NOUVELLE DU JOUR
Une Table d'iiôte A Toulon.
Cette histoire, malgré son titie, commence le ^2 août ^842. Ce joiir là, il y avait un mouvement extraordinaire à riiôlel de la Croixd'Or à Toulon.
Depuis ^850, Toulon est le péristyle de l'Afri(jue. Le département du Var n'est plus séparé que par un ruisseau du département de l'Atlas; un pont de vapeur lie la France des prairies à la France des lions. Aussi un joni* viendra , quiflid l'Oriiint ;iurii raison contre
l'Occident, le midi contre le nord, le soleil contre la boue, un jour viendra où l'on ne dira plus à Paris qu'il faut abandonner Alger, mais où l'on dira, dans Alger, qu'il faut abandonner Paris. Nous posons aujourd'hui, à notre insu , la première pierre de ce monument de l'avenir.
Quant Alger débarque à Toulon, vers les cinq heures du soir, la table d'hôte de la Croix d'Or est un véritable réfectoire de caravansérail, ou une Cène en action de Paul Véronèse. Les convives y forment une étrange mosaïque de coiffures et de vêtemens ; c'est une bigarurre qui plaît à l'œil, et qui console un peu l'ai'tiste de la sombre monotonie que le journal des modes inflige aux populations. A la Croix-d'Or, on s'aperçoit que l'on se met h table aux portes de l'Orient : on y coudoie des caftans, des vestes de velours, (\es pelisses, des burnous ; on met son chapeau sur un turban ; on dépose sa canne ou son para[)luie sur un trophée de damas, d'yatagans et de cimeterres; on interroge en langue franquc des Arabes qui vous répon-
dent en provençal ; on sert du vin à des Turcs qui le boivent sans eau; puis, quand ai'rive le dessert, la confusion des langues éclate avec tant de verve orientale, que le voyageur, rajeuni de cinq mille ans, peut croire qu'il est entré à l'auberge de la Tour de Babel, à l'heure où les maçons, fils de Japhet, prennent leur repas du soir. Un fait bien digne de remarque est celui-ci : au moment où les Turcs de Constantinople adoptent notre costume stupide, notre redingotte, notre pantalon à sous-pieds, nos bretelles et notre chapeau de castor, pour se mettre, disent-ils, au niveau de notre civilisation, nous, occidentaux, nous adoptons le costume des Turcs. Aussi, à la table d'hôte de la Croix-d'Or, les artistes, les spahis, les zouaves, leë botanistes de l'Atlas, les |X)ètes, les Anglais, les chasseurs au lion, les Horace Vernet, qui s'en reviennent d'Aljjer avec leurs barbes abrahamitiucs, leurs turbans, leurs larges brayes, leurs visages boucanés, humilient si fort notre déplorable nudité, tissuc à Sedan et à Elbtt^uf, que bientôt la France entière rou-
gira des modes de ses tailleurs, et fera un échange complet de ses habits avec les fils du prophète. Toute la question d'Orient est dans ce progrès.
Ce jour-là, quand le diner connnençii, toutes les places, moins une, étaient occupées autour de la table. A côté du siège vacant s'était assis un jeune homme de vingt ans, dont la figure, pleine de vivacité, de fraîcheur et d'étourderie, contrastait avec les faces brunes et graves de ses deux voisins, officiers de spahis.
A la fin du premier service, le jeune homme, qui n'avait cessé de donner des signes d'in)[;atience, appela un garçon et lui dit :
- — Avez-vous annoiicé à >1. Dheibier que nous sommes à table. f*
— Oui, dit le garçon, le numéro 1 va descendre; il finit son courrier de Paris.
— Il paraît que le papa n'aime que le rôti? dit l'officier de spahis au jeune homme, eu lui faisant une politesse d'assiette.
— Mon père est toujouis accablé d'affaires au moment des repas , répondit le jeune hoinme.
— Il est dans les fournitures de l'arniée, monsieur votre père?
— Non, capitaine.
— Je lui conseille, pour se mettre en appétit, de faire une traversée de Toulon à Alger. Il y a soixante heures, monsieur, que je n'ai mis un morceau sous la dent. Aussi, en arrivant, j'ai oublié mon courrier de Paris, moi.
— Capitaine, j'aime bien votre costume de spahis; il est superbe!
— Et encore, nous sommes en petite tenue; il faut nous voir à Babazon quand nous allons faire une course par là-bas.
— Avez-vous de beaux chevaux?
— Comme çù : nous pourrions avoir beaucoup mieux. Moi, je ne me plains pas; je suis assez bien monté. J'ai la cavale de Ben-Aïssen, une Une béte, je vous en réponds,
— Arabe?
— Diable! je crois bien; née à Constantine
en 59. On a beaucoup néglifijé les chevaux en Aljçérie depuis l'occupation. C'est un tort presque irréparable aujourd'hui. Si, ru >I850, 0!i
avait établi des haras en Afrique, nous aurions la meilleure cavalerie du monde, et nous serions maîtres partout.
— C'était une idée bien simple, capitaine.
— Voilà pourquoi elle n'est tombée dans la tête de personne. Ils ont voulu coloniser! coloniser quoi? des rochers et des Arabes qui ont la tête plus dure que des rochers. Il fallait faire de l'Afrique le haras de la France et une haute école d'équitation. Aimez-vous les chevaux, mon jeune homme?
— Oh ! c'est ma passion ! Je suis fou des chevaux, capitaine.
— A votre âge il faut monter à cheval souvent.
— Mon père a vendu tous ses chevaux.... C'est que, voyez-vous, lorsqu'on est dans les affaires, il faut s'interdire tous les plaisirs.
Vous aussi, vous êtes dans les affaires? ;
— Eh! mon Dieu! oui. Mon père me destinait à la médecine; j'ai étudié un an, et je me suis dégoûté de cette science. Je crains l'odeur des hôpitaux. J'ai passé à l'école de droit, et
après trois inscriptions, je me suis dégoûté du droit. Alors, mon père m'a reconnu une vocation pour les affaires, et il m'a nommé son commis voyageur.
— Mon jeune homme, il n'y a plus aujourd'hui qu'une seule profession pour ceux de votre Age, l'état militaire. Que diable voulez- vous faire de votre temps et de votre jeunesse en France? Voilà dix minutes que j'y suis, et l'ennui m'accable déjà. En Afrique, nous sommes au paradis. Nous vivons comme des hommes doivent vivre. Nous faisons une guerre charmante. Il n'y a que les maladroits de tués. Nous gagnons des croix, des épaulettes et des chevaux. Tel que vous me voyez, j'étais simple hussard en 48.').5. LamoricièreetChangarniersont deux rois absolus. Le pays est superbe. Nos batailles sont des promenades à cheval, ou des courses au clocher, dans des jardins d'aloës, d'orangers, de jasmins et d'acacias. Nous ne savons jamais l'heure qu'il est. Il n'y a pas d'heures en Afrique. On s'amuse toujours. Que Dieu conserve Abd-el-Kader! Le drôle en campagne
est aussi heureux que nous; il veut faire durer le plaisir. Un joui-, je l'ai tenu cinq minutes au bout (le mon pistolet, ce coquin de marabout; sa vie était dans la première phalange de ce doigt. Je ne l'ai pas tué pour ne pas tuer la guerre. Vous voyez que j'aime mon état.
Le jeune interlocuteur de l'officier de spahis écoutait avec un enthousiasme muet ces paroles, et il allait le traduire en expressions ardentes, lorsque l'arrivée subite d'un nouveau convive suspendit cetle conversation.
Le numéro 1 , ou pour mieux dire, M. Dherbier entrait de l'air d'un homme d'affaires qui est furieux d'avoir de l'appétit comme un oisif. Son front saillant et couvert de cheveux gris crépus, gardait encore dans ses plis tous les soucis déposés dans une correspondance de vingt lettres. Il s'assit brusquement à côté de son jeune fils, releva les manches de son paletot de coutil, et dit au garçon qui lui présentait le potage : je prends le dîner où il est; donne-moi une aile de quelque chose, et de la glace. Vite! vite! à six heures et demie, j'ai rendez-
vous au Mourillon : il est déjà cinq beures vingtcinq minutes, mon petit Antonio.
Antonio, en voyant entrer son père avait pris un air grave et mangeait avec la lenteur d'un homme qui pense à ses affaires même en dînant.
— A propos! dit M. Dherbier, en rappelant le garçon de table d'un signe impérieux de la main, j'avais oublié ces dames! Moule au numéro \ une volaille froide et des confitures.
Entends-tu? Antonio, ta mère et ta sœur
ont perdu l'appétit. Il fait si chaud ! Après le diner, donne-leur un tour de promenade au jardin des Plantes : on leui* a dit qu'il y avait deux palmiers, et ta sœur Hélène ne rabâche que palmiers depuis ce matin. I.cs femmes n'ont que des folies en tête!
Antonio s'inclina devant l'ordre paternel.
Diable! poursuivit M. Dherbier en promenant ses regards autour de l'ellipse de la table d'hôte, nous sommes quarante! à 5 fr. 50 par têti', cela fait \A0 fr. C'est joli! M. Durboc u(^ doit pas diic du mal de la guerre d'Alger.
Autant chaque jour, cela fait 2,55^ louis.
M. Dherbier se tut pour écouter le monologue d'un convive qui résumait une discussion sur l'Algérie. L'orateur était un homme de trente-cinq ans, calme et grave dans sa figure austère et dans son torse raidi sur le dossier de sa chaise. Il parlait en regardant son assiette vide sur laquelle il battait légèrement la mesure avec la pointe de son couteau.
— Oui, messieurs, disait-il, nous hommes en ce moment à la période de la guerre de Marins en Afrique. Les deux situations sont parallèles, Abd-el-Kader est Jugurtha sous un autre nom, avec cette différence toutefois que notre jeune émir n'est pas sanguinaire et cruel comme Jugurtha. Car vous savez très bien que Jugurtha fit périr dans d'horribles tortures le malheureux Adheibal, petit-fils de Massinissa. Nous n'avons aucun acte de cette nature à reprocher à Abd-el-Kader. A cela près, nos guerres sont les mêmes. Marins, comme dit Salluste, battait toujours Jugurtha, mais ne terminait jamais rien, aijisi que l'atteste ce
passage : qnœ postquàm Marias gloriosa modo iieque belli patrandi cognovit, etc. Une ressemblance nous manque encore, mais attendons, et l'histoire contemporaine nous la fournira; car les siècles se copient mot à mot. Cette ressemblance la voici. Un jour viendra où le général Négrier, lui ou son successeur, sera bloqué dans Constantine par Abd-el-Kader, comme Adherbal le fut par Jugurtha dans cette même ville, alors appelée Cirta. Il devrait résultt^r pour nous une bonne leçon de cette expérience antique. Ce serait de restreindre la conquête et de nous créer une colonie fertile sous le canon d'Alger. Nous aurions ainsi une province féconde, plus belle que la Tourraine ou la Normandie, semée de petits villages à redoutes étoilées, se défendant l'un l'autre, etqui deviendraient bientôt des centres d'agriculture et d'industrie, dans un climat qui donne toujours beaucoup h ceux qui lui demandent peu. II n'y a que trois choses pour noUs en Afrique : Alger, le Sahel et la Mitidja. Alger est \v. château, le Sahel le jardin, la Mitidja la campagne. Aux
deux extrémités de la campagne, nous fortifions Coleah et Blidah ; et de redoutes en redoutes, ou de villages en villages, nous établissons des lignes de défense qui permettent à l'industrie et à l'agriculture de se développer, sans être inquiétées par les Arabes. Envoyons ensuite dans le Sahel quatre mille forçats qui auront au bout de cinq ans la perspective de la liberté : employez leurs mains robustes à défricher ce beau pays, voisin d'Alger, ces riches vallées, ces ravins sauvages, où il y a tant de soleil, de sol généreux et d'eaux vives, et dans un laps de temps foit court, nous aurons une petite et jeune France, sous l'Atlas, qui nourrira sa vieille mère, comme autrefois la Sicile nourrissait Rome sous la questure de Cicéron. Au reste, messieurs, ceci n'est qu'une esquisse de mes idées; j'espère un jour développer à la tribune mon système avec quelque succès.
L'officier de spahis caressa le bout de sa longue barbe, et fit un léger mouvement d'épaules; mais tout son mépris pour la théorie du préopinant se borna à ces signes muets de dés-
approbation. M. Dherbier se pencha sur l'oreille de son fils et lui dit :
— Ce monsieur parle supérieurement; c'est un député. Je saurai son nom. Il nous faudrait beaucoup de députés comme celui-là.
M. Dherbier qui avait accompagné d'un long sourire approbateur le système de l'orateur de la table, cherchait une occasion de nouer directement l'entretien avec lui. Elle ne se lit pas attendre.
Après un échange de phrases avec ses interlocuteurs, le partisan de la colonisation restreinte prononça ces mots :
— Au reste, messieurs, après avoir étudié la colonisation romaine dans les livres, il est utile, pour un économiste, d'observer la colonisation anglaise dans les Indes Ce sera lo
but de mon dernier voyage.
— C'est un voyage bi(!n court aujourd'hui, dit M. Dherbier; une promenade de quelques mois.
— Je ne suis pas bien fixé sur les détails et l'enseiuble d'un pareil voyage, dit le voyageur;
mais à Marseille je prendrai mes renseignemens»
— Si monsieur le désire, dit Dherbier en s'inclinant, je puis les lui fournir moi-même. J'ai des actions dans la maison AVaghorn et compagnie de Londres. Nous avons l'entreprise du voyage de l'Inde.
— Ah ! voilà qui se rencontre bien ! Je vous serai très obligé, monsieur, de votre complaisance. Je connais parfaitement l'itinéraire de Malte en Egypte. Quel est le prix du passage de Suez à Bombay?
— Première classe : Deux cents roupies, et cinquante pour un domestique, les frais de table en sus, bien entendu. C'est le prix de la cabine. De Suez à Calcutta, en faisant échelle à Ceylau et à Madras, une cabine pour deux passagers, choisie dans les meilleurs numéros >l , 2, >! 5 et 14, est payée i ,500 roupies. Vous voyez que c'est pour rien. Au reste, monsieur, si vous avez la bonté de me donner un quartd'heure après dîner, je mettrai sous vos yeux le travail que j'ai l'ail sur le voyage datis l'Inde;
je le porte toujours avec moi. Il est là-haut dans mes papiers.
— On n'est pas plus obligeant, monsieur : j'accepte votre offre avec le plus grand plaisir.
Dans le tumulte qui accompagne la fin d'un dîner, M. Dherbier donna ce conseil à son fils : Antonio, mon ami, dans le long voyage que tu vas faire, ne dîne jamais seul, dans ta chambre, comme un grand seigneur qui méprise l'iustruction; prends toujours ton couvert à table d'hôte. On y rencontre des hommes érudits; on y fait d'excellentes connaissances, et rien n'est perdu. Voilà un député qui pourra m'étre utile un jour : si j'eusse dîné dans ma chand)re, je ne l'aurais pas connu.
M. Dherbier se leva, et arrondissant gracieusement son bras, il dit au voyageur : Monsieur, je suis à vos ordres.
Les convives reprirent leurs chapeaux , leurs épécs, leurs cannes, leurs turbans, leurs calottes, leurs biunous, leurs casques, et se ré- })andirent dans les corridors avec le fracas d'une charge de cavalerie à pied.
Antonio se laissa devancer par son père, et ne voulut pas se séparer de l'officier de spahis sans lui faire l'adieu d'un bon serrement de mains. L'officier frappa sur l'épaule d'Antonio, et se relevant dans toute la souplesse de sa haute taille, il lui dit : Mon jeune homme, tous ces théoriciens de papier nous font plus de mal que les Arabes; méfiez-vous de ces gens-là. Votre père m'a l'air d'un bon enfant; qu'il se tienne sur ses gardes ! Il a trop d'affaires pour avoir le temps d'être fin.
— Vous connaissez donc ce monsieur? demanda vivement Antonio.
■ — Non, je ne le connais pas, mais sa figure n'est pas de mon goût : il a le front dur, l'œil vert, le nez de l'aquilin le plus aigu, la bouche sans lèvres. Nous sommes habitués à voir des hommes, nous, puisque les armées en sont faites, et je vous réponds que je ne me trompe pas sur le compte de ce colonisateur à l'arrosoir. Il cherche h se coloniser. Adieu, mon brave jeune honnne; venez nous voir là-bas; je vais marier ma sœur à La Rochelle, et je
— Ah —
m'en reviens après le bal. Demandez le capitaine de spahis Rustan-Bey : c'est mon surnom.
— Capitaine, je ne roublierai pas.
Lorsqu'Antonio entra dans l'appartement numéro i , son père venait de présenter l'étranger à sa femme et h sa fille. Celui-ci disait en se relevant d'une profonde salutation : « Viaiment, monsieui- Dherbier, on ne saurait deviner laquelle de ces deux dames est la mère de l'autre! »
En faisant la paît de Texagéralion qui accompagne souvent une galanterie, ce compliment était assez juste. L'écl'at de la jeunesse rayonnait sur le visage de la mère et de la fille. On voyait ((ue madame Dherbier avait reçu le titre d'épouse à l'âge le plus rigoureusement légal du code de l'hymen, ce qui donne souvent aux mères la joie de j)araître les sœurs de leurs ^^ filles. Madame Dherbier a sur toute sa personne cette distinction aisée dont les femmes intelligentes de la classe bourgeoise savent se i)arer, do nos jours, dans les habitudes d'mio grande
fortune et d'une bonne éducation : c'est une blonde charmante, avec des traits d'une délicatesse exquise, avec des yeux d'un bleu vif comme le noir, avec des lèvres veloutées, où la parole et le sourire se confondent toujours. Ses cheveux d'une teinte lumineuse et douce, se divisant sur le front en ondulations gracieuses, viennent se rattacher avec opulence derrière la tète, et retombent en cascades d'or fluide sur livoire arrondi du col : la réunion de tous ces charmes ne constitue pas la beauté sévère et classique comme l'artiste la demande pour son œuvre ; mais en dehors des exigences de Fart, il y a une grâce et une séduction sensuelles qui donnent un attrait particulier à la femme, en l'éloignant du domaine de l'idéal. Telle est madame Eugénie Dherbier; et elle forme un contraste piquant avec sa fdle Hélène, brune svelte, avec des cheveux d'un noir d'ébène, et une de ces figures d'ange sérieux, comme le peintre Fiésole les incline dans la scène du jardin des Olives. Ainsi posées l'une et l'autre, la mère effleurant de ses lèvres le
front adorable de sa lille, elles étaient bien la femme de la terre et la femme du ciel.
M. Dherbier traversa un archipel de malles, de caisses, de ballots, attirail ordinaire des riches familles en voyage, et ouvrit une cassette pleine de papiers qu'il éparpilla sur un guéridon avec la plus vive dextérité. Les deux dames et Antonio, qui paraissaient avoir une mortelle aversion pour toute chose ressemblant à une affaire, se groupèrent sur le balcon, où les arbres et la fontaine voisine envoyaient une fraîcheur délicieuse. L'étranger inconnu, dans lequel M. Dherbier s'obstinait à voir un député, suivait d'un œil attentif et en silence, la revue des registres de commerce, à mesure que la main exhibait au grand jour leurs numéros et leurs titres. Cette opération lui donna beaucoup mieux qu'un entrelien n'aurait pu le faire, la plus haute opinion du rôle que M. Dherbier tenait dans l'industrie européenne: il voyait. défiler devant lui tous les noms des villes commerçantes de l'univers, gravés en majuscules sur des couver-
turcs de parchemin, et accolés à des initiales mystérieuses. Tout en feuilletant cette bibliothèque universelle, pour y trouver le chapitre de la maison Waghoin et C", M. Dherbier faisait un monologue assez étrange : vous avez vu là, Monsieur, disait-il, à peu près toute ma famille... J'ai déjà eu le malheur.de perdre une femme... la mère d'Antonio, et d'une autre fille... qui n'est pas avec moi... J'ai déjà connu les ennuis du veuvage... lorsqu'on est dans les affaires, comme moi, et quelles affaires I 11 faut se marier, surtout si l'on a des enfans... Où diable ai-je fourré ce registre "Waghorn!... il était avec ma série des Indes- Orientales!... je me rappelle fort bien que mon associé me l'a donné à Paris... Oh ! nous le trouverons... j'ai encore un quart-d'heure à moi... prenez la peine de vous asseoir... Antonio, je n'ai plus besoin de toi ; je te reverrai ce soir, à neuf heures, pour te donner mes dernières instructions. Conduis ces dames au Jardin des Plantes, sur le port, à l'arsenal, où tu voudras.
Les dames et le jeune homme, que cet ordre rendnit enfin libres, firent en un clin d'œil leur toilette de promenade, et descendirent l'escalier lestement, comme s'ils eussent craint d'être rappelés.
Comme ils mettaient le pied sur la place bruyante qui sert de cour à l'hôtel, des Fanfares éclalèrent dans la rue voisine. C'était un régiment qui partait pour l'Afrique, musique en tète, enseignes au vent. L'orchestre militaire exécutait le finale du deuxième acte de Robert j ce superbe cri de combat que Meyerbeer a composé une main sur le clavier, l'autre sur la garde d'une épée ; les soldats, en défilant, semblaient faire éclater sous leurs pieds les notes fulminantes de l'hymne belliqueux. On aurait dit qu'un ouiagan d'harmonie emportait tous ces hommes, tous ces drapeaux, toutes ces baïonnettes, ce fleuve d'acier et de têtes menaçantes, à quelque bataille promise an Iciidoniaii». Ceux qui les regardaient pa:vsei-, (iilrahiés eux-mêmes par l'excitation des fanfares, la furie des cuivi es, l'é-