajua Amorona, l'aube donnait ses lueurs pâles aux jardins aériens de Durdzzo, et semblait animer les deux lions de marbre aux balustrades de son escalier.

Fabiano avait dans son organisation cette volonté de fer qui, dans les plus violentes tempêtes de la passion, sait appeler à son secours le calme et le sangfroid po|ir réfléchir et combiner quelque plan de réussite. ^

Plusieurs fois il avait étudié le caractère du valet de pied du palais Brascbi; ce domestique lui sembla remplir toutes les conditions de l'homme servile qui

10 lA Gomwvœ jumtËmik»

peut foire une trahison pour de Tarant. C'était un da œs Italiens ramassés dans la rue par quelque grande dame compatissante qui avait échangé ses iuuUoiis contre une livrée^ et qiù^ par ca bienfait^ a^ait préparé une ingratitude. Celui*ci se nommait Antonini. Quand il sortait, avec un ordre de sa maîtresse^ il montrait sur sa figure tous les ennuis de la dcnneslicite : dans les rues tout était pour lui un specta^et une distraction; le pèlerin chargé de coquilles, le firèrequéteuravecsa besace, une procession demiûnes, un Faechiuo chantant au soleil, une dispute de mendiants devant THôtellerie des Pauvres, un groupe de marins jouant à la mourra^ une revendeuse de oonfetii, un peintre barbouillant une enseigne, tout Pintéressait dans sa course, excepté la mission qu'il deyait remplir.

Fabiano ayant étudié les mœurs de ce domestique, l'aborda un jour, dans la stradaNovissima, et lui dit:

— Écoute. Connais-tu l'église de Notre-Damê-é^ Rmède?

— Oui, monseigneur, répondit Antonini sans se déconcerter; c'est la première église à main droite, apiès le théâtre.

— Bien ! tu vas 7 aller; tu demanderas le prêtre de semaine, et tu lui donneras cette pièce de cent francs pour faire brûler eiiMiuante cierges devant l'autel.

Le domestique r^arda Fabiano et la pièce d'un ceil ébahi, et tendit màchinalementla main avec la défiance d'un homme qui craint une iftystification, et un sou^ rire plein d'intelligence et d'esprit.

— Prends donc, dit Fabiano, et fais ce que je te dis» Je t'attends devant les colonnes du théâtre et je te récompenserai bien... Va!

Le dumestique fut combattu par une vive tentation ; la grande pièce d'or lui brûlait la main; il était

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