‹ La comtesse Hortensia (volume 5)Chapitre 7 sur 16 · LA CHASSE D'UN ARTISTE · texte numérisé non relu

LA CHASSE D'UN ARTISTE

Au mois d'octobre 18N ou 12, M. Chay, joyeux célibataire , un des artistes les plus distingués du Midi, chassait sur sa colline, non loin de la mer, aux portes de Marseille : il était cinq heures du matin'.

La chasse du Midi est bien diiïérente de celle du Nord. Dans nos contrées, ce n'est pas le chasseur qui manque, c'est le gibier. Il n'y a ])oint do gibier. Tout Marseillais en état de porter les armes est chasseur de droit : il a un

fusil et un carnier. Voici comment la chasse se fait. Le chasseur se lève à trois heures du matin, fait une ou deux lieues, et arrive avec une cargaison de cages à sa cabane, nommée poste. Il accroche aux arbres ses cages pleines d'oiseaux, qui ont fait vœu de silence; il s'enferme dans son poste, charge son fusil, regarde les étoiles, médite, se promène pour secouer le froid, mâche des feuilles de pin, respire les parfums de la colline, assiste au lever de l'aube, de l'aurore, du soleil et du vent ; contemple la mer, maudit les nuages, soupire après la bise du nord, fait un croquis de paysage, et à dix heures il rentre en ville, heureux et riant; il a chassé. On recommence le lendemain. Le chasseur se met en frais énormes pour se donner ce plaisir; c'est incroyable tout ce ^u'il faut dépenser pour avoir un poste bien établi. Aussi quand une fatalité phénoménale a condamné une giive à être mise à mort par un chasseur marseillais, cette grive coûte quelquefois cinq cents francs au chasseur. Tn de mes amis, M. Blanc de Radas

m'a servi un rôti qu'il évaluait mille écus ; il y avait six oitolans sur un plat.

C'était donc à une de ces chasses que se livrait M. Chay, avec toute l'ardeur d'un artiste du Midi.

Il regardait les cieux et ne voyait rien venir, selon Tusage, lorsque son étoile, qui justement luisait à l'horizon en ce moment, lui envoya un oiseau dans le petit bois de pitis. L'obscurité protégeait l'infortuné volatile. M. Chay furetait de l'œil, dans le massif, à la lueur de la constellation de la Grande-Ourse, qui se couchait sur la colline du nord; il voyait ou croyait voir quelque chose d'opaque qui s'agitait dans la verdure diaphane; il tenait son fusil dans la direction de cette forme équivoque , la couchait en joue et n'osait tirer, de peur de faire feu sur une illusion. Un chasseur du Midi a tant d'intérêt de ménager un oiseiu; ces rencontres sont rares, comme dit LaPontainc; et les phénomènes sont précieux. Le jour s'obstinait à ne pas se montrci' ; M. Chay rumpluit les étoiles; il n'en restait

plus que treize, mauvais nombre; sept du Charriot et six d'Orion , plus une planète égarée qui avait l'air d'attendre le soleil.

Enfin l'aube fît tomber à l'Orient un pli de sa robe d'opale ; le méléore se glissa en lon^ gués traînées phosphoriques, de pins en pins, jusqu'au bois de M. Chay. Une éclaircie lumineuse trahit subitement l'oiseau réfugié; le chasseur le vit dans une auréole crépusculaire; il fallut céder à l'irritation du désir. Le fusil, mal dirigé, lit feu, après avoir averti l'oiseau par un long feu d'artifice tiré sur l'amorce ; les pistons n'étaient pas inventés. Il est tombé ! dit le chasseur, en imitant par un cri sourd le bruit que fait un oiseau en tombant. Et il courut sous l'arbre qui avait servi de perchoir à l'oiseau ; il ramassa plusieurs pierres mousseuses et des lambeaux d'écorce, mais il ne trouva point d'oiseau. Une plume seule était restée dans les aiguilles résineuses de l'arbre ; M. Chay s'empaKi vivement de cette plume, comme pièce justificative d'une maladresse et d'une évasion, et la

regarda d'un œil mélancolique, avec le sourire de la douleur.

L'aurore aux doigts de rose tombait d'aplomb, en ce moment, sur la plume, que M. Chay venait d'insérer à sa boutonnière, comme une décoration ornithologique. Ciel! s'écria M. Chay, c'était un chàstre! c'est une plume de chdstre !

Perte irréparable ! Ce n'était point ici un malheur ordinaire. Le phénomène était double. Le châstre est un oiseau d'augure, et qui n'apparaît qu'à de bien rares intervalles. Heureux le chasseur qui rentre en ville avec un pareil trophée! 11 est grand devant les autres chasseurs , comme Nembrod devant Dieu.

M. Chay répéta : c'était un châstre sur tous les tons, et il se serait accompagné de son violoncelle, s'il l'avait tenu sous ses doigts. L'infortuné jeta ses regards sur la campagne, déjà inondée des i^yons d'un soleil moqueur. L'air était vide et silencieux ; pas un oiseau sous l'azur. M. Chay rechargeait son fusil en

douze temps, et marchait dans le bois, secouant du pied toutes les feuilles mortes et amoncelées qui pouvaient receler un châstre ; regardant aux branches supérieures, écoutant le bourdonnement des moucherons, prenant une guêpe au vol pour un oiseau, et maudissant, de douze pas en douze pas, le crépuscule, les fusils à pierre, et les constellations qui donnent un jour frfux.

Le voilà! nouveau cri de M. Chay : c'était en effet le châstre; il s'était levé d'une touffe d'herbes aux pieds du chasseur. Le fusil était parti d'inspiration, mais sans but, et avait abattu deux pommes de pin. L'oiseau agitait triomphalement ses ailes augurales, et quittait le bois pour la colline, la colline pour la plaine, la plaine pour le rivage de la mer. M. Chay s'élança courageusement sur les traces aériennes du châstre. Il était alors huit heures du matin.

L'ardeur de la poursuite fut admirable aux piemiers élaus ; M. Chay s'acharna contre l'oiseau, qui prenait du repos de mille en mille

pas, comme s'il les eût comptés, et s'envolait toujours au moment où le fusil s'abattait dans sa direction. Le chasseur et l'oiseau franchirent ainsi plusieurs plaines et quelques montagnes : le chasseur étanchait sa soif avec des pampres de vigne, plus altérées que lui. Déjà la haute chaîne qui commence à la tête de Puget et finit au cap de Montredon, s'était abaissée sous les pas de M. Cliay et sous les ailes du chàstre; les deux voyageurs avaient laissé à leur droite Cassis et la Ciotat, et suivaient la longue et large plaine qui s'étend de Signeà Saint-Cyr; ils étaient fatigués l'un et l'autre; la nuit tombait; le joli village de Saint- Cyr allumait les vitres de ses maisons. M.Chay, mourant de faim, de soif, de fatigue, de tout, déposa son fusil à la porte de l'auberge de l'Aigle-Noir, où on loge à pied et à cheval. Le chàstre trouva un gîte je ne sais où.

Pour le voyageur piéton, l'auberge du soir est faite à l'image du paradis. M. Chay se fit servir un bon souper qui lui tint lieu de déjeuner, se fit donner un excellent lit et se cou-

cha, repu et joyeux. Dans la nuit, il rêva qu'il prenait des chûstres avec la main.

A l'aube, il était debout, selon son usage : le chasseur adore l'aube. Avant de reprendre le chemin de Marseille, il jeta un coup d'œil et un soupir vers les heureuses campagnes du Castellet, où il présumait que l'oiseau insaisissable avait fait son gite de nuit. M. Chay longeait en ce moment un mur à demi éboulé, qui était recouvert d'une large tenture de feuilles de câprier : du bout de son fusil, il agita ces feuilles, avec ce bruit de lèvres inarticulé qu'exhale le chasseur en alignant une fusée d'R. Un battement précipité d'ailes et un petit cri annoncèrent la présence de l'oiseau. Le châstre s'était envolé, M. Chay avait lâché son coup de fusil encore au hasard, et courait, par-dessus les vignes, à la suite de sa fumée, de son plomb et de l'oiseau. Le chemin de Marseille avait été oublié. De remise en remise, de vallons en vallons, M. Chay atteignit, le soir, la jolie ville d'Hyères, qui embaume l'horizon de ses orangers.

M. Chay n'était jamais venu à Hyères ; il aimait les oranges à la folie. Avant de se coucher, il eut la fantaisie de se promener dans le beau jardin des Hespérides, qui appartient à M. Filhe. Le fusil sous le bras, il cheminait avec cette gracieuse oscillation d'épaules qu'affectionne le chasseur provençal. La lune était dans son plein, et sa lumière éclatait aussi vive sur les cimes des palmiers que la lumière du soleil de Paris sur les ormeaux du boulevart Montmartre au mois d'août. L'artiste chasseur avait, à son insu, comme tous les méridionaux, un grand fonds de poésie dans l'àme. Il s'abandonnait nonchalamment à une douce contemplation, et respirait, avec une mélancolie sensuelle, les parfums du thym et de l'orange, voluptueuses émanations que secouait sur sa tête le souffle nocturne de la mer.

— Ah! dit M. Chay, si j'avais mon violoncelle, j'exécuterais volontiei'sici : Champs paternels de Joseph en Egypte.

Puis il recula d'un pa%, et courba soji coips

en point d'interrogation sur une plante pariétaire que la lune argentait mollement; c'était un câprier. La plante répondit par un léger frôlement de feuilles; le chasseur se releva en point d'admiration, et prépara son fusil.

A cinq pas, sur une branche sèche, effeuillée et saillante, apparat un oiseau qui secouait ses plumes et tressaillait d'aise à la fraîcheur de la nuit. Le chàstre ! Deux motifs enclouèrent la détente du fusil sous l'index du chasseur : c'était conscience de tirer un pauvre oiseau à cinq pas ; M. Chay avait trop de délicatesse pour abuser de sa position. A cette distance, d'ailleurs, le châstre aurait disparu, comme Romulus, dans une tempête ; le volcan l'aurait brûlé vif. Autre considération : il était défendu à Hycres, comme partout, de tirer des coups de fusil à onze heures du soir. M. Chay, retenu parce double motif, demeura braqué contre l'oiseau, lequel ne larda pas de s'endormir, le bec sous l'aile, avec l'insouciance d'un écolier au bord dun puils.

En attendant le jour, M. («hay contempla le

sommeil de l'innocenco, et de temps en temjjs il faisait une répétition générale du drame sanglant qu'il se disposait à jouer aux premières lueurs de l'aube. Il couchait en joue l'oiseau endormi sous la foi de la lune ; il le rôtissait en imagination, lui composait une sauce aux câpres, le dévorait des yeux. M.Chay était à jeun, et il prenait ses repas comme il pouvait.

A force de tirer sa montre, pour faire avancer l'aube, il la vit enfin poindre sur les coteaux d'Hyères. Alors il recula dix pas en fredonnant mentalement l'air en vogue de Berton :

Quanti on fut tniijours vertueux, Qu'on aime â voir lever rauiore!

Il visa tranquillement le châstre, l'encadra dans le canon du fusil, et pressa la détente. Le chien s'abattit avec nonchalance sur la platine, et l'écho du matin resta muet. Hélas ! la poudre du bassinet s'élait liquéfiée à l'hiimi-

dite de la nuit. Un énergique jurement de chasseur réveilla le châstre en sursaut; il déploya ses ailes, et s'envola vers l'horizon du midi. M. Chay attesta les orangers voisins qu'il aurait le châstre mort ou vif, oiseau ou chasseur; et il s'élança sur la route du Var. Cette fois, sa passion de chasseur tenait du délire. Il déchirait tous les câpiiers de la route, mangeait les câpres, tirait le châstre à cinq cents pas, buvait l'eau du torrent dans sa course, comme le roi David, n'écoutant ni son estomac appauvri, ni ses entrailles insurgées, ni ses pieds endoloris. La lèvre convulsive, l'œil vitré, les mains bleues du gonflement des veines, les cheveux rebelles sous le feutre, le front tatoué de lai'ges plaques de sueur et de sang, le lendemain il entrait à Nice, el se plongeait, agonisant, dans un lit de l'auberge de l'Aigle-Noir.

La bienfaisante nature lui donna un sommeil réparateur de dix-huit heures. A son réveil, il sonna pour demander à déjeuner. Un

garçon d'hôtel monta, s'inclina devantM.Chay, et lui dit :

— Clie domanda la sua eccellenza.

— Pour le coup, s'écria le chasseur, je suis en Italie! Je vais mourir de faim; je ne sais pas l'italien. Au diable le châstre î

En cette extrémité, il eut recours à la langue universelle, et il fit signe au garçon qu'il mourait de faim.

— BrodOj manzo, vilello? dit le garçon.

— Brodo, manzo, vitello, répondit M. Chay aux abois.

Et il s habilhi. En prenant son gilet, une idée terrible vint l'assaillir : sa dernière pièce de 5 francs était restée à Hyères. Sa Bourse s'allongeait à sec sur le marbre de la cheminée; des larmes mouillèrent ses yeux.

' Il fit un monologue, seule chose qu'il pût faire gratis en ce moment.

— Quoi ! s'écria-t-il, je serai donc réduit à figurer tristement devant la carte à payer lorsqu'on me la présentera, et je ne sais pas la langue du pays pour me justifier 1 iMouroiis de

faim, s'il le faut, mnis soyons honnête, et ne touchons pas à cet insolvable déjeuner, jusqu'à ce que j'aie acquis la certitude de pouvoir payer le maître d'hôtel.

Comme il venait de prendre cette détermination héroïque, le garçon entra , en parfumant la chambre des mets exquis étalés sur un plateau. M. Chay fit un noble geste de refus, et montra au garçon la porte pour lui et pour ses plats.

— Je veux un violoncelle, dit M. Chay ; un gran violino, una cosa clie fa cosi.

Et il faisait un signe expressif en raclant le dos d'une chaise avec la baguette de son fusil. •

— Ah ! dit le garçon, una bassa cantante! un violoncello! ce n' e uno nelf osteria.

Le garçon descendit et remonta bientôt, avec un violoncelle qu'il déposa aux pieds de M. Chay.

Un rayon de joie courut sur les joues de l'infortuné chasseur. M. Chay embrassa tendrement le violoncelle, comme un ami qu'on

rencontre en pays étranger. Ah! dit-il avec une mélancolique expression , oublions les horreurs de la faim et de la misère dans le culte sacré des arts ! Déjeunons avec un air de Méhul.

Il accorda l'instrument, lui reconnut une belle qualité de sons, et préluda par le solo qui accompagne le tisonnement de l'autel, au deuxième acte de la Vestale. C'est la clarinette qui fait ce solo, dit-il; puisque je suis en Italie, si je rencontre Spontini, je lui conseillerai de remplacer la clarinette par le violoncelle. Quelle différence d'effet ! Voyons ; un peu de Méhul : divin Méhul ! Le grand air... Vainevient Pharaon.

Le violoncelle chantait, en versant ses notes suaves sur l'escalier sonore de rhôtellcrie. Les naturels du pays idolâtraient la musique française, ils accoururent de toutes parts; ils écoutèrent bouche béante ; ils applaudirent à briser h urs mains. On publia , dans Nice, qu'Apollon avait passé le Var : le soir, circulaient en ville trente souncls, qui conimen-

çaîent tous par : O Febo francese, dio délia musica. Cependant, Apollon était encore à jeun.

Le maître de l'hôtel entra respectueusement dans la chambre de M. Chay, et lui demanda, dans une sorte de français, s'il ne donnerait pas volontiers un concert dans la grande salle de l'auberge, à deux francs le billet. Ce fut un trait de lumière pour M. Chay.

— Je suis tout dispose à cela, répondit-il; vous n'avez qu'à me faire annoncer et préparer la salie; croyez-vous que je ferai de l'argent?

— Je réponds de cinquante écus, dit .l'aubergiste.

■ — C'est bien, dit M. Chay, annoncez-moi pour demain, et faites-moi servir à déjeuner. M. Chay fît son programme :

Sérénade de Montana et Stéphanie.

La Cliasse du Jeune Henri.

Le Chastre, nocturne, avec variations.

Quand on fut toujours vertueux, etc. / ainement Ptuiraon .

Nice, mia Nice, adio. Dédie aux amateurs de >iice, par M. Chay.

— Ferez- vous un long séjour à Nice?

demanda l'aubergiste en prenant le programme.

— Oh! non; je voudrais partir tout de suite après le concert.

— Vous avez donc terminé vos affaires?

— Oui : quel est le plus court chemin pour retourner à Marseille?

— Ah ! vous avez une bonne occasion , après-demain matin; la Vierge des Sept douleurs, un beau brick, part pour Toulon; c'est une promenade.

— Ma foi, vous avez raison. Eh bien ! faitesmoi la grâce de me retenir mon passage à bord de ce brick. Quand arriverons-nous à Toulon?

— Mais le soir, avant la nuit; dans celte saison, il y a toujours bon vent.

— C'est charmant! d'autant mieux que je ne connais pas Toulon. Je suis arrivé à Hyèros, sans entrer à Toulon. J'étais pressé. Je poursuivais un oiseau. Ah !

Le concert fut un peu froid , mais il rapporta deux cents francs à M. Chay.

— Avec cette somme, dit-il, j'en ai la moitié trop pour retourner au pays.

Et il distribua cent francs aux garçons de l'hôtel. Cette munificence d'artiste excita des transports d'admiration.

Au jour dit, le brick qui portait le chasseur mit à la voile pour Toulon.

Le temps était superbe, comme il arrive toujours lorsqu'on quitte un port. La Méditerranée se papillottait de joyeuses petites vagues d'écume, et roulait une paillette de soleil à chaque goutte d'eau. Les voiles se tendaient mollement ; la proue de cuivre divisait la vague, avec un doux bruit de monologue italien. L'algue, la roche vive, les coquillages, le goudron embaumaient le navire, et ces parfums marchaient avec lui.

M. Chay se promenait sur le pont, dans l'attitude d'un homme heureux. Quel beau spectacle! disait-il, et il était fier de lui, il souriait à la mer, il serrait fortement ses bras

autour de sa poitrine , il remerciait le châstre et son ange gardien.

Le capitaine s'était assis au pied d'un mât, et déjeunait.

— Nous avons un bien beau temps, n'est-ce pas, capitaine?

— Vent de terre, dit le marin.

— Ah!... et alors?...

— Eh bien! alors...

— Oui, dit M. Chay, et il regarda l'horizon et fredonna un air.

— Il s'approcha du timonier, et dit :

— Veut de terre, eh?

Le timonier ne répondit pas. Il se replaça auprès du capitaine.

— Ce soir, dit-il en se frottant les mains, nous prendrons un bol de punch, avec le capitaine, à Toulon.

Le capitaine secoua la tête.

— Capitaine, n'est-ce pas le cap Sicié, ce que nous voyons là-bas?

— Sacré tonnerre d'Anglais! dit le capitaine ; encore eux î Les voilà !

Et il jeta son déjeuner dans la mer.

M. Chay recula trois pas.

— Les Anglais ! s'écria-t-il, il y a des Anglais! où sont-ils?

— Quatre, cinq, six, sept frégates, dit le capitaine en frappant du pied.

— Et vous croyez qu'ils nous prendi'ont ? demanda le pâle artiste.

— Non, oh ! sûrement non.

— Ah!

— Je vais allumer ma pipe, et avec mon baril de poudre, je fais sauter le brick.

— Ecoutez, écoutez, dit M. Chay avec ce ton d'assurance factice que donne l'extrême frayeur, écoutez...

— Eh bien! j'écoute, voyons... Où est ma pipe?

— Bon ! songez que vous avez à bord des pères de famille, moi, par exemple, qui donne du paiu à une femme et à sept enfants... Songez à Madame... à votre épouse...

— Je suis garçon...

— A la bonne heure ! Songez...

— Songez, songez; je songe, monsieur le comédien, que je ne veux pas aller ramer sur les pontons de ces coquins d'Anglais. M'entendez-vous ?

— Parfaitement, capitaine, ne nous fâchons pas...

— Ah! çà, monsieur le comédien, laisseznous manœuvrer, tranquilles ; passez à l'arrière, et priez Dieu.

Les brumes du matin avaient disparu, et la flotte d'Hudson Lo>ve se montrait toute à découvert. Les frégates et les embarcations formaient une barre de croisière qu'il était impossible au plus fin voilier de percer sans être pris.

• — Pour un chàstre ! disait M. Chay, le coude appuyé sur la dunette, et les larmes aux yeux. Le capitaine ordonnait de formidables manœuvres. Une embarcation anglaise s'avançait à fleur d'eau comme un caïman sur sa proie.

— Au nom de Dieu! s'écria M. Chay les mains jointc^s, retournons à Nice, capitaine.

— Sacredieu ! monsieur le comédien , si

vous dites encore un mot, je vous fais fusiller. En ce moment la cloche sonna et disparut.

— Qui donc a sonné ? dit le capitaine.

— Personne, répondit l'équipage.

< — Ah ! je comprends.

— Qui a sonné? dit M. Chay au timonier, à voix basse.

— C'est un boulet de trente-six qui nous a passé sur la tôtc , répondit le timonier en riant.

M. Chay se couvrit la tête de ses larges mains, et s'assit sur le pont.

• — Tenez, Monsieur, dit le timonier, en voilà encore un do trente-six, je l'ai entendu siffler. Un pied plus a gauche nous étions coulés. Et trois... quatre... cinq... maladroits! Â Trafalgar, nous en avons avalé dix mille sur le Pluton.

— Et pour un chàstre ! dit M. Chay.

— Que dit le Monsieur?

— Rien.

— Enfants! enfants! à vos pièces! s'écria le ca[(it:tinc d'une voix de mistral.

C'était un vieux loup de mer qui avait passé sa vie avec les boulets ; l'odeur de la poudre lui donnait des spasmes de joie; son cœur était goudronné comme son chapeau.

M. Chay se leva timidement pour regarder par-dessus le bord; ce qu'il vit insurgea ses

cheveux L'embarcation à cent pas; une

bouffée de fumée blanche et un éclair !

Cette fois on entendit éclater le bois de la poupe.

— Bien tiré ! dit le timonier.

— Allons! que faites-vous là, monsieur le passager? s'écria le capitaine; et votre fusil donc? Allez chercher votre fusil. J'espère que vous ne l'avez pas pris pour chasser aux gabians.

M. Chay tressaillit ; il se glissa, en se pe!otonnant, vers l'écoutille, et son pied tremblait sur l'échelle de l'entrepont.

Son infortuné fusil, incline mélancoliquement conti'c nn angle de la ('al)ine, rendit plus vifs encore à l'espiit de M. Chay tous ses souvenirs de malheur.

•—Le voilà!

II y avait toute une histoire dans ces deux mots que le chasseur prononça sourdement.

Et comme ses jambes lui flageolaient, il se laissa tomber de côté sur un hamac, et recommanda son âme à Dieu.

Les artistes ont le système nerveux très prononcé; mais il arrive toujours qu'après une exécution violente, la réaction s'opère, les nerfs se détendent, le marasme s'infiltre dans les os, le cerveau s'engourdit, et le sommeil maîtrise les sens. C'est d'après cette théorie physiologique que M. Chay s'endormit à son insu.

Le hamac balançait ses rêves; il en fît d'affreux et d'étranges à cause de leur oscillation. Il vit des Anglais portant des chapeaux ombragés de plumes de châstre; ces Anglais lui disaient goddam, goddam, et l'emprisonnaient dans un violoncelle. Il vit des boulets de trente-six qui servaient (!e balancier à des cloches errantes. Il vit une embarcation entrer à pleine voile dans la salle de concert à

Nice, et Pharaon et Joseph, perchés sur les palmiers d'Hyères , qui lui criaient bravo en égyptien. Il vit aussi le divin Mchul, habillé en capitaine marin, et composant un canon à trois sabords.

Ces rêves prolongèrent infiniment le sommeil du chasseur. A son réveil, il se trouva environné de la plus épaisse nuit. 11 prêta l'oreille, et il entendit un long et subtil sifflement, comme si un vol d'àmes passait à ses oreilles. Voilà tout ce qu'il entendit.

— Je crois que je suis dans le néant, se ditil tout bas avec un frisson.

Celte conviction prenait à chaque instant une nouvelle force. Le silence était toujours profond, les ténèbres intenses.

— Oh! il n'y a plus de doute, je suis dans le néant, répéta-t-il dans une oraison mentale; maintenant que puis-je faire pour vivre dans celte position?

Ce cas étant fjosé, M. Chay résolut de ne rien faire du tout, et il s ap^ laudit de cet expédient.

Il était depuis quelques heures dans cet état d'immobilité sépulcrale, lorsqu'il entendit un pas pesant non loin de lui.

■ — Qui va îà? dit-il d'une voix de fantôme.

— Oh! oh! cria une voix, vous êtes encore couché, monsieur le comédien; allons, allons, sur pied. Nous sommes arrivés, nous voilà dans le port.

M. Chay bondit dans son hamac.

• — Dans le port ! dit-il.

Et il marcha à tâtons, guidé par une faible lueur. Il heurta une échelle, monta, regardant les étoiles qui brillaient sur sa tête, et ne tarda pas de voir devant lui les lumières d'une ville et de respirer ces odeurs fortes qui s'élèvent des chantiers maritimes.

— Oui, nous voici à Toulon ! dit-il.

Et son cœur fut inondé de joie.

— Savcz-vous que nous l'avons échappé belle? dit M. Chay à l'oreille du limonier.

— La sainte Vierge a fait un miracle ; elle nous a envoyé une bonne tempête juste au

moment où nous allions être pris. Comment avez-vous trouvé notre manœuvre?

— Oh ! superbe manœuvre !

^^ ^ Avec une tempête qui nous faisait filer dix nœuds.

— Nous avons eu une tempête ! s'écria M. Chay avec un effroi rétrospectif.

— Et comment ! Vous ne l'avez pas vue ?

— Si, si. Ah! c'est une tempête!... Sainte Vierge !

Et il se retira à l'écart pour réciter le Salve Regina et prendre son fusil.

Ensuite, léger de tout bagage, il se coula dans un de ces bateaux qui viennent s'offrir aux navires en arrivée, et en trois coups de rames il tenait sous ses pieds le quai solide d'un port.

— Béni soit Dieu ! me voilà à Toulon, à dix lieues de Marseille, dit-il avec une joie concentrée. A présent, une bonne auberge et couchons-nous.

I! entra dans uue rue large et tirée au cordeau , où quelques boutiques étaient encoie II. 1^

ouvertes. A la clarté d'une lanterne d'auberge, il aperçut un aigle noir peint sur l'enseigne.

— Encore un aigle noir, dit-il; allons à la première venue. Garçon ! une chambre et un bon lit.

Un garçon taciUirne, endormi sous son bonnet blanc, et dans un état visible de somnambulisme, l'introduisit dans une chambre, déposa un flambeau sur la table et sortit.

— Et voilà, dit M. Chay, comment on reçoit les voyageurs lorsqu'ils n'ont pas un train de grand seigneur; et moi, je n'ai pas un paquet!

Ayant fait cette réflexion mélancolique, il se déshabilla voluptueusement et se plongea dans un lit comme dans un bain frais. Ce sommeil paya l'arriéré de toutes les insomnies; il fut calme, riant, et brodé de songes d'ivoire. Le soleil et M. Chay se levèrent en même temps, comme deux amis endormis sur la même couche.

M. Chay sonna ; le garçon monta et vil tom-

her sur la table un écu de cinq francs avec celte phrase :

— Voilà pour la chambre et pour vous.

Et le chasseur descendit lestement l'escalier, le fusil sous le bras, dans son fourreau.

— Peslc! dit M. Chay, il y a de belles rues à Toulon. Si j'avais le temps, j'irais volontiers visiter l'arsenal. Mais l'essentiel, c'est de partir pour Marseille , et d'y arriver avant la nuit.

Il s'approcha d'un groupe de cochers stationnés, avec leurs voilures, sur une grande place cl leur demanda s'il faisaient la roule de Marseille.

Un de ces cochers répondit affirmativement par un signe de tête et montra sa voiture, dans laquelle trois voyageurs déjà placés attendaient le quatrième.

— On peut partir à l'instant? demanda M. Chay.

Le cocher monta sur son siège en répondant affirmativement une seconde fois.

— Ah! dit M. Chay en b'incrustaut dans

son coin n** A, voici la veine de bonheur qui me revient ! tout me réussit depuis hier. Il était temps!

Et il salua poliment ses trois compagnons de voyage, lesquels étaient fort silencieux. La voiture était partie au grand galop.

M. Chay]se désespérait fort de ce silence morne qui attristait la voiture. Il avait déjà fait quelques tentatives pour ouvrir une conversation. Il disait : Nous marchons bon train; ou bien la journée est superbe ; ou il vaut mieux être ici que sur mer; toutes ces exclamations tombaient dans le vide. Il fallait procéder plus directement.

S'adressant à son voisin, M. Chay lui dit :

— Savez-vous , Monsieur, si nous arrirerons de bonne heure?

— Jlle venti ire, répondit le voisin.

- — Jlle venti tre\... Monsieur est Italien V signor italiano? , . — Signor, si.

— De Nice?

. — Di Firenze,, Florence.

— De Florence î diable , vous êtes bien éloigné de votre pays !... Et vous. Monsieur? pardon, il me semble que je vous ai vu quelque part... n'êtes-vous pas de Marseille?

— Signor, no... di Livorno.

— Ah ! vous êtes de Livourne. Je ne connais pas Livourne...

Le quatrième voyageur prit la parole et dit :

— lo sono di Pisa.

— Ah! sécria M. Chay eu riant, voilà qui est singulier! trois Italiens et un Français!

— Je parle un peu le français, dit le voyageur de Pise.

— Tant mieux ! répondit M. Chay. Je comprends l'italien , moi , mais je ne le parle pas. Monsieur, si je puis vous être de quelque utilité à Marseille, vous pouvez disposer de moi.

— Vous êtes bien honnête.

— C'est que je me mets à vôtres place ; en pays étranger on est souvent bien embarrassé. Vous ne connaissez pas Marseille?

— Non, Monsieur.

— Ah! vons verrez une belle ville! Oh! c'est beaucoup mieux que Toulon!..... Vous allez à Marseille pour affaires de commerce?

— A Marseille, non... Je vais à Florence.

— J'entends, vous allez vous embarquer à Marseille pour Florence.

— Non, non, je vais à Florence.

— Par voie de mer?

— Par terre.

— Vous craignez la mer?

— Non.

— A cause des Anglais peut-être...

— Des Anglais... je ne vous comprends pas bien... je vous dis que je vais à Florence avec ces deux messieurs. '^

— Ah ! ces doux messieurs vont à Florence aussi. Il vous faudra bien dix jours de route.'..

— Oh ! le Français aime toujours à rire... Dix jours ! nous espérons bien arriver ce soir.

— A Floff ence !

— Mais, oui.

— Avec cette voiture? dit M. Chay ébahi.

— Oui avec cette voiture.

— En passant par Marseille.

— E che diavolo! Marsiglia!

— Mais d'où venez-vous à présent?

— De Lîvourne, comme vous...

—Moi, farrive de Livourne! s'écria M. Chay avec un accent inoui.

— Eh! diavolo! comment appelez-vous la ville que nous avons quittée ce matin?

— Toulon ! c'est bien à Toulon que j'ai débarqué hier soir.

Le Pisan poussa un prodigieux éclat de rire : M. Chay le regardait avec des yeux vitrés.

— Un instant! un instant! cria M. Chay; dites, eh! eh! cocher! conducteur!... est-ce que j'aurais pris une voiture pour une autre ! . . conducteur!

Le conducteur arrêta les chevaux, descendit du siège, et parut à la portière.

— Où me menez-vous? lui dit M. Chay, dove andatc? dove caminate? mounte ana?

— Eh ! à Firenze, répondit le conducteur.

— A Florence I v,ous moquez-yp^i^jci^^mpi ! descendez moi ici, là, à ce yilI^^e(^^^ ^e crois que c'est le Bausset... Teuez , ^pili^ cinq francs... J'irai à Marseille à pied. ,.

Je l'ai encore échappé belle ! d^t 1er chasseur .en ouvrant la porte d'i?ii,cti^l|^iet;jgai'çon! de la bière et de Teau.

Une jeune et fraîche fille arriva, le sourire à la bouche^ en disant : „.

•;i Jjp 91117

— Nonc'é bierra.

— Mais, ils sont tous Italiens- ici! .dit M. Cbay. Comment appelez-vous ce village? Il nome di quel vilagio?

— Ponto (CEra.

— Ce| n'est pas Iç Bausset ?

— Ponlo (CEra.

.— Je n'ai jamais entendu parler de ce village-là... et après Ponto cCEra cite si trova?... Le Bausset?

— Doppo Ponto cfErUj Etnpoii.

— E doppo Empoli? Le Bausset?

— Firenze.

M. Chav laissa tomber ses deux mains à

plat siu: la tabJe, et sa langue fut paralysée. Il lui fallut un quart-d'heure p0u;i' reprendre ses sens ; un verre d'eau-de-vie lui rendit rjûclqr'ie peu de force ; il sortit jpbur examiner lalodalite. ,al.ihi; b xu-jy

^^QtfélTjiies soldats d'un régiment frdn^jiîs '^*3 promeuaicnt sur la place du village ; M. Chay crut devoir s'adresser à ses compatriotes pour éclaircir ses doutes, car il lui ou coûtait tant de se croire si loin de son pays, qu'il lui fa'ljAitJa jCjémonsti'atip^i Ja plus claire, la plus précisjBjllaplus éviidentje :,pour se livrer au désespoir. .iluu-» U\ , ?)^i i>f o^i'!.- .;o ii..'j..i>at j I, — Camarades, dit-il lUix rtiilitait'és,r'vou8 voyez un pauvre Français égaré dans sa route; quel est le nom de la ville la plus voisine/ -^;— Livourne, répondit un sergent, v^w- Ail 1 mon Dieu ! je m'en doutais! et dit^s-moi, muinleuant, quelle est l'autre ville qui se trouve au l)0|Ut de ce chejniu ? r

— Florence. Voilà tout ce que vous voulez?

— Oui, sergent.

La slatue de^el , sur la grande roule doSo-

dôme , n*étaît pas plus immobile que M. Chay sur le grand chemin toscan.

A réclair qui jaillit longtemps après de ses yeux d'arliste, on aurait deviné qu'une déterpiination énergique venait d'être prise et qu'elle allait s'exécuter.

— Oui, oui, disait M. Chay en marchant vers la porte du village, oui, il faut en finir avec la vie l Châstre infernal !

Et quand il fut dans les champs , sur la route de Florence , il dépouilla son fusil de son fourreau de serge- grise , fit couler une cartouche à balle dans le canon , et , demandant pardon à Dieu du crime qu'il allait commettre, il appuya son front sur l'orifice du fusil. Son acte de contrition prononcé en latin se termina par cette exclamation , et pour un châstre,

n cherchait la détente du bout de l'orteil, lorsqu'un bruit de pas sur la chaussée suspendit l'exécution. Deux jeunes gens passaient, et l'un d'eux remarquant M. Chay arrêté , un fusil à la main , sur les rives fleuries de l'Era,

s'approcha de lui , et lui dit avec un accent français :

— Dove sono le rovitie del tempio eirusco? M. Chay lui répondit brusquement en provençal :

* — Anavo demanda aï pastré d'aquî, allez le demander aux bergers de là-bas.

Le jeune voyageur traduisit fièrement ainsi la réponse à son compagnon :

— En avants à main droite, à trois pas d'ici. Et il écrivit sur son album cette observation

judicieuse:

Le paysan de ta Toscane aime 'passionné ment la chasse ; il parle un italien rude et guttural , et il affecte une certaine brusquerie envers les étrangers , soit que la domination française lui soit onéreuse , soit que son caractère agreste soit dépouillé de cette urbanité toscane si renommée dans Cunivers.

Pendant que le jeune Français écrivait ces lignes, M. Chay visait une poule d'eau et faisait feu. L'oiseau tomba dans un courant latéral de la petite rivière ; le chasseur bondit sur

les touffes de joues et saisit sa proie flottante.

— ^.,A la balle î à lu balle ! criait-il.

Et son front rayonnait d'orgueil. En rechargeant il s'adressa une réflexion excitante :

— C^s pays, dit-il, sont des nids de poules d'eau , en avant , mon garçon !

Et on le vit allonger ses pas dans ces belles allées routières où l'ormeau se marie à la vigne d'après le procédé virgilien.

Bientôt il entra dans cette riante vallée si

chère aux rêveries d'Alfiéri , la vallée de l'Arno, agreste et voluptueuse dans ses contours de collines , si gaie avec ses villas aux persiennes vertes , si fraîche avec son fleuve aux ondes bleues et lascives. Notre chasseur , porté •par son naturel à la contemplation , tomba dans une douce extase ; il embrassa la vallée dans la personne du premier arbre qu'il rencontra et rougit de son suicide avorté.

Et il s'abandonnait à la contemplation du

beau paysage avec cette étourderie d'artiste (}ni I asse du désespoir à la gaîté ; il fredon-

nait les airs d'opéra de l'époque, tirait un coup de fusil tous les quarts d'heure, tuant ou manquant l'oiseau avec un égal plaisir; ravi enfin d'être dans un monde nouveau , et bénissant le chàstre qui lui avait fait cette douce félicité.

A la nuit close , il arrivait à Florence , et entrait à l'hôtel de l'Aigle-Noir ; Borg'ogni santi. Il appela le cameriere ^ et lui donna généreusement quinze pièces de gibier qu'il avait abattues dans le val d'Arno.

Ce garçon de C Aigle-Noir était un ancien soldat français mis hors de combat.

— Il paraît, dit-il à M. Chay, que vous êtes un habile chasseur ?

— Je m'en vante , repondit l'artiste.

— Eh bien ! vous êtes dans un bon pavs de chasse ; si vous ne craignez j)as la fatigue , comme je le crois , vous devriez faire quelques promenades dans les montairnes, là-bas, du côté de Poggi-Honzi et de vSienne. On y tue ce qu'on veut. J'y ai tué des chàstres , moi.

— Vous y avez tué des chàstres !

— Cent fois.

— Demain matin je pars pour... Comment avez-vousdit?

— Poggi-Bonzi.

— Oui , vous m'écrirez ce nom sur du papier , et vous viendrez me mettre sur le chemin , n'est-ce pas ?

— Volontiers.

A l'aube, M. Chay, debout et armé, demanda la carte à payer ; le cameriere lui répondit, au nom de l'aubergiste, qu'il n'y avait rien à payer , et qu'on le remerciait beaucoup de son cadeau.

— Tiens ! dit M. Chay à part , je peux aller au bout du monde ainsi , pourvu que je trouve du gibier à donner aux aubergistes. Bien imaginé ! allons?

Le voilà sur la route de Poggi-Bonzi et des Apennins.

Il arriva le soir , fort tard, à Sienne, chargé de gibier , et s'arrêta au milieu de la grande rue qui tiaveise la ville , à l'auberge de CJigle Noir. L'artiste offrit encore libéralement son trophée de chasse au cameriere , qui

lui servit en retour un excellent souper, lui donna une superbe chambre ornée du portrait de sainte Catherine de Sienne , et l'accompagna sur la route de Torrinieri.

Cette méthode économique de voyage centupla l'ardeur de l'artiste. Il sillonna d'une longue traînée de sang les plaines tristes de Torrinieri , les vallons marécageux de Riccorsi , les crêtes volcaniques de Radicoffani , les rives torrentielles delà Pagtia^ les antiques domaines de Porsenna devant Ponte- Centino , les bruyères d'Aqua-Pendente , les grèves du lac de Bolsena, les vignobles de Monte-Fiascone , le désert immense qui mène à Viterbe , la forêt assassine qui part de Vitcrbe, monte aux nues , et descend au lac de Vico , les pinèdes de Ronciglione , la prairie circulaire de Bacéano et les landes monotones de la Stora. En cinq jours , il avait lestement parcouru cette chaîne des Apennins.

Un soir , vers les neuf heures , il entra dans une ville inconnue et sans réverlières. Il était fatigué , l'infatigable chasseuj'. A l'angle d'une

^lace , il avisa un café , et entra pour se reposer un instant. On parlait français à côté de lui dans un groupe d'habitués qui buvaient des verres d'eau. '• ''*" • "' ""^ • ^

— Excusez-moi, dit M. Chay au plus avenant des causeurs, pouvez-vous avoir la bonté de me dire le nom de cette villle ?

— Quelle ville ? dit le causeur ?

— Celle oiA je suis arrivé, celle-ci.

— Voulez-vous rire , Monsieur?

— Non, du tout; sérieusement.

— , Eh bien ! vous êtes à Rome.

— Sainte Vierge! je suis à Rome! Indiquez-moi une auberge , là , tout près ?

— Traversez le mont Citorio , demandez la place Saint- Augustin et l'auberge de la Torretta^ vous serez bien.

— Mille remerciements Monsieur.

M. Chay s'installa dans une petite chambre de la Torreita , se lit servir un brodo, saupoudré de fromage parmesan qui n'était pas né à Parme, etdormitdece sommeil que la légende

attribue aux Sept-Dormans, ces patrons du sommeil.

Pendant qu'il dormait , une certaine agitation se manifestait dans le quartier ïranstéverin. La police française redoutait un mouvement populaire, semblable à celui qui éclata contre nos autorités républicaines à Rome. Des conspirateurs avaient été vus, dans les liantes herbes de l'Arc de Janus , aiguisant des poignards, sur une pierre du temple de Vesta. Le Capitole menaçait le Vatican du haut de sa tour, et le Vatican menaçait le consul de Napoléon.

M. Chay prit son fusil , et demanda le chemin de la campagne au cameriere de la Torreiia. On lui répondit par un quadruple geste qui désignait les quatre points cardinaux.

Notre chasseur entra dans la rue des Coronari, traversa le pont Saint-Ange, le fusil sous le bras, et s'arrêta, d'un air inquiet, devant la citadelle qui fût le tombeau d'Adrien , et qui était gardée en ce moment par un bataillon du Wl^ léger.

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