La comtesse Hortensia
De Mersanes ressemblait à un cadavre qui aurait pris son visage et qui , en ressuscitant, aurait gardé la pâleur de la njort et deux tisons de l'enfer dans ses yeux. Sa taille , grandie par une colère sublime, semblait surnaturelle ; un rugissement aigu sortait de sa poitrine, et ses bras élevés au-dessus de sa lête s'agitaient avec des convulsions rapides comme deux tronçons de serpens boas.
— Pas un cri , pas un mouvement, pas uu
geste! (lit-il avec une voix surhumaine. J'ai amené avec moi six hommes du Bargello pour éviter le crime d'un coup de poignard. Vous
êtes mon prisonnier, Fabiano , jusqu'à l'aurore.
Ces six hommes du Bargello , dont parlait Anatole , étaient un mensonge de nécessité.
Le démon sicilien, écrasé d'abord par cette foudroyante apparition , retrouva bientôt son audace, et croisant les bras sur sa poitrine :
— C'est admirable. Monsieur! dit-il; je n'aurais jamais cru qu'un gentilhomme de votre nation répondrait à une insulte par un lâche guet-apens! Mettez le comble à votre héroïsme, Monsieur, assassinez-moi !
Un sourire de spectre précéda la réponse d'Anatole.
— Comte Fabiano , dit-il , vous osez parlez de guet-apens, ici, en présence de cette noble dame que vos machinations infernales ont conduite dans ce désert , et sur laquelle vous leviez des mains violentes !
— Eh bien ! Monsieur, si vous êtes le cham-
pion de Madame , votre courage de Français aurait dû vous dicter quelque chose de mieux que l'idée d'un lâche guel-apens : je répète le mot.
— Je connais mon devoir, Monsieur, et si vous connaissez le vôtre en ce moment, vous garderez le silence, et vous respecterez la douleur de cette noble femme qui succombe sous tant d'émotions.
— Comte de Mersanes , je me tais toujours quand j'attends un défi après une insulte.
— C'est bien. Monsieur.
La comtesse Hortensia , renversée sur un fauteuil, et tenant à deux mains le portrait de
fille, accompagnait cette scène de ses sanglots. Elle poussa un cri déchirant et s'écria :
— Et ma fille ! ma fille ! qui me la rendra?
— Madame , dit Anatole , il m'est prouvé que votre enfant est au pouvoir de cetliomme; mais cet honmie est eu mon pouvoir. Ainsi, Madame, rassurez-vous; nous sommes dans un pays de forte et bonne justice , elle vous sera rendue. Moi , je ne vous quitte plus, comte
Fabiano, et lorsque vous aurez rendu renfant à sa mère, je vous rendrai votre liberté. Ce sera moi alors qui me mettrai en votre pouvoir.
— Comte de Mersanes, dit la comtesse d'une voix mourante , vous n'avez aucune satisfaction à donner.
— Pardonnez-moi , Madame , dit Fabiano avec un calme d'emprunt très bien joué ; bien avant cette scène, le comte de Mersanes a été insulté par moi , et je maintiens mon insulte en présence d'une femme.
— Je vous comprends , comte Fabiano , dit Anatole en mesurant son adversaire de la tèîe aux pieds; vous êtes un spadassin sicilien, homme de longue épée et de bravoure courte, et vous croyez vous tirer d'affaire avec un duel. Eh bien ! je vous déclare que je ne me battrai pas. Mon sang et ma vie sont au service de cette noble dame qui n'a que moi pour appui...
La comtesse serra les mains du jeune homme.
— Madame , ajouta de Mersaiies , laisseznous seuls ici; vous avez besoin de repos... Retirez-vous , Madame , au nom du ciel et de votre eu faut !
Hortensia ouvrit la porte d'un appartement voisin , en témoignant par ses gestes toute sa reconnaissance; et les deux hommes, uu instant après , restèrent seuls. De Mersanes . qui n'avait pas quitte son poste d'observation à la distance d'un bras de Fabiano , dit h voix basse, mais ferme :
— Soyez tranquille , Monsieur, je me battrai.
— Nous verrous, dit froidement le Sicilien.
— Pas uu mot de plus !
Le jour ne tarda pas à paraître. Les clocnes sonnaient, les villageoisd'Empoli et de Pontod'Era passaient en chantant sur la route qui longe l'Arno; les jardiniers des fermes voisines s'acheminaient vers la ville, La maison était tout animée par les bruits extérieurs. C'était l'heure joyeuse où l'on ne craint plus ni les fantômes, ni les assassins.
— Vous pouvez renvoyer vos sbires au bargello, dit Fubiauo ; voilà le soleil.
— Je n'ai pas de sbires avec ruoi; il m'était permis de vous tromper, Monsieur, pour arrêter un poignard dans votre main ; je sais que vous ne marchez qu'avec lui. C'est vous. Monsieur, qui avez amené votre sbire avec vous, et il va me servir... Voici une plume, de l'encre et du papier, écrivez sous ma dictée, Mon sieur... écrivez, ou de cette croisée j'appelle tout ce monde d'honnêles gens qui passent, et je vous fais traîner pieds et poings liés à Buon- Gotwwo/... Vous êtes pris dans vos propres pièges ! Si l'enfer vous inspire vos combinaisons pour le mal, Dieu m'inspire les miennes pour le i)ien I Vous êtes vaincu, Fabiano !
Le poil se hérissa sur la lèvre de Fabiano , et un râle de tigre siffla à travers ses dents serrées.
— Oh ! siffle, serpent ! dit Anatole ; vautour, ronge ton propre foie!... mais obéis! obéis.
— Lâche ! dit Fabiano , c'est ainsi qu'il se bat 1 un Français !
— Prends cette plume, misérable ! où je le dénonce à tout le val d'Arno comme un voleur de nuit, comme un assassin !
— Et vous ne vous battrez pas !
— Sybarite efféminé du Val di Nota, je te mets à la torture avec ces deux doigts, si tu ajoutes un seul mot! Écris.
Fabiano lit une ondulation de tcte, comme la hyène dans sa cage, et prit la plume. De Mersanes dicta, le Sicilien écrivit, et à chaque mot, il s'arrêtait pour pi'endre haleine et pousser un rugissement sourd. Voici ce billet :
« Mon cher Octavien,
< Je suis content ! Toi , ne perds pas une minute; pars avec le dévoué Stanislas. Allez tous deux à San-Miniato, dans la maison que tu sais, et conduisez la petite Hortensia chez le général polonais comte P..., de l'autre côté de l'Arno, devant San-Spirito. Je t'attends ce soii' à se[)t heures , à la Locanda de la Quercia Reale, à Livourne.
« Comte r4RiA?iO vai, di nota, i»
De Mersaiies écrivit, de son côté, ce billel au géiiéiul P...
« Mon cher général,
« Vousrecevrez une jolie petite fille de cinq à six ans, et vous la rendrez à sa mère la comtesse Hortensia, votre compatriote. Vous donnerez vos soins à ces deux anges jusqu'à midi.
« A midi, vous trouverez un prétexte quelconque pour vous absenter, et vous partirez en poste pour Livourne , où je vous attends à la Locanda de YAquila nera, devant le canal, ce soir, à sept heures.
€ Vous comprenez que si je vous écris sur ce ton impérieux, c'est que la circonstance est plus impérieuse encore que ma lettre.
« Surtout, le plus grand secret 1 ne montrez ce billet à personne !
€ Tout à vous de cœur, < Comte de Mersanes. »
— Comte Fàbiauo , dit Anatole , vous le
voyez , je fais mes dispositions en homme qui ajoute foi à tout ce que vous avez dit. Tant pis pour vous si vous avez menti à la comtesse Hortensia ! Vous n'échapperez ni à la vengeance de la loi ni à la mienne.
— Monsieur, dit Fabiauo, je renonce de grand cœur aux droits sacrés que j'avais sur cette femme , en échange de l'inappréciable service à elle rendu par moi ; je révèle même avec joie et sincérité l'asile où j'avais déposé son enfant, pourvu que vous me donniez votre parole d'honneur d'ensevelir mes secrets dans la tombe qui recevra ce soir vous ou moi, après un duel à mort.
— Vous comprenez enfin l'horreur de voire position, comte Fabiano , et je vous en félicite. Vous tranchez de l'homme généreux ; vous sentez qu'il vaut mieux aller à Livourne pour affronter un pistoletquc pour ramer au bagne de cette ville. Eh bien ! je vous accepte tel que vous êtes , et je vous donne ma parole d'honneur de ne tirer d'autre vengeance que celle qui me viendra du jugement de Dieu.
— C'est bien ! dit Fabiano de l'air d'un spadassin adroit qui est sûr de son coup.
— Maintenant , dit de Mcrsanes . je veux bien vous donner une dernière explication. Vous avez prononcé le mot guet-apens : si je vous avais tendu un piège , j'aurais paru devant vous armé ou suivi d'une escorte. Les six hommes du Bargello qui vous ont épouvanté se seraient réellement présentés avec moi pour me prêter main-forte. J'étais seul et sans armes; vous voyez bien que le hasard m'a conduit ici, et que je ne songeais pas à vous.
Fabiano fit un mouvement de tête et d'épaules qui signifiait : Tout cela m importe fort peu !
De Mersanes sonna plusieurs fois, mais Stanislas ne paraissait pas. Octavieu, fidèle à lu consigne reçue, le retenait encore à l'extrémité d'une allée , assez loin de la maison , où l'appel de la sonnette n'arrivait pas.
— . Oh ! s'écria Fabiano , il me tarde de voir finir tout cela !
Et ouvrant brusquement la croisée, ilappela Stanislas d'une voix retentissante.
Octavien, reconnaissant la voixde Fabiano, poussa lui-même le domestique dans la direction de la maison.
De Mersanes garda toujours sa distance visà-vis de Fabiano ; il observait son prisonnier, toujours prêt à s'élancer sur lui au moindre mouvement de rébellion
Stanislas entra et fut étrangement surpris de trouver deux hommes dont les traits annonçaient une horrible agitation.
— Écoutez-moi bien, Stanislas, lui dit Anatole; vous donnerez cette lettre du comte Val di Nota, ici présent, à M. Octavien d'Oropeza, voire compagnon de cette nuit. Vous irez d'abord avec lui, où il vous conduira. Ensuite, à votre retour de Sau-Miniato, vous irez à cette adresse chez le général comte P***, et vous lui remettrez celte autre lettre. Cela fait, vous prendrez un calessino, et vous viendrez ici pour conduire madame la comtesse chez le général, devant San-Spirito. Si M. Octavien
d'Oropeza vous demande qui vous a donné tous ces ordres, vous répondrez que c'est le comte Fabiano... Avez-vous bien compris?... je vais vous le répéter, vous le comprendrez mieux.
Le domestique se recueillit })Our entendre la même chose une seconde fois... puis il hésita quelque temps et dit :
— Que votre seigneurie m'excuse ; je voudrais savoir si madame la comtesse m'autorise à faire cette commission.
— Ah ! c'est juste !... frappez à celte porte, et demandez si vous pouvez exécuter les ordres de M. de Mersanes.
Stanislas entra chez la comtesse, échangea quelques mots avec elle, et reparut en disant, sur un ton de respect : J'obéis à monsieur le comte.
De Mersanes vit bientôt à travers les lames des persiennes, Stanislas et Octavien s'acheminant versSan-Miniato.
Alors le jeune Français écrivit une courte lettre à la comtesse, et la laissa ouverle sur la
— astable. Il écrivit aussi un court billet au général, et le cacheta pour l'emporter avec lui. Ce billet était ainsi conçu :
« Cher général,
« Si je suis tué, soyez l'ange gardien visible de la comtesse Hortensia. Il y a autour d'elle un démon!
« Comte Anatole . »
Après , il prit Fabiano sous le bras , et lui dil : Maintenant, Monsieur, nous n'avons plus rien à faire ici. Sortons. Nous trouverons à Empoli un calessino qui nous conduira droit à Livourne.
— 'Il est inutile, Monsieur, dit Fabiano, que vous vous cramponniez à moi , comme vous faites ; je vous préviens que vous ne m'échapperez pas.
— Excusez ce luxe de précaution, Monsieur; j'ai peur de vous échapper.
Ce furent les dernières paroles qu'ils échan-
gèrent. Tout était dit. Il n'y eut plus de partet d'autre , qu'un silence menaçant et morne, comme celui qui se fait dans l'air à l'approche d'un ouragan.
Les pensées qui roulèrent pendant sept heures dans la tête de Fabiano et d'Anatole étaient bien différentes; les unes avaient tous les rayons de l'espérance, les autres toutes les ténèbres du désespoir.
Ils descendirent à Livourne sur la place d'armes, et traversant la Grande-Rue, ils s'arrêtèrent devant la Quercia reale.
Les marchands ambulans d'armes de toute espèce abondent dans cette rue ; ils forment, avec d'autres brocanteurs, le tiers de sa population. Il fut facile à nos deux jeunes hommes de faire , sans être aperçus, leurs provisions de combat. Ensuite, ils arrêtèrent entre eux les conditions irrévocables de leur duel.
Octavien d'Oropezafut exact comme un serviteur fidèle et bien payé.
— Messieurs, dit de Mersanes à l'instant même où Octavien arrivait, je vais envoyer un
domestique à YAqiiila nera, pour prévenir le comte P*** que je l'attends ici. Ktvous, monsieur d'Oropeza, je vous prie de garder le silence sur tout ce que vous avez fait ce matin. Je ne veux rien savoir, rien.
Octavien regarda Fabiauo qui fit un signe d'assentiment.
Le général polonais arriva ensuite , et tendit de loin les mains vers Anatole, comme pour lui demander par signes de quoi il s'agissait avant de le demander de vive voix. De Mersanes ne répondit qu'en mettant son index sur sa bouche ; et dès qu'il put se faire entendre :
— Général, lui dit-il, ne me dites rien, ne m'annoncez rien, ne me demandez rien. J'exige de vous un service d'honneur, et un silence absolu... Général, prenez ce billet cacheté; vous ne l'ouvrirez que demain, ou vous me le rendrez ce soir.
— C'est donc un duel? dit Octavien à Fabiano.
Fabiano répondit oui par un signe de tête.
Oclavien regarda de Mersanes d'un œil de commisération.
Le général mit la main sur sa bouche, et sembla dire en s'inclinant: Je vous obéis, mais je ne vous comprends pas.
De Mersanes reprit le bras de Fabiano, et ils suivirent à pied le chemin de Montenero, Le général et Octavien marchaient à quelque distance.
Au tomber du jour, ils arrivèrent devant Montenero, sur le bord de la mer. Le site était bien choisi. Il n'y avait d'autres témoins d'une mort sanglante que les vieux arbres de la montagne, les rochers nus, le sable du rivage et les flots qui blanchissaient d'écume recueil lointain de la Gorgone.
De Mersanes prit affectueusement la niaiu du général et lui dit:
— Vous voyez qu'il s'agit d'un duel. Vous êtes proscrit, et vous trouvez ici, sous la protection du grand-duc, une hospitalité tranquille; eh bien! je suis forcé à vous demander le i)lus grand des services : il faut que le
brave général polonais viole les saintes lois de l'hospitalité, car le duel est un crime en Toscane ; mais il y a des nécessités mystérieuses et indestructibles qui obligent un militaire à ne reculer devant aucune considération, lorsque les armes de deux hommes d'honneur se croisent devant lui. J'ai choisi exprès un port de mer qui, ch;ique jour, envoie des vaisseaux <à tous \e^ points du globe, afin que, cette nuit même, les acteurs ou les témoins de cette affaire ])uissent quitter le sol toscan, s'il le faut.
Le général forma les yeux, inclina la tôte. étendit les bras horizontalement comme nu homme qui accepte une loi maliicuiTUScment supérieure à tous les codes, la loi des exigences d'honneur.
— L'arme et les conditions sont réglées et acceptées par nous, dit Anatole ; nous ne chargeons que deux j)islolets, nous nous pl;içons à vingt pii*^, et nous [)Ouvons nous av.iiiccr jusqu'à six. Le (iernier (jiii fera feu a le
droit (le décharger son arme à celte distance, et quand il le voudra.
-- C'est atroce! dit le général! ce n'est pas même admissible!
— C'est irrévocable! dit Anatole; si nos témoins refusent, nous nous battrons sans eux.
— J'ai accepté toutes les armes et toutes les conditions, dit Fabiano ; je regarde toute modification à ce pacte comme une lâcheté. Je ne veux point d'un duel d'écolier; je veux le duel qui tue au premier coup. Comte Anatole, vous voyez maintenant si j'avais envie de vous échapper !
Aces mots, le Sicilien se mit à regarder, avec une attention calme , un brick, léger comme un oiseau, qui, les voiles tendues, glissait sur la cime des vagues :
■ — Voilà un brick de mon pays ! dit-il en souriant ; c'est un oiseau de bon augure !
— Voilà les premières étoiles qui se lèvent! dit Anatole; ce sont les miennes!
— Voîre arme est chargée, dit le général à dcMersanes. C'est une bien triste chose que
je fais là, mais je ne puis rien refuser à un Français.
Octavien donna l'autre arme à Fabiano qui la prit, la caressa et lui sourit avec la joie d'Achille àScyros.
Les deux conibattans prirent leur poste, et armèrent leurs pistolets.
— Général, dit Fabiano, à vous le signal!
— Général, dit de Mersanes, une jeune fille a-l-elle été rendue ce matin à sa mère?
— Oui, répondit le général.
Et le signal fut donné par lui.
Fabiano franchit quatre pas en un seul et fît feu.
~ Touché! dit Anatole, et il était déjà suila dernière limite , si près de Fabiano, qu'Octavicn détourna la tète pour ne p^ voir assassiner son ami presqu'à bout portant.
— Cette jeune iille vous sauve la vie, comte Fnbiano! s'écria de Mersanes.
Et il tira sa balle dans la njcr. Fabiano salua, cl dit :
— Alors, M<*.8sieurs, c'est au revoir.
— Non , Monsieur, ce n'est pas au revoii-, s'écria le généra! , vous allez quitter sur-lrchamp la Toscane, car vous êtes dénoncé à BuonGoverno, et la s; \iîe faveur que nous puissions vous jiCC'Oidor. c'est (!«• proiéger voire fuite ou votre dcpaît.
Octavien, qui était l'homme des bonnes et des mauvaises actions , pinisai! Im Messure d'Anatole; hourensement , elle était fort légère : la balle avait effleuré le sommet de l'é-
tu
paule droite, sans affecter les niouvemensdu bras.
— Ah! comte de Mersanes! dit Fabiano en s'avançant, c'est ainsi que vous tenez votre parole!... vous m avez dénoncé !
— Il m'était plus facile de vous tuer que de vous dénoncer, dit Anato.'e; vous vous dénoncez vous-même , en mettant les villes en rumeur quand vous les traversez!
— Maintenant , comte de Mersanes , dit le général, je puis vous dire que vous avez outrepassé les exigences les plus rigoin-euses du devoir. Assez d'héroïsme, il y en a déjà trop.
Prenez mon bras, saluez ces Messieurs, et parlons.
— Je reste donc maître du champ de bataille, dit Fabiano à son ami.
— Comme le cadavre reste maître de son tombeau, dit Octavien.
— Malédiction !
De Mersanes et le ^rénéral étaient déjà bien loin.
Chemin faisant , le général contait ainsi les aventures du matin à de Mersanes enivré de joie, et ce récit guérissait sa blessure.
— Oui : mon cher comte, disait-il , je ne reverrai jamais rien de pareil. Tous les élans de joie maternelle que le théâtre grimace ne peuvent vous donner une idée de cette scène d'intérieur à laquelle j'ai assisté , moi seul. Je connaissais depuis longtemps le courage héroïque de la comtesse Hortensia: je savais qu'elle pouvait supporter, sans lléciiir, l'excès du bonheur ou de l'infortune. Aussi, je ii ai pas cru devoir juendre ces précautions méticuleuses dont on se sert pour préparer les
âmes faibles à un coup foudroyant. Lorsqu'elle est entrée chez moi, je tenais sa tille sur mes genoux, une enfant délicieuse, un ange avec des yeux noirs superbes et des cheveux à mille boucles ; sa mère en miniature ! le ciel doit s'être ouvert pour voir ce tableau. Hortensia n'a pas couru; elle s'est précipitée sur moi, avec toute la furie de l'amour maternel; sa chevelure s'est mêlée h celle de l'enfant; ses lèvres ont murmuré, sur la bouche de l'ange, des syllabes inouïes qui s'élançaient du cœur, des paroles ardentes que l'homme ne connaît pas , et qu'un séraphin souffle à l'oreille des mères. Je voyais ctince- 1er des larmes sur des joues vermeilles , comme à l'aube les gouttes de rosée sur des fruits exquis; et mes larmes, alors, ont coulé aussi ; et je les sens, à cette heure, tomber encore de mes yeux, comme elles tombent des vôtres, mon cher Anatole; car s'il est un spectacle à convier les anges et à les attendrir, c'est celui d'une mère qui a pleuré son enfant, et qui le retrouve vivant dans ses bras.
Le comte de Mersancs fléchissait sous une émotion inconnue , et son corps brisé par une nuit et un jour pleins de secousses déchirantes demandait un peu de repos.
Il fallut donc faire une halte de quelques hélires dans l'hôtellerie de Livourne, et bien avant l'aube, un léger calessino emportait à Florence les deux amis.
De Mersancs voyait s'allonger devant lui cette route délicieuse qui semble promettre à tous quelque bonheur inattendu à son extrémité. Une pensée d'amour s'épanouit avec délices sur ce chemin de fleurs et d'ombrages; car l'amour n'est pas cette passion stupide et froide que l'ancien théâtre faisait beugler entre deux murs de carton peint; il faut h cette passion divine un cadre d'azur et d*or, les rayonnemens du ciel et de la mer, les horizons des collines et des campagnes : il faut que la création environne de ses splendeurs la femme aimée, comme si elle seule recevait les caresses de tout ce qui chante et brille dans les tièdes régions, jardins de l'univers.
C'est bien sut- la roule de la nier à Florence que toutes les voix de l'air accompagnent la voix de celui qui passe avec \^u'•^ illusion au cœur. Les noms même des villages endormis au bord de l'eau sont pleins de grâce et d'harmonie; les cloches des coUiiiCs eî lcs*'arbi*€s de la valli'ie semblent dire ccc- noms à vos oreilles: c'est Viarello, Pian-di-Pisa, Cashina, Poiito d'Ern, Empoli; on dirait que ce chemin scande lejitement un vers de Virgile , et qu'il est bordé de ces jeunes arbres qui croissaient avec les amours. Le charme des paysages adoucit la fièvre du voyageur; la mer est déjà bien loin, et il croit encore entendre ses vagues , lorsque s'élèvent devant lui les deux monumens qui écrivent le nom de Florence dans le ciel : le campanile de marbre, et le dôme de Sainte-Marie-des Fleurs.
Le comte de Aleisanes traversa la ville comme mi éclair, iVanchil l'Arno sur le pont de la Trinité, courut à San-Spirilo, et monta d'un bond l'escaher du ciel.
Une porte s'ouvrit... La Madone DcUaiycg-
giola qui se léjouit de son enfant, à la galerie de Pitti , n'est (i;ic l'oiTibre du soleil qui éblouit alors les y nx du jeune homme; il tomba aijx pieds du groupe divin, et dans la silencieuse extase de son adoration, il sentit une main-bien connue, serrant la sienne, et une caresse enfantine effleurant ses cheveux... Si la vie était toujours ce moment, la vie serait quelque chose!
Quand Anatole se releva, une voix douce comme un écho au ciel lui avait donné, pour la première foi?, un nom qui annonçait que l'amitié prenait un caracli-re plus tendre, et que l'espoir avait quelquefois raison d'espérer.
Florence, qui garde tant de gracieux souvenirs d'amour dans ses larges dômes de marbre, se rappellera aussi la fête nuptiale qui fut célébrée, quelques mois après ces évémens, à Santa-Maria-Novella , devant la Madone de Cimabuë I.e comte de Mersanes recevait aux pieds des autels la main de la belle Fiauçaisc de Varsovie; et, à côté des époux,
on admirait avec une émotion de larmes une jeune fille habillée comme l'ange de Fiesole, peint sur les murs de la chapelle voisine, la chapelle des Rucellai : et l'on se racontait dans la foule les douleurs de la mère, la résurrection de l'enfant, et le nouveau miracle de la Madone du premier artiste florentin.