EDGAR
A ces dernières lignes, la voix d'Edgar s'éteignait graduellement, comme la voix de l'agonie ; au dernier mot, on eût dit qu'il rendait le dernier soupir. Urbain n'avait pu cette fois retenir ses larmes. Un grand silence se fit dans le coupé.
— ^ Mais enfin ! dit Urbain pour rompre le silence, le bon droit triomphera demain ! Ce sera le jugement de Dieu. 11 ne sera pas dit qu'un misérable Tartuffe a donné la mort à un honnête homme.
— Notez bien toujours, dit Edgar, que je mets les choses, au pis. Que voulez-vous, je cède, malgré moi, aux influences de la nuit. A l'heure qu'il est, on voit tout en noir* Le soleil me rendra ma gaieté. Le jour, c'est la vie; la nuit, c'est la mort. Dormons, pour abréger la nuit.
— Dormir ! dit Urbain; tout l'opium de mon herbier ne m'endormirait p^s. Le boon-upas même me retiendrait en insomnie.
— Vous aurez soin, dit Edgar en se renversant dans son angle de coupé, vous aurez soin de fermer le pli à la cire noire. Les Anglais sont très-méticuleux sur l'étiquette de la cire à cacheter.
— Dormirl dormir! reprit Urbain, avoc la tête pleine de ces idées désolantes!... Je vais m'amuser à compter les étoiles pour me distraire et tuer le temps.
— Urbain, dit Edgar d'une voix somnolente» je vous garde rancune d'un oubli.
— J'ai oublié, moi!... Qu'ai-je oublié?
— L'amitié véritable est susceptible, Urbain; elle s'arrête aux menus détails, comme l'amour.
— Voyons l'oubli, Edgar.
— Vous ne vous êtes pas offert pour porter vousmême le pli à Bondstreet^ à Londres.
— Ali! que voulez-vous!... Je n'ai pas la tête à moi, mon cher Edgar... Mais enfin, pourquoi vous obstinez-vous aussi dans cette funèbre hypothèse ?«.• Pourquoi t.. . Vous dormez, Edgar?
— Non, Urbain.
Edgar prononça ces deux mots avec une voix de songe.
— Croyez bien, Edgar, poursuivit Urbain, que 8l pareil mallieur arrivait, ce qu'à Dieu ne plaise, rbomme de confiance ne serait autre que moi...
— Et vous verriez miss Angelina? poursuivit Edgar, toujours dans Tattitude du rêveur qui parle«
— Si cela était nécessaire.
— Pour lui remettre mon billet, ce serait nécessaire... ïfè.., ces... saire... Les demoiselles sont trèslibres en Angleterre...
— Oui, je le sais, dit Urbain; mais, en re* vanche, lorsqu'elles sont mariées, elles sont trèsesclaves.
— J'approuve fort cet usage, dit Edgar, toujours avec une voix de somnambule.
— Certainement, il a son bon cAté ; mais on ne le fera jamais prévaloir en France.
— Tant pis 1 C'est ce qui m'a engagé à me marier en Angleterre. Un rêve !... un si beau rêve... détruit...
— Pourquoi détruit ? pourquoi, Edgar...
— Ab ! cher Urbain... mon ami... mon frère... Un pressentiment...
— Un pressentiment est un mensonge,
— Pas toujours, Urbain...
— Vous êtes à moitié endormi, Edgar.
— Je le sais, Urbain... et j'entends bien votre voix... C'est un effet de somnambulisme... Alexis ïïfsL souvent dit... Vous avez entendu parler d'A* lexisî
— Oui, un charlatan.
— Un somnambule, Urbain... tout ce qu'il y a de plus... som... nam... bule..* Alexis m'a dit que je mourrai de mort violente... Toîlà pourquoi je crois aux pressentiments.
— Je ne crois pas à ces bêtises, moi.
— Urbain, vous êtes un esprit fort... belle An* geïina, je te vois une dernière foi&... dans un rêve... fantôme divin !^. sur un fonddelumièred'a'zur... avec Tauréoie des anges... Ta chevelure blonde^., est-elle rayonnante! Elle éclaire la nuit comme ua soleil de beauté !... La blonde est deux fois femme.
— Ah ! je n'admets pas cda ; non, je a'admets pas cela y dit Uri)ain.
— =■ Qu'est-ce que vous n'admettez* pas, Urbain ?
— Qu'une blonde est deux fois femme.
— Urbain, vous avez toute la mythologie contre vous. Toutes les déesses sont blondes, excepté Pallas, qui est un homme.
— Eh bien ! Edgar, prenez la peine de vous réveiller, et nous discuterons cette question.
— Mais j'entends tout ce que vous lue dites, comme si vous parliez à Alexis. C'est une faculté que vous auriez si vous étiez nerveux. Vous êtes sanguin, vous. Le fluide n*agit pas sur votre épi-
derme. Les nerfs sont comme les cordes d'une harpe éolienne, le moindre souffle les fait vibrer, et le sommeil leur donne. encore une sensibilité plus exquise. L'âme ne dort jainais, et les nerfs écoutent et répondent toujours.
— Oui, cela me parait ingénieux ; mais j'attends que Texpérience soit faite sur moi pour croire.
— Urbain, c'est comme si vous disiez j'attends que l'aimant m'attire à lui pour croire à sa vertu d^attraction. Soyez une aiguille d'acier, et il vous attirera.
—Effectivement, — dit Urbain, en examinant Edgar, — il dort! il dort... On ne peut jouer le
sommeil avec ce naturel... U dort...
— Enfin, vous le croyez ! dit Edgar il était temps !
— C'est merveilleux ! remarque Urbain : on m'a si souvent conté la chose, et jamais je n'y croyais. Il fallait voir.
— Vous parlez comme saint Thomas. Vide, Tho^ masy vide manus^ noli esse incredulm.
— Alors, nous pouvons continuer la discussion.
— Sur quoi, Urbain ?
— Sur les blondes et les brunes,
— Oh ! non,
— Et pourquoi, Edgar ?
— Parco qu'en dormant, on s'expose îi dire des
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sottises, et c'est le mauvais côté du somnambulisme. L'âme dit tout ce qu'elle pense, lorsqu'elle est dégagée de son enveloppe matérielle. La franchise est la vertu de l'âme; la dissimulation est le vice du corps.
— Cela veut dire, Edgar?
— Cela veut dire cela, Urbain... il me semble qu^ je suis clair.
— Pas trop.
— C'est encore la faute du sommeil, Urbain ; éclaircissons.
— Oui, Edgar, un rayon de plus ne fera pas mal.
— Urbain, tout à l'heure, je vous ai offensé.
— Moi ! . . . Comment ?
— Je vous ai dit une chose que je ne vous aurais pas dite, en plein jour, à la promenade, et marchant sur mes pieds. L'âme a dit ce qu'elle pensait, selon son usage. Le corps n'aurait pas commis cette faute.
— Quelle faute, Edgar î
— Mon Dieu ! que les gens réveillés sont insupportables avec leur empressement! Nous avons du temps de reste. Bruxelles est encore bien loin, et si nous épuisons l'entretien quand il y a quelque intérêt, l'ennui nous saisira à la gorge, comme le seul
bandh de grande route que le chemin de fer n'a pas détruit,
— En VOÎ& des préambules, f espère ! dît Urbain en riant ; f attends la sottise que votre âme a faite.
— Très-bien ! Urbain, la plaisanterie est de mon goût! vous avez de l'esprit, quoique botaniste... Vwi Ift sottise <fe*mon; âme... imbécile que je suis en dormant, j'ai osé dire que la blonde était deux fois femmes, à vous le mari d'une brune! et d'une fort jolie brune! Cest comme si j'avais faitTéloge du Bordeaux devant un Bourguignon. Urbain, recevez mes excuses. Les brunes ont leur mérite. Le Lafitte vaut le Chambertin. Vivent les blondes et les... btondes ! et miss ÂngeKna!
La voix d'Edgar s'éteignit en sourdine; sa tête tembff lourdement sur Fépaule droite ; une respiration ferte se dégagea de sa poitrine, par intervalles réiguliers. 11 ressemblait cette fois à un voyageur profondément endormi.
Ce voisinage est contagieux dans un wagon. Urbain examina quelque temps son perfide ami, et subit l'influence, fl prit alors une bonne position dans son coin, et il mit en duo la rauque mélooée du sommeiU
Vil!
I^a comédie de ;Ia mort
Les deux voyageurs se réveillèrent dans la gare de Bruxelles. Munis du bagage de Bias, et n'ayant rien à démêler dans les broussailles des hangars d'arriv;ée^ ils montèrent en fiacre et se rendirent aux galeries Saint-Hubert.
Pour attendre l'heure du rendez-vous, ils entrèrent dans un de ces cafés parisiens qu'on trouve dans cette belle promenade couverte, et le comte Edgar commanda un déjeuner modeste, le déjeuner que n'assaisonne pas Tappétît, dans les matin^ées des fortes émotions.
Urbain était abattu : il éprouvait déjà ces tiraillements intérieurs que rapproche d'un duel donne eux témoins et aux combattants. Son teint frais de
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botaniste et de jeune millionnaire avait un principe dejaunisse.il regardait sa montre à chaque instant, pour voir si le miracle de Josué n'allait pas se renouveler sur les aiguilles d'un cadran,
— A quoi pensez-vous î lui demanda Edgar.
— A une folie, dit Urbain; je voudrais qu'aujourd'hui onze heures sonnent au lieu de dix.
— Ce n'est pas une folie dit Edgar, cela s'est vu à Bâle en Suisse, au siècle dernier. Il y avait un complot : il devait éclater au coup de midi, sonné par la pendule-horloge publique. Les conjurés attendaient, la main sur leurs armes. Midi ne sonna pas, l'horloge sauta de onze heures à une heure, par miracle providentiel. Les conjurés virent dans cette substitution un avertissement céleste, ou une ruse de l'autorité municipale, et ils rentrèrent chez feux. En mémoire du péril évité, et par reconnaissance pour le service rendu par l'horloge, le gouvernement décréta que midi ne sonnerait plus et qu'il serait remplacé par une heure; tdiftoin ce quatrain conservé par Boursault :
On publia dans chaque carre four^ Par ordonnance magistrale^ Que désormais midi ne serait plus à Bâle^ Comme ailleurs^ le milieu du jour,
— Vraiment, dit Urbain, je vous admire, cher
Edgar ! Vous vous amusez à me raconter des historiettes plaisantes dans un moment aussi grave I
— Mon ami, répondit Edgar en souriant, ne me croyez pas plus brave que je ne suis. En plein jour j'y vois plus clair qu'à minuit, et je crois fermement que nous sommes venus à Bruxelles, en train de plaisir. L'ennemi ne se montrera pas.
— Vous croyez ! dit Urbain en reprenant son teint de botaniste.
— Je le crois fermement, vous dis-je, et j'ai mon plan tout prêt.
— Que ferez-vous, Edgar?
— Vous verrez. Attendons dix heures en lisant Y Indépendance belge, pour voir les nouvelles du jour.
— Oh ! je me soucie bien des nouvelles du jour i dit Urbain ; une seule m'intéresse, et je ne la jtrouverai pas dans un journal du matin, celle-là !
Edgar parut s'absorber dans la lecture du journal belge que le garçon venait de lui servir tout frais éclos, comme une primeiv de lecteur gourmet.
Urbain tirait toujours sa montre et relevait à la hauteur de son oreille, pour s'assurer que le ressort genevois fonctionnait. Il fallait encore'franchir l'abîme de trois minutes, avant de voir le nombre dix, marqué sur le cadran, par la longue aiguille.
t22 URSULE
— Nous y voilà bientôt^ dit Urbain en posant sa montre sua une colonne deVJnd^endanee belge.
— Eh. bien ! dit Edgar,, payons et sortons.
L*horloge desgal^ies SaÎBt-Hubert sonna TheuFe solennelle, et les pieds des deux jeunes gens, touefaaient les dalles de la promenade.
D'un bout à Tautre des galeries on ne voyait qvf un trèsrpetit nombre de passants affairés ^ el. pas. un promeneur.
Bn certaines occasions, û arrive, souvent qu!un homme ne sait pas trop ce qu'il désire ou cet qu'il re4oute dans Tincident cpn va surgir. L'exactitude chronométricpie étant k première condition d'un rende?-vou9d'lKBHaieur,UTbaia&Uautoriâé à croire que M* H^man me paraîtrait pas,, et. cela é^nt admis comoie probable, il setroavarSoufirimpiresBion de deux sentiments: opposés ;. et ne sachant auquel des deox donner la préférence, il se. i^éj(ôiûssait de n'être pas témoin d'ua spectade de sang, incompatible avec ses habitudes., et il voyait avec douleur s'échapper une superbe occasion de se délivrer, par la main d'£digar„ de ce- terrible Tartuffe, fléau de sa tranquillité domestique.
Edgar avait quitté le bras d'Urbain, et il allait et venait, regardant lesi deux horizons, agitant ses J
bras, et secouant sa tête comme un de ces anciens
télégraphes qui faisaient trente-six contorsions pour répondre : Une viendra pas, à Tinterrogation d'une veuve lointaine.
xiu coup de dix heures et quart, le jeune Edgar, Tartuffe moderne, lançason bras droit, par-dessus sa tâte, ce qui signifie,. en pantomime chorégraphique» il faut y renoncer l Et appdant Urbain, il lui dit:
— Rentrons au café : nous boirons de la bière» J'adore la bière de Bruxelles. C'est ici le dessert li* quide de tout bon repas.
Urbain suivit, toujours se demandant s'ilfallaitse r^ouir oa ^attrister.
Edgar demanda une plume, de Fencre et une feuille de papier, et écrivit un certificat, constatant sa présence aux galeries Saint-Hubert, et la présence de son témoin. Il signa, fit signer Urbain, et ^'avançant vers le maitre du café,, il lui dit :
— Nous avions un rendez -vous ici pour une grande affaire... industrielle^ à dix heures précises; veuilles bian signer avec nous, et gardez-nous ce papier avec soin, pour constater notre exactitude, ie cas échéant.
Ce qui fut fait aussitôt.
— Maintenant, dit Edgar à Urbain en le prenant par la main, voulez-vous que je vous donne UQ bon conseil?
— Donnez un conseil, dit Urbain; il ne peut manquer d'être bon.
— Nous ne sommes qu'à une heure d'Anvers; allons à votre jardin, vous commanderez à votre jardinier un bouquet tropical, et vous l'apporterez à votre femme: c'est une attention délicate dont elle vous saura gré. Ce bouquet, d'ailleurs, sera une pièce justificative d'une absence scientifique. Nous ne perdrons pas une minute ensuite, et nous rentrons à Paris.
Urbain serra la main d'Edgar.
— Il pense à tout, ce noble ami ! dit-il. Partons pour Anvers.
— Voyons! dit Edgar en comptant sur ses doigts; tout compte fait , nous pouvons encore arriver à Paris ce soir. Hâtons-nous.
Ils sortirent du café, et entrèrent dans la galerie.
Urbain retint une exclamation et serra le bras d'Edgar. Deux hommes passaient devant eux.
L'un était vêtu tout de noir, et poilait à la boutonnière de décoration le ruban de l'ordre de Malte. A Bruxelles, on porte tout ce qu'on veut.
L'autre était vêtu comme un étudiant d'Allema- (jne; il était coifle , au sommet de la tête, d'un tonnet qui couvrait à peine un pouce de chevelure .
abondante. Il paraissait âgé de trente ans. Sa barbe rousse, inculte, rude, son teint pâle et ses yeux d'un gris orageux lui donnaient une physionomie formidable. Il ressemblait admirablement à un témoin patenté pour les duels de spadassin.
Urbain chancela , et prit le bras d'Edgar pour soutien.
— Les voilà!... dit Edgar sur le ton de la surprise. Voilà son témoin ; allez à lui, faite votre devoir ; j'accepte toutes les conditions.
Le souffle expirait sur les lèvres d'Urbain.
— Allez, et soyez ferme, ajouta Edgar.
Urbain marcha vers le terrible témoin, et le salua gauchement.
Les deux adversaires se mirent à l'écart pour laisser aux témoins le soin de régler le combat.
Le témoin de TartufTe toucha son bonnet d'étudiant, pour répondre au salut, et donna son nom et ses qualités en ces termes :
— Paulus Western de Bruges, ex-professeur de imnéralogie, et brigadier dans les hussards de la Mort.
Urbain trouva plus facile de donner sa carte, et sMncHna.
— Monsieur, dit Paulus Western, avec une voix d'un rauque effrayant ; monsieur, nous sommes les
iosukéSy et nous avons le choix des armes...
Avez-vousune objection à faire?... Non... bien! Notre droit est reconnu... Nous avons choisi le pi&* tolet. Farine des braves... Accepté... Le silence est une acceptation... Le lieu désigné par nous est un petit bois de mélèzes, à une demi^pe de Malines... Accepté?... bien!... Et maintenant, je vais rejoindre le chevalier, mon ami ; allez rejoindre M. le comte, et vite, au chemin de fer, route d'Anvers, station de Malines. Offense mortelle, dud h mort, sebn le code Brabant^.
Le hussard se cambra sur son torse, ôt un salut raide, et kissa Urbain doué sur la dalle, et pétrifié.
Edgar n'eut pais Tair de remarquer le trooble mortel dTrbain ; il courut à hày et le suq)endant à son bras, il lui dit:
— fai tout entendtt', vite en chemin de fer*.
Urbain marchait avec les pieds â*Bdgar. Un fiacre vint à propos pour secouer la léthargie du pauvre botaniste, et lui rendre le jeu mécanique des membres. Edgar faisait un monologue sur Timmortalité de rame, et« par intervalles, il prononçât le nom d'Angélina.
Les quatre héros de cette aventure montèrent dans le même wagon. Un grand silence se âl, Her-^
unsuLE 127
noan prit un air séraphique et regarda le cieL Paulus Western croisa les bras, et lançait des regards terribles à Edgar et à Urbain.
A la station de Malines, nos quatre héros descendirent, et Paulus Western dit tout bas à Urbain :
— Je marche le premier, suivez-moi ; prudence et maintien insoucieux. N*éveiIlons aucun soupçon chez les curieux et les ouvriers en dentelle ; il y a des manufactures partout.
On sortit dans la campagne; Uri)ain était remorqué par Edgar, dans ces belles prairies qui ont posé devant Paul Potter. Le chevalier Herman regardait le ciel et agitait ses lèvres, comme s'il etA fait une prière mentale. Edgar disait à Urbain :
— Une dernière recommandation, mon ami, mœ frère. Si je succombe, n'oublie pas ma dernière volonté ; donne pour moi une pensée à la malheureuse Angélina, veuve avant l'hymen.
Quand ils furent arrivés au petit bois de mélèzes, Paulus Western tira de ses poches une paire de pistolets, et fit un signe à Urbain, qui, poussé par Edgar, se rapprocha,
— Nous allons charger loplement les armes.,. Si TOUS n*avez pas l'habitude de ces choses, monsieur, je vais charger les deux pistolets sous vos yeox, et vous choisirez.
Les armes chargées, Paulus Western les offrit à Urbain, qui eut à peine la force de prendre et de soutenir un pistolet pour le donner à Edgar.
~ Un dernier mot, — dit Paulus à Urbain. — 11 est inutile de vous rappeler, en terre brabançonne, l'article consigné dans Thistoire de la Belgique de Metteren... Vous ne connaissez pas cet article ?... Le voici textuel : c Tout témoin de duel prend le titre de second sur le terrain belge.,, » Vous ne comprenez pas?... Ëxpliquons-nous... Gela veut dire que si le chevalier, mon ami, est tué, l'affaire continue entre les seconds, entre vous et moi ; et pas un mot de plus.
Urbain ouvrit la bouche pour répondre, mais les organes du larynx étaient paralysés.
— Accepté ! dit Paulus, et il remit l'autre pistolet au chevalier de Malte.
Les deux combattants se placèrent à vingt-cinq pas.
Urbain s'appuya contre un arbre et ferma les yeux.
Le sort avait décidé qu'Herman tirerait le premier. Un coup de pistolet se fit entendre; Urbain regarda malgré lui, et vit Edgar debout et ajustant son arme. Ce succès lui remit un peu de courage au cœur; il ne referma pas les yeux.
Edgar fit feu, Herman chancela, mit les mains sur sa poitrine, poussa un cri et tomba lourdement la face contre le gazon.
L'extrême peur rendit ses forces à Urbain; il bondit comme un cerf relancé dans un bois et disp?irut à travers les arbres, dans la direction de Ma-
lines.
Un trio d'éclats de rire retentit sur le terrain de ce faux combat. Herman se releva, et son accès de gaieté folle ne lui permit de parler qu'après cinq minutes.
— Voilà un imbécile de première catégorie ! dit-il à Edgar.
— Mais non, dit Paulus; on trouverait un million de niais comme cet Urbain. La comédie a été préparée de longue main et parfaitement jouée; de plus fins auraient été dupes comme lui. Edgar, tu inventes et tu mets en scène à merveille.
— Oh ! dit Edgar, tout n'est pas fini là, ni pour moi ni pour vous deux. Vous êtes instruits de ce ujce vous avez à faire? Ne perdez pas de temps; allez vous embarquer à Anvers et préparez-moi mes deux personnages à Bond-street et mon pied à terre de ToHenham-rood. Vous pouvez facilement trouver à Londres une Ângélina de quinze ans, à raison de deux livres par séance ; vous la dresserez au ma-
nége et vous lui promettrez un billet de Five^ounds, si elle s'acquitte bien de son rôle. Choisissez-la d'un blond extravagant, et faites-la coiffer avec deux cascades de boucles. A coup sûr, vous trouverez cet ange dans Fenfer de Crawfurd.
— Et tu ne nous donnes pas le temps de faire quelques emplettes à Malines? demanda Herman.
— Oh ! celui-là, dit Edgar, pense toujours à sa contrebande de Malines. Tu seras contrebandier un autre jour. Partez, arrivez, trouvez, écrivez. Adieu, je vais rejoindre mon fuyard et Tachever, Si vous ayez besoin d'argent, tirez à vue sur moi, mais une seule fois, et pas au-dessus du billet de mille. Après complète réussite, nous réglerons nos comptes et vous serez satisfaits. Restez encore une heure ici ; je vais à Malines, seul.
A la station, Edgar chercha l]ri)ain dans tous les recoins des salles d'attente et il ne le trouva pas; mais lorsque le convoi d'Anvers arriva, il vit sortir d'une barricade de bagages un voyageur leste, qui s'élança dans un viragon ouvert, comme un contrebandier poursuivi par les gens de la douane. Cétait Urbain.
Edgar se donna la démarche d'un soldat blessé à la jambe gauche et sortant de Tambulance, et entra péniblement dans le même wagon, oà il panit
surpris de rencontrer son compagnon de voyage.
— Nous parlerons après le départ, lui dit-il mystërieusement.
Urbain fit un signe affîrmatif et garda la contenance honteuse du poltron.
Dès que remployé eut refermé la portière, Urbain saisit les mains d'Edgar et s*excusa de Tavoir abandonné ainsi ; mais il avait cédé à une impression de terreur irrésistible; les pieds avaient emporté la tâte, à rinsn du coeur.
— Je comprends très- bien cela, dit Edgar d'un air amicai qui mit Urbain tout de suite a son aise; je comprends cela. Les conscrits ont peur au premier feu, et ils deviennent des héros le lendemain, To ignorais, mon cher Urbain, qu'en terre belge les témoins sont élevés à la dignité de second ; ce sont les mœurs de Tancienne «chevalerie brabançonne. Ainsi, après la mort d'Herman, ton devoir t*ordonnatt de te battre avec le second. En ton absence, j*ai dû te remplacer. Le sort ne m'a pas complètement favorisé cette fois. Jai blessé le hussard à i'épaule droite... là.«. ^et^moi j*ai reçu... ici... au gras de la jambe, un ricochet de balle qui me fait boiter un peu... Oh!... ne t'effraye pas..« ce n'est rien... nne simple contusion.
— Ce généreux ami, dit Uri>am ému jusqu^aux
larmes... Ta caches ta souiZrance pour me me- Wger?
— Non, te dis-je, ce n'est rien. Ne me loue pas pour une chose si simple ; dans deux jours je serai sur pied.
— Quelle journée ! quelle journée ! dit Urbain, les mains jointes et les yeux au ciel.
— Ah ! elle a été rude» elle a été chaude, dit Edgar, mais le bon droit a triomphé.
— Jamais je n'oublierai ce service, reprit Urbain, jamais je ne pourrai le reconnaître dignement... il m*ést impossible de plaindre. •• cet Herman... il empoisonnait ma vie... Était-il rusé! était-il perfide! était-il cauteleux!
— Oh ! dit Edgar, ces hommes-là sont bien redoutables !
— Ont-ils l'esprit inventif en fait de malice! reprit Urbain. Ces hommes-là^ entrent dans un salon, en criant à leur domestique : serrez ma haire avec ma discipline î..»
— Oui, Urbain, oui.
— Ils prennent une mine piteuse et une voix de miel, poursuivit Urbain.
— Oui, les fins renards.
— Us marchent dans des souliers plats, comme des bedeaux de paroisse.
-— Oui, ils marchent ainsi, les rusés drôles. — - Ils ôtent leur chapeau en prononçant le nom dû Dieu L..
— Oui, ils, font tout cela, ces diplomates d'hypocrisie!...
— Et, enfin, pour couronner leur scélératesse, ils osent attaquer nos femmes dans notre salle à manger, devant une table !
— Oui, oui, et ils ferment la porte de la galerie, ces perfides coquins !
— Mais! s'écria Urbain, qui reprenait ses forces et son courage; mais ils ne savent donc pas que leurs pièges, leurs ruses, leurs hypocrisies ne peuvent pas tromper longtemps un œil habitué à découvrir le côté frauduleux des hommes!
— C'est ce que je me dis souvent, remarqua Edgar.
— Ne savent-ils pas que tous les maris ne sont pas des imbéciles tout prêts à donner leur front au premier décorateur venu?
— Oui, ne savent-ils pas cela ?...
— Tu souffres, Edgar? dit Urbain d'un ton affectueux, oui, je vois que tu souffres... ami... tu viens de retenir une plainte.
— C'est une bagatelle te dis-je, mon cher Urbain, par intervalles, un léger lancinement dans le^ muscles, une petite douleur nerveuse... moins que
I32i URSULE
rien. On est homine à se tirer d'affoire» k si bon marché !
— Et c'est pour moi ! pour moi ! dit Urbain, en serrant les mains d'Edgar... Oui, c'est pour moi !... Allons, il a aussi la pudeur du bienfait !.•• Mais, moi, Edgar, je ne m'eiïraye pas de la reconnais-^ sance, j'accepte un grand service comme bienfait, et non comme fardeau. Si vous étiez pauvre et malheureux» je voudrais passer ma vie à vous faire du bien.
De meilleurs instincts se réveillaient parfois dans le cœur d'Edgar, lorsque ce bon Urbain s'épanchait avec une naïveté si touchante; alors Edgar était bien près de tout dévoiler, et d'en finir avec cette comédie coupable, mais un seul souvenir donné à Ursule fermait sa bouche au moment de l'aveu. La passion triomphait de la probité naissante.
Les deux jeunes gens voyagaiqnt en train de
petite vitesse, allant d'Anvers à Paris, ils ne descendirent donc pas sur le pavé de Bruxelles, ce qui mit le comble à la joie d'Urbain. A la nouvelle station, les voyageurs abondèrent, et l'entretien iii«tîme cessa d'être possible. Edgard et Urbain durent se résigner à dormir, ou à se mêler aux conversations de leurs voisins. Us profitèrent de ces deux ressources jusqu'à la gare de Paris.
ÎX
Uno maxime de Sén^qtio
Lorsqn'UrBain et Edgar- arrivèrent à la gare da Nord, Paris se réveillait à peine ; la douce lumière du matin réjouissait les avenues ; de légers bruits de roues et de portes ouvertes préludaient, comme un anâante tranquille, à ce fracas universel qui est la voix de la capitale jusqu'à minuit.
Ces images riantes^ si neuves pour Urbain, le ravirent dé joie, après sa course orageuse, et lui firent mieux comprendra le charme recueilli des émotk)n& domestiques. Son imagination le transporta tout de suite dans l'endroit le plus mystérieux, et le plus inabordable de son hôtel; il vit sa femme, su belle Ursule, endormie après Tinsomnie d'une Qttitt^ante^ et digne en ce moment du pinceau
de Corrége, Vartiste des radieuses nudités. Une joie délirante éclata dans tout son être; il ne se recon* naissait plus lui-même; le froid botaniste se transformait. Un divorce de deux jours, une insomhie de deux nuits, un drame plein de terreur, une course haletante, une vie de quarante-huit heures, longue et pleine comme la pensée du vieillard, les ardentes émotions d'un dangereux voyage, tout enfin renouvelait ce Jeune homme, fécondait son organisation en friche, commençait son expérience, donnait un rayon à son esprit, une flamme à son cœur et à ses sens. L'amour-propre n'était plus l'aiguillon banal de sa jalousie ; il aimait sa femme pour la première fois, et tout son corps frissonnait d'allégresse, à l'idée qu'une course de voiture le séparait de cette merveille de grâce exquise et de beauté savoureuse, de ce trésor d'amour, créé pour lui, et pour lui seul !
Un œil infaillible, dirigé obliquement sur lui, perçait le front novice où s'rgitait le secret de ces pensées. Edgar n'avait rien perdu de cette confidence muette, écrite en traits de flamme sur le visage d'Urbaiài transfiguré.
^ Us étaient montés dans un fiacre, devant le péristyle de la gare du Nord ; Edgar avait donné son adresse, rue Caumartîn^ et de là, Urbain devait se
faire conduire à son hôtel du 'faubourg Saint- Honoré,
A chaque cahot de la voiture de louage, Edgar comprimait une plainte sourde, qu'il élevait d'un ton; mais le bonheur avait donné la surdité de l'égoïsme à Urbain. Le jeune mari était tout à son plan. Je la trouverai encore dans l'hostilité de sa rancune, pensait- il, mais je me jeterai à genoux, je verserai des larmes véritables, je roulerai mes cheveux sur le tapis de l'alcôve, je ferai toutes les humilités possibles; elle ne me reconnaîtra plus, elle retrouvera un amant dans son mari, elle me pardonnera les torts que j'ai envers elle, et même les torts qu'elle a envers moi!...
Edgar vit luire dans les yeux d'Urbain l'extase de l'élu qui entre au ciel. •
Un cahot violent provoqua cette fois une plainte stridente qui aurait fait bondir la plus sourde des idoles d'Egypte. Urbain se réveilla en sursaut, dans son extase, et dit d'une voix affectueuse :
— Vous souffrez, Edgar?
— Oh! ce n'est rien!... rien... — dit Edgar en faisant une grimace de damné — j'aurais dû rester à Bruxelles et me soigner... Une nuit en wagon a envenimé cette petite blessure insignifiante... mais la moindre blessure négligée... ohi... peut avoir
des suites fâcheuses... surtout par cette chaleur tropicale... Un de mes amis est mort au mois de juUlet d'une contusion négligée... il y a eu gangrène... Je vais écrire au docteur Cabanis... oh!
— Mon pauvre ami ! mon pauvre Edgar ! dit Urbain; et c*est pour moi!... pour moi!...
— Est-ce que j'en fais un reprodie? (fit Edgar d'une voix douce ; pourquoi f obstines^tu à me rappeler ce qu'on appelle un dévouement, en termes d'égoïsme, et ceque je nomme un léger service en termes d'amitié?
— Bien! reprit Urbain; je n*en parlerai plus. A ta place, bien d'autres feraient sonner bden haut cette bonne action, et...
— Bon ! voilà que tu recommences !
— Je me tais, Edgar... Te trouves-tu mieux?
— Ce sont des accès de douleur intermittente.^. Avant de nous séparer convenons d'une chose entre^ nous.
— Parle, Edgar.
— Tu cacheras toutes ces aventures à ta femme,
— Comment ! interrompit Urbain ; me crois-tu assez stupide pour commettre une telle sottise ?
— C'est que, reprit Edgar, il y a des maris qui racontent tout à leurs femmes, et je ne les en blâme
pas. Je sens que je serai bientôt du nombre. Ma franchise naturelle ne peut rien dissimuler. Cependant je conviens qu'il y a des occasions... A propos, il faut que mon expérience te vienne en aide... Tu as oublié le bouquet d'Anvers!
— Tiens! j'avais complètement oublié cette pièce Justificative!
— Ta femme traitera ce voyage de conte bien, -«(Xii.«. Elle est d'ailleurs si ombrageuse!...
Comment me tirer de là î
— C'est bien simple, Urbain : entre un instant chez moi; j'enverrai mon domestique chez Leclan-» cher, il te rapportera un* bouquet de fleiffs exotiques, nous le ravagerons un peu,, pour imiter les avaries du chemin de fer, et tu te présenteras à ta fdmme, escorté de cet avocat de jardin.
— Admirable, cher Edgar! merci de ton idée!
Maintenant, je puis me garantir un bon accueil.
— Nous voici chez moi, Urbain; moateun instant; je garde la voiture ; pour la course chez Ledancher, mon domestique sera bienl&t de retour.
Urbain donna le bras à Edgar, qui lui dit: Glis-* sons-nous, pour nous dérober à l'œil de mon portier; il ferait un commérage sur ma jambe.
Au même moment, un domestique qui, probablement, avait reçu les iûistructions du maître, sortit
140 ORSULE
de la loge, et présenta un paquet de lettres à Edgar.
— Bon ! dit Edgar, le portier m'a vu boiter ! au diable les lettres! Et faisant signe au domestique, il lui dit à voix basse : Ck>urez chez le docteur Cabarus, je Fattends, et rentrez tout de suite, n y a une voiture à la porte.
Il monta péniblement l'escalier du premier étage, toujours soutenu par le bras d'Urbain, et la porte étant ouverte^ il s'assit dans le salon, et, désignant un fauteuil à Urbain, il dit :
— Tu me permets de jeter un coup d'œil sur ma correspondance... Voyonè ce que peut te donner Léclancber : en fait de fleurs exotiques... Tiens, la première lettre que j'ouvre est un billet de noces... M. le comte de Saint-Saulime^ a Vhonneur de vot»8 faire part^ etc., etc. Léclancber a de superbes yuca« gloriosas...
— G'Cst excellent ! dit Urbain.
— Une lettre de mon fermier, reprit Edgar... Il
se plaint de la sécheresse, et de saint Médard... Je connais cette chanson d'été... lia aussi dans sa serre des stanhopeas oculatas... fleur bien rare, n'est-ce pas Urbain?
— Oui, il n'y en pas chez les Tavignon.
— Une invitation à dîner, pour demain, reprit Edgar... S'ils sont quatorze, ils courent g ^nd risque
URSULB il\l
d'être treize; demain, je serai au lit... Léclancher a des hibiscus j aussi; j^adoi'e Vhibiscus... Ah !..• an diable les beaux-pères!... Ceci est sérieux 1
— Tu as pâli, Edgar, dit Urbain effrayé... Quelque fâcheuse nouvelle ? -
— Oui, dit Edgar consterné; la fatale chance continue ; la lune sera mauvaise pour moi jusqu'à la fin du quartier I
— Voyons, mon ami, dit Urbain stqppliant, confiemoi ce malheur...
— Il est sans remède, Urbain... Non^ non... il y a un remède...
— Âh ! je respire! mon cher Edgar! — Ufaut que je parte pour Londres, sur-lechamp.
— Dans l'état où tu es, Edgar ! y songes-tu?
— Je me guérirai en route.
— Mais, qu'y a-t-il donc de si uf'gent, Edgar?
— Il y a que mon mariage est rompu. S'il n'y avait que la dot à perdre, je m'en moquerais comme d'un schelling, mais il y a la femme !... Oh ! je ne survivrai pas à ce coup ! Je pars... «
Edgar se leva, mais, vaincu par la douleur qu'il n'avait pas, il retomba lourdement sur le fauteuil !
— Tu vois bien que tu ne peux pas partir! s'écria Urbain au désespoir.
— Écoute- cette lettre, Urbain, et puis tu jugeras^ toi-même... Sir... «V, tout court, c'est déjà grave, pour un Anglais; sir y ymirbeiumour... Comprends» la l'anglais ?
— Non, Edgar.
— Alors, je vais te la traduire ea françafe..» Jfonst^tir, voire eonéuite esi un peu trop française^ dans sa légèreté... Tu vois, Urbain, ces Anglais en sont encore là, comme sous Louis XT i Nous sommes toujours légers, frivoles, et tous maîtres de (bnse. Sébastopol ne les a pas convertis... Voici quatre jours passés sans nouvelles de wmsy et au mornes oti s'apprête la phts respeetabie^ des cêré^ montes... Là, ce beau-père a un peu raison. Mais que diable ! avec toutes les affaires que j'avais sur les bras, ai-je trouvé une minute pour écrire T.,. Je pensais... Cette insoùeiànee (ctMreiessness) du fiancé ne promet pas un bon mari {good kusband, ) et un père est en droit de s'alarmer. La frivolité de votre nation m*est connue... ÎLSt-il Anglais, ce beau-père de Londres !... Et je ne veux pas que mon Angelina^ mon unique trésor^ soit victime d*un caprice, coqime W^ de La Yallière, M^ de Mon-tespan^ M^^ Agnès Sorel, et tant d autres. Vous voyez que je connais votre histoire... Oh ! illa connaît bien!... Ainsiy honorable sir, comme le dit
mon proverbe de VOxfordshire : ce qui a été fait
EST FAIT, CE QUI n'eST PAS FAIT NE SERA PAS FAIT...
11 est joli, son proverbe !... JVous nous quittons en 93arfaits gentilshommes, et je fais des vœux pour DOir régn^ entre nos deux nations une paix qui est ïa paix du monde, as say Cupido Palmerston, <iomme dit Cupidon Palmerston...UaitCQ\ivé encore le moyen de citer Palmerston ! J'ai vu le moment où il attaquait la question de la réforme électorale !... Sir, le marictge est une institution anglaise ^ les Français naissent pour être célibataires, Tai habité Paris mngt ans, et Je co$inms ms mœurs. Votre vraiment dévoué... Ei la signature... Les Anglais appellent cela une lettre sérieuse!... Mais ce qui est sérieux pour moi, c'est la rupture. Perdre ce beau-père, c'est gagner; mais perdre Angelina, c*est mourir I... 11 faut donc parUr et me justifier... et partir sur-4e-champ. Le boaheur dô la vie dépend d'une minute perdue. Il me reste à peine le temps de retourner à la ^re, et de prendre le premier convoi.
A ces mots, Edgar se leva, fit un mouvement convulsif, réprima une plainte et retomba lourdement sur son fauteuil.
— Mais, tu veux partûj dit Urbain, après ce
llik URSULB
voyage brôlant, ce duel, ces insomnies, ces émotions ! Tu veux donc te tuer ?
— Je veux vivre ! dit Edgar, sur le ton du déses* poir. Ma vie^ c'est mon amour !
Second mouvement convulsif, suivi de plainlo comprimée.
— Non, tu ne partiras pas, Edgar ! mon devoir est de te retenir... Attends le médecin, et tu verras...
— Oh ! voilà une bonne idée ! interrompit Edgar ; tu as parfois des naïvetés charmantes ! Le médecin a toujours intérêt à garder un malade ; il me clouera sur une chaise longue, et m'écrira des grimoires de. pharmacien, avec des hiéroglyphes. Je connais ça. Mon médecin, c'est un cheveu blond d*Angelina. Urbain, je cours à ma guérison.
— Non, Edgar, s'écria Urbain; ce n*est pas lorsque tu viens de te dévouer pour moi avec une si touchante abnégation, ce n'est pas lorsque tu viens de me sauver l'honneur et la vie que je commencerai ma reconnaissance par l'ingratitude... Je partirai, moi...
Edgar fit un mouvement de surprise très-bien joué.
— Oui, poursuivit Urbain avec feu; oui, {e par-
tirai pour toi, et je plaiderai ta cause mieux que tu ne ferais toi*méme. Je me sens un homme nouveau. J*ai vieilli en deux jours. Je te promets d'être éloquent et de te justifier. La vérité, vois-tu, porte avec elle un accent victorieux. Je raconterai tout. Les Anglais, et surtout les Anglaises, sont très-sensibles aux actes de dévouement, à Théroïsme de Tamitié. Ta cause est gagnée si je la plaide à Londres. Hier, j'étais honteux de n'avoir pour toi qu'une reconnaissance stérile; je te disais, tu as la jeunesse, la fortune, un nom, tout enfin, et je me désolais intérieurement de te voir si heureux, parce que je ne pouvais m'acquitter envers toi; aujourd'hui, ton malheur me cause une certaine satisfaction, je te l'avoue avec franchise ; tu as besoin d'un service, et me voilà tout prêt à te le rendre. Ma dette ne sera pas payée , mais l'amitié se contentera d'un à-compte. Je pars.
Edgar prit et serra la main d'Urbain, et regarda le plafond.
— Eh bien ! tu te tais, reprit Urbain, tu ne te fies pas à mon éloquence, tu t'obstines dans ta première résolution?
— Urbain, — dit Edgar avec un de ces accents d9 mélancolie que les comédiens du monde empruntent aux comédiens du boulevard, — Edgar, réfléchis un
instant, et ta verras que ce que tu me proposes eH ioacceptable.
— Pourquoi, pourquoi, Edgar?
^ Parce, que tu as des devoirs saorés à mnibplir.
— Le plus sacré de ces devoirs,. Edgar, est de^ls rendre un service.
— Et que pensera ta femme de ce vetardt*
— Ma femme me croit à Anvers. Je lai écnai
— D* Anvers?:
— De Pari»; mais jedateFai d* Anvers» el^ j*iaveB«terai un prétexte de retard.
Edgar appuya son frooli sur sa main, et se fil semUer à un bomme qpi réfléchit iff( avant une résolutioa.
— Eh bien l que décides-tu? demanda Urbahu.
Edgar parut Saire ua vdolent. efiort sus ses
pules, et prît affectueusemenl. la main< de cet trop candide..
— C'est accepté, dit Urbain avec joie; vite use plomeeldu papier.... Ah! voilà tout ce qu'il me faotdans lapèœ à eâté; Je vais écrire ma ktlm d*Anvers,
— Et. ce. médlecin qcd. ne vient pasJi dit Edgar avee impatience.
— Gabarus a fout Paris pour clieol^ dit ttEbaiiK;
ti) ir;^ii;^
UBSULE 147
im médecin ne devrait avoir qu'un malade; mais tous les malades ne devraient pas avoir le même médecin. Us s'exposent à se guérir en attendant le remède.
— Tiens, dit Edgar en riant, la gaieté te revient; tant mieux, je te vois partir avec moins de peine.
— Je suis si heureux de faire quelque chose pour toi.
— Fenne ta porte pour écrire ta missive d'Anvers. Les domestiques ont le vice de la curiosité, tt ils ont toujours à faire quelque chose à côté de vous quand ils voient du mystère à c6té d'eux.
Urbain entra dans la pièce voisine, et obéit à k recommandation.
Edgar se leva, marcha sur la pointe des pieds, et ouvrit la porte du salon.
Un sifflement imperceptible sa fit entendra dans f escalier.
Un domestique parut, et Edgar lui dit à vdx basse:
— ^Tu remarqueras ce jeune homme pour le recoor naître, sans faire erreur. Je me fie à ton intelligence. Tiens-toi prêt à partir... Un billet de moi te donnera mes instructions pour Bond-streH... A propos, fais en sorte que ce jeune homme ne te voie pas.
Le domestique s*inclina« Edgar rentra dans le salon.
Sa lettre finie, Urbain reparut, et dit :
— Comment faire parvenir ma lettre d'Anvers?
— Rien n'est plus simple, dit Edgar; je donnerai une espèce de livrée de chemin de fer à mon domestique, et il portera la lettre dans le bouquet. Cet envoi sera censé venir de la gare. J'ai reçu des bouquets de Gènes, moi, et je les ai envoyés à Londres. Anvers est aux portes de Paris.
— Ce bon Edgar ! 11 prévoit tout.
— Maintenant, Urbain, veux-tu me satisfaire complètement?
— Je ne demande pas mieux, parle, Edgsr.
— Ta prendras l express-train de Calais, ce soir. C'est un retard insignifiant. Le sommeil et la fatigue t'accablent : ouvre cette porte; tu trouveras ma chambre de réserve. Mon beau-père y a couché à son dernier voyage à Paris. Trois heures de sommeil te remettront tout à fait, et tu seras frais et dispos, pour ton voyage à Londres. Allons, pas d'objection. Obéis à l'amitié.
— Allons, puisque tu le Veux,
mm Ne t'inquiète ni de la lettre, ni du bouquet. Piendant ton sommeil, tout arrivera à son adresse. Je m'en xharge. Je te dis bonne nuit, en plein soleil.
Urbain sourit et obéit à Tamitié.
A cinq heures, Urbain sortit de la chambre de réserve, et trouva Edgar au lit, ce qui lui arracha un cri de surprise :
*— Ce n'est rien, dit Edgar; c'est une mesure de précaution; le médecin est venu; il a mis un appareil sédatif sur ma contusion, et m'a recommandé un repos absolu pendant deux jours... Ton bouquet et ta lettre sont remis ; il n'y a pas eu de réponse. C'est la femme de chambre qui a reçu l'envoi.
— Me voilà tranquille, dit Urbain, et tout à toi.
— Je t'ai fait préparer un léger bagage de route, un bagage d'Anglais... Présente- toi demam^ chez mon becu-père, à l'heure du lunch^ vers... trois heures, mais pas plus tard.
— Bien ! Edgar ; je suivrai à la lettre toutes tes recommandations, et tu seras content de moi. Je t'enverrai un bulletin de victoire.
Us se serrèrent anectueusement les mains , à plusieurs reprises.
Urbain partit, et Edgar sauta lestement sur le tapis de l'alcôve en disant — quoique le monologue ne soit pas dans la nature— Je suis le Machiavel de l'amour !
Il faut toujours en revenir à cette profonde maxime que Sénèque a consignée dans sa soixante-deuxième
19(0 URSULI
lettre : Voulez^vous savoir jusqu^où peta aller to passion de l'amowr criminel? Mettez^la dans le cœur d*uH homme puissani par la ridiesse, et vous verrez!
A la puissance de la richesse, il faut ajouter Yoa^ Dui de Toisiveté* Ua vioe moderne.
I«eUre d'Urbain â Edl^a»
« liverpool, S4 juillet 1855.
»C3ier Edgar,
» Uirerpool ! ta vas f écrier : Maris que f aH-fl dans la ville aux quarante docks ! le Londres de la Merseyl
» Je comptais partir aujourdTim pour Paris, -et jt t'aurais dit ma lettre au lieu de te récrire; mais f aï manqtié le convoi de Birmingham, «t me voilà retenu après le départ de YexpresB'train. Tant de fatigues m'ont alité. 11 me faut encore vingt-quatre heures de repos. Je suis à Adelphi^ un beH hôtel^ qui est un labyrinthe. — Mais que fais-tu à liverpooH Me dis4u encore : Attends.
> Avant tout, je fannonce victoire flor tous les points. Cest l'esseotieL
» Je me console de ma mésaventure, en songeant
à ton succès.
> Je sortais de la maison de ton ami, M. Thomas
Hutkinson; j'avais sous le bras un léger bagage et je me croyais déjà sur la route de Calais. Devant le numéro 33 de Bond-street^ j'avise une espèce de commissionnaire, planté comme une borne, un Auvergnat anglais; je lui demande mon chemin pour aller à la gare de Douvres, — on m'avait dit chez Hutkinson que le premier cokney venu m'in* diquerait ma route, en disant Dower^ Dtnoer. 11 parait que j'ai mal prononcé ce mot, car l'Auvergnat, croyant m'avoir compris, m'a conduit au chemin de fer de Liverpool. Toutes les gares et tous les chemins de fer se ressemblent. Je suis monté en wagon, je me suis endormi, et, à mon réveil, j'étais à Liverpool ! Mais ce n'est rien, f ai failli aller en Irlande. A Adelphi, j'ai imité euphoniquement la fumée d'un paquebot, en remuant mes bras comme deux roues. — Yès, yés^ m'a dit le garçon, et il m'a conduit à un dock sur une rivière, en me disant Kingstoum^ Kingstawn. Alors je me suis apergu que je n'étais pas à Douvres, et je me suis estimé très-heureux de n'être qu'à Liver-
pool ; car n'ayant pu apprécier la longueur du temps écoulé pendant mon sommeil, et dbimaissant la rapidité merveilleuse de la locomotion anglaise, j*ai frissonné un instant à l'idée que je pouvais être en Amérique. Tel est mon début dans les voyages. Ne sachant que faire dans cette ville immense, j'ai escaladé une rue, nommée Copperas-Hill, derrière Adelphi'hôtelj et, au sommet, j*ai trouvé, par un heureux hasard, le jardin zoologique. Tu vois que mon malheur a obtenu sa compensation.
» Oh ! si ma femme connaissait FOdyssée de son mari ! 11 est vrai que je reparaîtrai à ses yeux irréprochable comme toujours. Son Ulysse n'a pas eu besoin de fermer ses oreilles avec de la cire, pour échapper aux tentatives des sirènes. J'ai en horreur ces femmes sans nom qui peuplent Londres et Liverpool dans toute la liberté du vagabondage. C'est hideux à voir. Quelle horrible plaie sur un pays si beau ! Il faut te dire que je suis un grand novice en tout et que j'ouvre des yeux ébahis à toutes les histoires scandaleuses qu'on raconte ici. Ma femme a été ma seule maltresse, elle le sera toujours ; je serai P)iilémon, si elle consent à être Baucis.
» Après t'avoir annoncé la victoire, je crois perdre mon temps en décrivant les détails. Je serai chez toi après-demain, et mon récit te dédommagera
tH VRSULB
Irès^niplement de Finsuffisance de ma lettre. En éeux mots voici le sommaire. M. Hutkinson est un type de dandy ; cravaté de blanc» habillé de ndr, gaoté de jaune à cinq heures du matin, ii a été diannant et m'a invité à diner à Greenwîch, auberge de Sceptre and Crown, où Ton sert des fritures de petits poissons, un mets délicieux. Ce qui me charme surtout chez Hutkinson, c'est qu'il a pour toi une ailection sincère ; ce qui me déplaît en lui, c'est son obstination à vouloir te fixer à Londres après ton maris^ge. C'est son idée fixe. Nous débattrons cela plus tard. Paris 'est la capitale de Lon-^ dres.
• Ton beau-père,M.F1eldB,m*B fait Faccueil lephis {^aciai; c'est un Aurais de la vieiBe roche: droit comme un I, concis comme un monosyllabe; sérieux œmme minuit. Heureusement, il m'a permis de parir, et ne m*a pas interrompu. Avec un Français de il même troupe, j'écbouaas dans ma mission. Le Français n'aime a ptarler qu'en duo ; il mterrcœapt, on rintfîirompt au wiilieu de l'entretien, c'est la tour de Babel en deux personnes. Chacun d'eux a oublié le poiiit de départ, le duo a commencé sur l'Océan, il finit dans un ruisseau. Que te dirai-je, mon cher Edgar! il me semble que je fais des progrès en toute chose, pardonne-moi cette illusion d'amour-propre;
URSULE tW
tu anraîs été content de mon plaidoyer pro amico^ devant ton beau-père. L'exorde a été faible, àcause de Taîr glacial de ce beau-père anglais; ma péroraison a été superbe. J'ai trouvé de ces phrases d*avocat qui attendrissent un jury. Une larme a brillé dans Toeil gauche de Pields ; une larme d'Anglais vaut une cataracte deFrançais.
» Alors, il m'a été permis de voir ta fiancée. Mes yeux habitués à voir ma belle Ursule, s'extasient rarement devant d'autres femmes ; mais cette fois, mes yeux ont été éblouis. Angclina est une de ces beautés anglaises qui reproduisent l'effet d'un coup de soleil de l'équateur à midi; elles peuvent donner l'ophthalmie. On devrait les regarder avec des lunettes vertes. Elle m'a converti à la religion païenne de la blonde. J'ai cherché l'autel de la brune Pallas pour apostasier en publie. L'or se fait cuivre devant les cheveux; la pèche perd sa teinte savoureuse devant sa joue ; l'ivoire devient terne devant sa blancheur. Elle a parlé très-peu, mais l'expression de
sa figure m'a fait un lomg discours en ta faveur. Ta fis aimé, heureux Edgar!
I» Demande-moi encore des services d'amitié, mais bien difficiles, et tu me trouveras prêta toute heure. Si je t'en rendais mille, je ne me croirais pas quitte
envers toi. La véritable reconnaissance ne s'acquitte jamais envers le premier bienfaiteur.
» Ton fraternel ami, D Urbauc.
• P. S. rai trouvé à Zoological-Garden de Liverpool, une très-belle espèce de vespertilio tigré; c'est une admirable imitation florale du papillon de nuit. Ici, avec de l'argent, on achète tout. Le préposé m*a dit, ou m'a fait comprendre, moitié français, moitié anglais, qu'il n'avait pas le droit de vendre des fleurs, mais que chacun avait le droit de les cueillir, en laissant une feuille de cinq livres sur la feuille coupée. Alors, j'ai coupé le vespertilio devant le préposé qui fermait les yeux, et j'ai déposé mon fwe-pounds. Je suis désolé que la même probité ne se retrouve pas au Jardin des plantes de Paris. Ma collection serait beaucoup plus riche aujourd'hui. Il faut vraiment que le bonheur de te serrer les mains soit bien grand, puisque je quitte une ville, où se trouve un pareil jardin zoologique. Comme je saurais bien employer quinze jours à Liverpool, dans sa ville haute de Copperoi-HiUt Tu me sauras gré de ce sacrifice, n'est-ce pas, cher Edgar?
Lo llaeliiaTel de l'amonr*
L'hôtel d'Urbain montre sa façade sur la ligne opulente du faubourg Saint-llonoré, et se continue, par ses jardins et ses petites fabriques de fantaisie, jusqu*à lalisièredes Champs-Elysées. Deuxkiosques élégants s'élèvent de ce côté sur le mur de clôture et encadrent le portail.
Un billet respectueux, écrit par Edgar, a ouvert secrètement l'un de ces kiosques au jeune comte. Torturée d'ennui, la belle Ursule n'a pas cru devoir refuser un visiteur qui s'exprimait ainsi :
c Madame, 9 Vous savez tout l'intérêt que je porte à une 3 belle recluse, et songeant à vous, par habitude.
j» je croîs que vous êtes dans une inquiétude mor-> » telle au sujet de votre mari. A Tinstant mémey je .) reçois une lettre de lui, mais toute confideniielle; » je m'empresse de vous donner cette nouvelle, et, » si vous désirez mieux, vous n'avez qu*à m'ac- » corder Thonneur de cinq minutes d'entretien. Je 1 sais qu'Urbain ne vous a pas écrit; un pareil » oubli s'explique par les habitudes du mariage, » mais au fond il n'a rien de bien criminel.
9 Si ma proposition est acceptée, je trouverai * ouverte la porte de votre jardin, en passant aux » Qiamps-Élysées , dans un quart d'heure.
» Votre bien respectueux serviteur,
» Comte Edgar. >
Ursule était assise sur une étroite casseuse, faite pour les monologues de la pensée ; sa toilette, d'un négligé plein de soin, semblait avoir une légère prétention ambitieuse; elle tenait à la main un de ees livres richement reliés qu'on ne lit pas, et qui servent de contenance aux mains oisives et d'ornement au tapis des guéridons.
Des vitres de toutes couleurs faisaient étinceler lotîtes les nuances de l'arc-en-ciel dans ce petit htetinfietirOf de forme octogone^ et cette auréole
lumineuse flottant autour de la téted*UrsuIe,>doiinait à sa beauté un caractère divixu
Ursule, qui savait son métier de grande dame, Xtô se leva pas; elle fit un salut amicai au jeune visiteur, lui désigna un fauteuil, et lui dit en riant :
— 11 paraît, monsieur le comt€, que vous avez l^agné ce que j*ai perdu... les bonnes grâces de mon mari... Vous voyez que j'ai foi dans votre parole de gentilhomme ; vous m'annoncez une lettre de mon mari, c'est incroyable, et je l'ai cru.
— Madame, dit le comte, votre confiance m'honore, et Je m'en crois digne... Voici la lettre d'Urbain.
Ursule étendit la plus blanche des mains de comtesse pour saisir nonchalamment la lettre; mais Edgar la serra sous son menton avec un geste de respectueux refus, et dit :
— Madame, une lettre est le plus sacré de tous tes dépôts, le plus inviolable de tous les secrets. Votive noble e^it comprendra ma délicatesse; et là je m'expose à vous déplaire, en vous refusant la GOix\plète communication de cette lettre, c'est que je trouverais le remords d'un crime au fond à*am pareille trahison.
— Je comprends ! dit Ursule d'un ton sévène.
Et elle se leva, comme une reine en colère, qui va foudroyer de sa disgrâce un coupable favori.
— Madame, dit Edgar d'un ton naïf, que comprenez-vous?
— Je comprends, monsieur, que vous avez employé une ruse maladroite et coupable, pour entrer chez moi, en Tabsence de mon mari! Vous m'avez attirée dans un piège... Je m'en doutais... et j'avais pris mes précautions... Ainsi, je ne vous crains pas... Mais une déloyauté me révolte, et si j'avais ce matin le moindre sentiment affectueux pour vous, il s'évanouit et se change en haine devant un procédé si odieux... Eh bien ! monsieur... vous restez assis!... A votre tour, vous devriez comprendre... Vous ne comprenez pas?... Vous voulez contraindre une grande dame à trouver la périphrase polie qui veut dire: Sortez?
A cette foudroyante sortie, que le jeune comte attendait, la figure du Machiavel de l'amour se donna subitement une contraction de douleur aiguë, que les grands tragiques étudient trois mois au miroir, pour émouvoir le public, à raison de dnq francs la stalle. Un cri strident, mais comprimé avant la première note, suivit le jeu de physionomie ; un ah î de surprise accablante suivit le cri.
— Ah ! madame, poursuivit-U, de quel infâme soupçon vous flétrissez un gentilhomme ! Quoi ! cette lettre que je tiens serait comme une fausse clef dont je me servirais pour m'introduire chez vous frauduleusement!... £h bien! madame, je n'hésite pas à conmiettre un crime en amitié pour me justifier à vos yeux... Vous connaissez l'écriture de votre mari... C'est une de ces écritures franches qui défient le plus habile contrefacteur, surtout pour un faux de quatre grandes pages ; voilà cette écriture sur cette adresse, avec les hyéroglyphes de la poste, les timbres anglais et les dates du départ et de l'arrivée. Liverpool, Calais, Paris... Je pourrais me borner à cette justification évidente ; j'irai plus loin ; l'amour est mon excuse; je soulèverai un coin du voile qui couvre les secrets de cette lettre. Mais n'exigez rien de plus, madame ; je ne ferai pas davantage , je ferai moins , je me tuerai à vos pieds.
La voix du comte avait trouvé la gamme de la persuasion ; Ursule était si belle en ce moment, que le jeune Edgar chantait la musique de sa passion sur des paroles étrangères à l'amour.
n chercha d'un œil égaré dans la lettre ouverte le passage qui pouvait soulever im coin du voile, et, l'ayant trouvé avant de le chercher, il dit :
162 URSULK
— Lisez cedt madame... c*est sotGsant. Cetie fois mes yeux ont été éblouis. L'adorable Angélina eU une de ces beautés qui produisent Veffét d'un coup de soleil à l'équaieur; elles donnent l'ophihal' ittîe. On devrait les regarder woec des lunettes vertes. Elle m'a oonoerii à la relifpon paienne de la blondt^ J'ai cherché V autel ile la brune Pallas pour aposiO' sier en public^ L'or se fait cuivre devant ses cheveux^ la pêche perd sa teinte saveuretue devant sa joue,; l'ivoire devient terne devant sa blancheur, etc., etc. Quatre pages dans ce genre.! Je déchire cette lettm en mille morceaux, et j'en jette la cendre au vest.
Il dit et fit la cliose avec une merveilleuse promptitude, et les débris de la lettre s'envolèrent par k Persienne du kioscpie.
Ursule tenait sa bouche ouverte, comme la statœ de la Stupéfaction, et regardait le comte Edgar ame des yeux qtd ne sont j;)as exposés ton peinture dans les galeries du Louvre et du Luxembourg.
Edgar jouait en comédien parlait, le personnage d'un homme vertueux fui vieot de commeUre ime grande faute, et qui reste coaune foudroyé sous le poids de son accablement. Parfois une éclairde de sérénité traverse le visage de ce coupable du bon-» levard; cette Uieur signifie; — Mon excuse, iC^aal mon amour!
URSULB 165
Mais comme les pantomimes ne se prolong^t qa*à rOpéra, dans un ballet d'action, la parole arrive bientôt dans les drames du monde réeL
— Monsieur le comte, — dit Ursule, avec desiiitenmittences de suffocation, — vous êtes un noble ami... un noble coeur... Il y a deux mots qu'une absurde fierté supprime toujours sur la lèvre. •• £b bien! j*ai le courage de les prononcer, moi... J'ai tort.
— Oh! madame ! s'jécna Edgar en se précipitant à genoux devant Ursule,
>Ii prit la mam qiae la jeone femme lui abandonna •tila couvrit de baisers ardents , qui semblaient ae mêler à des larmes.
— Relevez-vous , comte Edgar , dit Ursule avec cette voix pleine de douceur qui signifie : ne vous relevez pas.
Edgar continua do yerser des baisers sur la belle main, et Ursule s* assit pour iaire ce monologue :
— On reçoit, idans lesjmauvais xéves, des lettres impossibles, écrites on ne sait par qui, arrivées on ae sait d*où, racontant on ne sait quoi... Eh bienl comte Edgar , vous venez de me montrer une de ees épitres fantômes... la première sans doute qu* un rayon de soleil ait éclairée... à chaque ligne , je ne croyais pas ; alors je lisais moi-même ^ après vous»
i6k URSULE
et je croyais... je croyais Tincroyable ! un mari qui se révèle tout à coup à moi comme un homme nou« veau !... un homme amoureux, passionné, infidèle, courant après les blondes au bout de l'Angleterre I faisant des phrases de roman ; peignant des portraits où la pèche , for , Tivoire fournissent les couleurs ! puis, visant à Tesprit comme un journaliste en voyage ! C'est à confondre mon humble imagination de femme! c*est à brûler mon front d*insomme, pour trouver le mot énigmatique d'une si prompte et si étrange transformation!
— Les voyages forment la jeunesse, dit Edgar en se relevant et avec le ton d'un citateur de pro* verbes.
— Je le crois, reprit Ursule ; mais d*abord il faut apporter des dispositions à la métamorphose, et ce pauvre M. Urbain était encore, l'autre jour, un botaniste primitif, amoureux des iroses, n'ayant des yeux que pour les beautés végétales et mortes, pour les fleurs empaillées ! Il daignait quelquefois m'bonorer d'un regard, quand j'épinglais une marguerite sur mon chapeau de jardin. Je devais ce regard à la marguerite! Puis, un beau matin, il s'esquive et va herboriser chez les blondes , et s'improvise Lovelace au pays de Richardson ! Ce n'est rien encore, et il faut tout dire. Ce mari, modèle des maris
froids, mais fidèles ; cet homme , modèle des hommes nuls » mais bons , arrive du premier coup à la perfidie extrême sans passer par le premier mensonge ; il est à Liverpool , aux pieds d'une fadeur anglaise, et il m'écrit un billet d'Anvers et m'envoie un bouquet exotique de notre jardin belge; par malheur !... oh! ceci est comique !... et j'y ai gagné un rire nerveux...
Ursule éclata de rire , mais son regard était sérieux : le rire des fous. Rien n'est triste à voir comme cetaccès de gaieté chez les femmes: c'est le symptôme révélateur d'une pensée de vengeance; réclair de la foudre domestique ; l'adieu déchirant donné au devoir.
Edgar attendait la révélation promise par cet accès de gaieté menteuse, et son regard suppliait le regard d'Ursule.
— 11 y a un Dieu pour trahir les trahisons ! reprit enfin Ursule; un employé du chemin du Nord... c'est-à-dire un faux employé, un Auvergnat de Normandie, un masque de carnaval, m'apporte le bouquet d'Anvers , et sur l'enveloppe de papier cousue à la tige, je lis la réclame circulaire de Léclancher, avec son adresse et le refrain obligé : fait les expor^ tçAiom t
Edgar joua nn mouvement de surprise et d'indignation.
— Oui, comte Edgar, poursuivît Drsule, ce booquet d'Anvers était de Paris î
— Il était de Paris ! s'écria Edgar en joignant «es mains au*dessus de la tète.
— Vous êtes indigné, je le vois, comte Edgar, reprit Ursule, et ce sentiment sincère que vous éprouvez me fait du bien, me soulage un peu le cœur... .
Edgar profita de Foccasioa pour prendre les deux mains d'Ursule et il les baigna de caresses.
— Comte Edgar, — poursuivit lA^sule, arrivée a« paroxysme de l'irritation; — un instant^ un seul io^ sisal a perdu, ce malheureux Urbain ; un dessert de folie, une fanfaronnade de Champagne*.. Yens avez été, ce soir-là, vous, comte Edgar, superbe de dédaia et de silence, à cette table de convives fous. J'ai entendu toutes les voix, excepté la vôtre ; fm entendu ce toast porté par Urbain à ce chansonoicr du CaveaiT, à cet Anacréon de l'adultère, à ce vieillasd de la chaste Suzanne I Urbain s'est associé à ceâia^ fftmes refrains qui sont l'apothéose des épouses et des mères infidèles ! A ce concert de célibataires qoi vouent au ridicule les maris, et n'exceptent aucane tète de la proscription générale! Eh bien!... Dieu
a reienu' na langue ! ce que f allais dire ne sera jamais diti
Ursule laissa tomber sa tête en arrière sur la causeuse, et pleura.
Edgar se mit à récart, comme pour respecter un% noble dûfuleur.
Cette nuance délicate produisît le pios- favorable
Après un long silence, Ursule essuya ses larmes, avec cette brusquerie q|ii aimiGrnee le regret de les avoir versées, et dit au comte Edgar :
— Je voi» remercie encore da touchant intérêt que VQus avez, doimté à ma dcmleur. Oss larmes que vous avez vues, je n'aurais pas dû les donnera mon pasfié q)aii est. irsépnDcbabié , rà ^x fautes d*un autre, fautes qui ne sont pas^ h» miennes; mais, toute réflexiott feîte , je sui& heureuse d'avoir pleuré. ... j'ai pletiré sormon avenir.
— Mais votre avenir sera meiBietir, Ursule, — <Et Edgar, avec une voix remplie dte cette meffable m^^die qui vientde Uamourpur, comme deTardeur profane. Hélas! la {daas subtile des oreilles ne peut faire cette distiaeticMt*
Edgar avait cnn pioiLvtnr hasarder sans pérrf, ce tecrible Ursuie quf^ ponrla pceimère fois, nMMbmw n'accompagnait pas.
n s*attendaità un léger mouvement de surprise; Ursule parut accepter le nom sans le titre, avec une indifférence qui était une approbation.
— Comte Edgar, dit Ursule avec une voix amicale et un sourire charmant, j*ai besoin de repos ; ces émotions ne sont pas dans mes habitudes, et un peu de solitude me fera du bien.
— Vous avez vu quel respect j'ai donné à votre douleur?
— Oui, oui, répondit la jeune femme, sur un ton affectueux.
Et elle ajouta, en souriant, et la main tendue :
— Aussi, je ne donne congé qu*à moi-même, cette fois... et...
— Et, interrompit Edgar, quand me rendrez-vous le bonheur de vous revoir î
— Mais bientôt... Vous êtes un habitué des Champs-Elysées... On se salue en passant. •• aux heures convenables... Ce kiosque est mon salon de lecture et de méditation.
— Adieu, madame; adieu... chère Ursule... Que de choses j'avais à vous dire, et...
— Adieu, comte Edgar, — dit la jeune femme.
Interruption qui signifiait: Gardez ces choses pour
une seconde visite ; vous avez fait trop de progrès dans celle-ci.
Le comte, en sortant, se donna une attitude lente et une démarche modeste pour déguiser sa joie de triomphateur.
Deux minutes après son départ, Ursule agita la persienne du côté du jardin, et une femme s'élançant de Tautre kiosque vint remplacer Edgar sur son fauteuil. C'était Marie Vertbois.
— Tiens! dit-elle, touche ma main; j'ai la fièvre. Enfin il est parti !
— Tu as donc entendu notre conversation? demanda Ursule.
— Je n*en ai pas entendu un mot. C'est égal, la moindre chose m'agite, moi. J'ai entendu rire ou pleurer ; les larmes et le rire font le même effet de loin. C'est peut-être la même chose de près... Voyons, dis-moi, parle, raconte ; tu me parais bien émue, toi, aussi ! je suis altérée de nouvelles.
Alors Ursule fit le récit attendu, en n'oubliant aucun détail. Les femmes excellent dans ces rapports.
— Tu ne conclus pas? 4emanda Marie, après
un moment de silence.
— Mais... il me semble que...
— Eh bien! interrompit Marie, je vais conclure pour toi.
— Voyons tes conclusions.
— Ce jeune homme est amoureux fou de toi, et
toi... toi, Ursule... Tout le reste m'est parfaitemeiS égal. loi> mari fait ce que fait la moitié des maris; il a du faisan chez lui, et il veut goûter du canard ailleurs. Il a une bonne fortune anglaise, et il la confie à un ami. C'est toujpurs comme ça. 11 y a des
hommes qm sont heureux du bonheiv qu'on leur prête, et qui se soucieraient fort {>eu d'aroir des maltre;ises, si le monde devait toujours ignorer qu'ils en ont. LouisXIV était de ceux-là; mon jardinier en est. Urbain n'aurait pas été hcnireux ^il a'eût pas écrit son bonheur à Edgar. Au fond, Ursule, toot cela t'est bien égal aussi; tu n'aimes pas Urbain, il est vrai qu'il n'est guère aimable,. ton Arttiur l j'en conviens ; mais un mari est mari, malgré tout, malgré»*.
— Malgré une infidélité flagrante! interrompit Ursule, avec feu.
— Malgré tout! te dîs-je; ce mari aura toulows cette excuse à te donner , ai tu voulais M rendre oeil pour œU, front pour front. Cette fameuse excuse: Je suis en Angleterre, moi, i Uverpool» au. bout du monde, avec une Paméla quelconque; eh bien! ma famille parisienne ne craint pas de voir entrer un supplément illégitime; tandis que toi,.Uine voyages pas, et... N'allons pas plus loin; il y, a une apparence de bon sens dans ce raisonnement, et les maris sont si heureux de l'avoir trouvé, qu'ils n'ac*
corderont jamais le droit de représailles à leurs femmes.
— Ainsi, tout leur est permis à eux, et à nous »n? dit Ursule.
— Tu résumes ainsi la discussion, Ursule; ils ont fait notre code et nous n'avons pas fait le lenr. Ainsi, tu as répandu beaucoup de larmes, tout à rheure, ma pauvre Ursule. Ces larmes ont 'une parole, une signification ; je comprends ce qu'ellesdisent en coulant sur tes joues. Oui, ma chérie, tu aurais voulu vivre heureuse, aimante, aimée, comprise, dans une de ces demeures somptueuses, où le bQDhear est le seul meuble de luxe qui soit oublié ; ton destin ne Ta pas voulu. Ces riches tentures du dedans, ces beaux arbres du dehors, ces salons de velours, ces terrasses de fleurs, tout cela est triste à tes yeux comme un coin du Père-Lachaise, parce que i'amofur, c'est-à-dire la vie, n'est pas là. Et tu pleures sur cet absent, comme pleure sur son grabat la femme indi^nte qui manque de pain. Votre détresse est la même...
— J'aime mieux l'autre, inletrompit Ursule.
— Oui, je comprends, Ursule, l'aumône arrive, et ïe pain se trouve. La pauvre femme ne pleure plus ; mais toi, si te bonheur arrive avec son aumàne, avec sa £ausse monnaie de consolation, avec
son remède qui est un crime, tu ne seras pas Joyeuse comme la mendiante; tu n*auras fait que chan* ger d'infortune; à tes anciens ennuis tu ajouteras les remords. Et voilà pourquoi tu pleures ; c'est un àcompte de larmes que tu donnes déjà au désespoir de ton avenir.
— Oui , oui , dit Ursule ; je le sais , ma bonne Marie.
— Tu le sais, et tu n'ajoutes rien?
— Qu'ai-je à te dire de plus? je t'approuve.
— Voilà tout, Ursule ?
— Oui, voilà tout.
—Ainsi, ma chère Ursule, la moitié de ton malheur ne te suffit pas ?
— Non.
— Tu le veux complet?
— Oui.
— Ah ! cette fois, du moins, Ursule, tu as le mérite de la franchise brutale, La fermeté de ta résolution est écrite dans ton regard. Tu veux Jouer à l'adultère, par ennui, et par vengeance. J'ai épuisé tous les raisonnements, depuis dimanche dernier, pour te maintenir dans la vie honorable ; il me reste à te faire une révélation.
— Révèle, j'écoute et je persiste.
— Ursule, tu as lu beaucoup de romans, de dra-
mes, de comédies, où Tadultère joue un rôle. Leu écrivains semblent avoir épuisé toutes les données de ce crime, et toutes les plaisanteries de ce passetemps. Dimanche dernier encore, nous avons entendu nos convives s'égayer sur le... mariage qui, dans leur bouche, recevait un autre nom... Ëhbien! Ursule... Ursule, dans tout ce que tu as lu, dans tout ce que tu as entendu, une chose a été oubliée...
— La punition? répondit Ursule; le coup de poignard du mari?
— Non,Ursule,non; ce coup de poignard est partout ; Zaïre et Othello n'ont corrigé personne. Ma révélation serait trop vulgaire si je te menaçais de la vengeance de ton mari... il s'agit d'autre chose... Écoute... c'est horrible !... et les moralistes de l'adultère n'en ont jamais parlé...
En ce moment, deux éclats de rire, doux à l'oreille comme un duo de rossignols, retentirent sous les arbres du jardin.
— Elles arrivent de la promenade, dit Marie.
Et elle souleva la persienne du côté de la pelouse pour regarder ses deux petites-filles, deux merveilles de beauté.
Deux chérubins de dix et onze ans, miniatures de leur mère, voltigeant comme des filles de l'air échap-
174 URSULK
péesdu ooll(^ge des sylphides; secouant leurs manches de gaze blanche comme des ailes, et leurs chereiures blondes comme des auréoles d'or; heureuses ée vivre, de jouer, de courir, de parler, 03 rire en cueillant les fleurs, en chassant aux papillons, en lutinant les oiseaux des volières; deux de ces adorables créatures qui ont fait inventer les anges par rhomme, un jour que Thomme avait oublié de se regarder.
Marie contemplait ce tableau de jardin avec une iorte de tristesse ; ce n'était pas la mère qui se ré^ jouii de ses enfants, la mère dont parle le Psal- BÛste, matrem filiorum Ivbtantem,
— Q\ïe tu es heureuse d'avoir ces deux angesgardiens ! dit Ursule avec une voix désolée.
— Ursule, dit Marie sur le même ton, c'est ia première fois peut-être que le plaisir de voir mes deux filles est mêlé d'amertume... Bientôt elles seront femmes, et notre monde sera moins habitable encore pour nos enfants. Ursule, un souvenir vient de me traverser l'esprit... Un jour, à Juvisy, dans le parc de ton père, je te vis joyeuse, vive^ charmante, courir sur la pelouse comme font mes petits anges dans ton jardin; tu avais leur âgje, et tu paraissais entrer dans la vie par la port» d'ivoire...
— N'achève pas, interrompit Ursule, je comprends trop.
Les deux amies s'embrassèrent en mêlant leur» larmes et leurs caresses, pendant que les éclats d'une gaieté enfantine réjouissaient le jardin.
Après un moment de silence:
— Chère Marie, dit Ursule, tu m'avais annoncé «ne révélation... une chose horri))le, une...
— Oh! pas aujourd'hui! pas aujourd'hui! interrompit Marie, si je te disais cela en ce moment, ma lèvre souillerait cet air tout rempli d'un parfum d'innocence, et je n'oserais embrasser mes filles. La parole impure laisse quelque chose sur la lèvre... Ursule, ce soir je ramène mes deux anges à leur pensionnat de Neuilly. J'y passerai quelques heures; Tinstitutrice, M™« Vandelge, reçoit aujourd'hui, et d'ailleurs il faut que je cau.se un peu avec elle... On a tant de recommandations à faire dans un pensionnat... Il n'y a pas, je pense, péril à demeure, ce soir... n'est-ce pas, Ursule ?...Tu me réponds par un sourire triste comme une larme... je réponds pour toi, il n'y a pas urgence dans le péril... je suis tranquille... Demain, à ton lever, je te ferai na... révélation... Descends-tu au jardin?
— Non, Marie... je reste.... pour réfléchir... va.
va, heureuse mère si bien gardée, va embrasser tes deux anges, et dis-leur de prier pour moi.
Marie descendit au jardin et donna la fin de sa journée à ses enfants.
Quand la nuit tomba, Ursule était seule, et elle remonta au kiosque pour respirer la fraîcheur des arbres. Pas une ombre élyséenne ne se montrait aux environs.
Tout à coup une forme humaine se dessina sur un fond noir, dans une pâle éclaircie de gaz; elle n* avait point la démarche insoucieuse du passant, ni Tallure lente et méthodique du promeneur. Ses mouvements brusques annonçaient une intention suspecte; et la stratégie des précaution minutieuses semblait diriger tous ses pas. Cette forme traversa trois fois Fallée, devant le kiosque, et la persienne lie se baissa pas et la porte s'ouvrit comme d'ellemême, comme la porte d*un sépulcre qu'un invisible iantôme ouvrirait dans la nuit.
Le leadAmaiB
Brigitte, femme de chambre intelligente, c'esi-àdirefemme de chambre, avait déjà dit trois fois, et I voix basse, à M"« Verbois :
— - Madame dort encore; elle n*a pas sonné.
— Mais il est dix heures, répliqua cette fois Marie.
— Pas encore.
— Sonnées... Ordinairement elle est au jardin, k sept heures, devant la volière... Serait-elle indisposée?
— Oh ! non... elle aurait sonné.
En disant ces réponses, Brigitte ne regardait jamais M™« Vertbois en face ; elle allait, venait, tournait sur elle*même, en mettant en ordre, dans
ranticbambrey les meubles qui n'étaient pas dé^ rangés.
— Ceci est grave ! dit Marie à voix basse.
— Si madame veut aller faire un tour dans le jardin, reprit Brigitte, j'irai l'avertir au premier coup de sonnette.
Marie était posée immobile devant la vitre de la fenêtre, et ne regardait rien, elle réflécliissait.
Enfin, elle secoua vivement la tète, comme pour eo chasser une pensée folle, et dit à Brigitte» en. marchant vers 1^ porte de la chambre d'Ursule:
— Ma foi, tant pis ! j'entre pour la réveiller ; il eirt indécent de dormira dix heures, en été.
Elle s'attendait à se voir barrer le passage par Brigitte; mais la camériste répondit par un liaussement d'épaules, et continua son travail d'oisiveté.
Marie ouvrit la porte avec précaution, la referma «ans bruit, et le bruit de ses pas étant amorti par le tapis épais, elle arriva jusqu'au chevet d^Ursule sans la réveiller.
Un crépuscule élyséen régnait dans l'alcôve de la déesse de ce temple; une vapeur d'iris embaumait l'air ; un souffle cadencé doucement troublait seul le silence. Ursule dormait, comme aux premières heures de la nuit, lorsque le sommeil est un besoin inexorable. Un de ces mauvais rêves qui suivent les
mauvais jours semblait avoir dévasté sa doevelure qui se déroulait en arabesquesnoires sur la Uancheur des draps de Frise» en donnant au lit le sinistre aspect d*un tombeau. L'œil d'une femme pouvait remarquer une certaine recherche de toilette dix;turne dans le choix d*un point d Alençon, échancrë sur le sein de la belle dormeuse. Un bras nu, 4'exquise ciselure, sortait d'un nuage de dentelles et s'allongeait hors du lit, comme un bras de Cérès, extrait d'une fouille d'Eleusis. La bague nuptiale avait été détachée du doigt annulaire et déposée sur un guéridon^ entre deux bougies. Ce tableau était à la fois triste et ravissant L'amie d'Ursule ne le trouva que triste. Ce bras surtout la mettait en rêverie profonde ; ce bras semblait s'être péttifié, jprès un suprême adieu.
Marie recula vers la porte et l'ouvrit avec fracas, dans un éclat de rire qui n'avait rien de commun avec la gaieté.
— Ce n'est rien, c'est moi! dit Blaiie à Ursule réveillée en sursaut. Allons» belk paresseuse, ra^ garde ta pendule... Onze heures moins vingt, c'est honteux !
— Onze heures I — dit Ursule avec effort et en éclaircissantsa voix... J'ai passé une mauvaise nuit«»« à cause de la chaleur... Marie,, viens m'embrassec.
— Pas encore, dît Marie... pas encore..-.
— Pourquoi, Marie ?
— Parce que ce tfest pas le premier mot que j'attendais de toi... Tu cherches... tu as donc ou* bUé, Ursule ?
— Oui... Marie... j'ai oublié... Attends... je dors encore... Qu'ai-je oublié ?
— - Hier, mes deux petites filles m*ont interrompue ^u moment...
— Ah ! j*y suis, Marie!... Oui... tu avais une rérelation... horrible...
— Que je devais te faire à ton réveil... Eh bien î écoute, écoute, chère Ursule... et tu connaîtras le crime que commet une femme, lorsqu'elle oublie...
Une main tomba lourdement sur la bouche de Marie, et au même instant la tête d'Ursule disparut sous le drap, comme une tète de vestale sous le voile jeté par le pontife, après la profanation.
Marie retint un cri de douleur, et, lançant un
' regard de malédiction sur la jeune femme ensevelie
dans sa honte, elle sortit de la chambre, emportant
son désespoir, et n'osant respirer l'air de cette
alcôve, comme si elle eût redouté la contagion.
Toutefois, avec ces facilités de métamorphoses que les femmes de trente ans trouvent sur les lignes
de leur visage, elle ne donna rien à soupçonner à Brigitte qu'elle rencontra dans l'antichambre.
— Je viens de faire mes adieux à madame, ditdie, d'un ton naturel et calme.
— Ah! madame Vertbois nous quitte, dit la soubrette en poussant un fauteuil.
— 11 le faut, malheureusement.
— Après déjeuner?
— Tout de suite, je crains de manquer le convoi» Je dois être rendue à Saint-Denis, chez moi, à midi. Brigitte, voilà pour un tablier.
Elle mit cinq louis dans la main de Brigitte, et disparut.
— Pour un tablier! se dit Brigitte. Sylvain fera une affaire avec ces cinq louis ; un tablier ne produit rien.
Au mêmn instant, Ursule sonna.
Le hasard, cet habile metteur en scène, qui combine si bien les péripéties des rencontres, ne permit pas cette fois que Marie se croisât dans la cour de l'hôtel avec deux hommes qui arrivaient.
Le bras droit lié au bras gauche, Urbain et Edgar entraient, et le premier dit à Sylvain, le valet d« chambre:
— N'annoncez pas à madame. Je veux la surprendre, ajoula-t-ii en riant; c'est l'heure du déjeuner*
Edgar, j'ai une f?.îm d'Angleterre; nous allons nous mettre à table sans la prévenir, et...
— Eh bien! interrompit Edgar, puisque madame n'est pas erxore visible, je reviens à ma première idée... Adieu, nous nous verrons ce soir,
— Non pas, non pas, — dit Urbain en arrêtant Edgar avec violence, — c'est une idée que j'apporte, moi de Liverpool ; nous déjeunerons tous trois, seulement, pas un mot d'Angleterre, comme c'est con- Tenu.
— Ni de mon mariage, ni d'AngélIna ; ce sont des affaires de famille.
— C'est convenu, reprit Urbain ; j'arrive d'Anvers... de mon jardin... et pas autre chose.
Et comme ils allaient se mettre à table, Ursula parut dans la salle, et poussa un cri de surprise^ ^ui n'était pas joué.
Urbain ouvrit ses bras de toute leur envergure, et «mbrassa sa femme en criant: Nous voulions I» surprendre, et c'est toi qui nous surprend. Ursula, fai rencontré notre ami Edgar devant sa porte, et je l'ai pris au collet en lui disant: Le d^euner-ou la vie!
— Et fai tout accepté, dit îEdgar «m s'indiiiant «rec respect devant Ursule.
— Je te trouve un peu pâle ce matin, dit Urbain à sa femme mais à voix basse.
— Ah ! mon négligé du malin, dit Ursule en s* asseyant, n*est pas favorable, il est tout blanc, et i] rend pâle.
On se mit à table.
— Qu'avez-vous fait de beau à Anvers, Urbain? demanda Ursule d^une voix nonchalante.
— Ah ! je ne regrette pas mon petit voyage, dit Urbain, et je suis toujours plus content de mon jar^ dinier Delphin; il a fait réussir, comme en pleine Chine, Varundomultiflora!
— Vraiment ! dit Ursule.
— VoUà un tour de force! dit Edgar; Delphia mériterait d'être Chinois.
— Il le sera, dit Urbain; à tout prix, il veut suivre une expédition en Chine, et fonder ua jardin devant Bocca-Tigris ; c'est son rêve.
— Mais avec quinze louis de supplément dans set gages, on peut le retenir , dit Edgar pour dire quelque chose. ^
— Je ne crois pas, reprit Urbain, îl tient à son idée. Comment as-tu trouvé son bouquet, Ursule!
— Superbe ! et composé avec un goût exqub.
— Oh! Delphin monte un bouquet comme un artiste génois, dit Urbain; en voilà un qui i3ie songe
pas à faire des affaires comme nos bons ser vit eu n de Paris.
— Et la ville d'Anvers est-elle toujours calme? demanda Ursule sur le ton le plus naturel.
— La ville est toujours la méme« reprit Urbain, une ville charmante, et qui attend d*étre peuplée, mais le mouvement du commerce est plus fort que jamais sur les bassins. La vie est là ! j'ai passé hier deux heures en contemplation devant ce tableau àê marine. C'est admirable!
— Et la cathédrale ! dit Edgar en levant sa fouii^ cbette vers le plafond.
— Oh ! la cathédrale ! dit Ursule, en duo de ténor et soprano.
— Je consacre toujours une visite chaque jour à ce monument, dit Urbain, sur le mode religieux; hier, avant mon départ, j'ai encore donné une heure aux deux chefs-d'œuvre de Rubcns. Je n'entends pas grand chose à la peinture ; mais ces tableaux me causent autant d'émotion qu'une médaille d'Antonin et Fausiine du grand module. Tout se lie dans les choses d'art et de goût. Ma belle Urs.ile, à moM premier voyage à Anvers, tu m'accompagneras, j'espère bien.
— Oh! quel bonheur! dit Ursule en simulant una joie enfantine.
— ^Le faubourg a beaucoup gagné, reprit Urbain ; les constructions nouvelles sont charmantes; un peu trop voisines les unes des autres, peut-être. Quand je suis chez moi, j'aime à être chez moi; je ne veux pas être chez mon voisin, et Je ne veux pas que mon voisin soit chez moi. Mon cottage est isolé comme une île au milieu d'un lac. Point d'espions autour de moi, c'est-à-dire point de voisins, n'est-ce pas, Ursule ?
La jeune femme approuva d'un signe de tête» et se leva.
— Messieurs, dit-elle en riant, je vous permets de rester à table si cela vous convient; moi, je vais m'habiller et promener ma migraine au bois...
— Un peu de migraine, toujours? demanda Urbain sur un ton affectueux.
— Oh! ce n'est plus rien; c'est son dernier quartier.
— Tu vas seule au bois? Et Marie, qu'est-elle devenue?
— Elle est repartie pour Saint-Denis.,.
— Tu sais, Ursule, que notre ami Edgar est enthousiasmé... laisse-moi donc finir, Edgar!., est entiiousiasmé des charmes blonds de ta belle amie.
— Ah! M. le comte est connaisseur, dit Ursule.
— Je remarque , dit Edgar, que depuis quelque
temps Urbain cultive la Ono fleur de la plaisanterlg avec succès. Habitude de botaniste.
— Messie* urs, à bientôt, dit Ursule en riant.
Et elle sortit de la salle en fredonnant un air inédit.
— Tu vas fumer ton cigare dans le jardin, dit Urbain à Edgar; fais comme chez toi... c'est une demi-heure de plus que nous passerons .ensemble... Ursule serait furieuse si je ne raccompagnais pas au bois... J'irai faire un petit bout de toilette... Eh bien!... parlons bas... elle m'a fait un accueil charmant, n'est-ce pas ?
— Oh! charmant! dit Edgar.
•^ Pas une ombre de rancune... n'est-ce pas?
— Pas une ombre.
— Ni trop empressée, ni trop retenue, n'est-«* pas?
— Oui, Urbain.
— Si nous avions été seuls, elle m'aurait sauté «ou.
— Probablement.
— J'ai vu cela dans ses yeux.
— Moi aussi, Urbain.
— Ces quelques jours de solitude l'ont mise réflexion, n'est ce pas, Edgar.
— Oui, elle parait avoir réfléchi.
— Au fond, Ursute a un naturel excellent; ello est une de ces femmes qui reconnaissent un tort.
— Femme rare!
— Très-rare, Edgar... Et mnintenatst me voilà arrivé à la réalisation de mon rêve, le complément de ma foraine. Une femme charmante, et un ami sincère... Edgar, laisse-moi te serrer la main... Tiens, je vais te présenter à mes arbres, à mes fleurs, à mes oiseaux, à mon Versailles du côté des jardins.
En sortant de la salle, Urbain trouva Silvain sur Tescalier, et lui dit :
— Dites à Brigitte de monter chez madame, et faites atteler ma Victoria.
Brigitte monta de Toffice, et Silvain, croyant encore être entendu, prit le ton le plus sérieux pour transmettre à la camériste les ordres d'Urbain. Brigitte répondit avec le plus grand respect ; mais qvrand ils se furent assurés qu'ils étaient seuls, Bri- ^tte changea de maintien et de voix, et dit à Sîtvain :
— Que faut-il faire de cinq bons louis d'or qui tombent du ciel ?
— Attends, Brigitte... Ces ànq louis... sont hoaorables, au moins ?
— L'or est toujours honorable.
— Comment appelles-tu ce ciel qui les a fait tonober? ^
— Madame Vertbois, vilain jaloux.
— Maintenant, laisse-moi réfléchir... il y a une affaire.
— Vite, voyons l'affaire ; madame m'attend.
— Sainclair, le valet de chambre du marquis, m'a parlé d'une superbe pendule qu'on aurait à rh6tel des ventes pour cent francs, et qui peut se revendre avec deux louis de bénéfice dans un hôtel f ami qui s'ouvre rue Louis»le-Grand.
— Deux louis de bénéfice; je ne me contente pas deçà!... que fait la rente?
— La rente à des dispositions à la hausse, m'a dit Sainclair.
— L'écart des primes de deux sous est-il fort?
— Vingt centimes d'écart, et les consolidés anglais sont arrivés en hausse.
— Silvain, le moment est bon^ achète des primes... et...
— Madame sonne, Brigitte.
— Laisse-la sonner, eUe a besoin d'amusement. ^ — Brigitte, tu avais commencé quelque chose, avec un air mystérieux...
— Oui, écoute Silvain, si tu réussis dans cette affaire, je te promets une récompense.
— Le mariage?
— Pas de bêtises, Silvain, il s'agit de récompense honnête.
— Voyons, Brigitte.
— le te promets de te dire à Toreille, mais avec le souffle, et sur la foi du serment... tu jureras?
— Je jurerai.
— De te dire une chose qui te fera ouvrir des yeux comme des lucarnes, et qui te fera ramasser tes bras qui tomberont... Achète des primes. Madame casse la sonnette. Adieu.
Cependant Urbain, faisant son métier de propriétaire, montrait en détail à Edgar toutes les raretés de son jardin ; arrivé devant les kiosques, il lui dit : voilà deux petites fabriques qui m'ont coûté fort cher, et qui ne servent que d'ornements. Ursule n'y a jamais mis le pied; quand tu auras épousé ta belle Angelina, les deux femmes, qui seront deux amies, viendront broder, en causant, dans l'un de ces kiosques; nous les remettrons à la mode..... Es-tu bien aise de les visiter, Edgar ?
— Non pas aujourd'hui, dit Edgar, en regardant sa montre ; j'ai mon courrier de Londres... trois lettres à écrire...
— Veux-tu les écrire dans mon cabinet t
ti.
— Y songes-tu?... ta femme pourrait entrer... il faudrait faire du mystère... Je dois tenir mon mariage secret, au moins quinze jours. Je crains les ennuyeux, les donneui'S de conseils, les mauvais plaisants, que sais-je ! Quand je serai marié, je na craindrai plus rien...
Silvain s'approcha, et présenta une lettre sur en plateau d'argent. Urbain l'ouvrit et la lut :
— Bien! dit-il, il y a séance ce soir à la société de botanique, et je dois faire mon rapport sur h fleur yucatèqne, nommée Mac-pal-xochilL Voili ma soirée prise jusqu'à minuit.
— A demain, si je ne suis pas parti pour Londres, dit Edgar; adieu, cher Urbain.
Les deux jeunes gens se séparèrent, après avoir édiangé toutes les formules de la plus sincère amitiés
XI lî
Emettre d'Edgar
CHAPITRJE. DES PRÉCAUTIONS INFAILtlBt^
c Mon adorée Ursule,
» Notre union doit vivre ce que nous vivrons ; rien ne peut la briser, c'est le mariage de Tamour. Kous nous sommes proposés Tun à l'autre, nous nous sommes acceptés. Personne ne s'est mêlé de Faifaire ; personne n'a signé à notre contrat pour diminuer la valeur de nos signatures; aucun officier public ne nous a irrposé la fidélité, avec un article du Code. N'ayant rien juré devant les hommes, BOUS tiendrons ce que nous avons juré devant nous.
n Mais ne nous dissimulons pas aussi les incon-
rénients de notre position, fout n'est pas âge d'or dans notre civilisation de fer. La loi naturelle n*est pas connue des avocats et dps tribunaux ; la liberté de la vie n'est pas comprÂc des voisins, des jaloux et des espions. Chaque fenêtre qui s'ouvre fait ouvrir un cil ; chaque pas, a^ncé dans l'ombre, fait ouvrir une oreille; toute imprudence de la veille est un .remords le lendemain. Évitons la veille tout ce qui a perdju les autres, et le lendemain ne nou3 'perdra pas.
» Les lettres, d'abord; oh ! les lettres! celle-ci est la première et sera la dernière : il faut toujours en écrire urfe pour dire qu'on n'en écrira plus. En général, les époux non mariés, ont la manie épistolaire; c'est un roman de Rousseau qui a mis, au
moyen de la poste, cette épidémie en circulation. Les avocats ont beau lire, à toutes les cours d'assises, des lettres adultères trouvées dans des tiroirs; les journaux charitables ont beau avertir le jeune public de se tenir en garde contre les tiroirs, en reproduisant les plaidoyers des avocats, tout cela est avertissement perdu. Le lendemain, une femme i^eçoit une lettre dangereuse, et la serre dans le tiroir des avocats, comme si elle n'eût pas été avertie par les avocats et les journaux.
» Point de lettres ! lis celle-ci trois fois, ne la dé-
UïlSULS 193
chire pas ; il y a des gens qui courent après le vent pour ramasser les petits morceaux de papier qu'il emporte, et reconstruisent u« fr-^ment de lettre. Un fragment de lettre, suîût, 'pour'totit plsrdre : Thistoire racontée dans ^arfi^ n*a éclairé personne. Éclairons-nous. BpûIo eette-teUre et ne jette pas la cendre au vent, la Gewre^,pçut gariîer un rilDt^ Quand nous serons ehprés^cé dè^^n mari, ne faisons pas les enfantillages qui ont si sou ve^|^^ le plus ^ aveugle des maris sur la trace du soiipcôn ; point de. signes d* intelligence, point de regards -échangés, point de télégraphie électrique, poîQ^ de^iiédsmà-.^,; 'V " nœuvrant sous les tables, point d'à j/fïïrte drama-- . tique ; rien de ce qui se fait au théâtre, où les oa-* médiens amoureux ne craignent que les poignards de carton. Faisons ce que nous ferions, si tu étais laide, si j'étais vieux, et si nous ne nous connaissions pas.
1 L'habitude du tutoiement joue bien souvent aussi de mauvais tours aux amoureux distraits par amour. Un simple tu aventuré devant un mari est une révélation. Ce monosyllabe a la longueur d'un volume: voici le remède de précaution, il ne faut jamais faire de longues phrases devant ton mari, en ma présence, et dès que l'occasion te forcera naturellement à m'adresser la parole, tu feras précé-
der la plirase d*un léger balancement d^la tète, oa de quelques notes de toux, ou d*un léger éclat de rire, ce qui te donnera toujours le temps de préparer ta petite phrase, en la commençant par un vous qui empêchera le tu d'arriver même plus tard; to premier t>ou» te sera resté dans Voreille, et tu coflbtinueras.
> Ton mari m*a déjà proposé de vous accompagner au théâtre , un de ces jours, il veut me montrer Tartuffe, aux Français. Soirée dangereuse ! il suffit d*un ami lorgnant à Torchestre, pour faire éclore le lendemain une lettre anonyme. Voici la conduite à tenir au théâtre, en loge. Tu lorgneras pendant toute la pièce, les jeunes premiers, les ténors, les barytons, les amoureux et même les spectateurs qui se font regarder dans la salle, sous prétexte qu'ils sont beaux. Moi, debout au fond de la loge, je lorgnerai les femmes, dans les entr'actes,je tiendrai à deux mains le journal du soir, et je lirai les assassinats à ton mari: toi, tulorgneras toujours, comme si ce^e lecture t'ennuyait.
> Hélas l on ne peut se passer de femmes de chambre; ces démons à tablier sont les secrétaires des grandes dames, elles savent tout, avant de savoir quelque chose ; essayer de leur cacher une intrigue» c'est les provoquerai divulguer: je bê
«)Dnais pas Brigitte, mais je connais Tespèce : il y a une femme de chambre. Cette espèce est «e»sible aux bons procédés, et aux bonnes aubaines ; cDe aime les figures et les mains ouvertes. Ne sois pas duchesse auprès de Brigitte; sois femme simple; ne serre pas tes pièces d'or dans un porle-monnaie, donne-leur sur ton guéridon la confiance de la liberté vagabonde ; accuse quelquefois ta coutu/ièro de t'avoir manqué radicalement une robe de matin, pour avoir un prétexte de la donner à Brigitte : faistoi voler par elle si tu peux, cela réussit quelquefois, et Tespionne alors se fait muette par crainte.
* Voici une télégraphie privée qui remplace avec avantage les correspondances épistolaireset apprend tout ce qu'il faut savoir nécessairement.
» Ton kiosque est le plus fidèle des serviteurs muets qui se font comprendre et ne trahissent rien.
» S'il y a des inquiétudes dans la maison , per- «enne ouverte à demi.
> La sérénité règne : persienne grande ouverte.
> Un vase de fleurs du côté du soleil couchant, 8ur la fenêtre du kiosque : Urbain va, le soir à huit beures, à sa Société de botanique.
> Demain Ursule va faire une promenade au bois k neuf heures du matin : im vase de fleurs du côté & soleil levant.
196 DBSULE
> Un petit livre : mon mari n*y est pas et rentrera bientôt.
» Un grand livre : il est sorti, Fabsence sera longue.
» Deux gros livres : tous les domestiques sont sortis, je suis seule.
» Signe de détresse : un vase de scabieuses. Il faut même prévoir le signe de détresse. Quand on s*embarque, il faut s*attendre à Touragan ; mais nous sommes plus heureux que les marins, nous : la cause des tempêtes nous est connue, et notre intelligence maîtrise Touragan et brise les écueils.
D Adorable et adorée, tu me disais hier : Je con^ mence ma vie! et moi, je t'attendais pour sortir de mon néant et vivre avec toi. Notre avenir est si beau, qu*il faut le soigner comme fait Tavare de son trésor. Ne donnons rien au hasard, prenons-lui tout.
» Un moraliste a écrit ces deux vers :
Amour! amour! qtiand tu nous tiensy On peut bien dire^ adieu prudence.
Cet avertissement est écrit depuis deux siècles , et La Fontaine lui-même, son auteur, fut amoureux un îour et lut imprudent. Le mot expérience a élé, jusqu'à nous , un mot de Dictionnaire ; on est obligé
IIRSULK 197
de rimprimer à la colonne des expy voilà tout; il ne sert pas à autre chose pour le genre humain. Donnons enfin, nous, donnons à ce grand mot une signification : profitons de tout ce qu'on a fait de mal pour faire bien. Aimons-nous et soyons prudents. Tu as inventé le bonheur, prends un brevet de TAmour et ne rends heureux que moi.
» Au delà de toujours,
» Ton Edgar. :^
€ P. S. Ah! j'oubliais la plus importante des précautions !
» Les maris ont l'habitude de faire à leurs femmes réloge de leurs amants. Piège ou naïveté , il faut toujours se tenir sur ses gardes en pareil cas.
» Ne jamais parler de moi devant ton mari , c'est suspect; en parler souvent, c'est suspect; en dire du mal , c'est suspect; en dire du bien , c'est suspect. Ici l'intelligence féminine doit trouver des ressources et ne peut guère être éclairée par des conseils. L'inspiration du moment est condamnée à ne jamais faillir.
* Toutefois , je te soumets quelques phrases adroites que tu peux apprendre par cœur pour veti servir, en ces dangereuses occasions.
198 UIliiULE
» Urbnin te dr^mandc : — Comment trouvos-tu Edgt'ir? — nf-ponds d'un air disirait, en l'occupant d\i:ie brnj.'rio, de ta perruche, d'un ruban mal noué, d'un bouton de manchette : — Cest un jeune hom:no très-convei.able... je le crois un peu amoureux d? sa p 'lile personne... Ou crci : — Il est assez bien , mais je le crois un peu fat... Ou encore : — Il a viii.qt ans de plus que son âge; sa conversation me pL:ît assez, mais je le trouve trop grave; au reste, c'est le défaut de tous les jeunes gens d'aujourd'hui.
» S il veut avoir ton opinion sur mes avantages ou mes désavantages physiques, tu inclines la tête à droite, puis à gauche, et tu réponds : — Je trouve qu'il a les traits trop réguliers , ce qui empêche sa physionomie d'avoir de l'expression. Il s'habille avec goût, mais avec trop de coquetterie pour un homme. M. Edgar ne serait pas mon idéal , si j'étais encore au couvent,
j> Si tu trouves à placer cette dernière phrase, ta raccompagneras d'un sourire et d'un son de voix railleur et prolongé, comme si tu la chantais sans accompagnement. Tu improviseras un air...
» Si je passe quatre ou cinq jours sans paraître chez toi, devant ton mari, n'attends pas qu'Urbain dise : — Que diable est-il devenu , cet Edgar? on
ne le voit plus ! — Commence, toi, et dis avec nonchalance, en l'asseyant à table : — li paraît que M. le comte a une passion en ville... Ou bien : — M. Edgar doit être en voyage, on ne le voit plus... Ou encore : — Avez-vous des nouvelles de votre aini ? il me paraît bien inconstant...
> Jeté dicte le sentiment des phrases, plutôt que le texte mémet Toa esprit trouvera mieux.
IDk i>eie « g f«| s^iffae elaq eeat aine firaBCS
Plainte importune !
Moi, Je souris A rinfortune Des bons maris !
GHANSOMNIBR DU GAVB4V*
A Paris, £a monde est sans pitié pour le saH <)9« maris.
CASDflR DELA'VIOMB.
Qniuid on rapprend, cTest peu de chose !
GAI ELBFBAUI.
n y avait foule dans Tantichambre du célèbre docteuFi foule élégante» distinguée, riche , un peu pâle pourtant. On y remarquait même un duc.
— Soyez, tranquille, dit le docteur , ceci est un •ecretde confession.
— Je vous le jure, docteur ! dit Urbain avec feu et avec l'air de conviction d'un homme qui ne se trompe pas lui-même et ne veut pas tromper.
— Eh bien ! reprit le docteur avec tristesse, concluez vous-même, puisque vous n'avez rien à vous reprocher.
— Mais la conclusion est horrible! s'écria Urbain.
Le docteur étendit les bras et leva les yeux au plafond.
— Admettre que ma femme est coupable ! poursuivit Urbain, que ma femme est une créature avilie I que ma femme a mis, en souriant, de l'arsenic... Oh! impossible! impossible!
— Alors, dit le docteur froidement, alors le coupable, c'est vous. Il faut choisir. Ces choses-là ne tombent pas des nues, depuis Christophe Colomb.
— Moi! moi le coupable ! dit Urbain, les mains erispées dans ses cheveux ; moi le coupable! mais vous ne me connaissez pas, docteur ! ma vie est irréprochable. Je n'ai pas eu d'adolescence, je n'ai pas eu de jeunesse ; l'étude a été ma seule passion, mia femme ma seule maîtresse; si j'avais eu le plus léger caprice extra-conjugal, je vous l'avouerais franchement ici, à vous mon confesseur médical! Je dirai plus : oui, je regrette l'innocence de ma
conduite, parce que si j*avais eu la moindre distra tion de libertinage dans ma vie, je serais, en c» moment, heureux de m'accuser moi-même , et je n'en serais pas réduit à la désolante extrémité d*aecuser ma femme, un ange de fidélité!
— II y a des chutes d'ange, dit le docteur, comme en à'parte.
— Ainsi, docteur, reprit Urbain, un honnête homme est exposé à cet assassinat dans son oiénagc?
— Hélas! oui.
— Et on ose plaisanter sur ie coc on oserira^
faire des chansons, des comédies, des bons motf 1 Un honnête homme rentre chez lui, s'assoit k se table, trouve des sourires, fait sa douce veillée, s'endort avec confiance, et un étranger, entré avant lui, a versé du poison dans la coupe du festin coo* jugal, et rhonnète fac»nme est assassiné sous son toit domestique, et sa femme est complice de Tj»eassin!
— Oh ! non, dit le docteor, le crime de la femme a*est point .rf grand; elle trompe, c'est déjàbiea essez; maisce n*est point une Locuste. Pauvree fanmes! elles ignorent tout; on ne leur apprend rien. La morale qui leur est faite dans les coiaééies ne sert qu'à les démoraliser sans les instruii^.
Ah ! si elîos avaient mon expérience de docteur, si elles savaient ce que je sais, si elles voyaient ce que je vois, elles seraient moins promptes à commettre cette stupidité qu'on nomme l'adultère ; elles resteraient fidèles à un mari quel qu'il soit, et n'iraient pas chercher auprès d'un fat imbécile, d'un metteur de gnnts jaunes, d'un joueur de lorgnons, ce crime tête qui n'a jamais fait le bonheur et qui empoisonne la vie conjugale et la sainte maternité ! .
— Très-bien, docteur, dit Uibain d'une voix émue... Mon Dieu ! qu'on est malheureux de s'in- Btruiresi tard!... Et, dites-moi, jevousprie... les lois ont-elles prévu ce genre d'assassinat domestique ?
— Non, il se confond avec l'adultère.
— Et l'adultère est-il sévèrement puni, docteur? -— Oiiai^ ii ^st prouvé, en justice, on peut ob-
feffioir deux ans de prison contre le coupable. Le public est très-friand de ces sortes de procès.
— Oui, je comprends, docteur, dit Urbain après réflexion, le public recherche toujours les émotions qui ne lui coulent rien et qui coûtent tant aux intéressés! Je ne jouerai pas un drame à son jMTofit... Mais conçoit-on^ docteur, qu'une femme s'oublie au point de commettre une si abominable action!
— Ah! monsieur, vous dirai-je encore, si qud-
^04 LUSULE
qu'un ne le conçoit pas, c'est moi. Troquer un homme pour un homme! et courir la chance de... de... de... Achevez la phrase pour moi... Oui, je ne connais rien de plus criminellement stupide... Je comprendrais peut-être, jusqu'à un certain point, Tadullère dans la classe pauvre; mais dans la classe aisée, la classe qui a besoin de moi et de mes confrères, je ne le comprends pas. Il est vrai que les femmes ignorent ce qu'elles devraient savoir la veille de leur mariage, avec tout le reste. Elles connaissent le mot brutalement ignoble, qui est syno-* nime d'aduUère ; elles connaissent les termes d'argot gravés au front des maris; elles connaissent les plaisanteries séculaires des chansons, elles connaissent Tadmirable scène du quatrième acte des Huguenots, où Fadullère s'ennoblit de tout le feu de la passion et de tout l'idéal de la mélodie ; mais personne ne leur dit que, même des rois, des princes, des grands seigneurs ont pestiféré l'adultère et élevé cet te plaisanterie à la hauteur de l'assassinat.
— Dravo ! dit Urbain, en serrant les mains du docteur... mais quel conseil me donnez- vous?
— Je ne puis vous donner que les conseils qui concernent ma profession, reprit le docteur en souriant ; loLii le resie doit être discuté par vous scuL Jen'iiai pas au delà de mon devoir-
— Cependant vous m'affirmez qu'un étranger...
— Je n'affirme rien, interrompit le docteur; vous comprendrez ma réserve sur un point aussi délicat. Éclairez-vous par vous-même; ne précipitez rien ; agissez avec prudence ;... ensuite, rappelez-vous tous les conseils que je vous ai donnés au commencement de notre entretien, et qui sont relatifs à la conduite que vous devez tenir chez vous. Point de scandale, point de brusquerie, point de jugement téméraire. Reprenez votre calme et votre sang-froid, la vérité vient toujours tard, mais elle vient, attendez-la.
— Ah! s'écria Urbain : mon bonheur est perdu! ma vie est faite ! mon avenir est détruit il sera terrible le jour de la vérité! adieu docteur.
Il mit un rouleau sur un plat d'argent, et sortit
En descendant l'escalier, il entendit ce court
dialogue, entredeux jeunes visiteurs qui montaient:
— Oui, il gagne cinq cent mille francs par an.
— Tant que celai
— Au moins, et il donne tout. C'est un docteur qui aurait une fortune de dix millions, s'il avait eu jntant soit peu d'économie.
— Dix millions! que de malades!
— Et il n'est pas seul : mais c'est celui qui gagne le plus. Un homme charmant, d'ailleurs, très-artiste.
ti'ès-spirituoL On le voit tous les soirs, dans sa stalle, aux Italiens ou à 1 Opéra.
— Ce lie sont pas les pauvres gens qui Font enrichi.
— 0:1 ! il n*y a que les gens riches qui vont chez lui : mais il traite gratis ceux qui n'ont pns le sou. Tous les séducteurs de profession payent fort cher. Don Juan lui aurait donné mille francs par consultation; quelle pratique Don Juan!
Ces paroles retentissaient dans la cage sonore de rescalicr, et arrivaient aux oreilles d'Lrbain, sans laisser une syllabe en route.
Quoique la course fut longue, il rentra chez lui, à jMed, n'ayant voulu confier à personne, pas même à un cocher de place le secret de sa visite: unheufreax hasard lui avait révélé le domicile, et la spécialité du célèbre docteur, le Mentor de la jeunesse, après la chute des Télémaques.
Chemin faisant, Urbain avait pris une résolution. Son frais et calme visage n'annonçait aucun souci domestique ; aucune préoccupation extraordinaire. Ne laissons rien deviner, avait-il dit, et sa figure, f^te de lignes tranquilles le servait admirablement.
Sans avoir l'intention de confier son horrible secret à son ami intime, il s'arrêta chez le comte Edgar pour demander à son esprit charmant une distrac-
lion secouraMe; mais le portier l'arrêta au passage, et avec le ton d'une sentinelle qui sait par cœur une consigne, lui rlit : — M . lo comte est encore à Londres, pour ses affaires de famille.
— Voilà bientôt huit joufs qu'il est parti, dit Urbain, et je n'ai pas reçu de ses nouvelles; cela m'inquiète.
— Nous Tatten-^'ons demain ou après-demain, dit
le portier.
Et il continua la lecture de son journal.
Rentré chez lui, Urbain ne reconnut pas sa maison. Les pensées tristes jettent partout des teintes lugubres ; elles donnent la nuance du crépuscule au soleil de midi. Tout avait changé d'aspect, dans cette demeure opulente, où l'art du décorateur épuisa les merveillesdugoùt parisien, pour les joies intérieures de deux époux. Les tentures de velours ressemblaient à des haillons ; les fauteuils, habillés de dentelles figuraient assez bien des spectres couverts de funèbres linceuls; les rideaux de Mahnes pendaient aux fenêtres comme des toiles d'araignée ; les tapis moelleux s'enfonçaient sous le pied comme la fange des carrefours; le jardin avait pris une physionomie de cimetière; les arbres portaient un crêpe noir; tout ce qui rayonnait de sourires, pleurait sous le deuil de la mort, et dans les sinistres nuances del'in-
308 uy.su LE
coDSoIable désespoir. Le soleil de beauté, Tastre vivant qui éclairait cette somptueuse demeure, venait de s'éteindre, et le jour continuait la nuit.
— Et désormais ce sera toujours ainsi! pensa Urbain ! flamme éteinte! fleur morte ! miroir brisé l
Le souvenir de la résolution prise rendit un peu d*énergie au cœur d*Urbain ; mais ce souvenir était venu trop tard : un œil pénétrant avait suivi le mattre de la maison depuis son entrée; Tespion de la chambre avait deviné Ténigme ; Silvain méditait une affaire; le génie de la spéculation entrait dans la coulisse, et organisait une prime à son profit. '
Silvain et Brigitte se heurtèrent au passage dans rantichambre, et échangèrent quelques paroles au vol.
— Une forte baisse!
— Oui, Brigitte , mais qui n*a pas le sens commun.
— En attendant, elle me ruine.
— C'est l'ambassadeur anglais à Constantinople qui...
— Va te promener, imbécile ! que ce soit Tarnbassa leur ou le Grand Turc, j'ai perdu cent écus!
— Mais, Brigitte, tu ne comprends pas que l'isthme de Suez embête l'Angleterre y et que la rente...
— C'est toi qui m'embêtes! Je ne veux pas touchera la caisse d'épargne; trouve - moi de Targent,
— Brigitte, tu n*entendras jamais rien aux af-^ faires... *
— Je veux gagner, moi; voilà comme j'entend»
les affaires. Va dire à monsieur que madame a la migraine et ne descendra pas.
— Encore la migraine l Mais dis h madame de
trouver une autre excuse.
— Non. Une grande dame a la migraine toute la
vie, et un imbécile comme ton maître aurait des soupçons, si on lui inventait une autre excuse. Va, et il me faut de l'argent; je n'ai que la moitié de mon trousseau.
Silvain, rentré dans la chambre pour servir son maître, se donna une figure sombre, des yeux humides, et un maintien de statue désolée. Urbain, trop préoccupé de son désespoir, ne prêtait aucune attention à la comédie jouée par son domestique; mais, à force de commettre des distractions insolites» de garder un silence morne, et de comprimer des sanglots, Silvain se fit remarquer enfin, et provoqua, '^ne demande.
^- Je n'ai rien.
Répondit Silvain, avec cet accent qui signifie ;
J'ai tout.
210 URSULB
lîy eut insistance du maître, et réserve mystérieuse du valet de chambre.
Mais, comme poussé à bout, Silvain arracha du fond de sa poitrine ces paroles :
-^ Je ne veux affliger personue de la triste nouvelle que j'ai reçue ce matin.
En toute autre occasion, Urbain n'aurait pas vouki tourmenter le calme de son égoïsme,en écoutant le récit d'un être malheureux; mais, malheureux !ui-méme, il s'intéressait à une douleur, par égoïsme 2ut>si, car la souffrance d'autrui, en pareil cas, est sinon le remède, du moins une légère consolation,
— Eh bien ! dit Silvain en voilant sa figure d'un« serviette, mon cousin Alban est arrivé d'AbbeviUe ; il loge au plat d'étain,..
— C'est tout ? demanda Urbain.
— Ch! non!... mais je n'ai pas le courage...
— Voyons... parlez, Silvain... Je vous For- 4onne.
— Mon cousin est venu exprès... triste nouvelle!... mon père va être chafisé de sa ferme... il y a en deux mauvaises récoltes... Les fermages n'ont pas été payés... Le propriétaire est dur... C'est un Anglais de Boulogne... Pour quatre mille francs,' toute une honnête famille va mourir dj faim.
Les sanglots éclatèrent, et la serviette essuya les larmes et voila le désespoir.
Urbain, comme beaucoup de millionnaires, avait cette avarice d'habitude, sorte de tic moral, incorrigible, comme un tic physique, et que tous les raisonnements du monde ne peuvent détruire ou modifier. Il tressaillit un peu, malgré son désespoir, à ces mots quatre mille francs, comme si un bandit les lui eût demandés, le pistolet sur la gorge, et n*osant ni accorder la somme, ni la refuser, il se tut, et fit le semblant de choi^^ir un fruit sur un plat 4e dessert.
Les sanglots continuèrent en sourdine, et 1% maître garda son silence avec la même obstination.
Au reste, le domestique connaissait à fond le maître, et il s'attendait à échouer en demandant une somme si forte. Mais il fallait /aireunc affaire ^et ne pas visera quelques misérables louis de bénéfice, comme un valet étourdi et novice à la spéculation.
— Ce qui m'afflige le plus, reprit Silvain sur un ton désolé, c'est de quitter un si bon maître... et... dans un moment où ma présence lui serait peut-être nécessaire. Mais je dois me dévouer à ma famille. J'ai trois frères en bas âge, ma mère est infirme, et mon père..«
212 DBfiUtK
— Qu'avez- VOUS dit, Silvain? interrompit le mari d'irsule; je n'ai pas bien compris...
— J'ai dit que je suis seul, dans ma famille, qai puisse...
— Non, non, il ne s'agit pas de cela... vous avet dit que voire présence était nécessaire en ce moment... d'où vient cette nécessité de votre présence?.,, voilà ce que je n'ai pas compris.
Le domestique garda le silence, et regarda du côté du jardin ; mais un léger mouvement de ses épaules remplaça la parole, et provoqua la curiosité dTrbain.
— J'attends toujours une explication? dit Urbain avec impatience.
— Monsieur regrettera peut-être...
— Je ne regretterai rien... parlez... votre trouble m'annonce quelque chose de grave; je ne veux rien d'incomplet, rien de vague; j'exige touterexpUcation.
— Mais, monsieur voudra bien me permettre de lui faire observer que ma famille m'attend^ que je dois quitter cette maison avant ce soir, et qu'en donnant l'explication demandée, le devoir me dit de rester pour soutenir ce que j'aurai avancé d'incroyable à monsieur... C'est que je suis dévoué à mon maître, moi, dévoué de cœur, et si je vois ce bon maître au bord d'un abîme, je dois lui
URSULE lis
crier : prenez garde! tant pis pour œux qui in*eatendront !
La tète d*Urbain s*embrasait à ses paroles mystérieuses ; un firisson de feu et de glace courait aor son corps; sa langue se desséctiait sous Taccès d'une fièvre soudaine; son cœur battait à fendre l'épiderme ; ses pieds ne le soutenaient plus.
— Il y a une trahison chez moi! dit-il d'une toIz éteinte.
— Oui, répondit le domestique,
— Un nom? un nomT... nomme... nomme..^ parle...
— Je parlerai, dit Silvain, et on me chassera r je parlerai et on se vengera ; je parlerai et on m'as» sommera, où est le profit T Ma famille m'attend, j'en, ai assez dit... Instruisez-vous par vous-même, et je ne vous demande qu'un bon certificat sur mon livret.
— Quatre mille francs pour un nom d'homme, et de traître.
— Demain.
— A présent.*, nomme et prends... le nom? I»
nom?
Urbain tenait quatre billets à la main, sur son porteFeuille ouvert.
— Voici le nom... Le comte Edgar... Mon père est sauvé 1
Le domestique tomba sur ses genoux, joignit les Biair^s et remercia le ciel.
Urbain voulut répéter ce nom, mais sa langue se paralysa subitement.
Il garda quelque temps Timmobillté de la stup4ùction, puis il bégaya ces paroles avec effort :
— Prends garde... Silvain... Edgar... Ccst impossible... impossible.
— Eh bien ! dit le domestique, j*ai pleine conflsnce en mon maître, moi ; je lui rends ces quatre billets, et il en rendra le double à mon pauvre père, quand je lui aurais montré le traître et la trahison.
— J'accepte, dit Urbain.
Ce mot fat prononcé avec joie et empressemenC. lîrbain rentrait dans le doute et dans ses billets. Il lui en coûtait trop de perdre un si noble ami et un agent si prëcieux. Un malheureux foudroyé se console comme il peut ; un sursis donne une joie aiî condamné à mort.
— D*abord, je sais, reprit Urbain, que le comte Edgar est en Angleterre^
- On a trompé mon maître, — dit le valet ée ehambre, avec un ton effrayant d'assurance. — Le comte n*a pas quitté Paris. Il y a eu une brouille de fQtlques jours entre lui et... madame... Le sujet dt
cette brouille m*cst inconnu... un sujet tr&s-mystérieux, je crois.. Mais hier soir il y a eu raccomnnodtment...et si vous voulez bien aller dire... mais avec beaucoup de finesse à madame que vous irez ce soîr à votre société de botanique, je m'engage avons montrer le comte Kdgar entrant par la porte secrète de votre jar lin. Ayez soin seulerr.ent de sortir cb coupé, avec votre cocher et moi. Si je vous trompe, je consens à voir mon pauvre père mourir de faim.
— Si tu me montrai* le soleil à minuit, dit Urbain avec tristesse, tu m'étonnerais moins.
— Eh bien ! reprit le valet de chambre avec la même assurance, pour huit mille francs, à nûaiiitt je vous montrerai le soleil.
Urbain prit sa tête à deux mains et la secoua, comme pour se réveiller ; il croyait vivre faussement dans un rêve affreux, un mensonge des nuils. un dâire de cerveau. jr
Après toutes ces émotions, Urbain voulut «e rtmettre dans un état naturel ; pour préparer sa visite à aa femme, il prit un bain d'air sous les arbres de son jardin, et obéit ensuite à son domestique, selon les prescriptions.
Tout se passa naturellement, d'après les habi- Iodes de la maison, jusqu'à l'heure solennelle. On sortit en coupé, on s'arrêta devant le cirque; le cd
'216 URSDLK
cLer stationna. Urbain et son valet de chambre prirent des billets au bureau, et, au lieu d*entrer, ils longèrent de près la rotonde du théâtre, et disparurent sous les arbres. Silvain marchait le premier et dirigeait les opérations.
Us prirent un fiacre à la station voisine, et se firent conduire dans une allée sombre, peu éloignée des kiosques du jardin, éclairés par deux gerbes de gaz. A celte distance, on pouvait reconnaître parfaitement un ami ou un ennemi ouvrant la porte du jardin d'Ursule.
L*insomnie qui précède un duel sérieux ; la veillée qui précède une bataille; le point noir qui annonce la tempête sur mer; recueil inévitable aperçu a fleur d*eau , la carabine qui luit dans les Abruzzes ; l'inondation qui secoue la chaumière de l'abri; l'incendie qui éclate au chevet de l'alcôve; le cri du lion sur le chemin de la caravane ; le spectre d'un ^trangleur ir.dien, levé dans les jungles ; le rauque miaulement du tigre noir de Java ; le courant qxii emporte la barque du lac Ontario au gouffre de la cataracte; la crf^vasse ouverte sous le pied du voyageur, a la cime embrasée d'un volcan; le bar>tiîtde Tanherge isolée, qui réveille avec le poignard; rapparition d'un fantôme squelette dans un rêve fiévreux; enfin, tout ce qui a été inventé par la
bonne nature, par Fimagination délirante, par rhomme civilisé, par Thomme fauve, pour donner le frisson, brûler le cerveau, glacer le sang, agiter le cœur, tout cela n*est rien auprès de rémotion qu'éprouve Thomme amoureux, lorsque, blotti dans Tombre, il épie Tartisan de trahison, le bandit d'à-* dultère qui va lui voler son trésor, consommer sa ruine, et éteindre le dernier rayon du doute, ce faut tome de Tespoir. Avec quelle joie cet homme accepterait toutes les terreurs, tous les frissons, toutes les péripéties, toutes les rencontres que nous venons. d*énumérer, si, ayant épuisé leur série, il pouvait retrouver sa femme ou sa maîtresse, pure, comme aux premiers jours des fiançailles, et lui donnant ud front virginal qu'une lèvre adultère n'a pas profané!
Un brouillard obscurcissait les yeux d'Urbain ; c^était la vapeur du sang qui montait du cœur eiEH brasé au cerveau, et dans son besoin de voir, ildé^ chirait ses paupières avec ses ongles, pour dissipe? la brume, en. excitant Tépiderme. Tout à coup, b main du délateur se tendit vers l'éclaircie de gas^ et Urbain fit un suprême effort pour saisir la vërità ou le mensonge, dans un coup d'oeil prompt et ûw faillible. Un jeune homme marchai avec précautio&y en effleurant le mur du jardin; il regarda le kiosque^
SIS VB5ULE
fit un saht imperceptible, se glissa comme im^ ombre dans une fente de la porte, et entra. Un léger grincement annonça que la porte se refer* mait.
On entendit dans te fi»cre une tocc de fantôme expirant, qui disait : C'est lui !
Le valet de diambre poussa un soupir de dovleur en se frottant les mains.
L'agonie d'Urbain dura un quart d'heure: le malheur consommé lui donna l'énergie de k résurrection. — Cest bien! dit-il.
On entendait toutes sortes de bniits charmants retentir aux environs ; les Champs-Elysées resplendissaient de lumières; les files de calèches découvertes se croisaient à Longchamps ; le cirque de Franconi envoyait ses joyeuses fanfares i tous les échos. Un parfum de fleurs embaumait Tair ; les arbres tamisaient la lumière des étoiles; un crépuscule doux éclairait les gazons ; la musique des orchestres accompagnait le concert des gerbes d'eau et des fontaines. Cela ressemblait à une fête uniisnelle ; tout le monde était rempli de gens heureux.
Urbain s'était recueilli, et rentrant avec un pen ds calme dans des souvenirs de (raidie date, fl a« rappelait, scène par scène, la parfide comédie joués
par le comte Edgar, avec un art de trahison digne d'un artiste de Tenfer. Un éclat de rire nerveux le soulagea; il frappa son genoux avec son poing; fit one menace du côté du jardin, et dit : Je suis ton élève, maître Edgar, eh bien! tu n'auras pas perdu tes leçons'!
Et s'adressant à Silvain :
— Merci, lui dit-il; le malheur rapproche, et je puis te serrer la main. Tu m'as rendu le plus grand des services. Merci.
— Et vous faites le bonheur d'ime famille! dit Silvain, en pleurant dans l'ombre du fiacre. — Une pensée qui m'est venue tout à l'heure me donne un souci...
— Quelle pensée, Silvain?
— Vous savez, monsieur et cher maître, combien nous sommes calomniés dans notre état, nous. Si j'envoie dix mille francs à ma famille, on dira que je les ai volés. Je demanderai à mon bon maître un billet de quatre lignes, à peu près conçu en ces termes : — Silvain, je vous donne une gratification de dix mille francs pour reconnaître vos services... Gela plaît-il à monsieur?
— Demain, ce sera fait, dit Urbain... Il me semble que la somme était fixée à huit mille.
— Oh! j'ai mis dix pour faire un compte rond...
Cela ressemble mieux à une gratification pour srrvices. C'est cinq cents francs de rente.
— Va pour àix !
— Ce soir, à mon service, je puis encore recevoir le billet de monsieur, quand nous serons seulâr dans sa chambre, et demain, parle premier convoi» je puis encore envoyer...
— C'est bon ! interrompit Urbain, tu auras cela ce soir. Attendons la fin du spectacle du cirque dans ce fiacre, et nous rentrerons... à quelle heure?
— Après la société de botanique, à minuit, comme vous rentrez quand il y a séance. Le comte Edgar
se fie là-dessus. Un rugissement sortit de la poitrine d'Urbain ;
Tagneau se faisait lion .
En rentrant à minuit, Urbain dit à son valet de
chambre :
— Je vais passer une demi-heure dans mon
laboratoire... pour une élude... tu viendras me rejoindre dans ma chambre, à minuit et demi.
Brigitte attendait Silvain pour lui faire son rapport; mais le valet de chambre l'arrêta au premier mot, par cette nouvelle dite joyeusement :
— Grande hausse !
— A la Bourse?
— A la mienne.
— Nous avons grgné, cnf.n?
— J'ai gagnd.
— Beaucoup!
— Pas mal!
— Sur quoi?
— Sur les Orléans : une hausse énorme !
— Embrasse-moi, Silvain.
— Je n'ai pas le temps ; il faut que j'aille faire xnon service, là-haut.
— Mais tu ne me dis pas ce que tu as gagné!
— Vingt-cinq louis.
— Ah! mon Dieu!
— Demain, je te rends tes cent écus.
— Quel bonheur !
— À huit heures» je vais chez mon agent dé change.
— Tu as un agent de change!
— Et fameux! Je te donnerai en sus une gratification.
— Forte!
— Deux louis.
— Tu es généreux comme un roi—
— De cartes; j'ai joué au lansquenet, ce soir, et j'ai gagné ce3 deux louis, les voilà : c'est un àcompte qui va te donner un bon sommeil,
— Tu es adorable, Silvain ! Et quand nous maliops-nous!
— Oh! vois-tu, Brigitte, restons comme nous sommes; le maiiage est en baisse. Je crains d'être exécuté.
— Vilain monsieur ! enfin, c'est égal ! je t'aime toujours... Tu ne veux pas savoir le cancan do la soirée?
— A demain ; je monte chez monsieur,
— Silvain, tu iras loin.
— Oui; mais ne m'arrête pas. Bonne nuit!
Urbain, dans l'intervalle, fut subitement frappé
par une inspiration qui lui parut bonne, comme épreuve décisive. Il paya largement et envoya ua homme de confiance à Londres, et sans retard, avec mission de s'informer des locataires des maisons do Bond Street, et de Tottenham-roody et surtout de ce M. Hulkinson, fortement soupçonné de ne pas exister. L'envoyé devait répondre par dépêche télégraphique.
La dépêche arriva le lendemain; elle était ainsi conçue :
Ces deux numéros appartiennent à deux maisons de prostitution, if**' Angelina et M, Hutkinson n*ont jamais habité là. Ils y sont inconnWSk
L*él6Te malfvd
n y a des observateurs parmi les nombreux cochers de fiacre qui tourmentent le pavé de Paris. Si ces Addisson de la nature écrivaient leurs mémoires, ils révéleraient des choses inouïes et ignorées des observateurs de profession.
Asept heures du matin, notre jeune mari d*UrsuIe, instruit à la ruse par le malheur, arrêta un cocher dans la rue du comte Edgar, et lui dit:
— Voilà vingt francs, arrêtez-vous vis-à-vis Id numéro B5, et endormez-vous sur votre siège.
Le cocher répondit par un sourire qui signifiait: — Les cochers comprennent tout; ils ont tout vu.
Urbain s'installa dans le fiacre et baissa les deux
IKZk URSULE
lideaux de taffetas vert, aux stores de droite et et gauche. Le fiacre s'arrêta» et le cocher, dormeur élemel comme tous ceux de sa profession, s'endormit, en essayant de tenir les yeux ouverts par ^esprit de curiosité.
Urbain colla son œil sur une fissure du rideau, et imt un acharnement héroïque à regarder la porte ^e la maison du comte Edgar.
Dans ces heures d*attente fiévreuse, on éprouve «me étrange distraction à suivre le mouvement des «otrées et des sorties, et à examiner les figures impassibles qui défilent sous une porte cochère, et iront épanouir leur heureuse insouciance sur te Irottoir.
€n peu après le coup de dix heures, une ombre élégante se dessina sous la voûte, et le corps ae montra bientôt sur le seuil.
C'était le comte Edgar.
Il tira sa montre, réfléchit un instant, et lança œadiinalement un regard du cAté de la zone d'Ursule, comme l'aiguille de la boussole se tourne vers le nord.
Urbain ouvrit avec précaution la portière de igaiiche, descendit sur le pavé, se fit éclipser par le fiacre, et réveillant le cocher, il lui fit signe de jpartir.
Ensuite, par iipe manœuvre adroite, et sous la protection d'un omnibus, voiture qui rend tant de services aux éclipses humaines, il accosta face à
face le comte Edgar, et débuta par un éclat de rire
et un shake-hands des plus énergiques.
— Enfin! le hasard me sert, dit-il, j'allais encore te manquer chez toi.
Tout à coup rassuré, comme le serait un crimine si un procureur impérial lui touchait la main en riant , le comte Edgar joua très-bien son rôle aussi, et mêla sa fausse gaieté à la joie menteuse d'Urbain.
Ils s'enlacèrent par le bras comme deux collégiens en vacances, et engagèrent vivement et tout de suite l'entretien.
— Et depuis quand arrivé? demanda Urbain avec
un naturel parfait.
— Depuis hier soir, onze heures, par le dernier
convoi. La traversée a été mauvaise de Douvres à Calais; la mer m'a terriblement éprouvé.
— Eh bien ! cela ne paraît pas, reprit Urbain ; tu as le teint frais comme un Anglais de bonne maison. Et où en sommes-nous du mariage?
— Oh ! jamais on ne finit rien avec ces Anglais ! fls ont des hommes de loi qui ont des perruques et pas de tètes ; des notaires qui ont des études, et
pas de registres. On a demandé encore quinze jours au moins pour constituer légalement la dot d'Angelina. Cest la Tamise à boire ! on ne devrait épouser des Anglaises qu*à Paris.
— Charmant toujours ! dit Urbain en étreignant le bras d'Edgar contre le sien.
— Ma foi ! reprit Edgar, quand j'ai vu la tournure que prenait l'affaire, j'ai craint une attaque de ap^fffi, et j'ai proposé à Angélina de la conduire à rétat civil de Gretna-Green, ce treizième arrondisf^nent anglais, où un forgeron expéditif vous bénit et vous marie entre l'enclume et le marteau.
— A-t-elle accepté?
— Bah ! ces diables rouges d'Anglais qui conservent beaucoup de mauvaises institutions, comme des reliques de momies, ont destitué le forgeron de l'hymen. Il n'y a plus de mariage à l'enclume. Leurs avocats portent encore la perruque à trois marteaux de la reine Anne, mais ils ont détruit la mairie verte, l'hôiel de ville de la campagne, le mariage de la liberté !
— Alors quel parti as-tu pris, Edgar?
— J'ai demandé à mon beau-père un congé de quinze jours, un délai.
— Un sursis, tu veux dire, Edgar. Si jeune encore, tu vas t'enchaîner sur un ponton anglais ! Pro-
fite de totiB ces brouillards âe la Tamise, et donne ta démission de gendre. N'es-tu pas heureux dans ton célibat?
— Oh ! mon cher Urbain ! les choses sc-a* trop avancées ! impossible de rompre. D'ailleurs, c'est un mariage d'amour. Par malheur, dans tout mariage riche, il y a le côté ennuyeux, le côté des parents, et ici les parents sont deux fois têtus ; ils sont Anglais...
— Mais à propos, interrompit Urbain, je bavarde, moi, et je t'ai peut-être détourné de ta route... Moi, je vais rue Richelieu, à pied... il fait si beau !... Je vais à la Bibliothèque consulter la Flore des An" tilles avant mon déjeuner.
— Et moi, dit Edgar; je descendais au boulevard chez mon bijoutier; je vais faire monter une pieira dura sur épingle pour mon beau père ; les petits sadeaux entretiennent l'amitiéy et je commandeiai *3[ie broche en diamants pour ADgélina; les grands cadeaux entretiennent l'amour. Veux-tu m'accompagner? tu me donneras des conseils,
— Moi, mon ami ; je n'entends rien à la Flore des diamasits.
Edgar et Urbain s'arrêtèrent à Fangle de la rue Royale, comme deux bons amis qui échangent en-
core quelques mots avant de se séparer. Edgar frappa son front et dit :
— Mon mariage me fait oublier les marig...
€XCuse-moi, Urbain; je ne t*ai pas demandé des ^nouvelles de ta femme...
— Elle se porte à merveille, interrompit Urbain ; toujours gaie, toujours bonne enfant ; mais je crois que nous allons avoir encore cinq minutes de brouU- Jerie...
— Ah ! dit Edgar en souriant!
— Je suis obligé de faire encore une absence de trois jours. Ces absences la rendent furieuse.,. Non, plaisanterie à part, je crois qu'elle sMmagine que f ai une maîtresse à Anvers... Edgar, ne ris pas... ceci est sérieux... tu ne connais pas ma femme, «t ma femme ne me connaît pas. . . Une de ses amies, «ne imbécile, lui a dit que les Anversoises étaient les plus belles femmes du monde, et qu'un étranger... mais ne ris pas ainsi, Edgar... il suffit d'une bêtise comme celle-là pour me faire renoncer à mes voyages. J'aime encore mieux ma tranquillité *de Paris que mon jardin d'Anvers.
— Tu n'aimes donc pas l'amour au pim:nt ; Vaioaour épicé par la jalousie? dit Edgar avec une légèreté charmante.
— Non. Je laisse aux Anglais comme toi, leftirito-
soup^ et Yindia carrick; en amour, je n'aime que le dessert.., B^a ! nous causerions ainsi jusqu'à ce soir... Adieu £dgar, et à bientôt... Voyons, fixons un jour...
— Mais si tu pars pour Anvers... remarqua Edgar avec nonchalance...
— Oui, oui... Oh! c'est indispensable, reprit Urbain d'un ton sérieux... Delphin ne me fait là-bas que des sottises, sous prétexte qu'il étudie les systèmes chinois... Je passerai trois jours... Ah I une idée!... Je vais m'ennuyer à périr... voyons... encore un acte de dévouement... accompagne-moi à Anvers.
Cette dernière idée sembla faire explosion instantanément dans la tête d'Urbain. Le jeu de physionomie fut parfait, et la parole notée sur une gamme naturelle. L'élève triomphait du professeur.
Au même instant, une autre idée ti;aversa l'esprit d'Edgar. Les journaux, depuis trente ans, racontent la ruse d'un mari qui, après avoir simulé un voyage, rentre chez lui, au milieu de la nuit, et trouble une conversation criminelle, qui n'était, pour lui, qu'à l'état de soupçon. Alors, le mari, usant de son pouvoir discrétionnaire, tue la femme, ou tue l'amant, ou les tue tous les deux; ou s'armant de deux pisto-
SSO URSULE
lets, fait sauter don Juan par la fenêtre, ou invente d'autres choses encore, dans Tintérèt de sa yen-« geance satisfaite et de son honneur outragé. Les Journaux et les cours d'assises ont beau mettre toujours en scène ce mari, faux voyageur, il y a toujours des Lovelaces étourdis qui tombeat dana le piège. Cela remonte même à l'histoire de Joconde, lequel en revenant sur ses pas, au début de son voyage, trouva le mot de Molière écrit à côté de son nom, dans Talcôve nuptiale, quoiqu'il fût le plus bel homme de l'univers alors connu.
Edgar avait en lui la double méfiance du criminel et du diplomate ; mais, quoique rassuré par Tair et la parole franchement naturels d'Urbain, il songea involontairement à ces maris qui partent et rentrent à minuit, au premier mot sur le voyage d'Anvers.
— Serait-ce encore, pensa-t-il , un de ces vieux pièges, signalés par les journaux? et un frisson d'hiver le glaça au milieu de l'été* Jugez de sa joie \ars^ qu'il entendit Urbain {»*oposer le voyage h deux. Ia l'éactioQ fut si vive, qu'il accepta toiat de suite. Edgar avait encore son supérieur en mse diabolique, car Urbain avait môme spéculé sur les faux départs, les cours d'assises, les journaux et cette Cassandre de Thymen, que les époux n'ont jamais écoutée r numquàm credila spfmsis.
Après avoir accepté, Edgar reprit le bras cfUr-» bain, et lui dit :
— Je t'accompagne jusqu'à la Bibliothèque; pre* nous la rue Saint-Honoré. Tu vois que je Suis pr& à t' accompagner partout.
— Ce bon Edgar! dit Urbain, en essuyant deux termes.
Les sources des larmes sont inconnues comme •elles du Nil.
Edgar attribua sans héâter l'attendrissement d'Ui^ bain à l'expansion d'une vive amitié.
Urbain pleurait sur lui, et toute sa fermeté ttouvette n'avait pu retenir les deux larmes équivoques, ces deux gouttes d'eau qui pouvaient submerger l'édifice de vengeance, si laborieosemenit construit, dans une veillée brûlante, prolongée jusqu'au matiuo
U revint au ton naturel, pressa fortement la main d'Edgar, comme pour mieux expliquer les deux iMoies^ et dit :
«— Au reste, je te promets de ne pas te donner tras joors d'ennui, à Anvers; faî là de belles connaissances : je te montrerai Fatelier de Leys, un vrai Flamand du seizième siède. Nous irons visiter quel- (foies jardins particuliers, et le jardin zoologique de te vflle, une vraie curiosité... il y a des Kquidam-
bars, des caquiers, des lataniers, des palmiers-palmistes... Cela l'intéresse-t-ilî
— Mais certainement, Urbain... Je ne suis pas fou de ces choses, moi, mais j*aime à voir tout ce qui est curieux.
— C'est en effet fort curieux ! reprit Urbain , on ne comprend pas que le génie de Thomme ait pu naturaliser le tropique sous des latitudes aussi froides.
— Cest vrai ! dit Edgar.
— A Anvers, reprit Urbain, les jardiniers ont pris le peu de soleil qui s'y trouve, et ils en ont fait le soleil de Valparaiso ou de Guaïaquil.
— C'est merveilleux ! remarqua Edgar.
— Us ont une terre d'alluvion, répondit Urbain, et ils en ont fait la terre vive et féconde de Pulo- Pinang ou du Paraguay.
— C'est étonnant ! s'écria Edgar, qui n'écoutait pas, et qui attendait toujours la fin d'une phrase pour mettre son point d'admiration.
— Je te montrerai la maison de M. de Caigny, dans le faubourg... il n'y a rien de plus charmant, de plus beau, de plus tropical, chez le plus riche nabab du Malabar ou du Coromandel.
— C'est inoui, dit Edgar.
Urbain parlait, et se donnait, par intervalles, des distractions subites, et des silences courts, avec la
moins curieuse des curiosités rencontrées au passage, sur le trottoir ou aux vitrines des boutiques, comme font les causeurs des rues, lorsque rien ne les préoccupe, pas même ce qu'ils disent. Ce jeu est difficile à jouer, mais quand il est réussi, le plus rusé en serait dupe ; surtout si le dupeur passe pour novice aux yeux de Thabile dupé. Dans cette partie à deux, il y aurait péril à souligner la finesse, comme on fait au théâtre, où les rusés semblent toujours dire avant la ruse : Admirez comme nous sommes de fins matois! Cest qu'avec un subtil coquin de la force d'Edgar, il ne fallait pas commettre la moindre nuance d'écart ; ne pas fausser la moindre note sur une lèvre fiévreuse ; tout eût été perdu. Urbain le comprenait bien, et servi par son intelligence naturelle, et la prompte éducation du malheur, et l'inexorable besoin de la réussite, il gagnait en un jour l'expérience du sexagénaire, et trompait victorieusement l'œil et l'oreille infaillibles du comte Edgar.
Il était à trente pas de la bibliothèque, dans la rue Richelieu, et il continuait ainsi :
— Vois-tu, Edgar, j'ai découvert de bonne heure, moi, que le luxe affiché par les riches à Paris, était une folie dépense de toiles d'araignée, lis ont beau entasser chez eux toutes les fantaisies de Monbro,
SS4 URSULK
de Boule, de Tahan, ils feront toujours ressembler leurs salons k une succursale de Thôtel des ventes. Les gens riches d* Anvers ont seuls compris le luxe domestique. Il y a chez Rothschild des fauteuils habillés en duchesses , estimés mille écus le dossier. Toutes ces opulentes misères, si bêtes à rœil, ne valent pas un néflier du Japon, que j*ai vu dans la salle de M. Vanbruggen, et qui secoue ses fleurs d*ivoiresur un vieux bahut en bois d*ébénier.
— Il a cent fois raison, ce cher Urbain! dit Edgar en comprimant son faux enthousiasme par respect pour le public de la rue Richelieu.
— Cest que» mon cher Edgar, reprit Urbain, je veux te convenir, moi, à la religion de Chloris, que les Latins ont eu tort de nommer Flore, comme dit Ovide, dans un distique charmant. Je veux qu'après ton mariage tu ne confies pas à un tapissier le soin d'encadrer stupidement ton amour par quatre teo* tures gris-perle, et leurs baguettes en or faux... j'ai une acquisition à te proposer...
— Voyons, propose, Urbain.
— Non... j'ai trop parlé... nous voici à la Bibliothèque... voyons... un dernier mot... demain matin... à la gare du nord... tu saisTheure...
— Oui... nous nous trouverons là...
— Cest convenu, Edgar»., point de bagages..»
UESULS n§
une promenade à Tanglaise.,. il y a (Tailleurs tout ce qu'il faut chez moi à Anvers... Amènes-tu ton valet de cbambre ?
— Non, Urbain»..
— Gomme tu voudras^., nous avons De1|AiA
qui fait tous les services... et puis, en trois
jours, on n'a besoin de rien!... à propos, j'oubliais. Sdgar!... tu vas au boulevard, m*as-tudit2
— Oui, chez mon bijoutier.
— Bien ! entre à la Librairie Nouvelle;, et achète VMistoire du $iége d'Anvers^ en 1832, par le gênéraU. chose... un général enfin, le nom n'y fait rien. Je n'ai pas trouvé ce livre chez les libraires d'An-^ vers..« je compte sur toi.
— C'est acheté... A demain.
— A demain, mon cher Edgar.
L'attendrissementbaignalesyeuxd'Urbain. Oreslir
et Pylade, Castor et PoUux, Nisus et Euryale, David •t Jonathâs, ne se sont jamais fait des adieux plus touchants À l'heure de la séparation, quand ilâ^se quittaient pour se revoir le lendemain.
Urbain entra d'un pas nonchalant dans la cour de la Bibliothèque, la traversa, et s'arrêta sur Tes* cafier pour réfléchir.
Sa première idée était mauvaise ; il la oomgea.
N'ayant jamais eu l'intention d'aller à la BiUio»
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thëque, il voulait revenir sur ses pas» prendre un fiacre sur la place Louvois, et regagner son hôtel.
Ceux qui voient échouer le plan le mieux construityCommettent ces erreurs de détails. Âbusqpsdu luxe des précautions» pensa Urbain.
n monta F escalier, entra comme un habitué dans la Bibliothèque^ et demanda la Flore des Antilleê^ dont il se souciait fort peu, surtout en ce moment d'agonie et de désespoir.
On lui servit le livre, comme s'il en avait besoin»
Urbain le prit avec respect, comme le prêtre prend une châsse, et chercha une place à Vécart, pour lire et prendre des notes.
Il éprouvait une certaine joie à l'idée qu'Edgar, le terrible et méfiant diplomate pouvait reparaître, sous prétexte d'oubli, et qu'il le trouverait courbé sur le livre, et absorbé par le travail
L'inspiration avait bien servi Urbain.
Edgar, de son côté» voulait abuser du luxe de la finesse, quoique rien ne lui donnât le moindre prétexte à méfiance. Il revint en effet surses pas, monta l'escalier de la Bibliothèque avec une grande précipitation, entra dans la vaste salle, et ayant décoi>vert l'embrasure où s'était blotti Urbain, il tomba tout essoufflé devant lui, en disant d'une voix haletante :
URSULE 2o7
— Mon cher... Urbain... on oublie toujours Tes- •entiel... Faut-il faire viser... l'ancien passe-port?..» Je n'aime pas les tracasseries des gendarmes...
— C'est inutile, dit Urbain, notre passe-port est encore tout fr^is.
— Bon ! reprit Edgar... je ne te dérange pas plu» longtemps... fais ton travail... à demain.
— A demain, Edgar.
Et Urbain se replongea sur son livre avec un transport de joie mêlé d'orcueil.
Edgar, cette fois, rentra dans la plus complète quiétude de l'esprit. Il descendit l'escalier, et traversa la cour en fredonnant ce refrain de vaudeville de Piis Barré :
C'est un mari comme un autre^ Ils sont tous comme cela,
•t pour mêler la prose aux vers, comme au théâtre» â ajouta : — Allons lui acheter le Siège d'A nvers^ à ce orétin!
sw
IiAttoe â. ITramle
Dans ffntérét de son plan mystérieux, XJrbaÎB «yait cru devoir adresser la lettre suivante à sa femme:
« Chère Ursule, » Au moment de mon départ, je t*écris à la bftt» ce second adieu, pour te prouver qu*en quittant ki maison, ma dernière pensée a été pour toi.
> Et ce bon souvenir me fait aussi réparer quelques oublis de détails qui, en faisant de^mon billet une lettre, me donnent Theureuse occasion de causer un peu plus longtemps avec ma femme.
> Si Delahays apporte trois volumes in-folio in*
URSULB 2S9
titedés : Trêêor du numismate^ il faut les envoyer tout de suite au relieur. J'en avais déjà parlé à Silvain. Cest mon premier oubli. Même rdîure que pour V Histoire des rois Ptolémée.
» Un pauvre diable, qui me déniche des bouquins rares sur les quais, doit m' apporter deux volumes intitulés : Traité des hiéroglyphes de Warhurton ; il faut lui donner deux louis : c'est un peu cher €<Hnme achat, mais c'est bon marché comme service. Il aurait pu me demander deux louis sans me vendre deux fivres. Il y a donc bénéfice pour moL
» J'ai encore oublié de recommander à Silvain de fermer avec soin les volets de la fenêtre de l'herbier, s'il vient à pleuvoir. La dernière averse a fait beaucoup de dégâts dans mon compartiment n« 7. Si le beau temps continue, il faut tenir largement ouverts persiennes et volets,
» Obligé de faire ce voyage de trois jours, je m'estime heureux d'avoir trouvé mon meilleur ami comme joyeux compagnon. Edgar est un poodèlede complaisance. Je vois aue de sérieuses affaires le poussent vers un autre voyage ; mais il n'a pas hésité à répondre à mon premier appel. Je me serais biene ennuyé en Belgique, sans lui et loin de toi.
» A bientôt, chère Ursule. Il faut s'éloigner quel-
quefois de la femme aimée pour mieux se prouTer qu'on I*aime toujours.
» Ton fidèle
» Urbain. »
c P. S. Encore un oubli. Si les deux merles nà veulent pas vivre amicalement dans la même cage avec les cardinaux, il faut les séparer. »
Ursule avait lu cette lettre avec ce plaisir douloureux qui est la joie du crime» le mala mentis gaudia du poëte. Un voile impénétrable couvrait donc rhorrible secret de la maison. Un mari qui doute, un mari soupçonneux, et surtout un mari candide comme Urbain, n* écrit pas une lettre pareille. Cela promettait à Ursule, sinon des jours heureuxi du moins des jours tranquilles pour Fa* venir.
XVIÎ
I«a peine da talion
ku premier étage de la maison d'Urbain, au faubourg rural d'Anvers, une terrasse s'allonge en demi-cercle du côté de la campagne; elle est vitrée en hiver et découverte en été. 'Les grandes fleurs tropicales, les arbustes exotiques, y croisent leurs rameaux, leurs tiges, leurs nuances, leurs couleurs, et donnent un abri contre l'ardeur du soleil pendant le jour, et contre l'humidité pendant la nuit.
Il est neuf heures du soir : pas un brin d'air n'agite les feuilles. Si le vent soufflait, il viendrait du sud. La chaleur est étouffante. On aperçoit quelques étoiles çà et là, dans le ciel, à travers les brumes qui seront les nuages du lendemain:
Edgar et Urbain» habillés» ou, pour mieux dire,
déshabillés à la légère, causent en bons amis dans un angle de cette terrasse, sous une petite coupole de feuilles de lataniers, devant un guéridon chargé •de tous les échantillons de bières belges. La nuit et les arbres donnent une épaisse obscurité à ce tableau flaniand, où luit, par intervalles, le cigare du jeune comte, comme une étoile isolée scintille sur un fond de ciei x,;"-^::îétement ténébreux.
— Oui, disait Urbain, il est très-honorable, pour une ville, d'élever des statues à ses grands hommes sur ses places publiques ! soit que l'enfant de la ville se nomme Parmentier, Jacquard, James Millingham ou Riibens, soit qu*il ait inventé la pomme de terre, le métier de soie, les docks ou la grande couleur.
— C'est fort juste! disait Edgar, en sablant im verre de faro.
— Moi, reprit Urbain, je suis ému lorsque je vois (a statue de Rubens sur une grande place d'inrers.
'^ Oui, cela me cause aussi» à moi, une certaine émotion, dit Edgar.
— Autrefois, reprit Urbain, il fallait avoir massacré des soldats ennemis et incendié des villes pour avoir dos statues de marbre et d'airain.
— C'est un progrès, remarqua Edgar.
"-Tiens, Edgar, écoute... demain nous rendrons une visite au bourgmestre d'Anvers, M. François Loos, un homme de grand mérite, et je lui demanderai l'autorisation de.., La chaleur te fatigue, Edgar?
— Non... oui.», je crois qu'en effet... on ne respire pas, ici, dit Edgar en se levant.
— Oh! ce n'est rien!... reprit Urbain. Voyons, quête disais-je?... ah! j'y suis!.., je demanderai à M. le bourgmestre... prends mon bras, et promenons-nous sur la terrasse, au grand air.
Edgar s'appuya sur le bras d'Urbain, fit quelques pas, mais un accès de douleur corrosive lui fît pousser un cri, et il se laissa tomber sur une grande natte indienne, déroulée entre deux massifs de
fleurs.
Urbain simula un effroi excessif, et se penchant
vers lui :
— Où souffres-tu ? dit-il, où souffres-tu?
— Partout, dit Edgar d'une voix étouffée; il semble qu'on m'arrache les poumons et les entrailles... j'ai une soif horrible... donne-moi de Teau...
— Viens ! reprit Urbain d'une voix éplorée ; fai& un effort... relève-toi... viens dans ma chambre.... tu seras mieux au lit... viens...
2hh URSULE
Edgar se souleva péniblement dans un de ces intervalles de répit que la douleur la plus aigiie donne au patient, et, avec Taide d'Urbain, il rentra, et se coucha dans une chambre à deux lits.
Urbain mit une lampe astrale à côté du lit d'Edgar, et sonna en disant :
— Je vais envoyer chercher un médecin... Cela Ta-t-il mieux?... nonl... Ce diable de Dolphin est sorti !... il me joue de ces tours chaque soir !
Edgar poussa un cri douloureux, et se tordit, comme un supplicié sur la roue, en dévorant son poing.
Alors Urbain se plaça devant lui, croisa les bras, et Ht un de ces sourires que Tenfer a inventés pour le visage des bourreaux misanthropes.
— Ah! lui dit-il avec calme, je ne veux pas que tu meures sans apprendre la cause de ta mort.
Edgar tourna un regard affreux vers Urbain, et balbutia ces mots :
— La cause de ma mort !
— Oui, roué imbécile ! diplomate de lupanar ! ami infâme ! empoisonneur de Tadultère, tu t'espris à mon piège comme un oison ; et je te rends œil pour œil, dent pour dent, arsenic pour arsenic. Tu meurs empoisonné !
Edgar.poussa un râle de rugissement ; la rage lui
rendit un peu de ses forces, et le galvanisa ; il se leva de toute la hauteur de son torse, et ses mains crispées par un désespoir nerveux se tendirent pour saisir Urbain. ^
— Oh! j'ai aussi prévu cela I dit Urbain en reculant; je suis de ton école ; tu m*as formé.
En disant cela, il tenait deux pistolets dans la direction de la poitrine d'Edgar, et il ajouta :
— Si tu pouvais mourir deux fois, je te tuerait deux fois!
Edgar, épuisé par son effort, pâle comme un agonisant, foudroyé parla douleur, déjà raccorni par le ravage du poison, se laissa retomber sur le lit, en disant d'une voix étouffée :
— Misérable!
— Ah! dit Urbain, dans un éclat de rire qui lui laissait des larmes dans les veux, — ah ! c'est moi qui suis un misérable!... Écoute... homme vertueux... écoute... jfc veux que tu entendes tout... J'étais heureux dans ma maison; rien ne manquait à ma vie. J'aimais ma femme, non de cet amour extravagant, qui se brûle lui-même à sa propre flamme, descend à la froideur, et s'élève quelquefois à la haine, mais de cet amour intime qui devient l'éternelle habitude de la vie, dans le cœur d'un honnête homme. J'étais marié; voilà mon
crime aux yeux de ces Jocondcsde lorettes, de ce» miroirs de courlisanes, de ces élèvesdu chap^onnier Bergamin. On doit courir sus aux maris; ce sont les gibiers de ces chasseurs d'alcôves ! Un mari est mis hors la loi par les législateurs de l'adultère! un mari doit être conspué, avili, assassiné, empoisonné par un de ces êtres inutiles qui infestent le céHbat ! Ces voleurs de la chair ont le droit, eux, de passer des bras d'une courtisane pestiférée aux bras d'une femme pure ! Est-ce que nous avons le droit de nous marier, nous? le d(oit d'avoir un lit virginal ? le droit d'avoir la sécurité dans nos caresses légitimes? Non, les maris sont les parias de Tamour; tant pis pour eux ! les chansons du Caveau les avaient avertis. Pourquoi font- ils le monopole d'une femme! pourquoi ne prennent-ils pas la femme d'autrui,, comme le comte Edgar?*
Une sueur froide inondait le visage d'Edgar ; des râles stridents sortaient de sa poitrine ; son torse nu laissait voir des stigmates de dissolution ; les veines de son cou se gonflaient à briser l'épiderme ,' aes yeux fîxe;^ lançaient des regards hideux, comme les yeux d'un spectre; les contorsions furieuses de tout son corps annonçaient une souffrance au-dessus &es farces de l'homme ; et pourtant, à chaque phrase, aiguisée comme la lame d'un poignard que lui tirait
Urbain à brûle-pourpoint, il trouvait encore dans sa jeunesse assez de force pour articuler quelques mots décousus qui voulaient commencer une justification impossible.
— Tais-toi ! lui disait Urbain ; tais-toi ! misérable! meurs dans le silence; meurs dans le repentir; ne parle pas! ne parle pas ! ne parie qif à Dieu. J'en sais trop, moi I oui, moi, avec ces yeux qui découvrent un ciron sur cet aloès, je t'ai vu entrer chez moi comme nn voleur et un pestiféré, par la porte du jardin. Taurais pute tuer comme un chien hydrophobe, sur mon domaine; oh ! non ! je suis un raffiné de vengeance, moi! une balle de pistolet rend trop de services au coupable ; il n'a pas le temps de savoir qu'il meurt. J'ai voulu d'abord te rendre la monnaie de ta diplomatie de Londres et de Bruxelles ; j'ai voulu te surpasser comme comédien. Es-tu content de ton élève,
noble mari d'Angélina î Puis, j'ai voulu savourer ton agonie. Cest un échange de voluptés entre nous. rai voulu compter les dernières pulsations de ton cœur; entendre le dernier râle de ta poitrine. Pour ta couche de mort, je t'ai donné le lit d'Ursule. L'édredon est il doux, mon ami? Écoute : avez-vous assez raillé cet imbécile d'U/bain, dans vos intimes caraseries avec Ursule? vous êtes-vous assez égayé en mêlant mon nom à votre crime? Avez-vous bien
compté dans Fargot de Fadultère, les plantes^ dont vous meubliez mon front? Oh! que d*esprit tu dois avoir dépensé dans ces divins téte-à-téte ! Voyons, Edgar, conte-moi cela; j*adore ce genre de plaisanterie ; veux-tu que je te chante la chanson de Bergamin?... Quand on t apprend ^ c'est peu de chose /... Oui, je comprends ton signe... tu n'es pasd'humeur à faire chorus avec moi... tes yeux se ferment; ta figure est cadavéreuse; tes lèvres ont la teinte de la mort; une étincelle est encore en toi... elle va s'éteindre, je la saisis au vol, pour te faire entendre ces mots — meurs, scélérat, et soi? maudit!
Comme la flamme qui va s'éteindre jette tout à coup une suprême lueur, Edgar se souleva une dernière fois, ouvrit de grands yeux vitrés, lança Técume de ses lèvres, puis retomba lourdement, se raidit dans une dernière convulsion, et ne remua plus. La vengeance avait fait un cadavre.
Urbain lui donna cette fois un regard où la pitié semblait remplacer la haine. Il versa même quelque! larmes, qu'il essuya brusquement, et ferma le« rideaux de ce lit qui était une tombe.
11 n'y avait aucune indécision dans l'attitude, let mouvements, les pas d'Urbain; un observateur, si sa présence eût été possible, aurait reconnu que ce jeune homme suivait toutes les péripéties
URSULE 2i!|9
d'un plan combiné par une longue préméditation.
11 consulta la pendule, tira sa montre, réfléchit un instant, et sortit de la chambre, pour regagner k terrasse, où il se promena longtemps, avec le calme d'un péripatéticien.
Au coup de onze heures, il descendit au vestibule, examina la lampe avec attention, et ouvrit la porte de l'avenue, en prêtant l'oreille au dehors. Après un quart d'heure d'attente, il dit à voix basse :
— C'est lui !
Et il parut joyeux.
Un bruit de pas s'était fait entendre, après le grincement de la grille du portail.
Un homme se montra, c'était le jardinier Delphin.
— Eh bien! lui dit Urbain, êtes-vous content?
— Oui, monsieur, répondit Delphin en se frottant les mains ; j'ai une bonne cabine et un bon lit; c'est qu'il faut ça pour un si long voyage.
— Et le navire part toujours demain?
— Oui, demain, dans la nuit ; il n'y a pas eu de contr'ordre. Le Brabançon est un joli trois-mâts, un fin voilier, qui file dix nœuds. Mais, c'est égal, il y a loin d'Anvers à Canton.
— Delphin, dit Urbain, je vous le dis encore une fois, votre congé n'est que de dix-huit mois; cela vous suffira pour bien vous instruire, à Hog-Lane,
et dans le faubourg. Fréquentez surtout les jardiniers hollandais des factoreries du quartier franc.
— Oh! monsieur, je n'ai oublié aucune de vos recommandations.
— Avez-vous mis ma lettre à la poste T
— Oui, monsieur.
— Arrivera-t-elle à Paris aujourd*huit
— Oui, monsieur, vous pouvez y compter.
— Ainsi, vous serez demain soir à l'arrivée du convoi de Paris. Vous aurez une voiture; vous recevrez ma femme, vous la conduirez jusqu'au portail, et vous vous servirez de la même voiture pour "''^us rendre au port. D'ailleurs, je vous donnerai encore d'autres instructions.
— C'est convenu, monsieur, tout sera fait.
— Eh bien î Delphin, allez essayer votre cabine et votre lit, puisque tous vos bagages sont à bord. Je suis fatigué; monsieur le comte m'attend, là-haut, et nous avons besoin de repos tous les deux.
— Monsieur me permet-il de lui serrer la main î
— De tout mon cœur, mon brave Delphin... A propos... j'oubliais... Tenez.^. on a toujours besoin de beaucoup d'argent, en partant pour un voyage de long cours... Prenez ceci.
Urbain donna un petit portefeuire à Delphin; il contenait dix mille francs en billets anglais.
Le Jardinier allait se jeter aux genoux d'Urbain.
— Bon voyage ! mon cher Delphin, dit Urbain e» retenant le mouvement du jardinier; fet, songez-y bien ! un congé de dix-huit mois.
Delphin, ivre de joie, s'éloigna en bénissant c« maître généreux, et en s'étonnant aussi d'un acte de largesse peu commun chez Urbain.
Urbain, resté seul, éteignit la lampe du vestibule, et s'assit sur une banquette du jardin, en prenaiH la position d'un amateur des belles nuits, qui va £aire sa veillée aux étoiles.
A l'aube, il se leva péniblement, comme accablé par l'ivresse d'une nuit d'orgie, et donna des regards pleins de tristesse à son domaine, à cet Eden qu'il avait créé pour le bonheur d'une vie, et qui se couvrait d'une teinte lugubre^ au premier sourire du soleil levant. La révolte contre cette ironie de te nature et contre l'injustice du sort, se peignait dans ses yeux livides, et dans les contractions de son vi» sage. Riche, heureux, innocent, jeune, pourquoi se voyait-il ainsi déshérité, par le crime d'un autre, et réduit à traîner une vie de désespoir, comme un artisan de sa propre infortune, ou à porter sur lui des mains violentes, comme le criminel devant lalon^ie torture du bagne, ou l'intolérable agonie de récin-
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iaod? S'entretenaht avec ces pensées désolantes, ï regardait encore le ciel, comme pour lui demander une réponse, car le malheur immérité infuse régoïsme au cœur, et fait croire à l'innocent qu'il est seul sur la terre, que sa douleur injuste doit exciter l'intérêt de l'univers, et qu'une consolation doit Tenir à lui, soit des hommes, soit du ciel.
L'horizon continuait ses sourires, la campagne Aait toujours splendide et joyeuse. Urbain mit la main sur ses yeux pour ne pas voir cette fête de l'été, ce grand paysage railleur ! Il monta le perron, traversa le vestibule, et ouvrit la porte de son laboratoire au rez-de-chaussée. Là, pendant deux heures, il écrivit son histoire de ces derniers jours, avec le dénoûment, qui n'était pas encore arrivé.
Ce travail lui donna une certaine satisfaction ; car, disait-il sans doute en lui-même — au moins la leçon ■e sera pas perdue; ellepeut profiter à autrui.
Il assembla les feuilles éparses, les plia en forme de lettre, les mit sous pU, et, pour la première fois de sa vie, s'estimant très-heureux d'avoir perdu son père et sa mère, il adressa son horrible révélation à un proche parent qu'il avait dans le Calvados.
La Poste, cette insouciante messagère de tant de douleurs, couvrit de ses timbres ce pli funèbre, et le rendit à sa destination.
Ciwlsisf
Ursule voyageait seule dans un coupé du convoi qui allait à Bruxelles. Comment aurait-elle pu résister à cette lettre d'Urbain?
«AnyerSy joilletlSSS,
c Ma chère Ursule, » Cette fois, il m'a été impossible de garder mou incognito à Anvers. Une visite obligée au jardin des plantes m'a valu des honneurs, dont je suis indigne, mais que je dois subir comme si je les méritais. Le comice agricole m'a donné une médaille d'or pour la culture des lavanteras ! ! C'est un fait inouï, car les botanistes français sont peu estimés en Belgique.
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Je t'avoue, ma chère Ursule, que cette médaille d'or m'a fait quelque plaisir ; elle m'a donné le goût des décorations. Un mari décoré, décore sa femme ; je rêve les honneurs pour toi.
» Le directeur du jardin m'a donné un dîner superbe; nous étions vingt-quatre convives; j'ai été charmé de voir que le comte Edgar, malgré l'absence de ses titres scientifiques, a été invité, à cause de moi. Au reste, il a été charmant au dessert.
» A Anvers, lorsqu*on esl une fois lancé dans les dîners, on n'en finit plus. Les invitations pleuvent. On me conteste tout motif de refus, à cause, dit-on, de mon double malheur de riche et d'oisif. Mais voici l'ennuyeux pour toi.
» Edgar, qui prétend être Thomme des convenances, me dit à chaque instant: — il faut rendre ces politesses, avant de partir. Tu as une serre trèsvaste, une serre qui est la plus belle salle à manger d'Anvers ; et tu dois donner aux notables un dîner de quarante couverts, au moins.
.3 1 Ce n'est pas la dépense qui m'efiraye ; je n'aî peur que de mon inexpérience dans les choses de ce monde. le ne sais pas recevoir. On mt conseille d'inviter des femmes, à ce dtner. Autre embarras } je suis gauche, comme un écolier, avec les femmes. Bref, que te dirar-je ? je perds la tète si tu ne viens
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pas à mon secours, ma bonne et chère Ursule. II fdut que je paye ma médaille d'honneur, et que je reconnaisse dignement l'hospitalité belge. Arrive, et je suis sauvé; mais arrive promptement, car tu as des préparatifs à faire, et je ne veux pas trop prolonger mon séjour ici. Ne t'inquiète de rien, Anvers est une ville de ressources. Uy ades boutiques de Confections comme à Paris, et tu pourras te payer un kilomètre de dentelles, avec mon argent. Tu vois que je te prends par ton faible, fai lorgné ce matin un produit de Malines qui tenterait une impératrice: il manque à cette merveille les plus belles épaules du mondd. Viens la prendre, 11 ne lui manquera rien*
» Voici un obstacle : notre maison peut souffrir de notre double absence. Silvaln n'a pas ma confiance, tout honnête qu'il est ; c'est un coureur d'aventures en ville, et je le soupçonne même de joUer à la Bourse* Brigitte seule peut gouverner une maison, par intérim, mais tu as besoin d'elle pour voyager. Comment arranger cela? J'ai ici la nièce de Del« phin, une excellente fille, qui a servi comme femme de chambre chez le directeur de la Banque. Elle est toute prête à te servir pendant ton séjour à Anvers, Vois, et décide. J'approuve d'avance ce que tu feras, ma chère amie. Tu peux très^bien retenir les trois
places d'un coupé , et faire la route de Paris à Bruxelles, avec un léger bagage que tu laisseras à la gare. Tu me trouveras à ta descente du chemin de fer.
» Je compte si bien sur ton dévouement, que je vais faire imprimer mes invitations en ton nom et au mien.
» Je n'attends pas ta réponse ; je f attends, toi.
» Et les bras et le cœur ouverts.
> Ton bon mari, » Urbain.»
» P. S. En passant, achète-moi quatre paires de gants, chez notre fournisseur ; on connaît mon numéro. Ne t'inquiète pas du passe-port, on n'en demande pas aux femmes. »
Ursule voyageait donc seule dans un coupé, comme nous l'avons dit, elle avait même embrassé avec joie, cette autorisation de secouer la tyrannie de sa femme de chambre, et de vivre quelques jours, loin de son espionnage ennuyeux. La fièvre du voyage, le fracas des wagons, la variété des sites, les incidents des rencontres, lui donnaient des distractions si subites et si nouvelles, qu'il lui était impossible de réfléchir longtemps, et de descendre en elle-même pour juger sa situation. Arrivée à mi«
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chemin du voyage, elle n'avait pas encore décidé si elle devait se réjouir ou s'attrister de la lettre de son mari. Cette incertitude même ne lui déplaisait pas, et elle voulait saisir toutes 1^ occasions et tous les prétextes pour la prolonger jusqu'au terme delà route, mais à force de chercher autour d'elle l'étourdissement et la distraction, la pauvre femme trouvait des émotions inattendues qui voilaient de larmes ses beaux yeux, et remplissaient son cœur d'amertume : c'était un de ces incidents, si communs dans nos voyages d'aujourd'hui : une halte aux stations des villes flamandes, devant des barrières de fleurs ; les familles mêlées aux familles, et descendant sous de grandes avenues d'arbres ; les jeunes femmes montrant sur leurs visages les fiëres joies de la maternité heureuse; les petites filles courant comme des apparitions d'anges ; les jeunes époux, liés par le bras et par le coeur, et souriant à ces charmantes œuvres de l'amour ; enfin tous ces petits tableaux d'extérieur domestique, qui s'exposent d'eux-mêmes sur les lisières du chemin, et mêlent leur gaieté sereine aux grâces de la campagne, et aux enchantements des soirs d'été.
Parfois, lorsque ces fêtes de famille se prolongeaient trop longtemps, Ursule baissait le rideau des stores, et appuyait ses mains sur ses oreilles pour
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ne pas entendre les éclats de joie enfantine, qm re» tentisMient autour des stations,
La joie d*autrui augmente la tristesse de ceux qui souffrent par leur faute, et cette tristesse devient une sombre mélancolie, après le coucher du soleil, lorsqu'une vaste plaine aux horizons inconnus semble se rétrécir graduellement à l'heure du (crépuscule, et disparaît sous les ténèbres de la nuit, ne laissant en vue sur la lisière du chemin, que les gigantesques fantômes des peupliers. Ursule avait profité de la dernière lueur pour lire encore une fois la lettre de son mari, lettre si rassurante et si désolante à la fois, car elle ne trahissaitpas l'ombre d'un soupçon dans l'esprit d'Urbain, et elle révélait des secrets de tendresse conjugale que Fabsence inspire à ces hommes injustement accusés de froideur, parce qu'en présence de la femme aimée, ils ont la noble pudeur de la passion. Alors, accablée par sa douleur morale, et par une souffrance phy>» Bique, dont elle ne pouvait deviner la cause, elle se recueillait, enveloppée de sa mantille dans l'angle de son coupé, comme une frileuse au coin du feu de rhiver, et elle se déchirait elle-même, par la sanglante ironie de sa pensée, en se demandant si le gain conquis par la faute valait tous ces trésors de jeunese, de beauté, de fortune, de calme, de se-
rénitë domestique, follement gaspillés dans le caprice d'un instant I
Et comme l'Ame désolée a toujours besoin d'une ombre de consolation, pour respirer et se donner la force de continuer ea souflrance, Ursule se faisait im nouveau plan de conduite, dont elle devait commencer l'exécution en arrivant au cottage d'Anvers, et elle comptait sur la loyauté du noble Edgar pour réparer, autant qu'il était possible, une faute que rien ne peut réparer devant les hommes, pas même le repentir, écouté de Dieu seul.
Cette iUusion donna même à Ursule assez de force pour descendre d'un pied plus ferme sur la terre belge, au moment où elle s'attendait à rencontrer son mari et Edgar*
Libre du souci du bagage, elle chercha autour d'elle, dans la gare, et ne trouva que des visages inconnus. Le gaz éclairait comme lé soleil.
Tout à coup un honune perce la foule des curieux et des intéressés et, se découvrant avec respect devant Ursule, il se fait reconnaître.
— Ah l c'est vous, Dolphin ! dit Ursule , êtes-vous avec mon mari ?
*- Madame, dit Dolphin, qui suivait les instructions religieusement et sans les examiner,— madame, votre mari a été accablé par les affaires et
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les visites toute la journée, et avec une chaleur de Sénégal, et il m'a fait Thonneur de m*envoyer à Bruxelles pour vous recevoir, et prendre les bagages demain. Voici la voiture que j*ai retenue , et qui vous conduira tout de suite à la gare d'Anvers.
Ursule trouva cela fort naturel, et suivit Delphin.
Le jardinier monta sur le siège, s'assit à côté du cocher, et la voiture fit le chemin indiqué.
Il faut une heure pour franchir le court intervalle
qui sépare Bruxelles d'Anvers. Ces deux charmantes villes n'en font qu'une, grâce au chemin de fer.
En arrivant à Anvers, Delphin prit une autre voiture de place, et monta de nouveau sur le siège, pour éviter les questions: il craignait d'ailleurs toujours de manquer son passage à bord du j&ra6anpon^ en partance dans la même nuit. La voiture traversa tout Anvers, et s'arrêta devant le portail du cottage d'Urbain.
Delphin ouvrit la portière, et dit à Ursule, en lui montrant la grille ouverte, l'avenue et le cottage resplendissant de lumières à toutes ses vitres : — Voilà, madame; je m'arrête un instant pour régler mon compte avec le cocher.
Ursule éprouva un vif sentiment de joie envoyant à vingt pas d'elle cette façade illuminée comme pour la recevoir. Elle traversa la courte avenue d'un pas
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leste., trouva la porte ouverte à deux battants, le vestibule éclairé à giorno ^ le salon du rez-dechaussée resplendissant de girmidoles, et pas Fombre d'être vivant. Elle prêta Foreille , et n'entendit que le bruit monotone d'i^n balancier, dont on ne voyait pas l'horloge.
N'ayant et ne pouvant avoir aucun soupçon, rassurée par l'air de fête qui régnait autour d'elle, Ursule pensa que la société d'Urbain se promenait dans le parc, et qu'elle allait rentrer au premier moment. Une autre idée fort naturelle lui conseilla de montei', pour mettre un peu d'ordre dans ses cheveux et sa toilette, et paraître avec tous ses avantages devant les botani^es anversois.
Elle monta l'escalier, et au premier étage, elle vit une porte ouverte, une chambre à deux lits, et une lampe astrale sur un guéridon.
— r Oui, c'est cela ! dit-elle ; Urbain a tout prévu ; c'est notre chambre, il était facile de la trouver du premier coup d'œil.
Et elle entra lestement, pour trouver le côté du miroir.
Une large feuille de papier^ placée en vedette devant la lampe et sur le guéridon, attira d'abord son regard ; elle se pencha, et lut ce mot, écrit en lettres démesurées : — Choisis.
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— Choisis ! dit-elle en elle-même ; ceci s'adresse à moi.
Et un firisson la saisit, comme si un Tent de neige eût passé sur ses épaules nues, au sortir d'un bal d'hiver.
Elle regarda les deux lits, enveloppés de rideaux en toile de perse.
— Ah ! je crois comprendre ! se dit-elle, en souriant pour se rassurer.
Elle s'approcha du lit qui avait le guéridon, la lampe et la feuille de papier dans son voisinage ; elle entr'uuvrit avec précaution 4es rideaux, et reconnut tout de suite son mari, qui paraissait dormir profondément.
Elle referma les rideaux avec la même précaucaution, en se disant à elle-même :
— Ne le réveillons pas ! n dort d'un si bon cosur!
Le mot diotsfs lui parut alors très-clair,
— Prenons l'autre lit, dit-elle.
Elle ôta son chapeau, ferma doucement la porte de la chambre, et trouvant étalées sur un fauteuil toutes les confections de toilette, Indispensables ou superflues, elle remercia mentalement son mari de cette attention.
— Comme il dort avec cahne ! pensait-elle ; on
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ne l'entend pas respirer. Il parait, en effet, que sa journée a été accablante. Pauvre Urbain I 11 se fait boni
Une chaleur méphitique régnait dans la chambre» et Ursule, respirant avec peine, s'efforçait en vain d'ouvrir une fenêtre pour laisser entrer Tair frais de la nuif. Le ressort de la persienne résistait ; il aurait fallu une main d'Hercule pour le mettre en Jeu.
«^ Ce n'est pas moi, pensa*t-elle, qui pourrais dormir entre ces rideaux.
Elle s'approcha de son lit, et sépara les rideaux brusquement.
Un cri déchirant retentit et ébranla cette maison déserte ; les bras d'Ursule s'étendirent et ne retombèrent pas; son visage se décomposa dans un accès de terreur inouïe. Un cadavre hideux était assis sur le chevet; son torse ruisselait en putréfaction liquide; ses yeux, ouverts et axes, semblaient regar« der Ursule, et cette face de spectre, déjà sillonnée par le ver de la toir.be, faisait encore reconnaître le comte Edgar !
Ursule resta encore quelque temps inunobile, la bouche béante, les yeux fixés sur les yeux du spectre ; puis une convulsion nerveuse agita son corps, et un mouvement que la pensée ne maîtrisait pas,
26t UE8ULI
la fit tourner sur elle-même et porta ses mains sur les rideaux de Fautre lit, comme si elle eàt voulu se réfugier auprès d'uu être vivant et Fassoder aux terreurs de cette vision formidable. Hais cette fois ses mains touchèrent des mains glacées» et ses yeux virent un autre cadavre, le cadavre d'Urbain, endormi du sonmieil étemel. Reculant d'horreur, et toujours luttant avec courage contre la défaillance qui brise les pieds, et l'ébranlement du cerveau qui brise la raison, elle s'appuya sur le bois du Ut pour ranimer ses forces et continuer la lutte ; mais cette obstination invincible qui nous porte à regarder ce qui est intolérable à la vue lui fit ouvrir une dernière fois les yeux du côté de l'autre lit; et ils se refermèrent tout de suite devant la plus épouvantable des apparitions. Le cadavre d'Edgar, assis sur le chevet, et déjà en travail de dissolution, s'écroulait sur lui-même, avec des mouvements qui faisaient osciller sa tête hideuse et agitaient les mains sur la couverture du lit. Le hurlement de la terreur suprême déchira la poitrine d'Ursule ; un tintement de bronze sonna dans sa tête ; ses cheveux se hérissèrent et blanchirent ; le souffle de la vie n'arriva plus aux lèvres, le cou se serra comme sous la pression circulaire d'un lacet ; elle tomba entire les deux Uts, comme si la foudre l'eût frappée sans se
faire entendre. Par malheur, ce coup terrible n*avait pas donné la mort.
La jeunesse et la vigueur reprirent leurs droits dans ce corps, où fonctionnaient si bien tous les ressorts de la vie. L'évanouissement dura une heure. La dette était payée à là terreur. Restait le désespoir, le souvenir intolérable, la vie entre deux cadavres, Tavenir impossible, un malheur sans fin, une énigme sans mot, une femme sans nom.
En revenant à elle, Qrsule se leva, ouvrit et referma les yeux, et marcha péniblement vers la porte, en frissonnant, car il lui semblaitlqu'un souffle de spectre glaçait son épaule, et que deux mains de squelettes allaient la retenir par les cheveux. Elle descendit l'escalier, comme s'il n'avait eu qu'une marche, traversa le vestibtde et l'allée, recula d'efiroi devant les deux pilastres blancs du por« tail, reprit encore son courage, franchit le seuil de ce jardin de mort et s'élança au hasard dans la cam* pagne, sans songer à sa toilette dévastée, à sa chevelure en désordre, aux périls d'une nuit ténébreuse ; elle allait toujours ainsi, d'un pas furibond, emportée par le délire à travers les chemins frayés, les sentiers de campagne, les jardins sans clôturât sans savoir où la conduirait cette course haletante et demandant au hasard la rencontre d'un précipice
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à pic, d'une eau profonde, d'un gouffre béant, seules hôtelleries du désespoir. Le hasard ne lui fut pas favorable, il la laissa errer toute la nuit, comme une folle échappée du cabanon, et à Taube, il lui barra le passage avec les murs d'enceinte de la gare du chemin de fer. Là, Ursule^ épuisée de fatiguei tomba sur une banquette extérieure et s'assit lourdement comme si elle eût déposé le fardeau d'un corps qu'elle ne pouvait porter plus loin^
On apprêtait un convoi de petite vitesse pour Bruxelles et Paris. Un employé avisant une jeuno femme dans un désordre de toilette qui annonçait une grave atteinte portée au cerveaui s'approcha d'elle et lui demanda, d'une voix ménagée, si elle partait par ce convoi. Cette parole humaine fut douce k l'oreUle d'Ursule ; elle leva la tète et répondit oui.
-^ Eh bien I madame» dit l'employé, bàtez-vous. Voilà le bureau*
Ursule, par un mouvement machinal, fit remonter la mantille au-dessus de sa tète, pour remplacer le chapeau par un capuchon, et déposant au bureau un billet de cent francs, dont elle oublia de f/renà^e la monnaie, elle prit sa place et suivit deux ou trois voyageurs indigents à la salle d'attente, et après cinq minutes, au wagon.
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Dès ce moment, la pensée et la raison ne fonctionaaient plu» en elle. Endormie ou éveillée^ elle vit les mêmes tableaux^ elle s'épouvanta des mêmes visioD8| eUe subit les mêmes rêves« L'immobilité burde succédait à TagitatioD folle ; des cris aigus sortaient de sa poitrine et se mêlaient au bruit des ferrailles du convoi» comme « elle eût été escortée par le» fantômes qui traînent les chaînes de l'enfer. Ce supplice fut long et ne donna aucun répit à la malheureuse femme ainsi torturée. On eût dU qu'un bourreau invisible s'acharnait sur elle, en épuisant toutes les ressources d'un génie infernal i et pourtoatt lorsqu'une lueur de raison traversait ce front meurtri par les angoissèis Ursule aurait voulu ne jamais arriver au terme d'un chemin et vivie toujours ainsi, emportée au vol d'un démon defeu^ comme les âmes condamnées à décrire un cercle étemel dans les ténèbre» des tieux profoidA» La dernière station lui donna un réveil pire que la fiévreuse insomme i elle aurait yguIm reculer Paris aux limites au monde, fin descendaiit de la gare» elle ressemblait^ avec sa pâleur et sa robe blanche fanée, à ime morte galvanisée qui s'éloigne de son convoi funèbre, pour faire quelques pas encore dans la dté des vivantst Une portière de voiUffe s'ouvrit devant elle, et sa lèvre murmura, par habitude, un
numéro et le nom d'un faubourg. Elle traversa Pa* ris sans rien voir, sans rien entendre. Un reste de force et de pudeur la ranima un peu devant la façade de son hôtel. Ses pieds la portèrent dans sa chambre et défaillirent après cet effort. Brigitte entra et poussa un cri lugubre en reconnaissant sa belle maltresse dans ce fantôme en suaire.
— Au nom du ciel! dit-elle, qu'est-il arrivé à madame? et elle tomba les mains jointes à ses genoux.
Ursule la repoussa du pied comme un reptile et fixa sur elle des yeux livides.
— (Test pc^ur vous que je me suis traînée jus^ qu*ici! lui dit-elle d'une voix rauque; c'est pour vous que j'ai tenu ma raison à deux mains pour ne pas la pe)rdre ! C'est pour vous que j'ai voulu vivre un jour de plus!
Brigitte pleurait et. voila sa figure avec ses mains.
Alors Ursule raconta, dans tous ses détails son affreuse nuit du cottage d'Anvers.
Et Brigitte sanglottait, la face contre terre, comme une coupable qui attend son arrêt de mort.
Alors Ursule, surexcitée par son horrible récit, ajouta :
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— Cest vous qui avez tué ces deux hommes, vous et votre amant, et. pour quelques pièces d'or, sans doute! Cest vous qui me tuez, moi, votre bienfaitrice ! Mais vos remords vous tueront, vous, infâme créature de trahison et tueront l'autre aussi, cet exécrable vendeur de chair humaine. Il ne m'a pas attendu, lui ! Je Tai demandé. Il a quitté la maison ; il avait fait fortune! une fortune souillée de sang et de chairs de cadavre! Allez rejoindre cie scélérat! Vous! que faites-vous ici! Sors, démon; va-t'en, te dis-je, ou je brise sur ta tète tout ce qui va tomber sous mes mains !
Ursule, arrivée au paroxysme de la fureur, saisit sur la cheminée une statuette de bronze, et s'en servit vigoureusement comme d'une massue pour en frapper Brigitte à la tête. Un mouvement fait à propos fit avorter la vengeance. Le bronze efSeura le front. Brigitte se releva précipitamment et courut vers la porte, et lorsqu'elle se vit en sûreté, elle s'écria : ,
— Gomment les trouvez-vous ces belles dames ! Elles trompent leurs maris et assomment les honnêtes filles! Je vais porter ma plainte, et les deux hommes que vous avez assassinés à Anvers me serviront de témoins !
Ce coup brisa la dernière fibre qui retenait la
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raison dans le cerveau d'Ursule. Un éclat de rire furieux répondit seul à Viniolence de Brigitte.
Brisée par la fatigue, anéantie par les émotions, brûlée par la fièvre, Ursule courut k son lit pour trouver un peu d*oubli et de repos, dans la mort du sommeil, cette trêve du malheureux; mais en jetant un coup d'œil sur la grande glace de Talcôve, elle se vit et ne se reconnut pas ; le miroir ne reflétait plus la belle Ursule, il encadrait un spectre livide et un front vieilli sous des cheveux blancs. C'était hideux à yoir. Cette nouvelle terreur arracha des cris plus stridents aux lèvres de la femme transfigurée. Un vieux serviteur, atth*é par le bruit, entra dans la chambre et trouva Ursule agitée par toutes les affreuses contorsions de la folle. Brigitte avait disparu. Elle courait faire son rapport à SUvaln,
Dès ce moment, Ursule se livra sans trêve à tous les accès de cette folie furieuse qui conduit k deux solutions promptes, la guérison ou la mort.
La pauvre Ursule eut au moins le bonheur de ne pas trouver la guérison.
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