II
Dans une touffe de saxifrages, de câpriers et de marguerites qui flottait à la corniche du sépulcre impérial , M. Chay vit ou crut voir les joyeux ébats de deux châstres étourdis et provocateurs. Au moment où il inclinait sa joue droite sur son poignet droit , eu étendant l'index, pour parodier la position de l'arme, un commissaire de police, nommé Gobet, le saisit par le col de son habit, et lui dit : je vous arrête au nom de l'Empereur !
— Sia fouèl ! s'écria M. Chay, en provençal ; êtes-voiis foiû
Gobet désarma le chasseur, et le conduisit brutalement au corps-de-garde de l'empereur Adrien.
Un commissaire de police italien lui fit subir un premier interrogatoire :
— Tuo passaporto ^ birbante ?
— Ali! siès un arleri^ Darnagas! répondit M. Chay en provençal : Feni de la Baslido ; èigè de papiè.
— Forestière sema passaporto ! e un capo di banda.
— Ti (itou, faclaj, que siou un cassaïrè^ que mi irufi de tu !
— Seiun Catilina! Ticonosco. Alla prigione^ subito.
— Marrias de bacliin ! Se mi toques mai, ti garci un basseou, que ti fa veirè touti lei Inmè ! M. Chay éleva sa main par-dessus la tête, pour mettre cette menace en action.
Quatre soldats le saisirent et le plongèrent dans un cachot, où furent déposées, le -15 juillet \ 58, les urnes lacrymatoires , qui renfermaient les larmes versées par les Romains, à la nouvelle de la mort d'Adrien.
En entrant en prison, M. Chay soutint énergiquement, toujours en provençal , ses droits de citoyen français ; mais le chef du poste , sous-lieutenant au 447* léger, et natif du Calvados, attesta sur l'honneur que ce bandit parlait une langue barbare inconnue dans l'Empire Français.
Le tiibunal permanent de Borgo-Nuovo, institué pour faire fusiller les conspirateurs dans les vingt-quatre heures, se fit amener
M. Chay : on le menaça tle la torture, s'il ne nommait pas ses complices , et s'il ne parlait pas une langue humaine, comprise des juges ou des interprètes jurés. M. Chay allongea son poing vers les magistrats, en s'écriant, mai iou boun Diou mi tirara pa deï patos d'aqnéli bréganl
On aurait bien volontiers fusillé M. Chay, derrière le cirque de Néron , mais l'espoir de découvrir des complices, ne permit pas de brusquer le jugement. En vertu de son pouvoir discrétionnaire, le président fit donc intervenir dans la cause le savant Mezzofanti qui causait toutes les langues de l'univers , et qui a personnifié en lui la Tour de Babel.
Le linguiste universel interrogea M. Chay en cinquante-deux langues , et quarante-sept idiomes, et se retournant vers les juges il leur dit : — Cet homme est incompréhensible pour moi.
— C'est une tactique de conspirateur! s'écria le grand-prévôt impérial ; nous la déjouerons.
M. Chay croisa ses bras, secoua la tête et dit : — Se n'en trouva de plu bestiari, va vaou dire a Roume.
Le savant Mezzotanti deniauda la permission de soumettre au tribunal une remarque qui Tavait frappé : — Illustrissimes seigneurs, dit-il, ce conspirateur, sans patrie et sans langue, porte à sa boutonnière une plume de cet oiseau d'augure, que Pline appelle Voiseau des camps, castrorum-avis, en français châs^ tre. Cette découverte sera peut-être aux yeux de la justice d'une grande utilité.
Le grand-prévôt, remplissant les fonctions de procureur impérial, accueillit l'idée du savant romain par un sourire de triomphateur.
La parole fut donnée à l'accusateur public.
Ce magistrat se leva et lançant sur iM. Chay un regard superbe d'indignation, il commença par cet exorde :
« — Jus(|ucs à quand cntin abusercz-vous (le notre [)atiencc, ô conspirateurs! Quoi ! les scnlincllps fin 117'' léger qui veillent sur le Campidoiflio » i dans la ville ne vous épouvau-
teront jamais dans vos coupables desseins! » Passant ensuite aux détails de l'accusation, il dit :
« Ce conspirateur appartient à cette armée de scélérats qui ont établi leurs camps dans les gorges de l'Étrurie , in faucibus Etruriœ , leur signe de ralliement est une plume de châstre, l'oiseau d'augure deCaïus Decilius; et, en cela, les conjurés d'aujourd'hui imitent les conjurés de Catilina, qui adoraient un aigle d'argent aquilam argenteam, et portaient à leur boutonnière une plume de cet oiseau.
« Ici , mes illustrissimes seigneurs , ajouta l'accusateur à sa péroraison , ici le crime est évident, palpable, clair comme la lumière du jour. L'accusé a été pris en flagrant délit. Il marchait, les armes à la main, à la tête d'une bande souterraine , pour enlever la citadelle , et égorger les soldats du \M^ léger.
Fit «ta vi, rumpunt aditîis,primosque trucidant.
« Oh ! tant de forfaits méritent enfin un terrible châtiment ; et nous appelons sur la tétf>
du coupable , comme dit Cicéron , les foudres de Jupiter Stator et la colère des dieux infernaux. >
La délibération ne fut pas longue. M. Chay fut condamné à mort à l'unanimité. On le ramena au cachot d'Adrien : l'infortune chasseur était dans un état physique et moral digne de pitié.
Ces choses se passaient à Rome sous le consulat de M. de Norvins, le célèbre historien de Napoléon. Quand la sentence de mort lui fut communiquée, M. de Norvins voulut faire subir un dernier interrogatoire au condamné. On amena donc M. Chay au préfet impérial. M. de Noi-vins écrit non-seulement fort bien les langues française et italienne , mais il comprend aussi les divers idiomes de nos provinces méridionales. La bonne-foi, la candeur, l'innocence du chasseur provençal éclatèrent bientôt devant ce nouveau tribunal. Il y eût sursis , et instruction nouvelle , basée sur l'itinéraire de chasse fourni par le voya-
geur ; et au bout de ces longueurs nécessaires arriva un inévitable acquittement.
M. de Norvins fit donner à M. Chay une bonne place dans l'administration. L'artiste chasseur est resté à Rome jusqu'en 1814. A la paix, il vint reprendre son poste à Marseille ; et depuis, campagnard sédentaire , il laisse couler sa vie entre le violoncelle et le fusil à deux coups.