‹ La comtesse Hortensia (volume 3)Chapitre 6 sur 7 · T. V. IP · texte numérisé non relu

T. V. IP

470 LA. CJMTESaE HOETINSU.

— Nous le tromf eroQs. Sois tranquille^ je suis plut fin que lui.

— Oh! je vois bien que vous êtes fin; vous avez le nés des gens fins... Mais je suis obligé de vous dire que si vous remettez le pied à Gènes^ vous êtes perdu. Vous êtes accusé de meurtre. On a trouvé un poignard marqué à votre cbifire dans le bassin de votre jardin. Le gouverneur a dit que vous aviez fait exiler un jeune Français tout exprès pour entraîner sa maitresse dans un piège horrible^ et que vous avez pris la fuite après avoir fait im mauvais coup.

— Eh bien! Cesare^ tout cela est faux^ on à peu près^ mais les apparences sont contre moi. Le marquis d'Isola-Bella peut me perdre, je le sais ; je lui ai fourni des armes. Malgré tout, je puis me sauver. Donne-moi de Pencre, une plume et du papier : j'écris deux mots à mon intendant. Il te donnera ma voiture et quatre chevaux; il to donnera deux passeports en blanc. Tous mes fonds sont placés sur une banque étrangère. J'ai sur moi plus d'argent qu'il ne m'en faut pour te mener à ton pays, et comme arrhes du marché, je te fais cadeau de ma voiture et de l'attelage. Cela te va-t-il?

— Une bonne action et une fortune ! ma foi, je risque le coup!.. Justement le marquis d'Isola-Bella est absent... et je suis à peu près maître de la maison... Je vais vous apporter ce que vous demandez. Au diable la peur ! qui ne risque rien, n'a rien!

Comme on le pense bien, tout réussit au gré des v(Bux du marquis Viani. La position était originale. Viani demandait à genoux ce qu'on brûlait de lui accorder...

A la nuit close, Cesare arriva de la ville avec la voiture, les chevaux et les passeports. Il feignit de prendre lesplusmunitieusesprécautions pour échapper à la surveillance d'une maison déserte; il donna sa

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livrée à Viani et prit son habit noir; il hésita même au dernier instant, sur le seuil de la porte, et parut reculer devant une trahison domestique ; mais Viani se jeta à ses pieds et les arrosa de tant de larmes, que Cesare, vaincu, leva les mains au ciel, et dit :

— Allons I

Ils montèrent tous deux dans la voiture, et le postillon reçut ordre de prendre la route de Toscane. Viani embrassa Cesare.

— Voyez, dit le domestique, comme il est aisé de tromper la police! Il faut convenir que les gouvernements emploient souvent de grands imbéciles pour veiller à la sûreté des États, qu'en dites-vous, marquis Viani?

La réponse fut un soupir.

Viani, pour en parler une dernière fois, courut en poste jusqu'à Naples; deNaples il gagna Cadix, et il ne se crut en sûreté qu'à Londres : c'était là d'ailleurs que ses fonds avaient des placements sur divers comptoirs.

Un incident troubla, bien longtemps après la tranquillité dont il jouissait en Angleterre. Au Théâtre- Français de Londres, on jouait le Misanthrope; la salle était déserte, et si bien déserte qu'il y avait même, aux troisièmes loges, un homme pour prévenir quelque crime, dans le cas où l'ombre d'un spectateur s'y serait glissée imprudenunent, sans méfiance.

Au coin du balcon le plus rapproché de l'avantscène, Viani s'était placé pour se faire protéger au moins par les acteurs, en cas de danger, car son isolement le terrifiait ! Cependant la comédie allait sérieusement son train, comme si la foule eût rempli le théâtre. Le directeur, M. Bone, disait :

— Mes amis, nous faisons ce soir une bonne répétition !

Au Théâtre-Français de Londres, ces cas de désert ne sont pas rares.

Le marquis Viani éprouva un certain sentiment de fierté en voyant que les acteurs relevaient à la dignité de public^ et il crut devoir demeurer à sa place pour reconnaître la politesse. A l'entrée de Célimène^ il tressaillit de peur ou de joie^ car il crut reconndtre l'actrice chargée de ce personnage.

— Ma foi! se dit-il à lui-même, si la marquise d'i- 8ola-Bella n'était pas morte, j'appellerais bien cette actrice de ce nom-là.

Gélimène regarda le public et le reconnut :

— Tiens ! dit-elle entre deux vers, c'est ce pauvre Viani!

Et l'actrice, laissant un instant son rôle de c6té, s'avança vers la rampe et demanda cavalièrement au marquis des nouvelles de sa santé.

— Ck)mment! s'écria le marquis, c'est vous, madame? vous n'êtes donc pas morte!

— Bah! dit l'actrice, vous croyez qu'on meurt comme celalJe vous ai rendu, j'espère, un fameux service en ne mourant pas.

— Vous m'étonnez horriblement, madame !

— Excusez-moi, cher marquis, il faut que je continue la pièce; venez me voir; je suis logée Agar- Street, 2, en garni. Nous causerons un peu de ma mort et de mon enterrement dans votre jardin.

— D'honneur 1 je n'y comprends rien, madame ! Et le marquis d'Isola-Bella, où est-il?

— M. Bone, notre directeur, l'a pris pour valet de chambre... Venez me voir, chez moi, 2, Agar-Street.

Viani ouvrait des yeux démesurés, mettait son visage dans ses mains, et le relevait pour s'assurer si le désert du théâtre n'avait pas son mirage comme celui de Syrie. Au troisième acte, le roi des gentlemen de Londres, et le seul habitué de Freneh-Theatre, vint se placer à côté de Viani, et la salle se trouva presque peuplée.

— Pardon^ monsieur, dit Viani à son voisin^ quel est le nom de cette actrice?

•^ Mademoiselle Tadolin, répondit M. Dorsây.

Viani finit par découvrir tout ce mystère; il partit bientôt pour Gènes^ avec Tidée de se venger. Il était trop tard.

Cette digression finie^ nous reprenons le fil des événements.

Le lendemain du jour qui vit s'échapper le marquis Viani de TAqua-Sola^ le comte de Mersanes reçut tine lettr^ qui Tinvitait à se rendre à la chancellerie.

Le jeune Français^ devenu désormais fort indifférent à toutes les choses de ce monde^ et s'apprètant i quitter une ville odieuse pour s'étourdir dans les agitations d'un long voyage, hésita quelque temps avant de se rendre chez le consul d'Angleterre^ avec lequel il n'avait plus rien à démêler.

Lorsque le cœur est dévoré par une douleur suprême^ on éprouve un insurmontable dégoût à ce qu'on appelle les affaires; on sourit avec amertume à tous ceux qui ne vous entretiennent pas de votre mal.

Cependant Anatole se rendit à la chancellerie^ où l'agent lui montra une lettre en lui demandant si c'était bien à lui qu'elle était adressée.

Anatole fit un signe de tète affirmatif^ car il crut reconnaître l'écriture, et l'émotion lui coupa la voix.

— Cette lettre^ lui dit l'agent^ est écrite depuis plusieurs jours; elle a passé déjà par beaucoup de mains, à travers bien des formalités. Elle vous a été adressée, comme vous voyez, à bord du Cambrian. Le commandant Hamilton a fait ici une station plus longue qu'il ne le croyait; mais enfin il a levé l'ancre, et quand cette lettre est arrivée, il était parti pour les îles Ioniennes. J'ai envoyé consulter les registres de toutes les hôtelleries de la ville, et ce n'est qu'hier que j'ai

iT4f r.A OUJaiESâfi UORTiASlA^

découvert votre logement. Voilà ce qui explique le retard.

Anatole murmuraquelques paroles de remerciment^ et sortit pour lire cette lettre^ qui lui semblait ^enir d'une main bien pure autrefois.

Il la décacheta en tremblant^ et lut ceci :

c Gèoes, juUlet 4833.

c Comte de Mersanes^

c Vous TOUS feriez de moi une étrange, idée si je quittais cette yille sans prendre congé de vous^ au moins par quelques lignes d'adieu. Il faut que je parte sur-le-champ : c'est le plus impérieux des devoirs qui m'y oblige. 11 m'est impossible devons dire où je vais.

« Croye* bien que j'ai toujours pour vous les mêmes sentiments de haute estime* Vous qui coiiuaissez la vie^ ne vous étonnez pas des choses mysiérieuses que le hasard nous jette^ et attendez avec calme ce qui est écrit dans le livre de Dieu.

a Avec calme! entendez-vous? Le désespoir est la ressource des âmes pusillanimes. Songez à la Madone de Santa-Maria-Novella ; elle vous a consolé dans vos jours de tristesse mortelle ; eh bien ! elle vous consolera encore; il y a des vertus mystérieuses attachées à ces images que la religion et l'art ont fait deux fois saintes.

a Comtesse H. »

Cette lettre bouleversa de nouveau toutes les idées d'Anatole. Il la lut et la relut cent fois; il en commenta chaque mot pour en saisir l'esprit; car il lui parut évident qu'un sens mystérieux était enveloppé dans ces phrases; il fallait donc le découvrir.

La comtesse ne pouvait révéler, disait-elle, W lieu de sa retraite; mais cette affectation à rappeler la

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Madone de Cimabuë, et à fiair brusquement une lettre en glorifiant la vénérable image de Santa-Maria-Novella, fut pour lui un trait de lumière.

— C'est à Florence qu'il faut aller ! dit-il...

Et poursuivant en lui-même son dialogue mental :

— Oui, oui, j'irai àFlorenr^, je la reverrai... mais qui chassera de mon souvenir l'horrible vision du jardin?.. Comment pourra-t-elle se faire chaste à mes yeux cette femme à jamais déshonorée pour moi? N'importe! j'irai! L'attrait de cette femme est si puissant qu'il anéantit toute considération !•• À Florence !

AIT VAL D'ARRO.

Lorsqu'on se précipite au vol de la voile ou du cheval vers une ville où l'on va chercher un ami dont la demeure est inconnue, il semble que la première personne qui se présente sur le premier pavé sera cet ami : lui seul peuple la ville. On arrive, et tout ce qui vous entoure donne tort à votre imagination.

Les maisons, les rues, les places, les promenades ne vous montrent que des visages inconnus qui daignent à peine vous regarder; des hommes qui n'ont pas eu besoin de vous pour vivre avant votre arrivée, et qui continueront leur vie, avec la même facilité, ,sans vous demander votre nom. Vous êtes moins isolé en plein désert de Syrie qu'au milieu de cette foule. Une sorte de découragement s'empare de votre esprit. Vous desespérez même de rencontrer cet atonie perdu qui peuplait la ville au dernier relais.

Le comte de Mersanes, en passant sous la herse qui porte l'écusson d'or et les tourteaux de gueule$ des

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MédicÎB^ cherchait déjà la belle comtesse dans le corridor du faubourg.

A peine descendu de voiture^ il courait d'hôtellerie en hôtellerie, consultant les registres des voyageurs, tous pleins de noms inconnus et vierges du nom désiré, n 7 avait pourtant dans Tair de la ville quelque chose qui annonçait la présence de cette femme. L'affection vive est douée d'un instinct subtil qui s'inspire de l'émanation des atomes pour deviner ce qu'elle cherche. On n'explique pas cela, on le sent, quand on est organisé pour le sentir. De Mersanes parcourut au pas de course les beaui: quartiers Via-I^a, Notre- Dame-des-Fleurs, le quai de la rive droite de l'Arno, la place du Palais- Vieux, demandant à tous les balcons, à toutes les vitres de lui montrer le visage adoré, quoique odieux. Les balcons ne répondaient qu'avec des exhibitions de groupes ennuyés; les vitres n'encadraient que des tètes florentines, paresseusement inclinées sur la rue pour ramasser une distraction.

A l'heure des offices du soir, quand la fraîcheur invite le beau monde à la promenade des églises, et lorsque l'heure de la dévotion a sonné, de Mersanes entra dans Santa-Maria-Novella, et longeant la nef de droite jusqu'à la chapelle des Rucellai, voisine de l'abside, il s'agenouilla devant les naïves images que Fiesoles aligna sur les mu^^, avec toute la candeur angélique de son pinceau.

Il donna un regard furtif dans la chapelle de Cimabuë, voilée i demi par le crépuscule charmant que le soleil d'été envoie aux églises, à six heures du soir.

Une femme priait devant la sainte et antique Madone du créateur de la peinture. Anatole aurait deviné le nom de cette femme sous le déguisement le plus trompeur : il resta immobile sur l'escalier de la chapelle, et des larmes de joie ou de tristesse tombèrent

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de ses yeux. Un souvenir de la vision du jardin vint se mêler aux impressions de ce moment^ et Anatole se demanda^ sans réponse^ comment une coquetterie criminelle pouvait s'allier à tant de piété ! Q aurait voulu pouvoir douter^ mais Toeil de la passion ne se trompait pas; c'était bien la comtesse évaporée du jardin Braschi.

De Mersanes s'arma d'un courage surhumain^ et . résolut d'attendre la comtesse sur la place de l'église, et de l'aborder hardiment si la circonstance le permettait.

Gela conclu, il sortit et attendit la fin de la prière.

Une voiture stationnait devant un des obélisques de la place; une très-modeste voiture de louage, sans domestique, et gardée par un pauvre cocher endormi. Anatole jeta un coup d'œil par le store, dans l'intérieur, et vit sur le siège du fond un éventail et une fleur de magnolia.

La chose la plus simple fait tressaillir quand une idée de passion et un souvenir d'amour s'y attachent. La découverte d'une fleur a souvent donné plus de joie à un inconnu, que la découverte de l'Amérique n'en a donné à Colomb.

Mais cette indestructible vision du jardin était malheureusement toujours là, fixée au cerveau du jeune homme, et tous les magnolias du monde se seraient fanés sous l'obsession permanente de ce souvenir.

Enfin, sur le parvis tout inondé de lumière, entre les rayons du soleil couchant et l'ombre religieuse de l'église, parut une jeune femme qui resseniblait à la statue du Jour, que le souffle de Michel-Ange aurait envoyée vivante de la chapelle du Pemiero, à cette Santa-Maria-Novella, que le grand sculpteur nommait êcn époute, mia $posaI

^C'était bien elle I Le soleil sembla s'arrêter pour la couronner de rayons, et de Mersanes fit quelque pas

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dans la place déserte pour s'exposer au premier regard de la comtesse^ et juger de Peffet qu'il produirait sur elle à cette soudaine apparition.

La jeune femme fit un mouvement de surprise instantané comme la réflexion qui le réprima; un calme sourire et un geste amical saluèrent le comte^ et elle fit quelques pas vers lui avec une aisance hardie qui n'annonçait aucune émotion. Une légère teinte d'incarnat courut sur son visage ; mais elle était sans doute l'indice de l'ardente ferveur de la prière. D'ailleurs, de Mersanes n'avait pas assez de sang-froid pour remarquer le calme ou le trouble de la comtessej il fit aussi, de son cAté, quelques pas, et s'inclina respectueusement devant elle, ayant soin de prolonger tous les petits détails qui accompagnent un salut solennel, ainsi qu'on fait quand on cherche, sans le trouver, le début d'une conversation.

Ce fut la jeune dame qui, voyant l'embarras d'Anatole, prit la parole la première :

— Vous devinez à merveille les énigmes, monsieur le comte ; je suis ravie de votre sagacité.

Ce ton familier rendit au jeune homme assez de présence d'esprit pour dire d'abord des phrases qui ressemblaient à des réponses, comme celle-ci ;

— Je suis enchanté, madame, de recevoir un compliment de vous à votre première rencontre à Florence.

— Votre exactitude mérite aussi les plus grands éloges, monsieur le comte, vous répondez à l'appel de vos amis avec la promptitude d'un écho.

— Je vous prie de m'épargner, madame, votre bonté me confond.

— Veuillez bien ms donner le bras jusqu'à la voilure... Excusez-moi, monsieur le comte, si je vous montre un équipage si indigent ; il a bien fallu se réduire, tous mes biens ont été confisqués... Heureuse-

ment^ ajouta-t-elle en riant^ que dans ces biens on n'a pas compris Pamitié des nobles cœurs... Où êtes-vous descendu à Florence^ monsieur le comte?

— Ici, madame.

— Comment ici ! vous prenez Santa-Maria-Novella pour une hôtellerie?

— Je ne me suis pas encore mis en souci d'un logement, madame, j'avais en arrivant (pielque chose de mieux à faire...

— J'espère que nous nous reverrons, dit la comtesse en montant sur le marche-pied de la voiture.

— Je n'espère que cela, madame Vous n'êtes

pas descendue probablement dans un hôtel ? Où me sera-t-il permis de vous rendre mes visites respectueuses?

— Ahl ceci est encore un mystère... nous verrons plus tard... En ce moment, je ne puis recevoir personne...

La vision du jardin éclata dans le cerveau d'Anatole; le fiel de l'écume de la mer mouilla sa langue et ses lèvres; une sueur froide courut sur son épiderme; la vapeur du sang voila ses yeux et brûla son front.

La comtesse, assise déjà dans la voiture, faisait un geste d'adieu. De Mersanes, la main droite sur la portière ouverte, se pencha dans l'intérieur, et d'une voix terrible, quoique contenue :

— Vous ne pouvez recevoir personne, dites-vous? Personne? Excepté l'homme qui vous adit dans le jardin Braschi, Je donnerais ma vie pour tôt, mon ange adoré 1

U y eut comme une éclipse de soleil sur la figure de la comtesse Hortensia. Son sein se souleva, ses bras se raidirent, et le cri sourd qu'elle poussa fut comme Is cri d'une mère endormie qui voit, dans son rêve, son enfant broyé sur le pavé.

Le cocher s'avança vers la portière pour deman/ler

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les ordres de la comtesse; une main le repoussa yiyement; et lui fit signe de se retirer bien à Técart.

La même main fit un autre signe au comte Anatole, un signe impérieux, un signe irrésistible, un signe de reine à un esclave ; c^était un ordre muet de monter dans la voiture et de s'asseoir sur le siège opposé.

De Hersanes obéit.

Toutes ces choses si longues à raconter furent dites et fadtes au même instant.

Le cocher ferma la portière et la voiture partit assez lentement. ^

De Mersanert, les bras croisés sur la poitrine, les yeux fixes comme ceux d'un somnambule, les lèvres agitées par la tempête intérieure, attendait la parole de la comtesse comme on attend une balle dans un duel.

— Vous avez prononcé une phrase, monsieur, dit la jeune femme, une phrase que je vous prierai de répéter.

Sa yoix tremblait comme la corde agitée sur Tinstrument.

Anatole, d'un ton calme, répéta la phrase et n'ajouta rien de plus.

— Et où l'avez-vous entendue, cette phrase, monsieur; qui vous l'a répétée? Gomment la connaissezvous? Je veux le savoir, dussé-je rester ici jusqu'à la nuit.

Anatole garda le silence.

— Vous ne me répondez pas, monsieur!.. Vousosez outrager une noble dame par votre silence.

De Mersanes secoua mélancoliquement la tête, et d'une voix pleine de larmes :

—Ah ! madame 1 dit-il, votre émotion m'a rendu le calme. La colère a parlé par ma bouche. . . Et en voyant le mal que je vous ai fait, je voudrais racheter ce que j'ai dit par ma mort.

— C'est votre ton, monsieur, qui a été plus outra-

géant que votre discours. Vous avez eu Pintentiou de m'insulter; cette intention a éclaté dans votre organe, vos gestes, vos yeux. Qu'ai-je fait, monsieur, pour mériter une insulte î Vous n'êtes ni mon mari, ni mon frère; je vous croyais mon ami; je vous estimais; j'aurais pu vous aimer un jour, peut-être ; car toute cbose possible est dans Tavenir; eh bien! tout lien d'estime et d'afTection est brisé entre nous. Maintenant, continuez à vous taire, vous êtes connu.

— Madame, dit Anatole d'une voix inouïe, je ne TOUS ai donné, moi, ni amitié, ni affection, ce sont des sentiments trop vulgaires; je vous ai donné un amoui sans pareil; et quoique tous les hommes s'imaginent par amour-propre, que la passion de leur cœur n'a pas son égale au monde, je sens, moi, avec toute la puissance d'une foi souveraine, que j'ai raison contre tous.

J'ai emporté cet amour à travers l'Italie; partout, xuadame, où il y a une fleur, un arbre, une colline^ une goutte d'eau, un rayon de soleil, j'ai laissé une pensée de cet amour; et si toutes ces œuvres de la créa tion répétaient en chœur mes confidences, l'hymne qu'elles chanteraient en votre honneur serait peutêtre digne de vous. Eh bien ! j'ai cru devoir éteindre en moi cette passion. Pour arriver à ce but, j'ai réuni toutes les forces de mon âme; elle se sont épuisées à cet in utile labeur ! Mon amour, ce poison qui tue ou qui fait vivre, est dans chaque goutte de mes veines. Pour l'anéantir, il faut renouveler mon sang. Voyez, maintenant, si la pensée d'un outrage peut venir de moi contre vous î

— Qu'avez-vous fait alors, monsieur, si vous ne m'avez pas outragée?

— J'ai été subjugué à mon insu, par l'impression irritante d'un horrible souvenir. J'ai eu tort, car je n'ai aucun droit sur vous. La comtesse Hortensia n'est

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