I. V. it
Là GOXTESSB HORTENSU.
— Je reste donc maître du champ de bataille, dit Fabiano à son ami.
— Ck)mme le cadavre reste maître de son tombeau, dit Octayien.
— Malédiction!
De Mersanes et le général étaient déjà bien loin.
Chemin faisant le général contait ainsi les aventures du matin à de Mersanes enivré de joie, et ce récit guérissait sa blessure.
— Oui, mon cher comte, disail-il, je ne reverrai jamais rien de pareil. Tous les élans de joie maternelle que le théâtre grimace ne peuvent vous donner une idée de cette scène d'intérieur à laquelle j'ai assisté, moi seul. Je connaissais depuis longtemps le courage héroïque de la comtesse Hortensia; je savais qu'elle pouvait supporter, sans fléchir, l'excès du bonheur ou de l'infortune. Aussi, je n'ai pas cru devoir prendre ces précautions méticuleuses dont on se sert pour préparer les âmes faibles à un coup foudroyant. Lorsqu'elle est entrée chez moi, je tenais sa fiUe sur mes genoux, une enfant délicieuse, un ange avec des yeux noirs superbes et des cheveux à mille boucles; sa mère en miniature ! le ciel doit s'être ouvert pour voir ce tableau. Hortensia n'a pas couru; elle s'est précipitée sur moi, avec toute la fiirie de l'amour maternel; sa. chevelure s'est mêlée à celle de l'enfant; ses lèvres ont murmuré, sur la bouche de l'ange, des syllabes inouïes qui s'élançaient du cœur, des paroles ardentes - que l'homme ne connaît pas, et qu'un séraphin soufOle à l'oreille des mères. Je voyais étinceler des larmes sur des joues vermeilles, comme à l'aube les gouttes de rosée sur des firuits exquis; et mes larmes, alors, ont coulé aussi; et je les sens, i cette heure, tomber encore de mes yeux, c(»nme elles tombent des vôtres, pion cher Anatole; car s'il est un spectacle à convier les anges et i les attendrir, c'est celui d'une mère qui
LA COMTESSE HORTEfTSIA, Wl
a pleuré son enfant^ et qiii le retrouve vivant dans ses bras.
Le comte de Mersanes fléchissait sous une émotion inconnue^ et son corps brisé par une nuit et un jour pleins de secousses déchirantes demandait un peu de repos.
Il hUnt donc faire une halte de quelques heures dans l'hôtellerie de Livoume^ et^ bien avant Taube^ un léger calessino emportait à Florence les deux amis.
De Mersanes voyait s'allonger devant lui cette route délicieuse qui semble promettre à tous quelque bonheur inattendu à son extrémité.
Une pensée d'amour s'épanouit avec délices sur ce chemin de fleurs et d'ombrages ; car l'amour n'est pas cette passion stupide et froide que l'ancien théâtre faisait beugler entre deux murs de carton peint ; il faut à cett« passion divine im cadre d'azur et d'or, les rayonnements du ciel et de la mer, les horizons des collines et des campagnes : il faut que la création environne de ses splendeurs la femme aimée, comme si elle seule recevait les caresses de tout ce qui chante et brille dans les tièdes régions, jardins de l'univers.
C'est bien sur la route de la mer à Florence que toutes les voix de l'air accompagnent la voix de celui qui passe avec une illusion au cœur. Les noms même des villages endormis au bord de l'eau sont pleins de grâce et d'harmonie; les cloches des collines et les arbres de la vallée semblent dire ces noms à vos oreilles : c'est Viarello, Pian-di-Pisa, Gashina, Pontod'Era, Empoli; on dirait que ce chemin scande lentement un vers de Virgile, et qu'il est bordé de ces jeunes arbres qui croissaient avec les amours. Le charme des paysages adoucit la fièvre du voyageur; k'^mer est déjà bien loin, et il croit encore entendre ses vagues, lorsque s'élèvenl devant lui les deux monuments qui écrivent le nom de Florence dans le ciel : le campa-