‹ La comtesse Hortensia (volume 4)Chapitre 1 sur 5 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

^ Les histoires que les romanciers racontent et qui

N sont vraies^ par conséquent^ si elles représentent d'a-

^ près nature les passions et les pays^ ne peuvent pas <^ toujours être circonscrites dans le département de la ^ Seine, ainsi que semble l'exiger le goût presque uni- N versel des lecteurs, n y a dans le monde d'autres Lo- "^ rizons que ceux de Meudon et de Montmartre, et il devrait être permis à Thistorien de conduire ses héros sous un autre ciel que le brouillard de Paris. Le temps est venu où un auteur^ d genoux dam une humble pré-' face, doit demander pardon à ses lecteurs de les conduire en Italie. Encore l'Italie ! s'écrie-t-on bientôt de toutes parts. L'Italie est considérée en général comme un pays épuisé, parce qu'il a été, en cinquante ans, le théâtre d'une douzaine d'histoires. Tout est dit sur cette péninsule. Deux auteurs allemands, qui abhorraient la mer, le catholicisme et le soleil, ont raois-

LA OOMTESSS fiORTENSIA.

eonné dans cette terre tous ses fruits^ toutes ses fleurs. Goethe s'est écrié^ à propos de Tltalie : // eit un payg où nait l'oranger! Ce qui supprime toute description ultérieure. Aussi on a souvent déploré Taveuglement de ceux qui osent parler dt l'Italie après cette phrase de Goethe. Un autre auteur illustre et étranger a épuisé ritalie avec cette strophe : terre des arts et de la liber lé I tu n'es plus qu^un beau cadavre. Quand seras-tu consolée, 6 Niohé des nations? M. Dupaty a fait un vaudeville en prose sur Tltalie, M. de Lalande quatre volumes inconnus, M. Richard un in-octavo pour les hôtels garnis. Un illustre écrivain a aimé véritablement ritalie, mais il n'a écrit sur Rome que quelques pages admirables, pour ne pas décourager les autres : c'est M. de Chateaubriand Les romanciers célèbres,' nos contemporains, ont presque tous dédaigné Tltalie. Le chef-d'œuvre des épopées a été écrit par un homme de génie autour de Notre-Dame de Paris. Un des écrivains les plus spirituels, les plus originaux, les plus passionnés de l'époque, Léon Gozlan, a même fait éclater un accès de délicieuse mauvaise humeur contre les cités italiennes; et cette explosion de verve et de raillerie puissantes a trouvé des échos. Alexandre Dumas est le seul Parisien qui soit excessivement ultramontain; il connaît mieux l'Italie que son hôtel de la rue Richelieu; il a semé sur elle tous les trésors de son esprit inépuisable et de sa merveilleuse imagination. Pourtant, ceux qui ne ne se lassent jamais de lire les histoires que Dumas raconte avec tant de grâce, d'éclat et de gaieté, se plaignent par intervalles, d'être forcés de rentrer en Italie, à la suite du charmant voyageur; tandis que, depuis le Doyen de Kitlerine jusqu'en 1&43, jamais un seul lecteur ne s'est plaint de voir commencer trente mille histoires avec cette phrase, ou une autre du même genre : Par une belle, mais froide matinée de janvier, un étranger se pr orne»

natt 8tir le boulward Montmartre avec mne eeriaine agitation. Moi-même j'ai employé ce début dans imè nouvelle, et cela m'a réussi. On m'a affirmé que j'avais été lu. Celui qui aura le malheur de faire la centième histoire commençant par ces mots : Par un beau soir de juin, sou» le$ orangers de la villa Fiant, sera maudit et déchiré.

L'Italie mériterait bien d'obtenir au moins cent fois l'honneur qu'on a accordé aux rues Montmartre et Saint-Denis, à une époque toute récente, lorsque Paris^ aujourd'hui si beau, était la plus inhabitable ville .du globe. L'Italie a des charmes qu'on retrouve difficilement ailleurs; elle a un soleil d'abord, chose assez rare en Europe; ^Ue a deux mers véritables, qui ne sont pas des Océans gris et invisibles, elle a les originaux des paysages de Poussin, de Salvator Rosa et de Léopold Bobert; elle a des villes pleines de statues, de tableaux, de jardins, d'églises, de fontaines, de ruines; et dans ces villes chaque minute trouve un remède à son ennui; elle a les passions de son climat; elle vous donne de beaux horizons pour votre berceau, une terre harmonieuse, odorante et chaude pour votre vie, et des marbres charmants pour votre tombe. Que peut-on demander de plus à un pays? Au reste, qu'il soit permis aux hommes du Midi de profiter des dernières heures poétiques laissées à l'Italie par notre siècle industriel et ravageur. Bientôt la terre de Saturne subira le sort commun : il y aura un chemin de fer sur la voie Appia; on établira des comptoirs de marbre dans la Slrada Balbi, des usines à Tibur, des manufactures à Villa-Pamphili, un gazomètre dans le Colysée, un télégraphe sur le Vésuve, un corps-degarde sous le laurier de Virgile, un observatoire sur le tombeau d'Adrien, des filatures sur le Tibre et à la cascade de Terni, un octroi dans le temple de la SibyllOi une fonderie dans les Thermes de Titus et de

i UL QOlCtSSSÈ HOKtÈl^Étl*

Garacalla^ une école des arts et métiers à Hercalaaum ; les gondoliers de Venise chanteront les vaudevilles du Gymnase^ les paysannes d'Âricia prendront le costume iéL fermières de Heudon et les Italiens parleront an-^ glais et boiront du thé vert. Hâtons-nous d'écrire^ le Vésuve va s'éteindre et la vapeur menace notre péninsule d'une épidémie de volcans.

LES PEBsocmAass.

Battu place de TAnnonciade^ à Gènes ^ il e«t fort agréable^ le dimanche^ quand la soirée est belle, d*as- Bîster à la sortie des vêpres. Je voudrais bien pouvoir définir le charme qu'on éprouve à regarder, en détail et tout i la fois, ce tableau vivant, la grande nef de réglis6, avec ses superbes colonnes de marbre rose; la vapeur d'encens et de cire éteinte qui flotte et voile le sanctuaire ; l'ombre mystérieuse des nefs, et l'éblouissant éclat du soleil sur les édifices extérieurs ; les joies de la religion et les joies du monde, associées avec cette grâce italienne qui n'exclut rien et embellit tout, n 7 a toujours là des jeunes gens dont les regards dierchent quelque chose dans des groupes mondainement dévots, lorsqu'à la sortie, les lames des éventails tombent devant de frais visages surpris par le soleil ^ comme des persiennes devant les odalisques aux croi« sëes du harem.

La foule de ces oisifs et de ces curieux était encore plus grande que de coutume le dernier dimanche de mai dis l'année 4833. Le nombre des dames était encore plus considérable, et il était facile de deviner, à la longue file des équipages stationnés devant le palais

Mari, que le beau sexe aristocratique de Gènes avait assisté aux vêpres à TAimonciade.

Il y eut daus les groupes de jeunes gens un vif mouvement de curiosité indiscrète, lorsqu'une dame qui paraissait fort belle dans tout Tensemble de sa personne, sortit de Téglise et fit un signe d'éventail à son cocher au moment où celui-ci s'avançait avec sa calèche découverte. Un monsieur, d'un âge mûr, donnait le bras à cette dame, et il laissa percer sur son visage un éclair de mécontentement lorsque la voiture s'éloigna et que sa charmante compagne exprima le désir de rentrer à pied en traversant la Strada Balbù

Deux jeunes gens avaient suivi tous les mouvements de la dame de la calèche avec une attention plus particulière.

L'un était le comte Fabiano Val di Nota, un riche seigneur fort à la mode dans la société génoise, fort estimé à cause de ses rentes, fort redouté à cause de son audace, ayant d'ailleurs toujours sur les lèvres l'étincelante malignité de ses yeux gris. Son visage> empreint d'une distinction dédaigneuse, portait une arme à double tranchant : la parole et le regard. U avait dans sa démarche l'allure fière et décidée de l'homme qui court à un but en écrasant l'obstacle ; et lorsque dans un salon il agitait, au milieu d'une discussioD, les boucles de ses cheveux d'ébène et l'arc délié de sa moustache, un chœur général d'éloges donnait raison à tous ses torts.

Le comte Fabiano avait attaché à son orageuse fortuiie un de ces êtres cosmopolites, toujours prêts à se mettre, comme lune, au service du premier soleil venu. Ce satellite franco-italien se nommait Octavien d'Oropeza. Il avait voyagé partout, et ne comptait pas encore trente ans. Sa figure ronde et fraîche annonçait un cœur plein d'insouciance et vierge de passions sérieuses; une de ces organisations qui n'exploitent dans

le monde que des plaisirs sans conséquence; un de ces hommes auxquels il ne manque, pour jouir d'une haute réputation de probité, que des immeubles vierges d'hypothèques et bien établis au soleil.

Le comte Fabiano arrondit gracieusement son bras, et salua la belle dame et son cavalier. Une molle inflexion de la tète et un sourire divin répondit à ce salut.

Le monsieur regarda Fabiano par- dessus ses lunettes d'or et n'ôta son chapeau qu'à demi; mais il ne reconnut pas Fabiano.

— Ce vieux et riche marquis, dit Fabiano, a pris un excellent métier pour avoir le droit de se moquer des gens impunément.

— Quel métier? demanda Octavien.

— Il s'est mis dans la police secrète ; il appartient à buon-govemo. C'est un poltron qui a voulu se faire protéger par son métier.

— Nous le respecterons celui-là.

— Gomme ou respecte le diable quand on ne sait pas faire le signe de la croix.

— Parions bas, comte Fabiano; ces façades de marbre sont des nids d'échos.

— Octavien^ c'est la première fois que tu vois cette femme?

— Oui, Fabiano.

— Gomme latrouves-tut

— Quelle demande me fàis-tu là!

— Adorable! adorable!.. As-tu entendu dire que j'étais en grande laveur auprès d'elle?

— On disait cela chez Michel, hier, à table, entre voyageurs.

— C'est un bruit accrédité... mais il est faux...

— Tu le démentiras donc...

— Pourquoi le démentir?... d'ailleurs le monde n'aime pas qu'on démente une calomnie.

8 u GOMissss hobtbnsia;

— Ha raison le monde : que lui resterait-ilj si l'on démentait tout ce qu'il dit?

— Ah ! mon cher Octavien^ il parait que tu t*e8 fait vertueux! Sur quelle herbe as-tu marché en Tenant de Rome?

— Sur la pierre nue, mon cher Fabiano; j'ai fait ma roule à pied, par les Apennins, comme un homme qui n'a pas le sou.

— Je serai ton banquier, comme toujours.

— Mais je t'admire aussi, toi, Fabiano; tu passes pour être l'ami de cœur de cette dame, et tu te défends de cela comme d'un crime, devant moi !

— Devant toi, tu as raison. S'il faut que tu me serves, il faïut bien que tu saches l'exacte vérité ! Voilà tontemavertu;jefattendaispourdressermesbatteries.

— Je comprends. Crois-tu que la conquête sera difficile ?

— C'est une femme...

— Cela te coûtera-t-il cher?

— Ha fortune ou rien.

— Fabiano, tu ne changeras jamais!

— Jamais. La vie d'un homme riche doit être une perpétuelle chasse aux femmes. Celle-ci, cette grande dame qui marche devant nous, je crois que je suis en train de faire la sottise de l'aimer... N'ouvre pas tes grands yeux, mon cher Octavien. Oui, je sens que l'amour s'en mêlera... et quel amour !

— Fabiano, tu parles à un nouveau débarqué; j'arrive de Rome hier matin, je ne connais encore la femme dont nous parlons que par un trois-quart de visage que j'ai saisi au vol. Est-elle fille, fenmie, veuve. Génoise, étrangère, voyageuse?

— En deux mots je vais te dire le peu que je sais. Ua tante, la marquise de Grimaldini, est une des bonnes amies de cette dame, c'est chez ma tante que je l'ai connue. Elle est de Varsovie^ son mari a été

LA COMTESSE HORTENSU. 9

tné â la prise de cette ville^ dans la dernière insnrrection contre les Russes; elle est venue à Gènes se réfugier chez une vieille parente de sa mère^ madame Gesualda Braschi^ dont tu vois d'ici la maison^ entre la petite rue San-Ciro et le palais Serra. Notre belle Polonaise est proscrite^ son nom même est proscrit; on ne la connaît dans le monde que sous le nom de la comtesse Hortensia. Elle a nn caractère charmant^ un esprit d'ange^ une gaieté qui lui Dsdt oublier son exil^ sa proscription et son veuvage ; elle va de Véglise au bal comme une Italienne^ elle s'habille comme une comtesse de Paris^ elle prie comme une sainte^ elle valse comme un lutin^ elle est belle sous le lustre comme au soleil. Aux beaux jours de Gènes^ Van Diçk l'aurait peinte^ Philippe Carlone l'aurait sculptée^ Perino del Vaga l'aurait étendue dans une fresque au palais Doria sous le nom d'Amphytrite^ et l'architecte Tagliafico lui aurait ciselé une montagne de marbre pour son palais. Maintenant; Octavien^ ta comprends mon amour.

— A peu près.

— Prenons un air indifférent; elle rentre chez elle; n'ayons pas l'air de la remarquer, à cause de son redoutable cavalier.

Quoique le pas des deux jeunes gens fût dans ce moment d'une lenteur afTectée^ pour donner le temps à la comtesse de rentrer^ la belle dame était encore sur le seuil de sa porte lorsque Fabiano et Octavien passèrent.

Une voix harmonieuse^ qui semblait sortir d'une amphore d'albâtre et verser des notes d'or sur les marbres de la Strada Balbi^ fit entendre distinctement ces mots :

— A ce soir donc, à bord du Cambrian.

Le comte Fabiano entraîna rapidement son ami, par San-Cird, dans l'étroite et déserte rue San-Lucca^ et lui dit en se frappant le front :

10 LA GOHTBSSE HO&TIKSLL

-«-Le diable m'emporte! j'avais oublié le bal du CmtkhrianI Ceci était évidemment à mon adresse. C'est un rendez-vous donn^ avec un à-propos merveilleux. Il n'y a qu'une femme qui trouve ces choseslà. Oui^ le capitaine Hamilton donne ce soir un bal sur U Camhrian. Nous y serons. Octavien^ tu viens de la voir dans toute la simplicité d'un négligé d'église^ mon adorable comtesse! Elle a prouvé à toutes nos Génoises que la beauté s'accommode fort bien de quelques aunes de mousseline^ d'un réseau de paille de riz et d'unj;)etit collier de jais^ laissant tomber la plus modeste des croix sur la neige du sein. Eh bien ! tu la verras ce soir dans sa radieuse transfiguration au bal àikCambrian. Tu as vu la femme^ tu verras la divinité.

La porte s'ouvrit etse referma; la comtesse disparut, et les regards de ceux qui passaient s'attachèrent tristem^it sur la place où elle n'avait laissé que son cavalier.

Celui-ci paraissait contrarié de l'attention publique fixée sur lui; il hésita quelque temps, puis il traversa la rHe et entra dans l'église Saint-Charles, pour donner le temps aux curieux de s'éloigner. Cet homme jouissait à Gènes d'une excellente réputation; il était aimé à cause de sa justice et de sa piété; on citait ses services rendus aux familles; la veuve et l'orphelin n'avaient pas un plus ardent défenseur que lui : veuf depuis dix ans, il aurait pu prétendre, malgré son âge mûr^ à quelque riche établissement, et de brillantes offres lui avaient été ménagées par de nobles entremetteuses de mariages : mais on ^Usait que tous, ses geAliifétaient tournés du côté de la leligioii et qM le monde n'avait plus d'attrait pour lui; il partageait sa journée entre les cérémonies de l'Église et les importants devoirs de sa charge. A ce portrait, il ne manque plus que le nom du marquis Antonio Viani.

Au tomber du jour, les canots à la voile et à la rame

LÀ COMTESSE HOBTEITSIA. 11

s'envolaient déjàdu quai Saint-Christophe vers la rade, où le Cambrian était à l'ancre, immobile sur une mer calme, et ressemblant à une île noire ombragée de mâts. La ville de Gênes avait donné une fête au commandant Hamilton, le destructeur des pirates de PArchipel, et, ce jour-là, le commandant donnait un bal pour remercier la ville.

On avait épuisé les parterres de la villa Negponi et de la viUa Pallavicini, pour décorer le Cambrian. Les canons portaient à leur bouche une immense cocarde de fleurs; les guirlandes de dahlias et de roses cou* raient en ellipse autour des bastingages et s'élançaient eu spirales à la pointe des mâts. Les tissus de Perse tendus de la pointe des vergues à la proue et à la poupe, donnaient au pont du vaisseau la physionomie d'un bazar d'Ispahan; des échelles de fleurs, aux larges degrés de velours, pendaient sur les flancs du navire, et l'orchestre du Carlo-Felice^ aligné sur l'estrade de la dunette, envoyait déjà ses stridentes provocations à la danse par-dessus la ville, j asqu'au dôme de Carignan, par-dessus la mer^ jusqu'aux portiques du palaiâ Doria.

On arrivait au joyeux appel du Cambrian du côté du port et du côté de la montagne. Les cloches de toutes les collines de Gênes sonnaient en chœur V Angélus du soir ; le soleil s'éteignait au fond du golfe de Ligurie ; et le bal commençait avec cette furie' italienne qui ne redoute que le repos, et veut dévorer toutes les minâtes de la plus courte des nuits. 11 y avait déjà' dans l'air cette suavité inexprimable qui réjouit les sens, et accompagne toujours les fleurs, les femmes, la musique et la mer ; les mille fanaux du Cambrian rallumaient le jour; le pont du navire semblait illuminé par un admirable clair de soleil ; on. aurait dit que l'astre, en se couchant, avait laissé, par galanterie, son dernier rayon aux dames de Gênes.

IS LÀ GOMTX88B HOETXUSU.

Autour du Cambrian, la mer paraissait plus sombre que dans les autres nuits. On ne distinguait que Tombre colossale du phare qui élevait son fanal rouge à cent mètres au-dessus du m61e^ et ressemblait à un cyclope accouru de la Montagne du Géant, pour regarder le bsd.

Un canot pavoisé aux armes de Gènes accosta le navire^ et le commandant traversa rapidement le pont pour recevoir les nouveaux venus.

Le marquis Antonio Yiani monta Téchelle le premier^ et se retourna pour donner la main à une jeune dame^ qui^ sans accepter la main offerte^ s'élança du sommet de l'échelle sur le pont^ avec une légèreté de gazelle^ ce qui fit sourire le marquis Yiani et le commandant.

Au même instant, un jeune homme qui s'était tenu à l'écart, assis sur un canon déguisé en divan, se leva et compta quelques pas avec lenteur vers les nouveaux venus : c'était le comte Anatole de Mersanes.

Le mouvement qu'il fit, quoique accompagné d'une certaine réserve, fut remarqué par quelques personnes; d'ailleurs ce voyageur était un de ces jeunes hommes qui attirent forcément les regards dans les grandes réunions, et que l'attention évaporée de la foule sait distinguer. M. de Mersanes, pourtant, ne devait pas ce privilège à de brillants avantages physiques, tout était simple en lui, maintien et costume. Sous l'incarnat passager que le soleil et la mer donnent aux voyageurs, son visage avait cette pâleur nerveuse et virile qui annonce la santé du corps et la maladie de rime, et met dans un relief merveilleux l'ébène de la chevelure et la flamme des yeux noirs. La distinction fière de ses traits et de son regard, paraissait appartenir beaucoup plus à l'intelligence de l'artiste qu'à la noblesse de la naissance ; il y avait dans tous les mouvements de sa tète et de son torse, cette sou-

plesse gracieuse^ et cette aisance d'ondulation qui se retrouvent chez tous les hommes sûrs d'eux-mêmes^ forts par le bras et par la pensée ; chez tous les hommes énergiquement organisés qui ont sondé de bonne heure le mystère de la vie^ et qui ne redoutent rien parce qu'ils attendent tout.

La jeune dame polonaise excita dans le bal un long murmure d'enthousiasme; les femmes furent ravies de sa toilette^ les hommes admirèrent sa grâce et sa beauté. Elle portait une robe de crêpe velouté couleur lilas de Perse^ à taille allongée en pointe sur le devant^ avec une ceinture à cordelières de perles^ ses manches courtes, ornées sur chaque épaule d'un nœud de satin léger comme des ailes de papillon^ laissaient à découvert l'ivoire des bras^ coulé dans le moule de la Vénus d'Arles; son collier de diamants^ de perles et de rubis s'éclipsait devant l'éblouissant édat de ses yeux^ de ses lèvres et de son sein; sa chevelure opulente^ tournée en couronne^ se divisait sur les tempes en deux nattes et laissait tomber avec elles une double grappe d'acacia rose^ légère comme des plumes de colibri. Une grâce suprême se révélait dans tous les détails de cette parure^ et sous chaque pli de l'étoffe^ sous chaque joyau^ sous chaque fleur^ l'aisance et la vie se &isaient sentir et ravissaient tous les yeux. Aussi lorsque la comtesse parut> toutes les sensations délicieuses qui venaient du ciel italien^ de la musique^ du parfum de la mer et des fleurs^ toutes les exquises émotions de cette nuit de fête semblèrent arriver avec cette femme et lui appartenir : elle fut reine sans rivale au milieu d'un peuple d'adorateurs.

Le comte Fabiano et son ami Octavien d'Oropeza suivaient de près la jeune et belle dame étrangère^ en affectant de montrer qu'ils étaient de sa suite ; puis ils s'assirent sur deux coussins de velours^ liés à l'afiùt d'un canon, pour ne pas irriter le marquis Viani dont

la mauvaise humeur avait toujours un terrible lendemain contre ceux qui la provoquaient.

— Octavien, dit Fabiano, personne ne peut nous entendre ici ; ces canons de vingt-quatre sont sourds et muets^ et le bruit du bal et de Torchestre domine nos paroles. Écoute, Octavien, j'ai fait une découverte; ce vieux inquisiteur est amoureux de la belle comtesse.

— Je le crains^ dit Octavien^ mais je ne le crois pas.

— Et moi je le crois et je ne le crains pas. Ce vieux marquis est dévot comme un pilier de San-Lorenzo; il baisse la tète devant une femme^ selon le précepte que saint Paul donnait aux Ck)rinthiens; il se parfume d'encens et de cire jaune^ il a été canonisé de son vivant à Gènes, sans que Tavocat du diable ait pris la peine de parler contre lui; ei voilà que tout à coup mon coquin s'éprend d'une violente passion pour les pompes du monde : il court les théâtres et les bals, il se fait le chevalier servant d'une jeune femme qui damnerait un séraphin en cheveux gris, il soigae sa toilette, il met un masque égrillard sur sa face de sacristain, il marche le jarret tendu sur la pointe des.pieds; enfin, tantôt, lui, qui n'a ordinairement que du latin du roi David à la bouche, il a roucoulé à l'oreille de la divine comtesse ces vers de Pétrarque :

Bênêâetio fia H giorno, U muê, e l'anmoi eto.

Ainsi, tu le vois, Ck)tavien; si ce vieux inquisiteur n'est pas amoureux de cette femme, je veux que tu m'emportes à l'enfer, comme un diable que tu es. Qu'en dis-tu î

— Maintenant je le crois et je le crains. C'est le plus dangereux de tous les rivaux.

— Pas plus dangereux qu'un autre, Octavien.

— Lui! un homme qui peut nous chasser de Gênes d'un seul trait de plume et d'un signe de doigt.

LA COMTESSE HORTENSTâ. I8

— Bah ! s^il est Génois^ je suis Sicilien; s'il est chat^ je suis tigre. Nous jouerons au plus fin; avec mes grifies je ne crains pas ses pattes. Vois quel air charmant d'étourderie et d'insouciance je prends auprès d'Hortensia lorsqu'elle me parle ! as-tu remarqué avec quelle adresse, devant ce Viani, je supprime sur mon visage la rêverie de l'amoureux, pour le sourire de l'indifférent! Je défie cet inquisiteur, avec son œil de lynx, de prendre un seul de mes muscles en défaut. J'ai étudié mon corps depuis la pointe des pieds jusqu'à la cime des cheveux; quand je regarde le ciel, je puis mesurer le pli qui se fait à ma cheville; quand je regarde la terre, je sais combien de rides je donne à monfront.Fahianodépisteraitcentinquisiteurscomme Viani !.. Cet homme-là est taciturne, mais les hommes qui ne parlent pas ont tons quelque marotte de prédilection sur laquelle ils parlent beaucoup. Je découvrirai la marotte du marquis Viani : je l'ai classé; il appartient à une étrange espèce d'individus. C'est un homme spécial : il a tout juste l'intelligence qu'il faut pour faire son métier; ôtez-le de sa profession et de ses bureaux, c'est un sot. Je vais me mettre à la recherche de ses manies, et je les lui diviniserai. Avec ce^s gen&-là, on ne doit jamais craindre d'exagérer l'éloge de l'adulation : le vent de i'amour-propre fait tant de bruit à leurs oreilles, que la flatterie la plus hyperbolique arrive à leur épiderme avec la légèreté modeste d'un compliment... Eh bien! qu'as-tu donc, Octavienî Tu ne m'écoutes pas... Qu'examines-ta avec cet air d'excommunié )

— Je regarde ce jeune homme qui cause avec Viani et notre belle Polonaise. Connaissez-vous ce jeune homme, Fabiano ?

.— Non... c'est une figure d'étranger.

— Je le connais, moi; c'est un Français; c'est le comte Anatole de Mersanes.

46 LA COMTBSSX HO&TENSU.

— n Ml pâle comme une sibylle et triste comme un cyprès.

— Je le crois bien^ Fabiano; je voudrais savoir si tu conserverais ton teint et ta gaieté après l'accident qu'il a subi à Sorrente...

— Quel accident a-t-il subi T

— Il est mort Tan dernier^ rien que cela.

— Quel conte de nourrice me fais-tu, Ootavienî

-— Ce n'est point un conte; jetejuresur rhonneur...

— Octavien, je ne te crois pas; change de serment.

— FabianoJ'ai connu à Naples cet Anatole de Mersanes, je l'ai vu dans le monde ! il m'est impossible de me méprendre. J'ai assisté, comme témoin, à la lecture de son testament : il a laissé vingt mille francs de rente, en bons herbages de Touraine, A une vieille dame nommée Virginie Debard. J'ai essayé de vouloir épouser cette femme à cause de ses vingt mille francs de rente; je lui ai fait une cour assidue de trois jours à Montbazon, dans le domaine que lui a laissé feu Anatole de Mersanes ici présent, et puis j'ai reculé à l'idée d'épouser soixante ans incarnés sous une couronne de cheveux gris*

— Poltron !

— J'ai même conduit une fois la vieille femme au cimetière de Montbazon, où elle a fait élever par reconnaissance, une pyramide en miniature, tronquée par économie, et portant cette inscription : A la mémoire du comte Anatole de Mersanee, mort à Sor^ rente^ le H juin 1831. Qu'il repose en paix!.. Est-ce dair cela?

— Très-clair I mon ami Octavien d'Oropeza; seulement tu peux te tromper sur l'identité du personnage; cependant à force de le regarder, ce garçon-là n'a pas l'air d'un vivant. Le voilà maintenant qui se penche du côté de la mer avec la grâce funèbre du saule pleureur. Octavien, puisque tu l'as connu à Na-

l G01ITB88B HOmTENSU. 17

pies, va renouer connaissance avec lui; tu n'auras pas tous les jours l'occasion de causer avec un mort dans un bal:

— Je le veux bien; suis-moi.

Les deux jeunes gens marchèrent vers le groupe formé par la comtesse Hortensia, M. de Mersanes^ le marquis Viani et le commandant Hamilton.

Octavien d'Oropeza se posa lestement devant le comte Anatole et, lui tendant la main :

— Je ne me trompe point, lui dit-il, c*est bien à monsieur Anatole de Mersanes que j'ai l'honneur de parler?

Le jeune comte fixa ses yeux de flamme dans les yeux d'Octavien, et présentant sa main avec lenteur et répugnance, il fit un signe de tète affirmatif.

— Vous souvenei-vous de moi, dit Octavien; vous rappelez-vous Octavien d'Oropezat

Anatole baissa les yeux sur le pont, les éleva au del, caressa son front avec sa main, et dit :

— Ce nom m'est inconnu.

— Au reste, cela importe peu, ajouta Octavien en riant; on rencontre tant d'étrangers en Italie, qu'il faudrait un mémorandum tout exprès pour eux dans une case du cerveau. J'avais à remplir un devoir auprès de vous, monsieur le comte; je suis chargé de rappeler à votre souvenir madame Virginie Debard de Montbazon.

Anatole de Mersanes ne fit paraître aucune émotion; il s'inclina poliment comme pour remercier, et tout fut dit.

Un prélude de contredanse partit de l'orchestre. Le comte Anatole présenta la main à la belle étrangère, et la conduisit au quadrille.

Fabiano et Octavien restèrent à l'écart.

— Oh ! c'est bien mon mort ! dit Octavien; je croyais ne le revoir qu'à la vallée de Josaphat,

— 11 ne me manquait plus, dit Fabiano, que d'avoir un rival dans Tautre monde.

— La belle comtesse a traversé quelque cimetière, elle a ressuscité un mort, en marchant.

— Oh! elle est bien capable de ce tour !.. Quel rival tu me découvres là, mon cher Octavien I

— Bah ! nous Técraserons comme un autre.

— Fanfaron l enseigne-moi le secret de tuer les morts*

UN BAL A BOAB DU GAXBRIAH.

Le commandant Hamilton, accoudé sur le cabestan» causait avec le marquis Viani, à une assez grande distance du quadrille où la comtesse dansait avec M. de Mersanes.

Fabiano étudia le terrain avec la distraction apparente de la bête fauve, qui ne regarde jamais le point qu'elle menace. DerrièreM. de Mersanes et sa danseuse, la toile de Perse, tendue sur les quadrilles, descendait verticalement comme une tapisserie sur un mur, et s'agrafait parle bout aux porte-haubans.

Fabiano descendit dans Tentre-pont, de Pair ennuyé d'un homme qui cherche un siège de repos loin de la foule; et sortant par un sabord, il grimpa sur les bastingages avec Tagililé d'un chat qui s'élance d'une croisée de mansarde sur les gouttières. Bientôt il ne fut plus séparé du quadrille de la comtesse que par une mince cloison d'étoffe. Dans celte position, il entendit facilement un de ces entretiens entrecoupés de silence et à phrases interrompues, brisées et reprises comme on en fait au bal.

Là COMTESSE HORTENSU. J6

— Oui, madame, disait Anatole, depuis (jneje vous ai vue de loin, à Villa-Pamphili, sous les grands pins de la prairie, et devant la grille de la chapelle du Chœur, à Saint-Pierre, le mercredi saint, j'espérais avoir le bonheur de ne plus vous revoir.

— C'est charmant, ce que vous dites là, monsieur! répondait la comtesse avec un éclat de rire; vous me ferez adorer la galanterie française.

— Que vous êtes heureuse, madame, d'avoir ce trésor de gaieté inépuisable et un sourire toujours prêt à éclater!

— Ah ! monsieur, les visages sombres m'ont dégoûté de la tristesse. On est bien laide quand on est triste; il faut être belle au bal sous peine de ne pas danser... Attention à votre vis-à-vis, monsieur le comte.

Et l'entretien fut un instant interrompu* Après la figure :

— Pardonnez-moi, madame, dit le comte de Mersanes, l'indiscrétion de ma demande; comptez- vous faire un long séjour à Gênes?

— Probablement. J'ainje beaucoup cette ville. Ma mère était Génoise, et elle adorait son pays. Il faut toujours aimer ce que notre mère a aimé.

— Vous n'avez pas fait un long séjour à Rome?

— Oh ! ne me parlez pas de Rome ! C'est un cimetière et un nid de lézards, c'est une ville qu'on ne peut pas habiter, à moins d'être pape. Quelle horreur de pays ! Tout y est vieux, tout y est noir. Les monuments vous donnent leurs rides. Au bout de huit joui'S on devient Colysée ou Panthéon. Il y a sur les murailles des. teintes qui se reflètent sur vos fronts, et qui ne s'eflfacent plus. Pa? l'ombre d'un bal. Les statues seules y dansent sur des bas-reliefs. Il faut être Bacchante ou Ménade, et avoir un thyrse à la main, et sortir d'une carrière de marbre pour figurer dans un

20 U GOMTESSX HORTENSU.

bal au Vatican! Ne me parlez pas de cette TiUe^ au nom des dieux!

— Madame^ vous donneriez de la gaieté aux ruines» et la yie à une tombe. Vous avez donné un sourire à mon front; j'aurais voulu le retenir^ ce sourire^ parce qa'û venait de vous.

— Mais quel plaisir^ monsieur^ trouvez-vous à cette vie de désolation que vous menez à travers l'Italie? Je vous ai vu à Villa-Pamphili ; vous comptiez les feuilles de nénuphar dans les bassins. Je vous ai vu à Saint-Pierre; vous étiez blotti dans la cannelure d'un pilastre^ comme Jérémie écoutant ses lamentations le vendredi saint. Je vous revois dans un bal^ et vous gémissez encore^ quand Torchestre vous joue en contredanse le sextuor de la Cenerentola 1

— Ah ! madame ! si vous saviez !..

— Eh bien! instruisez-moi, je saurai.

— Aiyourd'hui!.. i cette heure, madame ! à peind aurais-je le temps de vous dire trois mots...

— Eb ! monsieur ! trois mots souvent disent beaucoup; il n'y a qu'à bien les choisir.

— Si je ne craignais pas de vous offenser, le choix serait fait. Toute chose qui vient du cœur, adressée i Dieu ou à la femme, se résume en trois mots.

— Je n'ai pas le temps de deviner des énigmes, monsieur; le bal tue la réflexion.

— Puis-je espérer, madame, de vous revoir?

— A une condition, monsieur,

— Laquelle?

— A condition que vous déposerez à la porte de mon salon votre tristesse de Villa-Pamphili, du mercredi saint, et du bal du Cambrian; à condition que vous aurez le caractère des jeunes gens de votre pays. Acceptez-vous?

— Je prendrai un masque pour vous plaire, madame.

lA COMTESSE HORTENSIA, il

— Je déteste les masques, je n'aime que les visages.

— Eh bien ! madame, je mettrai un visage sur mon masque.

— Très-bien! voilà déjà quelque chose qui ressemble à une plaisanterie. Vous vous formerez. Je serai d'ailleurs charmée de vous recevoir au palais Braschi, chez ma noble tante. C'est une maison de joie et de fête. Vous y trouverez des amis. Vous vous lierez avec le comte Fabiano Val di Nota, un jeune seigneur charmant élevé à Paris; un aimad)le fou qui vous donnera de la gaieté malgré vous. Il n'est jamais venu chez moi; mais je le ferai inviter par ma tante au premier bal. C'est que^ monsieur le comte, je m'intére&se vivement à vous, parce que vous êtes Français^ et je ne veux pas vous voir dévorer par la tristesse. Mon Dieu! quelle doit être votre méhincolie quand vous êtes seul, puisque vous êtes sombre comme Dante au milieu d'un bal !

— Je vous remercie, madame, de l'intérêt que vous me témoignez. Heureux le comte Fabiano Val di Nota ! il vous inspire, lui, d'autres sentiments que cette compassion vulgaire qui est accordée avec une générosité touchante aux êtres souffirants ! Heureux les fous qui savent donner par leur esprit un sourire étemel à votre divin visage! Moi, j'ai reçu du ciel un de ces caractères mai faits qui provoquent la mauvaise fortune par une tristesse sans moti&, et qui éprouvent ensuite une atroce volupté lorsque les malheurs fondent sur eux et justifient leur tristesse. Vous voyez maintenant, madame, si \e puis me déguiser et entrer dans votre société avec le titre de fou en second. J'aime mieux me dévoiler à vous tel que je suis. S'il vous faut un nuage dans l'azur de votre maison, je serai heureux d'être accueilli chez vous, madame, et d'assister à vos joies et à vos fêtes comme le cercueil aux festins des Égyptiens.

22 LA GOUTESSS HORTENStÀ.

— Ah ! monsieur ! dit la comtesse en donnant un léger coup d'éventail sur le bras de son danseur, ceci est trop fort ! je vous arrête; vous vous faites trop noir. Nous sommes au bal, et non au Campo-Santo. Nous allons pleurer en mesure, si vous continuez. A votre âge, monsieur, n'a vez-vous point de honte d'être vieux?

— Écoutez, madame...

— Nous voilà seuls, monsieur j veuillez bien me dbnner la main et me reconduire à ma place.

Le commandant Hamilton, le marquis Viani et Octavien d'Oropeza paraissaient attendre la fin de la conU'edanse, auprès du divan de la comtesse Hortensia. Le commandant racontait sa campagne contre les pirates de l'Archipel, et ses deux auditeurs, ne prêtant qu'une attention tort distraite à ce récit, suivaient tous hi& mouvements du comte Anatole et de sa belle dan* sausa.

— Commandant Hamilton, rien n'est beau comme votre bal, dit la comtesse, en reprenant sa place à son divan : tout le monde élégant de Gênes est à votre bord, et si vous leviez l'ancre, nous pourrions continuer le bal dans la Méditerranée jusqu'à l'hiver prochain.

— Il n'est rien que je ne puisse faire pour obliger madame la comtesse, dit le commandant.

— C*est que madame aime le bal avec fureur, dit le marquis Viani.

— Avec fureur, dit la comtesse; le marquis connaît mon goût. La vie devrait être un bal perpétuel. Au bal, tout est oublié; le bruit des pieds et de la musique donne à la tête un étourdissement délicieux; le bal enivre comme l'intempérance d'un festin. On habite un monde nouveau, un monde meilleur par conséquent; on s'exalte du délire des autres ; on s'enflamme des passions de ses voisins : c'est un tourbillon de feu où chacun étincelle^ et qui vous emporte dans l'in*

Là comtesse ItORTSNStA. *^

connu. Otez le bal de cette terre, et la vie ne vaut pas la peine d'être prise au sérieux.

— Je viens rappeler à madame la comtesse que la vie est un bal perpétuel jusqu'à demain, dit le comte Fabiano, j'ajouterai que j'ai l'honneur d'être son danseur au premier coup d'archet.

— Marquis Viani, dit la comtesse en se levant, je vous confie mon éventail et mon bouquet; vous m'en répondez sur votre tête, n'est-ce pas?

— Madame, dît le comte Fabiano, en conduisant sa belle danseuse au quadrille, je vous annonce une fâcheuse nouvelle : vous êtes menacée par pne conspiration de tous les officiers du Cambrian. Ils ont résélu de danser avec vous, depuis le Midshipman jusqu'au Post-Captain.

— Eh bien! comte Val di Nota, je danséttii -avec eux.

— Vingt^^pt contredanses, madame I

— Tant mieux!

— Avec des danseurs anglais?

— J'ai dansé avec les Allemands, c'est plus fort.

— Madame, c'est le courage, polonais appliqué aa bal. Je vous admire. Vous n'échapperez pas non plus à l'engagement du marquis Viani.

— Oh! le marquis Viani a donné sa démission de danseur.

— Quel homme ennuyeux I C'est effrayant de penser que ce marquis est obligé de passer toute sa vie avec lui-même! Comme il lui sera facile de mourir 1

— Il a un cœur excellent, comte Fabiano.

— Je ne connais pas son cœur, madame...

— Mais vous connaissez son esprit!

— Oui, comme on connaît un absent.

— Comte Fabiano, vous avez inventé la médisance.

— Non, madame; j'ai le courage d'exprimer la pensée des poltrons.

i4 lA COMTESSE ÛORTEKsU.

— Ciomte Fabiano, nous sommes sur le sol anglais ; n'abusons pas de notre position...

— Pour vous plaire^ madame^ j'adorerai le marquis Viani... Comment trouvez-vous le bal^ madame?

— Superbe!

— Il n'y manque^ je crois^ que des jolies femmes^ des danseurs et des toilettes.

— Oh 1 vous êtes injuste, comte Fabiano !

— Toutes mes antipathies génoises sont ici. Voilà ui trio de femmes^ devant le cabestan, qui défigurerait à lui seul un bal de madones et de séraphins. La eontessina de M''^'' qui s'est fait corriger son corps par sa robe, et qui se serre les lèvres pour nous prouver qu'elle a des dents. Elle a pourtant fait une bonne chose dans sa vie...

— Ah I voyons.

— Elle a toujours oublié d'aimer son mari... Je TOUS signale i sa droite madame Antonina de C**, qui a obligé un rosier à couronner sa tète, et qui ment à ses amoureux dans chaque pli de ses étoffes.

— On dit qu'elle a posé pour les bras devant le fcolpteur Bartolini à Florence...

-—Oui, madame, c'est un bruit qu'elle fait courir... Vous connaissez sa voisine, la marquise D^^^; c'est une femme qui naquit pour être homme, elle a nommé son mari ambassadeur à Saint-Pétersbourg, et elle vit dans la plus profonde retraite à la cour de Turin l'hiver, et aux bals des vaisseaux l'été. A c^ux qui s'étonnent de ce qu'elle n'a pas suivi son mari en Russie, elle répond que le climat du Nord l'épouvante, et qu'elle s'enrhume en prononçant le nom de Saint-Pétersbourg.

— Comte Fabiano, vous allez passer en revue toutes les dames du bal ?

-— Eh I mon Dieu! le bal, je crois, n'a été inventé que pour faire de la médisance en musique. C'est bien

Il COltT£SSl; HORÏ£NSIÀ. t&

froid de médire sans accompaecneiDent. C'est un Hhreilo sans orchestre.

— Je voudrais bien savoir, comte Fabiano, ce que vous dites de moi avec accompagnement d'altos et de bassons 1

— Je dis^ madame, que celui qui ne vous adore pas est un athée en amour; que le salon d'or et de lapislazuli du palais Serra n'est pas digne d'honorer la poussière de vos pieds; que le palais Durazzo devient chaumière quand vous l'humiliez d'un seul rayon de vos yeux; que toutes les mélodies de Rossini ne valent pas un son de votre voix, que tout l'éclat du soleil italien n'est que la sombre nuit de votre beauté. Je dis que l'homme qui touchera votre âme mérite les peines de l'enfer par compensation, et que j'attends de votre bouche la faveur d'être damné.

— Ah ! vous dites cela?

Ces quatre mots furent dits par la comtesse avec une grâce railleuse qui glaça Fabiano.

Le jeune comte sicilien se mêla quelques instants aux mouvements du quadrille; et reprenant sa place auprès de sa danseuse, il dit avec lenteur, et en appuyant sur chaque mot :

— Et vous, madame, que dites-vous?

— Moi, monsieur^ je dis que je ne veux damner personne;..

— Pas même moi T

— Personne, monsieur,

— - Vous damnerez le marquis Viani*

— Ah I voici la calomnie, comte Fabiano ! Le mdN quis Viani me tient lieu de père; c'est un ami et un protecteur.

Son dévouement n'a pas de bornes; vous le voyez; il passe la nuit au bal pour moi.

— Je connais mon Viani par cœur; quand il a rendu des services, il tend la main pour être payé.

— Comte Fabiano, vous ne pouvez plus médire^ ropchestre ne vous accompagne plus.

— Permettez, madame, que je vous reconduise à votre fauteuil de vingt-quatre, batterie n» 1.

— Vous êtes bien léger, comte Fabiano 1 je vous envoie droit en paradis.

— J'espère, madame, que vous m'arrêterez en chemin.

Le comte Fabiano prit le bras de son ami Octavien d'Oropeza, et l'entraîna vers la proue du vaisseau.

— Mon ami, lui dit-il, nous sommes à un bal masqué de démons ; cette femme sort de l'enfer; c'est une énigme de chair et de satin; elle m'épouvante! Je tremble à son ombre comme un écolier. Si ce n'est pas un démon qui a changé sa chair boucanée à la flamme contre l'épiderme savoureux d'une comtesse de vingt-quatre ans, c'est une statue de marbre, froide et glacée comme un bloc de Carare; c'est une déesse de Philippe Carlone, échappée de la galerie Doria; elle a volé la chevelure noire de quelque Génoise du Lerbino, et une robe de la modiste de San-Luca; elle s'est animée au soleil de ce pays, et elle vient nous ravager à Péglise et au bal I Quelle atroce dérision 1 il n'y a pas une fibre humaine dans cette femme! pas une étincelle au fond de ce cœur ! En deux mois, j'ai tout tenté aupré» d'elle; jesuis aussiavancé que le premier jour!

— Deux mois, comte Fabiano I

— Ne m'en parle pas : la rougeur de la honte couvre mon front! J'ai joué tous les rôles; je la croyais dévote, je me suis fait dévot; je la croyais mondaine, je me suis fait mondain ; je la croyais jalouse, j'ai déchiré toutes les femmes ! Tantôt, derrière la tapisserie, elle a parlé de moi avec éloge à ce fantôme de M. de Mersanes; cela m'a enhardi; j'ai risqué une déclaration... Elle m'a tué sur place avec trois mots, trois mots qui

LA GOKTBSSE HORTENSIA. 27

m'ont blessé au cœur comme un poignard triangulaire!

Et le Sicilien^ en parlant ainsi^ déchirait sa poitrine avec une rage concentrée. Son ami n'osait lui répondre. Fabiano continua.

— D'où diable vient cette femme? Les maris meurent quelquefois tout exprès pour laisser des veuves qui les vengent ! Encore qui peut affirmer que c'est une veuve! A la fin de toute guerre l'univers se trouve peuplé de veuves de généraux ! Je suis fou ! je sens que j'aime cette femme d'un amour intraitable ! La lave de mon compatriote l'Etna s'est rallumée dans mon cœur sicilien !... Regarde mes mains^ mon ami ; elles gardent l'empreinte des mains de cette fenmie ! et cela me glace et me brûle tout à la fois I II n'est pas un pli de mes habits qui ne garde un souvenir d'un pli desa robe de bal ! et cela me fait frissonner comme si j'allais mourir; et cela m'exalte comme si je ressuscitais d'entre les morts 1

B se tut un iHSIant^ et ses yeux plongèrent dans les quadrilles du bal.

— Et maintenant! maintenant! s'écria le comte^ je ne pourrai plus la ressaisir un seul instant^ cette femmes Elle appartient à tout ce monde^ excepté à md I... La voilà relancée dans le bal! elle a des sourires pour tous ses danseurs!... Octavien, observe-la : elle ne daignera pas jeter un regard à droite ou à gauche pour découvrir où je suis! Je n'ai pu lui donner un instant de distraction !... Elle danse! elle danse! heureuse ! fière ! triomphante! adorée !... Il y a autour d'elle des passions inexorables qui grondent. . . Elle danse ! elle danse! la joie est dans ses yeux et sur ses lèvres ! Tout ce qu'elle avait de terrestre a disparu ; elle est au ciel!.. Démon!

— Calme-toi, Fabiano, disait Octavien ; tu as besoin de tout ton sang-froid. Mes yeux ne sont pas voilés

28 LA. G0MTB8SX H0&TEN8U.

comme les tiens; j'y vois clair dans cette nuit ; calmetoi^ Fabiano.

— Je suis calme, Octavien; calme comme cette mer hypocrite avant Ja tempête ! je vols tout ce que tu vois... je vois une fête enivrante; une fièvre de plaisir qui embrase le navire même et le fait palpiter sur Tabime; un orchestre qui verse des notes fulminantes sous les pieds des danseuses ; un nuage de cheveux et de dentelles, un tourbillon de têtes d'anges; une furie de volupté qui éclate dans tous les regards. Toutes les passions italiennes, tous les vices de cette Gênes sensuelle ont pris un corps, une âme, un nom, et se sont donné rendez-vous à ce bal. £st*ce que je ne vois pas tout, Octavien!

— Non, Fabiano, non.

— Éclaire-moi, Octavien.

— Tu ne vois pas ce spectre, immobile devant le quadrille de la comtesse...

— Le comte de Mersanes t

— Oui... il y a un échange rapide de regards entra elle et lui.

— Impossible, Octavien I

— Ouvre les yeux, Fabiano.

— Mes yeux sont ouverts; il n'y a que des ténèbres devant moi ; je ne vois que la nuit... Le bal est-il éteint, Octavien?

— Fabiano, il estplus brillant que jamais... Calmetoi! tu te perds; point d'imprudence, enragé Sicilien!... Si le commandant remarque ton agitation folle, il te fera jeter à la mer comme un forban.

— Femme folle ! elle n'a jamais eu une larme pour son pays! pas un souvenir! Une veuve de Varsovie qui danse sur des tombeaux !

— Fabiano, tu te perds! il y a des espions ici, le marquis Viani les a déguisés en honnêtes gens. Tu te perds, Fa})iano I

LA COMTESSE HORTENSU. td

— Elle dansera jusqu'à midi ! avec toute Tescadre, si l'escadre vient rengager!... Oclavien, je ne puis pas rester ici une minute de plus... Quel l)eau rôle pour moi î assister au triomphe des autres ! et moi, oublié... Oh! je veux courii comme un fou au dénoûment de cette histoire qui me tue à sa première nuit ! Que m'importent les inutilités intermédiaires I je voudrais retrancher de ma vie tout ce qui n'est pas elle et moi!... Octavien, tu as raison; un éclair de bon sens m'illumine... Je pars... Oui, j'en ai assez vu de cette nuit! Je sens qu'il y a un volcan de poudre au fond de ce vaisseau, et qu'avec une de ces torches de fête, je puis incendier ce bal, et mourir comme Sardanapale, avec cent femmes sur mon bûcher!... Je pars... toi, reste... observe tout... je fattendrai chez moi à ma villa Bianea... Viens me rejoindre aprèsle bal... Adieu!

Le comte Fabiano marcha lentement vers l'échelle du vaisseau, et avant de mettre le pied sur le premier degré, il se retourna pour observer encore^une fois la comtesse Hortensia qui dansait avecHamilton.

Un rapide regard jaillit des yeux de la jeune femme comme le rayon d'un diamant, et tomba sur Fabiano.

Celui-ci bésitd un instant; mais la comtesse reprit tout de suite son allure évaporée, comme si elle eût regretté le regard donné au jeune Sicilien par distraction.

Fabiano serra la main d'Octavien et descendit dans son canot.

La comtesse Hortensia n'avait pas encore demandé un instant de trêve à la furie du bal.

Ce fut donc avec une sorte d'étonnement qu'Octavien, qui de loin, ne la perdait pas de vue pour compte d'ami, remarqua un signe expressif qu'elle faisait à un jeune homme; ce signe annonçait un refus formel de suivre le danseur. Une seconde et une troisième

invitation ne furent pas plus heureuses. Pour la première fois^ l'archet donna l'accord^ et la comtesse ne bougea pas de son divan.

On allait danser la mazourka de Varsovie !

Tout à coup^ ceux qui entouraient la jeune comtesse remarquèrent sur toute sa personne une agitation convulsive qui ne paraissait pas déterminée par Tenivrement du bal^ car Thorrible et soudaine pâleur de la figure révéla une de ces douleurs intérieures qui manquent de phrases pour arriver aux lèvres. Deux larmes tombèrent des yeux de cette femme^ et roulèrent sur son sein comme deux perles échappées du collier; en même temps elle frissonna de la tète aux pieds avec une violence alarmante; on aurait dit qu'un accès de froid Pavait saisie après Tardente sueur du bal.

Sa tante^ la marquise Gesualda Braschi^ le marquis Yiani et le comte Anatole exprimèrent à la fois autour d'elle les craintes les plus vives; mais la comtesse Hortensia^ par une sorte de violence intérieure qu'elle se fit à elle-même^ reprit sa gaieté habituelle et son sourire charmant^ avant que cette crise eût été remarquée du monde du bal.

Octavien entendit cette conversation entre deux personnes inconnues.

— Elle vient de se brouiller avec le comte Fabiano, un seigneur sicilien.

— Celui qui a quitté le balî

— Après la quatrième contredanse.

— Ah! diable^ je comprends l'attaque de nerik maintenant.

— C'est une crise de jalousie.

— On se raccommodera.

Les deux interlocuteurs s'enfoncèrent dans la foule^ et lorsqu'ils rencontrèrent leurs amis, ils leur racontaient comment la belle Varsovienne avait eu une crise

nerveuse à la suite d'une brouillerie d'amour. Le monde du bal accueillait cette nouvelle avec cette foi aveugle qu'on accorde aux 'lififamations; personne n'élevait le moindre doute, ni parmi ceux qui publiaient la chose, ni parmi ceux qui l'écoutaient.

L'orchestre s'arrêta; les musiciens se levèrent pour essuyer leurs fronts et regarder par-dessus les pupitres, pour voir si les rangs s'éclaircissaient, car ils avaient besoin de repos.

Le bal expirait aux premières lueurs de Paurore. Déjà les canots emportaient des quadrilles entiers vers la ville, et dans les éclaircies de la mer, où se reflétait le rayon du jour naissant, on voyait courir à la rame une flottille qui semblait vouloir élargir le cercle du bal, et continuer sur le golfe la fête du Cambrian. . La comtesse Hortensia dit à M. de Mersanes :

— Comment donc, monsieur, le bal meurt, et on le laisse mourir I mais c'est une honte pour les jolies femmes et les jeunes gens! Allons, messieurs, rani« mez le bal ! à notre dernière contredanse, il faut invi ter le soleil. Comte Anatole, je vous engage. CommandantHamilton, envoyez un aide-de-camp àl'orchestre, et retirez l'échelle de votre vaisseau .pour couper la retraite aux fuyards.

Et les derniers quadrilles se formèrent avec les plus intrépides des danseuses et les oi&ciers du Cambrian.

La dernière contredanse flnie^ le comte Anatole dit à sa belle danseuse :

— Madame, je vous remercie de la fête que vous nous avez donnée; je me survivais à moi-même, et il me semble que je ressuscite! Dh! si je pouvais, comme ce vaisseau, jeter l'ancre dans cette radieuse phase de ma vie ! si je pouvais retenir dans mes bras ces instants de douceur et de flamme qui passent pour ne plus me revenir ! Me rendrez-vous un jour, ma* dame, ce que vous m'ôtez aujourd'hui?

32 LÀ COMTESSE HORTENSU.

La comtesse fit un gracieux mouvement de tète et d'épaule^ et dit :

— Vous oubliez nos conditions, monsieur; vous ne sortez donc pas du genre sérieux !.«• Croyez-vous qu'on puisse encore organiser une nouvelle et dernière contredanse?

— Vous voyez^ madame^ dit Anatole^ que tout le monde part«

— Alors^ dit la comtesse, il faut se résigner. Comte Anatole, permettez-moi de rejoindre le marquis Viani et ma tante. Au revoir, bientôt, j'espère, monsieur... à bientôt

Anatole s'inclina respectueusement, et la formule d'adieu ne put franchir ses lèvres. Faisant un dernier effort de courage, au moment de la séparation, il dit :

— Il faut espérer, madame, que votre légère indisposition n'aura pas de suites.

— Oh ! ce n'est rien, monsieur, dit la comtesse avec un sourire forcé; c'est la frsdcheur de l'eau qui m'a saisie, et...

— £t qui vous a arraché deux larmes. ••

— Que dites-vous donc, monsieur? dit la jeune femme en riant aux éclats, vous allez me persuader que je pleure au bal?

— Deux larmes ! je les sens encore couler sur mes joues I

— Oui... n paraît que j'ai pleuré par vos yeux... Vos plaisanteries commencent tard, mais elles me réjouissent beaucoup... Adieu, monsieur le comte. Voilà le marquis Viani qui se réveille. Il a dormi sur l'affût d'un canon, comme François I^' à Marignan.

Anatole demeura quelque temps immobile à la même place, les yeux baissés : quand il regarda autour de lui, il ne vit sur le pont que le commandant. Tout avait disparu ; il ne restait de la fête que des fleurs hachées à morceaux par l'ouragan du bah

LA COMTESSE HORTENSU. 33

— C'est fort bien, comte de Mersanes, dit le commandant Hamilton, vous soutenez dignement Thon* neur de votre nation ; comme mon aïeul qui était voire compatriote, vous restez le dernier sur le tapis du bal.

— Capitaine Hamilton, dit le comte en s'efforçant de sourire, j'espère avoir fait ainsi mieux que personne l'éloge de votre fête.

— J'accepte de grand cœur le compliment, comte de Mersanes, mais j'en rapporterai la moitié à lord Maitland, car je me souviens qu'en 1831 vous quittâtes aussi son bal le dernier.

— Il paradt que c'est mon habitude, dit le comte en riant faux. Capitaine Hamillon, votre station dans ces parages est ime bonne fortune. Sera-t-elle longue encore?

— Dans quinze ou vingt jours je tirerai le canon d'adieu.

Le commandant accompagna de Mersanes jusqu'à récheile^ et lui serra les mains.

▲ TIUiA-BtANGA.

Le comte Fabiano attendait Octavien sur le bord de la mer, dans la petite baie qui sert de port à Villa- Bianca.

Le canot d'Octavien arriva quelques heures après le lever du soleil.

Fabiano interrogea son ami par un énergique serrement de main.

— Sois content, dit Octavien^ ton affaire est en bon train.

— Je veux la vérité, toute la vérité, dit Fabiano j

j'aime mieux la vérité qui me tue^ que le mensonge qui me fait vivre.

— Cette femme t'aime, FaJsiano.

— Elle te Fa dit?

— A peu près.,, fl y a un silence qui parle, et des actions muettes qui sont des confidences.

— Au fait, Octavien, point de paroles oiseuses ! Nous sommes dans une intrigue de feu qu'il faut enlever au vol I

— Eh bien! cette femme a été foudroyée de désespoir après ton départ. Aujourd'hui ce sera la nouvelle de la ville. Au bal, on ne parlait que d'elle et de toi. Elle a subi une crise terrible; puis elle a voulu faire bonne contenance, mais il n'était plus temps; tout le monde avait son secret.

— Tu ne me flattes pas, Octavien ?..

— Fie-toi à ma parole. Elle a cru longtemps que tu reparaîtrais au bal; elle a fait même prolonger les danses jusqu'au lever du soleil. L'équipage du Cambrian dormait debout. Ta belle comtesse n'a quitté le pont qu'après le départ du dernier musicien. Tant qu'un violon est resté aux pupitres, elle n'a pas bougé. Elle regardait la terre, la mer, l'échelle, les canots ; elle t'attendait.

— Quelle femme! elle a dansé tout le soir et toute la nuit?

— Pour t'attendre, Fabiano, c'est évident! Il n'y a pas d'exemple d'une pareille frénésie au bal. Elle aurait dansé tout le jour, si elle avait découvert ton canot en panne à l'horizon. Oh ! si tu l'avais vue ce matin, dans son négligé de l'aurore, avec sa robe dévastée, sa chevelure ruisselante, ses jolis souliers de satin en lambeaux, ses gants flétris, ses bracelets flottants au bout des bras; si tu l'avais vue dans ce désordre adorable qui exprimait tout le délire de la nuit, tu serais tombé à ses pieds, tu serais mort d'amour, Fabiano!

— EtPautre?.... l'autre, Pa vue, lui?.... l'autre?...

— Anatole de Mersanes? Il s'est posé toute la

nuit, à vingt pas d'elle, dans l'attitude de la statue du désespoir.

— Octavien... Mes idées se brouillent dans mon cerveau... Écoute, tu m'as parlé un peu légèrement de cet Anatole, hier Tu m'as fait sur lui une histoire étrange voyons; puisque cet homme se jette

à travers ma vie, il faut le connaître à fond

— Fabiano, je te répéterai cent fois la même chose : Anatole de Mersanes est mort à Sorrente, j'ai assisté à la lecture de son testament, et j'ai failli épouser son unique héritière àMontbazon. Suis-je clair?

— Gomment s'est comporté le Viani?

— Pauvre vieux I il a dormi cà et là sur le pont.

Fabiano croisa les bras sur sa poitrine, et matrcha silencieusement sur le bord de la <Bi0r, dans l'attitude d'un homme qui ourdit un plan et veut prendre une détermination.

Il renoua ainsi l'entretien après quelques minutes :

-^ Écoute-moi bien avec attention, dit-il i Octavien : comment nommes-tu cette héritière d'Anatole de Mersanes, mort ou vif?

— Virginie Debard.

— Bien. Ce jeune fantôme français est logé sans doute à rhôtellerie de Michel, ou à la Croixnle-Malte sur le port. Tu prendras tes informations pour le découvrir.

— C'est fort aisé.

— Tu connais parfaitement la troisième chanteuse du Carla-Feliee...

— La signera Tadolina. . . qui parle lefrançais comme une Parisienne. Je l'ai connue à Naples; elle est arrivée hier.

— Elle-même. C'est une feramequi joue tous les rôles dans la perfection, pour de l'argent. Tu lui donneras

36 Ul comtesse ÙOHTENSlÀ.

dix louis, monnaie de France, et tu l'enverras chez Anatole de Mersanes, avec nn beau rôle dont tu lui feras jouer la répétition devant toi. Je te charge d'écrire ce rôle, et de le lui apprendre comme une scène de Romani. Ce rôle consiste à se présenter chez M. de Mei'sanes, chargée d'une mission quelconque de madame Virginie Debard. Tu inventeras, chemin faisant, le genre de mission qui conviendra le mieux aux moyens de la Tadolina; tu lui donneras scrupuleusement les détails les plus minutieux sur madame Debard, sur la Touraine, sur Montbazon, sur l'intérieur domestique de cette héritière : la Tadolina te comprendra du premier coup, et elle retiendra par cœur tout ce que tu lui diras. Il est impossible que ce stratagème ne nous éclaire pas sur la véritable position de M. de Mersanes dans ce monde ou dans l'autre. Nous agirons ensuite quand nous serons fixés.

— Donne-moi ton cabriolet et je pars; j'adore ces choses-là.

— Un instant, Octavien !.. j'ai remarqué depuistrois semaines que tous les limdis, à deux heures, un valet de pied stupide sort de la Casa Braschi, où demeure la comtesse, et porte une lettre à la poste. Tu sais que l'hôtel de la poste est dans un coin désert, près du CarlchFeliee; la boîte est placée sous des arcades solitaires comme des galeries de Thèbes. J'ai pris, l'autre jour, la dimension de cette boite, et j'ai tait une gaine en lames de plomb que l'on peut introduire dans la boite aux lettres. Ainsi tu te poseras en sentinelle vigilante sous les arcades de la Poste, avec ma gaine toute prête, et lorsque tu verras s'avancer un valet habillé de vert, tu placeras mon filet de plomb et tu le retireras quand la lettre de la comtesse sera jetée et quand le valet aura disparu. Tu as compris ?

— C'est clair conmae le jour.

*— Viens à la villa, je mettrai tout ce dont tu as bt-

LA COMTESSE HORTENSU. 37

soin à ta disposition, sans oublier un rouleau de pièces d'or : la TaJolina les aime. Moi^ je te rejoindrai ce soir à Carlo-Felke y dans ma loge : on joue OtMoj c'est de circonstance. Maintenant je vais essayer de prendre un peu de repos pour guérir ma fièvre, je suis malade^ l'amour demande la santé... Encore une chose, Octavien!.. ne manque pas d'aller à la messe de onze heures, à San-Lorenao, et de t'agenouiller dé* TOtement à deux pas de la stalle du marquis Viani. Cet acte de piété te mettra en bonne odeur auprès de lui. . . Voilà tout. . . une heure avant le lever du rideau^ je t'attends au théâtre.

— C'est entendu.

— Ck^tavien, voici mes principes dans les drames que je me joue; il faut négliger tout incident inter* médiaire, et voler au dénoûment. L'incendie, la foudre, la cataracte doivent être nos modèles, trois choses qui ne se reposi'nt qu'après avoir atteint le but

Une demi-heure après cet entretien, Octavien courait vers le faubourg de Saint-Pierre d'Arena, et Fabiano dormait de ce sommeil agité qui brûle comme l'insomnie.

AXJ GARLO-FELIGE.

Au coup de sept heures, Octavien entra dans le cabinet de la loge du comte Fabiano. Le théâtre était encore désert et l'orchestre vide.

— Tout est fait, dit Octavien en entrant; tout a réussi.

— AMu la lettre?

— La voilà.

36 hk OûiKTESfiE BQRTBNSU*

— Donne... Oui, c'est bien sa main L. Octayien^ je ne suis pas assBz complètement perrerti... je tremble en brisant le cachet de cette lettre...

— Da courage, Fabiano, ce n'est que de la cire à'E^ pagne...

— ^ J'ai des remords avant le crime...

— Gela te dispense d'en aroir après.

— Démon tentateur !

— Ëh! je ne suis pas ton ami pour fabandonner dans le péril 1..

— Lisons, puisqu'il le faut... En déchirant ce cachet, il me semble que je déchire le cœur de cette femme, et que mes mains vont se teindre de son sang! Voyons !.. efest adressé au général D..., à Paris.

a Général,

a Rien! toujours rien l c^est désolant!

c J'ai fait mon pèlerinage à Notre-Dame-ie-Lorette, et j'ai quitté cette saint» chapelle avec^ une omlwe d'âspoir au fond du cœur.

a Vous ne sauriez croire combien cet asile aérien donne de consolation à l'âme en peine. Il y a dans la nef un parfum divin et une sérénité suave, comme on doit les retrouver aux régions tranquilles, dans le voisinage du ciel.

a J'ai visité Rome, ville auguste et consolante. J'ai prié sur le tombeau de saint Pierre, et il me semble qu'une voix m'a dit d'espérer en Dieu.

a J'espère!

a J'espère en vous aussi, mon vieil ami. Ha vie est attachée à vos lettres. Que vos lettres et votre intelligeple amitié ne se refr(Hdisâent pas ! Persévérez! ! !

a J'irai vous voir à Paris, au milieu de l'été. Ma tante me retiendrait encore un mois ou six semaines.

ce Si vous avez occasion d'écrire à ma glorieuse amie, la comtesse Plater, rappelez^moiàson souvenir. < \ Ài\i bien affectionnée, . G. H. de R. »

TA GUSrTESSE HDKTElfSIA.. 99

— Eh Imil dit Octayièn; que penses-ta d6^ cette

Rttrcy

— Ce n'était pas la peine d'être si criminel pour si peu de chose. La comtesse a voulu écrire une folie se* rieuse pour se reposer après la dernière nuit. C'est une pénitence de dix lignes qu'elle s'est imposée avant son lever... lettre nulle!.. Octavien, il faut remettre cette lettre à la poste. Le courrier de lundi nous donnera quelque chose de mieux et de plus clair... Ces lignes ne signifient rien... Pourtant on peut tirer parti de tout dans l'occasion.

— Donne la lettre, je remettrai l'enveloppe dans son premier état; c'est mon métier.

— Maintenant, parlons un peu dé la Tadolina.

— Ah ! ceci est plus gai que la lettre... I a Tadolina s'est tirée de son rôle à souhait. Je lui ai fait un li^ hretio et elle l'a chanté sans musique â M. de Mersaives.

— Donne-moi vite les détails.

— La cantatrice s'est habillée avec un goût exquis; elle s'est composée un visage de circonstance, d'apiès la fille du commandeur de don Giovanni; ses vaux portaient l'empreinte des larmes qu'elle n'avait pas versées, et sa voix de mezzo-xoprano semblait fatiguée par des sanglots réprimés depuis te matin. Elle s'est fait annoncer chez M» de Mersanes, en prétextant une afikire de la plus haute importance. Le comte l'a reçue avec une politesse froidte, lui a présenté un fâiiteuitel l'a invitée à lui parler. Cette Tadolina est un démon d'intelligence et d'esprit I

— Monsieur le comte, a-t-efle dit, vous ne serez pas étonné de ma visite lorsque vous saurez que j'arrive de Montbazon en Touraine, et que je suis la nièce de madame Virginie Debard.

La Tadolina, ces parole? dites, a Baissé pudiquement les yeux pour essuyer des larmes absentes, r- Que puis-je faire pour vous être utite, siacle-

40 LA QOMTESSE HORTXNSU.

moiselle? a dit le comte de Mersanes; irous arrivez avec une recommandation toute-puissante chez moi ; mais je ne comprends pas comment tous ayez pu me joindre

— Un de mes parents vous a vu à Rome à la dernière semaine sainte^ a poursuivi Tadoiina^ et^ de retour à Montbazon^ il a annoncé cette nouvelle à ma tante. Jugez de la joie de cette pauvre femme! Est-il possible! s'est-elle écriée. Anatole est vivant! Oh! qu'il vienne ! qu'il vienne ! et je lui rends toute sa fortune!

Le comte Anatole s'est levé avec vivacité^ dans la plus grande agitation^ et il a croisé ses mains par-dessus sa tète; puis se rasseyant il a dit :

— Puisque vous savez tout^ mademoiselle, (signe de Tadolina exprimant qu'elle sait tout) Je vous dirai que ce qui a été donné est bien donné; madame Virginie Debard n'a rien à me rendre.

— Oh! ce n'est pas son intention, monsieur! Ma tante a des scrupules, et votre testament est cassé de droit, puisque vous n'êtes pas mort.

— Mademoiselle, je n'ai pas l'intention de Cure casser mon testament.

*- Ma tante a d'autres projets; elle vous rend votre fortune, et... je n'ose continuer, monsieur le comte... — Achevez, je vous prie, mademoiselle.

— Vous n'avez pas oublié, monsieur le comte, votre beau portrait en pied que vous avez donné à ma tante? un portrait de Court?

— Oui, je me rappelle ce portrait...

— Eh bien! monsieur le comte... nous avons souvent parlé de vous avec ma tante, devant ce portrait que je trouve si ressemblant aujourd'hui... Bien souvent aussi j'ai passé des heures entières en contemplation devant cette image adorée; puis, j'allais au cimetière pleurer sur le monument funèbre que ma tante

Là COMTESSE HORTENSU; 41

TOUS a élevé... Hélas! qu'ai-je fait^ malheureuse!.. Mes larmes et mon désespoir vous expriment le reste... Et ma tante m'a dit : Tu es jeane^ tu es belle^ tu as un cœur aimant; va faire un petit voyage en Italie. Tu rencontreras Anatole^ tu mettras sa fortune i ses pieds; je le connais^ en échange il te donnera son cœur. A ces mots la Tadolina s'est précipitée aux genoux d'Anatole et elle les a arrosés de larmes de comédie. La physionomie du jeune homme annonçait le plus étrange embarras.

— Mademoiselle^ a-t-il dit en relevant la comédienne^ je ne suis pas préparé à cette scène... Calmezvous... reprenez cette réserve qui est l'honneur de votre sexe... J'aurai le plaisir de vous écrire... donnez-mol votre adresse..

— Au nom du ciel! s'est écriée la Tadolina avec un accent de cinquième acte^ j'attends une réponse verbale à vos pieds : ne me la refusez pas!

Alors Anatole exaspéré^ s'est arraché violemment des mains de l'actrice^ et s'est réfugié dans une pièce voisine dont il a fermé la porte à double tour.

Tadolina ayant rempli son but et le nôtre^ a cru de* voir s'arrêter là; elle s'est bornée à pousser quelques cris déchirants notés sur le ma $Hl padre m'abandona, à'Otelio.

Le Sicilien écouta ce récit circonstancié^ et se penchant à l'oreille d'Octavien d'Oropeza :

— Je suis très-content de la Tadolina^ dit Fabiano ; cet Anatole de Mersanes a sur la conscience quelque grief mystérieux, et l'audace intelligente de cette actrice met cet homme à notre disposition. Joue-t-elle, ce soir, dans Otello^ la Tadolina?

— Non, c'est le début de la Francescbini dans Desdemona. La Tadolina n'a pas encore débuté.

—Elle ne débutera pas. Jel'engage, moi ; je lui donne le triple de ce que lui promet Vimpreuario y et je pale

4M LA Goif TssffiE mmsmsui

son \âéàiU Demain ta négocieras cette affiûiB. JNbus allons jouer un opéra êemmrioy sans public. Que la THloUiia resteenfennée dans iia maison^ en attendant œlie que je lui choisirai dans un faubourg !

Cependant la foule arrivait et peuplait les Jqges du Cari9-Feldce. Les musiciens préludaient dans liioy' chestreài'ouveiîui» i'Oullo.

— La voiià^ dit Eabiano^ elle entre dans .la loge an face avec sa tante et Péternel Yiani... A propos^ as-tu fait tes dévotions ce matin à San-Lorenzo3

— Je n'ai rien oublié.... ; j^ai passé une beure dans cette cathédrale^ et j'ai compté tous ses carieau£ de ]SBri)re noir etihknc.

— Asrtu iixé l'attention du maarqnîfi Viani ? — 11 n'est pas venu.

— Ah! voici du nouveau. Viani déserte l'église! décidément il est {dongé dans les pompes du démen jusqu'aux cheveux^.s'ilen a... Octavien, as-tu remarqué le salut^racieux que je viens d'envoyer à la belle c0mtesse?..'ClherchQns cet Anatole de loge en loge^ et prenons un air indifféreat «t distraiL

L'opéra commença^ «t tous les regards des femmes ot des hommes qui s'attachaient déjà sur la comtesse étrangère se portèrent sur le théâtre. A la &Sl du premier acte^ les visites de loge en loge commencèrent, selon Tusage italien.

Le comte FabiaBcpassadansfiDU cabinet;, étudia sa toilette et sa physionomie au miroir^ et se dirigea vers la loge de la comtesse*

Après 1^ questions et les réponses ordinaires^ sur le bal de la nuit, le comte sicilien prit un air touchant de bonhomie, et demanda au marquis Viani son opinion sur^la musique de Rossini.

— A vous parler franchement, dit le marquis, cette musique me fatigue beaucoup*

— C'est l'effet général qu'elle produit, dit Fabiano^

ik comsasE HOEimisiA* il

je m''ai jaaEuâi pu eateadre ua opéra de Roasini^ jusqa'àlA fia... Marquis Viani^ connaissez-vous OulM — Je coiinai8rÔi«f<oaaglais;4^'estiui chef-d'œuvre; je l'ai vu jouer à Londres, dans ma jeunesse, iorsqpie j'étds altacfaé à la chanfieUerie. Je me n^^pelle encore l'émotion que j'éprouvais, lorsque l'acteur s'éeriait :

« Lère^toâ, noire ^fta^&àûttl son de ton antro fatal L. ji

C'est de Shakespeare, oomme vous savez... Rossmi a imité l'auteur anglais.

— imité, comme vous dites.

— Le costume d'Othello, ici, n'est pas exacte poursuivit le marquis...

— Oui, le costume manque d'exactitude.* . ce n'est pas un More. Votre observation est juste, marquis Viani.

— Ensuite Rossini n'a pas trouvé la seule musique convenable à l'entrée d'Othello.

— Oui, il a manqué l'entrée. J'en faisais l'observation à mon ami.

— Il fallait à l'entrée à'Oiello une musique douce, une musique vénitienne, si je puis m'exprimer ainsi*., vous comprenez.

— Parûitement, marquis Viani^ une musique de gondole...

— C'est cela, monsieur. . • une musique passionnée. • .

— Passionnée...

— Plutôt dans le fond que dans la forme... point de û'acas... quelque chose de menaçant et de voilé...

— Et de contenu..*

•— Oui... malheureusem/'nt^ Bossini s'est laissé entraîner par le goût du siècle.

— Hélas ! le siècle a un triste goàt, marquis Viani !

— Je me souviens d'avoir entendu, dans ma jeunesse, un opéra de Didon par le maestro Caravagli...

44 LA GOVTESSE HORTENSIA;

il est mort à vingt-sept ans ce pauvre diable 1.. c'était une musique facile^ légère... une musique du cœur... il y avaii un air... Vien Anna dileita!.. accompagné seulement par un violon et la petite flûte... un air qui vous arrachait les larmes... Si ce pauvre Garavagli eût vécu !..

— Rossini n'aurait pas brillé...

— Obi certainement^ il n'aurait pas brillé!.. Rossini^ comme le disait l'autre jour un homme de beaucoup d'esprit^ ne sera jamais qu'un élégant discoureur en musique.

— Ah! bien jugé! marquis Viani... Madame la comtesse est sans doute de notre avis; elle a si bon goût en toute chose !

La comtesse jeta sur Fabiano un regard oblique et étincelant d'esprit^ un regard qui signifiait^ vous êtes un rusé courtisan! Et elle dit :

— Je ne connais pas suffisamment la musique de M. Rossini pour la juger; mais je crois^ comte Fabiano^ que je la jugerai comme vous^ quand je la connaîtrai.

L'entrée d'Anatole de Mersanes suspendit cette conversation.

Fabiano qui était assis à côté de la comtesse Hortensia^ se leva pour céder sa place au nouveau venu^ selon l'usage italien établi au théâtre.

Lorsque le rideau monta^ la comtesse invita ses jeunes visiteurs à rester. Elle n'eut pas besoin d'insister pour être obéie.

Viani, pour ne pas être remarqué du public, s'était enfoncé dans un angle obscur de la loge, en prenant une de ces poses équivoques qui annoncent la méditation profonde ou le sommeil dissimulé.

On avait intercalé dans Otello le duo Si'Armida de Rossini, Amor f oriente nomel que le public attendait avec impatience.

LA. COMTESSE HORTENSU. 45

Rossini a écrit ce merveilleux duo àNaples; il avait au cœur un trésor de jeunesse et d'amour^ et il répancha en notes ardentes et langoureuses sur une feuille de sa partition. Tout ce qu'il y a de volupté mystérieuse et de passion sensuelle dans cette molle atmosphère qui fit éclore Capoue et Sybaris; toutes les secrètes extases qui descendent avec la nuit sur le golfe et sous les treilles; tout ce que la voix de la femme a de mélodieux et d'embaumé; tout le charme qui vient de Tamour sous les orangers avec le soleil^ sur la colline avec les étoiles; tout est dans ce duo à'Armide; l'orchestre et le chant y donnent des aspirations inouïes^ et le cœur intelligent qui les écoute a des allégresses intimes qui font tressaillir de bonheur.

Le duo commença.

Le comte Anatole se pencha sur le bord de la loge^ comme pour recueillir une à une ces émanations de la musique et des voix. Un murmure de joie intérieure^ doux et léger comme le soupir du golfe dans les aiguilles des pins, courut dans Tellipse du théâtre, et accompagna l'orchestre et le chant.

Anatole ouvrit ses yeux éteints de langueur, au moment de la reprise de ces trois mots : Amor possente nomel et il rencontra un regard qui étincela dans la loge sombre comme la première étoile levée à l'horizon. Ce regard eut la rapidité de la pensée qu'il emportait avec lui; mais il avait été saisi au vol par le comte de Mersanes; mais il avait donné à un homme, en un instant, toutes les félicités du ciel.

A l'entr'acte, le comte Fabiano se retourna vers le marquis Viani, et dit :

— Voilà un duo que je classe dans les substances opiacées. J'allais m'endormir impoliment. Avez-vous reconnu là un duo d'amour, marquis Viani ?

— On a chanté si bas que je n'ai rien entendu, répondit Viani.

iÊ lÀ GOHTSSfiE H<AT8SfiIiL.

— Que TOUS êtes heureux !

— Toute cette musique nouvelle^ monsieur^ je h'ob fais pas plus de cas jque de la cbazisounelte .de aûs petits enlwts:

Buovê, buov9, dove ondoie^ Tutte U porte 9on serrate, tic.

C'est de la même force.

— Marquis Viani^ j'aime mieux Pair ohanBant de

— Oui, c'est plus simple^ plus naturel^ phis Ira&c.; vous avez raison^ comte Fabiano... Si je n'oyais pas eu l'honueur de donner le bras à madame latoomtesse^ j'aurais vraiment Tegretté l'emploi de ûeUe .«oirée. Nous avons à la même heure une séanae des plus intéressantes  la société .imtholûgique. La ^séance du lundi.

— Oh ! vous voyez en moi un des plus ardents admirateurs de cette société; je suis vos travaux avec un intérêt toujours croissant. Tous les mardis je jQi'mfornie des travaux de la veilla*

— A vrai dire^ nous ne marchons ipas mal... aous commentons le Dante avec une lureur dont l^urope savante nous saura quelque gré. Qesoir aous arrivons au Jameux tercet.

Dcfima ê gmtU mil eiel^ cîie H eompiangê.

La séance seni.<Mrageute. Vous savez que l'itaMie eit partagée depuis itrois sièdes sur le sens véritable de fie passage. Quanti moi, mon opinion e^ arrêtée : je crois fermement que le Dante a woulu faire une allégocie avec ces trae firaornes : Lucia, Baofaele et Beaisice. Qu'en penses-vous^ comte Fabiano?

— J'ai beaucoup étudiée passage, marquis Viani^ 0t je disais le mds d^nier^ i Flonenoe^ aux anthologistes réunis chez M. Vieusseux...

— C'est notée correspondant pour les commentaires. -^ Je disais que Tall^orie des trois femmes était

claire oonmie le jour, et qu'une explication contraire serait une véritable aberration de commentateur.

— Une véritabk aberration; le mot est juste. Comte Fabiano, seriez-yous lùon aise de venir nous aider dans nos travaux?

^- Je n'osais me proposer, marquis Viani. J'aime Dante avec fureur; c'est ma seule passion. Si vous veniez chez moi vous trouveriez mon Dante, édition 4605, sur ma table de travail..

— Comte Fabianoy savez-vcms quel sens j'ai donné au famjBox passage tn/ifi tMl veUro vrrà?

— Voyons, quel sens avez-vous donné ?

— Devinez, comte Fabiano... de quel lévrier Ia Dante a-t-il voulu parier?

— - Mais... d'un lévrier ordinaire.

— Non, ce lévrier, c'est Can de rËscale, prince de Vérone.

— Oui, oui, cet illustre prince!., je cberchais son nom... Quel lévrier! Can de l'Escale! il n'y a pas à s'y méprendre, marquis Viani...

— Che la fard morir con doglial Vous voyez que l'allusion est frappante*

— Frappaiite! c'est Can de rEscale... le lévrier...

— Le lévrier qui a vaincu les Guelphes !

— Qra les a écrasés! maxquis Viani... Che la fera mar^I Dante ne se serait pas mieux e<»umenté luimôme.

«^ ffesBîeurs, dit la comtesse m riant, ce que vous dites là est fort beau, sans donle, mais permettez-moi d^aatendre la romance d$i Salice. Vous reprendrez te Dante après.

Dante fot abandonné.

An tomber du rideau^ les visiteurs prirent congé de h comtesse*

48 tk GOXTESSf fiORTEKSU.

— Avouez^ marquis Viani^ dit la comtesse, qae vous êtes enchanté du comte Fabiano Val di Nota?

— C'est un jeune homme plein d'esprit et d'instruction^ madame répondit Viani; celui-là n'a pas trempé dans toutes les folies du jour.

La comtesse Hortensia ne répondit rien. EUeavait^ malgré sa ruse profonde^ deviné le comte Val di Nota^ et Viani n'aurait rien compris à ce qu'elle aurait pu hii dire.

Fabiano venait de rejoindre son ami dans sa loge^ et il lui disait :

— Octavien^ j'ai passé une soirée d'enfer. Je me suis contraint; admire mon héroïque fermeté : il m'a fallu parler de Dante avec son enfer au cœur ! Cet Anatole de Mersanes a fasciné la comtesse ! il y a eu entre eux des entretiens muets^ des intelligences de regards que j'écoutais avec mes yeux!... Octavien^ il fiuit détruire cet homme à tout prix.

— Nous le détruirons^ dit froidement Octavien.

LA SOCIÉTÉ AlfTHOLOGIOUB.

La comtesse Hortensia vécut toute cette semaine dans le plus grand isolement. Elle ne se montra pas une seule fois dans le monde.

Le comte Fabiano s'était présenté à la Casa Braschi : on lui avait répondu que madame était un peu souffrante^ et qu'eue ne recevait pas. Pourtant Fabiano avait de fortes raisons de croire qu'Anatole de Mersanes et le marquis Viani continuaient leurs visites^ et qu'ils étaient reçus. Il rôdait le soir^ à la nuit tombée^ devant la Casa Braschi^ pour interroger les croi

UL COMTESSE HOBTEirSU. 40

séds des salons de la comtesse^ et 11 i^oyait des silhouettes d'hommes s'agiter dans toute la longueur des rideaux, et les lumièn^s trembler sur les litres, ce qui annonçait des scènes intérieures orageuses, dont les acteurs marchaient avec précipitation.

Dévoré d'une impatience fébrile, le comte Fabiano attendait la sortie de ces êtres mystérieux qui troublaient la sérénité de ces salons, autrefois si calmes; mais la porte ne s'ouvrait pas. L'horloge de Saint- (Siarles épuisait les heures, et la bruyante prolongation des coups de minuit, douze fois vibrant sur les vitres, ne rappelait même pas à ces visiteurs obstinés qu'il était temps de prendre congé de la comtesse. Puis, à la dégradation des teintes intérieures, il était facile de s'apercevoir que les lampes et les bougies s'éteignaient l'une après l'autre avec lenteur, dans quelque nonchalante causerie de domestiques, devenus maîtres du salon. L'obscurité complète arrivait ensuite, et le silence de la maison n'était troublé que par un dernier et lointain grincement de porte, et par le bruit de la fontaine dans la conque de marbre sous les orangers de la nympkit du jardin.

Mille visions allumées dans le cerveau par le démon de la jalousie entretenaient la brûlante veille de Fabiano. Quand il rentrait dans son palais sur la fiajaa Amorona, l'aube donnait ses lueurs pâles aux jardins aériens de Durazzo, et semblait animer les deux lions de marbre aux balustrades de son escalier.

Fabiano avait dans son organisation cette volonté de fer qui, dans les plus violentes tempêtes de la passion, sait appeler à son secours le calme et le sangfroid pour réfléchir et combiner quelque plan de réussite. 4

Plusieurs fois il avait étudié le caractère du valet de pied du palais Braschi; ce domestique lui sembla remplir toutes les conditions de l'homme servile qui

10 LA GOmXSffiB MÙKttmiX»

peut faire une trahison pour de Tar^i^iit. C'était un da ces Italiens ramassés dans la rue par quelque grande dame compatissante qui aTait échangé ses luillaiis contre une livrée^ et qui, par ca bienfait, aTait préparé une ingratitude. Celui-ci se nommait Antonini. Quand il sortait, avec un ordre de sa maîtresse^ il montrait sur sa figure tous les ennuis de la domesticité : dans ks rues tout était pour lui un spécial et une distraction; le pèlerin chargé de coquilles, le frère quêteur avec sa besace, une procession de moines, un Faechiuo chantant au soleil, une dispute de mendiants devant rHôtelierie des Pauvres, un groupe de marins jouant à la maurra, une revendeuse de confetii, un peintre barbouillant une enseigne, tout Tintéressait dans sa course, excepté la mission qu^l devait remplir.

Fabiano ayant étudié les mœurs de ce domestique, l'aborda un jour, dans la strada Novissima, et lui dit :

— Écoute. Connais-tu Téglise de Notre-Damê-éu- RemèdeF

— Oui, monsdgaeur, répondit Antonini sans se déconcerter; c'est k première église à main droite, apiès le théâtre.

— Bien! tu vas y aller; tu demanderas le prêtre de semaine, et tu lui donneras cette pièce de cent francs pour faire brûler cinquante cierges devant l'autel.

Le domestique regarda Fabiano et la pièce d'un ceil ébahi, et tendit machinalement la main avecla défiance d'un homme qui craint une iftystifîcation^ et un soUfrire plein d'intelligence et d'eqjrit.

— Prends donc, dit Fabiano, et fais ce que je te dis» Je t'attends devant les colonnes du théâtre et je te récompenserai bien... Va!

Le domestique fut combattu par une vive tentation ; la grande pièce d'or lui brûlait la main; il était

LA GOMT£SSS HORTSfiTSU. M

si facile de dire qa'elld avait été doDoée au piètre, et si facile de la garder. Cependant k commission fut remplie fidèlemeal; Antonini vint rejoindre Fablano sur la plac« du Cariih-Felke et lui dit : '^

— Le prêtre vous remercie^ et Dieu vous le rendra; ce sont les paroles qu'on m'a chargé de vous raj»porter.

— Voilà diKécuspour toi^ maintenant, dit Fal)iano. C'est un vœu... Tu ne comprends pas cela, toi... Demain, lu porteras la même somme à Téglise de Carignan , et tu auras la même récompense. Ne parle à personne de cela... Demain, à dix heures du matin, tu seras sur le pont de Garignan.

— A dix heures, monseigneur... Mais si ma maitvasse me retient.*. C'est l'heure duservice...

-— l\i t'échapperas.

— Et si l'on me chasse..*

— Je te prendrai à mon service... me connais-tu ?

— Il me semble que j'ai vu sa seigneurie une fois sur l'escalier de la maison... cependant je n'ensuis pas sûr...

— Tu ne m'as jamais va... J'arrive de Milan ce matin... Que gs^gnes-tu chez ton maître?

— Cinquante francêteonL

«-~ Je t'en donnerai cent... Voilà mes arrhes... une fSmide pièce d'or. .. pitends... Gomment se nomme Ion madtre?

— Je sers comme frotteur à la Casa Braschi, et je &is le petit service de ville de madame la comtesse Hortensia, ••

«— Une dame mariée au comte... à quel comte!

.— Une veuve.

* »— Riche?

— Nous sommes cinq domestiques, et quatre chevaux, sans compter le cocher.

— La comtesse reçoit?

53 LA. COMTESSE HORTENSU.

— Madame la comtesse va souvent dans le monde^ mais^elle reçoit bien rarement...

— Cependant, ce matin, à déjeuner à la Loranda, j'ai TU un noble étranger qm avait passé les deux dernières soirées chez la comtesse Hortensia... oui, c'est bien ce nom que ce monsieur a prononcé... la comtesse Hortensia.

— Oh! votre seigneurie fait erreur. Madame la comtesse n'a reçu personne...

— Personne?

— Elle reçoit tous les soirs le marquis Yiani; mais cela ne compte pas... c'est son ami.

— Son ami ?... pas plus que cela?

— On dit qu'il doit l'épouser.

— Ah ! on dit cela !.. le marquis Viani doit épouser la comtesse, et, en attendant le mariage, il passe ses soirées... fort tard, sans doute... jusqu'à...

— Jusqu'à onze heures.

— Et après onze heures...

— Après onze heures il rentre chez lui.

— J'ai une lettre de recommandation pour le marquis Viani... loge-t^il loin, bien loin d'ici?

— Votre seigneurie ne peut pas se tromper. SalUa San~Ciro^ deux portes après les deux statues de l'église. Les jardins de sa maison et du palais Braschi communiquent par une grille de fer, que j'ouvre et que je ferme tous les soirs...

— A ODze heures?..

— A onze heures, comme j'ai l'honneur de le dire à votre seigneurie...

— Mais sais-tu pourquoi je te demande tout cela, moi?., tu ne le deviaes pas ! je veux savoir si tu es un garçon intelligent, si tu f exprimes bien, si tu n'es pas embarrassé dans tes réponses; il faut que je te connaisse, si je te prends à mon service... va... je suis content de toi.

LÀ GOXTBSSB HO&TBirSU. 53

— Demain^ à dix heures^ sur le pont de CarignaD...

— Non;., non... ce sera pour un autre jour... je t'avertirai... Seulement, rappelle -toi une chose... Quand tu me verras lever la main par-dessus la tète, il y aura toujours de For pour toi au bout de cette main. Ton métier est de recevoir et de ne pas réfléchir.

— - Je saurai faire mon métier.

Le comte Fabiano laissa tomber sur le domestique un regard de fascination du haut de ses yeux gris, et Antonini s'inclina de respect et de frayeur. Rien ne domine les âmes serviles comme la fierté du commandement soutenue par la générosité.

n fallait que Fabiano eût une entrevue avec la comtesse, et que le marquis Viani ou Anatole de Mersanes ne vinssent pas troubler par leur apparition importune cet entretien.

Le soir même de ce jour que Fabiano avait employé à des machinations de tout genre, le marquis Viani reçut la lettre suivante, qui sollicitait une réponse affirmative et immédiate :

c Monsieur le marquis,

c Je reçois à Pinstant la lettre ci-incluse du secrétaire de rinstitut de France; vous verrez combien elle est pressante, et je ne doute pas que vous ne veniez à mon aide dans cette occasion délicate.

« Le bruit qui se fBdt à cette heure en Italie, autour de Pombre de Dante, a du retentissement chez l'étranger. On sait que les savants florentins et génois ont tourné toutes leurs méditations vers la Divina Comedia. La lettre de M. le secrétaire de l'Institut de France nous annonce que deux membres de cette société s'occupent d'une traduction de Dante sous les auspices du gouvernement.

« Ces traducteurs m'ont posé un problème bien dif-

M LA GoamasB «omninu.

ficild à résoudre. Ils désirent eonnaltrd les 1110IJ& qm ont poussé DaoteàinsuUer la Frasice dans la 29^ chant de l'Knfer.

....••.•;•. JBforfàgiamai Gente H vana eome la Senesê f C9rto non la Franeetca si d'assaî.

« Dante a mis en parallèle la fiiToUté et la vsudté de la nation fransaise et de la nation siennoîse. L'orgueil de la France s'ircite, un peu tard il est vrai, de cette comparaison humiliante^ et ses amba^adeins littéraires s'adressent à nous pour connaître ks griefe que Dante avait contre les Français. On ccmnait l'origine de la haine qui a inspiré à kl&en son MitogaUOf mais Dante a peut-être gardé son secret. Dans les circonstances politiques où nous nous tiouvoos^ je ne crois pas qu'une folle insulte faite par Dante à la France au quatorzième siècle nous suscite une guerre avec nos voisins^ mais il faut toujours leur donner une satisfaction littéraire pour entretenir nos bonnes relations.

a Demain lundi, j'ai résolu de réunir à un grand banquet scientifique votre société anthologique, dont vous êtes le plus ferme pilier. Nous tiendrons cette séance à la campagne^ à ma vUla Biamea , loin du bruit et des importuns. La Fiance 7 sera représentée par M. le comte de Mersanes, que je vais inviter en personne, et qui rendra témo^nage de notre aèle à ses compatriotes.

a A demain, à cinq heures du soir, a De V. S. le très-humble serviteur,

<ï GoMTB Fabiàno Val di Nota. »

Fabiauo ménagea fort habilemient ses visites et ses lettres d'invitation.

n envoya uoe voiture à la porte de chaque savant

LÀ COMTESSE HORTENSIA» d9

iOiam^taieur, et son équipage avec sa livrée à Thô- IbUerie du comte de Mersanes. Le maïquis Viaai avait aeoeçté d'enthousiasme la proposition.

Le marquis Viani arriva le premier, tout rayonnant de Joie ; Fabiano le reçut à la grille, avec la respectueuse soumission d'un écolier qui reçoit son maître. Les autres commentateurs du Dante suivirent de près.

JVaatole de Mersanes seul montra peu d'empressement; il avait même été sur le point d'envoyer vm lettre d'excuses; mais il recula devant la crainte de répondre à une politesse par un mauvais procédé, indigpe des mœurs francaifleSi^ et il se rendit comme les autres à la villa Bianca,

Tous les convives étaient vêtus de noir, avec plus ou moins d'élégance, selon leurs moyens-' 11 y avait là queiques habits de gala qui avaient figuré devant Masfiéoa vers la fin du siècle dernier.

Viani faisait le dénombrement de ces commentatours i l'oreille de Fiabiano.

— Celui-ci, disait-il, poursuit un mot obscur dans sesderniers retranchements, et l'oblige àse faire clair* Celui-là n'a pas d'égal en Italie, pour remonter par mille échelons à la source d'une étymologie. C'est lui qui a découvert qu'on avaitformé le motfi<w/aofr avec les Isois pi»mières syllabes de ces trois mots : CAro DAta 7EMmibus. Il est décoré de l'Éperon d'or pour cette découverte. Ce vieillard sec, qui marche en regardant ses lâeds, récite les cinq premiers chants de V Enfer de Dante, au rebours, en remontant depuis le dernier v^» :

E caddi corne eorpo morto eade, jusqu'au premier,

J'fel mezxo del eamin di nostra vita.

Comte Fabiano^ je veux encore vous désigner notre célèbre Bonifacio qui a fait une dissertation i^ur prouver qu'au treizième siècle les enfants au bereeau disaient mamma et baba pour désigner les deux auteurs de leurs jours, démonstration qui ressort évi* demment de ce vers du 3^ chant de TEnfer :

Né da linffua ehe chiammi mamma à labba,

— Quels hommes! disait Ifabiano^ et que Ponest honteux de passer devant ces profondes intelligences^ lorsqu'on sait à peine^ comme moi^ bégayer la langue du berceau de la science ! mamma à babba I

Et Fabiano prenait l'attitude d'un homme prêt à se prosterner devant de hautes intelligences.

Viani triomphait.

On se mit à table. La salle du festin avait été décorée à l'improviste dans la nuit; un peintre^ rival de Luca fa pretto, avait barbouillé à grands traits au plafond les cercles de Penfer du Dante^ d'après la fresque florentine d'Andréa Orcagna; et l'artiste> par des procédés chimiques^ avait forcé sa peinture à vieillir de dix années dans une nuit^ ce qui annonçait que la passion de Fabiano pour le Dante n'était pas le caprice d'un jour.

Les commentateurs prirent d'abord le repas au sérieux; lorsque la première faim scientifique fut apaisée^ on attaqua la grande question que le président Viani avait mise à l'ordre du jour.

Fabiano et Octavien se faisaient remarquer par nne contenance grave et modeste; dès qu'ils hasardaient une observation, un commentateur la pulvérisait, et ils se soumettaient avec résignation.

Le comte de Mersanes, qui ne s'était jamais trouvé à pareille fête, ne savait s'il devait la prendre au sérieux ou au comique, et, dans le doute, il s'abstenait.

Au dessert, l'orgie de la science était arrivée à son

LA COMTESSE HOKTENSU. 57

eoiuble. Les commentateurs, enivrés du vin de France, avaient au cerveau tous les cercles de Tenfer de Dante. C'était une mêlée de citations latines, un feu d'artifice de strophes qui retombaient en syllabes harmonieuses sur la tète des convives, et embrasaient leur sang italien au degré de TébuUition. Le marquis Viani, en sa double qualité de magistrat redouté et de président admiré, régularisait, par intervalle, ce désordre, et sa voix, pareille à Tartarea tromba, ramenait quelques instants de silence dans cet enfer de commenta* teurs.

Octavien profita d'une de ces éclaircies pour réciter une le^n que Fabiano lui avait apprise le matin.

— Messeigneurs, dit-il, les yeux baissés et la tète mélancoliquement penchée sur Tépaule droite, illus« très savants, permettez-moi de vous citer un fait qui, peut-être, vous expliquera l'origine de la haine que Dante avait vouée à la France. Vous savez, messieurs, que Dante avait subi le joug de Thyménée...

' — Dante était célibataire ! s'écria un savant.

— 11 était marié, poursuivit Octavien ; Dante épousa Paula Ghiberti, de Poggi Bonzi, en i27l, après la mort de sa Béatrice adorée; et il commit ce grand acte d'imprudence d'après les conseils d*Âmédée Manfred, neveu de Charles d'Anjou, prince français. Vous savez tous, messeigneurs, que Dante eut deux enfants de cette union, et que son bonheur conjugal fut ensuite empoisonné par la mauvaise conduite de sa femme. Il chercha la mort aux batailles de Campaidino et de Caprona, il ne la trou:va point, selon l'usage de ceux qui la cherchent.

— C'est un fait à constater, dit le président; ceci est grave. i

— A quelle source avez-vous puisé ces renseignements? demanda un commentateur.

•7- Dans un mémoire que j'ai lu à l'Académie de la

58 tu COMTESSE H0KTE17SIÀ.

Cmsca. Mais^ les infortunes domestiques de SatifSe sont consignées dans Pédition de 1605» que je posséda dans la bibliothèque de mon palais, piazza del Ca^ifo, à Sienne.

— C'est précisément Féditîon que f au chez moi i Gènes, dit le comte Fabiano.

— Il faut la consulter, dit le président: cette édition afflrme-t-elle que Dante se maria à Tinstigation du neveu de Charles d'Anjou ?

— Elle PaflBrme et elle le prouve, répondit Octavïen.

— Comte Fabiano, le congrès vous prie d'envoyer un domestique à votre palais de ville...

— Un domestique ! interrompit Fabiano; cette édition est renfermée dans une châsse d'or! Il faut des mains pures pour y toucher! j'y vais moi-même... On va vous servir des sorbets et du punch.

Le comte Fabiano s'élança sur un cheval bridé et seUé, et partit comme l'éclair.

Octavien lui avait remis une seconde lettre de la comtesse, dérobée comme la première dans la boite de la poste. Cette lettre était ainsi conçue : (( Mon cher général,

d J'ai résisté jusqu'à ce moment, mais je sens que mes forces me manquent.

« Votre lettre, que j'ai reçue mardf dernier, m'a poussée au comble du désespoir.

« Toutes les peines que vous avez prises pour moi seront ainsi perdues f Rien! toujours rien!.. Tous aussi, vous avez désespéré !

a Oh! si Dieu m'ouvrait encore une fois les portes de Varsovie, il me semble que mes yeux, ma main et mon cœur ne m'égareraient pas !

« Pardon! pardon ! mon vieil ami.

a Au nom du ciel, trompez-moi ! trompez-moi T

a Je ne veux pas la vérité, je veux vivre !

a Votre amie, Hobtensiâ. »

U COMTESSE HORTBHSU.. M

FlaLbiaiio parooirrat en quelques minutes la distance qui le séparait de la Casa Brasehi. La porte ouverte^ et Tescalier franchi, il entra dans Vanticbambre, et ordonna lestement à nn domestiqoe de Fann^icer; oelni-ci hésfà. Fabiano lui dit qu'une affaire; de la pins hante importance ramenait chez madame la comtesse.

Le domestique entra. Fabiano entendit indistinctement un bruit de paroles sourdes et de frôlements de robes. Il lui paraissait que son introduction soulevait quelque difficulté. Cependant la porté du salon se rouvrit, et une voix céleste prononça ces mots :

— Introduisez M. le comte Val di Nota.

Fabiano prit une démarche pleine de distinction et d^él^ance, et entraau moment où le domestique sortait.

Le salon était meublé avec ce charme splendide qui règne dans les grande? demeures de Gènes. Au plafond Perino del Vaga avait peint l'apothéose da cardinal Brasehi reçu dans le ciel chrétien par Minerve et Apollon. Des portraits de famille peints p«r Van Dick, Luca Giordano et Solimene décoraient le» panneaux; deux girandoles posées sur une cheminée de lapis-lazuli éclairaient ce salon.

Fabiano ne vit qu'une femme r autour d'elle, tout ce qui brille dans le monde anrait perdu ses rayons.

Elle était debout, les bras croisés nonchalamment i la pointe du corsage, la tète penchée en arrièFS, arec une grâce merveilleuse dans l'inflexion de son col : elle portait une écharpe romaine à plusiecm nuances vives, comme un échantillon de Farc-en-ciel. La comtesse Erignole, encore vivante au palais voisin, parla grâce d'Antonio Van Wek, donnait moins è^enchantement à la galerie de Durazzo.

Fabiano s'inclina de respect devant cette femme, reine par la grâce et sa beauté; il s'effraya de son émotion, et il douta de lui-même pour la première 6m

60 LA COMTESSE HORTENSU;

— Madame, dit-il, je vous remercie de m'avoir accordé rhonneur de vous présenter mes hommages.

— - Ma porte, monsieur le 'X)mte, est toujours ouverte aux personnes qui ont des affaires importantes à me communiquer, répondit la comtesse, avec cette assurance d'organe que les femmes supérieures trouvent toujours devant les hommes audacieux qui tremblent.

— Oui, madame, dit Fabiano, une aSlaiire séneuse m'amène ici...

— Sérieuse pour vous, ou pour moi, monsieur le comte?

— Vous en jugerez, madame... Avant toute chose, permettez-moi de vous dire combien j'ai été désolé de ne plus vous voir chez ma noble cousine, la marquise Amalia Bonzi...

— Depuis la semaine dernière, j'ai suspendu toutes mes visites...

— Votre indisposition du bal du Cambrian n'a pas eu de suites fâcheuses? demanda Fabiano avec une intention très-marquée dans le ton et le regard.

— Non, monsieur... j'avais oublié cela comme on oublie tout le lendemain d'un bal.

— Que vous êtes heureuse, madame, d'avoir une mémoire si complaisante !.. J'ai le malheur, moi, de ne rien oublier... Je me souviens même d'avoir entretenu dans mon ccBurune espérance que je suis obligé aujourd'hui de rendre à celle qui me l'avait donnée...

-* Je ne vous comprends pas, monsieur.

— Et moi, madame, je vous avais mal compris. .. n faut que vous connaissiez tous mes torts...

— Ah! vous avez eu des torts?

— Je me trompe, madame, ce sont des crimes... -— Monsieur le comte, il m'est impossible d'écouter"

une confession... Ceux qui ont des crimes à se re-

procher doivent aller à Péglise voisine^ échanger le repentir contre le pardon.

La comtesse Hortensia était toujours debout, témoignant ainsi qu'elle ne voulait pas accorder un long entretien; en prononçant cette dernière phrase d'un ton glacial, elle étendit la main vers la porte.

Il 7 eut quelques instants de silence.

FaJbiano luttait avec émotion, se raffermissait sur ses pieds, habituait ses yeux à regarder cette femme, et passait avec la rapidité de l'éclair, d'une résolution audacieuse qui va tout braver, à la prostration la plus complète des facultés de l'âme et du corps.

— Monsieur le comte, dit la comtesse, j'attends toujours la communication de cette affaire importante que vous savez...

Et un sourire triste accompagna ces paroles.

Fabiano tressaillit à cette voix, qui avait trop de calme et de mélodie railleuse pour faire entrevoir quelque bonne lueur d'espérance au plus vaniteux des hommes. Une irritation infernale vint le secourir; il se rappela tout à coup ce regard de passion intelligente que la comtesse avait donné à un rival, le soir à'OtêUo, et la colère étouffant l'émotion, il redevint Fabiano.

— J'espère au moins, madame, dit-il, que vous ne me livrerez pas pieds et poings liés à votre marquis Yiani. Si je vous demandais de l'amour Je ne m'étonnerais point d*un refus, mais je ne vous demande que de la générosité.

£n disant cela les lèvres de Fabiano étaient si serrées par la colère intérieure, que les mots semblaient sortir de la poitrine sans passer par la bouche.

— Vous craignez donc bien le marquis Viani, monsieur?

Le volcan sicilien éclata.

— Non, madame, je ne crains pas le marquis Viani,

03* hk G0HTB9SI BOftimSUi^

je crains le Génois inquisiteur. Mais songe^-y, ma» dame^ si vous avez mon secret, j^ai le vôtre, moil

— Mon secret; monsieur! dit la comtesse en» a^aai- ^t d^un pa& vers Fabiano.

— Ouiy madame! et voilà l'importante afikire qui m'amenait id*.. Dénonoaz-moi àvotre Viani, dites-lui que j'ai eu l'audace devons aimef, afin qu'il me chasse de Grènes, et moi je lui dirai que vois entretmiez des eorrespondances coupables avec les chefs de la Pologne révoltée; que vous trahisses les saints devoirs de i'hofpiralité italienne; que vous conspirez ici comme voue avez conspiré avec votre coupable amie^ la comtesse Mater.

— Au nom de Dieu ! mouneur, parlez bas oa taïaut' VOUS; dit la comtesse pâle et tremblante^ les^nudiia levées sur la< bouche de Fabiano».

— Oui; madame; je^ parlerai baS; mais voos m'écoûterez jusqu'au bout. Je lui dirai, au marquis Viani^ que votre étourderie de coquette n'est qu'un masque sur le visage d'une amazone; qtte* le plus comptomig des généraux de votoe insurrection (je n'ai pas bcMoin de vous dire son nom id), est Pag^ mystérieus de vos trameS; et qu'il entretient à Paris vos folles espé* ranceS; je lui dirai; enfiU; qu'il y a dans Varsoviâ un ^tre...

La* comtesse Hortensia se précipita sur Fabùmo et lui ferma labeucheavoB ses mains^ en disant à foix

— Arrêtez-vous^ démon 1 Pas un mot de plusl Et elle se laisea tomberanv un.Êiuleoil.

Alâ^vue dala comtesse Hâctensia ainsi aocabUe^ FabianO; dévorédemiUesentâments opposéSjfitqpaèlques ttHDs à grands pasdans leaalon^ ettocHOine^levait machinalement les yeux vers un tableau à cadM neuf; il lut au bas : VartmoU, janvier iA3%>/« Wi-

LA. tiOMTiBM: mKnmiL. W

Crétait le portrait en pied d'un général polonais^ le mari de la comtesse^ évidemment.

Ciéla fut examiné an toI^ mais retenu.

La comtesse gardait une immobilité de mort ; lelle était superbe de douleur^ comme une statue fiinèbre de Michel-Ange sur le tombeau deifédioku

'Pd)iano la contemplait avec cette volupté infernale que l'homme perverti éprouve dans ces situations oA ' la femme orgueilleuse est dominée par une puissance irrésistible, et semble demander merci.

Cependant Fabiano s'estimait heureux d'avoir «été arrttéau milieu de cette dernière phrase : Hya dûns Vartovie tin être... qu'aurait-il pu ajouter? rien. 11 est vrai que son habileté l'aurait toujours mis hors d-embarras^ mais le cri et le geste de la comtesse l'avaient servi au delà de ses espérances : il s'était posé devant elle avec l'air triomphant d'un homme qui a la tAte pleine de secrets terribles, etqui n^attend qu'une nouvelle provocation pour écraser «ne femme.

La comtesse découvrit son v=isage humide de larmes et rouge de l'incarnat de la fièvre, et dit avecune voix qui semblait attendrir les statues de marbre du salon:

— Monsieur le comte, une dame, une exilée, une amie de votre famille vous supplie de vous retirer.

Fabiano garda quelque temps un morne silence; puis il dit :

— M'est-il permis, madame, d'espérer de vous re- Toirt

— Vous avez trop de délicatesse, monsieur, pour m'imposer des conditions dans un pareil moment.

— Eh bien ! madame, c'est dans un pareil moment que je vous fais une prière, dit Fabiano avec la grâce formidable du tigre qui allonge la griffe sur sa proie.

— Monsieur, la conduite que vous allez tenir à présent réglera la mienne vis-à-vis de vous dans l'avenir.

Fabiano hésita quelques instants, donna à la corn-

04 LA. G0XTE8SE HOETENSU.

tasse un dernier regard dans lequel la tendresse corrigeait la menace^ et dit :

— Madame, celui qui a le pouvoir et la force tous obéit.

La comtesse fit un signe de la tète et de la main^ comme un adieu bienveillant.

Dans Tantichambre^ Fabiano trouva le domestique Antonini.

— J'étais là, dit l'Italien vendu à Fabiano. -

— Bien ! A demain^ cette fois^ à dix heures sur le pont de Garignan.

Fabiano reprit au galop le chemin de la villa Bianca. A la grille du jardin, il trouva Octavien qui se désespérait d'impatience.

— Enfin, te voilà! s'écria-t-il; j'avais tout épuisé pour les retenir; je leur ai fait cent histoires... As-tu l'édition de 1605?

— Elle est dans ma poche depuis ce matin, dit Fabiano en descendant de cheval.

Et entraînant Octavien vers la maison^

— Octavien^ j'ai frappé un grand coup au palais Braschi t Cette femme est dans mon pouvoir! Le hasard m'a servi à merveille. Il y a une Providence pour les mauvais sujets comme nous.

Et il s'élança dans le salon, le Dante 1605 à la main.

Latable était jonchée desdébrisde l'orgie dantesque. Un lac de punch avait été épuisé ; les bols, sillonnés de scories^ ressemblaient à des cratères de volcans éteints.

Le président Viani ouvrit l'édition 1605 à la page indiquée, et dit d'une voix éclatante :

— Le comte Fabiano, qui a consacré sa vie à l'étude de Dante, nous apporte le livre qui tranche souverainement la question. Oui, il est démontré que c*est par les conseils de la France que Dante alluma les flam-

UL GOMTESSE HORTENSIA. 65

beaux d'un bymen qui causa tous ses malheurs. Inde irœl

La motion du président fut mise aux voix et adoptée à runanimité. La séance fut levée. Le comte Fabiano fut chargé de régler le procès-yerbal et de l'expédier à rinstitut de France.

Le marquis Viani prit, sur la terrasse, le bras de Fabiano et lui dit :

— Gomment nommez-vous ce jeune homme qui a découvert lesvéritablesgrie&de Dante contre laFrance?

— Octavien d'Oropeza.

— C'est un bien beau talent^ comte Fabiano !

— Un talent du premier ordre, marquis Viani; un jeune homme que j'ai découvert comme on découvre un monde. Une académie en un seul homme ! Vous savez la nouvelle, marquis Viani ?

— Quelle nouvelle?

— Oh! une nouvelle affligeante pour la science.^. C'est M. Old-Bom, le bibliothécaire de Leipsick, qui vient de me la donner. On va vendre à l'encan, à Leipsick, le fameux manuscrit de 1363, intitulé Taoro iei Dante /Il n'y a pas de temps à perdre, et je veux Tacheter à tout prix.

— Très-bien! comte Fabiano.

— Il fkut envoyer à LeipsickM. Octavien d'Oropeza: je lui donnerai une lettre de crédit illimité.

— Bravo!

— Et vous, marquis Viani, vous lui donnerez un passeport... mais un passeport soigné... parce que, dans ces temps de crise politique... vous comprenez... si le manu9crit est acheté, il faut que M. d'Oropeza puisse, avec son passeport, poursuivre l'acheteur à Berlin, à Pétersbourg, à Varsovie, à Vienne, partout... Vous comprenez, marquis Viani?

— A merveille ! comte Fabiano, je lui donnerai un passeport recommandé. Reposez-vous sur moi.

66 L4 eOÊSTSSSE HORTENSUL.

— Il n'y apas de temps à perdre...

— Soyez tranquille, comte Val di Nota. Notre jeune savant pourra partir demain.

— Le manuscrit est à nous ! . . . Permette&*moi, maiv quis Viani, de vous aoccMnpagner jusqu'à votre voiture... A demain.

— A demain, eomte Faiiano; je vous dois une journée délicieuse. . . Comment nommezr-vous ce grand et pâle jeune homme si soamorâ, qui n'a pas dît un mot et a refusé tous mes verres de punch t

— Que vous êtes observateur, marquis Viani ! Qe jeune homme est Fiançais ; il «e nonuue le comte de Mersanes.

— Est-il muet?

— Malheureusement non! par politesse, je lui ai demandé son opinion sur notre séance; voici ce qu'il m'a répondu : Dante est un fou qui a écrit ses rêves, et il a trouvé d'autres fous pour les commenter.

— L'infâme bksphémateur! Quoi qu'il en soit, iCDmte Fabiano, k science a fait aujourd'hui un grand pas.

«- marquis y ma, je vofus présente mes respects»

yi.

LacviHa.n-aschi a été htôe par l'arefailBete Taglia-

fieo, à cet âge d'or de Gé&es, où la générosité des

' «mnds seigneurs acheta tout le marbre de l'Italie, ^t

le fit éclater en celonnes, en péristyles, en galeories,

en escaliers, des rives du golfe à tous les étages des

Apennins. La villa Braschi est l^ère, a&rieime, vo-

LÀ COMTESSE HORTElfSTA. 67

laptueuee comme ime rèTerie d'amour de l'Ario^; arec ses balcons du levant, elle regarde, la vallée du Lerbino; avec ses kiosques indiens du eouchant elle regarde la vaste mer. Ses colonnes rouges, sveltes et déliées jaillissent d'une immense corbeille de citronniers, comme une gerbe de fusées volantes; son toit couronné de balustres, de petites statues, d'oiseaux essorans, de vases de fleurs, reçoit, en toute saison, le premier et le dernier sourire dn soleil.

11 y a, au midi, sous le piédestal de rochers qui porte la villa, un petit amphithéâtre couvert d'une végétation agreste, €t que l'art du jardinier a laissé dans un négligé adorable. Les boutons d'or, les marguerites reines, les tiges de lavande, les flèches vertes du genêt, les bouquets d'immortelles et de thym forment dans cet angle solitaire un jardin naturel, qui ne réclame aucun soin : toutes ces odorantes familles y vivent à l'aise, jouant avec la brise et les papillons, heureuses de n'être vues que de Dieu et du soleil. Çà et là quelques tamaris jaillissent des rides du roc, et se penchent sur la mer, comme des hommes au désesjpoit, qui murmurent mie plainte d'agonie et de mû- Gide avant de se précipiter dans I^Mme.

Auprès de ces arbi^es échevelés se lève, comme une pensée riante, un superbe magnolia aux fleurs d'argent, arbre charmant, adopté par le ciel d'Italie, ^t reça comme un frère dans ia famille des citronniers et des lauriers romains. Dupiedde ce magnolia on découvre toute la ville de Gènes, ses églises de marbre où l'on prie quelques heures ; ses palais de marbre où l'on aime quelques jours, ses tombes 3e marbre^ où Fen dort éternellement.

Le lendemain du jour qui avait vu la séance académique de Villa-Bianca> la belle comtesse exilée s'était retirée à 'fa maison de campagne de la marquise Braschi, sa tante^ et là, depuis une semaine, aucune li*

site importune n'était venue la troubler. Elle venait tous les jours^ avant le coucher du soleil^ s'asseoir au pied du magnolia, et assister, recueillie, à deux spectacles, les yeux de Tâme plongés dans Fabime de ses souvenirs, les yeux du corps dans Tabime de la'^mer.

Le septième jour, elle aperçut quelque désordre dans cette robe de fleurs agrestes que revêt la terre en cet endroit.

Au pied du magnolia le gazon avait été fauché. La comtesse examina Tarbre, et découvrit avec une sorte de terreur de petites lettres fraîchement gravées sur le tronc : sa première idée fut de s'éloigner et de ne rien lire, mais l'inscription était si courte qu'elle avait été lue au moment même où le devoir lui disait de s'éloigner. La comtesse lut donc ceci :

▲ miE JEUNR VEUVE QOI TIBILUT.

Un jour de fête.

Un jour de deuil!

La Tie est faite Eu un eUn d'œiL

Dans ce coin silencieux et solitaire de la campagne, ces mots semblaient sortir de l'arbre comme un cri de désolation. La jeune femme lança un regard rapide autour d'elle, car elle s'imagina qu'une voix ou qu'un écho avait répété ces quatre vers, mais elle ne vit que la riante nature de tous les jours; elle n'entendit que le souffle qui monte de la mer, et fait incliner les marguerites sur la mousse du rocher.

Qui peut avoir écrit cela? pensa-t-elle, ce n'est pas Viani, il ne sait pas arrondir une lettre, d'ailleurs, c'est une main jeune qui se fait reconnaître à la vigueur de la ciselure. Ce n'est pas non plus le comte sicilien... Après la scène audacieuse qu'il m'a £iite la semaine dernière, une modeste et timide visite à cet arbre ne peut être admise : il n'y a rien de sou carac*

UL CSOMTESSE HORTENSIA. 69

tère là-dessous... Oh ! il n'y a pas à douter un seul instant.. • c'est l'autre... C'est le noble comte de Mersanes! c'est la carte de visite d'un gentilhomme français.

Et la jeune femme vint se replacer devant l'arbre^ et relut lentement les vers avec un sourire mélan* colique. C'est lui aussi^ dit-elle^ qui a coupé ce gazon! Oh ! c'est lui ! il y a de certaines traces qui restent comme un nom écrit I

Elle chercha encore^ au hasard, autour de l'arbre^ comme pour faire quelque nouvelle découverte, et son pied recula, comme si la tète d'une couleuvre se fôt dressée devant lui.

Sur la terre nue, toute dépouillée de gazon, il y avait un petit carré de feuilles vertes, artistement disposées, et se détachant du sol dévasté avec tant de relief, que la comtesse Hortensia s'étonna de ne les avoir pas aperçues du premier coup.

Elle examina quelque temps, avec une attention méticuleuse, et, pour ainsi dire, une à une , la position de ces feuilles, afin de pouvoir les remettre au besoin dans le même état, et en les sondant avec le doigt, elle entendit le léger grincement d'une feuille de papier.

La campagne était déserte^ le regard embrassait l'horizon sans découvrir une forme humaine ; aux eu* virons, les arbres étaient si frêles qu'ils n'auraient pu abriter un enfant.

La curiosité de la femme, l'ennui de l'exilée, l'insatiable besoin d'émotion qui dévore les âmes ardentes, toutes les excitations fébriles qui conseillent de faire une chose défendue, lorsqu'il n'y a pas de témoins, poussèrent la main de la comtesse à retirer la feuille mystérieuse de son enveloppe de verdure : cette belle et blanche main tremblait comme si elle eût tenu le poignard de Psyché.

JO LA. VCfMTBm HOKCTVSIÂ*

C'était une lettre; elle a^t été mise li^ toute hvge ouverte^ afin querienneprouTâtqu'elleavaîtétélue; car le dérangement des feuilles pouvait .même être attribué au premier soufGie du vent du Midi. La comtesse devina cette intention délicate de Vauteur de la lettre^ et elle ne fut que plus hardie à tout Ihe jusqu'à la fin.

Il n'y avait point d'adresse^ et point de signature i cette lettre; mais elle était adressée et signée d'un honA à Tau^re^ comme on va le voir :

a Si cette ifeoilie de i)apier ne >iBnGontre pas le regard attendu^ eHe roulera de la montagne à la mer avec le premier torrent de l'été. Ce n'est pas un destin vulgaire.

« Dieu a semé sur ce plateau désert une foule de olioses charmantes qui brillent, à l'aurore et meurent knuit^ sans avoir réjoui un Instant l'œil d'une. créa-ture. Je suis fier de mêler cette feuille obscure aioc brillantes œuvres de Dieu.

« Voici oe que je voudrais dire à la femme qui^ peut-être/ ne m'entendra pas.

a Je veux qu'elle ajoute foi à mes paroles; il me semble que la sincérité se révèle comme un rayon^de soleil; il me semble que le mensouge crie qu'il ment à iDUtesses phrases; il me semble que la vérité tombe surle papier avec une auréole à chaque mot.

c Je suis arrivé à l'âge de trente^trois ans. C*e8l l'âge où l'homme devrait mourir ; le Christ lui en a donné l'exemple. C'eist l'âge où les illusicms de la jeunesse s'en vont. On a déjà perdu un parent^ un ami^ un amour, une vocation, une joie ; on sent qu'il n'y a plus rien à gagner que les rides du visage et la neige des cheveux.

a C'est l'âge où Von devine que la religion tieule peut donner à la vie un but sérieux; et si la foi est faible ou absente ^ on se retourne fiévreusement de

JiJL ÙBXtWBM HDRXmrSIàk 71

tQiiift^4Até8^ rem tons les horizons, et Ton ne tnmve ntn qui donner ime joie sérieuse au cosnr.

a D y a surtout des âmes ardentes qui, sur la foi de toutes qui est^ beaoi etserein autcmr d'elles, se précipitent dans le monde-avec une coufiancB aveugle, et loi demandent le bonkeur promis etatlendu^ Celleslà se heuitent, à leur premier élan, contreun- éoueil, se blessent mortellem^o^ et entretiennent tenr plaie ioeufahle jusqu'au tombeau* La> poésie f^iiosopfaique des Greca^^qui fit même de la mort une ciiose badine, aiâit inventé Eurydice, la jeune femme qui eomt îoyaiBement sur les hautes herbes de la prairie, et trouve une couleuvre soudées pied».

oL J'atvais un ami bien dxec; Dieu me l'avait ùiXBEaé eommft un frère, et m&iDère Pavait adopté. Un jour, «— il'jTa trots* ansp de eela^ -*-je n'ai: jamais vu im {dus beau jour; le. oîel étant tmi a£ur et lumière;* lé ciel semblait donner une fête à ce pauvre globe !;• La tenre rendait au del par un ouragan; Nous nous égorgifms entre frères è coups de oanon. lietonnense Affii hommes foudroyait le del qui. restait serein* par iionté«. c^-

a Mon ami sortit' de sa demeure avec une idée sa Itonli; ime idée noble, mais une idée I J'étais avec lui!. Gentmîtle autres étaient avec nous. Les tamboun batfaiint la charge ; la fiisîUade éclatait dans les rues, lflidi9{Kfaux flottaient auK^batooiis, la fumée couvrit leaalëlc, les hommes criaient sur les barrioades, les femmes applaudissaient aux^ fenêtres ; il y avait une frénésie écarlate sur t(His les visages, une flaque de aaiig à toueles pavés» une odeur de carnage dans l'air, une exhalaison de voleaa partout. J'eutendis un cri i mon c&té« Je regardai mon ami ; il était pâle et chan« Oâlant..Jeile soutins dans mes bras; il me dit adieu ^ bûut&des lè^e»; il expirai Une baile suisse l'avait Stapsé aucQuir devant les Tutletiesi Je rapportai son

Ta lA COMTESSE HORTENSIA.

cadavre à notre mère. La pauvre femme fut blesse^ du même coup : je la perdis... Une douleur vive tue comme une balle de plomb. i

« Ces choses se passaient le 29 juillet i830> à Paris; jour de deuil comme tous les jours de victoire !

a n y a des douleurs qui s'écoulent avec les larmes; il en est d'autres qui épuisent les pleurs et qui continuent ensuite avec les sourires. Ces dernières douleurs sont les miennes; je les garde c>omme un trésor.

a J'aimais une jeune femme ^ bien avant cette cruelle époque : cette femme pleura mon ami et ma mère; elle m'était chère par sa grâce, elle me fut sacrée par sa douleur. Je croyais n'avoir jamais d'autre épouse qu'elle. Autre fatalité! ma jeune fiancée, accompagnée de sa mère, alla demander la santé au ciel de Sorrente. Je vins en Italie aussi; j'y trouvai im troisième deuil. Ma fiancée mourut. Naples tue comme Paris!

« Alors j'eus horreur de moi-même; je me figurai que j'avais en moi une influence fatale qui frappait de mort tout ce qui m'était cher. J'étouffais en mon cœur tout principe d'affection dès qu'il se révélait; je me condamnai i une vie d'isolement absolu, redoutant même de contempler une fleur avec amour, de peur de la voir se flétrir à l'instant sous mes yeux.

a Au bout de quelques mois, cette vie me parut intolérable. Être né pour aimer toujours et vivre pour haïr ! Ma raison s'égara. Une idée infernale s'alluma dans mon cerveau et ne s'éteignit plus.

a Je résolus de finir ma vie par un suicide.

« Une sorte de joie qui m'était inconnue accompagna cet arrêt de mort prononcé par moi. Dans mon délire, je me croyais le formidable possesseur des vertusjhomicides que l'on attribue au Boon-up^g, l'arbre indien qui tue avec son ombre. J'étais h^ roîque âmes propres yeux, en ayant la force de m'extiir^

LA COMTESSE HORTENSU. 73

per d'une terre où mon existence était un fléau vivant*

« Je fis mes dispositions suprêmes : je léguai ma fortune à la mère de celle qui devait être ma femme; je déposai mon testament à mon hôtellerie de la Victoire, à Naples ; j'écrivis à mon ambassadeur ime lettre dans laquelle j'annonçais mon suicide^ et m'étant ainsi placé dans la nécessité de mourir^ je sortis de la demeure des hommes pour n'y plus rentrer. - * .a C'était un dimanche de la belle saison. Je m'acheminai du côté de la mer^ cherchant le goufire de ma tombe» dans quelque coin retiré où je n'aurais que les rochers pour témoins.

a Dans cette matinée de désespoir, la Providence me gardait un de ces incidents fort simples en euxmêmes^ mais qui peuvent ébranler une résolution.

o Une procession de villageois^ jeunes gens^ vieillards et jeunes filles^ descendit sur mou sentier^ et me barra le passage. C'était la fête des Rogations. Théorie de laGrande-Grècebaptiséeavec Constantin. Le prêtre bénissait les fruits de la terre et les fruits de la mer ; la sainte sérénité du dimanche rayonnait partout; les petites vagues du golfe accompagnaient de leurs voix charmantes VAve maris êteliades jeunes filles; la mer reflétait le feu du soleil et des cierges; l'encens de l'église montait au ciel avec les parfums du golfe; l'or et l'azur inondaient l'air; tout ce qu'il y a de tristesse lourde au fond du cœur de l'homme s'échappait devant ce spectacle tranquille^ plein de grâce et de suavité. •

a Un pauvre paysan^ vieilli dans les sueurs du sillon^ me présenta un des cordons de soie de la ban* nière de la Vierge; la sainte image rappelait dans sa naïveté le tableau primitif de Cimabué^ que l'Italie entière parfuma d'encens et couvrit de fleurs. Il me sembla que la grande patronne du ciel venait en aide au naufragé^ qu'elle me tendait une main propice et x.v.

T4 tk COMTESSE HOKTSRSU»

un lien sauYenr qui me retenait au rivage. Je n'eus pas la force de lulter contre une puissance nutnifestée avec tant de douce séduction; je me mêlai i la f&te catholique^ et je rentrai avec elle dans la petite église de Résina qui se protège du vdcan voisin avec une croix.

« Je passai plusieurs jours à Fombre de cet humble sanctuaire^ où viennent pleurer à genoux de pauvres femmes simples de caur^ «à elles se relèvent consolées.

a II me |semblmt que j'avais changé de mooide. Un horizon nouveau se déroula devant moi. Je com* pris que toute douleur morale porte avec elte son remède^ qui est au ciel, comme toute douleur physique trouve son baume dans les plantes des jardins et des collines. Au lieu de cette tristesse pesante qui gonOait mes veines, et brisait mon front, je sentis Dtaitre dans mon Ame une mélancolie pieuse, qui est peut-être cette fi^ continuée du ceeur dont parle le livre saint.

« Ma première visite était donc terminée; j'avais tous les bénéfices de la résurrection, sans avoir passé par la tombe. Il résultait peur moi vaguement de cette position étrange un avenir sans inquiétude, et coloré même d'un charme inconnu.

a Je résolus de ne jamais rentrer en France, afin de laisser jouir paisiblement mon héritière du legs que je lui avais abandonné par mon testament.

Q Au reste, lorsqu'on a eu le bonheur de mourir une fois dans sa vie, on s'inqmète fort peu des miskes et des éventualités piossûques de Favenir.

a A l'expiration de mon triple deuil, j'étais à Sienne, que j'habitais depuk un an. Sienne est une ville merveilleuse : c^est mie autre Florence qui s'est égarée au désert^ et qui est restée sur une crête des Apemposi silencieuse et solitaire^, pour servir d'h&-

LA. COMTESSE HOBTEIfSU. 75

toilerie à Michel-Ange et à Raphaël^ les plus illustres des pèlerins de Rome.

« Le séjour que j'ai fait dans cette Tille sainte m'a renouvelé. Sienne m'a donné cette suave mélancolie qui est en elle^ et cette passion de solitude et de recueillement qu'elle nourrit depuis deux siècles^ sans ennui.

« J'ai visité ensuite la madone de Gimahuê^ à Santa- Haria-Novella de Florence; elle avoisine la chapelle desRucellaî. J'ai déposé sur son autel une prière et un don ; mais je n'ai pu payer la seconde vie que la céleste image m'accorda.

a A cette aurore de ma résurrection^ je me sentais entraâné vaguement vers quelque affection tendre qui était dans mes rêves et que je ne pouvais définir. J'avais besoin d'un isolement à deux. Bies anciennes idées, celles qui me poussèrent au suicide, étaient sorties de mon esprit. Q me semblait que le mauvais levain de mon âme avait disparu, et que lAes pèlerinages aux lieux saints de Tltalie venaient de me purifier comme un second baptême.

a C'est alors que je vis rayonner sous les grands pins de la villa Pamphili, sous les voûtes de Saint- Pierre, une femme plus belle que la plus belle divinité, peinte dans l'Olympe de la Fanusina par la main de Raphaël. O faiblesse de l'homme I Je fermai les yeux pour ne pas voir cette iemme, et je la vis reluire sur le fond ténébreux de ma pensée dans un relief étinceknt, comme si quelque pouvoir surnaturel eût déjà gravé scm image dans mon cœur.

« Et maintenant ma vie est à cette femme comme ma mort est à Dieu.

c Gènes, juin 4833. »

La comtesse Hortensia s'estima heureuse d'être seule en un pareil moment, car malgré sa fermeté

virile, elle n'aurait pu maîtriser une émotion qui se trahissait sur son visage et dans son maintien.

De quel sentiment provenait cette émotion? ellemême eût été fort embarrassée de le dire. Après cette lecture, et dans ce désert, ra jeune femme éprouvait sans doute ce trouble mystérieux qui n« vient pas encore d'une passion, mais qui lui sert de ^nrécurseur. Isolée et exilée, poursuivie avec un acharnement infernal par deux hommes, Pun tout-puissant par son titre, l'autre par sa fortune et son audace, elle osait se demander à elle-même si elle ne réclamerait pas Tappui de ce noble et jeune Français qui semblait avoir été sauvé du suicide afin qu'elle fût sauvée par lui.

De jour en jour la position de l'étrangère proscrite devenait plus alarmante.

Le marquis Yiani, qui n'avait pas l'excuse de la jeunesse pour se faire pardonner en public une passion coupable, affectait devant le monde des airs d'indifférence ou d'amicale protection; mais lorsqu'il se trouvait seul avec la comtesse, il parlait un langage violent qui n'était pas celui de l'amitié, car dans chaque phrase perçait la menace de l'homme du pouvoir ou de l'inquisiteur amoureux qui met sa protection à un prix révoltant.

Le comte sicilien inspirait une autre sorte çte terreur; depuis sa dernière scène, il semblait s'être effacé; mais son caractère et ses antécédents rendaient plus formidable encore cette inaction apparente. On le redoutait comme un de ces ouragans qui éclatent plus terribles après une longue sérénité. Restait à la comtesse une seule ressoui'ce : la fuite; elle était impossible.

La lettre reçue le lendemain du bal du Cambrian lui annonçait que tous ses biens avaient été confisqués et quoiqu'elle eût l'espoir d'être indemnisée un jour de cette spi^Uation, il fallait se résoudre à vivre rési-

LÀ COMTESSE HORTENSU. 77

gnée dans la famille de la marquise Braschi sa tante, et attendre les événements.

9 La comtesse Hortensia, dominée partant dépensées désolantes, tenait toujours la lettre du comte de Mersanes, et relisait lentement les passages où éclataient lasincérité du cœur et la loyauté de l'honnête homme. Dans ce moment, elle n'osait encore prendre une détermination contraire à sa dignité ; elle ne voulait pas aussi affliger le comte Anatole par quelque procédé dans lequel il aurait pu voir l'indifférence ou le mépris. Elle fit tout ce qu'elle pouvàt faire dans la limite des convenances ; elle garda la lettre et dispersa les feuilles qui l'avaient couverte. Garder la lettre, c'était répondre. Le comte deMersanes, d'ailleurs, ne demandait rien de plus pour le moment.

La jeune femme jeta un dernier et tendre regard au beau magnolia, seul confident de cette scène, elle coupa une de ses belles fleurs, celle que la main d'A* natole avait écartée pour écrire les vers, et elle la posa dans ses cheveux.

Au même instant, la comtesse poussa un cri et arracha la fleur de sa tête; un homme s'était levé du milieu d'im buisson de chênes-nains, et, les mains jointes, il retombait à genoux.

AWTONINT.

Cet homme qui semblait sortir de la terre comme une apparitiou était le conHe de Mersanes.

La comtesse Hortensia resta immobile; après un moment de firayeur^ elle se sentit excitée par cette

78 lA GOKTSSSE HORTENSIA.

prompte réaction de courage qui ne fait jamais dé&ot^ dans les grandes occasions, aux âmes énergiques : un sourire charmant ramena sur sa figure le teint de la jeunesse et de la santé; ellu croi^^i nonchalamment les bras sur sa poitrine, et elle dit :

— Relevez-vous, monsieur, relevez-vous; ne me laissez pas croire que vous demandez un pardon.

— C'est pourtant la seule chose que je demande à présent, dit le comte en faisant quelques pas vers la jeune femme.

-— Tout pardon suppose ime faute, monsieur, et vous ne Tavez point commise. Cet angle de la montagne est à vous, comme à moi, comme au premier artiste qui cherche un point de vue; et certes, il faut convenir que ]'atelier du peintre serait hien choisi; voilà un paysage qui pose admirablement sous nos pieds; il est à regretter que les oiseaux ne sacheol; pas peindre. Quel ravissant tableau de campagne, de ville et de mer!

— Je ne puis rien voir que vous, madame, en ce moment

— Monsieur le comte, réservez votre galanterie française pour le salon; à la campagne il faut d'autres mœurs.

— Vous avez raison, madame; devant les sublimes oeuvres de Dieu, on ne doit parler qu'une langue sérieuse...

— Ah! je vous arrête, comte de Mersanes; vous oubliez nos conditions. Vous savez que j'abhorra la tristesse àla ville. Voyez, le cielnous donne l'exemple de la gaieté : imitons le ciel.

-— Je n'ai point oublié nos conditions, madame; je n'ai ppint oublié aussi que vous avez daigné me permettre de vous présenter mes hommages...

— Oui, monsieur le comte, mais je vous avoue que je n'attendais pas votre visite, à mille toises acHiessns

l G01ITBS8E HORTSNSU; 19

te niteau de la mer, entre an pin et un m«|palla. Aussi je n'accepte pas cela comme une visite ; c'est une rencontre; nous sommes venus herborisa dans le même coin des Apennins. -*

— Madame la comtesse, c'est le hasard qui m'a conduit ici...

— Le hasard! monsieur le comte I dit la jeune fenune en riant, le hasard U« c'est justement ce que je TOUS disais... les Apennins ont quatre cents lieues de lonjpieur ; le hasard nous a fait tomber tous deux i la même heure, sur le même point. Gela s'est tu,

— Ayez la bonté de m'écouter, madame, et p^it* être vous excuserez une hardiesse qui vous déplaît, je le vois.

Mardi dernier, j'étais assis au lever du soleil, sur le pont de Carigaan; j'aime à voir poindre le jour dans cet abîme de maisons, du haut de l'arche coloch sale. U 7 a pour moi une idée attachée à ce spectacle. A quelques pas, dormait un mendiant. Je regardais le mendiant et le soleil. Un rayon tomba obliquem^t sur les paupières du misérable, et le réveilla, comme un valet de chambre réveille un grand seigneur à l'heure dite.

La première chose que fit le mendiant fut de me demander l'aumôcie ; je crus devoir faire une honoraUe largesse à cet homme qui avait pour lit le pont de Garignan, pour lambris les saintes étoiles, pour chambellan le soleil. De son côté, le mendiant, qui sans doute allait se mettre en route et exercer son éta^ se crut obligé de rester à quelques pas de moi pour me chanter un long remerclm^it dans cette langue itar lieone qui a été inventée pour la musique, l'aumône et l'amour.

En ce moment, un domestique porteur d'une livrée que je crus reconnaître arriva de la ville sur le pont. U marchait d'un pas très-hàté. Après avoir jeté un

80 LA COMTESSE HORTEXSU.

coup d'œil sar les deux parapets^ il s'approcha du mendiant et lui dit :

— Veux-tu gagner un écu?

— Je crois bien ! deux écus même...

— Écoute. Tu ne bougeras pas du pont.

— C'est facile.

— Au coup de dix heures^ dit le domestique en appuyant sur chaque mot, tu verras venir vers toi un beau jeune homme habillé comme le iils du gouverneur, marchant le nez au vent, avec du feu dans les yeux; il cherchera quelqu'un ici, et il ne le trouvera pas. Ce quelqu'un, c'est moi. Tu iras à lui et tu lui diras : Votre seigneurie cherche-t-elle le domestique Antonini? Rappelle-toi ce nom.

— Antonini, Antonini. . .

— Il te répondra : Oui. Alors tu lui diras qu'Antonini a été obligé de suivre à sept heures,, ce matin, madame la comtesse, qui va passer l'été à la villa Braschi avec sa tante et tous les domestiques... As-tu bien compris?

—- Soyez tranquille, je ferai votre commission comme vous-même.

— Tiens, voilà ce que je t'ai promis, et à mon retour je ne t'oublierai pas.

— Il y a quelque amourette là-dessous, hein ?

— Cela ne te regarde pas. Fais ce que je dis et tais-toi...

Tout cela m'a paru fort étrange, et je vous prie, madame, de me pardonner si je me suis permis d'attendre dix heures pour connaître ce personnage mystérieux qui disposait ainsi d'un domestique de votre maison.

Pendant ce récit du comte de Mersane^, la comtesse appelait à sou aide tout son sang-froid pour déguiser son émotion.

Le comte Anatole poursuivit ainsi :

LA. COMTESSE UORTENSU. 81

— Je me plaçai sur une éminence de Pautre côté du pont, près de Téglise de Carignan^ et, j'attendis. A rheure conyenue, je vis arriver à pas précipités le comte Fabiano Val di Nota. Le mendiant s'avança, et remplit sacommission. Jeremarquaile vif mouvement de dépit et de surprise que fit le seigneur sicilien. Il regarda la terre, le ciel, le fleuve de maisons *qui semble couler sous le pont de Carignan, et frappant Tair avec sa canne, comme pour se venger de quelqu'un par contumace, il courut du côté de la ville, et disparut. Voilà, madame, le hasard qui m'a fut découvrir votre retraite. La trahison de l'un de vos serviteurs m'était acquise; j'ai cru voir au fond de cette trame, ourdie par un homme puissant et plein d'audace, quelque danger pour vous, et c'est pour cela, madame, que je me suis placé ici, pour vous porter mon aide, si la circonstance le réclamait.

— Je vous remercie, monsieur, de l'intérêt amical que vous me portez, dit la comtesse avec un son de voix émue; veuillez bien me donner le bras jusqu'à la maison ; vous vous y reposerez quelques instants, et je vous présenterai la marquise Braschi, ma tante.

Anatole et la jeune dame marchèrent silencieusement vers la villa. La distance était fort courte; aussi M. de Mersanes aima mieux se taire que commencer un nouvel entretien qu'il n'aurait pu achever.

Sur la terrasse, il y avait plusieurs domestique? occupés i rouler de petites tentes de coutil rayé.

— Est-il là? le reconnaissez-vous? dit la comtesse à voix basse.

— Je le reconnais par&itement, dit Anatole, c'est celui qui ne travaille pas et qui nous regarde.

La comtesse fit signe i Antonini d'approcher; le domestique s'avança.

— Antonini, lui dit la comtesse, mardi dernier, à sept heures dumatin^ vousétiezsur le pont de Carignanî

8S L4 amrtasÈ hoetevsia»

** Oai^ madame la comtesse, répondit le domestique a^ec une effronterie qui pouvait passer pour de l'innocence.

• — Que faisiez-vous là, à cette henref -— Je me promenais.

— Yons avez parlé à nn mendiantt

— C'est possible; j'aime i faire TanmAne, le ma» tin. Madame la comtesse m'a donné cet exemple.

— - Vous avez donné à ce mendiant ane commission?

—Quelle commissiont dit le domestique en pàlitk sant.

— Votre demande est un mensonge* Antonini, TOUS êtes un misérable; tous avez trahi votre mai* tMSse, je VOUS livrerai aux hommes de justice, vous serez puni comme vous le méritez*

Antonini se jeta aux pieds de la comtesse, et la supplia de lui pardonner.

— Sortez de chez moi, à l'instant même, ajouta la comtesse, à l'instant même; entendezrvous ! pas un mot de plus.

En ce moment, Anatole éprouva un sentiment de joie ineffable; il sentit le bras de la jeune femme se serrer contre le sien. C'était un remerciment muet, mais éner^que, adressé i l'homme lojral et ^dévoué.

Le domestique se leva, et marcha vers la maison, pour faire ses préparatib de voyage.

— Maintenant, dit la comtesse à Anatde, je vais vous présentera ma tante, et vous laisser avec elle quelques instants. J*ai deux mois i écrire au secrétaire du marquis VianL

Cette lettre, qui arriva i la ville avant Antonixii, recommandait au chef de la police de foire embarquer sur-le-champ, pour être envoyé à Civita-Vecchia, le domestique Antonini^ qoe la comtesse Hortensia avait

Là CÔMTESSS HO&TSHSLà» 83

relûvè, à Rome^ de la mendicité^ pour rattacher à son service.

Le serviteur qni portait cette lettre était aussi chargé de signaler Antonini à la police; toutes les mesures; furent prises pour le faire arrêter avant la nuit, et Ten* vof er à bord de Tane de ces felouques toujonrs en partance pour le littoral romain.

Le jour était près de finir, lorsqu'Anatole de Mersanes prit congé de la ccmitesse Hortensia. Hs étaient seuls sur la cime de ^escalier taillé dans la montagne et suspendu sur la ville.

— Yous-aviez raison, monsieur le comte, dit la jeune dame; c'est un Wen singulier hasard qui vous a fait découvrir une pareille trahison,

— Je ne crois point an hasard, répondit le comte; je crcHS à la Providence, qui veille sur les nobles et saintes exilées.

— Vems ne croyezdoncplus alors, monsieur, àcettef influence fatale qui était en vous?..

— Oh! madame! s'écria le jeune homme ivre de joie; vous avouez que vous avez lu ma lettre, et von» me pardmmez ainsi de vous l'aTOir écrite!

— Je l'ai lue, monsieur, et je crois tout ce qu'elte eontienl.

— Je regrette alors, madanàe, de n'avoir pas écrit «lepagedepliHu

— Ne regrettez rien, monsieur, vous avez tout dît* La jeune dame tendit la mam au comte de Ifei^

sanes, et fit luire ee sourire qui divinisait sa beauté.

Anatole serra la main offerte, et murmura quelques mots d'adieu.

•^ ScHiv«iea-v«iig de eet escalier, dit la comteise.

— C'e8tl'escalierdudel,âi(le«omteenseTetournant sorlaquatrième marche; je pladnstelui qui ledescead*

—» J« connais un c(»nte qui né le montera jaimis*.* Ce n'est pas vous; adieu, monsieur*

Le comte Anatole sentait son cœur se serrer à chaque marche qui l'éloignait du voisinage du ciel^ en le rapprochant de la terre. Arrivé au bas de cette nouvelle échelle de Jacob^ il regarda au zénith, et il lui sembla que tous les auges étaient entrés dans la céleste demeure, et qu'un seul apparaissait encore au sommet, laissant tomber sur lui un signe de ses mains ou de ses ailes, du milieu d'une corbeille d'aloès.

Il poursuivit sa route vers le fauboiu'g voisin, attachant une pensée d'amour sur les plantes agrestes, les maisons rustiques, les saintes chapelles, les sources d'eaux vives, qui décoraient le sentier. Un espoir rempli de secrètes extases donnait à son âme une joie si vive et si nouvelle, qu'elle semblait emprunter, par moments, les aiguillons de la douleur. Depuis ce premier regard, lié pour toujours au souvenir du duo d'Armida, le comte Anatole n'avait pas ressenti une ivresse pareille. Alors, à cette révélation qui éclata sous la mélodieuse aspiration : Amar poisente nome, le jeune homme douta de son bonheur avec cette noble méfiance des nobles âmes; il n'osa croire en lui et en elle; il s'accusa même d'avoir donné, par amourpropre, trop d'importance à un regard qu'un capricieux mouvement de tète avait dirigé par hasard sur lui, et que l'ivresse de la musique anima, en l'absence de l'amour. Mais aujourd'hui, l'homme le moins vain pouvait se livrer sans crainte à tout le délire d'une espérance infaillible. De Mersanes avait laissé à la villa Braschi, dans le cœur d'une femme, cette impression charmante qui, peut-être, n'est pas encore l'amour^ mais qui le sera.

* Antonini, le serviteur chassé de la maison Braschi, fut arrêté par des hommes de police, à quelques pas delà porte de l'Est, devant l'église délia Contolaxione : il voulut d'abord faire quelque résistance, ne sachant quel sort on lui réservait; mais il avait à lutter contre

trois sbires vigoureux qui le maltraitèrent rudement, le mirent dans un canot, et le consignèrent à la garde du capitaine sur une felouque de Fiumicino, qui devait mettre à la voile le lendemain. Le chef des sbires remit un ordre écrit au capitaine, qui répondit siur sa tète du prisonnier.

Antonini était un jeune Transtéverin fort intelligent, fort rusé, plein d'audace et de résolution.

Il jugea de l'importance des services qu'il avait rendus et qu'il pouvait rendre encore, par ce luxe de précautions prises contre lui. Il comprit que sa fortune serait faite, s'il pouvait apprendre tout ce qui se passait au comte Val di Nota. Retenant sa pensée en éveil pour saisir la première occasion favorable, il s'étendit sur un rouleau de cordages et fit semblant de dormir.

La nuit tombée, le capitaine ordonna au mousse d'aller faire la provision d*eau à la fontaine Saint- Christophe, qui coule sur le quai du port.

Le mousse faisait ses petits préparatifs, et, comme il passait i côté d'Ântonini pour prendre un baril vide, il sentit une main qui touchait légèrement son pied nu, et vit une autre main qui lui présentait deux grandes pièces d'argent fort luisantes.

Le mousse avait vu brfller un trésor; il se pencba, comme pour mettre en ordre une liasse de cordes, et examina le trésor de plus près, ayant soin de mettre sou oreille sur la bouche d'Antonini. Dans cette position, il entendit ces mots légers comme un souffle :

^•^ Prends ces deux écus, et, à ton retour, je t'en donnerai deux autres. Va à Piazza-Amorosa, en volant comme un goéland, tu frapperas à la porte du premier palais peint, i droite, et tu feras dire rr.r un domestique au comte Val di Notaqu'Antou'ia est prisonnier à bord de la Vergine^el-Carmeto^ et qu'il n'y a pas un instant i perdre. Si l'on t'interroge, dis tout ce que tu as vu, ♦

%i LA GOHTESSS HO&TENSU«

Le mousse prit Targent, roula quelipies cordages par conteuance et dit â Antonmi :

— Piazza-Amorosa, le comte Valdi Nota, AutoninL

— Bien ! dit Antonini, Ta.

Le mousse descendit dans la chaloupe.

Le capitaine soupait avec les matelots, à six pas d'Antonini.

Rien neréussit comme un mauvais coup. Le mousse, avec cette intelligence italienne qai n'a pas d'égale dans les classes inférieures, remplit sa mission avec un grand succès.

Une heure après, le comte Fabiano paraissait abord de la felouque ; il était éblouissant comme un écrin de pierreries : l'équipage de ia Vergine-del^armelo, composé de six hommes déguenillés, s'inclina devant lui, un demi-clair de lune mettait dans un relief mystérieux la figure distinguée dujeune seigneur sicilien, 6t le luxe de son costume.

—Ouest le capitaine? demanda Fabiano d'un ton leste, comme celui d'un vice-roi de Sicile.

— C'est moi, répondit le capitaine dont le corps «'était brisé en angle aigu.

— Quel est ton pays?

*- Je suis de Bagna-Cavallo, dans les États-Romains.

— Cette barcaccia est à toit

— Oui, mon prince.

— As-tu des marchandises â bordt

— Je suis en lest.

— Quand pars-tuf

— Au jour.

— Voici une bourse pleine d'or, regarde. .. '^uche.J «"est pour tc\ Conduis-moi tout de suite à deux portées de fusil ,^rès San-Piétro-d'Areaa. Tu partirai de là. Point de \vile, il n^ a pas de veat; à la rame.

L'équipage se précipita sur les rames, et la felouqud sortit du port, dirigée vers le point demandé..

tL GOMTBSfflB HO&TMSIA. 87

Qaand le petit bàtiineiit eut dépassé YîUa-Bîaiica^ Fabiano dit au capitaine avec ee ton impérieux qui supprime toute répiique :

— Mets ta chaloupe en mer... Je t'uchète cette char loupe... elle vaut bien trois étxa, je t'en douoe^inquHute^ et cette montre d'argent avec sa chaioe^.. les Tûilâ.

L'équipage se jeta aux genonxde Fabia&o.

— Ecoute, capitaine de coquiUe de noix, ajouta Fabiano; je te défends de rentier dans le port de Gènes ; je telaisse tous les autres ports de la Méditerranée peur toncommerce de terres cuitesu^-Veilàdeplus onegratificatioa pour ton équipage*.* et je te reprends mon domestique qu'on m'9,T0të^^ lei^ Antonini 1

Antonini se leva etsauia lestemeiBldaQsla ciialoope avec Fabiano. Le capitane> ébaU, les regarda faire, •on bonnet range serré entre ses mains. En vingt eonps de rame la cbaioiçe arrivait devaol Vitts* Bianca.

IM vienx csoncierge euvrit les portes de la villa au maître et se retira.

— ÉGOUte, dit Eabianoi Antenloi, tu ne boagena pas de cette maison pendant dix jours. Scm^e qw f« m'appartiens, que tu me dois la vie, que j'ai ton se- CKL To es Intelligent, ta es brave, tu es jeune, je te mènerai loin. Dès oe iBoment ton M.t va ebanger. TU as la mémoire des noms; ta f es souvenu du mien et de eelui de ma demeure que tu n'as entendu qu'une ùm, il 7 a cinq jonn, quand tu descendis de ViUa-Brasdii ; avec cette qualité tu feras fortune. Voici ma bildiottiè» que; tu apprendras par oasar les titres de ces ouvrages; les titres seulement, ne peoids pas la peine d'ouvrir les livres. Tu laîsBeras croitto ta moustadie et tes buffi, econme un Calabrais. Tu prendras l'habitode des poses distinguées en regardant tous ces portraits. Tu choisiras dans mon cabinet de toilette ceux de mes habits

88 LA OOHTBSSJI HORTENSIA.

qui te conviendront^ et tu t'exerceras à les porter avec aisance. M'as-tu bien compris?

— Oh! parfaitement; monseigneur; tous serez content de moi.

— Tu n'as jamais rien fait dans ta vie?

— Rien, altesse.

^ Bon I c'est ce qu'il faut pour faire quelque chose de bien... Quel âge as-tuf

— Vingt-cinq ans.

-^ Où as-tu passé tes premières années!

— A Rome, J'étais Saf^Pietrina.

—Tu as donc travaillét

— Non, monseigneur. On me donnait deux pauU par jours, et je brossais les lions du tombeau de Clément XIII. Un métier de fainéant.

'-- Et pourquoi l'as-tu quitté?

— Parce que cela m'ennuyait de brosser de grands lions tous les jours. Et puis les Anglais se moquaient de moi.

— Tu es un brave garçon. Tu ne méritais pas de brosser deux lions toute ta vie. Tu as mieux aimé demander l'aumône, ila porte de tous les cardinaux, n'est-ce pas?

— Certainement.

— Bien, tu as le cœur bien placé. Voilà les sentiments qu'il me faut; Antonini, tiens-toi prêt, dans dix jours, à suivre les ordres que je te donnerai. Ici, mon vieux concierge aura soin de toi. Je rentre à la ville parce qu'on va fermer les portes bientôt. Encore deux mots. On t'a chassé de Villa-Braschi, parce qu'on t'a soupçonné de me servir, n'est-ce pas?

— Certainement^ monseigneur.

— Est-ce la comtesse qui t'a chassé?

— Elle-même; mais c'est sonamant qui m'adénoncé. Fabiano fit un bond, et vit toutes les étoiles au lambris de la salle.

— Son amant! son amant, dis-tu? Quel est cet amant?

— Un grand monsieur bran et pâle, qui m'a enfoncé ses yeux dans ma poitrine comme deux stylets. > «^ Et cet bomme est à Villa-Braschi ?

— Oui, monseigneur; c'est le comte de Mersanes. Fabiano raidit ses bras, ferma ses poings, et baissa

la tète sur le parquet.

— C'est bien, dit- il d'une voix calme qui formait un efFirayant contraste avec son agitation.

Et il sortit.

Fabiano traversa en courant le faubourg Sar^PUtro^ étArena, et arriva devant les remparts au moment où l'on fermait les portes. Il put encore entendre le bruit des chaînes du lourd pont-levis qui semblait lui dire, en fermant sa gueule énorme : Il est trop tard !

La nuit était sereine; la ville allait s'endormir, étouffée dans sa ceinture de remparts.

Fabiano un instant contrarié par la brutalité inexorable du pont-levis, sentit que, dans l'agitation qui le dévorait, c'était une sorte de bonheur pour lui d'être obligé de respirer Tair de la montagne et du golfe, loin de ces palais de marbre, tombeaux des vivants, dans les nuits d'été. Il se jeta sur le premier de ces sentiers qui serpentent au flanc des collines; et d'étage en étage, il atteignit les plateaux charmants où semblent dormir avec une voluptueuse nonchalance, comme des harems d'Asie, les villes Spinoletta, Franzoni et Pallayicini.

Il était minuit, car le clocher des Capucins sonnait l'office de matifietj lorsqu'il arriva devant la villa Braschi.

n y a dans les bruits nocturnes des ressemblances singulières avec des bruits de pas, des plaintes humaines, des paroles dites à voix basse, tout cela si exactement noté qu'on se retourne pour voir, qu'on se

d& Ul €OMTESaE HORTSNâU;

recueille pour écouter. Fabiano s'était enfermé dans un massif d'arbres, et il croyait distinguer des voix humaiiies dans les allées sombres qui aboutissent à la villa : 'À croyait même entendre prononcer le nom harmonieux d'une femme^ et il lui semblait aussi que les ieuilks résineuses, tombées des pins, en aiguilles de verdure dessécbée, craquaient sous les pieds de deux promeneurs mystérieux.

La jalousie, ce monstre qui brûle le eceur avec un tison, le front avec la fièvre du délke, la langue avee une sueur amère, avait allumé son bûcher autour du comte Fabiano; cette nuit û pure, ce firmament si prodigue d'étoiles, ce concert Aes arbres et des eaux, cette extase voluptueuse qui endiantait la demeure aérienne, t(»it à ses yeux, était sombre eomioe ce royaume désolé que PEuménide enti^voit, assise sur son lit de fer. Haletant, ivre de rage, l'ceil égaré, la main à son poignard, Fabiaao attendit, toute la nuit, ce rival heureux et invisible dont les échos lui apportaient les paroles ; mais rien ne parut. Aux premières lueurs de l'aube, les ombres perdirent leur mystère, les fantômes s'évanouirent, la jalousie seule resta.

Le comte Fabiano, se faisant éclipser par les arfases» de peur d'être découvert par quelque fenêtre matmale, se glissa furtivement jusqu'au grand escalier, et le descendit au vol comme s'il eût été précipité de la cime. Rentré sur les domaines de la nature, il se cacha de nouveau derrière un buisson de câpriers peur épier le passage de l'homme qui devait, d'après une conjecture infaillible, rentier en ville avant ie lever du soleil : il attendit longtemps, et le pommeau de son poignard suait de la sueur des mains.

Les rayons de l'est jaillirent enfin de la crête apennine la plus élevée, et ils allongèrent démesurément une ombre humaine jusqu'au buisson de câpriers. L'ombre s'agitait avec de brusques ondulations qui ne

Là GOHTBSSX IKmTENSIi: 91

psraissaient pas appartenir aucorps d'un gentilhomme. Fabiano^ l'œil fixé sar eette silhouette éternelle^ sentit ses forces défaittir^ et il laissa tomber son poignard a^ant Tapparition du corps.

Il essuya ses yeux voilés par le feu de la veille, et il aperçut un domestique d'un âge mûr, tenant une lettre à la main et la regardant à chaque instant comme s'il eût craint de la perdra». Dès que le domestique eut disparu, Fabiano s'élança comme un vautour, et en quelques bonds il se remit sur la piste du domestique, et entra bientôt dans la ville avec lui.

Le domestique traversa la strada Balbi, descendit San-Ciro, et entra dans l'hôtellerie de Michel. Fabiano le suivit nonchalamment, de l'air d'un voyageur qui va chez hri, et il entendit ces mots prononcés en mauvais italien :

•^M. le comte de Mersanes est logé dans cet hôtel?

— Oui, répondît une voix.

— Voici une lettre qu'il faut lui remettre à son lever*

Fabiano rebroussa chemin, et comme son inspiration était aussi agile que son pied, il devina tout de suite ce qu'il fallait faire.

Quoique le jour fût trop peu avancé pour oser aventurer une visite, il frappa effrontément à la porte du marquis Yiani, et il dit au valet de chambre de l'annoncer.

— Le seigneur marquis n'est pas sorti de sachambre, lui répondit-on.

— Ëh bien! dit Fabiano, annoncez-moi toujours, et j'attendrai.

La lettre que M. le oomte de Meisanes devait lire à son lever était ainsi conçue:

a MONSŒUE LS GOXTE,

a Étrangère et proscrite, ce sont deux

d3 LÀ COMTESSE HORTENSIA.

dulgence d*un gentilhomme français. Ne jugez donc pas ma démarche^ ne regardez que ma position !

a Vous êtes attendu^ ce soir^ aux premières étoileSj^ à Villa-Braschi. Prenez le chemin le plus long^ et ne vous montrez pas. a Comtesse H.

« Évitez le magnolia. »

le rendez-tocts.

Le comte Fabiauo fut Introduit sur-le-champ par ordre du marquis Viani.

Le jeune seigneur sicilien mit un masque de joie matinale sur son visage décomposé par les émotions de la nuit^ et il se précipita sur les mains du marquis.

— Eh! bonjour, mon cher marquis! C'est bien à TOUS que je puis adresser ces beaux vers du onzième chant :

O sol ehe $an% ogni vista turbata Tu mi contenu si,,.

J'ai une excellente nouvelle à vous annoncer, et je n'ai pas consulté ma montre : j'ai reçu une lettre de Leipsick!

— Ah ! mon cher comte ! dit le marquis en serrant les mains de Fabiano, il n'est jamais trop tôt de recevoir une bonne nouvelle.

— Le manuscrit a été acheté...

— Par M. Octavien d'Oropeza?

— Non, par un savant prussien. Mais n'importe. Le savant est ruiné; il a dit qu'il le revendrait à cent florins de bénclice, et il a donné son adresse à Berlin,

Sert^Strau , n« 27. M. d'Oropeza est parti sur-lechamppour Berlin^ et nous pouvons considérer l'affaire comme terminée.

— Mon cher Val di Nota^ vous êtes un homme prodigieux! n est très-beau, il est très-glorieux à votre âge d'avoir cette noble passion delà science et d'abandonner les plaisirs superficiels des jeunes gens.

— Oh! marquis Viani, dit Fabiano, en secouant mélancoliquement la tète, j'ai connu de bonne heure la vanité des plaisirs du monde! j*ai l'expérience d'un jeune vieillard. Ma vie, comme vous voyez, est simple; je la compose de travail et de méditation. A neuf heures, je vais au lit; à l'aurore, je sors, et j'assiste sur la montagne au lever du soleil. Quel magnifique spectacle ! avec quel œil de pitié je regarde passer devant moi les jeunes fous qui s'en reviennent honteusement de quelque rendez-vous infâme, et qui accusent cet éclat du soleil, inexorable dénonciateur des nocturnes forfaits !

— Oui, comte Fabiano, vous devez, à cette heure, surprendre bien des mystères...

— Des mystères et des crimes! cher marquis; de quoi alimenter la faim de la calomnie et de la médisance, pendant un siècle et plus, si je ne m'étais fait une loi de tenir ma bouche close, en ces occasions; car, ainsi que dit le sage : « Celui qui s'endort médisant se « réveille calomnié!.. » Ce matin, encore, le hasard de ma promenade m'a révélé... Oh! parlons d'autre chose, cher marquis...

«. — Voyons, voyons, dit le marquis Viani, avec un de ces sourires qui provoquent une confidence; mon cher comte > qu'avez-vousvu ce matin? Quelque galanterie! quelque incartade de belle dame?.. Voyons; une fois n'est pas coutume. Contez-moi ça; je suis discret.

— Ohl mon cher marquis, ce ne sera pas une in-

9lt LA. GOMTEâBE HOftTfifSU.

discrétion de ma part; je ne vous apprendrai rien de nouveau^ à vous qui n'ignorez rien.

— Eh ! qui sait ! contez toujours.

— Vous le voulez^ dit Fabiano en paraissant faire un violent effort sur lui-même; eh bi^nl mon cher marquis^ ce matin, comm^ je faisais ma promenade favorite, j'ai vu descendre de Villa-Braschi— devinez qui?

Une affreuse pâleur couvrit le visage de Viani, Fahiano n'eut pas Tair de le remarquer, et il poursuivit ainsi:

— Vous ne devinez pas?.. J'ai vu passer dans un désordre significatif, ce jeune Français, celui qui a dit à ViUa-Bianca ce blasphème : a Dante est un fou qui « a écrit ses rêves, et qui a trouvé d'autres fous pour « Les commenter... i> Vous devioez à présent... le comte Anatole de Mersanes?

— Et d'où venait-il? demanda Viani d'une voix à peine entendue.

— Mais, il me semble que te reste n'est pas difficile à deviner...

— Comment?., vous croyes. .. mon cher Falûano... fue la comtesse..

— Cher marquis, voici un aiziome : partout où vous verrez une dame polonaise, vous rencontrerez un Français. C'est l'associaticHi doublement coupable de h politique et de l'amour».. Maintenant, cher marquis, faites comme si je n'avais rien dit.«. lisez-vous à CarlO'Fdive ce soir?..

— Comte Fabiano, savez-vous que ce £ait est plus grave que vous ne pensez?

— Oh 1 j'y vois clair comme vous ! C'est un dub polonais qui s'organise là-haut soua 1^ auspices de Cupidon.

— C'est cela!

— » U parût même que le comte de Mersanes avait

£A GOUTESSE HOBTENSIA. 95

oublié je ne sais quoi à Villa-Braschi, car, en venant chez vous, c'était mon chemin, j*ai passé devant l'hôtellerie voisine, et j'ai reconnu un domestique de la comtesse qui portait une lettre à M. de Mersanes. J'ai entendu dire qu'une certaine espèce d'amants ne se quitte que pour s'écrire. Les nôtres en sont là.

— Comte Fabiano, vous auriez pu vous tromper.. •

— Eh bien ! marquis, envoyez quelqu'un d'adroit à l'hôtellerie Michel... c'est bien simple : on demandera si la lettre apportée par un domestique de la maison Braschi a été remise exactement ce matin à M. de

— Oui.

Viani sonna et donna ses ordres; ses lèvres tremblaient.

— Mon cher marquis, poursuivît Fabiano en affectant des airs d'indifférence, vous êtes logé d'une façon splendide, vous avez là une charmante Sainte- Famille... C'est du Carlo Dolce, n'est-ce pas?

— Oui, dit le marquis sourdement.

— Voilà un Holopherne très-beau... c'est par l'un des Câuraches... Est-ce Louis ou Annibal?

— Louis.

— Quelle belle Descente de croix!.. C'est signé Sébastiano del Piombo, à cent pas... voilà un Canalettii ravissant!., je vous en donne deux mille écus, marquis Viani... acceptez vous?

—-Non, comte Fabiano... à vous dire vrai, cette affaire me préoccupe beaucoup... ce n'est pas la petite intrigue d*amour... au moins...

— Oh I je crois bien ! l'amour est toujours une bagatelle.

— Je vois la chose au point de vue politique. . •

— Politique, c'est celaf

— Comte Fabiano, il y a d'autres intrigues là-dessous I

96 LA GOtTESSE HORTENSU. ^

— Mille intrigues sourdes, marquis Viaai,

— Qu'il faut couper à la racine, sans pitié.

— Sans pitié.

— La raison d'Etat avant tout, comte Fabiano.

— Avant tout. -

L'envoyé, de retour, donna cette réponse au marquis :

— Ld lettre apportée par un domestique de la maison Braschl à M. de Mersanes lui a été remise exactement à son lever.

— Vous voyez, marquis Viani, dit Fabiano, c'est de Pamour chauffé au maximum : la lettre après le rendez-vous. J'avais, moi, une intrigue dans ce genre, à Paris; une femme d'une exigence !.. Ëxcusez-moi, cher marquis; j'avais vingt ans, l'âge des folies I Un jour, je lui fis annoncer par un ami éploré que je m'étais brûlé la cervelle pour lui prouver mon amour. — Le lâche, dit-elle, il n'a pas eu le courage de se pendre !

— Tout cela est bon, cher comte, mais nous nous écartons de la question.

— Il faut attendre les événements...

— Que parlez-vous d'attendre! comte Val di Nota; attendre que le mal soit plus grand !.. je vais user du pouvoir discrétionnaire que notre loi nous donne contre les étrangers soupçonnés d'intrigue politique.

— C'est cela ! vous allez le faire arrêter; très-bien.

— Je ferai ce que j'ai fait vingt fois depuis 1830, et pour des choses bien moins graves certainement.

— Eh bien l cher marquis, je vous baise les mains; je vous laisse à vos affaires administratives... nous nous verrons plus tard. ^

— Je vous remercie, comte Fabiano, de m'avoir mis sur la tracé de ces intrigants. ..

— Oh ! marquis, remerciez le hasard qai a donné cette tournure à uneconversation scientifique... Fautil ébruiter cette afDsdre?..

Il COMTESSE HOftTENSU. 97

— Diable ! non ! le plus grand secret ! bouche close! c'est entre nous^ rien qu'entre nous !

— Bien ! mon cher marquis ; c'est entendu.

— Que je TOUS serre les mains^ mon cher comte ; le crime sera foudroyé.

— Marquis Viani^ je vous dirai ce que Dante dit à Virgile : « Maître^ le sens de ces paroles est terTible; » maestraj il êenso lor m^è duro! chant troisième.

•—Vous citez toi:ûours heureusement Âdieu^

comte Fabiano.

On se sépara.

Fabiano ne s'écarta pas de la maison Viani. Il voulut épier le mouvement des hommes de police^ et s'assurer^ par ses propres yeux^ si le marquis jaloux dirigeait habilement ses opérations.

A la même heure^ et dan& le voisinage^ le comte Anatole de Mersanes décachetait en tremblant une lettre embaumée comme une fleur du matin ; son visage s'illumina du rayon céleste qui luit au front du pi^destiné; une extase de béatitude remplit soq âme; c'était un billet de la femme adorée; c'était le bonheur en trois lignes ; c'était l'univers qu'il tenait dans sa main.

Gomment dévorer ces heures^ ces siècles de minutes qui allaient éterniser ce jour jusqu'au lever des premières étoile ! quelle patience d'homme ne devait pas succomber dans ce martyre ! Le comte de Mersanes regarda autour de lui^ et il rougit de se voir si pauvre en face de cette rayonnante lettre qui venait le couronner comme un roi; il se sentait oppressé par ces viles murailles, trop étroites pour contenir l'immensité de son bonheur. Ce qu'il lui Caillait maintenant c'était un palais de marbre, comme Serra ou Durazzo; c'était Tescalier superbe qui monte aux jardins susk pendus; la nymphée verte de feuilles, rouge d'oranges, retentissante de fontaines, les grands tableaux T.T- a

98 Li. COMTESSE HCATSEfSU*

de la galerie, les rideaux de soie des balcons, les mosaïques des salons de bal*

Ces beaux rêves le firent tomber dans la réalité de la vie commune, et il ne se consola de son indigence qu'à ridée de se remettre bientôt en possession de sa richesse abandonnée, et que Théritiére avait offert de lui rendre généreusement. Si cette réflexion ne Peut pas soutenu, il aurait renoncé, dès ce moment, à l'a* mour d'une grande et riche dame, de peur d'être regardé un jour comme un aventurier qui avait tenté un coup de fortune dans un établissement avantageux. Ayant mis ainsi sa conscience en repos, il ne songea plus qu'à la villa Braschi, cette résidence aérienne voisine du ciel, et qui n'attendait qu'un seul élu.

Brûlé de cette impatience fiévreuse qui ne laisse prendre à l'esprit aucune distraction, le comte Anatole s'habilla comme pour le plus beau jour de fête, et sortit de l'hôtellerie du pas triomphant de l'homme heureux qui met à son insu toute une viUe dans la confidence de son bonheur. Lazare, sorti du tombeau après sept jours, ne montra pas une plus radieuse figure au peuple de Jérusalem. Notre jeune Français passait i travers les grandes lignes monumentales de la cité su^ perbe, seul cadre digne de son amour, et il plaignait les nobles seigneurs de ces palais qui avaient le néant pour locataire, et qui n'auraient pu acheter un seul sourire de la plus belle des femmes avec ces montagnes de marbre ciselées par des artistes géants.

Une rencontre l'arracha violemment à ses extases. Le comte Fabiano, qui ne perdait pas de vue son heu* reux rivai, l'aborda d'une façon étourdie, et lui prenant les mains au milieu de la Sirador Nuociêuma :

— Eh ! quel heureux hasard, s'écria-t-ii, vous a fait passer ici à cette heure? Cher comte, on ne vous voit donc plus! Parole d'honneur, je croyais ne i^us vous revoir que dans un ermitage! Diable ! quel magnifique

négligé du matin ! Vous allez aa bal avant déjenner ? ^ Comte Val di Nota^ dit Anatole^ tout étourdi de cette rencontre, je vous croyais à Villa-Bianca;i'ai eu rhonneur de me présenter deux fois chez vous en ville pour vous faire ma visite.

— Oh ! cher comte, entre nous c'est sans façon. La tyrannie des visites est intolérable. On se visite dans la rue à la première rencontre; c'est le privilège de Tamitié. Voulez-vous prendre mon bras, cher comte?

— Volontiers, monsieur.

— £h bien 1 que dites-vous de nos belles dames génoises? Moi, je raffole de toutes. J'ai les mœurs françaises. Avez-vous entendu ma sérénade cette nuit? je Fai donnée à la princesse sicilienne qui habite le palais Doria. C'était ravissant sur Teaa... Vousn'avet pas Pair de vous amuser beaucoup, comte de Meraanes.

«—Pardonnez-moi, monsieur, je mène une vie aissez retirée, mais assez conforme à mes goûts.

*- Venez donc ce soir chez la marquise Grimaldini, ma tante; nous avons un concert, un souper. On ne parlera pas de Dante. La princesse nous honore de sa visite... puis-je compter sur vous?

— Ce soir... ce soir, monsieur le comte... je n'ose pas m'engagér... j'attends on voyageur... un Français.. •

•^Allons! un bon mouvement... amenez avec vous le voyageur...' puis-je vous annoncer à ma tante?..

— Vraiment, monsieur le comte... c'est impossible... je suis an désespoir...

— Eh bien I venez donc pour le souper, au moins... à onze heures..*

— Impossible I croyez bien...

'— A minuit!., que diable ! on n'a plus rien à faire à minuit !

— Oh! cela renverserait toutes mes habitudes... je suis réglé comme un vieillard.

— Comte de Mersanes, tous me désobligez... mais n'importe^ je ne vous garde pas rancune : à chacun sa liberté. Ce sera pour ime autre fois^ n'est ce pas^ cher comte?

De Mersanes se laissa serrer les mains^ rendit Padieu par deux signes de tète, et respira, débarrassé de cette amitié improvisée qu'il ne s'expliquait pas très-clairement.

D'ailleurs, cet incident fut promptement oublié. La grande pensée du jour absorbait toutes les autres réflexions dans la tète du comte de Mersanes.

Il 7 avait dans le billet de la comtesse cette indica^ tion: Prenez le chemin lepluslong. Anatole songea donc i faire son plan d'ascension, conformément à l'ordre divin qu'il avait reçu. Il résolut de sortir de la ville par la porte de Pilla, qui s'ouvre sur la montagne. Arrivé hors de Tenceinte fortifiée, il se dirigerait vers la colline d'Albaro, coupée par le chemin de Toscane, et de là vers les longues lignes des aqueducs où il devait arriver une heure avant le coucher du soleil. C'est du point culminant de ces régions qu'il réglerait sa marche sur Villa-Braschi.

C'était un petit voyage qu'il fallait accomplir : de Mersanes ne recula pas devant une fatigue qui soulageait son impatience. L'agitation des pieds donne du calme à la tète. Il consulta le soleil, comme on regarde le cadran d'une horloge, et la position de l'astre dans le ciel lui promettait encore de longues heures; ce-* pendant il partit pour accomplir son pèlerinage d'à* mour, comme s'il eût craint que pour la première fois de sa vie, le soleil, imitant une étoile volante, ne tombât subitement des hauteurs du zénith à l'horizon de la mer.

C'était l'heure où, devant les eaux stagnantes, les cigales commencent à chanter sur les roseaux. L'œil ne pouvait supporter l'éclat incendiaire que se ren«

LX GOMT£SS£ HORTENSU* 101

voyaient la mer et le ciel> double firmament de Dieu. Les aromates fumaient sur les collines embrasées eomme l'encens dans les cassolettes; les dômes des couvents ressemblaient à des coustellations de pla* nètes^ tombées sur la ville et rendant au soleil ses rayons; la volupté du midi^ ce mystérieux démon qui cherche Pombre du marbre ou des bois^ courait dans Tair avec les parfums et les étincelles. La ville, enflammée de lumière, semblait descendre de son amphithéâtre pour se baigner dans son golfe, au brûlant milieu du jour.

Le comte de Mersanes franchissait la ligne des rem* parts sous la porte Pilla : personne, un seul homme excepté, n'aurait soupçonné le but de sa course, en le voyant marcher dans cette direction. Le pâtre du val d'Albaro, le quêteur franciscain, le soldat en maraude, seuls habitants de ces régions désertes, regardaient avec un long étonnement cet étrange pèlerin, en habit de bal, qui gravissait la montagne avec Tagilité du chamois. Quant à lui, il ne regardait rien; il se sentait légèrement attiré vers les cimes, comme s'il eût mis ses pieds dans la nacelle d'un aérostat. Par intervalles, il ouvrait la lettre de la femme aimée, et il s'élançait avec plus d'ardeur sur la pointe des rocs, eomme le marinier consulte sa carte de voyage, et bondit de joie en retrouvant son chemin.

Cependant une contraction d'inquiétude assombrit soudainement le visage du jeune homme ; il venait de remarquer, à sa gauche, trois hommes armés qui suivaient la même route, et qui le regardaient avec une attention singulière. Ce sont des chasseurs, sans doute, se dit-il mentalement; mais des chasseurs à midi, au mois de juin, sur une montagne, sont des êtres bien extraordinaires.

Il doubla le pas pour s'écarter d'eux, mais eux ne paraissaient pas vouloir s'écarter de lui.

102 LÀ GOHTESSGS HORTENSU.

Il s'arrêta, ils s'arrêtèrent; il s'assit, ils s'assirent.

Le comte de Mersanes, irrité des mouvements ironiques de ces hommes, marcha droit à eux, avec cette fierté d'allure qui vaut souvent la meilleure épée, et leur dit d'un ton décidé : -^

— Avez-vous l'intention de me suivre longtemps ainsi?

— Non, dit un de ces hommes en se levant, nous vous arrêtons de par le roi.

Et les deux autres saisirent le comte avec une vigueur qui prouvait que le marquis Viani et FaMano avaient bien choisi leurs hommes.

— M'arrêter, dit le comte Anatole; et qui vous a donné ce droit?

— Vous allez le savoir bientôt., là -bas... ohl point de résistance, elle serait inutile et même dangereuse pour vous... regardez, voici encore trois des nôtres qui arrivent de la porte de l'Est, vous êtes entre deux feux.

— Mais c'est une méprise 1 s'écria le comte avec une voix déchirante. .

— Non, ce n'est pas une méprise, vous allez voir; suivez-nous.

La lutte était impossible, il fallait se rester; six hommes armés contre un seul !

On descendit au poste de la porte de Pifla, et le comte fut enfermé dans une casemate. Le dief des sbires lui montra l'ordre émané du Buon-govemo. Cet ordre, scellé des armes roples, expulsait immédiate ment des États de Carlo-Alberto, le comte Anatole de Mersanes, pour cause d'intrigues politiques et de connivence coupable avec des réfugiés et des proacrits.

— Mais, s'écria le comte, c'est une horrible calomnie ! c'est une infime trahison !

— Nous ne connaissons que les ordres des chefs, lui répondit-on, *

— On ne peut pas me refoser de voir le consul de France. Conduisez-moi chez mon consul !

— Votre consul n'a rien à voir dans les affaires politiques de notre pays.

'-* — Allez au diable avec vos affaires politiques! Estce que je suis un conspirateur!

— Voilà l'ordre.

Ces deux mots furent dits d'un ton sèchement officiel, et la porte de la casemate fut fermée à triple tour.

il fallait un accident aussi terrible, dans une circonstance aussi solennelle, pour arracher le comte de MersaiHss à son calme stoïque; mais le noble jeune homme ne tarda pas à rentrer dans son naturel ; il ne fit point de conjectures, parce que les conjectures n'ont Jamais rien deviné; il s'assit sur un grabat, et attendit, avec résignation, ce qui était dans son destin.

A tout hasard, il écrivit au crayon, sur son album de voyage, une lettre au consul de France, et il disposa sa missive de manièie i être promptement glissée dans qnekfQe main secourable ou vénale si elle se rencontrait sur sa route.

Au tomber du jour, la porte de la prison s'ouvrit, et l'escorte armée qui le conduisait descendit un sentier tortueux et solitaire, presque verticalement posé sur le rivage de la mer. Devant la batterie de l'École, une chaloupe et quatre rameurs attendaient le prisonnier. Deux hommes armés jusqu'aux dents s'y placèrent à côté du jeune Français. Le chef fit un signal, et la chaloupe vogua lourdement vers la haute mer. V A la dernière lueur du crépuscule, Anatole de Mersanes vit un petit bàtimea* » rancre, et à une portée de fusil du brick, du côté de Gènes, l'ombre noire et immobile du Cam6rîan. La vue dece vaisseau quirap- 'pelaât une si douce nuit, et une fête comme les ékMiles ne devaient plus en éclairer, plongea le prisonizitt dans une sombre tristesse.

Le capitaine de la bombarde génoise^ l'Aaomption, avait ordre de conduire à Marseille le comte de Mersanes, et les deux gardes de police^ choisis par Vlanl^ étaient chargés de veiller à rembarquement. Tous les. bagages du jeune étranger avaient été transportés de rhôtellerie à bord de la bombarde.

La police avait mis tant de mystère et de précaution dans cette affaire que le jeune Français comprit qu'il 7 avait là-dessous quelque machination horrible dans laquelle la susceptibilité politique la plus ombrageuse n'avait aucune part.

De Mersanes se dit àlui-mème, dans un monologue mental :

— C'est évident^ j'ai un rival puissant qui prends pour sauver l'État, toutes les précautions qu'on prend pour commettre un crime. 11 n'y a plus de doute, eette adorable femme est en péril.

La chaloupe s'éloigna, et la bombarde mit à la voile. Un petit vent de terre soufiOLût sans rider la mer. L'étoile Vépi de la Vierge s'élevait sur le d6me de Garignan.

Le comte de Mersanes s'enveloppa d'un lambeau de voile latine, et s'étendit sur l'échelle triangulaire de la proue pour dormir à la fraîcheur de la nuit.

— * Il a pris gaiement son parti, dit le capitaine^ £'est un brave garçon 1

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