LA GOMT£SSE H0RT£K3U. M
si Hatcile de dire qa'eDa avait été donnée au pvètre, et si facile de la garder. €epeadaat la commissioa fut remplie fidèlemeot; Antonini vint rejoindre Fabiano sur la piac« du Cario-Felke et lui dit : ^^
— Le prêtre vous remercie^ et Dieu vous le rendra; ce sont les paroles qu'on m'a chargé de vous raj^porter.
— Voilà dixécuspour toi^ maintenant^ dit Fabiano. C'est un vœu... Tu ne comprends pas cela, toi... Demain, lu porteras la même somme à l'église de Carignian, et tu auras la même récompense. Ne parle à personne de cela... Demain, à dix heures du matin, tu seras sur le pont de Garignan.
— A dix heures, monseigneur... Mais si ma maitiesse me retient.^. C'est l'heure du service. ••
«— 1^1 t'échapperas.
— Et si l'on me chasse...
— Je te prendrai à mon service... me coonais-tu ?
— Il me semble que j'ai vu sa seigneurie une fois sur l'escalier de la maison... cependant je n'ensuis pas sûr...
— Tu ne m'as jamais vu... J'arrive de Milan ce nstin... Que gagnes-tu chez ton maître?
«^ Cinquante franeeteanù
-—Je t'en donnerai cent... Voilà mes arrhes... une grande pièce d'or... pieiids... Ciomment se nomme ton maitre?
— Je sers comme frotteur à la Casa Braschi^ et je fais le petit service de ville de madame la comtesse Hortensia<,.
.— Une dame mariée au comte... à quel comte?
.— Une veuve.
t »— Riche?
— Nous sommes cinq domestiques, et quatre che* vaux, sans compter le cocher.
— La comtesse reçoit?
— Madame la comtesse va souvent dans le moode^ mais^elle reçoit bien rarement...
— Cependant^ ce matin, à déjeuner à la Loeanda, j'ai vu un noble étranger qm avait passé les deux dernières soirées chez la comtesse Hortensia... ouî^ c'est bien ce nom que ce monsieur a prononcé... la comtesse Hortensia.
— Ohl votre seigneurie fait erreur. Madame la comtesse n'a reçu personne...
— Personne?
— Elle reçoit tous les soirs le marquis Yiani; mais cela ne compte pas... c'est son ami.
— Son ami ?... pas plus que cela?
— On dit qu'il doit l'épouser.
— Ab ! on dit cela !.. le marquis Yiani doit épouser la comtesse, et, en attendant le mariage, il passe ses soirées... fort tard, sans doute... jusqu'à...
«— Jusqu'à onze beures.
— Et après onze beures. • .
— Après onze beures il rentre chez lui.
— J'ai une lettre de recommandation pour le marquis Viani... loge-t-il loin, bien loin d'ici?
— Votre seigneurie ne peut pas se tromper. SalUa San-Ciro^ deux portes après les deux statues de l'église. Les jardins de sa maison et du palais Brascbi communiquent par une grille de fer^ que j'ouvre et que je ferme tous les soirs. . .
— A onze heures?..
— A onze beures, comme j'ai l'honneur de le dire à votre seigneurie...
— Mais sais-tu pourquoi je te demande tout cela,
moi?., tu ne le devines pas ! je veux savoir si tu es i
un garçon intelligent, si tu f exprimes bien, si tu n'es •
pas embarrassé dans tes réponses; il faut que/e te ;
connaisse, si je te prends à mon service... va... je ]
suis content de toi. i
LÀ G01ITBS8B HORTENSIA. 53
— Demain j à dix heures^ sur le pont de Carignan...
— Non;., non... ce sera pour un autre jour... je t'avertirai... Seulement^ rappelle -toi une chose... Quand tu me verras lever la main par-dessus la tète^ il y aura toujours de l'or pour toi au bout de cette main. Ton métier est de recevoir et de ne pas réfléchir.
— Je saurai Caiire mon métier.
Le comte Fabiano laissa tomber sur le domestique un regard de fascination du haut de ses yeux gris^ et Antonini s'inclina de respect et de frayeur. Rien ne domine les âmes serviles comme la fierté du commandement soutenue par la générosité.
n fallait que Fabiano eût une entrevue avec la comtesse^ et que le marquis Viani ou Anatole de Mer* sanes ne vinssent pas troubler par leur apparition importune cet entretien.
Le soir même de ce jour que Fabiano avait employé à des machinations de tout genre ^ le marquis Viani reçut la lettre suivaute^ qui sollicitait une réponse affirmative et immédiate :
C MONSIEUE LE MAEQUIS^
« Je reçois à l'instant la lettre ci-incluse du secrétaire de l'Institut de France; vous verrez combien elle est pressante^ et je ne doute pas que vous ne veniez à mon aide dans cette occasion délicate.
« Le bruit qui se fait à cette heure en Italie^ autour de l'ombre de Dante^ a du retentissement chez l'étranger. On sait que les savants florentins et génois ont tourné toutes leurs méditations vers la Ùivina Comedia. La lettre de M. le secrétaire de l'institut de France nous annonce que deux membres de cette société s'occupent d'une traduction de Dante sous les auspices du gouvernement.
« Ces traducteurs m'ont posé un problème bien dif-
M LÀ ùOMTassm m&tiiisia.
ûcilô i résmidie. Us désirent conndfcre les bmiIMs qui oat poussé Daxite àlnsiilltf k Fn&ce dans le â9* cha^ de rKnfer.
• • • • Sor fik ffiaxMi
Gente si vana eomê la Senese î Cêrto non la Pnmessea 9i dTassai.
« Dante a mis en parallèle la frivolité et la vanité de la nation frao^ise et de la nation siennoise. L'orgueil de la France s'irrite, un peu taid il est Tiai, de cette comparaison humiliante^ et ses ambassadenis littéraires s'adressent à nous pour connaître les griefii que Dante avait contre les Français. On connaît l'origine de la haine qui a inspiré à Alfieri son MùoffoUo^ mais Dante a peut-^re gardé son secret. Dans les circonstances politiques où nous nous trouvons, je ne crois pas qu'une folle insulte faite par Dante à la France au quatorzième siècle nous suscite une guerre avec nos voisins, mais il faut toujours leur donner une satisfaction littéraire pour entretenir nos bonnes re* lations.
a Demain lundi, j'ai résolu de réunir à un grand banquet scientifique votre société anthologique, dont vous êtes le plus ferme pilier. Nous tiendrons cette séance à la campagne, à ma vUla Biamca , loin du bruit et des importuns. La France y sera représentée par M. le comte de Mersanes, que je vais inviter en personne, et qui rendra témo^^^e de notre oëlie à ses compatriotes.
a A demain, i cinq heures du soir.
« De V. S. le très-humble serviteur,
a GoifTB Fabiàno Val di Nota. »
Fabiano ménagea fort haMlement ses visites et ses lettres d'invitation.
Il envoya une voiture à la porte de chaque savant
MuiBientatear, et son équipage avec sa livrée à Thô* kUfirie du comte de Mersanes. Le marquis Yiaai avait acoe^ d'enlhottsîasaie la proposition.
Le marquis Viani arriva le premier^ tout rayoamut de joie ; Fàbiaoo le reçut à la grille^ avec la respectueuse soumission d'un écolier qui reçoit son maître. Les autres commentateurs du Dante suivirent de près.
Anatole de Mersanes seul montra peu d'empressement; il avait même été sur le point d'envoyer una l&ttie d'excuses ; mais il recula devant la crainte de répondre à une politesse par un mauvais procédé^ in* diigoe des mœurs f rancaises^ et il se rendit comme les autres à la villa Bianea.
Tous les convives étaient vêtus de noir, avec plus ou moins d'élégance, selon leurs moyens.' 11 y avait là (ipidques habits de gala qui avaient figuré devant Has* aéoa vers la fin du siècle dernier.
Viani faisait le dénombrement de ces commenta* tours à Toreille de Fiabiano.
— Celui-ci, disait-il, poursuit un mot obscur dans sesderniers retrandiements, et l'oblige ise faire clair* Geltti4à n'a pas d'égal en Italie, pour remonter par mille échelons à la source d'une étymologie. C'est lui qui a découvert qu'on avaitformé le mot^oJaofr avec les tzois pivioiières syllabes de ces trois mots : CAro DAta VEMmibus. Il est décoré de l'Éperon d'or pour cette découverte. Ce vieillard sec, qui marche en regardant ses ^eds, récite les cinq premiers chants de l'Enfer de Dante, au rebours, en remontant depuis le der« nier v^is ;
E caddi eome eorpo morto eade, jusqu'au premier^
Atfl mezxo del eamin ai nostra vita.
S6 LA COMTESSE HORTENSU.'
Comte Fabiano, je veux encore vous désigner notre célèbre Bonifacio qui a fait une dissertation oour prouTer qu'au treizième siècle les enfants au bereeau disaient mamma et baba pour désigner les deux auteurs de leurs jours, démonstration qui ressort évidemment de ce vers da 32* chant de l'Enfer :
Né da linffua ehe ehiammi mamma à habba,
— Quels hommes 1 disait ^abiano^ et que Ton est honteux de passer devant ces profondes intelligences^ lorsqu'on sait à peine^ comme moi, bégayer la langue du berceau de la science ! mamma à babba I
Et Fabiano prenait l'attitude d'un homme prêt à se prosterner devant de hautes intelligences.
Viani triomphait.
On se mit à table. La salle du festin avait été décorée à l'improviste dans la nuit; un peintre, rival de Luca fa presto, avait barbouillé à grands traits au plafond les cercles de l'enfer du Dante, d'après la fresque florentine d'Andréa Orcagna; et l'artiste, par des procédés chimiques, avait forcé sa peinture à vieillir de dix années dans une nuit, ce qui annonçait que la passion de Fabiano pour le Dante n'était pas le caprice d'un jour.
Les commentateurs prirent d'abord le repas au sérieux; lorsque la première faim scientifique fut apaisée, on attaqua la grande question que le président Viani avait mise à l'ordre du jour.
Fabiano et Octavien se faisaient remarquer par une contenance grave et modeste; dès qu'ils hasardaient une observation, un commentateur la pulvérisait, et ils se soumettaient avec résignation.
Le comte de Mersanes, qui ne s'était jamais trouvé à pareille fête, ne savait s'il devait la prendre au sérieux ou au comique, et, dans le doute, il s'abstenait.
Au dessert, l'orgie de la science était arrivée à son
comble. Les commentateurs^ enivrés du vin de France, avaient au cerveau tous les cercles de Tenfer de Dante. C'était une mêlée de citations latines, un feu d'artiâce de strophes qui retombaient en syllabes harmonieuses sur la tète des convives, et embrasaient leur sang italien au degré de rébuUition. Le marquis Viani, en sa double qualité de magistrat redouté et de président admiré, régularisait, par intervalle, ce désordre, et sa voix, pareille à Tartarea tromba, ramenait quelques instants de silence dans cet enfer de commentateurs.
Octavien profita d'une de ces éclaircies pour réciter une leçon que Fabiano lui avait apprise le matin.
— Messeigneurs, dit-il, les yeux baissés et la tète mélancoliquement penchée sur Tépaule droite, illustres savants, permettez-moi de vous citer un ladt qui, peut-être, vous expliquera Porigine de la haine que Bante avait vouée à la France. Vous savez, messieurs, que Dante avait subi le joug de Thyménée...
^ — Dante était célibataire ! s'écria un savant.
— U était marié, poursuivit Octavien; Dante épousa Paula Ghiberti, de Poggi Bonzi, en i27l, après la mort de sa Béatrice adorée; et il commit ce grand acte d'imprudence d'aprèsles conseils d'Âmédée Manfred,^eveu de Charles d'Anjou, prince français. Vous savez tous, messeigneurs, que Dante eut deux enfants de cette union, et que son bonheur conjugal fut ensuite empoisonné par la mauvaise conduite de sa femme. Il chercha la mort aux batailles de Campaidino et de Caprona, il ne la trouva point, selon l'usage de ceux qui la cherchent.
— C'est un fait à constater, dit le président; ceci est grave. j
— A quelle source avez-vous puisé ces renseignements? demanda un commentateur.
~ Dans un mémoire qu^ j'ai lu à l'Académie de la
58 l GOHTESSE HOKTEirsIÂ.
Crasca. Mais^ les înîfbrtuTies domestiqnes de ItaaAè sont consignées dans IMdition de i60o» que je posffida dans ta bibliothèqne de mon palais, piazza del Cavifo, à Sienne.
— C'est précisément Fédition qae f ai chez moi i Gênes, dit le comte Fabiano.
— Il faut la consulter, dit le président: cette édition aflarme-t-elle que Dante se maria à Tinstigation du neveu de Charles d'Anjou?
— Elle Paffirme et elle le prouve, répondit Octavïen.
— Comte Fabiano, le congrès vous prie d'envoyer un domestique à votre palais de ville...
— Un domestique I interrompit Fabiano; cette édition est renfermée dans une châsse d'or! Il faut des mains pures pour y toucher! j'y vais moi-même... On va vous servir des sorbets et du punch.
Le comte Fabiano s'élança sur un cheval bridé et sellé, et partit comme l'éclair.
Octavien lui avait remis une seconde lettre de la comtesse, dérobée comme la première dans la boîte de la poste. Cette lettre était ainsi conçue : (( Mon cher général,
a J'ai résisté jusqu'à ce moment, mais je sens que mes forces me manquent.
« Votre lettre, que j'ai reçue mardf dernier, mfa poussée au comble du désespoir.
« Toutes les peines que vous avez prises porar moi seront ainsi perdues! Rien! toujours rien!.. Tous aussi, vous avez désespéré !
a Oh! si Dieu m'ouvrait encore une fois les portes de Varsovie, il me semble que mes yeux, ma main et mon cœur ne m'égareraient pas !
« Pardon! pardon ! mon vieil ami.
« Au nom du ciel, trompez-moi! trompez-moi T
« Je ne veux pas la vérité, je veux vivre ?
« Votre amie, Hortensia. »
]UL OOMTESSB hombusiâ. M
Fàbiano parcourat en quelques nûiiutes la distance» qui le séparait de la Casa Brasehi. La porte ouv^fe^ et ^escalier franchi, il entra dans l'antiebambre^ et ordonna lestement à un domestique de Tann^'^icer; celni-ei liésifa. Fabiano lui dit qu'une affaire; de la phts hante importance ramenait chez madime la comtesse.
Le domestique entra. Fabiano entendit indistincte* ment un bruit de paroles sourdes et de frôl^sients de robes. Il lui paraissait que son introduction soulevait quelque difficulté. Cependant la porté du salon se rouvrit, et une voix céleste prononça ces mots :
— Introduisez M. le comte Val di Nota.
Fabiano prit une démarche pleine de distinction H d'élégance, et entraaumomentoùledomestiquesortaif.
Le salon était meublé avec ce charme splendide qui règne dans les grande? demeures de Gênes. Au plafond Perino del Vaga avait peint Papothéose du cardinal Brasehi reçu dans le ciel chrétien par Hi* nerve et Apollon. Des portraits de famille peints par Van Uck, Luca Giordano et Solimene décoraient les panneaux; deux girandoles posées sur une cheminée de lapis-lazuli éclairaient ce salon.
Fabiano ne vit qu'une femme : autour d'elle^ tout ce qui brille dans le monde aurait perdu ses rayons.
Elle était debout, les bras croisés nonchalamment i la pointe du corsage, la tète penchée en airièva, arec une grâce merveilleuse dans l'inflexion de son col : elle portait une écharpe romaine à plusieurs nuances vives, comme un échantillon de Farc-en-del. La comtesse Brignole, encore vivante au palais vohdn^ parla grâce d'Antonio Van Dick, donnait moins d^eflh chantement à la galerie de Durazzo.
PaMano s'inclina de respect devant cette femme, reine par la grâce et sa beauté; il s'efFraja de son émotion, et il douta de lui-même pour la première Sn»*
— Madame, dit-il, je vous remercie de m'avoir ac* cordé rbonneur de vous présenter mes hommages.
— - Ma porte, monsieur le oomte, est toujours ouverte aux personnes qui ont des affaires importantes à me communiquer, répondit la comtesse, avec cette assurance d'organe que les femmes supérieures trouvent toujours devant les hommes audacieux qui trem* blent.
— Oui, madame, dit Fabiano, une affaire sérieuse m'amène ici...
— Sérieuse pour vous, ou pour moi, monsieur le comte?
— Vous en jugerez, madame... Avant toute chose, permettez-moi de vous dire combien j'ai été désolé de ne plus vous voir chez ma noble cousine, la marquise Amalia Bonzi...
— Depuis la semaine dernière, j'ai suspendu toutes mes visites...
— Votre indisposition du bal du Cambrian n'a pas eu de suites fâcheuses? demanda Fabiano avec une intention très-marquée dans le ton et le regard.
— Non, monsieur... j'avais oublié cela comme on oublie tout le lendemain d'un bal.
— Que vous êtes heureuse, madame, d'avoir une mémoire si complaisante!.. J'ai le malheur, moi, de ne rien oublier... Je me souviens même d'avoir en* tretenu dans mon cœur une espérance que je suis obligé aujourd'hui de rendre à celle qui me l'avait donnée...
-— Je ne vous comprends pas, monsieur.
— Et moi, madame, je vous avais mal compris... n faut que vous connaissiez tous mes torts...
— Ah! vous avez eu des torts?
— Je me trompe, madame, ce sont des crimes...
— Monsieur le comte, il m'est impossible d'écouter" une confession... Ceux qui ont des crimes à se re-
LA. GOMTSSSE HORTENSU. 61
procher doivent aller à Téglise voisine^ échanger le repentir contre le pardon.
La comtesse Hortensia était toujours debout, témoignant ainsi qu'elle ne voulait pas accorder un long entretien; en prononçant cette dernière phrase d'un ton gladaJ^ elle étendit la main vers la porte.
Il 7 eut quelques instants de silence.
Fabiano luttait avec émotion^ se raffermissait sur ses pieds, habituait ses yeux à regarder cette femme, et passait avec la rapidité de l'éclair, d'une résolution audacieuse qui va tout braver, à la prostration la plus complète des facultés de Vàme et du corps.
— Monsieur le comte, dit la comtesse, j'attends toujours la communication de cette affaire importante que vous savez...
Et un sourire triste accompagna ces paroles.
Fabiano tressaillit à cette voix, qui avait trop de calme et de mélodie railleuse pour faire entrevoir quelque bonne lueur d'espérance au plus vaniteux des hommes. Une irritation infernale vint le secourir; il se rappela tout à coup ce regard de passion intelligente que la comtesse avait donné à un rival, le soir à'OieUo, et la colère étouffant l'émotion, il redevint Fabiano.
-—J'espère au moins, madame, dit-il, que vous ne me livrerez pas pieds et poings liés à votre marquis Yiani. Si je vous demandais de l'amour, je ne m'étonnerais point d'un refus, mais je ne vous demande que de la générosité.
£n disant cela les lèvres de Fabiano étaient si serrées par la colère intérieure, que les mots semblaient sortir de la poitrine sans passer par la bouche.
— Vous craignez donc bien le marquis Viani, monsieur?
Le volcan sicilien éclata.
— Non, madame, je ne crains pas le marquis Viani,
je crains le Génois inquirateur. Mais songM-y, nuh dame^ si vous avez mon secret, j'ai le vAtre, moil
— Mon secret, monsieur! dit la comtesse ea ayan- ^t d'un pa&yers Fabiano.
— Oui, madame! etyoilà l^unportante affiiire qui m'amenait ici... Dénonoez*-moi i votre Viani, dites-lui que j'ai eu l'audace devous BÀm&e, afin qu'il me chasse de GSnes, et moi je lui dirai que tous entretenez des correspondances coupables avec les chefs de la Pologne révoltée; que voustrahisses les saints devoirs de i'hof» pitalité italienne; que vous conspirez ici comme vous avez conspiré avec votre coupable amie> la comteise Water.
— Au nom de Dieu ! monsieur^ parlez bas ou taises* vous^ dit la comtesse pâle et tremblante^ les maiiisla» vées sur la* bouche de Fabiano*
— Oui, madame, je parierai bas, mais voue m'écoûterez jusqu'au bout. Je luidirai,au marquis Viani, que votre étourderie de coquette n'est qu'un masque smr le visage d'une amazone; que le plus compromis des généraux de votm insurrection (je n'ai pae bawin de vous dire son nom m), est Pageiol mystérieux de vos trames, et qu'il entretient à Paris vos folles espérances, je lui dirai, enfin, qu'il y a dans Varsonifi un *tre...
La* comtesse Hortensia se précipita sur Fahisno et lui ferma la bouche avw ses mains, en disant à voIk
— Arrêtez-vous, démon ! Pas un mot de plus!
Et elle se laissa tomberauv un âiuteail.
Als^vue delà eomtassa Hortensia ainsi aocabUatt Fabiano, dévoré de millesentimenlsopposés^fit^pi^ ques itnask grands pas dans le salon^efeocmiflie élevait machinalement les yeux vers un tableau à cadM neuf, il lut au bas : Varsùviê:, jamw \M^J* Wi-
C'était le portrait en pied d'un général polonais^ le mari de la comtesse^ évidemment.
<]éla fut examiné an yol, mais retenu.
La comtesse gardait une immobilité de mort; eUe était euperbe de douleur^ comme une statue funèbre de Michel-Ange sur le tombeau deMédioku
Pcâ)iano la contemplait avec cette volupté infernale gue rhomme perverti éprouve dans ces situations oi la femme orgueilleuse est dominée par une puissance irrésistible, et semble demander merci.
Cependant Fabiano s'estimait heureux d'avoir 4té arrêté au milieu de cette dernière phrase : Ilya dëns Vartovie i*n être,,, qu'aurait-il pu ajoutert ri«n. 11 est Trai que son habileté l'aurait toujours mis hors d'embarras^ mais le cri et le geste de la comtesse l'avaient servi au delà de ses espérances : il s'était posé devant elle avec l'air triomphant d'un homme qtii a la tète pleine de secretsterribles, etqui n'attend qu'une nouvelle provocation pour écraser «ne femme.
La comtesse découvrit son tiss^ humide de larmes et rouge de l'incarnat de la fièvre^ et dit avec^une voix qui semblait attendrir les statues de marbre du salon:
— Monsieur le comte, une dame, une exilée, une amie de votre famille vous supplie de vous retirer.
Fabiano garda quelque temps un morne siience; puis il dit :
— M'est-il permis, madame, d'espérer de vous re- Toir?
— Vous avez trop de délicatesse, monsieur, pour m'imposer des conditions dans un pareil moment.
— Eh bien ! madame, c'est dans un pareil moment que je vous fais une prière, dit Fabiano avec la grâce formidable du tigre qui allonge la griffe sur sa proie.
— Monsieur, la conduite que vous allez tenir à présent réglera la mienne vis-à-vis de vous dans l'avenir.
Fabiano hésita quelques instants, donna à la com-
U LA GOXTESSE HORTENSIA.
tesse un dernier regard dans lequel la tendresse corrigeait la menace^ et dit :
— Madame, celui qui a le pouvoir et la force vous obéit.
La comtesse fit un signe de la tète et de la main, comme un adieu bienveillant.
Dans Tantichambre, Fabiano trouva le domestique Antonini.
— J'étais là, dit Pltalien vendu à Fabiano. -
— Bien ! A demain, cette fois, à dix heures sur le pont de Garignan.
Fabiano reprit au galop le chemin de la villa Bianca. A la grille du jardin, il trouva Octavien qui se désespérait d'impatience.
— Enfin, te voilà! s'écria-t-il; j'avais tout épuisé pour les retenir; je leur ai fait cent histoires... As-tu l'édition de 4605?
— Elle est dans ma poche depuis ce matin, dit Fabiano en descendant de cheval.
Et entraînant Octavien vers la maison,
— Octavien, j'ai frappé un grand coup au palais Braschi t Cette femme est dans mon pouvoir! Le hasard m'a servi à merveille. £1 y a une Providence pour les mauvais sujets comme nous.
Et il s'élança dans le salon, le Dante 1605 à la main.
Latable était jonchée desdébrisde l'orgie dantesque. Un lac de punch avait été épuisé; les bols, sillonnés de scories, ressemblaient à des cratères de volcans éteints.
Le président Viani ouvrit l'édition 4605 à la page indiquée, et dit d'une voix éclatante :
— Le comte Fabiano, qui a consacré sa vie à l'étude de Dante, nous apporte le livre qui tranche souverainement la question. Oui, il est démontré que c'est par les conseils de la France que Dante alluma les flam-
Là. GOMTESSE HOETENSIA* 65
beaux d'un hymen qui causa tous ses malheurs. Inde irœl
La motion du président fut mise aux voix et adoptée à Tunanimité. La séance fut levée. Le comte Fabiano fut chargé de régler le procès-verbal et de l'expédier à l'Institut de France.
Le marquis Viani prit, sur la terrasse, le bras de Fabiano et lui dit :
— Gomment nommez-vous ce jeune homme qui a découvert lesvéritablesgrie&deDante contre la France?
— Octavien d'Oropeza.
— C'est un bien beau talent, comte Fabiano 1
— Un talent du premier ordre, marquis Viani; un jeune homme que j'ai découvert comme on découvre un monde. Une académie en un seul homme ! Vous savez la nouvelle, marquis Viani?
— Quelle nouvelle?
— Oh! une nouvelle àflBdgeante pour la science. «. C'est M. Old-Born, le bibliothécaire de Leipsick, qui vient de me la donner. On va vendre i l'encan, à Leipsick, le fameux manuscrit de 1363, intitulé Te$oro dei Dante lU n'y a pas de temps à perdre, et je veux Tacheter à tout prix.
— Très-bien ! comte Fabiano.
— n faut envoyer à LeipsickM. Octavien d'Oropeza: je lui donnerai une lettre de crédit illimité.
— Bravo!
— - Et vous, marquis Viani, vous lui donnerez un passeport... mais un passeport soigné... parce que, dans ces temps de crise politique... vous comprenez... si le manuscrit est acheté, il faut que M. d'Oropeza puisse, avec son passeport, poursuivre Pacheteur à Berlin, à Pétersbourg, à Varsovie, à Vienne, partout... Vous comprenez, marquis Viani?
— A merveille ! comte Fabiano, je lui donnerai un passeport recommandé. Reposez-vous sur moi.
66 Ul eOKTBSSE HORTENSIA..
— Il n'y a pas de temps à perdre...
— Soyez tranquille, comte Val di Nota. Notre jenne trayant pourra partir demain.
— Le manuscrit est à nous ! . . . Permettes*moi, marquis Viani, de vous aocompagner jusqu'à votre voiture... A demain.
— A demain, comte Fabiano; je vous dois une journée délicieuse.. . Comment nommez-vous ce grand et pâle jeune homme si sournois, qui n'a pas dit un mot et a refusé tous mes verres de punch ?
— Que vous êtes observateur, marquis Viani ! Ce jeune homme est Français ; il se nomme le comte de Mersanes.
— Est-il muet?
— Malheureusement non! par politesse, je lui ai demandé son opinion sur notre séance; voici ce qu'il m'a répondu : Dante est un fou qui a écrit ses rêves, et il a trouvé d'autres fous pour les commenter.
— L'infâme bfesphémateur'1 Quoi qu'il en soit, iQomte Fabiano, k science a fait aujourd'hui un grand pas.
^ giarquisTiani^ je vous présente mes leq^s»