U. G0MT1SS8I B0ETE55IÀ
— Oh! Siffle, serpent ! dit Anatole ; vautour, tonge ton propre foie!., mais obéis! obéis!
— Lâche! dit Fabiano, c'est ainsi qu'il se bat! un Français!
— Prends cette plume, misérable ! ou je te dénonce à tout le val d'Arno comme un voleur de nuit, comme un assassin !
— Et vous ne vous battrez pas !
— Sybarite efféminé du Val di Ncfta, je te mets à la torture avec ces deux doigts, si tu ajoutes un seul mot! Écris.
Fabiano fit une ondulation de tète, coiûme là hyène dans sa cage, et prit la plumé. De Mèrsâtieâ dicta, le Sicilien écrivit, et à chaque ïnot il s^àtrètait pour prendre haleine et pousser un tugisseméht souM.
Voici ce billet :
k Mon cher Octavien,
« Je suis content de toi ! Toi, ne perds pas une minute; pars avec le dévoué Stanislas. Allez tous deux à San-Miniato, dans la maison que tu sais, et conduisez la petite Hortensia chez le général polonais comte P..., de l'autre côté de TArno, devant San- Spirito. Je t'attends ce soir à sept heures^ à la £oeanda de la Quercia Reate, à Livourne.
« CoMT£ Fabiàno Val di Nota. »
De Mersanes écrivit, de son côté, ce billet au général P,..
« Mon cher général,
« Vous recevrez une jolie petite fille de cinq à six ans, et vous la rendrez à sa mère la comtesse Hortensia, votre compatriote. Vous donnerez vos soins i ces deux anges jusqu'à midi.
a A midi^ vous trouverez un prétexte quelconque
LA OOBTTBSfllB H0ETBN8IA, IQV»
pour TOUS absenter^ et tous partirez en poste pour Liyourne^ où je tous attends à la Loconda deTii^uiVa- NerUy devant le canal, ce soir, à sept heures.
« Vous comprenez que si je tous écris de ce ton im* périeux, c'est que la circonstance est plus impérieuse encore que ma lettre.
« Surtout, le plus grand secret I ne montrez œ billet à personne !
« Tout à Tous do ocBur. Goicrfi bb Mxrsaujbb. y
— Comte Fàbiano, dit Anatole, tous le t«j«z, je îm mes dispositions en homme qui ajoute foi à tout ce que tous avez dit. Tant pis pour tous si tous aTez menti à la comtesse Hortensia) Vous n'échapperez ni i la Tengeance de la loi, ni à la mienne.
-^ Monsieur, dit Fabiano> je renonoe de grand eœur aux droits sacrés que j'aTais sur cette fsmme^ m échange de l'inappréciable serTice à elle rendu par moi; je réTèle même aTeo joie et sincérité l'asile où fhmja déposé son enfiuit, poarTu que tovb me denn:n Totre parole d'b<mneur d'enserelir mes eeerets dans la tondre qui reooTra ce soir tous ou moi, après un duel à mort.
-^ Vous comprenez enfin l'horreur de TOtre position, comte Fabiano, et je vous en félicite. Vous tranchez de l'homme généreux; tous sentez qu'il Tant mieux aller à LiTOurne pour affronter un pistolet que pour ramer au bagne de cette Tille. Bh bien ! je tous accepte tel que tous êtes, et je tous donne ma parole d'honneur de ne tirer d'autre Tengeance que ceUe qui me Tiendra du jugement de Dieu.
«-^ C'est bienl dit Fabiano de l'air d'an spadassin roit qui est sur de son coup. ^
^ Maintenant, dit de Mersanes, je toux bien tous dcmner une dernière explication. Vous aTez prononcé le mot guet-apens : si je tous aTais tendu un piège.
200 LA. GOMTESSB HOETBNSIÂ.
j'aurais paru devant tous armé ou suivi d'une escorte. Les six hommes du Bargello qui vous ont épouvanté se seraient réellement présentés avec moi pour me prêter main-forte. J'étais seul et sans armes; vous voyez bien que le hasard m'a conduit ici^ et que je ne rongeais pas à vous.
Fabiano fit un mouvement de tète et d'épaules qui signifiait : Tout cela m'importe fort peu 1
DeMersanes sonna plusieurs fois; mais Stanislas ne paraissait pas. Octavien^ fidèle à la consigne reçue, le retenait encore à l'extrémité d'une allée^ assez loin de la maison^ oà l'appel de la sonnette n'arrivait pas.
— Ohl s'écria Fttbiano^ il me tarde de voir finir tout cela !
Et ouvrant brusquement la croisée, il appela Stanislas d'une voix retentissante.
Octavien^ reconnaissant la voix de Fabiano, poussa lui-même le domestique dans la direction de la maison*
De Mersanes garda toujours sa distance vi&-i-vis dft FSibiano; il observait son prisonnier, toujours prêt à s'élancer sur lui au moindre mouvement de rébellion.
Stanislas entra et fut étrangement surpris de trouver deux hommes dont les traits annonçaient une horrible agitation.
— Écoutez-moi bien, Stanislas, lui dit Anatole; vous donnerez cette lettre du comte Val di Nota, ici présent, à M. Octavien d'Oropeza, votre compagnon de cette nuit. Vous irez d'abord avec lui où il vous conduira. Ensuite, à votre retour de San-Miniato, vous irez à cette adresse chez le généril comte P***, et vous lui remettrez cette autre lettre. Gela faut, vous prendrez un calessino, et vous viendrez ici pour conduire madame la comtesse chez le général, devant San-Spirito. Si M. Octavien d'Oropeza vous demande qui vous a donné tous ces ordres, vous répondrez que c'est l
LA GOMTESStB flORTENSU. SOI
comte Fabiano Avez-vous bien compris?., je vais
vous le répéter, vous le comprendrez mieux.
Le domestique se recueillit pour entendre la même chose une seconde fois... puis il hésita quelque temps et dit :
— Que votre seigneurie m'excuse; je voudrais sar voir si madame la comtesse m'autorise à faire cette commission.
— Ah! c'est juste!., frappez à cette porte, et demandez si vous pouvez exécuter les ordres de M. de Mersanes.
Stanislas entra chez la comtesse, échangea quelques mots avec elle, et reparut en disant, sur un ton de respect :
— J'obéis à monsieur le comte.
De Mersanes vit bientôt, à travers les lames des persiennes, Stanislas et Octavien s'acheminant vers San- Miniato.
Alors le jeune Français écrivit une courte lettre à la comtesse, et la laissa ouverte sur la table. Il écrivit aussi un court billet au général, et le cacheta pour l'emporter avec lui. Ce billet était ainsi conçu :
c Cher général,
c Si je suis tué, soyez l'ange gardien visible de la comtesse Hortensia. Il y a autour d'elle un démon 1
c Comte Anatole. »
Après, il prit Fabiano sous le bras, et lui dit :
— Maintenant, monsieur, nous n'avons plus rien à faire ici. Sortons. Nous trouverons à Ëmpoli un caiessino qui nous conduira droit à Livourne.
— 11 est inutile, monsieur, dit Fabiano, que vous vous cramponniez à moi, comme vous faites; je vous préviens que vous ne m'échapperez pas.
LA GOMTISSSE HORTENSIA.
— Excusez ce luxe de précaution^ monsieiir; j'ai peur de vous échapper.
Ce furent les dernières paroles qu'ils échangèrent. Tout était dit. 11 n'y eut plus, de part al d'autre, qu'un silence menaçant et morne, comme celui qui se Mi dans Paix à l'approche d'un ouragan.
Les pensées qui roulèrent pendant sept heaves dans la tète de Fabiano et d'Anatole étaient bien diff^ rentes; les unes avaient tous les rayons de Teq^ ranoe, les autres toutes les ténèbres du désej^oit.
Ils descendirent à Livoume sur la place cPaimes^al traversant la Grande-Rue, ils s'arrètèreot devant fa QuerUa R$al0.
Les marchands ambulants d'armes de toole ei^èfle abondent dans cette rue; ils forment^ avec d^anliee brocanteurs, le tiers de sa populttina. D ftit boile à nos deux jeunes hommes de £3ûre, saes Mre ^pengae» leurs provisions de combat. Ensuite, ils anMàrart entre eux les conditions irrévocables de leur dud.
Octavien d'Qropexa fut exact eomioe un iirviiear fidèle et bien payé.
— Messieurs, dit de Mersanes à Finataol alQe cA Octavien arrivait, je vais envoyer un domestiqoe à VÀquila-Neray pour prévenir le comte P*** que je l'attends ici. Et vous, monsieur d'Oropeza, je vous prie de garder le silence sur tout ce que vous avçs ftût oe matin. Je ne veux rien savoir, rien.
Octavien regarda Fabiano qui fit un signe d'anentiment.
Le général polonais arriva ensuite, et tendit de hdn les mains vers Anatole, comme pour lui demander par signes de quoi il s'agissait avant de le demander de vive voix. De Mersanes ne répondit qu'en mettant son index sur sa bouche; et dès qu'il put se faire entendre:
^ Générale lui dit*il, ne me dites rien^ ne m^aa-
noncez nea, ne me demandez rien. J'exige de vous un service d'honneur^ et un silence absolu... Général^ prenez ce billet cacheté; vous ne rouvrirez que demain^ ou vous me le rendrez ce soir.
— C'est donc un duel? dit Octavi«a à Fabiano.
Fabiano répeadit oui par un signe de tète.
Octavien regarda de Mersanes d'un œil de commisération.
Le génàial mit la main sur sa bouche^ et sembla dire en s'inclinant : Je vous obéis^ mais je ne vous compreadbs pas.
De Mersanes reprit le bras de Fabiano^ et ils «ûvirent à pied le ehemin de Monteaeio* Le général et Octavien marchaient à quelqua dlstaQce.
Au tomber du jour^ ils arriv^rwt devant Ikf onteneio^ sur le bord de la mer. Le site était hiea cfamu n n'y ftvftit d'9iU?0s témoins 4- we mort «apglante q)}0 lasi vieui; arbres de la moiatagna, les rpcbiM»&us^ k sable du m^ et la» fltts qui blaachigimenl. d'écume recueil lointain de la Gorgone^
De Mersanes prit affectue^semeat la myeûn du gé-
1-» Vous vof e? qu'il p'agit d'w duel. Vous êtes proscrit; et vous trouvez ici^ sous la protectii^ du grancUduCi uBis liospitalité tranquille; eh bianS je suis forcé à vGos demander le plus grand de3 services : ' il faut que le brave géniéral polonais viole le» maintes lois de l'hospitalité; car le duel est un crime ep Toscane; mais il 7 a des nécessités mystérleuiseg et indestructibles qui obligent un militaire i ne reculQ? dt^vant aucune considération^ lorsque les armes d^ dâUjL hommes d'honneur se croisent devant Iqi. J'ai ebQisi exprès un port de mer qui; chaque jour; envoie des vaisseaux à tous les pointp du globe; afin q^e cette nuit même; les acteurs ou les témoins de cette affai{# puissent quitter le sol toscan» s'il le faut
SM LA. co:irTxa«E hortensu.
Le général feriua les yeux^ inclina la tète^ étendit les bras horizontalement comme un homme qui accepte une loi malheureusement supérieure à tous les codes^ la loi des exigences d'honneur.
*-> L'arme et les conditions sont réglées et acceptées par Qous^ dit Anatole; nous ne chai^eons que deux pistolets^ nous nous plaçons à vingt pas, et nous pouvons nous avancer jusqu'à six. Le dernier qui fera feu a le droit de décharger son arme i cette distance^ et quand il le voudra.
— C'est atroce! dit le général! ce n'est pas même admissible!
— C'est irrévocable ! dit Anatole ; si nos témoins refusent^ nous nous battrons sans eux.
— J'ai accepté toutes les armes et toutes les conditions, dit Fabiano; je regarde toute modification à ce pacte comme une lâcheté. Je ne veux point d'un duel d'écolier; je veux le duel qui tue au premier coup. Comte Anatole, vous voyez maintenant si j'avais envie de vous échapper!
A ces mots, le Sicilien se mit à regarder, avec une attention calme, un brick, léger comme un oiseau, qui, les voiles tendues, glissait sur la dme des vagues :
— Voilà un brick de mon pays I dit-il en souriant ; c'est un oiseau de bon augure!
— Voilà les premières étoiles qui se lèvent! dit Anatole; ce sont les miennes !
— Votre arme est chargée, dit le général à de Mersanes. C'est une bien triste chose que je fais là, mais je ne puis rien refuser à un Français.
Octavien donna l'autre arme à Fabiano qui la prit, la caressa et lui sourit avec la joie d'Achille à Scyros.
Les deux combattants prirent leur poste, et armèrent leurs pistolets.
— Général, dit Fabiano, à vous le signal I
LA COMTESSE BORTENSU, 203
— Général, dit de Mersanes, une jeune fille a-t-elle été rendue ce matin à sa mère?
— Oui, répondit le général.
Et le signal fut donné par lui.
Fabiano franchit quatre pas en un seul et fit feu.
— Touché ! dit Anatole ; et il était déjà sur la dernière limite, si près de Fabiano, qu'Octavien détourna la tète pour ne pas voir assassiner son ami presqu'à bout portant.
— Cette jeune fille vous sauve la vie, comte Fabiano I s'écria de Mersanes.
Et il tira sa balle dans la mer.
Fabiano salua, et dit :
— Alors, messieurs, c'est au revoir.
— Non, monsieur, ce n'est pas au revoir, s'écria le général, vous allez quitter sur-le-champ la Toscane, car vous êtes dénoncé à Buari'Goterno, et la seule faveur que nous puissions vous accorder, c'est de proléger votre fuite ou votre départ.
Octavien, qui était l'homme des bonnes et des mauvaises actions, pansait la blessure d'Anatole; heureusement, elle était fort légère : la balle avait effleuré le sommet de l'épaule droite, sans affecter les mouvements du bras.
— Ah! comte de Mersanes ! dit Fabiano en s'avaaçant, c'est ainsi que vous tenez votre parole!., vous m'avez dénoncé!
— Il m'était plus facile de vous tuer que de vous dénoncer, dit Anatole; vous vous dénoncez vousmême, en mettant les villes en rumeur quand vous les traversez!
— Maintenant, comte de Mersanes, dit le général, je puis vous dire que vous avez outrepassé les exigences les plus rigoureuses du devoir. Assez d'héroïsme, il 7 en a déjà trop. Prenez mon bras, saluez ces messieurst et partons.