‹ La comtesse Hortensia (volume 3)Chapitre 7 sur 7 · X. V. Il · texte numérisé non relu

X. V. Il

#82 LA GOMTSSSE HORTENSU.

pas ma femme^ n'est pas ma maîtresse. Elle est libre de ses actions, je le reconnais.

*— Vous m'étonnez singulièrement, monsiear, et vous TOUS justifiez par de nouveaux outrages, cette fois, du moins, dirigés avec le plus grand sang-froid, et déguisés avec art. Voyons; je veux bien entrer en explication avec vous. Ma dignité me commanderait autre chose, je le sens; mais on fait quelquefois l'inverse de son devoir. Point de détours, monsieur; parlez comme si vous étiez seul, mettez votre pensée brumeuse au grand soleil... oh! faites-moi grâce de ces regards et de ces soupirs plus irritants que toutes les accusations. Parlez.

— C'est un ordre, madame?

— Oui.

— J'obéis... Avant tout, madamoj je vousdemaAde pardon à genoux d'une faute... j'ai vu ce que je n'aurais pas dû voir; j'ai écouté ce que je n'aurais pas dû entendre...

— Point de préambules I parlez! parje?;! au nom de Dieu!

— Vous vous rappelez, madame, le soir de la sérénade de la Strada-Balbi ?

— Oui, dit la comtesse eu pâlissant*

— Ce soir fut suivi d'une terrible nuit... un démon me conduisit à la grille du jardin de vptre tante!., et j'ai tout vu, tout entendu!

De Mersanes laissa tomber son front sur se3 mains et sanglota. Il y eut quelques instant^ de sileuuîe,

— Ce démon se nomme Viaui, dit la comtesse; je le reconnais... Je fus bien imprudente, ce ^ir-là... mais ma pauvre tète était si bpuleversée... elle allait où on la menait !.. Il a été le témoin de cette scène !

Cela fut dit sur le ton du monologue, et ne provoquait aucune réponse; aussi de Mers^es ^entendit i peine, et il garda son altitude désoiéd»

LA COMTESSE HORTENSU. itt

La comtesse changeant de ton :

— Eh hien I monsieur, dit-elle, si vous avças # .^ aux portes, je ne comprends pas votre désespoir ^ savez tout, et votre outrage est plus énigmatigu^ )« moi que jamais.^

De Mersanes leva la tète et regarda la jçuoe feuoM avec des yeux étranges.

— Je n'ai entendu, madame, dit^il, qu'une se^^ phrase, celle que je vous ni Tépétée... H me lemÙe que c'est suffisant.

— Alors, vous ne savez rien.

— Mais j'ai tout vu, madame.

-* Alors vous ne save^ rien.

Le regard que lança le jeune homioe 3U? la bel]« veuve signifiait olairenpieiit^ voilà une audace qui mV néantit!

— Vouane savez rien ! poumuivit la cçmtemi d'mie voix radoucie, rien! Au rçste vous w seriez pas 4é* sespéré à ce point si vous savi^ qu^l^a chps^.,

'— Eh hiw ! madame^ dit Aniitol^ iprtnMeez-DBMÛ, je saurai.

— Hélas ! vous mç demandez rimpossihle ! oputis de Mersanes.

— S'il eu est aânsi, m^dame^ je vqus prii) ds nm permettre de sortir. Je ne voqs cowpreads posi VQU3 êtes un mystère vivant; voy^ m'aves app(|lé à Whftlence... pour me tuer.

Un soupir de désespoir suivit <^ P9ti»l^; da Mef^ sanes essaya d'ouvrir la portièrç; Opriiepsia l9 Wkèi*

— Comte Anatole, dit-elle avQP l'^op^t dos hW4X jours, un serment lie ma bouche; la plus gKiiflA d^ mes intérêts me lie à mon sQrmeut. Ayei; cpnftmoe en moi...

— Le jardin! le jardin! s'écria de Mersauos en se frappant le front.

— Vous avez été dupe des apparanees...

iSA LA COMTESSE HORTENSIA.

— Je donnerais ma vie pour toi, mon ange adoré t

— Dupe des apparences!

— Quel est ce jeune homme, madame, qui vous parle avec toute l'intimité de Tamour?

— Eh bien! écoutez-moi, mon cher comte, dit Hortensia, les larmes aux yeux ; je vois que j'ai perdu votre estime, par un de ces hasards dont la vie est faite. Je tiens à votre estime, et je suis touchée de votre désespoir. Je me tairai, parce que mon honneur et mon intérêt le plus cher me condamnent au silence ; mais, pour regagner votre estime et vous sauver de la mort;, peut-être, je me résigne à une démarche qui trouvera, dans mon intention, son excuse devant Dieu... Comte de Mersanes, voulez-vous voir ce jeune homme qui me parle avec tant d'intimité amoureuse?

— Oui.

— Voulez-vous entendre une conversation entre lui et moi?.. Vous ne répondez pas; je comprends votre hésitation... Elle est injurieuse... mais je vous pardonne... n vous est permis, agonisant conune vous êtes, de pousser ma complaisance à bout... Vous craignez .que je n'avertisse ce jeune homme par parole ou par écrit, et que je ne lui dicte une comédie dialoguée pour vous tromper... eh bien! vous ne me quitterez pas. J'attends ce jeune homme à dix heures, ce soir, dans ma chambre. Je vous réserve une place où vous verrez tout et entendrez tout sans être vu. Puisqu'on n'a pas hésité sans scrupule à se servir de ce moyen pour vous faire du mal, je puis l'adopter aussi pour le remède. Ma bouche restera muette; un autre parlera pour moi, et vous saurez tout.

Anatole saisit la main de la jeune femme et l'arrosa de larmes.

— Pardonnez-moi, madame, dit-il avec la voix du cœur, pardonnez-moi ! je vais mettre le comble à mes torts; j'accepte! Je ne suis pas assez grande assez

' noble, assez héroïque pour refuser. Je sens que mon devoir serait de vous dire : Je terme les yeux et je crois. Mais je n'ai pas le courage du devoir. L^excès de mon amour me rend coupable. Si je vous aimais moins, je refuserais. Il y a cbez moi une atroce curiosité qui vient de l'enfer comme un crime; il y a une vision épouvantable qui brûle mon front : il faut un miracle pour me sauver, pardonnez-moi et sauvez-moi !

— Pas un mot de plus, comte Anatole; je n'exige hen au-dessus des forces de Thumanité.

Le cocher reçut ordre de hâter le pas de ses chevaux. La voiture sortit de la ville et entra dans la route du Val d'Arno ; à peu de distance des remparts, elle s'arrêta au pied d'une colline. Le jour tombait. Analole et Hortensia montèrent par un sentier tortueux jusqu'à la grille d'une petite maison blanche , aux Persiennes vertes.

Stanislas, le domestique polonais, ouvrit la porte, et Hortensia lui dit :

— Stanislas, ce soir à dix heures, un jeune homme viendra ; vous le laisserez entrer, et vous le conduirez jusqu'à la porte de mon appartement. Vous resterez dans le jardin avec son domestique. On vous appellera...

Puis, se tournant vers le comte de Mersanes :

— Maintenant, ajouta la jeune femme, comte Anatole, causons de choses indifférentes; parlez-moi de vos voyages; reprenez votre bonne humeur. Supprimons-nous de ce monde jusqu'à dix heur^ du soir.

Ce programme de soirée ne fut pas exécuté dans sa rigueur; la situation était trop solennelle pour les deux personnages. Il y eut de longues interruptions pleines d'un silence morne. Parfois de Mersanes se levait convulsivement, comme entraîné par une secousse irrésistible, et il se promenait à grands pas en 86 demandant par quelle infernale supercherie de

186 tk COMTESSE HORTENSIA.

feuune la comtesse parviendrait à rendre innocent le rendez vous du jardin?

À l'approche de l'heure attendue^ la comtesse monta aux appartements supérieurs avec Anatole^ et lui désigna le poste secret où il devait tout entendre et tout voir. La jeune femme n'était pas émue; de Mersanes tremblait.

— Voyez^ comte de Mersanes, dit-elle> en loi montrant la campagne i travers les persiennes^ voyez eonmie ce bout du monde est bien choisi pour goûter un peu de repos. L'Arno coule à mes pieds dans son lit étroit de collines. Il y a de jolis couvents sur ces hauteurs; il y a partout de charmantes petites maisons qui ressemblent à un village éparpJté ; c^est un paysage adorable. Dieu m'a délivrée de Fabiano, ce démon sicilien qui m'épouvantait jour et nuit^ et de cet ennuyeux Viani, qu'il m'a fadlu subir si longtemps par nécessité de position ; enfin je respire un air libre dans un pays délicieux; c'est pour moi comme une vie nouvelle; je sens que j'existe : les heures sont si douces entre l'azur de ce fleuve et l'azur de ce d'il I

Quelle tranquillité d'esprit ! se dit de Mersanes à lui-même; tout cela est trop calme pour être vrai. Cette femme joue un rôle. Elle veut me faire quitter la place, en prenant ce ton mélancolique qui semble exdure toute préoccupation sérieuse . Mais^ je suis plus rusé qu'elle; je resterai jusqu'au jour s'il le fatut... et si personne ne vient !.. personne ! je serai joué 1

Cependant un bruit de porte sur la terrasse décom* posa soudainement la figure de la comtesse ; mais cette émotion paraissait plutôt appartenir à la joie vive qu'à tout autre sentiment.

La jeune femme posa son index sur sa bouche^ et l'autre main désigna le poste secret. Anatole obéit machinalement au geste^ se raffermit sur ses pieds, et attendit.

U OOITTESSE HORTENSIA. 187

n 7 a dans ces moments une terreur qui n'est pas celle des grands périls^ et qui fait refluer le sang au cœur^ t)rùle la racine des cheveux et dessèche la langue^ comme si la voix d'un corps invisible vous parlait à Poreille dans la nuit ; comme si une main de plomb glacée secouait votre main dans les terreurs de l'insomnie. Les femmes sont plus à l'aise que les hommes au milieu de ces émouvantes scènes; le premier moment de crise passée les femmes se composent un visage^ une voix^ un maintien qui laissent croire qu'elles sont tranquilles; les hommes^ dans les mêmes circonstances^ tremblent jusqu'à la fin : il leur faut des dangers de mort^ à eux^ pour être braves : la nuit^ entre une lampe et une femme^ ils ont peur.

Un bruit de pas rapides se fit entendre dans l'escalier^ et la respiration haletante d'un homme arriva même à l'oreille d'Anatole ; car^ dans cette maison isolée^ que n'agitait aucun bruit extérieur^ le moindre murmure de l'air trouvait des échos.

Trois coups lents et nettement accusés retentirent sur la porte.

-^ Entrez^ dit la comtesse d'un ton décidé.

La porte s'ouvrit.

Les yeux d'Anatole se voilèrent d'un nuage; ses pieds &iblirent; le sang gonfla les veines de son cou, comme le fer d'un carcan. Il se retourna vers une fenêtre ouverte derrière lui pour aspirer le baume de l'air^ et demander un peu de calme à la sérénité des étoiles.

Le couvent dormait sur la colline, l'Arno dans son lit> l'arbre sur la rive, la fleur agreste sur le gazon. La tempête d'une passion rugissait seule au milieu de cette tranquillité sublime.

Il lui sembla entendre un cri de femme.

Ce cri lui rendit son énergie d'homme, et dissipa le nuage de ses yeux. Anatole vit au fond de la salie

188 LA GOMTESSE HORTENSIA.

la comtesse Hortensia dans une attitude alarmante ; son bras tendu vers un homme semblait lui défendre d'approcher.

De Mersanes regarda cet homme, et il se crut, au

premier coup d'œil, dupe d'une illusion; mais le

' doute n'était pas longtemps permis : cet homme était

signé de son nom de la tète aux pieds ; c'était le comte

sicilien Fabiano !

n était debout, dans une attitude de respect assez rassurante; son geste paraissait humble et même suppliant; sa voix avait perdu cette vivacité orageuse et stridente qui semblait menacer toujours.

— Oui, madame, disait-il, je suis venu i la place de l'autre; vous ne vous attendiez pas à me voir, mais vous reconnautrez bientôt que je viens en ami... Point de scandale I point de cris! Je vous le répète, tout serait perdu ! La moindre imprudence vous coûterait des regrets éternels... Vous savez ce qui m'amène ici. Votre bonheur est entre vos mains; je suis prêt à vous le rendre. Quand vos autres amis parlaient, moi j'agissais. J'ai envoyé, à votre insu, mon intendant, Octavien d'Oropeza, en Pologne, de qu'il a fait tient du miracle. Lui-même vous a donné, dans votre jardin, tous les détails de son expédition aventureuse. U a vu vos amis à Varsovie; il vous a rapporté des lettres de toutes les personnes qui s'intéressent à vous , entre autres la lettre de votre amie la comtesse Zamoïska, que vous ivez couverte de baisers sur le perron de votre jardin, la nuit de votre première entrevue avec Octavien; lettre qui se terminait par cette phrase de vous, adressée à votre jeune fille : Je donnerais ma vie pour toiy mon ange adoré ! C'est toujours par mes conseils qu'Octavien vous a fait quitter Gènes le lendemain de cette entrevue nocturne et solennelle. Vous auriez pu trouver un obstacle à votre départ dans le pouvoir tracassier du marquis Viani; j'ai su mettre

tk COMTESSE HORTENSU. 189

cet hopame dans l'impossibilité de vous nuire. Octavien vous a dit, sans doute, que la première personne qu'il a vue à Varsovie est le peintre Wiganoski, une de vos intimes connaissances. C'est par lui que mon émissaire est arrivé à tout, en prodiguant l'or. Le vieux général, votre correspondant à Paris, n'a fait que des sottises, vous le savez. Nous avons triomphé, nous, de tous les obstacles. J'ai voulu qu'Octavien seul vous instruisit de tous les préliminaires, mais je me suis réservé le bonheur de vous annoncer le résultat. Ootavien ne vous avait donné que de l'espoir, beaucoup d'espoir, il est vrai, et cela vous avait confiée d'un« joie bien naturelle. Moi je vous annonce, moi, qui votre petite Hortensia est trouvée, et que je puis de main même la mettre entre vos bras !

La jeune mère se laissa tomber sur un fauteuil mais ce ne fut qu'une faiblesse d'un moment. Le nobl : sang des femmes fortes de sa race vint à son aide*

— Monsieur, dit^-elle d'une voix sanglotante, venezvous ici pour vous jouer du désespoir d'une mère? Ce rôle manquait à votre vie...

— Je m'attendais à cette injustice, madame. Vous Ates encore sous l'influence des calomnies débitées sur mon compte... Votre fille a été volée par une vieille femme du faubourg du Choletz, dépouillée de ses habits de luxe et couverte de haillons. Les vols de petiteG filles, vous le savez, sont fréquents dans votre pays : c'est le peintre Wiganoski, avec sa rare sagacité d'artiste, qui l'a retrouvée. On pouvait s'adresser aux tribunaux pour avoir justice de ce vol odieux; mais il aurait fallu prononcer votre nom, traîner l'affaire en longueur, subir un procès interminable; Octavien a tranché la question avec de l'or, en un instant. N'ayez aucune crainte, votre jeune fille est entre les mains^i'une gouvernante qu'Octavien a prise à Berlin. Si vous ne la reconnaissiez pas à sa grâce en*

190 Là 00IITB88I H01TE98U.

âmtine et à 8a beauté, VOUS la reconnaîtriez à une petite lentille charmante qu'elle a dans la fossette de la joue gauche, comme youa.

La comtesse éleva ses mains pai^essus la tète, et en les laissant tonû)er, elle dénoua le nœud de sa chevelure, et un torrent de tresses noires ruissela sur les épaules et sur le sein.

Puis elle dit d'une voix déchirante :

•^ Mon Dieul inspires-moi 1 est-ce une trahison? est-ce un dévouement!.. Quelle chose vous faites, monsieur, si vous mentez! si vous prenez plaisir à déchirer un cœur de mère avec cette atroce et froide combinaison I

— Je né vous comprends pas, madame, dit Pabiano avec la plus douce et la plus respectueuse des voix ; lorsque mon émissaire Octavien vous a demandé une première entrevue i dix heures du soir, loin des témoins et des importuns, vous Tavez accordée; au nom seul de Varsovie et de vos amis, vous n'avez pas hésité. Octavien a dirigé tous vos pas dans cette soirée, vous l'auriez suivi au bout du monde. C'est la même volonté, la mienne, qui vous a fait quitter Gènes, qui vous a donné pour retraite le val d'Amo, et un pays libre, ouvert à tous vos compatiotes proscrits. Aujourd'hui, Octavien se retire; c'est moi qui arrive à sa place, tenant votre enfant par la main, et vous me traitez avec la même rigueur que si je vous enlevais votre ûile ! La panthère ne roule pas des yeux plus menaçants lorsqu'on lui arrache ses petits. Si vous agissez ainsi, madame, parce que vous vous méfiez de moi, expliquez-vous, je suis prèt à vous satisfaire; j'ai des réponses victorieuses à donner à toutes vos demandes.

La comtesse fit un sourire, et son regard resta sérieux; puis, avec un accent de sombre ironie :

— Vous êtes étonné, monsieur, dit-elle, de ma méfiance à votre égard I Vraiment 1 je suis injuste, n'est-

U 001CTB88B ROUTBITSU. iM

ce pa»?.. Vcms tramez une bonne action comme on trame un crime^ et je n'aurais pas le droit de me métier de votre bonne action ! Si vous avei un en&nt à rendre à sa mète, rendez-le^ monsieur^ sans retard et sans condition^ ainsi (pie ferait tout honnête hoDime.

— Oui^ madame^ tout honnête homme qui ne vous aimerait plus agirait ainsi; mais moi^ madame, je vous aime d'un amour qui me tue : vous le saves. Je vous donne une éclatante preuve de cet amour en me dévouant nuit et jour à votreintérêt le plus précieux^ à votre intérêt maternel; j'ai toutsacriiié pour rendre à votre 4me une joie qui n'était que sur totre visage ; et il ne me serait pas permis d'user de quelques moyens innocents pour obtenir la récompense d'un sourire! Oh ! madatne^ si vous persistez dans cette rigueur^ votre injt^tice deviendra «me cruauté.^. Vous ne me répondez pas^ madame; vouft doutes, vous doutez toujours?^. Mais ayez la bonté d'apprécier ma position; si je remettais, à présent^ votre- enbnldans VOS bras^ je serais, sans doute^ accueilli m triomphar teur, mais jeseraischassédemain comme unesclave«.. Je vous aime trop pour commettre une pareille faute; j'ai des droits victorieux^ et je ne m'en dessaisis pas.. • Voulefr-vous une preuve de plus? la voici. . . Lisez cette letti^e du grand artiste qui a fait le portrait en pied de votre marii.. la voilà^ madame, lisez et remarquez la date^ elle est des premiers jours de juillet i833. . . lisez.

La comtesse hésita quelques instants; mais la noble curiosité de la mère l'emporta sur la dignité de la femme. Elle prit la lettre et lut :

A M. Odavten (TOropeza.

a Mon cher monsieub, a D'après vos désirs^ j'ai terminé chez moi, m quelques heures, le portrait de la charmante fille de la belle comtesse. Vous le trouverez frappant, j'espère. Il

in hk GOICTESSE HORTENSIA.

n'a pas fallu perdre de temps^ puisque vous partez aujourd'hui. Vous direz de vive voix à l'heureuse mère que je n'ai pas reçu les lettres qu'elle m'a écrites^ si elle m'a écrit. Mettez-moi à ses pieds divins.

« Vous montez en voiture place Sigismond^ 3^ à sept heures du soir; c'est là que je vous donne rendezvous une demi-heure avant votre départ. Je vous attendrai à la grille de la Statue^ et je vous donnerai le portrait de la petite Hortensia.

c Mille amitiés, W***.9

— Quel horrible martyre! dit la jeune femme en laissant tomber la lettre et la main sur ses genoux. Puis d'une voix éteinte, elle dit, sans regarder Fabiano :

— Etoù est-il ce portrait? où est-ilt

— Le voili^ .madame, dit le Sicilien avec un gracieux geste d'abandon.

Hortensia prit le portrait, et le saisissement qu'elle éprouva n'arracha pas un cri à sa poitrine haletante; mais sa figure rayonna d'une joie immense, la joie qui aurait inondé Rachel devant la résurrection de ses enfants.

Elle se leva vivement, superbe d'amour ; elle oublia tout : le lieu, la scène, l'heure et les deux passions grondantes autour d'elle, et la main fatale qui lui faisait ce don. Elle s'abîma dans sa contemplation de l'image adorée, lui prodigua ses caresses, ses larmes, ses sourires, ses sublimes élans, tous les trésors du cœur maternel; son visage sembla refléter le feu de l'extase des séraphins; tout ce qu'elle avait de mortel disparut; la flamme céleste de ses yeux couronna son front comme une auréole sainte; elle avait fui la terre, elle habitait le paradis 1

• Fabiano la contemplait avec des regards de démon ; Il ressemblait à Lucifer se disposant à tenter la faiblesse d'Eve.

I Quant à Fautre témoin de cette scène^ il était arrivé

I à cet état violent de surexcitation nerveuse qui chasse

I la pensée du cerveau. De Mersanes avait traversé

\ toutes les phases émouvantes de ce drame^ et il suc-

I combait sous cette oppression de secousses contrariées

qui le courbaient et le relevaient^ comme Tarbre

, exposé à la furie de tous les vents.

I La comtesse Hortensia^ épuisée aussi par Texcès de

i tant d'émotions^ reprit sa place sur le même fauteuil

I qu'eUe avait quitté^ sans détourner un seul instant

ses yeux de Timage chérie qui souriait i sa mère.

Le comte Fabiano se rapprocha d'elle d'un pas lent

et légèrement appuyé sur le parquet; il se composa

[ une voix douce^ mais qui pourtant fit tressaillir la

I jeune femme^ comme si elle eût été secouée dans un

j rêve.

! — Madame^ dit-il^ je suis singulièrement étonné

d^une chose en ce moment : dans toutes ces démon- I strations de joie^ si naturelles d'ailleurs chez une

mère^ dans tous ces nobles sentiments qui éclatent en vous^ et qui me ravissent^ je suis surpris de ne pas i entendre une seule parole de reconnaissance adressée

à moi. n me semble que je mérite au moins un sourire de la mère dont j'ai sauvé la fille I \ A mesure que Fabiano parlait^ sa voix arrivait par

[ gradations insensibles à l'accent de l'ironie poignante

et de la colère contenue. La comtesse Hortensia regarda son formidable ennemi^ et elle ne put se méprendresurlanature desintentions del'ardent Sicilien. I ♦ — Comte Fabiano^ dit-elle, pourquoi n'avez-vous

pab amené ici, avec vous, M. Octavien d'Oropeza? Vos I ruses et votre audace, bien connues de moi, me don-

nent un étrange soupçon. N'auriez-vous pas surpris, par quelque machination infernale, le secret de M. d'Oropeza? n'auriez-vous pas. . .

— Excusez-moi, madame, si je vous interromps.

M U CiailTB80E BORTKfSUf

dctaTien d'Oropesa est ici; j'ai prévu le cas : si vous jetez un coup d'œilpar cette fenêtre dans votre jardin, vous pourrez le voir causant i cent pas d'ici avec votre vieux Stanislas. Les étoiles donnent encore assez de clarté pour le reconnaître ; c'est lui que j'ai fait passer pour mon domestique.

La comtesse se leva dans une agitation folle, et ell4 eomprit toute l'infamie du complot tramé contre son honneur, complot qu'elle avait soupçonné dès le premier moment.

-^ Comte Fabiano, ditrelle, vous avez pris bien deà précautions pour rendre un enfant à sa mère. Les combinaisons de votre vertu ressemblent aux préparatifs d'un crime. Ëh bien ! je n'ai pas tremblé devant les batteries russes, et je ne vous ferai pas l'bonneur de trembler devant vous. Vos indignités me délient de toute reconnaissance. Mon enfant est en votre pouvoir, je l'aurai malgré vous. Dieu se sert quelquefois d'ime Bftain criminelle pour secourir une grande infortune : vous avez été son instrument: et je vous jure, par les cendres de Varsovie, que je vous arracherai mon enfiuit, comme une autre mère de Florence arracha le sien de la gueule d'un lion I

— Et je vous jure, moi, s'écria Fabiano d'une voix qui sifflait c(»nme uo ouragan^ je vous jure par les cendres de ma mère que je ne vous rendrai votre fille qu'avec le titre de votre amant.

— J'aurai ma fille, monsieur, et vous ne ferez pas un seul geste de violence centime sa mère.

•^ £t qui m'en empêchera?

— MOU s'écria un ton&erre qui tombait devant le Sicilien, sous la forme d'Anatole de Mersanes.

Le comte Fabiano resta immobile, muet, l'œil fixe, comme la statue de Beavenuto sur la place du Palais- Vieux.

hk COMTESSE UORTENSIÂ. 195

A. liONTENERO.

De Mersanes ressemblait à on ondatre qui aurait pris son visage et qui^ en ressuscitant> aurait gardé la pâleur de la mort et deux: tisons de Tenfe^ date ses yeux. Sa taille^ grandie par une 06lère subliii&è^ semblait surnaturelle; un rugissement aigu soirtait de sa poitrine^ et ses bras éleva au-dessùs de sa tète À'agitaient aVec dèis convulsions topides comme detit tronçdnii de serpent boa.

-^ Pas im cri^ pai^ un mouvement ^ pals un geste! ditnl avec une voit surhumaine. J'ai amené aveb moi sii hommes du Sairgello pour éviter le crime d'tm coup de poignard. Vous êtes mon prisonnier^ Pabiano, jusqu'à l'aurore.

Ckîs six hommes du Bàrffello, dont parlait Anatole^ étaient un mensonge de nécessité.

Le démon sicilien^ éci'ajsé d'abord pat cette foudi'oyàiite àpparïtlon^ retrouta bientôt soù audace^ et croisait les bras sur sa poitrine :

— Cestadmirable, monsîeuip 1 dit-il; je n'aurais jamais cru qu'un gentilhomme de votre natiôïi répondrait à une insulte par un lâche guet-apem ! Mettez le comble à votre héroïsme^ monsieur^ assaSâinez-moi!

Un soutire de spectre précéda la répoiise d'Anatdte.

— Comte Fabiano^ dit-il^ vous osez parïei de guetapenS^ ici^ en présence de cette noble dame que tos machinations infernales ont conduite dans ce déMrt^ et sur laquelle vous leviez des mains violentes!

— Eh bien! monsieur^ si vous êtes le champion de

496 LA GOMTBSSE HORTENSIA.

madame^ votre courage de Français aurait dû vous dicter quelque chose de mieux que Tidée d'un lâche guet-apens : je répète le mot

— Je connais mon devoir^ monsieur, et si tous connaissez le yôtre en ce moment^ yoos garderez le silenée^ et vous respecterez la douleur de cette noble femme qui succombe sous tant d'émotions.

•— Ck)mte de Mersanes^ je me tais toujours quand j'attends un défi après une insulte.

— C'est bien, monsieur.

La comtesse Hortensia^ renversée sur un fauteuil, et tenant à deux mains le portrait de sa fille, accompagnait cette scène de ses sanglots. Elle poussa un cri déchirant et s'écria :

— Et ma fillel ma flilel qui me la rendra?

— Madame, dit Anatole, il m'est prouvé que votre enfant est au pouvoir de cet homme ; mais cet homme est en mon pouvoir. Ainsi , madame , rassurez-vous ; nous sommes dans un pays de forte et bonne justice, elle vous sera rendue. Moi, je ne vous quitte plus, comte Fabiano, et lorsque vous aurez rendu l'enfant à sa mère^ je vous rendrai votre liberté* Ce sera moi alors qui me mettrai en votre pouvoir.

— Ck)mte de Mersanes, dit la comtesse d'une voix mourante^ vous n'avez aucune satisfaction à donner.

— Pardonnez-moi , madame, dit Fabiano avec un calme d'emprunt très-bien joué; bien avant cette scène, le comte de Mersanes a été insulté par moi, et je jq[iaintiens mon insulte en présence d'une femme.

— Je vous comprends, comte Fabiano^ dit Anatole en mesurant son adversaire de la tète aux pieds ; vous êtes un spadassin sicilien, homme de longue épée et de bravoure courte, et vous croyez vous tirer d'afikire avec un duel. Eh bien! je vous déclare que je ne me battrai pas. Mon sang et ma vie sont au service de cette noble dame qui n'a que moi pour appui.

tk COMTESSE HORTENSIA* 197

La comtesse serra les mains du jeune homme.

— Madame, ajouta de Mersanes, laissez-nous seuls ici; vous avez besoin de repos... Retirez-vous, madame, au nom du ciel et de votre enfant !

Hortensia ouvrit la porte d'un appartement voisin, en témoignant par ses gestes toute sa reconnaissance; et les deux hommes, un instant après, restèrent seuls.

De Mersanes, qui n'avait pas quitté son poste d'observation à la distance d'un bras de Fabiano, dit à voix basse, mais ferme :

— Soyez tranquille, monsieur, je me battrai.

— Nous verrons, dit froidement le Sicilien.

— Pas un mot de plus!

Le jour ne tarda pas à paraître. Les cloches sonnaient, les villageois d'Empoli et de Ponto-d'Ëra passaient en chantant sur la route qui longe l'Arno; les jardiniers des fermes voisines s'acheminaient vers la ville. La maison était tout animée par les bruits extérieurs. C'était l'heure joyeuse où l'on ne craint plus ni les fantômes, ni les assassins.

— Vous pouvez renvoyer vos sbires au Bargello, dit Fabiano; voilà le soleil.

— Je n'ai pas de sbires avec moi; il m'était permis de vous tromper, monsieur, pour arrêter un poignard dans votre main ; je sais que vous ne marchez qu'avec lui. C'est vous, monsieur, qui avez amené votre sbire avec vous, et il va me servir., . Voici une plume, de l'encre et du papier, écrivez sous ma dictée, monsieur... écrivez, ou de cette croisée j'appelle tout ce monde d'honnêtes gens qui passent, et je voua fais traîner pieds et poings liés à BwmrGoverno!... Vous êtes pris dans vos propres pièges! Si l'enfer vous inspire vos combinaisons pour le mal. Dieu m'inspire les miennes pour le bien I Vous êtes vaincu, Fabiano !

Le poil se hérissa sur la lèvre de Fabiano, et un râle de tigre siiQa à travers ses dents serrées*

498 LÀ COMTESSE BOETEITSU.

— Oh! Siffle, serpent ! dit Anatole ; vautour, tonge ton propre foie!., mais obéis! obéis!

— Lâche! dit Fabiano, c'est ainsi qu'il se bat! un Français!

— Prends cette plume, misérable! ou je te dénonce à tout le val d'Arno comme un voleur de nuit, comme un assassin !

— Et vous ne vous battrez pas !

— Sybarite efféminé du Val di Ndta, je te fnets à la torture avec ces deux doigts, si tu ajoutes un seul mot! Écris.

Fabiano fit une ondulation de tète, coiûme là hyène dans sa cage, et prit la plumé. De Mèrsatieé dicta, le Sicilien écrivit, et à chaque ïnot il s^àtrètâit pour prendre haleine et pousser un tugissemeht souM.

Voici ce billet :

« Mon cher Octavien,

« Je suis content de toi ! Toi, ne perds pas une minute; pars avec le dévoué Stanislas. Allez tous deux à San-Miniato, dans la maison que tu sais, et conduisez la petite Hortensia chez le général polonais comte P..., de Tautre côté de TArno, devant San- Spirito. je t'attends ce soir à sept heures^ à la £ocanda de la Quercia Reate, à Livourne.

« CoMTJB Fàbiàno Val di Nota. »

De Mersanes écrivit, de son côté, ce billet au général P,..

a Mon cher général,

« Vous recevrez une jolie petite fille de cinq à six ans, et vous la rendrez à sa mère la comtesse Hortensia, votre compatriote. Vous donnerez vos soins i ces deux anges jusqu'à midi.

« A midi, vous trouverez un prétexte quelconque

UL OOtfTBSmS H0aT£N8U« i9kk

pour TOUS absenter^ et vous partirez en poste pour LJYOurne^ où je vous attends à la Loeanda de VAquila- Nera, devant le canaJ, ce soir^ à sept heures.

« Vous comprenez que si je vous écris de ce ton im« périeux^ c'est que la circonstance est plus impérieuse encore que ma lettre.

« Surtout^ le plus grand secret ! ne montrez ee billet à personne !

€ TduI à vous de ocBur. Gomtb db Mihsahss. y

— Ctente Fabiano^ dit Anatole^ vous le vojez^ je £Û8 mes dispositions en homme qui ajoute foi à tout ce que vous avez dit. Tant pis pour vous si vous avez menti à la comtesse Hortensia! Vous n'échapperez ni i la vengeance de la loi^ ni à la mienne.

-^ Monsieur, dit Fabiano> je renonoo de grand f tBur aux droits sacrés que j'avais sur cette fumme^ en échange de Tinappiréciable service à elle rendu par moi; je révèle même avec joie et sincérité l'asile où fh^niB déposé son enfiuit, pourvu que vous me donn:a votre parole d'honneur d'ensevelir mes secrets dans la toixd)e qui recevra ce soir vous ou moi^ après un duel à mort.

~ Vous comprenez enfin l'horreur de votre posi* tion^ comte Fabiano^ et je vous en félicite. Vous tranchez de l'homme généreux; vous sentez qu'il vaut mieux aller à Livourne pour affronter un pistolet que pour ran^r au bagne de cette ville. Bh bien ! je vous êocepte tel que vous ètes> et je vous donne ma parole d'honneur de ne tirer d'autre vengeance que eeUe qui me viendra du jugement de Dieu.

•^ C'est bien 1 dit Fabiano de l'air d'un spadassin

roit qui est sur de son coup. ^

— Maintenant, dit de Mersanes, je veux bien vous donner une dernière explication. Vous avez prononcé le mot guet-apens : si je vous avais tendu un piége>

200 hk GOMTBSSB HORTENSIA.

j'aurais paru devant vous armé ou suivi d'une escorte. Les six hommes du Bargello qui vous ont épouvanté se seraient réellement présentés avec moi pour me prêter main-forte. J'étais seul et sans armes; vous voyez bien que le hasard m'a conduit ici^ et que je ne Fongeais pas à vous.

Fahiano fit un mouvement de tète et d'épaules qui signifiait : Tout cela m'importe fort peu 1

DeMersanes sonna plusieurs fois; mais Stanislas ne paraissait pas. Octavien^ fidèle à la consigne reçue, le retenait encore à l'extrémité d'une allée, assez loin de la maison, oà l'appel de la sonnette n'arrivait pas.

— Oh ! s'écria Fabiano, il me tarde de voir finir tout cela!

Et ouvrant brusquement la croisée, il appela Stanislas d'une voix retentissante.

Octavien, reconnaissant la voix dePabiano, poussa lui-même ledomestique dans la direction de la maison.

De Mersanes garda toujours sa distance vis-à-vis de Fabiano; il observait son prisonnier, toujours prêt à s'élancer sur lui au moindre mouvement de rébellion.

Stanislas entra et fut étrangement surpris de trouver deux hommes dont les traits annonçaient une horrible agitation.

— Écoutez-moi bien, Stanislas, lui dit Anatole; vous donnerez cette lettre du comte Val di Nota^ ici présent, à M. Octavien d'Oropeza, votre compagnon de cette nuit. Vous irez d'abord avec lui où il vous conduira. Ensuite, à votre retour de San-Miniato, vous irez à cette adresse chez le général comte P***, et vous lui remettrez cette autre lettre. Gela fait, vous prendrez un calessino, et vous viendrez ici pour conduire madame la comtesse chez le général, devant San-Spirito. Si M. Octavien d'Oropeza vous demande qui vous a donné tous ces ordres, vous répondrez que c'est l

LA G0MTE8MS flORTENSU. 20i

comte Fabiano Avez-vous bien compris?., je vais

vous le répéter, vous le comprendrez mieux.

Le domestique se recueillit pour entendre la même chose une seconde fois... puis il hésita quelque temps et dit :

— Que votre seigneurie m'excuse; je voudrais savoir si madame la comtesse m'autorise à faire cette commission*

— Ah! c'est juste!., frappez à cette porte, et demandez si vous pouvez exécuter les ordres de M. de Mersanes.

Stanislas entra chez la comtesse, échangea quelques mots avec elle, et reparut en disant, sur un ton de respect:

— J'obéis à monsieur le comte.

De Mersanes vit bientôt, à travers les lames des persiennes, Stanislas et Octavien s'acheminant vers San- Miniato.

Alors le jeune Français écrivit une courte lettre à la comtesse, et la laissa ouverte sur la table. Il écrivit aussi un court billet au général, et le cacheta pour l'emporter avec lui. Ce billet était ainsâ conçu :

c Cher général,

€ Si je suis tué, soyez Tange gardien vi&ible de la comtesse Hortensia* Il y a autour d'elle un démon I

c Comte Anatole. »

Après, il prit Fabiano sous le bras, et lui dit :

— Maintenant, monsieur, nous n'avons plus rien à faire ici. Sortons. Nous trouverons à Ëmpoli un caiessino qui nous conduira droit à Livourne.

— il est inutile, monsieur, dit Fabiano, que vous vous cramponniez à moi, comme vous faites; je vous préviens que vous ne m'échapperez pas*

— Excusez ce luxe de précaution^ monsieiaT; J'ai peur de vous échapper.

Ce furent les dernières paroles qu'ils échangerait. Tout était dit. Il n'y eut plus, de part el d'autre, qu'on silence menaçant et morne, comme celui qui se fût dans l'air à l'approche d'un ouragan.

Les pensées qui roulant pendant sept heorai dans la tète de Fabiano et d'Anatole étaient bien diflSrentes; les unes avaient tous les rayons de l'eqiéranoe, les autres toutes les ténèbres du déseipNff •

Ils descendirent à Livoume sur la place damnas, et traversant la Grande-Rue, ils t'arrètèreal devanl le Querda B$al$.

Les marchands ambulants d'armes de tOQle ei^èee abondent dans cette nie; ils forment, avee d'enlies brocanteurs, le tiers de sa poputaytinn. D tM tmlB i nos deux jeunes hommes de &ire, sws èbre 9fièiv^ leurs provisions de combat. Ensuite, ils en(Wèroe< entre eux les conditions irrévocables de leur duéL

Octavien d'Qropeza fut exact comme im e ervii wr fidèle et bien payé.

— Messieurs, dit de Marines à Pinum oiAn^e eft Octavien arrivait, je vais envoyer un domestiqiie à VAquila-Neray pour prévenir le comte P^ que je Paltends ici. Et vous, monsieur d'Oropesa, je vous prie de garder le silence sur tout ce que vous avça ftùt oe matin. Je ne veux rien savoir, rien.

Octavien regarda Fabiano qui fit un signe d'assentiment

Le général polonais arriva ensuite, et tendit de loin les mains vers Anatole, comme pour lui demander par signes de quoi il s'agissait avant de le demander de vive voix. De Mersanes ne répondit qu'en mettant son index sur sa bouche; et dès qu'il put se faire entendre:

~ Général^ lui dit-il, ne me dites rien, ne m^aa-

LÀ GOMTBSSE HORTENSIA. 203

noncez nea, ne me demandez rien. J'exige de vous un service d'honneur, et un silence absolu... Général, prenez ce billet cacheté; vous ne Fouvripêz que demain, ou vous me le rendrez ce soir.

— C'est donc un duel? dit Octavirat à Fabiano.

Fabiano répondit oui par un signe de tète.

Octavien regarda de Hersanes d'un œil de commisération.

Le généiial mit la main sur sa bouehe, et sembla dire en s'inclinant : Je vous obéis, mais je ne yqus com^ea<te pas.

De Mersanes reprit le bras de Fabiano, et t!s siÛTirent à pied le èhemin de Montenero. Le général et Ootavien marchaient à quelque distance.

Au tomber du jour, ils arrly^rcoit devant Monteaei», sur le bord de la mer. Le site était lùem ^isi. n n'Y itvait d'^ujres témoins 4^une mort «anglaote que las ¥ieux arbres de la montagne, les roch^nmana, le sable chi m^^ «t l^fi flots qui blaacbi«(mi^nt.d'é* cume recueil lointain de la Gorgone^

De Mersanes prit affoctuensameot la main du gé- Q^ et lui dit ;

r-> Vous YOf f« qu'il (t'agit d'w duel. Vous êtes proscrit, et tous trouvez ici, sous la protection du grancUduc, nm liospitalité tranquille; eh bien \ je suis forcé à vGos demander le plus grand des $Qririefi!9 : * il faut que le brave général polonais viols les siaintes lois de l'hospitalité, car le duel est un crime en Twr cane ; mais il y a des nécessités mystérieuises et indestructibles qui obligent un militaire à ne reculer devant aucune considération, lorsque les armes d# ddu^ hommes d'honneur se croisent devaut lui. J'ai obviai exprès un port de mer qui, ebaque jour, envoie des vaisseaux à tous les pointp du globe, afin que cette nuit même, les acteurs ou les témoins de cette afiïir» puissent quitter le sol tûscan» s'il le iiaut

SMA LA. CO^rTBMB HOETENSIA.

Le général feriua les yeux^ inclina la tète^ étendit les bras horizontalement comme un homme qui accepte une loi malheureusement supérieure à tous les codes^ la loi des exigences d'honneur.

<^ L'arme et les conditions sont réglées et acceptées par nous, dit Anatole; nous ne chargeons que deux pistolets, nous nous plaçons i vingt pas, et nous pouvons nous avancer jusqu'à six. Le dernier qui fera feu a le droit de décharger son arme i cette distance, et quand il le voudra.

— C'est atroce! dit le général! ce n'est pas mftme admissible!

— C'est irrévocable ! dit Anatole ; si nos témoins refusent, nous nous battrons sans eux.

— - J'ai accepté toutes les armes et toutes les conditions, dit Fabiano; je regarde toute modification à ce pacte comme une Ucheté. Je ne veux point d'un duel d'écoUer; je veux le duel qui tue au premier coup. Comte Anatole, vous voyez maintenant si j'avais envie de vous échapper!

A ces mots, le Sicilien se mit à regarder, avec une attention calme, un brick, léger comme un oiseau, qui, les voiles tendues, glissait sur la dme des vagues :

— Voilà un brick de mon pays ! dit-il en souriant ; c'est un oiseau de bon augure!

— Voilà les premières étoiles qui se lèvent! dit Anatole ; ce sont les miennes !

— Votre arme est chargée, dit le général à de Mersanes. C'est une bien triste chose que je fais là, mais je ne puis rien refuser à un Français.

Octavien donna l'autre arme à Fabiano qui la prit, la caressa et lui sourit avec la joie d'Achille à Scyros.

Les deux combattants prirent leur poste, et armèrent leurs pistolets.

— Général, dit Fabiano, à vous le signal !

* — Général, dit de Mersanes, une jeune fille a-t-elle

«' été rendue ce matin à sa mère?

te — Oui, répondit le général.

Et le signal fut donné par lui,

» Fàbiano franchit quatre pas en un seul et fit feu.

I — Touché ! dit Anatole ; et il était déjà sur la der-

nière limite, si près de Fabiano, qu'Octavien détourna la tète pour ne pas voir assassiner son ami presqu'à bout portant.

— Cette jeune fille vous sauve la vie, comte Fabiano ! s'écria de Mersanes.

I Et il tira sa balle dans la mer.

' Fabiano salua, et dit :

— Alors, messieurs, c'est au revoir.

— Non, monsieur, ce n'est pas au revoir, s'écria le général, vous allez quitter sur-le-champ la Toscane, car vous êtes dénoncé à Buon^^overno, et la seule faveur que nous puissions vous accorder, c'est de proté-

f ger votre fuite ou votre départ.

Octavien, qui était l'homme des bonnes et des mauvaises actions, pansait la blessure d'Anatole; heureusement, elle était fort légère : la balle avait effleuré le sommet de Pépaule droite, sans afifecter les mouvements du bras.

— Ah ! comte de Mersanes ! dit Fabiano en s'avaaçant, c'est ainsi que vous tenez votre parole!., vous m'avez dénoncé!

— Il m'était plus facile de vous tuer que de vous dénoncer, dit Anatole; vous vous dénoncez vousmême, en mettant les villes en rumeur quand vous les traversez!

— Maintenant, comte de Mersanes, dit le général, je puis vous dire que vous avez outrepassé les exigences les plus rigoureuses du devoir. Assez d'héroïsme, il y en a déjà trop. Prenez mon bras, saluez ces messieurs, et partons.

T. V. It

206 LA COMTESSE HOETENSIA.

— Je reste donc maître du champ de bataille^ dit Fabiano à son ami.

— Comme le cadavre reste maître de son tombeau^ dit Octavien.

— Malédiction!

De Mersanes et le général étaient déjà bien loin.

Chemin faisant le général contait ainsi les aventures du matin à de Mersanes enivré de joie, et ce récit guérissait sa blessure.

— Oui, mon cher comte, disait-il, je ne reverrai jamais rien de pareiU Tous les élans de joie maternelle que le théâtre grimace ne peuvent vous donner une idée de cette scène d'intérieur à laquelle j'ai assisté, moi seul. Je connaissais depuis longtemps le courage héroïque de la comtesse Hortensia; je savais qu'elle pouvait supporter, sans fléchir, l'excès du bonheur ou de l'infortune. Aussi, je n'ai pas cru devoir prendre ces précautions méticuleuses dont on se sert pour préparer les âmes faibles à un coup foudroyant. Lorsqu'elle est entrée chez moi, je tenais sa fiUe sur mes genoux, une enfant délicieuse, un ange avec des yeux noirs superbes et des cheveux à mille boucles; sa mère en miniature ! le ciel doit s'être ouvert pour voir ce tableau. Hortensia n'a pas couru; elle s'est précipitée sur moi, avec toute la fiirie de l'amour maternel; sa. chevelure s'est mêlée à celle de l'enfant; ses lèvres ont murmuré, sur la bouche de l'ange, des syllabes inouïes qui s'élançaient du cœur, des paroles ardentes - que l'homme ne connaît pas, et qu'un séraphin souffle à l'oreille des mères. Je voyais étinceler des larmes sur des joues vermeilles, comme à l'aube les gouttes de rosée sur des firuits exquis; et mes larmes, alors, ont coulé aussi; et je le& sens, à cette heure, tomber encore de mes yeux, comme elles tombent des vôtres, |non cher Anatole; car s'il est mi spectacle à convier les anges et à les attendrir, c'est celui d'une mère qui

a pleuré son enfant^ et qui le retrouye vivant dans ses bras.

Le comte de Mersanes fléchissait sons nne émotion inconnue^ et son corps brisé par une nuit et un jour pleins de secousses déchirantes demandait nn peu de repos.

a fidlut donc fiedre une halte de quelques heures dans l'hôtellerie de Livoume^ et^ bien avant l'aube^ un léger calessino emportait à Florence les deux amis.

De Mersanes voyait s'allonger devant lui cette route délicieuse qui semble promettre à tous quelque bonheur inattendu à son extrémité.

Une pensée d'amour s'épanouit avec délices sur ce chemin de fleurs et d'ombrages ; car l'amour n'est pas cette passion stupide et froide que l'ancien théâtre faisait beugler entre deux murs de carton peint ; il faut à cett« passion divine un cadre d'azur et d'or^ les rayonnements du ciel et de la mer^ les horizons des collines et des campagnes : il faut que la création environne de ses splendeurs la femme aimée^ comme si elle seule recevait les caresses de tout ce qui chante et brille dans les tièdes régions^ jardins de l'univers.

Cest bien sur la route de la mer à Florence que toutes les voix de l'air accompagnent la voix de celui qui passe avec une illusion au cœur. Les noms même des villages endormis au bord de l'eau sont pleins de grâce et d'harmonie ; les cloches des collines et les arbres de la vallée semblent dire ces noms à vos oreilles : c'est Viarello, Pian-di-Pisa, Gashina, Pontod'Era^ Empoli; on dirait que ce chemin scande lentement un vers de Virgile^ et qu'il est bordé de ces jeunes arbres qui croissaient avec les amours. Le charme des paysages adoucit la fièvre du voyageur; la* mer est déjà bien loin^ et il croit encore entendre ses vagues, lorsque s'élèvenl devant lui les deux monuments qui écrivent le nom de Florence dans le ciel : le campa-

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