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leptiques. Des voix criaient : Baissez le rideau! . baissez le rideau! On jeta des flacons d'éther pour faire respirer àlajeune actrice évanouie. Tous les musiciens étaient immobiles, l'archet haut. Bertram , les bras croisés , était tout entier à son rôle. Le rideau tomba.
— C'est singulier, dît mon jeune fashionable, comme ces belles dames sont impressionnables ! Et où en seraient-elles si elles entendaient Levas...
Il s'arrêta ; car il régnait autour ite nous un silence qui fesait peur et que personne n'osait interrompre. Nul n'osait communiquer à son voisin ce sentiment d'admiration , ou de stupeur, ou d'effroi qui dominait la salle.
On attendait la scène des nonnes avec une sorte d'impatience qui ressemblait à de la terreur. Pour moi , je ne savais dans quelle classe ranger mes impressions.
Le rideau se leva, et découvrit les tombeaux. des nonnes. Oh ! mille ans je me rappellerai cette scène ! Ma plume frissonne en l'écrivant, et chaque lettre me semble briller comme une
flamme phospborique. Bertram reparut; à coup sûr il avait grandi d'mi pied, illusion à part 5 la salle était toute noire de nuit; il n'y a pas de lustre au théâtre de Mansfeld ; une faible lueur blanchissait la scène. Dans cette atmosphère sombre on distinguait les deux yeux de Bertram comme deux étoiles oubliées sous un ciel d'orage. Les trombonnes éclataient avec un fracas inoui , avec une verve de sons tellement surnaturelle qu'elle cloua dans l'air la baguette du chef d'orchestre. Il cherchait vainement, lui, dans la partition cette surabondance de notes créées par les instruments et qui étaient pourtant à l'unisson des notes écrites; puis, l'étonnement paralysa les doigts et les lèvres des musiciens; l'accompagnement cessa. Bertram semblait s'accompagner lui-même en chantant révocation ; deux sons bien distincts sortaient de son gosier; le chant, chant qui sciait les nerfs, comme une succession de coups de tamtam ; et, avec le chant, un sombre écho de poitrine, un murmure de poumons qui roulait
dans le ton , avec les paroles, et qui arrivait à nos oreilles, comme la répercussion d'un marteau sur la cloche, ou d'un balancier souterrain de faux monnayeurs. Quand les nonnes se groupèrent autour de Bertram , elles étaient pales sous le fard : elles se crurent véritablement mortes et ressuscitées pour une heure. La supérieure tomba , car ses pieds étaient faibles, et en tombant elle se blessa au sein avec la croix qu'elle avait suspendue à son cou. On la replaça mourante sur le tombeau où tantôt elle jouait au jeu de la mort. Ces faibles filles s'effrayèrent de se voir couvertes du suaire ; l'épidémie de la peur les saisit. En un instant , la salle entière fut envahie par une recrudescence de terreur folle ; ces ténèbres que sillonnaient des reflets phosphoriques, cette voix monstrueuse à deux parties , avec laquelle Bertram meurtrissait les auditeurs, le double tison de ses yeux , les cris des nonnes, le silence incompréhensible de l'orchestre , ce double rang de tombeaux, cette décoration désolée, enfin, une impression mystérieuse
d'épouvante qui courait dans le théâtre comme un mauvais parfum , tout cela bouleversa l'assemblée; on voyait fuir les dames par les issues des loges , d'autres étaient emportées évanouies. Les enfants nous poignardaient avec leurs cris si bien aiguisés. Quelques femmes disaient d'une voix de fantôme :
— Ah ! mon Dieu ! c'est un cauchemar, nous rêvons, nous rêvons, éveillez-moi, au nom de Dieu !
Dans ce tumulte le rideau tomba avec le bruit d'une grande branche de chêne sur vingt tambours, et toute la salle tressaillit. On se précipita par tous les vomitoires , avec cette furie que donne au théâtre le cri :
— Au feu! De l'air, de l'air, donnez-nous de l'air, criait-on en chœur.
Quelques voix d'esprits forts disaient :
— Restez-donc , restez-donc , il y a encore deux actes.
La foule en masse répondit :
— C'est lini , c'est fini , au diable les deux 11. is
actes qui lesteiiL! au diable Robert le Diable! nous sommes assassinés.
En deux minutes la salle fut vide. Mou jeune Parisien, intrépide et calme, suivit à regret l'entraînement irrésistible de la foule. Une idée , me dit-il :
— J'ai envie d'aller inviter ce Florival ou Florval à boire avec nous un bol de punch. Il a beaucoup gagné , le drôle , depuis son début à Feydeau. Ces Allemands sont fous; Kant et Gœthe les ont perdus. Allons inviter Florival on Florval.
Nous nous glissâmes dans les coulisses; elles étaient désertes. Mon jeune ami criait:
— Florival, Florval , venez donc que je vous fasse mon compliment. 11 se déshabille, peutêtre , dans sa loge ; montons à sa loge ; où est sa loge , dites , Monsieur , vous le prince de Grenade ?
Le prince de Grenade nous regarda fixement et nous dit :
— Vous demandez l'acteur qui a joué Ecrira m ?
— Eh ! sans doute , je veux l'inviter à boire du punch.
— Après la chute du rideau il a disparu.
— Comment ! disparu !
— Oui, Monsieur, nous l'avons cherché longtemps, et sans le trouver ; c'est fini. Ah 1 quelle soirée !
Et le prince de Grenade se retira en levant les mains aux cieux.
— Voilà une singulière aventure , me dit mon jeune compagnon ; Florival a disparu comme un fantôme.
— C'est peut-être un fantôme , lui dis-je ; nous sommes dans le pays ; c'est peut-être une fantaisie, un caprice de quelqu'un de l'enfer.
— Bah ! je ne crois pas à l'enfer, moi ! Oh ! je veux raconter cette histoire au foyer de l'Opéra ; il me tarde d'être à Paris.