‹ La comtesse Hortensia (volume 4)Chapitre 2 sur 5 · RÉVÉLATION · texte numérisé non relu

RÉVÉLATION

Le vent firaichissait; il n'y avait pas de temps i perdre. De Mersanes, couvert par son lambeau de voile, fit lestement sa toilette de mer, et sortant à

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pla ventre de son enveloppe^ il se laissa glisser sans bruit dans Peau, par une corde, au moment le plus favorable.

La voile resta sur la proue, en gardant la forme d'un corps absent.

La résolution du gentilhomme français avait été prise et exécutée avec la rapidité de Téclair.

Le Camhrian n'était pas éloigné ; le jeune homme nagea dans la direction du vaisseau, et bientôt il l'atteignit.

Au cri de la sentinelle, un officier de service accourut; le nageur, suspendu à Téchelle, nomma le commandant ËLamiiton, et il s'élança lestement sur le pont du navire.

Hamilton était accouru, et sa surprise fut extrême en reconnaissant le héros de son bal dans le plus étrange et le plus humide des costumes.

— Au nom de Dieul dit Anatole de Mersanes, ne m'interrogez pas, capitaine Hamilton; je n'ai pas une minute à vous donner. Demain, je vous expliquerai tout. Je vous demande un habit, un canot et quatre rameurs, au nom de votre illustre aïeul, mon compatriote !

— Je ne vous interroge qu'en vous répondant, dit Hamilton... Voilà tout ce que vous demandez : habit, canot et rameurs.

De Mersanes répara promptement avec ces habits d'emprunt sa toilette absente. Et quand il fut prêt :

— Quelle heure est-il, capitaine Hamilton?

— Neuf heures. Mes officiers viennent de partir pour le théâtre.

De Mersanes serra la main du commandant et se précipita dans te canot.

Traverser la rade, le port, la ville, cela fut fait avec toute la promptitude dont peut disposer le pouvoir humain. Le jeune homme courut sur le flanc de la

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montagne comme sur une plaine unie; son élan ressemblait au vol; ses bras étaient des ailes; le roc dur relançait son pied comme la planche souple du tremplin. Anéanti par cet effort sublime, il aurait dû succomber en touchant le but; la vue de la villa Braschi le ressuscita.

Un domestique polonais récemment arrivé à Gènes, et investi de la confiance de sa maîtresse, attendait depuis trèS'longtemps le comte de Mersanes en rôdant autour de la villa. Dès que le jeune homme sortit du bois derrière la maison, il fut introduit dans une galerie inférieure, et, quelques instants après, dans un salon où l'attendait la comtesse Hortensia.

La jeune dame, en voyant entrer de Mersanes dans un costume de marin et dans un désordre incroyable, ne le reconnut pas tout à coup et elle se leva pour fuir. Mais celui-ci prononça quelques paroles en français et se fit reconnaître à sa voix. La comtesse sourit, et reprenant sa place :

— Je comprends, dit-elle ; vous avez voulu vous déguiser pour ne pas être reconnu ; vous avez réussi, monsieur le comte.

Anatole murmura quelques paroles confuses, dépourvues de sens, qui signifiaient tout et n'exprimaient rien.

— Monsieur le comte, poursuivit la jeune dame, je vous prie de m'excuser si je vous ai appelé ici à pareille heure. Vous devez avoir trouvé mon invitation bien singulière, n'est-ce pas?

— C'est à moi, madame, de m'excuser si je suis venu si tard. J'ai voulu faire un trop long détour, et je me suis égaré...

— Oh! j'ai bien compris; ne vous excusez pas... Monsieur de Mersanes, nous sommes seuls; mes domestiques dorment, et ma tante est dans sa chambre. Cependant il faut parler bas. Sur cette montagne Tat-

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ÉEbOSfbhre est si pure qu'uDe parole trop fortement accentuée est emportée à cent pas aux environs.

Pendant que la comtesse parlait^ le jeune homme la considérait avec des yeux remplis d'une expression indéfinissable : elle était belle à damner un ange; elle avait ce charmant désordre de chevelure et de toilette qui annonce une longue journée passée dans la plus fiévreuse agitation d'esptdt; sa robe blanche^ simple et unie^ ondulait gracieusement jusqu'au tar bouret de soie où se croisaient deux pieds divins.

— Madame^ dit le comte avec un calme d'emprunt^ |e serai heureux de mettre ma voix à l'unisson de la TÔtre.

— Le malheur a cela de bon^ monsieur le comte, qu'il donne l'expérience et l'observation avant la Tieillesse. Le bonheur donne l'étourderie; l'infortune donne la réflexion. Je ne crois donc pas me tromper, monsieur, ai je reconnais en vous un homme digne d'estime et de confiance.

La comtesse s'arrêta. Le comte baissa les yeux et garda le silence.

— C'est bien ! poursuivit la comtesse, ma parole n'a soulevé de votre part aucune de ces protestations bruyantes qui annoncent un dévouement qui ne se dévoue jamais. J'ai lu votre lettre, monsieur; elle sort du CQBur comme la vérité ; je n'ai pas voulu voir dans cette lettre ce qu'on appelle une déclaration d'amour je ae la regarde que comme l'épanchement d'une âme qui dMTche une sœur pour lui faire sa confession.

«— Madame, j'accepte tout.

-" Maintenant, je veux vous rendre confidence pour confideiice; je voulais retarder aussi longtemps que pMBiUe notre entrevue ; mais un accident est survenu l'autre nuit, et je me suis décidée à vous appeler soi^ le-cbamp. Vous vous souvenez^ monsieur le cointe^ ifai

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Anatole leva les yeax^ et joignit les mains convulsiyement.

La comtesse poursuivit :

— A ce bal, monsieur, vous avez remarqué chez moi un changement subit, et une émotion que je laissai tra^rpar mes larmes?

— Oui, madame.

— Vous n'avez pas cherché à deviner pourquoi une douleur si vive m'accablait après tant de folle étourderie?

— Je ne devinai rien, madame ; seulement, je vous avoue que votre douleur me frappa bien plus que toute votre nuit de gaieté.

— De gaieté ! . . pauvre monde ! comme on le traite ! . . Et vous aussi, monsieur, vous avez cru à ma gaieté ?

Elle arrondit son bras d'ivoire vers un angle du salon, et elle sonna. Un domestique parut.

— Stanislas, dit-elle, avez-vous fermé soigneusement toutes les portes ?

— Oui, madame la comtesse.

-» Toutes les fenêtres des salles basses!

— - Oui, madame la comtesse.

— C'est bien; retirez-vous, et ne dormez pas... Excusez-moi, monsieur le comte, dit la jeune dame, si je passe d'une chose à une autre..

Elle soupira et appuya sa tète sur sa main, son coude sur le coussin du divan; puis :

— Monsieur le comte, c'est une lamentable histoire que la mienne, une histoire comme les étoiles de mon pays n'en reverront plus. Vous savez que Varsovie mourut dans une bien terrible et bien sanglante nuit. Notre maison était à Praga, dans la rue Saint-André. J'étais avec d'autres nobles dames dans les batteries polonaises, lorsque ce fiiubourg fut pris. C'est là que j'eus le malheur de perdre mon mari. Il avait un commandement sur la Vistule; il périt comme tant

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d^autres hommes généreux, et je n'ai pas eu la consolation de lui élever un tombeau !.. Il faut bien peu de mots pour conter de grandes douleurs.

La jeune femme s'arrêta un instant et le silence de la nuit régna seul à la villa Braschi.

— Je rentrai chez moi, le désespoir dans l'âme; nue nuit affreuse couvrait notre quartier; jamais plus affreuses ténèbres : amis et ennemis inondaient les rues. Ma maison avait été saccagée, mes domestiques avaient disparu, moins un seul, Stanislas, qui m'accompagnait. Je courus à la chambre où j'avais laissé ma pauvre fille, une fille unique, à peine âgée de quatre ans ; le lit était encore tiède, mais mon enfant n'y était plus ! Il y a un mot qui n'existe pas et que je voudrais inventer pour exprimer ma désolation de veuve et de mère. Je courus dans tous les appartements, je fouillai dans tous les recoins de la maison... ma pauvre enfant était perdue I perdue !..

Un torrent de larmes inonda le visage de la jeune femme. Anatole de Mersanes laissa tomber sa tête sur ses deux mains et pleura.

— Monsieur le comte, poursuivit Hortensia en faisant un violent eflfort sur elle-même, je veux respecter votre noble douleur, qui est la mienne. Je n'entrerai pas dans des détails qui briseraient votre âme et ne me rendraient pas ma fille. Qu'il vous suffise de savoir que toutes mes recherches furent inutiles. J'ai prodigué l'or pendant quinze jours et quinze nuits. Mon ange n'a plus revu sa mère I

La comtesse Hortensia fit encore une pause, commp oppressée par de cruels souvenirs; puis elle reprit :

— Bien après ces affreux événements, un jour, je sortis comme d'un long sommeil ; on me dit que j'étais à Berlin. Un long délire m'avait privée de la raison. Lorsquel'arrêt de proscription tomba sur notre famille, un domestique et un parent de mon mari me porté-

rent mourante dans une chaise de poste, et nous quittâmes le territoire polonais.

■^ — AflTreux ! aflfreux ! murmura de Mersanes.

— Je suis obligée de Favouer à ma honte : après mes malheurs, je croyais n'avoir plus rien à redouter. .. eh bien ! lorsque j'appris que j'avais perdu la raison, lorsque je sentis encore dans mon cerveau fermenter le germe d'une folie incurable, une terreur inconnue glaça mon sang, et je ne pus supporter cet épouvantable avenir de mort vivante que j'allais traîner dans quelque enfer terrestre, au milieu d'autres êtres hideux, sanglants, échevelés, misérables comme moi. Dieu m'est témoin que ce n'était pas la mort qui m'effrayait.

La jeune femme parlait avec une voix tremblante et convulsive et le jeune homme n'osait interrompre cette pieuse confidence. Elle continua : #

— Souvent je suivais le fil d'une idée comme pour essayer ma raison : je voulais m'assurer de l'état de mon cerveau, comme on éprouve du pied la planche du pont d'un abîme avant de la traverser. Mes premières idées se liaient entre elles avec assez de clarté : ensuite, à mesure que j'avançais dans cet examen de moi-même, je sentais monter à mon front comme une brume épaisse et brûlante; des fiots d'étincelles tourbillonnaient devant mes yeux; une lueur livide couvrait d'un crêpe la création; des larmes enflammaient mon visage, et je me voyais rire aux éclats en passant devant de grands miroirs. Alors j'entendais le canon de Varsovie, si clair, si distinct, que je tressaillais à chaque coup. Je suivais de l'œil un cadavi'e'^^)ulant sous le pont de Praga; un ouragan de feu m'emportait dans une ville ténébreuse et désolée, comme Ninive à sa nuit suprême, et j'entendais les cris de ma pauvre fille, entraînée dans les bois par une bande de bohémiens* £n sortant de cet iiorrâ)l6 rôve, je me retrouvai

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à la même place où j'avais commencé dans le calme Texamen de ma raison; et le désordre de ma toilette, la rougeur de mon front, la sueur de mes cheveux, le frisson glacial de mes pieds, tout me faisait aisément deviner à quel excès de délire frénétique je m'étais élevée devant ces épouvantables visions! Chaque jour aggravait davantage la blessure de mon cerveau, et chaque jour mes terreurs devenant plus vives, je sentis que je ne pouvais me sauver de la folie que par une ardente et continuelle distraction. Je me lançai avec une sorte de joia dans la vie des voyages; je me cramponnai à la planche d'une berline comme un naufragé à la planche de son salut. Cette excitation de tous les instants eut pour moi des eflTets favorables. Mes crises furent moins fréquentes; j'avais des jours entiers de pleine raison; j'avais dans mes nuits quelques heures tranquilles, et un réveil plein de sérénité comme à l'âge de mon bonheur. A l'expiration de mon deuil, j'habitais Rome, et le tiers de l'Europe m'était connu.

La comtesse Hortensia s'arrêta encore une fois, et resta quelques minutes comme abîmée dans ses sou-» venirs. Anatole de Mersanes n'osait rien dire, dans la crainte de trahir l'émotion de son eœur. La comtesse poursuivit ainsi :

— Le monde m'avait tout enlevé : le monde avait été si cruel envers moi, que je ne me crus engagée dans aucune obligation envers lui. Je résolus de continuer cette vie d'étourdissement moral et de fatigue physique pour obtenir la complète guérison de mon esprit, me souciant fort peu des amères railleries d'une société qui, d'ailleurs, nous désole toujours, sur quelque sentier que nous passions. Une idée surtout me soutenait dans cette vie de gaieté hypocrite; l'espoir de retrouver ma pauvre fille : j'avais besoin de toute la plénitude de mes facultés pour calculer chaque

jour de nouvelles combinaisons et arriver ainsi à cet heureux résultat. Souvent, la nuit, lorsque je quitte mes habits de fête dont Téclal ment à tous les yeux, excepté aux miens, je cherche encore à quel coin du monde j'écrirai une lettre pour demander mon enfant; et je souris amèrement à travers mes pleurs, quand je songe à la stupéfaction qui saisirait ce monde joyeux que je quitte, s'il me voyait, après ma gaieté menteuse au bal, abîmée comme Rachel et Nlobé dans mes incurables douleurs I

Aujourd'hui que le temps et le remède ont raflTermi mon front, je puis me donner la volupté de la douleur sans iretomber dans mes terreurs anciennes. Apurés avoir eu le facile courage de la mort, je m^applaudis d'avoir eu le courage de la vie. L'espoir est toujours là, vivant et doux comme une consolation.

n m'est fort indifférent ie mentir par mon visage et mes habits à la foule qui me regarde passer : mais il y a toujours quelqu'un dans cette feule aux yeux duquel on tient à paraître ce que l'on est. Souvent, après avoir bien regardé autour de soi, on ne consentirait à rire que pour une seule personne, et si celle-là vous applaudit, l'assentiment ou la censure des autres vous touche peu. C'est ce qui explique aujourd'hui, monsieur le comte, ma position vis-à-vis de vous. Si j'ai hâté l'heure de cette confidence, je vais vous en donner la raison.

Vous ne serez point étonné, maintenant, si je vous dis que mes nuits sont souvent si agitées qu'elles s'écoulent sans sommeil. La nuit dernière, comme je regardais blanchir l'aube sur la mer, à travers les Persiennes de ma chambre, je vis passer sur la ter^ rasse un homme dont l'allure était pleine d'audace et de résolution. Je le reconnus tout de suite; c'était ce jeune seigneur sicilien, qui a de l'esprit comme en aurait un mandrille s'il parlait; c'était le comte Val

di Nota. Que cherchait cet homme à pareille heure et dans ce désert? A coup sûr, il ne courait pas après une bonne action^ soit dit sans le calomnier. Il rôdait^ les narines au vent^ avec de souples ondulations de corps^ comme la panthère autour de Tétable ; jt je voyais luire, dans le crépuscule, ses yeux fauves, qui semblaient mesurer la hauteur des balcons. Cette apparition m'a effrayée. Rien ne trouble Tesprit comme de savoir qu'une mauvaise pensée tourne autour de vous, et qu'elle n'attend que l'heure propice pour se traduire en mauvaise action. Il faut d'ailleurs bien moins que cela pour alarmer une femme isolée, une étrangère sans protection, et que chacun, faible ou puissant, croit pouvoir insulter de la brutalité de son amour, parce qu'il n'y a pas à c6té d'elle une épée au bout d'un bras.

Le comte AnatoU se leva vivement, et étendant sa main droite sur la belle veuve, il dit avec une voix calme :

— Un seul mot de votre bouche, madame, et le défenseur sera trouvé.

^— Oh! monsieur, dit la comtesse avec mélancolie, si j'avais un défenseur à choisir, je n'irais pas le chercher hors de cette maison, croyeft-le bien. Mais vous n'êtes pas mon mari, mon frère, mon parent, mon compatriote. Votre courage, monsieur le comte, votre dévouement ne seraient qu'un scandale de plus et ne me protégeraient pas. Je vous ai appelé ici pour rtmdre témoignage à la vérité, non pas demain, ni à aucune a?are époque, rapprochée ou lointaine, que je puit:5e 'Jélerminor, mais quand les convenances pormeilront que cela soit ; je veux que vous puissiec allesler par serment que voua avez vu le comte Val di Nota rôdcf autour de celle demeure comme un bandit; car c'c^l un homme d'acharnement, il reparaîtra cotte nuit, j*eD suis rertaine. Si cet homme n'a

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pas quelque violent projet d'attaque nocturne, il a un projet plus infâme encore ; il veut me déshonorer de la manière la plus lâche*, ',\ veut faire croire 4 des rendez-vous en descendant de Villa-Braschi au lever du soleil, et d'un pas secrètement ostensible, et silencieusement bruyant, ainsi que se vengent certains hommes dédaignés. S'il le faut, monsieur le comte, vous me serez témoin un jour que le comte Fabiano n'a jamais franchi le seuil de cette maison.

De Mersanes étendit horizontalement la main vers la comtesse sans prononcer une parole.

Dans toutes les conjectures que le comte Anatole avait faites en montant à la villa Braschi par ordre d'Hortensia, il avait tout prévu excepté la tournure que venait de prendre ce rendez-vous nocturne et mystérieux? Eh bien! les nobles âmes sentiront qu'à tous les incidents prévus ou imprévus, y compris celui qui était le plus doux au cœur d'un jeune homme passionné, le comte de Mersanes aurait encore préféré ce chaste entretien, cette confidence intime, cette nuit de pieuse révélation.

Alors, prenan^t la parole, il raconta ses événements du dernier jour et du dernier soir à la jeune dame qui l'écouta, la bouche béante, les yeux fixes, comme si cette narration eût justifié ses craintes ou ses pressentiments de la veille.

— Comte de Mersanes, dit-elle en prenant la main du jeune homme, tout ce que vous venez de me raconter est l'œuvre du Sicilien. Mais, au nom du ciel, comte Anatole, point de vengeance ! point de scandale ; songez que maintenant votre conduite ne vous appartient plus.

— Liez ou déliez mes mains, madame, j'obéis.

Au même instant, le visage de la jeune femme se couvrit de pâleur, et de Mersanes sentit sur sa bouche la plus belle et la plus blanche des mains.

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Hortensia se leva sur la pointe des pieds, et fit signe à son compagnon de la suivre aux appartements supérieurs.

Anatole suivit le signe et monta Tescalier, réglant son pas sur le pas de la comtesse; cependant, malgré leurs précautions de prudence silencieuse, leur souffle trouvait encore un écho dans le sonore vestibule de marbre de la villa.

Arrivée à la galerie du premier étage. Hortensia dit à Toreille d'Anatole :

— Je ne me suis pas trompée, mais je ne l'attendais pas si tôt.

De Mersanes désigna par une pantomime interroga^ tive le comte Fabiano. Un signe de tète répondit oui.

Anatole croisa les bras sur sa poitrine et les éleva par^iessus son front presque en même temps.

Le doigt indicateur de la jeune femme désigna une persienne dans une salle obscure. C'est là qu'ils prirent position tous deux.

Cette scène muette au milieu de la nuit donnait une volupté ineffable au cœur d'Anatole ; elle fondait d'ailleurs l'ère d'une intimité douce que rien ne pouvait plus rompre et qui permettait de toutespérer dans l'avenir.

C'était en effet le comte sicilien.

On le reconnaissait aisément dans l'ombre à cette allure de fierté audacieuse qui n'était qu'à lui. Il examinait la façade de la maison, comme ferait un général qui viendrait dans l3s ténèbres étudier une place forte pour donner assaut le lendemain : rien dans ses mouvements ne trahissait la moindre émotion, la moindre crainte : parfois il se promenait, pensif sur la terrasse, comme s'il eûKté le madtre de la maison, et que l'insomnie d'une chaude nuit d'été l'eût chassé de son alcôve. Puis, on le voyait tressaillir sous l'obsession violente d'une idée, et ses yeux siciliens," fixés sur les balcons, étincelaient comme deux astres de si-

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nistre augure sous Fébène des cheveux : et quand le moindre bruit sortait des bois ou montait de la mer, il inclinait son oreille vers le point soupçonné de receler quelque mystère nocturne, et la simple ondulation de son corps annonçait que Fagile démon était prêt à l'attaque ou à la fuite, selon les exigences du moment.

Cette nuit, que la saison faisait si courte, n'amena aucun autre incident. A Faube, le comte Fabiano disparut comme une vision nocturne effacée par le premier rayon.

De Mersanes n'avait prêté qu'une faible attention aux accidents du dehors; il s'était enivré d'amour au voisinage de la femme adorée; cent fois, dans cette nuit d'émotion, la jeune femme avait laissé tomber^ à son insu, ses cheveux et son souffle sur le front d'Anatole; et la molle clarté de l'aurore qui réjouit les yeux ne rencontra cette fois qu'une malédiction muette, partie d'un cœur trop fortuné pour la bénir.

Un point lumineux dorait la plus haute cime des montagnes de l'est, mais la campagne gardait encore un reflet des étoiles, lorsque le comte de Mersanes prit congé de la comtesse.

— Moi aussi, lui dit-il, madame, moi aussi, je suis proscrit. 11 m'est défendu de mettre le pied dans la ville. Je vais, par de longs détours, réclamer encore l'hospitalité du Cambrian, et là je demanderai justice au représentant de mon pays... Et maintenant, madame, quand aurai-je le bonheur de vous revoir?

— Vous concevez, monsieur le comte, qu'il m'est impossible de prolonger mon séjour à la campagne; je descendrai à Gènes après le soleil levé. Vous en avez assez vu, maintenant, par vos propres yeux, pour savoir à quoi vous en tenii $ur les calomnies que le iTionde attache à mon nom... Adieu... comte de Mersanes; il ne vous sera pas difficile d'obtenir justice...

mais je vous recommande encore une fois^ au nom du ciel...

—Dites au nom de votre patronne^ madame.

— Je vous recommande d'éviter tout scandale avec ce démon sicilien.

— Madame, je vous le jure, mes lèvres sur votre I noble main... je suis entré dans ime maison, je sors

d'un temple.

I De Mersanes s'élança lestement du vestibule sur la

terrasse , et tournant la maison, il s'enfonça dans le bois, et atteignit bientôt la cime d'un escalier taillé au-dessus d'une petite vallée qui conduisait à la mer hors de l'enceinte des remparts.

Arrivé aubasdecetteéchellederoc,lejeunehomm6 doubla un angle de terrain, et se trouva face à face avec un homme qui recula deux pas, en s'écriant :

— Vous I ici ! monsieur î C'était le comte Fabiano Val di Nota.

La chose qu'on appelle le hasard, et qui dans les

existences orageuses est toujours si bien combinée qu'elle devrait enfin perdre ce nom, avait conduit Fabiano vers ce chemin, tout nouveau pour lui, comme pour Anatole.

Le premier homme qui vit le premier lever de soseil ne montra pas à cet astre une figure plus bouleversée d'étonnement que celle de Fabiano en reconnaissant le jeune Français.

Le Sicilien, par im instinct naturel, après avoir proféré son exclamation, mit sa main droite sur le pommeau de son poignard. Heureusement il n'y avait point de chance pour accomplir un crime ténébreux : à droite et à gauche du sentier, des religieux de Saint-François partaient pour la quête, et de pauvres paysans pour le travail.

De Mersanes mesura des yeux la taille du Sicilien, et continua sa route, sans ralentir ni bâter le pas;

mais Fabiano lui barra le chemin^ et le força ainsi de s'arrêter un instant.

— Nous ne sommes pas seuls^ dit Fabiano^ et nous parlerons bas...

— Monsieur, interrompit de Mersanes d'un ton brusque et fier^ vous n'avez rien à me demander, et je n'ai rien à vous répondre^ moi !

— Je voudrais savoir^ dit le Sicilien avec un calme hypocrite^ lequel de nous deuz^ ce matin^ est l'espion de l'autre.

— Je ne veux rien savoir^ moi I dit de Mersanes de l'air d'un homme qui a peur de sa colère. Rien! laissez-moi passer^ monsieur.

— Ëh bien! je sais ^ moi, dit le Sicilien en jetant aux pieds d'Anatole une fleur d'hortensia^ je sais que vous êtes un lâche ; passez !

Le comte de Mersanes ne répondit pas un mot; il continua sa route tranquillement jusqu'au bord de la mer, et la première barque génoise qu'il trouva sous son pied le conduisit à bord du Cambriam.

LA TADOLINA.

Une semaine après cette rencontre^ Fabiano écrivit à son ami Octavien d'Oropeza la lettre suivante :

Gènes... Juin ^\é;»ô.

a Mon gheb Ogtavdsn^

a D'après mes calculs, cette lettre^ que je &is triple^ doit te trouver à Varsovie, à Berlin ou à Vienne.

a Tu n'auras pas oublié d'écrire à madame Virginie Debard pour mettre ton amour à ses pieds^ et j'espèro

LA COMTESSE HORTElTSUi ii9

bien que tu épouseras^ dans la première semaine de juillet, cette héritière du comte de Mersanes. C'est une affaire convenue.

a .Fattends tous les jours de toi une lettre de Varsovie qui doit m'apprendre bien des choses impor* tantes, et dont mon adresse doit tirer un parti merveilleux. J'aimerais mieux te voir arriver toi-même en guise de lettre.

« La belle comtesse est en ville depuis quelques jours; elle n'a reçu que le marquis ; c'est toujours Phomme dangereux par excellence. Je suis maintenant son meilleur ami. J'ai fait chasser des États de Sardaigne le comte Anatole ; mais le drôle s'est réfugié à bord du Cambrian, et dans ce fort inexpugnable, il négocie diplomatiquement pour rentrer à Gènes. U ne réussira pas. Le marquis Viani ne me fait aucune confidence : je ne connais pas un péché plus capital que cet homme-là, qu'il faut deviner à travers son mysticisme épais, son pathos scientifique et sa froideur de diplomate. Je lui prépare un tour de son métier.

« Quand j'aurai déblayé ma route de tous les buissonsépineux qui me voilent l'adorable femme, j'agirai; tu me connais, lorsque j'agis!

« J'espère aussi que tu n'auras pas oublié d'écrire à madame Virginie Debard, ta future, de se hâter de vendre tous les immeubles de la succession, et de placer l'argent en bonnes mains. Anatole de Mersanes est ruiné; il restera ruiné. Les belles comtesses n'aiment pas longtemps les r\iinés.

a Adieu; éventre Varsovie, et arrache-lui du cœur le secret d'Hortensia.

a Ton fidèle banquier, o Ck)MTB V. D. N. »

P. S. a J'ai fait une découverte. L'Anatole est un poltron; je crois que la comtesse a des bontés pour lui ;

mais tu conçois que dans ma position je suis obligé de refouler la médisance dans ma bouche. Si je parlais, je serais ridicule comme un mari, puisqu'aux yeux du monde, les yeux du marquis exceptés, je suis le favori de la comtesse. Il y a donc des occasions où Fon est forcé d'être discret et de respecter l'honneur des femmes. Je n'aurais jamais cru cela; me voilà vertueux par nécessité !»

Cette lettre écrite, le comte Fabiano courut chez le marquis Viani.

U traversa galeries et salles d'un pas déterminé, comme Tami intime de la maison, et il s'annonça luimême à la porte du cabinet. Le marquis s'occupait en ce moment d'une correspondance fort active au sujet de l'affaire de M. de Mersanes, que défendaient énergiquement le consul de France et le commandant Ea.mi] ton.

— Bonjour, marquis, ait Fabiano en se précipitant sur les mains de Viani ; avez-vous un engagement pour ce soir?

— Pour ce soir î dit Viani préoccupé ; pour ce soir?.. Attendez..., non...; j'ai ma soirée Ubre, cher comte.

— Dieu soit loué !.. Ma tante, la marquise Gesualda Grimaldini, qui, par parenthèse, vous aime de tout son cœur, réunit ce soir quelques intimes autour d'un plateau de sorbets. Nous sommes bien aises, ma tante et moi, de vous présenter ce soir le marquis d'isola- ^lla et sa femme... Vous allez dire oui.

— Gela vous oblige, mon cher comte?

— Gela m'enchante.

— Accepté.

— Oh ! si c'étaient de ces ennuyeux personnages qui voyagent pour faire des lieues, et compter les marquis et les princes qu'ils rencontrent à travers l'Italie, je vous dirais le premier, ne venez pas. Mais je vous

promets des étrangers hors de ligne. Le marquis d'Isola-Bella est un érudit de vingt-cinq ans qui a vécu deux iiècles à Rome. C'est Pami intime du célèbre Vescovagli, qui a déterré tous les faux dieux d' Anaximandre^ dePraxitèle et dePhidias. La marquise dlsola- Bella sa femme^ est une jeune Parisienne de vingt ans ; un ange ! Fort belle personne ; une blonde dorée au soleil^ avec des mains blanches comme la neige^ et des pieds d'enfant. J'ai vu avec plaisir qu'elle menait son mari par le nez^ qui est fort long^ comme le nez des antiquaires. Gela soit dit sans mauvaise intention, car^ vous le savez^ la médisance m'est en horreur. — Ëh bien ! cher comte Fabiano^ agissons sans façon entre nous; j'ai beaucoup à faire aujourd'hui; vous allez me laisser à mes travaux^ et je me dédommagerai ce soir de ce que je perds ce matin en ne causant pas avec vous.

— Ah! voilà les procédés que j'aime 1 mon cher Viani; voilà, certes, la vie comme je la comprends!.. Adieu, je me sauve; à ce soir. Sabrez votre travail, et soyez à nous de bonne heure.

— Adieu, comte Fabiano.

Le comte sicilien employa le reste de sa journée à combiner des plans à Yilla-Bianca;il s'était chargé de faire les invitations à la soirée de la marquise Grimaldini, et il ne voulut admettre aux salons intimes de sa ta:ite que cinq ou six familles bien connues de lui.

A l'heure indiquée, le comte Fabiano était déjà sur le seuil de la porte du premier salon pour recevoir les invités. 11 se posait avec une fatuité charmante devant les groupes, lançait la conversation sur un sujet joyeux, et se replaçait à son poste d'introducteur, dès que les propos étaient animés.

Gomme chacun se montrait avide de savourer ce qu'on appelle les délices de la conversation, le comte Fabiano n'eut pas besoin d'exciter beaucoup son

ISS LA GOMTESSE HORTENSU.

monde. Les langues effrénées jaillirent aussitôt comme des aiguillons de serpents.

On servit à ce festin trois ou quatre réputations de femmes; et la faim exigeante des convives n'était pasf assouvie.

Un jeune homme qui n'avait pas encore payé son écot, se donna, sur son fauteuil, un léger balancement de corps, et dit :

— A propos, mesdames, puisque le marquis Viani est absent, nous pouvons lui donner un tort; vous savez qu'il se marie.

— Avec la comtesse de Varsovie; c'est une nouvelle vieille de six mois, dit une voix aigre de vieillard incorrigible.

— Il paraît que le comte Fabiano a rompu avec elle? dit quelqu'un.

— Mais, dit un monsieur qui était debout devant la cheminée, et qui accompagnait chaque mot d'un coup de lorgnon sur sa main gauche, mais il me semble que Fiabano a été d'une constance adorable; il a vécu deux longs mois avec sa comtesse! soixante jours, un carême et demi!

— Je ne sais trop vraiment ce qu'on trouve de rare dans cette femme ! dit un monsieur qui regaHait amoureusement une dame d'une laideur idéale; une femme n'a qu'à prendre la peine d'être étrangère pour être mise sur un piédestal.

— Son physique me conviendrait asses, dit un comtessino qui avait un cordon de montre en cheveux noirs sur un gilet blanc; mais je n'aime pas son caractère : elle a dans sa tète la cervelle d'un moineau; c'est une folle qui ne rêve que bals, spectacles, intrigues, festins, et qui dit son fait à un homme avec l'audace d'un grenadier.

— Excepté pourtant, lorsque l'homme est jeune et beau^ dit un monsieur d'un certain âge qui mettait

beaucoup de malice dans le verre de ses lunettes. — ^L'observation est bonne^ remarqua le comtessino.

— Croyez-vous que nous la verrons ici ce soir? demanda une douairière prude.

— Oh! non, répondit un homme grave; la comtesse Grimaldini a choisi son monde ce soir; la marquise a du tact. D'ailleurs, la comtesse polonaise s'est retirée à Villa-Braschi.

— Et pour cause ! dit un avocat mystérieux.

— Ah ! fit rhomme grave.

— La villa Braschi est devenue un nid d'intrigues aujourd'hui, dit un interlocuteur sérieux avec un accent de vertu indignée.

— Chut ! dit le groupe, void le marquis Viani.

La mdtresse de la maison causait avec une de ses amies ; elle se leva pour recevoir dignement le marquis Viani ; Fabiano prit son bras avec une familiarité d'ami, et fit plusieurs tours de salon avec lui en causant de choses indiflërentes.

Tout à coup on annonça M. le marquis et madame la marquise d'Isola-Bella.

La transformation était merveilleuse. L'osii même de Fabiano faiUit se tromper.

Antonini avait laissé sur son visage fort peu de place à la chair, presque toute envahie par les lunettes, la moustache et la barbe, il portait son habit de soirée avex l'aisance d'un dandy consommé. Il marchait nonchalamment et la tète un peu inclinée, comme un jeune homme que l'étude a rendu de bonne heure grave et méditatif: le mouvement gracieux qui inclina et releva son torse, sur le seuil du salon, annonçait un nobJe seigneur, qui, dans sa vie, avait salué toute l'aristocratie de l'univers.

La Tadolina était digne d'un tel cavalier.

£l]e portait une robe blanche brodée à jour sur un fond rose; ses bras s'échappaient de deux cascades de

iU LA COMTESSE HORTENSIA.

dentelles ; ses cheveux, ornés de tresses supplémentaires, étaient entremêlés de fleurs de cm(a-^a//tdont les reflets écarlates donnaient au front et aux yeux un éclat ^ enivrant : comme luxe de toilette, elle avait noué à son cou, avec une négligence adorable, dix mille écus de diamants, de prima donna^ équivoques bijoux qui empruntent leurs étincelles au lustre d'un théâtre ou aux bougies d'un salon.

Fabiano, masqué d'un sérieux superbe, présenta ces deux visiteurs à la marquise Grimaldiui, laquelle retint à côté de son fauteuil la marquise d'Isola-Bella. Le prétendu mari se mit à passer en revue les tableaux en prenant de magnifiques poses de connaisseur.

La Tadolina fut également présentée au marquis Viani, qui venait de s'asseoir dans le groupe de madame Grimaldini.

— C'est vraiment un miracle d'avoir décidé mon mari à sortir de l'hôtel ce soir, dit la Tadolina d'une voix nonchalante et avec des minauderies de chatte métamorphosée en femme, mon mari passe à l'état d'ermite de jour en jour. 11 est absorbé par son grand ouvrage.

— Ah 1 dit le marquis Viani, M. d'Isola-Bella s'occupe d'un grand ouvrage ?

— Hélas ! oui, marquis Viani; et vraiment cet ouvrage est mon cauchemar. 11 yeut démontrer au monde savant que le temple des Géants ou de Jupiter Olympien en Sicile n'a pas été bâti; et que les Grecs, pour faire une niche à la postérité, n'ont taillé qu'un seul tronçon de colonne, avec des canelures qui peuvent servir de guérites à trente sentinelles.

— Mais croyez-vous, madame, que les Grecs aient été capables d'une pareille mystification?

— Au nom des Grecs, marquis Viani, n'élevez pas un doute de cette nature devant mon mari; il nous ferait un discours jusqu'au lever du soleil; il nous

LA COMTESSE HORTENSIA. i^h

parlerait de son ouvrage; c'est bien assez qu'il récrive.

— Ferez-vous encore un long séjour en Italie? demanda la marquise Grimaldini.

— Nous avons tout vu, madame, et je brûle de rentrer dans ma jolie petite maison du boulevard des Capucines, à Paris. Maman et ma sœur se désolent; une toute petite sœur de onze aas qui m'écrit des lettres charmantes, chère ange! Mon mari va faire encore, pour son ouvrage, une tournée en Sicile, et je l'attendrai à Gênes. A son retour nous partons pour Paris.

— Vous me permettrez, madame, dit la marquise Grimaldini, de vous faire les honneurs de notre ville.

— Ce sera une bonne fortune pour moi, madame. Gènes me paraît au premier coup d'œil une ville fort agréable. Je n'aime pas Venise ! Oh ! quelle réputation usurpée ! Venise ressemble à une ville qui se noie par ennui, et l'on est tenté de la retenir par sa chevelure de clochers.

— Ahl c'est délicieux! s'écria le comte Fabiano; voilà un trait qui restera !.. Et Naples^ madame d'Isola- Bella, que pensez-vous de Naples?

— Ne me parlez pas de Naples, comte Val di Nota ! Il me sembre, quand je m'y endors, que je dois me réveiller le lendemain dans un vitrage de musée avec une étiquette sur le front, comme toutes les victimes du Vésuve. J'ai quitté Naples avec joie en secouant la cendre de mes pieds.

— Adorable! dit Fabiano... Et Livourne, madame, que pensez-vous de Livourne?

— -Livourne n'est pas une ville; c'est une rue sur le }>ord de la mer, une grande rue pleine de gens affairés qui ne font rien. J'aime mieux Plse, avec sa population de palais qui ont anéanti les habitants.

— Mais Florence! dit Fabiano en fredonnant ces mots comme l'atidante d'une cavatine.

126 U. COMTESSE HORTENSU.

— Ah ! Florence ! Florence ! chanta la Tadolina sur le même air; votre Florence m'a donné les vapeurs ; je ne connais rien d'abominable comme ces statues qui vous regardent passer du haut de trente pieds, et

qui vous poursuivent partout et qu'on retrouve tou- i

jours et qui vous lancent des œillades de Gibelins. j

J'avais fini par croire que j'étais une statue moi-même ;

et que j'allais me briser en marchant.

Le faux marquis d'Isola-Belle^^ ^'avança gravement vers la marquise Grimaldiui et àii, en appuyant sur chaque mot : |

— Je vous fais mon complin^snt, madame, sur les tableaux de votre salon, ce sont de véritables magni- I ficences, comme nous disons en terme d'agathophiles. -; Vous avez là une nymphe endormie de Gentileschi- | Lomi que je regarde comme une rareté. Ce paysage ' de Poèlenburg est ravissant comme étude complète

des grands phénomènes de l'air et de la lumière. Il j

est fâcheux que ce Foëlenburg ait deux repeints. i

— C'est ma foi vrai I s'écria le comte Fabiano; il y a deux repeinu! marquis d'Isola-Bella, vous avez découvert ce défaut, à la bougie, du premier coup ! c'est fort!

— L'habitude! l'habitude! dit le faux marquis d'Isola-Bella, d'un ton modestement orgueilleux.

— Voilà ce que je n'ai jamais compris ! dit la Tadolina; mon mari a étonné tous les artistes par son (oup d'œil. L'hiver dernier, à Livourne, il acheta, pour deux louis, au bazar de Micali, un tableau dont je D'aurais pas donné deux pauls. A Home, le cardinal Somaglia nous offrit trente mille écus de ce tableau.

U'était un chef-d'œuvre de Schidone, le Christ au j

jardin des Olives. Mon mari pria le cardinal de Tac- i

cepter à titre de don. Je n'ai jamais vu un cardinal plus heureux. ^

Le mouvement de la soirée détacha successivement

les interlocuteurs du groupe de la marquise Grimaldini; Fabiano entraîna Antonini dans une embrasure de croisée, et ils aflfectèrent tous deux de se plonger au fond d'un entretien sérieux, loin des colloques futiles. La Tadolina se trouva, comme par hasard, en tête-à-tête avec le marquis Viani.

— Vraiment, madame, dit le marquis. ';ous devez être fière d'un mari tel que le vôtre.

— Mais, il me semble, marquis Viani, dit la Tadolina, que je n'ai rien à gagner à la science de mon mari, et que je ne suis pour rien dans ses triomphes. Les maris de ce genre-là s'occupent d'ailleurs fort peu de leurs femmes. Le mien, par exemple, passerait toute une nuit en extase devant un tableau. Le soir de mes noces je le perdis. Je le fis chercher"^ par mes gens; on le trouva en contemplation devant un paysage d'Hobbema.

— C'est incroyable I

— Oui, marquis Viani, c'est ainsi. Mon mari raflfoterait de moi si j'étais morte depuis deux mille ans, ou si je figurais à l'huile sur une toile signée Van Dick. Les savants n'aiment que la nature morte; j'ai le tort d'être vivante aux yeux de mon mari... Maintenant, il va se donner encore un congé matrimonial de deux mois pour aller prendre des coups de soleil sur la cheville du mont Etna... On peut dire que la femme d'un savant est veuve du vivant de son époux... Hélas ! il faut se résigner.

— Eh bien! madame la marquise, vous aurez le temps de faire ample connaissance avec notre belle ville de Gênes. Nous serons tous à votre disposition.

— Mon Dieu, je ne sais comme je suis faite, mais je ne suis pas curieuse du À)ut... Il est vrai que lorsqu'on a vu Paris!.. Je passe, moi, devant tous vos monuments avec une peur horrible des lézards. Les vieux Romains n'ont travaillé que pour loger les rep«

tiles. Si TOUS saviez ce qu'on éprouve sur une ruine, en souliers de satin!.. Non, non, ce n'est pas cette folle vie de vagabondage aitistique qui était dans mes vœux. J'aurais voulu un mari qui ne s'occupât que de moi, qui n'aimât que moi, qui ne regardât que moi. C'est peut-être un tort de notre organisation; mais les femmes sont ainsi faites; elles sont jalouses de toutes les attentions que leurs maris accordent même à des objets inanimés. Croiriez-vous, monsieur, que j'ai brisé une bacchante dans le cabinet de mon mari? Isola-Bella m'en a gardé rancune six mois.

— Cela fait l'éloge, madame, de l'amour que vous portez à votre mari.

— Oh ! monsieur, vous me jugez avec trop de bonté ! dit Tactrice avec une minauderie de duo bouffe. Je suis mariée depuis six aas; on m'a épousée à quinze, comme étude... Si l'amour nous a visités l'un ou l'autre dans ces six ans, je vous affirme que l'amour a gardé l'incognito.

En ce moment la marquise Grimaldini vint s'asseoir à côté de la Tadolina et lui présenta un sorbet.

Le comte Fabiano fit un léger signe au marquis Viani, qui se leva et vint le rejoindre.

— Cher marquis, dit Fabiano avec une voix suffoquée par l'enthousiasme, je viens de causer avec d'Isola Bella... Quel puits de science! c'est une bibliothèque à deux pieds!

— Sa femme est ravissante, exquise, divine, mon cher comte!

— Oh ! que parlez-vous de la femme ! Le mari m'a cité toute la vie del Giovanni di Matha!.. Je miis écrasé.

— Et la marquise! la marquise t

— Oui, mon cher Viani, je conviens que la marquise est délicieuse. C'est une véritable Parisienne. Vénus était Parisienne... Regardez-la marcher... On

croirait voir la plus belle des Grâces qui a perdu ses deux sœurs... Quel malheur pour moi que son mari soit mon ami et mon compatriote ! En Sicile nous respectons les femmes de nos amis ; c'est passé dans les mœurs depuis la questure de Gicéron^ qui a écrite i Syracuse^ un fort beau chapitre là-dessus^ comme vous savez.

— C'est que... malgré ses vingt-cinq ans, le mari ressemble bien...

— A un mari; vous avez raison^ cher Viani. Oui, d'Isola-Bellame paraît prédestiné à quelque catastrophe domestique. Au reste, il a tant de nobles distractions pour se consoler d'une distraction de sa fenmie 1 Voilà le plus beau privilège de la science!..

— Parlez-vous sérieusement, comte Fabianot

— C3ier Viani, je parle toujours sérieusement : demandez à tous mes vieux camarades. Oui, la science console de tout, même de l'infidélité d'une femme et d'un ami... Vous concevez très-bieu, marquis, que d'Isola-Bella court à son malheur, tète première. Le voilà qui part une troisième fois pour la Sicile 1 et il laisse sa femme à Gènes ! Gènes, ville pleine déjeunes gens comme nous, qui ne demandent pas mieux d'adoucir l'ardeur de Tétude par le charme des galanteries.

*~ Vous croyez donc, dit Viani d'un ton nonchalant qui visait à la finesse, vous croyez donc que ce mari laissera cette charmante femme dans une hôtellerie?

— Dans une hôtellerie, non; il est trop bien élevé pour faire une pareille inconvenance! mais, ainsi qu'il vient de me le dire lui-même, il a loué une jolie petite maison à VAqua-Sola, entre cour et jardin; et la belle marquise y attendra le retour de son mari, comme dans un couvent, avec sa femme de chambre et deux domestiques. Voilà le plan du marquis. Cependant, gardons ce secret pour noua» '^

i30 LA COMTESSE HORTENSIA.

Fabiauo fit un signal convenu, et Autonini vint se mêler à leur conversation. Le faux marquis fit un salut imperceptible, et adressant la parole à Viani :

— Marquis Viani, j*ai quelques recherches à faire pour mon grand ouvrage; ave:&-vous en ville quelque bibliothèque où je puisse butiner!

— J'espère bien , marquis d'Isola-Bella, que nous trouverons à Gênes tout ce qu'il vous faut. Nous vous présenterons à Brignole, à Durazzo, à Pallavicini.

— n me faut VIstoria arniversaie de Bianchini, ou bien celle de Galazzo Gualdo.

— Oh 1 nous aurons cela, dit Fabiano.

— U me faudrait encore, poursuivit Antonini, la Vita di mn Romualdo, par Gastgnizza.

— Nous demanderons cela aux chartreux, dit Viani.

— Pourrai-je me procurer aussi la Rama Sacra de Cecconi? .

— Mais je pense que oui, dit Fabiano ; je m'en charge.

— Ou à défaut, il Rittrato di Roma^ de Morlani?

— Ah I je crois que je Fai, dit Viani; oui, je Tai ctiez moi.

— J'aurais aussi un besoin indispensable d'un ou-* vrage fort rare de Vilopoggio, intitulé : Antipaila 4ê France$i e Spagnuli,

— Ahl vous pouvez compter sur celui-là, dit Fabiano; je l'ai vu chez le marquis di Negro.

— Voilà tout, dit Antonini; pardon, messieurs, de la peine que je vous donne... Il est déjà fort tard pour moi... j'ai tait \m extra ce soir... Nous allons prendre congé de la marquise Grimaldini.

Il y eut alors un échange de formules obhgées, et les groupes se dirigèrent vers la porte, où la marquise Grimaldini et son neveu reçurent les adieux et les serrements de main*

LA. COMTESSE HORTENSU. 131

Viani sortit le dernier, et ses dernières paroles furent celles-ci :

— Mon cher comte Fabiano, le marquis d'Isola- Bella est mi puits de science, cela est vrai, mais sa femme est un miracle de grâce et de beauté; vous avez découvert le mari, et moi la femme.

— Eh bien! dit Fabiano en riant, gardons chacun nos conquêtes.

— J'accepte de grand cœur, diî Viani.

— Je crois bien, dit Fabiano, vous avez pris lapins belle moitié.

— Adieu, comte Fabiano, je vous attends demain; nous ferons ensemble nos visites aux d'Isola-Bella.

liA ICAISON DE l'AQUA-SOLA.

Le comte Fabiano avait complètement réussi dans ses projets sur le marquis Viani ; sa perspicacité avait bien jugé la position de cet homme vis-à-vis de la comtesse Hortensia. Le rusé Sicilien comprenait que le marquis, abusant de son pouvoir si redoutable contre une femme proscrite, devait à la longue arriver à une intimité qui le rendrait maître absolu de la maison Brachi ; qu'il était donc urgent de saisir une de ces heures où la passion d'un amoureux de cinquante ans se décourage devant une résistance invincible, pour lui montrer dans le plus prochain avenir quelque conquête brillante et facile dont Tespionnage du monde- ne connaîtrait pas le secret; puis, lorsque des combinaisons infernales auraient écarté ce dangereux rival du salon de la ^mtesse, il serait facile d'arriver à un autre résultat encore plus décisif.

id% Là comtesse hortensia.

De Mersanes était toujours à bord du Cambrian, où il attendait à toute heure une solution avantageuse pour lui.

Le comte Fabiano avait établi autour de la maison Braschi un espionnage vigilant pourdécouvrir cet autre rival qu'il n'avait plus revu. Le chef de ces espions était Antonini; il avait dépouillé Thabit du marquis d'Isola-Bella pour revêtir Tuniforme indigent des Facchini génois. La hardiesse de cet homme était si grande, qu'il entra, en plein jour, déguisé en quêteur franciscain, dans le palais Braschi, où il fit une visite domiciliaire, sans être aperçu par les domestiques.

Au centre de son réseau d'intrigues, Fabanio passait du calme froid à l'activité dévorante, selon le besoin de la situation, et il attendait toujours, pour frapper un coup décisif, une lettre dernière qu'Octavien lui avait récemment promise, et qui devait partir de Varsovie ou de Berlin.

Le marquis Viani avait cru devoir suspendre ses visites au palais Braschi depuis l'ordre d'expulsion qu'il avait donné un peu trop despotiquement contre M. de Mersanes.

Étonné de l'appui que le jeune Français avait trouvé diez le consul de France et le commandant Hamilton, il soutenait encore son droit contre l'autorité supérieure par des raisons spécieuses ou mensongères, mais à la fin, il paraissait incliner vers un accommodement; car il redoutait surtout que le gouverneur ne découvrit, à force d'enquêtes, que cet ordre de proscription avait son origine dans un accès de jalou sie et une intrigue de salon.

De son côté, la comtesse Hortensia ne savait à quel motifattribuer la retraite du marquis; et, bien que ses visites lui fussent odieuses, elle voyait encore moins de dangers pour elle dans cette obsession quotidienne d'un amour qui éclatait en menaces, que dans

LA COMTESSE HORTENSTA. 433

cette mystérieuse et soudaine absence qui laissait supposer toute chose sinistre à l'imagination.

La position de nos personnages étant ainsi établie à cette phase de notre histoire, nous entrerons dans la petite maison de VAqua^Sola, où la Tadolina reçoit depuis plusieurs jours les visites mystérieuses du marquis Viani/

C'est une résidence solitaire et pleine de ce charme qui retient le visiteur, et lui fait tout oublier. Fabiano avait admirablement choisi la position.

Les voisins, ces créateurs de l'indiscrétion, n'existaient, sous aucun sexe, autour de la maison de la Tadolina. Le jardin clos de murs, était encore, par luxe de précaution, bordé sur ses trois ceintures par trois rideaux de peupliers qui ne permettaient qu'au soleil de midi de lancer un rayon en passant. L'appartement de l'actrice respirait ]a grâce et l'élégance. Les fresques des quatre murs et du plafond avaient traduit les métamorphoses d'Ovide avec une grande ingénuité mythologique. Des guéridons en mosaïque offraient à l'ennui un luxe incroyable d'albums et de frivolités italiennes; et de tous les coussins du divan, les yeux pouvaient voir, à travers les vitres, tout ce que le jardin recelait d'enchantement et de caprice dans ses fleurs, ses .treilles^ ses fontaines, ses volières, ses berceaux.

Un soir, le marquis Viani arrivait dans cette charmante demeure avec une de ces espérances infaillibles qui réjouissent le cœur. Il entra de ce pas familier que prend l'amitié intime lorsqu'elle s'apprête à changer de nom, et son premier regard lancé dans l'appartement et sur la belle actrice le confirma dans toutes ses illusions; un isourire divin l'accueillit, et une main qui se leva et retomba nonchalamment sur le coussin d'appui lui fit signe de s'asseoir.

Le marquis Viani commençait plusieurs syllabes;

mais les dernières lettres mouraient dans sa bouche. Il mit la main sur son cœur, seule expression qui reste quand la parole manque.

La Tàdolina, de son côlé, joua le trouble avec une imitation parfaite, puis, quand elle eut réprimé son émotion de comédie, elle laissa tomber ses paroles en gammes indolentes :

— Vous m'excuserez, marquis, si je vous reçois dans ce négligé. Ma femme de chambre est en ville, pour un baptême. D'ailleurs , j'ai fait de la musique tout le jour; j'ai essayé un piano de Spregh que j'ai reçu de Trieste. Vous m'excusez, n'est-ce pas, cher marquis?

En disant cela, l'actrice tendit la main à Viani, et ouvrit de grands yeux bleus remplis de muettes confidences.

Viani eut recours à ces bienheureux monosyllabes qui sont la ressource des hommes troublés par la situation et abandonnés par l'esprit. La Tadoliua retira sa main, que Viani avait saisie, et continua :

—Croyez-vous aux rêves, marquis?

— Je crois à celui que je fais en ce moment, répondit Viani, en s'étonnant lui-même d'avoir trouvé cela.

— Méchant I... J'ai rêvé que mon mari avait naufragé devant Palerme, et qu'il m'avait écrit du fond de la mer une lettre amoureuse pour la première fois de sa vie, une lettre qui m'engageait à partir pour le joindre dans un palais de coquillages sous-marin qu'il avait acheté de la nymphe Calypso... Vraiment les rêves sont fous !

— Ahl dit le marquis en prenant un air léger, chère marquise d'Isola-Bella, les rêves sont plus sensés que nous quelquefois I II y a un veuvage là-dessous.

— Ma foi! cher marquis, le veuvage est un état comme un autre; je suis prête à le subir; on s'expose à ce malheur en se mariant... Je vous avouerai pour-

LA COMTESSE HORTENSTÀ* 131S

tant qu'il est cruel de perdre son mari par un naufrage.

— Mais^ chère marquise^ c'est une mort comme une autre, il me semble.

— Oh ! que non ; si je perdais d'Isola-Bella de cette manière, je n'oserais plus regarder la mer; il me semblerait que chaque vague m'apporte un échantillon de mon mari.

— Quelle idée bouffonne, ma belle marquise !

— Pas si bouffonne, cher marquis. On aime bien mieux, quand on a le malheur d'être veuve, savoir que son mari repose en paix dans un bon tombeau, bien scellé, avec une épitaphe qui proclame ses vertus.

— Votre songe, belle marquise, vous a donné des idées de veuvage bien noires, que vous exprimei avec une gaieté charmante.

— Cher marquis, ce songe m'a feit rêver.

— Votre petit d'Isola-Bella ne m'a jamais paru cependant un mari intraitable, ma tout adorable mar-* quise.

— Oh! ceci est une autre question! D'Isola-Bella est conlSant et juste ; mais je ne me dissimule pas quel horrible destin serait le mien, si je m'écartais du chemin de l'honneur.

La Tadolina prit la pose de la Polymnie du Louvre^ et parut abîmée dans de sérieuses réflexions» comme Hélène méditant ud voyage avec le royal berger de î^lda.

Vraiment! dit Viani avec Tétourderie d'un séjucleur qui se moque de la colère des époox, vraiment 1 belle dame, votre d'Isola-Belia serait homaie à garder rancui^ à sa femme pour un enfantillage, l'ne distraction, une infidélité?'

— Disola-Bc'lla ! dit la Tadolina d'une voix modulée par la terreur, a des passions vives, comme le premier ignorant venu. 11 a'puisé dans Tétude de This-

toire le goût des grandes catastrophes domestiques ; si je lui en fournissais le prétexte, il me poignarderait volontiers pour donner aux peintres le pendant du tableau de Virginie, Ces hommes nourris des horreurs grecques et romaines jouent avec la mort, et mon mari ne demanderait pas mieux que de m'envoyer dans Venfer du Dante, moi et mon amant, faire visà-vis à Françoise de Rimini et à son coupable compagnon.

— SoU eravamo e sen%*alcun sospetto,

— Ah! dit Tadolina avec un sourire sérieux, je suis bien aise que vous connaissiez l'histoire de cet époux qui tua sa femme, et l'autre...

— Oui, dit Viani, mais Dante ajoute que cet époux est assis, pour sa punition, à côté de Gain.

— Bah ! mon mari se moquerait bien du voisinage de Gain ; il me tuerait, il tuerait l'autre, et le sopha de Gain, qu'il occuperait après, ne nous ressusciterait pas... et pourtant, voilà le sort que l'on a fait aux pauvres femmes !.. Hélas ?.. on nous marie à seize ans avec celui que notre cœur n'a pas choisi ! on nous sacrifie à l'autel de l'hyménée (avec un geste trafique de sacrilScateur) ! on nous pare de fleurs pour cette cérémonie de Tauride! et puis.... longtemps après.... si nous voyons passer dans notre vie le mortel qui a le

secret de notre àme et de nos vœux si l'invincible

élan de la nature nous entraîne vers cette àme, moitié de la nôtre, un cri de réprobation s'élève contre nous du miUeu de ce monde impur^ trop criminel pour pardonner une erreur.

L'actrice se laissa toml)er comme anéantie ; une ae

ses mains voilait ses yeux, Tautre se crispa, comme

par hasard, sur le bras de Viani.

^Le marquis, ému de toutes les émotions, saisi!

doucement cette main charmante qui se laissa saisir.

La nuit était déjà sombre dans le jardin, et, comme

LA COMTESSE HORTEIfSIA. 137

il arrive souvent aux entretiens intimes du soir, oik n'avait pas demandé les bougies; les étoiles - seules luisaient sur les vitres, et le» vitres renvoyaient dans Fangle du divan une lueur crépusculaire, sur laquelle se détachait encore l'éblouissante figure de l'actrice, comme un portrait de Van-Dyck, vieilli de deux siècles, par la négligence du possesseur. On n'entendait au dehors d'autre bi*uit que le mystérieux duo d'amour chanté par les fontaines et les arbres dans le calme des nuits d'été. *-

— Que ce bruit est dou3^ à Toreillel dit la Tadolina; il semble qu'une voix aimée vous fait une confidence au cœurl

— Bellal Bella! dit Viani avec toute la tendresse d'un adolescent, la voix qui vous dit d'aimer ne vient pas du dehors; «lie est ici... ici, reine de mon âme !

Et il tomba lourdement à genoux devant l'actrice^ et sa bouche égarée osa efEieurer les diamants qui luisaient à la racine de ses doigts.

— Que faites-vous, cher marquis? dit-elle d'une voix encourageante... Reprenez votre place, et causons en bons amis, comme toujours.

— Bella! je vous laisse l'amitié, laissez-moi l'amour, dit Viani d'une voix expirante.

— L'amour! s'écria l'actrice; quel nom avez-vous prononcé?

— Je ne connais pas un plus gracieux nom après le vôtre.

— Silence I taisez-vous ! dit la Tadolina en appuyant ses lèvres sur l'oreille de Viani.

Le marquis épouvanté se leva vivement, et l'obscurité ne permit pas de voir l'horrible pâleur de sa face, et ses gestes désolés qui faisaient des interrogations, en l'absence de la voix.

Des trépignements de pieds, et des voix furieuses retentissaient dans le vestibule.

ISB U. COMTESSE HORTENSU.

— Mon Dieu ! moa Dieu ! s'écria la Tadolina en tombant à genoux, que se passe-t-il là !... Viani, fermez la porte à double tour... avec précaution... sans bruit... retirez la clé... Mon Dieu ! ayez pitié de moi !

La porte était à peine fermée, qu'un horrible carillon de coups tomba contre elle à la hauteur de la serrure; et on entendit une voix tonnante avec ces mots :

— Ouvrez! madame I ouvrez I

— Désespoir 1 dit la Tadolina^ en tordant ses bras autour du cou de Viani ; et laissant tomber sa, tête sur l'épaule de son compagnon anéanti.

— Ouvrez, madame! criait la voix extérieure; ouvrez ! ou j'enfonce la porte à coups de hache !

— Malédiction! s'écria Tadolina, et elle tomba sur le parquet raide morte, avec ce mouvement rapide, dont les actrices ont Thsibitude, et qui épouvante ceux qui n'ont pas comme ell^, le talent de bien tomber.

Viani, éperdu, mesurait la hauteur d'une croisée qui s'ouvrait sur un bassin.

Au même instant un panneau de la porte vola en éclats sous trois coups de hache ; une vive lumière extérieure éclaira soudainement le salon, et Antonini, un flambeau d'une main, et une épée de l'autre, s'élança sur Viani.

Le péril rendit la parole au marquis.

— D'ïsola-Bella ! je suis innocent! innocent ! s'écriat-il en tombant à genoux

— Innocent ! s'écria Antonini d'une voix terrible et avec un éclat de rire infernal; innocent! eh bien 1 tu vas périr parce que tu mens!

— - Une minute ! une minute ! au nom du ciel !

— Gesare! Cesare! criait Antonini, veillez sur la porte, le pistolet au poing!

— Gesare veille ! répondit une voix lugubre dans le vestibule.

ZJl GOICTESSE HORTENSIA^ 130

^ — Lève-toi, femme coupable! femme maudite !... Voyez-la! comme ellejoue révanouissement! lève-toi ! te dis-je, ou je te cloue sur le parquet !

La Tadolina fit un léger mouvement, comme à la fin d'un cinquième acte, lorsqu'une reine s'est poignardée, et qu'elle essaie de se rélever pour achever un duo commencé en bonne santé.

Antonini s'écria, l'épée haute :

— Voyez ! voyez ! tout cela n'était qu'un jeu ! qu'une comédie I l'infîLme épouse feignait l'évanouissement devant moi, comme l'amour,

— Grâce! grâce! s'écria Pactrice en se redressant sur ses genoux, et joignant ses mains.

— Grâce ! dis-tu î s'écria Antonini, au comble de la fureur jouée; sais-tu bien que ce mot est l'aveu d'un crime, et que ce crime, c'est ta mort I

Viani sanglotait, la tète appuyée sur un fauteuil.

Antonini, agitant son épée, se promenait d'un pas rapide d'un angle à l'autre du salon, et il récitait ce monologue, paroles de Fabiano, musique de Tadolina :

— Voyez-les! voyez-les ces deux misérables!.... Quelle horrible dégradation 1 comme le crime se peint bien dans leur attitude ! Oui, oui, pleurez! pleurez!.. Vos pleurs merendrontrils l'honneur et le repos à jamais perdu?.. Taisez-vous, monsieur I je vous défends de faire un signe 1 je vous défends de dire un mot !.. et à toi aussi, épouse indigne de moi!.. Quatre siècles de è toi aussi, épouse indigne de moi !.. Quatre siècles de noblesse flétris en un instant ! Notre famille, alliée aux Borromée ! La voilà noyée dans la fange de l'adultère !. . Oh ! je n'y survivrai pas!. . II faut que mon sang se môle au sang de ces deux infâmes!.. Je saurai me frapperau cœur... sur leurs cadavres!.. Ils étaient ici, les misérables! chez moi.:. Ils s'enivraient de délices; ils se juraient un amour éternel ; ils cueillaient chaque minute comme une fleur; ils échangeaient entre eux ces paroles ardentes que le crime souffle de l'enfer à To-

440 tk COMTESSE HORTENSIA.

feille des amants adultères... Et moi! moi! j'allais braver la colère de Neptune et les fureurs d'Éole, pour rapporter au temple de la science mon grain de sable péniblement récolté!.. Malheureux époux!.. Oui^ il faut une expiation ! elle sera terrible !.. Le soleil de demain ne verra pas le sang de celte nuit... ce sang sera couvert par la fosse... Oh ! je ne croyais pas qu'il y eût tant de volupté au fond de la vengeance d'un époux... Jejsens à mon tour que le crime a ses douceurssecrètbs...mais il faut la savourer goutte à goutte cette vengeance... Stupide est celui qui tue son ennemi d'un seul coup... 11 faut au contraire ménager cette vie, et la diviser en mille morts. . . n'est-ce pas , Viani î. . Il faut que j'enfonce, avec une délicate raffinerie, la pointe de mon épée sur toutes les écailles de ton corps, vil serpent...

LaTadolina poussa un cri, et, se relevant avec impétuosité, elle vint retomber aux genoux d'Antonini, en s'écriant, d'une voix d'Andromaque reconnaissant le cadavre d'Hector :

— Pardon ! grâce ! pardon ! mon époux 1 Antonini se précipita sur l'actrice avec une violence

apparente qui effleurait à peine la robe, et la saisissant dans ses bras, il la jeta brutalement hors du salon; et Yiani entendit la chute d'un corps sur le marbre du vestibule et un cri sec et déchirant qui annonçait que la bouche d'où il sortait se fermait peut-être pour toujours. Yiani répondit à ce cri par une exclamation sourde!

— Venez, venez voir votre ouvrage! lui dit Antonini . . . malheureux ! c'est toi qui l'as tuée cette femme, viens donc la voir nager dans son sang... viens, qu(^ je t'immole sur son cadavre comme Polydore sur le corps de Priam, comme Ëuryale sur le corps de Nisus 1

^^^ Natum ant9 orapatris, p€Uremqu9 obtruncat ad arasl

Antonini, debout sur le seuil de la porte, avait l'air d'assister au plus affreux des tableaux, et d'être en proie au plus violent désespoir; il garda quelque temps un morne silence, puis il s'écria :

— Cesare, Ate de mes yeux cet horrible spectacle ! prends le cadavre de cette femme infortunée, et dépose-le dans une salle basse. Nous lui rendrons les honneurs de la sépulture demain.

La Tadolina dansait légèrement sur la pointe des pieds, au fond du vestibule.

— Cesare, efface sur le marbre ces horribles taches de sang, et reviens à ton poste avec le brave Poggioli. Bientât j'aurai besoin de vous deux pour une plus sanglante expiation... Écoute, maintenant, infâme Viaiii* et obéis... Voici une plume, de l'encre et du papier... Relève-toi^ et écris sous ma dictée...

Viani, épuisé comme par la sueur d'une agonie, obéit machinalement.

— Écris, dit Antonmi... C'est à moi que ton billet est adressé.

Et Viani écrivit.

< MOirSEBUE LB MARQUISy

c Si mes remords pouvaient effacer mon crime, je « voudrais vivre un siècle d'une vie de remords. J'ai a porté le trouble et la mort dans votre noble maison; a je vous ai déshonoré; je suis Pinfâme séducteur de « votre femme et son meurtrier. Je ne vous demande a aucune pitié, je n'attends que l'exécration due à a mon forfait.

« Signé : Marquis Antonio Viani.

« JuiUet 4S33. »

—C'est bien I dit Antonini en lisant le billet; c'est bien ! l'écriture et la signature ne sont pas contre-

faites... Maintenant^ il me faut un second billet... Comment se nomme ton intendant, Vianiî

— Marco Gaddi, répondit Viani d'une voix éteinte.

— C'est bien! reprends la plume et écris encore sous ma dictée :

a Mon intendant Marco Gaddi est autorisé à donner « l'accès de mon jardin, soit de nuit, soit de jour, au c porteur de ce billet. Je serai absent quelques sea maines pour le service du roi.

a Marquis Antonio Viani. »

— La marquise d'Isola-Bella, dit Antonini, sera inhumée pendant la nuit dans le jardin de son meurtrier et de son vil séducteur. Quelle leçon!

Le marquis Viani joignit les mains comme pour une prière; et d'une voix déchirante, il murmura quelques mots qui faisaient pressentir une justifica tion. Mais Antonini frappa si violemment le parquet avec son pied, et fit un signe d'épée si menaçant, que Viani n'ajouta pas un mot, et retomba dans son anéantissement.

•— Maintenant, dit Antonini, je vais doianer mes ordres et placer mes sentinelles, et quand il faudra mourir, sois prêt, Viani, sois prêt!

Antonini sortit dans le vestibule, où l'attendait le comte Fabiano. L'entretien qu'ils eurent ensemble fut court et à voix très-basse.

•— Antonini, je suis content de toi, dit Fabiano ; la scène a été bien jouée.

— Monsieur le comte est bien bon, dit Antonini en s'inclinant de respect.

— Donne-moi le billet pour l'intendant Marco Gaddi.

— Le voilà, monseigneur.

— Avec ce billet la comtesse Hortensia est à moi; tous les obstacles sont renversés.

— Monseigneur, vous êtes un grand homme.

— Antonini, garde notre Viani à vue ; tiens-lui toujours sur sa tête ton épée de Damoclès, mais ne la laisse jamais tomber. Songe que notre mâshanceté ne doit commettre que des folies. Avec de l'adresse innocente on arrive à tout Prends au contraire le plus grand soin de Viani. Gesare jouera le rôle d'un domestique compatissant qui trompe son maître, et prodigue des bienfaits clandestins à un malheureux. Tu m'as bien compris?

— Oui, monseigneur; Gesare sera censé soigner Viani à mon insu.

— G'est cela. Maintenant je pars pour achever mon ouvrage. Attends mes ordres ici. Tu ne la receyras qu'après-demain. Je descends un instant au jar^ pour saluer la Tadolina, et la féliciter sur son admirable talent. Dans ma reconnaissance de grand seigneur, je n'oublierai ni elle ni toi.

LB ëoufgom.

Un incident de la plus haute importance avait forcé le comte Fabiano à précipiter le dénoûment de l'innocente tragédie qu'il venait de faire jouer dans la maison isolée de VAquorSola : M. Anatole de Mersanes était descendu en ville, en plein jour.

Les instances du consul avaient triomphé de toutes les oppositions; et l'on ne sera pas étonné des difficultés qu'il fallait vaincre, si / on songe aux sourdes agitations qui fermentaient en Italie, à cette époque, et à la susceptibilité ombrageuse excitée par les Français dans les villes du littoral. Une seule condition

avait été imposée à M. de Mersaiies ; il s'était engagé à De recommencer ses visites à la maison Braschi qu'après un certain laps de temps.

Fabiano, le rusé Sicilien, courut tous les quartiers habitables de la ville pour rencontrer M. de Mersanes^ et Taborder avec toute la franchise d'une hypocrite loyauté.

Cette foiSj les circonstances aidant, il se croyait certain d'arriver à son but; et toutes les circonstances lui arrivaient au gré de ses vœux, comme on verra bientôt. Pourtant il ne se dissimulait pas qu'il avait besoin, plus que jamais, d'une diplomatie et d'une finesse de langage merveilleuses ; mais il comptait sur son imperturbaJ3le aplomb, et sur la candeur de l'honnête jeune homme qui était son rival.

Dans l'étroite rue San-Luca, espèce de corridor où le débiteur ne peut éviter son créancier, le comte Fabiano tomba pour ainsi dire sur la pointe des pieds de M. de Mersanes. Celui-ci détourna brusquement la tète, par ce sentiment de prudence qui pousse an étranger déjà suspect à éviter toute nouvelle occasion de scandale, dans une ville où il est toléré par faveur ; mais Fabiano, avec une audace inouïe, s'inclina devant lui, chapeau bas, et lui prenant la main :

— Comte de Mersanes, lui dit-il, je bénis le hasard qui m'a conduit devant vous. J'ai des excuses i vous faire, et je vous les fais.

Ces paroles furent prononcées d'un ton de bonhomie saisissante et avec un jeu de physionomie digne d'un comédien achevé. Anatole de Mersanes, pris à l'improvlste, ne répondit que par une pantomime embar^ rassée dont il n'aurait pu lui-même expliquer le sens.

— Je vous cherche depuis longtemps, poursuivit P'abiano d'un ton amical et léger, en prenant familièrement le bras d'Anatole, et l'entraînant avec lui vers

LA COMTESSE HORTENSIA. 4tô

les Banchi; mon ii^uste procédé me pesait sur le cœur. Je vous ai dit follement une parole d'absurde colère. Que voulez-Yous? j'avais le sang au cerveau et c'est le délire qui a parlé.

— Je suis forcée monsieur^ dit Anatole avec une gravité digne^ je suis forcé d'accepter des excuses et de pardonner au délire; nous sommes ei| pays étranger.

— Ohl je vous préviens^ comte de Mersanes^ dit Fabiano avec une inflexion de voix charmante et le plus gracieux sourire, je vous préviens que je veux être excusé par vous en meilleurs termes. Il ne faut pas que la politique intervienne dans nos humbles débats. La question est toute simple. J'avais une idée sur une femme ; j'ai cru voir un rival en vous ; je me suis oublié. Je reconnais mon tort et je vous prie de me le pardonner. Si notre scène avait eu des témoins, je vous ferais mes excuses devant eux. Fort heureusement nous étions seuls.

La mélodie qui accompagnait ces paroles était attendrissante. De Mersanes, trompé, comme se trom« peut toutes les nobles âmes qui ont soufi^ert et qui ont trop réfléchi sur leurs malheurs pour s'être donné le temps d'étudier les hommes, de Mersanes prit la main de Fabiano et la serra.

— J'ajouterai aussi, continua Fabiano, que pour vous ofirir mes excuses j'ai cru devoir attendre ^ moment favorable. Aujourd'hui mes illusions et les vôtres sont, hélas! évanouies; et il m'en coûte ainsi beaucoup moins à moi de vous oifrir ces excuses, et i vous de les accepter.

M. de Mersanes baissa les yeux et réfléchit un ins* tant, puis :

— Je ne vous comprends pas, comte Val di Nota, dit-il; prenons garde; il y a quelque malentendu. Votre dernière phrase n'est pas claire.

— Comte Anatole^ il me semble que ma dernière phrase s'explique assez d'elle-même.

— Écoutez^ monsieur^ dit Anatole en regardant autour de lui^^nous sommes entourés d'oreilles et d'yeux. Le lieu est mal choisi pour expliquer des phrases obscures...

— Eh bien I comte de Hersanes^ prenons un canot deTant les Banchi^ et traversons le port jusqu'au jardin Doria.

Ce qui fut fait.

— Vous avez, si j'ai bien entendu, comte Val di Nota, vous avez parlé de nos illusions évanouies»..

Fabiano fit un signe afSrmatif .

— Si c'est un pi^e que vous me tendez pour m'arracher un secret, je vous préviens que vous perdez votre temps, et que vous me rendez les droits que j'avais sur vous avant notre rencontre à via San- Luca.

— Comte de Hersanes, dit Fabiano d'un ton de franchise plus vrai que la vérité, parlez-vous sérieusement? Ignoreriez-vous, par hasard, ce que toute la ville sait? Serait-ce vous qui me tendriez un piégeî.. Je suis un enfant des montagnes de Sicile; mon cœur est sur ma main; je me livre au premier venu. Si vous prenez un détour pour provoquer de moi quelque confidence, c'est une peine inutile; agissez franchement; je ne demande pas mieux que de vous dire un secret, si j'en ai un au fond de l'àme. Par malheur, je vous le répète, le seul secret qui aurait pu vous intéresser est aujourd'hui le secret de tout le monde; il est du domaine public.

— Oh! dit Anatole avec une impatience contenue, je n'aime pas les énigmes trop prolongées. Voyons, quel est ce secret connu de tout le monde, et qui, par conséquent, peut se publier sans indiscrétion.

-- Mais, dit Fabiano en étendant ses bras horizoo-

LÀ COMTESSE HORTENSIJU 147

talement dans toute lour longueur, mais il paraît, comte de Mersanes, que vous n'habitez plus Gènes depuis quinze jours? Avez-vous fait une absence de deux semaines.

— Le secret ! le secret 1 comte Fabiano.

*~ £h bien! la comtesse de Varsovie nous a jouét^ vous et moi ; voilà le secret !

De Mersanes ébranla le canot par une secousse brusque, et prit vivement le bras de Fabiano.

— Maintenant, ajouta Fabiano avec une tranquillité admirable, maintenant je vois que vous ne saviez rien.

— Prenez garde! monsieur, dit Anatole avec un regard orageux; prenez garde I monsieur; vous parlez d'une noble dame, et vous avez encore le temps de vous repentir!

— Il ne savait rien! dit Fabiano avec un étonnement plein de naturel.

— Oui, monsieur, je savais beaucoup : je sais que la calomnie s'était ruée sur cette dame, comme elle fait sur tout ce qui est grand, beau^ noble, envié. Je savais que tout ce qu'il y a de grisonnant, de difforme et de dédaigné parmi les femmes, tout ce qu'il y a de stupide, de méchant et de fou parmi les hommes, s'efforce d'échapper à l'ennui qui les ronge en s'acharnant sur toute réputation qu'une épée ne défend pas ! Je savais cela, monsieur. Vous voyez que je n'ignore rien.

Fabiano écouta cette tirade les yeux fixes et la bouche béante, de l'air d'un homme qui sort d'un rêve et qui se demande si ce qu'il voit et entend continue le mensonge ou commence la réalité; puis, secouant mélancoliquement la tète, il dit :

— Comte de Mersanes, je rends hommage à vos nobles sentiments, et je suis fier de vous dire que ces lentiments sont aussi les miens. Mon épée est tou-

148 Li. COMTESSE H0RT1N8U.

jours prête à sortir du fourreau pour venger Phoaneur d'une femme. Mais il ne fkut pas que la sainte horreur que la calomnie inspire couvre du manteau de l'impunité la femme qui viole ses devoirs ouvertemect à la face du soleil. Comte de Mersanes, je ne suis pas un enfant étourdi^ et je sais que je parle à un homme grave et réfléchi. Lorsque j'ai donné cette tournure i notre conversation^ c'est que je me sens assez fort pour aller aussi loin que l'incrédulité lapins exigeante le voudra. Une calomnie stupide ou folle ne sortira jamais de ma bouche. Il me faut cent preuves évidentes du déshonneur d'une femme pour y croire; il nie faut un intérêt personnel pour en parler. Ces deux conditions se présentent aujourd'hui.

^ Le comte de Mersanes, ei^nroie à une agitation violente^ attachait sur Fahian . veux d'une expression inconnue.

— Comte de Mersanes^ continua Fablano, ce que vous éprouvez en ce moment^ je l'ai éprouvé, moi. J'ai senti la fièvre à mes pieds et à mon front; j'ai senti mon cœur se fendre comme un cratère dans une éruption, et mes veines se gonfler comme si le désespoir eût doublé chaque goutte de mon sang; car, je vous l'avoue aujourd'hui, j'ai aimé Hortensia d'un amour impossible, d'un amour surhumain. Eh bien 1 lorsque cette femme, par un hasard venu du ciel, s'est révélée à moi dans toute sa coquetterie criminelle...

•—Assez! assez! monsieur, dit le comte de Mersanes d'une voix sourde, et avec un geste qui se fsà* sait violence pour retenir la menace; assez ! assez I > Ils abordèrent au jardin Doria, et ils s'avancèrent silencieusement vers le bassin des Aig^ j. -

Quoique M. de Mersanes eût inier mpu Fabiano, il était pourtant facile de voir qu'ur . curiosité infernale le retenait encore auprès d' Sicilien , et qu'il ne demandait pas mieux que de /enouer la conversa-

tion^ lorsquUl aurait donné à son sang le calmé nécessaire pour écouter quelque révélation épouvantable. Fabiano^ en comédien accompli^ affectait le maintien impassible de Fhomme sûr de son fait^ et qui attend la convenance d'un interlocuteur pour l'accabler par un dernier coup victorieux.

Sous l'obsession d'une pensée terrible^ on répète machinalement le dernier mot qu'on a prononcé dans un entretien. Il y a mème> dans cette répétition automatique^ quelque chose qui ressemble aux monologues de la folie. M. de Mersanes^ debout sur le bord du bassin des Aigles^ disait^ d'une voix sourde : Assez ! assez 1 monsieur! Et l'inflexion qui accompagnait ce monologue de trois mots^ était notée de manière qu'elle semblait inviter Fabiano à poursuivre sa confidence interrompue; de même qu'on entend quelquefois^ dans une scène d'opéra^ la musique de l'orchestre contrarier la musique des voix.

^Le rusé Sicilien ^ assis nonchalamment sur le marbre^ et caressant de la main l'aigle essorant des Doria^ murmurait^ sur un ton philosophique^ cette phrase de situation :

— Oh! si ces treilles^ ces garerles^ ces allées de myrthes avaient une voix comme nous ^ et si elles nous contaient l'histoire galante de leur âge d'amour^ combien nos intrigues du moment nous paraîtraient innocentes devant le scandale monumental des siècles éteints 1

'— Ce qui est éteint est éteint, dit Anatole de Mer-

sanes, saisissant le premier mot venu pour servir de

transition... ; et il ajouta ces deux vers du Cantique

des Cantiques :

Le lion mort ne vint pat Le moucheron qui respire 1

— J'attends ! dit Fabiano avec un ton calme, une tranquillité angélique.

150 LA GOimSSE HORTENSIA.

— Eh bien! écoutez -moi. Vous m'avez Insulté l'autre jour, là-haut sur la montagne, vous me devez une réparation : consentez -vous à me la donner si je puis vous prouver que la confidence que vous allez me faire n'est qu'une atroce calomnie!

— Oui, dit froidement Fabiano.

Ce OUI, glacé comme Pacier d'un poignard, fit tressaillir Anatole; ce oui, prononcé sans hésitation, lui sembla la préface d'une épouvantable vérité.

Fabiano croisa les bras, et lançant un regard triste par-dessus les mâts des navires, il secoua la tète et dit :

— Comte de Mersanes, la comtesse dont le nom ne sortira plus de ma bouche, reçoit chez elle un jeune homme tous les soirs, à dix heures, et ce jeune homme est son amant.

Les lèvres d'Anatole tremblèrent, mais aucune parole n'en sortit.

— Vous comprenez, poursuivit Fabiano, que si je vous dis une pareille chose avec ce calme, cette assurance et cette crudité d'expression, c'est que la preuve de ce que j'avance est dans mes mains. ^

— Dans vos mains ! dit Anatole comme un écho usé par ses répétitions.

— Ou dans les vôtres, si vous aimez mieux.

-— La noble comtesse Hortensia !.. Comte Fabiano 1 dit Anatole en joignant ses mains raidies, et les élevant par-dessus sa tête ; la noble exilée !.. Savez-vous que tout votre sange versé par moi dans le mien ne laverait pas une pareille calomnie?

— Mon sang est à vous comme le vôtre, si je mens... Ëh ! mon Dieu ! je donnerais ma vie de grand cœur si vous pouviez me prouver que je calomnie cette femme! il est si cruel de perdre sa plus belle illusion; c'est un apprentissage de la mort, c'est se donner la vieillesse à trente ans !

— Ohl je suis à l'agonie, ^.omte Fabiano; firappez

LA G0MTB88E HORTENSU. 151

donc un coup, un seul coup; tuez-moi, si vous le pouvez, mais d'un seul coup.

— Pauvre jeune homme ! dit Fabiano avec un accent de vérité déchirant; uon,je ne veux pas vous tuer, je veux vous guérir comme moi... C'est le hasard, béni soit ce hasard ! qui m'a rendu le témoin de la criminelle étourderie de cette femme I J'étais, la semaine dernière, en soirée chez le marquis Viani, avec les anthologistes; les salons étaient brûlants; je descendis au jardin pour respirer un peu de fraîcheur, je ne connaissais pas le jardin du marquis Viani; ainsi j'ignorais qu'il fût séparé par une grille de fer, du jardin Braschi. Dix heures sonnaient à VAlbergo de Povcric Cheminant au hasard sous les grands arbres, je jetai un coup d'œil sur la grille, et j'aperçus une femme dont les gestes et les éclats de rire annonçaient le caractère le plus jovial de l'univers : un jeune homme lui donnait le bras avec toute la négligence et tout l'abandon de la plus scandaleuse intimité. Il me fallut un quart d'heure d'observation pour me décider à admettre que cette femme était la comtesse Hortensia : l'allure folle que je lui voyais me révolta; et s'il faut tout vous dire, je vous avouerai que je crus d'abord vous reconnaître dans le compagnon de sa promenade nocturne.

Après une attention plus scrupuleuse, je m'aperçus que le jeune homme n'avait pas votre taille, et je distinguai même, dans une éclaircie du jardin, la couleur de ses cheveux, bien difiérents des vôtres, car ils étaient blonds. Je l'atteste sur l'honneur, si ce mystérieux rendez-vous ne m'eût pas intéressé directement dans mes plus vives affections, j'aurais quitté mon poste à l'instant même, tant je sentais au fond de ma conscience un murmure qui accusait ma déli-* catesse et ma loyauté de gentilhomme. Mais j'étouffai cette voix intérieure, et je continuai un espionnage

iSS LA. COMTESSE HORTENSIA.

qai, dans toute autre circonstance^ m'aurait paru odieux^ en me révoltant contre moi-même. Par intervalles, le caprice de leur promenade les amenait si près de la grille que j'entendais distinctement leur conversation, et les paroles évaporées qui arrivaient alors à mes oreilles attestaient à quel degré d'intimité s'était élevé ce coupable amour. Tout ce que la passion a d'extrême éclatait dans chaque phrase du jeune homme, et la veuve folle répondait avec ces sourires divins dont les rayons se mêlaient aux rayons des étoiles. Vingt fois je fus tenté de pousser un cri désolant, comme le cri d'un spectre, et d'empoisonner cette ivresse criminelle qui croyait n'avoir pour témoins que les statues muettes du jardin; mais je trouvais une volupté de damné à me poignarder moimême, minute par minute, à ce spectacle, à mourir à chaque instant d'une jalousie de feu, et à ressusciter encore pour mourir. Ils quittèrent enfin le bocage de lanymphée; une porte de la maison s'ouvrit et se referma ; je ne sais si le dernier mot qui m'arriva fut un adieu ou une parole de tendresse; je n'entendis bientôt plus que le chant de la fontaine, et je restai seul, en proie à une si fiévreuse agitation qu'il me semblait encore voir ces deux êtres odieux: passer et repasser devant moi.

Le comte Fabiano se tut, et un frémissement con* vulsif agita son corps; ses regards fixes attachés au sol semblaient, comme dans un rêve, assister au spectacle étrange de cette nuit.

H. de Mersanes était toujours debout, comme un homme qui regarde avec un efi'roi muet le coup de foudre qui l'a frappé, et qui fume encore à ses pieds, n y avait dans le récit de Fabiano un luxe si complaisant de détails, et un accent de vérité si naturel, que le plus méfiant des amoureux ne pouvait le suspecter de mensonge. Après un moment de silence dévoré par

LA COMTESSE HORTENSIA. iS(3

UD siècle de désespoir* le comte de Mersanes eut une réaction rapide de calme qui lui permit de parler.

— Comte Val di Nota, dit-il, en s'eflforçant de raffermir sa Yoix, je tous fais Thonneur de croire que votre récit est yrai. En vous supposant tous les motifs imaginables pour me tromper, il est impossible d'admettre qu'un gentilhomme puisse inventer une aussi atroce calomnie et la développer avec une telle complaisance de détails. Si vous mentez, vous n'êtes pas un homme, vous êtes Satan.

Fabiano donna un regard mélancolique i de Mersanes, et, poussant un soupir :

— Je suis malheureusement im homme, dit-il, et un homme brûlé des tortures de l'enfer. Eh ! que m'importe à moi, qu'à cette heure vous n'ajoutiez pas foi à mes paroles! Que m'importe une insulte de vous, si vous osez me la fsdrel N'ai-je pas encore en mains une preuve dernière, une arme non soupçonnée avec laquelle je puis vous écraser? pourquoi ne me demandez-vous pas de faire briller à vos yeux cette arme formidable, déjà tirée à demi?

Ces mots furent dits avec une tranquillité pleine d'amertume, d'ironie et de menaces. Chaque syllabe vibrait dans la poitrine d'Anatole comme un coup de tam-tam. Son attitude silencieuse interrogeait Fabiano.

Celui-ci continua :

— Comte de Mersanes, savez-vous bien que j'ai vu les mêmes choses ces nuits dernières, et que la même vision ne se répète pas? Savez-vous bien que, si par hasard je m'étais trompé la première fois, il vous est impossible d'admettre qu'une pareille erreur puisse se prolonger une semaine I Savez-vous bien que je puis vous dire : Venez avec moi, et voyez ! voyez !

Le comte de Mersanes tendit la main à Fabiano et dit:

— Comte Fabiano! serrez-moi la main. Cest une

1)Si U. G0MTES3B HOETENSIA.

action honteuse, la première de ma vie; j'en demande pardon à Dieu; je l'expierai de mon sang. La chair est plus faible que Tâme. J'irai!

— Bien ! dit Fabiano ; et vous donnez yotre parole d'honneur que vous ne direz à personne que c'est moi qui vous ai révélé cet horrible secret!

— Je vous la donne.

Ils se serrèrent énergiquement les mains.

— - Comte de Mersanes^ ajouta Fabiano, écoutez-moi bien. U faut beaucoup de prudence. Il faut tromper Viaui lui-même, le premier espion de l'Italie. Il fitut marcher à pas de tigres sur un terrain délateur.

^ Je suis prêt à tout.

— Comte de Mersanes, songez aussi à tons les caprices du hasard. Si vous ne voyez rien ce soir, ne m'accusez pas; ayez la patience d'attendre demain.

— J'attendrai.

— Bien !.. je vous promets de vous satisfaire*. • et au-delà même de vos espérances... Comprenez- vous?

— Oui, monsieur.

— Vous serez content de moi.

— Tout mon sang pour vous remercier, ou tout le vôtre pour payer une calomnie, comte Fabiano !

— Je n'accepte pas votre sang, et je garderai le mien.

-— La nuit approche. Comte Fabiano, prenez mon bras et rentrons.

Les deux jeunes gens rentrèrent en ville par le faubourg, et, sans ajouter un mot de plus, Ûs se dirigèrent, par de longs détours, sur la place de l'Annonciade. La nuit couvrait la ville.

Il y avait beaucoup de monde sur les terrasses et aux balcons du palais. Des groupes gracieux éclairés par les lumières intérieures se montraient et paraissaient aux balustrades de marbre. On entendait partout le chant italien des nobles dames de Durazzo et de Brignole, comme le chœur aérien des anges; on en-

tk COMTESSE HORTENSU. 1*6

tendait les applaudissements des hommes heureux qui les écoutaient dans les salles splendides. L'éclat d'une f%te rayonnait partout. La mer envoyait sa fraîcheur à la Strada-Balbi^ ^t les nymphées pleines di fleurs et d'oranges embaumaient cette nuit d'amour. Une seule maison ne montrait ni lumière^ ni femmef au balcon de sa faujade : les yeux du comte de Mersanes regardaient seuls cette maison; il semblait qu'elle se recueillait en elle-même pour savourer sa joie intérieure^ loin d'an monde qui a besoin d'affichw son bonheur en public pour se croire heureux.

— Cette maison est bien silencieuse ! dit Anatoto*

— Ce silence trahit des secrets^ dit Fabiaoûi

— La maison Braschi serait-elle déserte I

— Sur sa façade.

— Comte Fabiano^ je suis prêt.

— Patience I l'heure sonnera.

En ce moment, un chœur lointain de munque et de voix descendait k Strada^Nuof^iiiima, et à ^aque mesure les sons plus distincts arrivaient aux oreilles. 11 y avait un charme inouï dans cette mélodie nocturne -dont les notes d'or semblaient rebondir sur les marbres du palais. On aurait dit que la rue sonore accompagnait le chœur comme un orchestre, et chan« tait avec lui, aux étoiles, les splendeurs du ciel italien^ dans une nuit du milieu de Tété. Cette mélodie d'instruments et de voix respirait une langueur voluptueuse, inconnue dans l'étroite enceinte des théâtres; elle semblait descendre des étoiles, monter de lamer^ jaillir des fontaines, s'exhakr des jardins : l'âme s'é* panouissait de délices en l'écoutant; et les yeux croyaient voir toute l'amoureuse et ardente jeunesse du moyen-âge, ressuscitée un instant,, descendre des villas Spinoletta et Pallavicini, avec ses musiciens et ses poètes, et chantant la gloire des grands seigneurs et des grands artistes qui avaient épuisé l'or et le

marbre pour élever un trône à la reine de la mer.

Tout le monde heureux des palais voisins se pencha lur les balcons pour voir passer ce fleuve d'harmonie qui coulait dans un lit de marbre. La maison Braschi garda seule son indifi'érence mystérieuse ; mais un rayon pâle^ qui se glissa timidement à travers une Persienne^ prouva que les appartements n'étaient pas déserts.

Dans la foule de la rue> personne ne remarqua cette lumière isolée^ qui paraissait trembler sur la frange de soie, comme la main qui la portait.

•^ C'est une sérénade d'amour! dit le comte de Mersanes.

— Je sais qui la donne, dit Fabiano.

— Et je vois qui l'écoute, dit Anatole.

— • On la donne à toute une ville pour une seule maison!

Le chœur passait en ce moment, et chantait les strophes suivantes, qu'on peut mal traduire ainsi!

«HAUT DU TASSE A SORlBim.

Fleara qu*adore La beauté; Ciel que dore U galté; Loin des Tillet, Frais asiles^ Flots tranquilles.

C'est l'étél

Lone pleine.

Mer qui luit.

Tiède haleine Qui la suit; Soos la treille Douce Teille Sans pareil le^ C'est la nuit!

Fou qui dore Tout séjour^ Et déyore Chaque jour; Deuil et fête Dans la tète Du poSte^ C'est Tamourt

Le chœur s'éloigna^ descendit jusqu'au palais Mari, et remonta la rue de Marbre jusqu'au Garlo-Felice.

— Quelle nuit! quelle fête! quelle extase! disait de Mersanes; Tamour est partout; l'air est plein de ses caresses I Est-ce du poison ou du bonheur que je respire ici^ moi? est-ce la vie ou la mort?

— Suivez-moi, dit Fabiano en lui serrant la main. Us marchèrent silencieux dans San-Giro, et ils ne

s'arrêtèrent même pas sur le seuil de la maison Viani, car la porte était ouverte.

Fabiano prenait ou feignait de prendre les plus grandes précautions pour tromper la vigilance des domestiques; mais il était venu le matin montrer l'ordre de Viani à son intendant, et cet ordre écrit lui ouvrait, comme^ on sait, la maison et le jardin, de sorte que l'on peut croire que l'absence des domestiques avait encore été combinée par lui. Fabiano et Anatole entrèrent donc dans le jaidin avec autant de facilité que s'ils en eussent été les propriétaires : ils traversèrent les allées sombres et se blottirent dans un massif de jasmins à côté de la grille du jardin Braschi.

— Comte Fabiano, dit Anatole à voix basse, il me vient une idée étrange, et je suis obligé de vous la communiquer.

— Voyons ! dit Fabiano.

•— Je pense qu'il vous serait facile de m'assassiner cette nuit si vous le vouliez.

458 1*4 00MTE8SB HORTENSIA.

— Certainement^ tous avez raison; la chose me serait facile; ètes-yous armé^ vous^ comte Anatole?

— Non

— Eh bien 1 je suis armé^ moi 1 comte de Hersanes ; TOUS voyez bien qu'il m'est facile de vous tuer.

Fabiano tira un poignard de sa ceinture et le lança dans un bassin.

— C'est i moi^ maintenant^ à vous faire des excuses^ dit Anatole; mais aussi^ quel est l'homme à ma place qui ne donnerait pas audience i mille soupçons? J'aime mieux soupçonner toute chose que la conduite scandaleuse de celte femme 1

— Silence 1 vos doutes vont finir.

Un horrible battement de cœur supprima la respiration du comte de Mersanes. Une porte s'ouvrit sur la terrasse de la maison Braschi^ et la plus douce des voix résonna mélodieusement dams le silence du jardin et le calme de la nuit

XOL

lA VISION DU llBinV.

La grille du jardin BrasdU s'ouvrait sur une allée qui aboutissait au perron. L'diéeétait sombre; mais.à son extrémité^ elle recevait ime clarté vive des hautes croisées des salles basses de la maison.

C'est dans cet espace lumineux que la belle comtesse pcdonaise apparut^ et celui qui ne l'aurait vue qu'une seule fois aurait pu la reconnaître du premier coup. Aussi, le comte de Mersanes n'eut besoin que d'un regard pour se dire à loi-méme : C'est elle !

Au reste^ quel œi) d'amoureux ou d'indifférent s'y serait trompé 1 cette noble démarche de jeune reine.

Lk COMTESSE HORTENSIA. 156

cette grâce adorable qui accompagnait chaque moûyement^ cette auréole de beauté suprême n'étaient qu'à elle : dans la nuit la plus sombre, on Taurait reconnue sans peine aux ondulations de sa robe blanche ; Pétoflë éblouissante trahissait le corps.

Auprès de la comtesse apparut aussi un jeune homme, plein d'élégance dans sa mise et son maintien; la joie la plus vive éclatait dans ses gestes, et sa pose semblait un acte permanent d'adoration.

Hortensia sortait de la maison, tenant à la main une lettre ouverte qu'elle couvrait de baisers, et qu'elle déposa dans un pli de son corsage, avec un tressaillement de bonheur trop significatif. Puis elle regarda sur la terrasse à droite et à gauche, comme si elle eût craint d'avoir commis une indiscrétion i la clarté des lumières intérieures, et prenant familièrement le bras du jeune homme, elle s'élança d'un pied leste, avec lui, de l'escalier du perron dans l'allée du jardin.

Le comte de Mersanes fit un mouvement de désolation e recula deux pas dans le massif, comme s'il eût dit à Fabiano : C'est bien! j'en ai assez vu; si je reste, je meurs ici. Mais Fabiano le retint vigoureusement par le bras, et sa pantomime expressive signifiait. Bon courage! il faut tout voir.

Onze heures sonnaient à l'hôtel des Pauvres.

La jeune femme parlait à voix basse, comme on fait la nuit dans les entretiens intimes, ses gestes annonçaient l'exaltation la plus vive, celle qui ne peut venir que du délire de la tète et du cœur. Le jeune homme l'écoutait avec des transports amoureux d'extase, et les paroles qu'il murmurait à son oreille étaient accueillies à leur tour par des démonstrations non équivoques de joie folle. Us allaient et venaient ainsi du perron à la grille, et à chaque tour l'oreille d'Anatole s'inclinait sur la grille pour saisir au vol quelque

160 l'A COMTESSE HOKTENSU.

lambeaa de phrase, lorsque le groupe ambulant n'était plus séparé du groupe immobile que par une branche de jasmin. Quelquefois Anatole était snr le point d'arriver à quelque révélation échappée de la bouche du jeune inconnu; mais un souffle de Pair dans les arbres, un bruit de la rue^ un craquement de feuille morte sous les pieds des promeneurs, une plainte de la fontaine, couvraient la voix et les mystères de l'entretien.

Enfin, au milieu de la nuit, une parole de Pinconnu s'échappa, claire, vibrante, passionnée, et l'oreille avide entendit ces mots foudroyants : Je donneraiê ma vie pour toi^ mon ange adoré l

Un élan de joie, parti du cœur de la jeune femme, répondit à cette ardente exclamation.

Le groupe remonta l'allée. Le comte de Mersanes sortit de sa retraite, et saisit convulsivement les barreaux de la grille, comme, dans la fresque d'Orcagna, le damné au soupirail de Tenfer; malgré le trouble de ses yeux et de son esprit, il lui fut aisé de comprendre, en suivant du regard la comtesse et l'inconnu, que l'entretien se poursuivait de part et d'autre sur le même ton.

— Assez! assez! dit-il, je consens à mourir, maïs je neveux pas mourir déshonoré dans un poste d'espion.

Et il entraîna Fabiano.

Il fit quelques pas en arrière, et, comme pour se donner un dernier coup de mort, il lança un dernier regard dans le jardin de Braschi. Le jeune homme et la comtesse, arrivés sur la terrasse, s'étaient arrêtés; ils paraissaient, les mains imies, se dire un adieu tendre, et retarder encore, par un échange de douces paroles, le cruel moment de la séparation.

— Venez! dit Anatole, et il sortit du jardin Viani sans s'inquiéter de savoir s'il était suivi par Fabiano.

Fabiano prit les devants, d'un pas leste, pour ou-

LA COMTESSE HORTENSU. 161

vrir les portes et montrer le chemin ; et les^deux jeunes gens se trouvèrent bientôt hors de la maison. Us s'arrêtèrent dans San-Ciro. Anatole redemandait à Pair de la nuit la respiration qui lui manquait. Fabiano gardait un silence morne^ comme un ami honteux d'avoir trop complètement raison, et qui demande grâce pour sa victoire dans la modeste attitude d'un vaincu.

— Comte Fabiano, dit Anatole en lui serrant la main, je vous remercie... Voyez ! je suis calme... j'ai résisté... Ces choses -là guérissent l'homme le plus épris... n n'y a de terrible que le premier moment...

— Comte de Mersanes, dit Fabiano d'une voix douce comme Tamitié, vous m'avez forcé à vous ouvrir les yeux... je vous ai obéi.

^ Comment 1 je vous rends mille grâces!., ma vie est à vous! j'étais un enfant... un étourdi... Oh! les femmes! les femmes!.. Quelle leçon!.. Celle-là était un ange !.. Fiez-vous aux anges!.. Elle avait un horrible chagrin qui la dévorait! qui donnait l'insomnie à toutes ses nuits!.. Atroce fourberie!.. Comme elle mental t, l'infâme !.. avec seshistoires d'enfant perdu !. • Quelle tranquillité j'éprouve, comte Fabiano !.. L'extrême malheur porte son remède avec lui... On l'a dit: c'est vrai... je le sens... Quel est cet homme qui a fasciné cette femme?.. Il me semble que je l'ai entrevu quelque part... On voit mal sous les arbres, la

nuit Cet homme se croit heureux!.. Fou!.. U

sera trompé comme un autre... Le monde avait raison... Le monde a des yeux infaillibles!.. Il ne calomniait pas cette femme !.. Est-ce qu'on peut calomnier les femmes ?• . Prenez-en une au hasard, accusez-la au hasard, vous ne la calomnierez pas!.. Je donneraii ma vie pour toi, mon ange adoré L . C'est bien cela qu'il a dit... N'est-ce pas?.. Il y a un crime là-dessous... Venez, Fabiano... tournons l'angle de cette rue... je

m Là GOMTBSSE HORTENSIA

veux voir s'il sort, Taulre... Cela m'est bien égal d'ailleurs ! il peut sortir, il peut rester... que m'importe!.. Vous voyez, comte Fabiano, que je prends la chose fort bien?., avec beaucoup de calme et de sang-froid?

— Beaucoup de calme, dit Fabiano avec un naturel exquis; beaucoup do sang-froid... Au reste, cela ne m'étonne pas, comte do Mersanes, vous avez un caractère fortement trempé.

— Je veux assister à sa sortie... s'il sort!.. Allons dans la rue voisine...

— Allons... mais ne nous montrons pas ; ne gâtons rien... De la prudence I comte Anatole... vous marchez d'un pas qui peut vous trahir... pianissimo!

Ils tournèrent l'angle et se cachèrent dans une étroite ruelle qui monte de la rue Balbi, presque perpendiculairement à l'amphithéâtre des jardins suspendus. Us virent ouvrir la porte de la maison Braschi.

Le jeune inconnu sortit, et après avoir fermé la porte avec une précaution mystérieuse, il leva les yeux vers le balcon du premier étage. Le bras d'une femme souleva la persienne, et la comtesse Hortensia parut presque toute en dehors, faisant avec ses mains des signesmultipliés auxquels répondaient d'autres signes. Le jeune homme envoya des caresses au balcon, et descendit la rue de ce pas triomphant qui annonce le bonheur consonmié. Au coin d'une rue, il s'arrêta sous une lampe de madone, déploya une lettre, la lut, et la couvrit de baisers. Anatole ne perdit rien de tous ces divers incidents.

> Fabiano, qui jusqu'à ce moment avait gardé le plr^ grand calme, et joué son rôle de spectateur compatissant avec un art admirable, jugea, dans ses infernales combinaisons, que le moment était venu d'éclater, pour donner passage à une rage longtemps contenue devant le désespoir d'un ami. Sa figure de comédien, habituée à tous les masques, parut se contracter sous

une pensée de veiigeauce, etserraut vivement la main d'Anatole : ^

— Comte de Mersanes, dit-il, en appuyant sur tous les mots^ comme s'il les eût déchirés au passage avec ses dents; comte de Mersanes^ nous ne devons pas consentir stupidement à servir de jouets à cette femme, vous et moi l II faut nous veiiger !

— Comment?

— Ohl je me charge d'organiser la vengeance. Je donne une fête dans le palais Grimaldl, chez ma tante, et là, devant toute l'aristocratie de Gènes, je publie hautement l'histoire secrète de la comtesse Hortensia.

Fabiano, en proposant cette vengeance odieuse, savait fort bien que M. de Mersanes ne l'accepterait pas.

— Comte Fabiano, dit-il, vous avez trop de délicatesse et d'honneur pour vous venger d'une telle façon. Vous flétririez cette femme, en vous flétrissant.

— Et que faut-il faire, comte de Mersanes? demanda FaJ)iano en élargissant la base de ses pieds, et en croisant les bras sur sa poitrine.

— 11 faut se taire... D'aÛleurs, est-ce vous qui avez été trompé? Cette femme par ses discours et ses paroles vous a-t-elle promis de l'amour?., je sais que non, moi. Je sais au contraire qu'elle se fit, un jour, un titre à mes yeux de repousser vos avances, pour mieux me cacher l'intrigue secrète qui vient de se révéler à moi cette nuit. Cette femme n'a trompé que moi seul, et je ne vous reconnais pas le droit de venger mon injure sans mon consentement.

Fabiano baissa la tète en signe de résignation.

— Adieu, comte Val di Nota, poursuivit Anatole sur le ton de l'amitié, adieu; il est temps de nous séparer. Cette nuit nous a donné tout ce que nous lui avons demandé; je suis content... Au revoir, à notre réveil... si nous dormons!

Fabiano prit la pose d'un homme anéanti par le

désespoir; sa tète et ses bras flottaient an hasard, r^ — Mon cher comte^ dit-il en feignant de prendre haleine après chaque phrase^ mon cher comte^ j'ai lutté quelque temps avec un certain courage, comme vous ; mais cette lutte a brisé mes forces... Oui, cette femme m'a repoussé de toute son âme... Je lui ai tout oflTert, elle a tout refusé. . . Mais je l'ai aimée ! . . comme elle doit être aimée quand on ne la connaît pas!... Deux choses me sont odieuses à présent, cette ville et cette femme... Il faut que je m'en sépar^ violemment aujourd'hui même... Que ne puis-je v' ir lever le soleil dans les pays situés au-delà de cette mer ! . . Adieu, comte Anatole... je vais me réfugier à Villa-Bianca, et demain je n'y serai plus. Le premier vaisseau m'emportera sous d'autres cieux... Adieu, comte Anatole, croyez gue mon cœur se brise en vous quittant, ^v

L'accent admirablement trompeur qui accompagna ces paroles émut le comte de Mersanes; le jeune Français tendit cordialement la main au démon sicilien; et si quelque témoin eût passé devant cette scène d'adieux il aurait cru assister à la désolante séparation de deux intimes et vieux amis.

Le comte de Mersanes renira chez lui, et quand il fut seul, n'ayant plus à rougir de sa faiblesse devant un autre, il se livra sans retenue au plus atroce désespoir. Il adopta et rejeta mille projets de vengeance. Il résolut même, pour la seconde fois de sa vie, de porter contre lui-même des mains violentes; mais il se souvint de ce serment solennel qu'il avait formulé en ces termes : Ma vie est t cette femme comme ma mort eit à Dieul et quoique ce serment eût été déposé dans def^^ains coupables, il ne crut pas devoir s'en délier. Avant de quitter Gênes pour toujours, iUcaressa un instant l'idée de voir encore une fois cetto femme, pour se donner la joie de l'écraser sous sa

LA COMTESSE HORTENSU. 465

honte; mais il avait engagé sa parole de ne rentrer à la maison Braschi qu'après un certain délai.

Le pauvre naufragé chercha de toutes parts une planche de salut; enfin il s'arrêta, de projets en projets, à celui-ci : il écrivit ce billet à la comtesse :

« Madame,

Ld eomte de Mersanes ne peut se présenter chez vous; il est encore, aux yeux de la loi, sur un sol étranger, à bord du Cambrian. Il vous écrit donc ces deux lignes pour obtenir de vous une courte réponse. Il a de cruelles raisons de penser que cette réponse n'arrivera pas.

« Je serai au théâtre du Carlo-Felice demain soir. On joue Othello; on chante encore le duo i*Armida. Pourrai-je me présenter dans votre loge, madame? Y serai-je reçu sous l'invocation i'amor possente nome? Il 7 a beaucoup de choses en trois mots adressés à la femme, me disiez-vous un jour; il y en a beaucoup plus en trois lettres adressées à l'homme. J'atten^ votre oui : ma vie est dans ces trois lettres.

« Anatole.

c P. S. Il m'est défendu de vous envoyer un messager; je vous écris donc par la poste, et j'attends votre oui par la même voie. »

Dans les douloureuses crises d'un désespoir d'amour, la moindre résolution prise donne à l'esprit une sorte de calme. C'est une trêve que la souffrance veut se donner à elle-même, une goutte d'eau sur la langue du damné.

— Je sais bien, se disait Anatole à lui-même, dans un monologue mental, je sais bien que tout est*fini entre cette femme et mol, et que l'abîme des enfers nous sépare à jamais. Cependant je veux voir jusqu'où peut aller raix)minable effronterie d'une femme. J^

veux Yoir de quel frout elle soutiendra mon regard plus accusateur que ma parole! Oui, je sens qu'un dernier mot d'amour accueilli par elle avec un doux sourire me donnera cette salutaire crise d'indignation qui sauve du désespoir et guérit.

A la pointe du jour, la lettre fut envoyée, Anatole se résigna patiemment à une fiévreuse attente. Il ne sortit plus; il compta les minutes; il suivit le soleil, comme on suit un aérostat dans une fête publique; il tressaillit à tous les bruits de l'escalier; il vit dans chaque passant de la rue un messager de la poste; il dévora deux siècles, il ne reçut pas le oui attendu.

A l'heure du spectacle, il courut au Carlo-Felice. Le théâtre se peupla. Toutes les loges s'ouvrirent, toutes, excepté la loge de la maison Braschi. On chanta le duo d'Armida, et Anatole ne vit que les ténèbres de la tombe, à cette place autrefois rayonnante de ce divin regard qui mentait à l'avenir!

Le délire éclata dans la tète d'Anatole comme une fusée de sang. 11 oublia tout, hormis la femme qu'il voulait oublier. Il se précipita par-dessus l'escalier dans le péristyle; il traversa au vol les rues de marbre, il ne s'arrêta que sur le seuil de la maison Braschi, et fit résonner sur la porte son marteau d'airain.

La porte s'ouvrit, et un vieux concierge stupide parut.

Anatole agita longtemps ses lèvres avant de pouvoir en arracher une parole.

Le vieux concierge attendait tète basse.

— Madame la comtesse? dit le jeune homme.

Le concierge leva la tête et répéta lentement l'interrogatiore d'Anatole; puis il ajouta :

— Madame est partie.

Les yeux d'Anatole se voilèrent des ombres de la mort.

Le concierge s'assit sur K première marche de l'es*

talier et attendit une seconde demande qui n'arrivait pas. Enfin, de Mersanes dit d'une voix d*agoniunt :

— Partie aujourd'hui î

— Non^ hier^ dit le concierge.

— Seule?

Le concierge baissa la tète^ étendit les bras et n« lépondit pas.

— Pour un voyaget

— Oui.

—En France?., en Italie ?«. ea Allemagne?

Le concierge baissa la tète i cfaaque nom de pays et garda un silence obstiné.

De Mersanes fit quelques pas dans le vestibule et sortit en s'écriant, la main dans les cbev^^ux :

— Elle est donc partie avec lui !

Et il regagna précipitamment sa laaison^ escorté par trois furies qui devaient Jui épargofr un auicide : la fièvre^ le délire^ le désespoir.

Avant le départ de la comtesse Hortensia^ Fablano avait fait jouer une scène d'un autre genre dans U maison isolée de l'Aqua-Sola.

Le domestique Cesare^ digne serviteur desonmaitre^ avait fort bien joué son rôle d'attendrissement devant le marquis Yiani^ et celui-ci^ qui se croyait menacé de la mort à tous les instants, remarqua sur le visage de Cesai*e une compassion muette qui fit naître chez lui un rayon d'eq[>oir.

Viani, enfermé dans une salle basse ^ comme le condamné qui attend le bourreau^ u vait pas encore.

168 LA COMTESSB HORTENSU.

CBiate de courage et de force^ adressé une question au domestique chargé de le servir à ses derniers moments; enfin croyant toucher à l^eure suprême^ il hasarda cette question :

— La pauvre marquise dlsola-Bella est-elle enseiréliet

— Oui^ répondit Gesare> en leignant d'étouffer des sanglots.

— Pauvre femme 1

— Oui^ oh ! ouil pauvre femme!

— A-t-elle bien souffert avant de mourirî

— Heureusement non; sa tète a frappé contre l'escalier; elle a poussé un cri... elle était morte !

— Jéiul Mariai dit Viani en baissant la tète sur ses mains jointes.

Gesare essuyait ses yeux avec ses mains^ comme s'il y avait eu des larmes.

— Vous êtes un bon jeune homme^ vous I dit Viani avec cette voix douce que les hommes fiers prennent vis-à-vis d'un inférieur dont ils dépendent.

— Vous êtes bien honnête^ monsieur^ répondit le

— Ce n'est pas vous qui aurez le courage de m'égorger^ quand l'ordre fatal viendra I

^ Oh I certes, non ! plutôt m'égorger moi-m&me I

— Mais un autre, un autre, Gesare, aura ce courage?..

— C'est Poggioli qui est chargé de cette besogne ordinairement.

— Ordinairement! ah ! mon Dieu! que dites-vous, Cesare?.. cette maison est donc un repaire d'assassins?

Cesare baissa la tète et garda un silence efirayant. Viani fit cette réflexion mentale : Voilà donc comme la police est faiteàGènes ! comme lesscélérats se jouent de notre vigilance et de notre autorité!

*- Gesare, mon ami, dit Viani en posture de sup-

pliant; Cesare^ mon enfaat^ je pourrais faire ta for tune^ si tu me sauvais.

Cesare recula deux pas , comme effrayé de cette proposition. Viani répéta sa phrase en pantomime.

— Si je vous sauvais^ dit Cesare^ je ne voudrais d'autre récompense que ma bonne action.

Un rayon d'espoir illumina la figure blême du marquis.

— Noble Cesare^ dit-il^ le Ciel f envoie une bonne inspiration; il faut la suivre.

— Je vous avoue, dit Cesare avec un attendrissement fort bien joué, je vous avoue que je suis las des horreurs de cette maison. Je n'étais pas né pour mener cette vie abominable...

— Bien, mon ami I très-bien! Ton naturel est bon. Reprends la vie honnête que tu n'aurais jamais dû quitter. De quel pays es-tu?

— De Ponte-Centino.

— Serais-tu bien aise de revoir ton pays?

i— Ah! dit le rusé domestique en joignant ses mains et roulant ses yeux comme dans un souvenir de bonheur; mon beau pays I II y a une petite maison au bas de la colline et ime jolie rivière qu'on nomme la Paglia ! Je donnerais la Strada-Balbi pour cette rivière et cette maison!

Viani prit affectueusement les mains du domestique, et d'un ton patelin :

— Veux-tu que je te conduise, dit-il, i ton pays, avec de l'or dans tes poches, comme un Anglais !

Cesare se fit la contenance d'un homme qui n'ose prendre un parti.

— J'achèter^ pour toi cette maison que tu aimes tant, poursuivit le marquis en posant ses mains sur les épaules de Cesare.

— Mais si le marquis d'Isola-Bella nous découvre, il nous tue tous deux.

i70 IiA CaMTESàE HORTENSIA.

— Nous le tromperons. Sois tranquille^ je suis pluf fin que lui.

— Oh! je vois bien que vous êtes fin; vous avez le nez des gens fins... Mais je suis obligé de vous dire que si vous remettez le pied à Gênes, vous êtes perdu. Vous êtes accusé de meurtre. On a trouvé un poignard marqué à votre chiffre dans le bassin de votre jardin. Le gouverneur a dit que vous aviez fait exiler un jeune Français tout exprès pour entraîner sa maitresse dans un piège horrible, et que vous avez pris la faite après avoir fait iin mauvais coup.

— Eh bien! Cesare, tout cela est &ax, on à peu près, mais les apparences sont contre mcù. Le marquis d'Isola-Bella peut me perdre, je le sais ; je lui ai fourni des armes. Malgré tout, je puis me sauver. Donne-moi de Tencre, une plume et du papier : j'écris deux mots à mon intendant. Il te donnera ma voiture et quatre chevaux; il te donnera deux passeports en blanc. Tous mes fonds sont placés sur une banque étrangère. J'ai sur moi plus d'argent qu'il ne m'enfaut pour te mener à ton pays, et comme arrhes du marché, je te fais cadeau de ma voiture et de l'attelage. Gela te va-t-il?

— Une bonne action et une fortune ! ma foi, je risque le coup!.. Justement le marquis d'Isola-Bella est absent... et je suis à peu près maître de la maison... Je vais vous apporter ce que vous demandez. Au diable la peur ! qui ne risque rien, n'a rien !

Comme on le pense bien, tout réussit au gré des vœux du marquis Viani. La position était originale. Viani demandait à genoux ce qu'on brûlait de lui accorder...

A la nuit close, Gesare arriva de la ville avec la voiture, les chevaux et les passeports. Il feignit de prendrelesplusmimitieuses précautions pour échapper à la Burveillancd d'une maison déserte; il donna sa

Là COMTESSE HORTENSIA, 47i

livrée à Viani et prit son habit noir; il hésita même au dernier instant, sur le seuil de la porte, et parut reculer devant une trahison domestique ; mais Viani se jeta à ses pieds et les arrosa de tant de larmes, que Cesare, vaincu, leva les mains au ciel, et dit :

— Allons I

Ils montèrent tous deux dans la voiture, et le postillon reçut ordre de prendre la route de Toscane. Viani embrassa Cesare.

— Voyez, dit le domestique, comme il est aisé de tromper la police! Il faut convenir que les gouvernements emploient souvent de grands imbéciles pour veiller à la sûreté des États, qu'en dites-vous, marquis Viani î

La réponse fat un soupir.

Viani, pour en parler une dernière fois, courut en poste jusqu'à Naples ; de Naples il gagna Cadix, et il ne se crut en sûreté qu'à Londres : c'était là d'ailleurs que ses fonds avaient des placements sur divers comptoirs.

Un incident troubla, bien longtemps après la tranquillité dont il jouissait en Angleterre. Au Théâtre- Français de Londres, on jouait le Misanthrope; la salle était déserte, et si bien déserte qu'il y avait même, aux troisièmes loges, un homme pour prévenir quelque crime, dans le cas où l'ombre d'un spectateur s'y serait glissée imprudenunent, sans méfiance.

Au coin du balcon le plus rapproché de l'avantscène, Viani s'était placé pour se faire protéger au moins par les acteurs, en cas de danger, car son isolement le terrifiait ! Cependant la comédie allait sérieusement son train, comme si la foule eût rempli le théâtre. Le directeur, M. Bone, disait :

— Mes amis, nous faisons ce soir une bonne répétition !

Au Théâtre-Français de Londres, ces cas de désert ne sont pas rares.

in tk COMTESSE HORTENSIA*

Le marquis Viani éprouva un certain sentiment de fierté en voyant que les acteurs relevaient à la dignité de public, et il crut devoir demeurer à sa place pour reconnaître la politesse. A l'entrée de Célimène, il tressaillit de peur ou de joie, car il crut reconnaître l'actrice chargée de ce personnage.

— Ma foi! se dit-il à lui-même, si la marquise d'Itsola-Bella n'était pas morte, j'appellerais bien cette actrice de ce nom-là.

Gélimène regarda le public et le reconnut :

— Tiens! dit-elle entre deux vers, c'est ce pauvre Viani!

Et l'actrice, laissant un instant son rôle de c6té, s'avança vers la rampe et demanda cavalièrement au marquis des nouvelles de sa santé.

— Comment! s'écria le marquis, c'est vous, madame? vous n'êtes donc pas morte !

— Bah ! dit l'actrice, vous croyez qu'on meurt comme cela! Je vous ai rendu, j'espère, un fameux service en ne mourant pas.

— Vous m'étonnez horriblement, madame !

— Excusez-moi, cher marquis, il faut que je continue la pièce; venez me voir; je suis logée Agar- Street^ % en garni. Nous causerons un peu de ma mort et de mon enterrement dans votre jardin.

— D'honneur ! je n'y comprends rien, madame ! Et le marquis d'Isola-Bella, où est-il?

— M. Boue, notre directeur, l'a pris pour valet de chambre... Venez me voir, chez moi, 2, Agar-Street.

Viani ouvrait des yeux démesurés, mettait son visage dans ses mains, et le relevait pour s'assurer si le désert du théâtre n'avait pas son mirage comme celui de Syrie. Au troisième acte, le roi des gentlemen de Londres, et le seul habitué de French-Theatre, vint se placer à côté de Viani, et la salle se trouva presque peuplée.

— Pardon, monsieur, dit Viani à son voisin, quel est le nom de cette actrice?

•^ Mademoiselle Tadolin, répondit M. Dorsày.

Viani finit par découvrir tout ce mystère; il partit bientôt pour Gènes, avec Tidée de se venger. Il était trop tard.

Cette digression finie, nous reprenons le fil des événements.

Le lendemain du jour qui vit s'échapper le marquis Viani de TAqua-Sola, le comte de Mersanes reçut une lettrg. qui Tinvitait à se rendre à la chancellerie.

Le jeune Français, devenu désormais fort indifférent i toutes les choses de ce monde, et s'apprètant i quitter une ville odieuse pour s'étourdir dans les agitations d'un long voyage, hésita quelque temps avant de se rendre chez le consul d'Angleterre, avec lequel il n'avait plus rien à démêler.

Lorsque le cœur est dévoré par une douleur suprême, on éprouve un insurmontable dégoût à ce qu'on appelle les affaires; on sourit avec amertume à tous ceux qui ne vous entretiennent pas de votre mal.

Cependant Anatole se rendit à la chancellerie, où l'agent lui montra une lettre en lui demandant si c'était bien à lui qu'elle était adressée.

Anatole fit un signe de tète affirmatif, car il crut reconnaître l'écriture, et l'émotion lui coupa la voix.

— Cette lettre, lui dit l'agent, est écrite depuis plusieurs jours; elle a passé déjà par beaucoup de mains, à travers bien des formalités. Elle vous a été adressée, comme vous voyez, à bord du Cambrian. Le commandant Hamilton a fait ici une station plus longue qu'il ne le croyait; mais enfin il a levé l'ancre, et quand cette lettre est arrivée, il était parti pour les lies Ioniennes. J'ai envoyé consulter les registres de toutes les hôtelleries de la ville, et ce n'est qu'hier que j'ai

i74r r.à LOJATESbB liOaTiASlA.

découvert votre logement. Voilà ce qui explique le relard.

Anatole murmuraquelques paroles de remercîment, et sortit pour lire cette lettre, qui lui semblait venir d'une main bien pure autrefois. * I

Il la décacheta en tremblant^ et lut ceci : '

« Gènes, juUlet 4833.

c Comte de Mersanes,

c Vous TOUS feriez de moi une étrange, idée si je quittais cette ville sans prendre congé de vous, au moins par quelques lignes d'adieu. Il faut que je parte |

sur-le-champ : c'est le plus impérieux des devoirs qui ?

m'y oblige. 11 m'est impossible devons dire ou je vais.

« Croye* bien que j'ai toujours pour vous les mêmes ;«ntiments de haute estime* Vous qui connaissez la ^ie, ne vous étonnez pas des choses mysfùrieuses que '

le hasard nous jette, et attendez aveo calme ce qui est écrit dans le livre de Dieu.

a Avec calme! entendez-vous? Le désespoir est la ressource des âmes pusillanimes. Songez à la Madone de Santa-Maria-Novella ; elle vous a consolé dans vos jours de tristesse mortelle j eh bien ! elle vous consolera encore; il y a des vertus mystérieuses attachées à ces images que la religion et l'art ont fait deux fois saintes.

a Comtesse H. »

Cette lettre bouleversa de nouveau toutes les idées d'Anatole. Il la lut et la relut cent fois; il en commenta chaque mot pour en saisir l'esprit; car il lui parut évident qu'un sens mystérieux était enveloppé dans ces phrases; il fallait donc le découvrir.

La comtesse ne pouvait révéler, disait-elle, W lieu de sa retraite; mais cette affectation à rappeler la

Madone de Gimabuê, et à finir brusquement une lettre en glorifiant la vénérable image de Santa-Maria-Novella, fut pour lui un trait de lumière.

— C'est à Florence qu'il faut aller ! dit-il...

Et poursuivant en lui-même son dialogue mental :

— Oui, oui, j'irai àFloren/*«, je la reverrai... mais qui chassera de mon souvenir l'horrible vision du jardin ?.. Gomment pourra-t-elle se faire chaste à mes yeux cette femme à jamais déshonorée pour moi? N'importe! j'irai! L'attrait de cette femme est si puissant qu'il anéantit toute considération !.• A Florence !

Aïï VAL D'AENO.

Lorsqu'on se précipite au vol de la voile ou du cheval vers une ville où l'on va chercher un ami dont la demeure est inconnue, il semble que la première personne qui se présente sur le premier pavé sera cet ami : lui seul peuple la ville. On arrive, et tout ce qui vous entoure donne tort à votre imagination.

Les maisons, les rues, les places, les promenades ne vous montrent que des visages inconnus qui daignent à peine vous regarder; des hommes qui n'ont pas eu besoin de vous pour vivre avant votre arrivée, et qui continueront leur vie, avec la même facilité, ,sans vous demander votre nom. Vous êtes moins isolé en plein désert de Syrie qu'au milieu de cette foule. Une sorte de découragement s'empare de votre esprit. Vous désespérez même de rencontrer cet atome perdu qui peuplait la ville au dernier relais.

Le comte de Mersanes, en passant sous la herse qui porte l'écusson d'or et les tourteaux de gueuleê des

176 LA COMTESSE HOETENSU

Médicis^ cherchait déjà la belle comtesse dans le corridor du faubourg.

A peine descendu de voiture^ il courait d'hôtellerie en hôtellerie^ consultant les registres des voyageurs^ tous pleins de noms inconnus et vierges du nom désiré, n 7 avait pourtant dans Pair de la ville quelque chose qui annonçait la présence de cette femme. L'affection vive estdouée d'un instinct subtil qui s'inspire de rémanation des atomes pour deviner ce qu'elle cherche. On n'explique pas cela^ on le sent, quand on est organisé pour le sentir. De Mersanes parcourut au pas de course les beaux quartiers Via-Larga^ Notre- Dame-des-FleurS; le quai de la rive droite de l'Arno, la place du Palais- Vieux^ demandant à tous les balcons^ à toutes les vitres de lui montrer le visage adoré, quoique odieux. Les balcons ne répondaient qu'avec des exhibitions de groupes ennuya; les vitres n'encadraient que des tètes florentines, paresseusement inclinées sur la rue pour ramasser une distraction.

A l'heure des offices du soir, quand la fraîcheur invite le beau monde à la promenade des églises, et lorsque l'heure de la dévotion a sonné, de Mersanes entra dans Santa-Maria-Novella, et longeant la nef de droite jusqu'à la chapelle des RuceUai, voisine de l'abside, il s'agenouilla devant les naïves images que Fiesoles aligna sur les mxkr% avec toute la candeur angélique de son pinceau.

Il donna un regard furtif dans la <^apelle de Cimabue, voilée à demi par le crépuscule charmant que le soleil d'été envoie aux églises, à six heures du soir.

Une femme priait devant la sainte et antique Madone du créateur de la peinture. Anatole aurait deviné le nom de cette femme sous le déguisement le plus trompeur : il resta immobile sur l'escalier de la chapelle, et des larmes de joie ou de tristesse tombèrent

LA. COMTESSE HORTENSU. i77

de ses yeux. Un souvenir de la vision du jardin vint se mêler aux impressions de ce moment^ et Anatole se demanda^ sans réponse^ comment une coquetterie criminelle pouvait s'allier à tant de piété ! Q aurait voulu pouvoir douter^ mais Fœil de la passion ne se trompait pas; c'était bien la comtesse évaporée du jardin Braschi.

De Mersanes s'arma d'un courage surhumain^ et . résolut d'attendre la comtesse sur la place de l'église, et de l'aborder hardiment si la circonstance le permettait.

Gela conclu, il sortit et attendit la fin de la prière.

Une voiture stationnait devant un des obélisques de la place; une très-modeste voiture de louage, sans domestique, et gardée par un pauvre cocher endormi. Anatole jeta un coup d'oeil par le store, dans l'intérieur, et vit sur le siège du fond un éventail et une fleur de magnolia.

La chose la plus simple fait tressaillir quand une idée de passion et un souvenir d'amour s'y attachent. La découverte d'une fleur a souvent donné plus de joie à un inconnu, que la découverte de l'Amérique n'en a donné à Colomb.

Mais cette indestructible vision du jardin était malheureusement toujours là, fixée au cerveau du jeune homme, et tous les magnolias du monde se seraient fanés sous l'obsession permanente de ce souvenir.

Enfin, sur le parvis tout inondé de lumière, entre les rayons du soleil couchant et l'ombre religieuse de l'église^ parut une jeune femme qui ressemblait à la statue du Jour, que le souffle de Michel-Ange aurait envoyée vivante de la chapelle du Pemiero, à cette Santa-Maria-Novella, que le grand sculpteur nommait «Ofi épùUie, mia $fotal

^C'était bien elle I Le soleil sembla s'arrêter pour la eouionuer de rayons, et de Mersanes fit quelque pas

178 £A OOUTESSE H0RTEN6U.

dans la place déserte pour s'exposer au premier regard de la comtesse^ et juger de l'effet qu'il produirait sur elle à cette soudaine apparition.

La jeune femme fit un mouvement de surprise instantané comme la réflexion qui le réprima; un calme sourire et un geste amical saluèrent le comte, et elle fit quelques pas vers lui avec une aisance hardie qui n'annonçait aucune émotion. Une légère teinte d'in* carnat courut sur son visage ; mais elle était sans doute l'indice de l'ardente ferveur de la prière. D'ailleurs, de Mersanes n'avait pas assez de sang-froid pour remarquer le calme ou le trouble de la comtessej il fit aussi, de son côté, quelques pas, et s'inclina respectueusement devant elle, ayant soin de prolonger tous les petits détails qui accompagnent un salut solennel, ainsi qu'on fait quand on cherche, sans le trouver, le début d'une conversation.

Ce fut la jeune dame qui, voyant l'embarras d'Anatole, prit la parole la première :

— Vous devinez à merveille les énigmes, monsieur le comte ; je suis ravie de votre sagacité.

Ce ton familier rendit au jeune homme assez de présence d'esprit pour dire d'abord des phrases qui ressemblaient à des réponses, comme celle-ci :

— Je suis enchanté, madame, de recevoir un compliment de vous à votre première rencontre à Florence.

— Votre exactitude môrite aussi les plus grands éloges, monsieur le comte, vous répondez à Tappel de vos amis avec la promptitude d'un écho.

— Je vous prie de m'épargner, madame, votre bonté me confond.

— Veuillez bien ms donner le bras jusqu'à la voilure... Excusez-moi, monsieur le comte, si je vous montre un équipage si indigent ; il a bien fallu se réduire, tous mes biens ont été confisqués... Heureuse-

ment^ ajouta-t-elle en riant, que dans ces biens on n'a pas compris Pamitié des nobles cœurs... Où ètes-vous descendu à Florence, monsieur le comte?

— Ici, madame.

— Comment ici ! vous prenez Santa-Maria-Novella pour une hôtellerie î

— Je ne me suis pas encore mis en souci d'un logement, madame, j'avais en arrivant quelque chose de mieux à faire...

— J'espère que nous nous reverrons, dit la comtesse en montant sur le marche-pied de la voiture.

— Je n'espère que cela, madame Vous n'êtes

pas descendue probablement dans un hôt^l ? Où me sera-t-il permis de vous rendre mes visites respectueuses?

— Ah! ceci est encore un mystère... nous verrons plus tard... En ce moment, je ne puis recevoir personne. ..

La vision du jardin éclata dans le cerveau d'Anatole; le fiel de l'écume de la mer mouilla sa langue et ses lèvres; une sueur froide courut sur son épiderme; la vapeur du sang voila ses yeux et brûla son front.

La comtesse, assise déjà dans la voiture, faisait un geste d'adieu. De Mersanes, la main droite sur la portière ouverte, se pencha dans l'intérieur, et d'une voix terrible, quoique contenue :

— Vous ne pouvez recevoir personne, dites-vous? Personne? Excepté l'homme qui vous adit dansle jardin Braschi, Je donnerais ma vie pour toi^ mon ange adoré I

U y eut comme une éclipse de soleil sur la figure de la comtesse Hortensia. Son sein se souleva, ses bras 3e raidirent, et le cri sourd qu'elle poussa fut comme ÎB cri d'une mère endormie qui voit, dans son rêve, son enfant broyé sur le pavé.

Le cocher s'avança vers la portière pour iemanflet

les ordres de la comtesse; une main le repoussa vivement^ et lui fit signe de se retirer bien à l'écart.

La même main fit un autre signe au comte Anatole^ un signe impérieux^ un signe irrésistible^ un signe de reine à un esclave ; c'était un ordre muet de monter dans la voiture et de s'asseoir sur le siège opposé.

De Hersanes obéit.

Toutes ces choses si longues à raconter furent dites et fiâtes au même instant.

Le cocher ferma la portière et la voiture partit assez lentement. ^

De Mersaneti, les bras croisés sur la poitrine^ les yeux fixes comme ceux d'un somnambule, les lèvres agitées par la tempête intérieure, attendait la parole de la comtesse comme on attend une balle dans un duel.

— Vous avez prononcé une phrase, monsieur, dit la jeune femme, une phrase que je vous prierai de répîéter.

Sa voix tremblait comme la corde agitée sur l'instrument.

Anatole, d'un ton calme, répéta la phrase et n'ajouta rien de plus.

— Et où l'avez-vous entendue, cette phrase, monsieur; qui vous l'a répétée? Comment la connaissezvous? Je veux le savoir, dussé-je rester ici jusqu'à la nuit.

Anatole garda le silence.

— Vous ne me répondez pas, monsieurl.. Vous osez outrager une noble dame par votre silence.

De Mersanes secoua mélancoliquement la tête, et d'une voix pleine de larmes :

—Ah ! madame I dit-il, votre émotion m'a rendu le calme. La colère a parlé par ma bouche. . . Et en voyant le mal que je vous ai fait, je voudrais racheter ce que j'ai dit par ma mort.

— C'est votre ton, monsieur, qui a été plus outra-

géant que votre discours. Vous avez eu Pintentioa de m'insulter; cett« intention a éclaté dans votre organe^ VOS gestes, vos yeux. Qu'ai-je fait, monsieur, pour mériter une insulte? Vous n'êtes ni mon mari, ni mon frère; je vous croyais mon ami; je vous estimais; j'aurais pu vous aimer un jour, peut-être ; car toute cbose possible est dans Favenir; eh bien! tout lien d'estime et d'affection est brisé entre nous. Maintenant, continuez à vous taire, vous êtes connu.

— Madame, dit Anatole d'une voix inouïe, je ne vous ai donné, moi, ni amitié, ni affection, ce sont des sentiments trop vulgaires; je vous ai donné un amour sans pareil; et quoique tous les hommes s'imaginent par amour^ropre, que la passion de leur cœur n'a pas son égale au monde, je sens, moi, avec toute la puissance d'une foi souveraine, que j'ai raison contre tous.

J'ai emporté cet amour à travers l'Italie; partout, madame, où il y a une fleur, un arbre, une colline^ une goutte d'eau, un rayon de soleil, j'ai laissé une pensée de cet amour; et si toutes ces œuvres de la créa tion répétaient en chœur mes confidences, l'hymne qu'elles chanteraient en votre honneur serait peutêtre digne de vous. Eh bien ! j'ai cru devoir éteindre en moi cette passion. Pour arriver à ce but, j'ai réuni toutes les forces de mon âme; elle se sont épuisées i cetinutile labeur I Mon amour, ce poison qui tue ou qui fait vivre, est dans chaque goutte de mes veines. Pour l'anéantir, il faut renouveler mon sang. Voyez, maintenant, si la pensée d'un outrage peut venir de moi contre vous ?

— Qu'avez-vous fait alors, monsieur, si vous ne m'avez pas outragée?

— J'ai été subjugué à mon insu, par l'impression irritante d'un horrible souvenir. J'ai eu tort, car je n'ai aucun droit sur vous. La comtesse Hortensia n'est

T. V. il

i9i LA COMTESSE HORTENSIA.

pas ma femme^ n'est pas ma maltresse. Elle est libre de ses actions, je le reconnais.

— Vous m'étonnez singulièrement, monsieur, et vous vous justifiez par de nouveaux outrages, cette fois, du moins, dirigés avec le plus grand sang-froid, et déguisés avec art. Voyons; je veux bien entrer en explication avec vous. Ma dignité me commanderait autre chose, je le sens; mais on fait quelquefois l'inverse de son devoir. Point de détours, monsieur; parlez comme si vous étiez seul, mettez votre pensée brumeuse au grand soleil... oh! faites-moi grâce de ces regards et de ces soupirs plus irritants que toutes les accusations. Parlez.

— C'est un ordre, madame?

— Oui.

— J'obéis... Avant tout, madame, je vous demande pardon à genoux d'une faute... j'ai vu ce que je n'aurais pas dû voir; j'ai écouté ce que je n'fl^^ais p^s dû entendre...

— Point de préambules I parlez! parje?;! au nom de Dieu!

— Vous vous rappelez, madame, le soir de la sérénade de la Strada-Balbi ?

— Oui, dit la comtesse eu pâlissant,

— Ce soir fut suivi d'une terrible nuit... un démon me conduisit à la grille du jardin de vptre taute— et j'ai tout vu, tout entendu I

De Mersanes laissa tomber son front sur s^ maw et sanglota. Il y eut quelques instaut^ de silence,

— Ce démon se nomme Viaui, dit la comtesse; j^ le reconnais... Je fus bien imprudente, ce çpir-là... mais ma pauvre tète était si bpuleversée... elle allait où on la menait I .. 11 a été le témoin de cette scène !

Cela fut dit sur le ton du monologue, et ne provoquait aucune réponse; aussi de Mers^es l'entendit i peine, et il garda son altitude désoléet

LA COMTESSE HOKTENSU. 183

La comtesse changeant de ton :

— Eh bien ! monsieur, dit-elle^ si vous ayeas # . "^ aux portes, je ne comprends pas votre désespoir ^ savez tout, et votre outrage est plus énigmatiqu^ ^ moi que jamais. 4.

De Mersanes leva la tète et regarda la JQUoe texusm avec des yeux étranges.

— Je n'ai entendu^ madame, dit-il, qu'une seul^ phrase, celle que je vous ai répétée*.. U me sembla que c'est sufiSsant.

— Alors, vous ne savei rien.

— Mais j'ai tout vu, madame.

— Alors vous ne save^ rien.

Le regard que lança le jeune honuae su? la balle veuve sigoidait olair^eul» voilà une audace qui mV uéantit!

— Voua ne savez rien! poQi^iiyit la comlm» d'une voix radoucie, rien! Au rçste voua w min pas 4é* sespéré à ce point si vou9 saviez quelqp^Q chQaei.M

^ Eh biau! madame^ dit Auiitol^ iortn^^ez-wu, je saurai.

— Hélas I vous me demandez l'impoaaihle i emtê de Mersanes.

— S'il en est mA, nmdame> je vous priç) ds Jm permettre de sortir. Je ne vous compreuda paai vous êtes un mystère vivant; vous m'aves appi^ i Florence... pour me tuer.

Un soupir de désespoir suivit cids ps^rolss; 4a MBih sanes essaya d'ouvrir la portièrç ; Hjprtepsis Is X^^*

— Comte Anatole^ dit-elle avQp l'^^pont di^ l^wpL Jours, un serment lie ma bouche; le plus gKWA i^ mes intérêts me lie à mon ssrmeijit. Ayes («uQsQoe en moi...

— Le jardin! le jardin! s'écria de Mersansi en sa frappant le front.

— Vous avez été dupe des appareuces.»

184 LA COMTESSE fiORTENSÎA.

— Je donnerais ma vie pour toi, mon ange adoré t

— Dupe des apparences!

— Quel est ce jeune homme, madame, qui vous parle avec toute Tintiraité de l'amour?

— Eh bien ! écoutez-moi, mon cher comte, dit Hortensia, les larmes aux yeux ; je vois que j'ai perdu votre estime, par un de ces hasards dont la vie est faite. Je tiens à votre estime, et je suis touchée de votre désespoir. Je me tairai, parce que mon honneur et mon intérêt le plus cher me condamnent au silence ; mais, pour regagner votre estime et vous sauver de la mort;, peut-être, je me résigne à une démarche qui trouvera, dans mon intention, son excuse devant Dieu... Ctomte de Mersanes, voulez-vous voir ce jeune homme qui me parle avec tant d'intimité amoureuse?

— Oui.

— Voulez-vous entendre une conversation entre lui et moi?.. Vous ne répondez pas; je comprends votre hésitation... Elle est injurieuse... mais je vous pardonne... Il vous est permis, agonisant comme vous êtes, de pousser ma complaisance à bout... Vous craignez flue je n'avertisse ce jeune homme par parole ou par écrit, et que je ne lui dicte une comédie dialoguée pour vous tromper... eh bien! vous ne me quitterez pas. J'attends ce jeune homme à dix heures, ce soir, dans ma chambre. Je vous réserve une place où vous verrez tout et entendrez tout sans être vu. Puisqu'on n'a pas hésité sans scrupule à se servir de ce moyen pour vous fidre du mal, je puis l'adopter aussi pour le remède. Ma bouche restera muette; un autre parlera pour moi, et vous saurez tout.

Anatole saisit la main de la jeune femme et Parrosa de larmes.

— Pardonnez-moi, madame, dit-il avec la voix du cœur, pardonnez-moi ! je vais mettre ]e comble à mes torts; j'accepte! Je ne suis pas assez grande assez

LA COMTESSE HORTENSU. 185

' noble, assez héroïque pour refuser. Je sens que mon devoir serait de vous dire : Je ferme les yeux et je crois. Mais je n'ai pas le courage du devoir. L'excès de mon amour me rend coupable. Si je vous aimais moins, je refuserais. Il y a chez moi une atroce curiosité qui vient de l'enfer comme un crime; il y a une vision épouvantable qui brûle mon front : il faut un miracle pour me sauver, pardonnez-moi et sauvez-moi !

— Pas un mot de plus, comte Anatole; je n'exige rien au-dessus des forces de l'humanité.

Le cocher reçut ordre de hâter le pas de ses chevaux. La voiture sortit de la ville et entra dans la route du Val d'Arno ; à peu de distance des remparts, elle s'arrêta au pied d'une colline. Le jour tombait. Analole et Hortensia montèrent par im sentier tortueux jusqu'à la grille d'une petite maison blanche, aux Persiennes vertes.

Stanislas, le domestique polonais, ouvrit la porte, et Hortensia lui dit :

— Stanislas, ce soir à dix heures, un jeune homme viendra ; vous le laisserez entrer, et vous le conduirez jusqu'à la porte de mon appartement. Vous resterez dans le jardin avec son domestique. On vous appellera...

Puis, se tournant vers le comte de Mersanes :

— Maintenant, ajouta la jeune femme, comte Anatole, causons de choses indifférentes; parlez-moi de vos voyages; reprenez votre bonne humeur. Supprimons-nous de ce monde jusqu'à dix heur^ du soir.

Ce programme de soirée ne fut pas exécuté dans sa rigueur ; la situation était trop solennelle pour les deux personnages. Il y eut de longues interruptions pleines d'un silence morne. Parfois de Mersanes se levait convulsivement, comme entraîné par une secousse irrésistible, et il se promenait à grands pas en 86 demandant par quelle infernale supercherie de

^^^ là, G0MTE58S HORTENSIA.

femme la comtesse parviendrait à rendre innocent le rendez vous du jardin?

A l'approche de l'heure attendue^ la comtesse monta aux appartements supérieius avec Anatole^ et lui désigna le poste secret où il devait tout entendre et tout voir. La jeune femme n'était pas émue; de Mersanes tremblait.

— Voyez^ comte de Mersanes, dit-elle^ en loi montrant la campagne à travers les persiennes^ voyez comme ce bout du monde est bien choisi pour goûter un peu de repos. L'Arno coule à mes pieds dans son lit étroit de collines, n y a de jolis couvents sur ces hauteurs; il y a partout de charmantes petites maisons ^i ressemblent à un village éparpillé ; c^est un paysage adorable. Dieu m'a délivrée de Fabiano, ce démon sicilien qui m'épouvantait jour et nuit^ et de cet ennuyeux Viani, qu'il m'a lEallu subir si longtemps par nécessité de position ; enfin je respire un air libre dans un pays délicieux; c'est pour moi comme une vie nouvelle; je sens que j'existe : les heures sont si douces entre l'azur de ce fleuve et l'azur de ce cial 1

Quelle tranquillité d'esprit ! se dit de Mersanes à lui-même; tout cela est trop calme pour 6tie vrai. Cette femme joue un rAle. Elle veut me faire quitter la place» en prenant ce ton mélancolique qui semble exclure toute préoccupation sérieuse . Mais^ je suis plus riisé qu'elle; je resterai jusqu'au jour s'il le faut... et si personne ne vient !.. personne! je serai joué !

Cependant un bruit de porte sur la terrasse décomposa soudainement la figure de la comtesse ; mais cette émotion paraissait plutôt appartenir à la joie vive qu'à tout autre sentiment.

La jeune femme posa son index sur sa bouche^ et l'autre main désigna le poste secret Anatole obéit machinalement au geste^ se rafildrmit sur ses pieds, et attendit.

tk GOMTESSE HORTENSUi. 187

n 7 a dans ces moments mie terremr qui n'est pas celle des grands périls^ et qui lait refluer le sang au cœur^ l)rûle la racine des cheyeux et dessèche la langue^ comme si la voix d'un corps invisible vous parlait à Poreille dans la nuit; comme si une main de plomb glacée secouait votre main dans les terreurs de rinsomnie. Les femmes sont plus à Paise que les hommes au milieu de ces émouvantes scènes; le premier moment de crise passée les femmes se composent un visage^ une voix^ un maintien qui laissent croire qu'elles sont tranquilles; les hommes^ dans les mêmes circonstances^ tremblent jusqu'à la fin : il leur faut des dangers de mort^ à eux^ pour être braves : la nuit, entre une lampe et une femme, ils ont peur.

Un bruit de pas rapides se fit entendrô dans l'escalier, et la respiration haletante d'un homme arriva même à Foreille d'Anatole ; car, dans cette maison isolée, que n'agitait aucun bruit extérieur, le moindre murmure de l'air trouvait des échos.

Trois coups lents et nettement accusés retentirent sur la porte.

-^ Entrez, dit la comtesse d'un ton décidé.

La porte s'ouvrit.

Les yeux d'Anatole se voilèrent d'un nuage; ses pieds fidblirent; le sang gonfla les veines de son cou, comme le fer d'un carcan. U se retourna vers une fenêtre ouverte derrière lui pour aspirer le baume de l'air, et demander un peu de calme à la sérénité des étoiles.

Le couvent dormait sur la colline, l'Arno dans son lit, l'arbre sur la rive, la fleur agreste sur le gazon. La tempête d'une passion rugissait seule au milieu de cette tranquillité sublime.

Il lui sembla entendre un cri de femme.

Ce cri lui rendit son énergie d'homme, et dissipa le nuage de ses yeux. Anatole vit au fond de la salie

la comtesse Hortensia dans une attitude alarmante ; son bras tendu vers un honune semblait lui défendre d'approcher.

De Mersanes regarda cet homme^ et il se crut, au

premier coup d'œil, dupe d'une illusion; mais le

' doute n'était pas longtemps permis : cet homme était

signé de son nom de la tète aux pieds ; c'était le comte

sicilien Fabiano !

n était debout^ dans une attitude de respect assez rassurante; son geste paraissait humble et même suppliant; sa voix avait perdu cette vivacité orageuse et stridente qui semblait menacer toujours.

^ Oui, madame, disait-il, je suis venu i la place de l'autre; vous ne vous attendiez pas à me voir, mais vous reconnaîtrez bientôt que je viens en ami... Point de scandale ! point de cris! Je vous le répète, tout serait perdu ! La moindre imprudence vous coûterait des regrets éternels... Vous savez ce qui m'amène ici. Votre bonheur est entre vos mains; je suis prêt à vous le rendre. Quand vos autres amis parlaient, moi j'agissais. J'ai envoyé, à votre insu, mon intendant. Octavien d'Oropeza, en Pologne. Ce qu'il a fait tient du miracle. Lui-même vous a donné, dans votre jardin, tous les détails de son expédition aventureuse. U a vu vos amis à Varsovie; il vous a rapporté des lettres de toutes les personnes qui s'intéressent à vous , entre autres la lettre de votre amie la comtesse Zamoïska, que vous avez couverte de baisers sur le perron de votre jardin, la nuit de votre première entrevue avec Octavien ; lettre qui se terminait par cette phrase de vous, adressée à votre jeune ôlle : Je donnerais ma vie pour toi, mon ange adoré I C'est toujours par mes conseils qu'Octavien vous a fait quitter Gênes le lendemain de cette entrevue nocturne et solennelle. Vous auriez pu trouver un obstacle à votre départ dans le pouvoir tracassier du marquis Viani; j'ai su mettre

tk COMTESSE HORTENSIA. 189

cet homme dans l'impossibilité de vous nuire. Octavien vous a dit, sans doute, que la première personne qu'il a vue à Varsovie est le çeintre Wiganoski, une de vos intimes connaissances. C'est par lui que mon émissaire est arrivé à tout, en prodiguant l'or. Le vieux général votre correspondant à Paris, n'a fait que des sottises, vous le savez. Nous avons triomphé, nous, de tous les obstacles. J'ai voulu qu'Octavien seul vous instruisit de tous les préliminaires, mais je me suis réservé le bonheur de vous annoncer le résultat. Ootavien ne vous avait donné que de l'espoir, beaucoup d'espoir, il est vrai, et cela vous avait comblée d'und joie bien naturelle. Moi je vous annonce, moi, qui votre petite Hortensia est trouvée, et que je puis de main même la mettre entre vos bras !

La jeune mère se laissa tomber sur on fauteuil mais ce ne fut qu'une faiblesse d'un moment. Le nob] ; sang des femmes fortes de sa race vint à son aide.

— Monsieur, dit^Ue d'une voix sanglotante, venezvous ici pour vous jouer du désespoir d'une mère? Ce rôle manquait à votre vie...

— Je m'attendais à cette injustice, madame. Vous Mes encore sous l'influence des calomnies débitées sur mon compte... Votre fille a été volée par une vieille femme du faubourg du Choletz, dépouillée de ses habits de luxe et couverte de haillons. Les vols de petites filles, vous le savez, sont fréquents dans votre pays : c'est le peintre Wiganoski, avec sa rare sagacité d'artiste, qui l'a retrouvée. On pouvait s'adresser aux tribunaux pour avoir justice de ce vol odieux; mais il aurait fallu prononcer votre nom, traîner l'affaire en longueur, subir un procès interminable ; Octavien a tranché la question avec de l'or, en un instant. N'ayez aucune crainte, votre jeune filleest entre les mains^i'une gouvernante qu'Octavien a prise à Berlin. Si vous ne la reconnaissiez pas à sa grâce en-

190 U. OOMTBSn H01TEV8U.

fantine et à sa beauté^ tous la reconnaîtriez i une petite lentille charmante qu'elle a dans la fossette de la joue gauche^ comme tous.

La comtesse éleva ses mains par-dessus la tète^ et en les laissant tomber^ elle dénoua le nœud de sa chevelure, et un torrent de tresses noires ruissela sur les épaules et sur le sein.

f^uis elle dit d^une Yoix déchirante :

— Mon Dieu! inspirez-moi! est-ce une trahison? est-ce un dévouement t.. Quelle chose vous faites^ monsieur, si vous mentez 1 si vous prenez plaisir à déchirer un cœur de mère avec cette atroce et froide combinaison I

— Je né vous comprends pas, madame, dit Pabiano avec la plus douce et la plus respectueuse des voix ; lorsque mon émissaire Octavien vous a demandé une première entrevue à dix heures du soir, loin des témoins et des importuns, vous l'avez accordée; au nom seul de Varsovie et de vos amis, vous n'avez pas hésité. Octavien a dirigé tous vos pas dans cette soirée, vous l'auriez suivi au bout du monde. C'est la même volonté, la mienne, qui vous a fait quitter Gènes, qui vous a donné pour retraite le val d'Arno, et un pays libre, ouvert à tous vos compatiotes proscrits. Aujourd'hui, Octavien se retire; c'est moi qui arrive à sa place, tenant votre enfant par la main, et vous me traitez avec la même rigueur que si je vous enlevais votre ôile ! La panthère ne roule pas des yeux plus menaçants lorsqu'on lui arrache ses petits. Si vous agissez ainsi, madame, parce que vous vous méfiez de moi, expliquez-vous, je suis prèt à vous satisfaire; j'ai des réponses victorieuses à donner à toutes vos demandes.

La comtesse fit un sourire, et son regard resta sérieux; puis, avec un accent de sombre ironie :

— Vous êtes étonné, monsieur, dit-elte, de ma méfiance à votre égard I Vraiment I je suis injuste, n'est-

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ce pas?.. Vans tramez une bonne action comme on trame un crime^ et je n'aurais pas le droit de me méfier de votre bonne action ! Si vous avei un en&nt à rendre à sa mèt^e^ rendez-le> monsieur^ sans retard et sans condition^ ainsi que ferait tout honnête homme.

— Oui^ madame^ tout honnête homme qui ne vous aimerait plus agirait ainsi; mais moi^ madame^ Je vous aime d'un amour qui me tue : tous le savei. Je TOUS donne une éclatante preuve de cet amour en me dévouant nuit et jour à votreintérèt le plus précieux, i votre intérêt maternel ; j'ai tout sacrifié pour rendre à votre âme une joie qui n'était que sur totre visage; et il ne me serait pas permis d'user de quelques moyens innocents pour obtenir la récompense d'un sourire ! Oh ! madame^ si vous persistez dans cette rigueur^ votre injtâtice deviendra une cniauté.4. Vous ne me répondez pas^ madame; voii6 doutes, vous doutez toujours?.. Mais ayez la bonté d'apprécier ma position ; si je l^mettais, à présent, votre enfimidans vos bras, je serais, sans doute, accueilli en triomphateur, mais jeseraischassédemaili comme unesckve».. Je vous aime trop pour commettre une pareille faute; j'ai des droits victorieux, et je ne m'en dessaisis pas... Youlez^vous une preuve de plus? la voici... Lisez cette lettre du grand artiste qui a fait le portrait en pied de votre mari... la voilà, madame, lisez et remarquez la date, elle est des premiers jours de juillet 1833. . . lisez.

La comtesse hésita quelques instants; maie la noble curiosité de la mère l'emporta sur la dignité de la femme. Elle prit la lettre et lut :

À if. Octavten d^Oropesa* a Mon cher monsieub, a D'après vos désirs, j'ai terminé chez moi, en quelques heures, le portrait de la charmante fille de la belle comtesse. Vous le trouverez frappant, j'espère. Il

m LA. COMTESSE HOETENSU.

n'a pas fallu perdre de temps^ puisque vous partez aujourd'hui. Vous direz de vive voix à Theureuse mère que je n'ai pas reçu les lettres qu'elle m'a écrites^ si elle m'a écrit. Mettez-moi à ses pieds divins.

« Vous montez en voiture place Sigismond^ 3^ à sept heures du soir; c'est laque je vous donne rendezvous une demi-heure avant votre départ. Je vous attendrai à la grille de la Statue^ et je vous donnerai le portrait de la petite Hortensia.

€ Mille amitiés, W***. »

— Quel horrible martyre 1 dit la jeune femme en laissant tomber la lettre et la main sur ses genoux. Puis d'une voix éteinte, elle dit, sans regarder Fabiano :

— Et où est-il ce portrait? où estait

— Le voilà, .madame, dit le Sicilien avec un grar cieux geste d'abandon.

Hortensia prit le portrait, et le sidsissement qu'elle éprouva n'arracha pas un cri à sa poitrine haletante; mais sa figure rayonna d'une joie immense, la joie qui aurait inondé Rachel devant la résurrection de ses enfants.

Elle se leva vivement, superbe d'amour ; elle oublia tout : le lieu, la scène, l'heure et les deux passions grondantes autour d'elle, et la main fatale qui lui faisait ce don. Elle s'abîma dans sa contemplation de l'image adorée, lui prodigua ses caresses, ses larmes, ses sourires, ses sublimes élans, tous les trésors du cœur maternel; son visage sembla refléter le fende l'extase des séraphins; tout ce qu'elle avait de mortel disparut; la flamme céleste de ses yeux couronna son front comme une auréole sainte; elle avait fui la terre, elle habitait le paradis 1

• Fabiano la contemplait avec des regards de démon ; Il ressemblait à Lucifer se disposant à tenter la faiblesse d'Eve.

Quant à Vautre témoin de cette scène^ il était arrivé à cet état violent de surexcitation nerveuse qui chasse la pensée du cerveau. De Mersanes avait traversé toutes les phases émouvantes de ce drame^ et il succombait sous cette oppression de secousses contrariées qui le courbaient et le relevaient^ comme Tarhre exposé à la furie de tous les vents.

La comtesse Hortensia^ épuisée aussi par Fexcès de tant d'émotions^ reprit sa place sur le même fauteuil qu'elle avait quitté^ sans détourner un seul instant ses yeux de l'image chérie qui souriait à sa mère.

Le comte Fabiano se rapprocha d'elle d'un pas lent et légèrement appuyé sur le parquet; il se composa une voix douce^ mais qui pourtant ât tressaillir la jeune femme^ comme si elle eût été secouée dans un rêve.

—Madame^ dit-il^ je suis singulièrement étonné d'une chose en ce moment : dans toutes ces démonstrations de joie^ si naturelles d'ailleurs chez une mère^ dans tous ces nobles sentiments qui éclatent en vous^ et qui me ravissent^ je suis surpris de ne pas entendre une seule parole de reconnaissance adressée à moi. n me semble que je mérite au moins un sourire de la mère dont j'ai sauvé la fille I

A mesure que Fabiano parlait, sa voix arrivait par gradations insensibles à l'accent de l'ironie poignante et de la colère contenue. La comtesse Hortensia regarda son formidable ennemi, et elle ne put se méprendre sur la nature desintentions del'ardent Sicilien. ♦ — Comte Fabiano, dit-elle, pourquoi n'avez-vous pab amené ici, avec vous, M. Octavien d'Oropeza? Vos ruses et votre audace, bien connues de moi, me donnent un étrange soupçon. N'auriez-vous pas surpris, par quelque machination infernale, le secret de M. d'Oropeza? n'auriez-vous pas...

— Excusez-moi, madame, si je vous interromp&

M là. G0ICTB88E HOITINSUt

dctayien d'Oropeza est ici; j'ai prévu le cas : si vous jetez un coup d'œilpar cette fenêtre dans votre jardin, vous pourrez le voir causant i cent pas d'ici avec votre vieux Stanislas. Les étoiles donnent encore assez de clarté pour le reconnaître ; c'est lui que j'ai fait passer pour mon domestique.

La comtesse se leva dans une agitation folle, et élli eomprit toute l'infamie du complot tramé contre son honneur, complot qu'elle a?ait soupçonné dès le premier moment.

«^ Comte Fabiono, dit-elle, vous avez pris bien des précautions pour rendre un enfant à sa mère, tes c(»nbinaisons de votre vertu ressemblent aux préparatiÊ d'un crime. Ëh bien I je n'ai pas tremblé devant les batteries russes, et je ne vous ferai pas l'honneur de trembler devant vous. Vos indignités me délient de toute reconnaissance. Mon enfant est en votre pouvoir, je l'aurai malgré vous. Dieu se sert quelquefois d'une âiain criminelle pour secourir une grande infortune : vous avez été son instrument: et Je vous jure, par les cendres de Varsovie, que je vous arracherai mon ei^ant, comme une autre mère de Florence arracha le sien de la gueule d'un lion ï

— Et je vous jure, moi, s'écria Fabiano d'une voix qui sifflait oc»nme un ouragan> je vous jure par les cendres de ma mère que je ne vous rendrai votre fille qu'avec le titre de votre amant.

— J'aurai ma fille, monsieur, et vous ne ferez pas un seul geste de violence contre sa mère.

•^ Et qui m'en empêchera?

— MOI I s'écria un ton&erre qui tombait devant le Sicilien, sous la forme d'Anatole de Mersanes.

Le comte Fabiano resta immobile, muet, l'œil fixe, comme la statue de Benvenuto sur la place du Palais- Vieux.

hk COMTESSE HORTENSIA. i9&

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