‹ La comtesse Hortensia (volume 5)Chapitre 12 sur 16 · ROBERT LE DIABLE · texte numérisé non relu

ROBERT LE DIABLE

On donnait , au théâtre de Mansfeld , la première représentation du chef-d'œuvre de Meyerbeer. Toute la noblesse du comté était accourue de vingt lieues à la ronde ; à cinq heures il n'y avait plus de place dans la salle. Je parvins à m'asseoir avec beaucoup de gêne à côté d'un jeune fashionable parisien , voyageur comme moi , qui m'offrit généreusement la moitié de sa stalle , avec toute la grâce du balcon de l'Opéra. Une impatience

toute française éclatait dans les loges en trépignements ; le flegme germanique avait disparu : c'était un mouvement perpétuel de têtes qui se penchaient sur l'orchestre muet encore , de mains qui tiraient les montres , de pieds qui battaient la mesure sur les banquettes. On accusait hautement le soleil qui semblait garder un statu quo moqueur, et dont les rayons immobiles doraient Tavant-scène , en se glissant à travers les crevasses d'une loge. Enfin le régisseur prit sur li'' d'avancer d'une heure la représentation, et jamais victoire remportée sur les Turcs ne fut accueillie avec plus de transport, au théâtre, que la sage décision du régisseur. Aux premières mesures de l'introduction , un tel silence se fît , il y eut une telle contagion d'immobilité , qu'on eût cru voir une réunion de statues : les éclats des trombonnes avaient étouffé toutes les respirations.

Le rideau se lève avec un tonnerre d'applaudissemens. Chacun se recueille, se pose , croise ses bras, s'assure tous les avantages de

l'audition; on a quatre heures de jouissance devant soi. Bertram s'avance pour chanter sa première phrase ; il reste bouche béante et ne chante pas. Le chœur s'arrête : Robert demande avec inquiétude à Bertram s'il a oublié la première note de son rôle. Bertram pousse un cri aigu, et s'assied, avec des mouvemens convulsifs, en disant par signes : Je ne puis pas chanter.

— Il ne peut pas chanter! s'écrièrent à la fois cinquante barons; qu'est-ce que cela signifie? Nous avons fiùt vingt lieues pour voir Robert, et nous le verrons -, mauvaise volonté ! mauvaise volonté! Chante, voyons; chante misérable , ou nous te condamnons au carcere duro !

Bertram se leva , fil de nouveaux efforts ;

on n'entendit que l'orchestre : rien ne sortit

du gosier de l'acteur.

Le chef d'orchestre se retourna , et dit : - — C'est une extinction de voix.

— Il n'y a pas d'extinction de voix , s'écrièrrnt 1rs riiiijuaritc baroDs , la rannc hant<'.

Un jeune homme se pencha sur le bord d'une loge et dit :

— Qu'on aille chercher un médecin ! Y a-t- 11 un médecin dans la salle?

Silence général .

— Qu'on aille chercher le docteur Sterm. Le docteur Sterm est le Dupuytren du pays.

A cette heure , il donnait un festin à des philosophes : il quitta la philosophie et le vin du Rhin , et monta aux coulisses, tâta le pouls de Bertram , lui pressa la gorge , et dit gravement :

— C'est l'émotion de la scène qui a paralysé les nerfs du larynx ; il lui faut du repos et des bains de mer.

Et le docteur Sterm disparut.

— Comment , les bains de mer! s'écrièrent les barons ; il n'y a pas de mer à Mansfeld ! et quand même il y en aurait, ce remède ne nous rendrait pas Robert le Diable. Ce soir il nous faut Robert,

Le régisseur s'avança en rayonnant , et fit trois saluts , comme à Paris. On se tut.

— Messieurs, dit-il, un artiste en voyage qui était dans la salle et qui sait le rôle de Bertram , vient de s'offrir à moi pour le jouer; c'est un bonheur dont

Dix mille applaudissements interrompirent le régisseur. Il se retira. Le nouveau Bertram entra en scène , au milieu d'une tempête d'acclamations.

— Tiens ! je le connais , me dit mon voisin le jeune Parisien . Je l'ai vu débuter à Feydeau ; il se nomme Florival, ou Florval, ou Blinval ; maigre talent, pauvre acteur; enfin, il rend service ce soir.

Au premier acte, le nouveau Bertram eut un succès d'estime et de reconnaissance. Le Parisien criait à chaque instaut :

— Ah ! ça ne vaut pas Levasseur ! ça ne vaut pas Levasseur! Ahl quel homme que Levasseur I l'avez-vous entendu dans ce passage :

Console- toi, fais coroiiie moi....

Ce Florival ou Florval, je ne me rappelle

pas bien le nom , n'entre pas dans l'esprit de son rôle ; vous comprenez ; ce n'est pas un démon. Où diable a-t-il pris ce costume? ce n'est pas l'habit de Bertram. Il faut voir comme Levasseur

Un grave Allemand l'interrompit tout court :

— Monsieur, lui dit-il , vous nous avez assourdis avec votre Levasseur; laissez-nous entendre la musique, ou sortez.

Au troisième acte , après le duo bouffe, au moment où Bertram chante : Roi des Anges déchus , il se fit un silence effrayant. Bertram souriait, en laissant tomber des notes mélancoliques : le chœur infernal sortait de la coulisse comme un ouragan de voix souferraines. Il semblait qu'un orchestre surnaturel accompagnait les grincemens de l'orchestre, que des voix inmienses s'élargissaient encore dans les porte-voix de cuivre, que tout était fracas, même le silence. De temps eu temps , le chef d'orchestre se retournait, pâle, comme pour saisir au passage des torreus de notes mysté-

lieuses qui sortaient d'instrumens inconnus : par-dessus tout planait la voix inqualifiable de Bertram, qui roulait entre deux orchestres avec une fluidité métallique et harmonieuse ; cette voix monstre qui disait à Alice : Approche donc ; cette voix qui se faisait railleuse à froisser l'épiderme , qui se mêlait au rire strident et corrosif du violoncelle, qui criait: Désormais tu m'appartiens ^ en déchirant les fibres, comme le son d'airain qui suit le vol de la bombe. Alice s'était repliée dans ses bras , comme le moineau franc sous le vautour; elle avait oublié que tout cela n'était qu'un jeu : le souffle de Bertram était tombé sur sa tôte comme une trombe d'air. Elle poussa trois cris; non pas trois cris de métier, mais des cris vrais comme la nature les note pour la mère qui voit broyer son enfant sous une roue. Alice s'était évanouie. Toutes les dames se levèrent sur les stalles , avec des figures contractées , avec des yeiix de folles , et elles s'enlaçaient au cou des lionmies, avec de grands rires, des pleurs, des frissons épi-

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